‹ Contes tout simple: Illustrations de G. NeymarkChapitre 21 sur 25 · LA PETITE PAPETIÈRE · texte numérisé non relu

LA PETITE PAPETIÈRE

vit entrer dans sa boutique, pour y prendre une feuille à cinq centimes, un grand et maigre garçon, aux cheveux incultes, tout de noir vêtu, très râpé, l'air un peu braque, mais avec des yeux de diamant noir et le sourire d'un jeune dieu.

Et la petite papetière eut le pressentiment soudain qu'elle allait être très malheureuse.

Il revint chaque' jour, jetant un sou et un regard à la pauvre fille. Mais elle sentait bien qu'il la regardait sans la voir.

Elle voulut savoir qui il était, et elle apprit, par la fruitière, qu'il habitait dans une mansarde, au sixième étage d'une maison des environs, d'une maison tranquille, où Ton refusait les enfants, les chiens et les pianos. Elle sut, en outre, qu'il venait de recevoir congé, attendu qu'il passait une partie de ses nuits à se promener de long en large en hurlant des vers, en sa qualité de poète dramatique, et que désormais le

propriétaire était décidé à introduire dans tous ses baux, comme cas rédhibitoire, l'exercice de cette profession, la considérant comme aussi funeste pour un immeuble que les états à marteaux.

Jusque-là, disons-le, la petite papetière s'était peu intéressée à la littérature. Les confiseurs ont horreur des sucreries; les marchands de journaux n'en lisent aucun.

Mais, dès qu'elle fut amoureuse, elle parcourut les feuilles, dans l'espoir d'y trouver le nom de cet homme aux yeux de flamme, qui entrait tous les jours dans sa boutique, sans qu'elle pût jamais obtenir de lui autre chose qu'un sourire de politesse, de ce beau dédaigneux, qui lui avait si profondément troublé le cœur.

Et elle le trouva, ce nom, elle le retrouva, chaque matin, à la fin de bien des pages qui lui firent de la peine, car le poète publiait alors obscurément, dans un journal peu répandu, un roman-feuilleton, où

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ce pauvre diable qui logeait au premier en descendant du ciel, et dont la redingote montrait la corde, ne parlait, tout naturellement, que de courtisanes folles de luxe et de duchesses à trente quartiers.

Et, chaque fois qu'il entrait dans la boutique pour acheter son journal d'un sou, la pauvre fille était maintenant encore plus malheureuse et n'osait même plus souhaiter qu'il fît attention à elle, dans la crainte d'être méprisée.

Cela dura des mois, de longs mois. Car le poète logeait toujours dans le quartier.

Il avait trouvé, au fond d'un jardin, un réduit d'où on ne l'entendait pas vociférer ; et le nouveau propriétaire le tolérait là, à peu près comme il eût permis à son autre locataire, le marchand de vin, de laisser jouer du cor de chasse dans sa cave.

Cela dura de longs mois, plus d'une année, pendant laquelle la romanesque petite papetière rêva beaucoup, soupira sou-

vent, et même pleura quelquefois sur son oreiller.

Puis le poète déménagea, ne revint plus. Elle en eut un gros chagrin et ne le dit à personne. Du temps passa encore.

Elle se consola un peu. Son père, qui sentait venir sa fin, lui conseillait de se marier. Mais aucun homme ne lui plaisait. Le vieillard mourut. Elle resta toute seule, avec sa tristesse, et, comme certaines blondes à peau très fine, se fana de bonne heure, eut assez vite presque l'air d'une petite vieille.

Enfin, un jour, — oh 1 plus de douze ans s'étaient écoulés, — elle apprit, par les journaux, que son client d'autrefois venait de faire représenter, avec éclat, un grand drame en vers au Théâtre-Français, qu'il était désormais riche et célèbre. Et elle en fut comblée de joie, dans son bon cœur.

L'Illustration publia le portrait du triomphateur, rajeuni par le succès, beau comme

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pour la petite papetiète et ne venait plus chez elle

le Journal des Voyages, car il avait conservé son ancien goût.

Elle eut l'espoir que l'épicier remarquerait le portrait de Y Illustration, qu'il aurait entendu parler du drame applaudi, de l'auteur fameux en un jour, qu'elle pourrait rappeler à Anatole que cet auteur avait été leur voisin, dans le temps, qu'il venait chaque matin prendre un journal chez elle... Et, tout en causant, — oui, maintenant qu'elle était presque une vieille femme, — eh bien I elle aimerait à confier à ce témoin de sa jeunesse enfuie que le glorieux poète l'avait rendue rêveuse autrefois et lui avait inspiré un sentiment.

Et cet aveu serait pour elle une grande douceur.

Mais le maniaque Anatole, entré brusquement dans la boutique, prit silencieusement son journal — dont la première page représentait, ce jour-là, le shah de Perse faisant empaler son conseil des mi-

n bref bonjour à la marchande, il

Alors ïa petite papetier soupir ; el petsonne n'a )

T1LIE% <DE CJLFÈ

P en d a nt les quinze ans qu'avait duré son premier mariage, M me Râpe n'avait pas eu beaucoup d'agrément, attendu que son mari, l'un des plus forts droguistes en gros de la rue de la Verrerie, passait, par mauvaise habitude, toutes ses soirées au café. Pas d'autre reproche à lui faire.

Très bon commerçant, — même un peu filou, ce qui ne gâte rien, — M. Râpe avait

fait d'excellents coups dans les ricins et dans les cacaos, et la maison prospérait.

Enfermée, tout le jour, devant le grandlivre, dans une cage de verre, au milieu du magasin imprégné de violentes odeurs, M me Râpe avait la satisfaction de constater, à chaque fin de mois, un bénéfice considérable. Et, comme le but de la vie, n'estce pas? est d'empiler des écus, cette femme de tête, cette correcte bourgeoise, rendait justice à son mari. Seulement, comme on fermait boutique à six heures et demie, qu'on se mettait à table à sept, et que M. Râpe, aussitôt après le dessert, prenait sa canne et son chapeau et ne revenait qu'à minuit du Café du Ga^, M me Râpe, qui n'avait pas d'enfants, s'ennuyait ferme pendant les longues soirées et bâillait sur son tricot.

Les dimanches et les jours fériés, le droguiste consentait à promener un peu sa femme, dans l'après-midi; mais c'était

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