CONTE DE NOËL
Depuis vingt ans, Jean Vignol écrivait des romans-feuilletons pour les journaux populaires, des romans où il n'était question, comme de juste, que d'assassinats et d'enfants substitués à d'autres dès le berceau. Il n'était vraiment pas plus maladroit que ses rivaux dans cette spécialité. Si jamais vous faites une dangereuse
maladie — ce dont Dieu vous garde ! — et si vous ne savez comment remplir les heures d'ennui d'une longue convalescence, lisez les Mystères de Mènilmontant, qui n'ont pas moins de vingt-cinq mille lignes. Vous retrouverez là tous les ingrédients accoutumés de cette cuisine littéraire.
Le début est saisissant, surtout, quand ce scélérat de duc de Vieux-Donjon, à la sortie de l'Opéra, descend dans l'égout collecteur, où il a rendez-vous avec un forçat libéré de sa connaissance, qui doit lui remettre des papiers susceptibles de perdre la belle marquise des Deux-Poivrières, laquelle, ayant été changée en nourrice, n'est pas la fille d'un Grand d'Espagne de première classe, comme tout le faubourg Saint-Germain en est convaincu, mais bien celle d'un ébéniste de la rue Popincourt, jadis condamné à mort par suite d'une erreur judiciaire, et guillotiné, selon les rites,
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au lieu et place du forçat à qui le duc a donné ce rendez-vous inconfortable et souterrain.
Vous voyez, d'après ce simple exemple, que Jean Vignol connaissait parfaitement son métier.
Pourtant le pauvre homme ne réussissait guère, avait beaucoup de mal à placer sa « copie », vivait fort chichement. Ah!
voilà. C'est d'abord qu'il n'avait pas de chance, et puis qu'il était un modeste, un timide, ne sachant pas jouer des coudes, faire son chemin à la mode américaine.
Bien entendu, il n'avait pas débuté dans les lettres par le roman-feuilleton. Il conservait toujours, au fond d'un tiroir, mais sans espérance de les mettre au jour, ses deux ouvrages de jeunesse, composés par lui du temps où il avait encore tous ses cheveux et l'ambition du grand art. C'était d'abord le manuscrit d'un volume d'élégies, Fleurs de poison, où le poète se plai-
gnait notamment des infidélités d'une jeune personne qu'il désignait sous le romantique pseudonyme de Fragoletta et qu'il comparait à toutes les amoureuses célèbres depuis l'antiquité la plus reculée jusqu'à nos jours, tandis que, dans la réalité des faits, l'inconstante demoiselle se nommait Agathe et était trottin chez une fleuriste. L'autre manuscrit, plus volumineux, contenait un drame très horrifique et moyenâgeux, portant ce titre sanglant, les Écorcheurs, et tout le long duquel des gens coiffés du chaperon et chaussés de souliers à la poulaine se passaient réciproquement au travers du corps des épées à deux mains et des tirades à n'en plus finir.
Malheureusement, les drames en vers ne sont pas comestibles, et les fleurs de poison ne peuvent pas même servir, comme les capucines, à parer la salade. Il fallait vivre là-haut, à Belleville, dans le petit logement, au cinquième étage, où Jean