L ODEUR DU BUIS II
cents francs par mois, ce que tu dépenses d'argent de poche, pour tes cigares et ton café. Ces choses-là crèvent le cœur. .. Oh !
je ne te demande pas de les voir. Mais les aider un peu, seulement ; quand nous nous gobergeons, est-ce que ce ne serait pas juste?... »
Et la pauvre vieille, comme son mari ne répondait rien et tournait pensivement entre ses doigts le petit verre qu'il venait de vider, avait quitté sa place, fait le tour de la table, posé sa main — timidement — sur l'épaule du chef de famille irrité. Vain effort ! Papa Bourgeuil s'était tout à coup rappelé qu'il était un « Romain », avait vomi des malédictions, hurlé son éternel : « Jamais ! »
Donc, ce matin, il est singulièrement triste et maussade, le vieux maître maçon.
Il est nerveux et s'est coupé deux fois en se faisant la barbe. Fichtre non ! il ne sera pas assez jobard pour faire des rentes à
monsieur son fils. Un « Romain », vous dis-je. Est-ce que, à sa place, le vieux Brutus aurait fait des rentes? Dire que, la veille, il avait été sur le point de s'attendrir I Voilà ce que c'est d'écouter les femmes. Pas d'énergie pour deux sous, les femmes.
Et raffermi dans ses résolutions, le père Bourgeuil met une chemise blanche et son complet gris des jours fériés. Car, bien qu'il ait vendu son fonds depuis quelques années, il a gardé, en homme traditionnel, le costume de sa profession, les habits gris pour aller sur le chantier, qui ne craignent pas le plâtre.
Il descend au salon, ce salon dont il était si fier lorsque les choses l'intéressaient encore, et il regarde la pendule sur laquelle Galilée en bronze doré — pourquoi Galilée? — montre du doigt un globe de marbre, qui est le cadran, et semble affirmer qu'il tourne. Le globe ne tourne pas,
l'odeur du buis 123
— peut-être pour donner raison à l'Inquisition, devant laquelle l'illustre mathématicien abjura son hérésie, — mais le cadran marque onze heures ; -et le bonhomme, qui, ce matin, a bon appétit, s'impatiente à la pensée qu'on ne déjeunera qu'à midi.
Alors la mère Bourgeuil revient de la messe, avec un gros paquet de buis, qu'elle pose sur le guéridon et qui, soudain, emplit la chambre de son oieur fraîche et forte.
Ce n'est pas un poète, le père Bourgeuil ; il n'a pas une nature très délicate. Mais, tout de même, il a des sensations, comme vous et moi, et, comme chez vous et chez moi, ces sensations évoquent pour lui des souvenirs.
Et, tandis que la vieille divise les rameaux, afin d'en décorer le logis, leur pénétrant parfum trouble le cœur du bonhomme. Il se rappelle un matin de Pâques- Fleuries, — ah ! qu'il y a longtemps ! —
quand il était encore compagnon et quand sa femme faisait des journées comme couturière. Ils étaient encore en pleine lune
t, leurs longues années de vie ;, pendant lesquelles elle i été si
l'odeur du buis 125
laborieuse, si économe, si dévouée. C'est pourtant cette bonne femme-là qu'il fait
souffrir, à cause de leur mauvais fils 1
Mais est-il si mauvais? Sans doute, on doit honorer ses père et mère et leur obéir.
Pourtant, ce sont peut-être des excuses pour bien des fautes que la jeunesse et l'amour 1
En ce moment, la vieille femme, qui le suit d'un oeil ému, a pris un brin de buis, s'est approchée de la muraille, a levé les bras, et voici qu'elle attache le petit rameau au-dessus de la photographie de leur Edouard, — de leur Edouard en collégien, du temps qu'il avait tous les prix et qu'ils étaient si fiers de lui.
Ma foi, il ne sait plus où il en est, le vieux maçon. La tête lui tourne ; l'odeur du buis le grise, d'une bonne griserie de miséricorde et de générosité. Il va vers sa femme, lui prend les mains, et, après un
regard jeté sur le portrait, il murmure, de sa rude voix, soudain rouillée :
« Dis donc, Clémence, si nous lui pardonnions?... »
Ah!... Le cri de joie lui sort des entrailles, à la maman... Et son homme qui l'appelle Clémence, comme dans leur jeunesse ! Il y a plus de quinze ans qu'il ne lui a donné ce nom-là!... Elle comprend qu'il l'aime toujours, son mari, son vieux camarade !
Elle lui saute au cou, l'embrasse éperdument sur toute la figure, lui prend la tète à deux mains, lui parle à l'oreille. Car elle n'a pas pu y tenir. L'autre dimanche, elle est allée voir leur fils. Il est si malheureux de les avoir offensés ! S'il n'est pas venu cent fois leur demander pardon, c'est qu'il n'a jamais osé !
« Et tu sais, ajoute-t-elle, — et sa voix se velouté et se fait caressante, — tu sais,
l'odeur du buis 127
j'ai vu sa femme... Il ne faut pas non plus lui en vouloir, je t'assure... Si mignonne, jolie comme une rose!... Elle adore notre Edouard, ça se sent tout de suite... Elle tient si bien leur pauvre ménage... Son passé? Je sais bien. Mais puisque Edouard l'aime ainsi... Dans le petit monde, — et nous en sommes, du petit monde, — on n'est pas si sévère... Et puis, je vas tout te dire, elle est enceinte de trois mois et nous serons bientôt grands-parents. »
Mais il est oppressé, le père Bourgeuil, il étouffe; et, mettant ses gros doigts tremblants sur la bouche de sa femme :
« En voilà assez, la mère... Fais mettre quatre couverts, envoie chercher un fiacre... Tiens, portons-leur un de ces rameaux, en signe de paix... et ramenonsles déjeuner ici... »
Et, tandis que la maman, comme assommée de bonheur, défaille en sanglotant sur la poitrine de son mari, le père
geuil — où est-il, le t Romain ■ î
fi».
Lji 'PETITE TtATETlËTiE
Da n s le faubourg, — une rue assourdissante, populeuse, où, du matin au soir, les vitres tremblaient au fracas des camions et des omnibus, — tout le monde connaissait, estimait et respectait la petite papetière. Et l'on avait bien raison ; car il ne se pouvait rien voir de plus gentil que cette blondinette en robe noire bien ajustée, dans sa boutique si proprement tenue, quand elle pliait lestement les
journaux du soir qui sentaient bon l'imprimerie toute fraîche. Je dis blondinette, je devrais plutôt dire roussotte ; car la chevelure, trop abondante pour être toujours bien peignée, tirait sur le cuivre, et, dans le joli et régulier visage, dont quelques taches de son piquaient le teint rose, deux yeux charmants étincelaient, couleur de noisette.
Accorte, complaisante, aimable, comme il faut l'être dans le commerce, mais pas effrontée pour un liard, avec, dans toute sa personne, ce je ne sais quoi de décent qui trahit tout de suite l'honnête fille, c'était vraiment là un amour de petite papetière. Si vous aviez demeuré dans le quartier, je suis sûr que, tous les matins, en allant à votre atelier ou à votre bureau, vous vous seriez détourné de votre chemin afin d'acheter votre journal chez elle plutôt qu'ailleurs. Ils n'y manquaient pas, les jolis-cœurs, vous savez, les commis de
LA PETITE PAPETIliRE I3I
magasin, les miroirs à farceuses, qui logent le diable dans leur porte-monnaie et ont, quand même, une cravate fraîche.
Mais pas de danger que personne se risquât à dire un mot plus haut que l'autre à la jeune personne. Elle avait l'air bien trop comme il faut. Et puis le papa était toujours là, au fond, derrière le comptoir, le papa à demi paralytique, les mains un peu tremblantes, ayant, avec ses favoris blancs, son bonnet grec et son gilet de^ tricot, l'air confortable d'un concierge de maison à ascenseur.
On savait, dans le faubourg, que le pauvre vieux, qui avait été autrefois garçon de recette chez un banquier et qui, depuis son attaque, ne recevait qu'un secours insuffisant de son ancien patron, aurait dû aller à l'hospice, sans sa brave et laborieuse fille. C'était elle qui le faisait vivre, qui le soignait tendrement, qui l'établissait, chaque matin, dans son fauteuil,
avec du linge blanc, net comme torchette, et qui entretenait chez lui l'illusion d'être un bourgeois, un homme établi. Car, bien qu'elle fit tout à la maison, elle répétait aux voisines : « Si vous saviez combien papa m'aide I... comme il m'est utile 1 » La vérité, c'est que, les trois quarts du temps, il tournait ses pouces. Mais lorsque entraient des clients pas pressés, des gamins de l'école demandant un sou de plumes de fer, ou la rôtisseuse d'en face, une bavarde à qui il fallait vingt minutes pour choisir un agenda, la petite papetière les faisait servir par le bonhomme, qui s'en acquittait lentement, maladroitement, en s'appuyant aux meubles. Et, pour qu'il ne soupçonnât pas alors la ruse délicate, sa fille feignait d'être très occupée et disait à la pratique : « Vous voyez, sans papa, je ne m'en tirerais pas... aujourd'hui surtout que j'ai à classer tous mes bouillons de la semaine, pour les hebdomadaires. »
LA PETITE PAPETIÙRE I35
Vous pensez bien qu'une adorable petite papetière comme celle-là, qui avait atteint ses vingt ans aux dernières giroflées, n'aurait pas eu de peine à trouver un amoureux ; et, bien entendu, pour le bon motif. Mais voilà. Elle était trop fine, trop « demoiselle », pour se contenter du monde, assez vulgaire, du faubourg. Un garçon étalier, qui lui achetait, tous les jours, la Lanterne, fit sa demande et fut éconduit. C'était pourtant un gars superbe, ayant du bien de chez lui et qui songeait à s'établir ; mais son tablier souillé de sang fit horreur à la fillette, habituée à ne manier que de menus objets très propres, et qui éprouvait un plaisir instinctif à toucher du papier blanc.
Elle découragea aussi, mais avec douceur et sans avoir l'air d'y toucher, l'amour timide et respectueux dont brûlait pour elle le fils de l'épicier du numéro 24.
Il s'appelait Anatole, et, malgré son nez
retroussé et son air nicodème, il était plein d'imagination, il ne rêvait que d'explorations lointaines et d'héroïques aventures. Tous les huit jours, il venait à la papeterie prendre le Journal des Voyages, à cause des truculentes images qui représentaient le combat d'un lion et d'un rhinocéros, ou bien un serpent boa absorbant, en pleine forêt vierge, un gentleman vêtu de coutil, avec son casque de liège, ses bottes et sa carabine à deux coups. En acquérant un « Repas d'anthropophages », il fut foudroyé d'amour par la jolie papetière. Mais elle ne répondit point à sa flamme, comme on dit dans les opéras, ne parut même pas s'en apercevoir, et le triste Anatole dut se borner à l'admirer silencieusement, quand elle lui donnait, le samedi matin, une « Chasse aux morses sur une banquise »
ou un « Sacrifice humain au Congo ».
Donc, le cœur de l'aimable fille n'avait pas encore parlé, lorsque, un matin, elle