PILIER DE CAFE I5I
le premier soir du retour à Paris, Rozier, après s'être levé de table, prit son chapeau et sa canne.
« Où vas-tu donc? lui demanda sa femme, alarmée soudain.
— Mais je sors un instant pour prendre l'air, répondit-il du ton le plus naturel. Je vais faire un tour au café. A tout à l'heure. »
Et il ne revint qu'à minuit, comme le défunt.
M m€ Rozier fut consternée. Elles allaient donc recommencer, les interminables soirées d'ennui, de tricot et de solitude. Et le plus terrible, c'était que la malheureuse adorait déjà son mari, qui, en matière de femme et d'amour, s'y entendait singulièrement mieux que le sieur Râpe.
Elle réprima son dépit, interrogea tout doucement son Achille — il s'appelait Achille — au déjeuner du lendemain :
« Tu vas donc tous les soirs au café ? »
La réponse fut décourageante.
« Sans doute. Comme tout le monde...
Le patron allait au Café du Ga%; moi, je vais au Cafi de la Garde nationale... Tu sais bien, dans la rue de Rivoli... Ils sont à une portée de fusil l'un de l'autre.
— Et vraiment, reprit-elle d'une voix altérée, tu n'aimerais pas mieux rester chez toi... auprès de ta petite femme?
— Si fait. . . Mais que veux- tu ?. . . Quand je ne sors pas après dîner, je ne digère pas, je dors mal... Je sais bien, oui, te tenir compagnie, ce serait bien plus gentil...
Mais tu as besoin de te coucher de bonne heure... Et, je t'assure, c'est nécessaire, c'est même indispensable d'aller au café, pour un négociant. On rencontre là des connaissances, on apprend des nouvelles, on fait, des affaires, tout en battant les cartes... Et puis... et puis, quoi?... J'en ai l'habitude. »
Pour l'en guérir, elle essaya de tous les moyens. Elle le supplia et vit qu'elle l'im-