PILIER DE CAFÉ
portunait; elle fit des scènes et sentit qu'elle allait lui devenir odieuse. Déjà, la désunion s'introduisait dans le ménage ; et pourtant M me Rozier était folle de son Achille.
Alors, l'amour donna de l'imagination à cette femme positive. Qu'est-ce qui pouvait donc attirer ainsi les hommes au café ?
La compagnie ? Le milieu ? Le décor ?
Mais, s'ils avaient tout cela au logis, pourquoi n'y resteraient-ils pas? L'estaminet chez soi. Telle était la question.
Elle essaya de la résoudre. A force de prières, elle décida son Achille à passer quelques soirées à la maison, avec ses camarades, et elle s'ingénia pour qu'ils y retrouvassent les voluptés spéciales qu'ils allaient chercher au café. L'appartement subit une transformation radicale. Le meuble de salon fut remplacé par des tables de marbre fixées au sol et par des banquettes de molesquine. Le gaz se substitua aux carcels de famille, et le piano fit place à un
comptoir, où M -- Rozier, coiffée et pommadée avec soin, trôna désormais entre des édifices de bols à punch et des trophées de petites cuillers. La salle à manger devint une salle de billard. L'établissement fut pourvu de tous les jeux de société et de consommations, de premier choix. Il y eut des journaux fixés à des planchettes de bois. Enfin tout fut étudié et « pioché »
dans les moindres détails, afin de donner une illusion complète. M mo Rozier, par exemple, obtint du domestique qu'il adoptât la petite veste et le tablier blanc, et qu'il laissât pousser ses favoris. Il apprit la mélopée particulière pour crier « un bock à l'as », attrapa le tour de main pour relever bruyamment la cafetière de métal, quand le consommateur ne voulait pas « de bain de pied », et même, par un raffinement de couleur locale, il jeta, deux ou trois fois par soirée, des poignées de sciure de bois sous les tables.
Tout d'abord, M. Roiier et ses amis applaudirent i ce beau trait de dévouement conjugal. Ils adoptèrent d'autant plus facilement cet estaminet privé que les rafraîchissements y étaie»
gratuits. Chaque soir après le traditionnel ( inoffensif doigt de cou à la patronne, en passa p devant le comptoir, il allaient prendre leur pi a au râtelier, s'installaîcn
la dame de pique, GAK M*GAR$t>
du gouvernement. M" Renier eut la joie de contempler, de neuf heures à minuit, le visage de son Achille — un peu voilé, il est vrai, par un nuage de tabac — et d'entendre sa voix bien-aimée dire, de temps!
autre, 'j'en donne, ou encore • je coupe, et atout ». La belle droguiste put alors se
flatter d'avoir enchaîné son mari auprès d'elle, d'avoir fait de lui un homme d'intérieur, un gardien du foyer.
Mais cette chimère dura peu. Au bout d'un mois, M" e Rozier s'aperçut qu'Achille s'ennuyait, éprouvait une tristesse, une nostalgie. Ses camarades, eux aussi, semblaient atteints de la même langueur. Quelque chose leur manquait, visiblement.
Mais quoi ?
Éperdue d'inquiétude et sentant que son rçve de retenir Achille à la maison allait s'évanouir, elle voulut s'expliquer avec lui, lui parla avec tendresse et bonté :
« Voyons... Dis -moi, franchement...
N'est-ce pas chez nous comme dans un café?
— Eh bien ! non, répondit le pilier d'estaminet. C'est cela et ce n'est pas cela...
Tu veux la vérité? Eh bien! la voici...
La bière manque de pression. »
Et, dès le lendemain, abandonnant