‹ Contes vrais (volume 2)Chapitre 1 sur 6 · Contes vrais · texte numérisé non relu

Contes vrais

Par une belle et chaude soirée d'été, une femme jeune encore, et surtout d'une remarquable beauté, était assise dans un kiosque dont une fenêtre ouverte donnait sur le bois de Boulogne; une porte en glace s'ouvrait sur une allée ombreuse et sablée , qui conduisait à une maison d'une architecture italienne ; un parc planté à

i LE SECRET.

l'anglaise, embelli de fabriques élégantes, d'un pont pittoresquement jeté sur une pièce d'eau bordée de fleurs, de serres renfermant les plantes les plus rares , de volières remplies d'oiseaux les plus curieux ; tout paraissait réuni pour faire de cette maison des champs une retraite charmante et magnifique.

Tant de richesse, de luxe, de bien-être appartenaient à cette femme, dont pourtant l'œil soucieux et le front rêveur décelaient une profonde inquiétude, un chagrin qui n'était point passager. De temps en temps elle relevait ses paupières qu'une pensée mélancolique avait tenues long-temps baissées, puis elle fixait une allée du bois conduisant à la grille placée près du pavillon , puis elle regardait le ciel pour s'assurer si la nuit ne l'assombrissait pas; et

alors brillait dans ses regards une espérance et une prière.

Elle désirait ardemment que la soirée s'avançât; car alors celui qu'elle était obligée d'attendre ne viendrait pas, et sa contrainte, presque sa haine, aurait un peu de répit. — Mais qui pouvait donc la contraindre , cette heureuse femme parmi les femmes, cette madame de Bermouy, si belle, si riche, si enviée? C'était ce que personne ne savait et ne pouvait savoir; car le monde ne devine facilement que le vice aimable et séduisant. Ce monde eût parfaitement compris que cette femme , quoique adorée d'un époux jeune et aimable, eût pourtant le caprice de lui donner un rival; mais c% n'était point, ce ne pouvait être l'objet d'un sentiment tendre, ou même de la fantaisie d'un instant, qu'attendait madame

de Bermouy ; cela était facile à deviner à son œil presque morne , à ses lèvres contractées par un sentiment pénible, et surtout à la sévérité de sa toilette.

Quoique la soirée fût presque étouffante, madame de Bermouy s'était pour ainsi dire cachée dans une robe de gros de Naples d'une couleur sombre ; ses cheveux étaient relevés avec négligence , et il était facile de s'apercevoir qu'abattue par une sensation pénible , elle oubliait un des plus grands plaisirs des femmes : celui de se faire admirer. Enfin son œil , qui n'était d'abord qu'attristé , prit une expression d'effroi : elle le détourna comme pour repousser une vision pénible; mais si ses regards avaient pu la tromper, un pas pesant faisant crier le sable du chemin lui aurait confirmé qu'il fallait cacher sa terreur et son dégoût.

« Voulez -vous bien recevoir mes hommages? chaimante Francine , » prononça avec une familiarité de mauvais ton l'objet de la répugnance de madame de Bermouy; et cet homme saisit avec ardeur une de ses mains qu'il pressa avec passion sur ses lèvres*, quoiqu'il sentît parfaitement le mouvement de dégoût et de terreur qu'il inspirait.

Mais ce mouvement, il fallait le réprimer, car Antoine Simon ne paraissait pas disposé à le supporter avec patience ; et, après avoir presque froissé entre les siennes la main qui cherchait à lui échapper, il se jeta avec humeur sur le divan sur lequel madame de Bermouy était assise. Elle se recula par un instinct de répugnance ; mais, la réflexion lui venant sans doute , elle poussa un soupir et se rapprocha un peu

— Je suis venu plus tard que je n'aurais \oulu , dit Antoine Simon avec brusquerie; ces maudites affaires d'argent retiennent la moitié de la vie , et je commence à m'en lasser. Je veux jouir davantage et fouler tous ces sots préjugés du monde, qui me condamnent à ne jouer qu'un rôle secondaire. Je suis las enfin d'une discrétion, dont personne ne me sait gré.

— Vous êtes mal disposé, Monsieur, prononça avec hauteur madame de Bermouy; mais il me semble que ce ne devrait pas être aujourd'hui, où j'ai pris la peine de vous attendre, de tout faire pour être libre; oii je m'expose enfin pour vous recevoir...

— Sans doute je pourrais vous savoir gré de vos sacrifices, répondit Simon, si je ne les devais à une importunité de plusieurs semaines, et plus encore à la crainte

que je vous inspire; car n'imaginez pas que je me trompe sur vos sentimens : non-seulement vous me craignez , mais vous me haïssez , madame.

— Si telle est votre persuasion, ne seraitil pas plus généreux à vous de me laisser libre ; de ne plus remplir mes jours de terreur? Je vous ai offert tout ce que je pouvais donner, de la reconnaissance, de l'amitié : vous avez tout refusé, pour vous garder le droit d'effrayer ma vie par votre violence ; pour m'asservir enfin à votre volonté; pour me dominer par la crainte. Comment pouvez-vous être heureux d'inspirer de tels sentimens?

— Et qui vous dit que je sois heureux? répondit-il d'une voix sombre. Mais, à défaut d'amour, eh bien! il a fallu vous retenir par la crainte, vous subjuguer par la

terreur ; enfin je n'ai pu me décider à renoncer à vous ; et si vous tentiez de m'échapper, ce serait l'arrêt de ma mort et de la vôtre. Vous savez bien d'ailleurs quel serait votre sort, si Ton soupçonnait le secret qui existe entre nous. Cependant ne me croyez pas si cruel que ce discours l'annonce. J'ai cherché, croyez -moi, à vous débarrasser de mon amour; j'ai eu quelquefois pitié de vous et de moi-même ; j'ai tout tenté pour briser ou rendre moins puissans les liens de fer qui nous unissent : enfin , dans cette classe de femmes qui se vend, j'ai trouvé une beauté presque aussi séduisante : elle a votre regard si doux ; mais elle n'a pas cette dignité qui me charme et me désespère à la fois. Pourtant, j'ai voulu la faire le plus possible semblable à vous; j'ai voulu qu'elle ait les mêmes parures;

comme vous, elle a couvert ses belles épaules des tissus les plus précieux; les bijoux les plus rares ont brillé sur son front. Eh bien! je suis venu à la haïr; car elle me prodiguait ses insupportables caresses, ses banales faveurs ; et je l'avais en dégoût d'oser vous ressembler un peu. Rassasié de tout, fatigué de faciles jouissances, je préférais venir, comme un misérable, m'asseoir à la porte de votre hôtel pour vous voir, orgueilleuse et pai^ée, sortir ou rentrer avec cet époux que vous adorez. Combien de fois ne me suis-je pas couvert des vêtemens de la misère, moi, les poches pleines d'or, moi qui le prodiguais à une prostituée? avec quelle ardeur ne baisaisje pas l'aumône que votre main avait laissé tomber dans la mienne ! puis je restais là des heures entières , les pieds dans la boue ,

grelottant de froid , pour vous voir rentrer, pour voir éteindre vos lumières. Mais alors un sentiment de rage s'emparait de moi; je croyais découvrir au travers les murailles le lit somptueux où vous étiez heureuse , et heureuse avec un autre. Vous me demanderez sans doute à quoi servent ces récriminations, ces reproches, ces plaintes? mais demandez au vase trop plein pourquoi il rejette la liqueur qu'on lui confie; demandez au torrent pourquoi , dans sa fureur, il dévaste toute une contrée. Je suis malheureux, humilié, froissé; je vous tourmente pour me soulager.

Ah 1 si vous n'étiez pas ingrate , si vous pensiez à tout ce que j'ai fait pour vous, vous m'aimeriez.

Et des pleurs hrùlans coulèrentdes yeux de Simon loul-à-l'henre furieux; Taiiiour

LE SECRET. il

domptait cet homme, qui menaçait la minute d'avant. Madame de Bermouy sentit alors comme de la pitié; car elle connaissait mieux qu'une autre la puissance d'une passion , et elle posa sa main blanche et frêle sur celle d'Antoine : il la pressa dans les siennes , dures et osseuses. Ce contact fit tressaillir douloureusement cette femme si délicate et si impressionnable. Et quand Antoine, heureux d'un abandon si rare, essaya de rapprocher de lui sa taille flexible et charmante , quand il tenta de poser ses lèvres flétries sur les siennes , elle se tut encore, mais une crispation de dégoût fit trembler tous ses membres.

— Allons ! allons î s'écria-t-il avec sa voix rauque; allons Francine il me faut un peu de bonheur, pour supporter tant d'angoisses ; il faut que vous me fassiez heureux, pour

que je ne devienne pas ciuel et pour vous et pour moi.

Dans ce moment, un doux rayon de soleil du soir donna en plein sur le portrait de M. de Bermouy , place en face du divan où sa femme était assise.

Ses regards s'y portèrent, et en retrouvant ces traits si fins, si spirituels, ces yeux si expressifs, et toute cette attrayante jeunesse dont elle était idolâtre, maigre elle l'infortunée les ramena sur son persécuteur. Elle considéra avec une nouvelle répugnance sa taille grossière déjà courbée par les années, ses yeux éteints, à qui une passion ardente prêtait une effroyable expression , cette bouche démeublée et grimaçante venant chercher la sienne. Tout lui fit horreur, toute prudence fut oubliée, et s'anachant des bras de fer

qui la retenaient, elle fut se jeter sur une chaise à quelques pas.

— Encore un nouveau caprice, s'écria Antoine avec fureur. Ne craignez-vous pas de me pousser à bout? Ne sentez-vous pas^ Francine, que plus je vous aime, plus je vous ferai de mal.

— Hëlas! balbutia l'infortunée, je voudrais mourir pour vous délivrer de vos maux et des miens. Je le voudrais; mais je vais être mère une seconde fois, il faut donc me pardonner ..

— Encore un bâtard! s'il me plaisait, reprit Simon avec un effrayant sourire. Francine! Francine! vous abusez étrangement de mon aveugle passion ; mais je suis décidé à ne plus être votre esclave, et quels que soient vos sentimens, il faut les taire; il faut être à moi.

Et, comme une bête féroce qui n'écoute que sa brutale passion , ce fut au milieu de débats, de larmes, et d'un affreux dégoût qu'elle ne dissimulait plus, que le persécuteur de Francine connut un bonheur qui ne doit être goûté et accordé que par l'amour. Après ce cruel combat, où madame de Bermouy avait cédé autant à la force qu'à la crainte, elle s'éloigna d'Antoine Simon avec un désespoir qu'elle ne chercha plus à cacher.

Tombée dans sa propre opinion, exaspérée d'avoir été forcée de céder, son front humilié s'abaissait vers la terre, et de ses yeux ordinairement si fiers, coulaient d'abondantes larmes; encore, si elle eût pu se dire que son supplice était fini! mais depuis dix ans qu'An toine Simon exerçait sur sa vie une si redoutable influence, jamais elle ne Fa-

vait vu si empressé, si passionne. La raison en était simple : jamais madame de Bermouy ne lui avait paru plus charmante ; arrivée à l'âge où une femme réunit les charmes de la jeunesse à la connaissance du monde, elle voyait s'empresser sur ses pas les artistes les plus distingués, les hommes les plus remaixjuables. Les peintres copiaient sa ravissante figure; les femmes imitaient sa parure , enviaient son esprit si orné et son amabilité si entraînante. Enfin, c'était presque une mode, une existence de salon que d'être bien vu par madame de Bermouy.

Tout cela, Antoine Simon le savait, et quand il se disait que sa position , peu honorable, l'éloignait de la société où régnait en souveraine celle qu'il aimait, Simon éprouvait des convulsions de rage qu'il ne pouvait plus contraindre quand il était en sa pré-

sence. Non qu'il n'eut point de flatteurs, avec de l'argent on en a toujours, mais ce n'était point avec de l'argent, qu'on était alors admis dans les salons du noble faubourg.

A l'époque des premiers temps de la restauration, on se vantait, on était fier de sa misère ; on prétendait la devoir à sa fidélité pour son roi, et il était même de bon ton de parler de ses privations ; l'aristocratie de naissance reparaissait dans toute sa force ; et, il faut en convenir, tel absurde que puisse paraître ce préjugé, il blesse moins que la morgue et la sottise que donne la possession de l'argent. La révolution de juillet a eu malheureusement cela de déplorable, qu'elle a ôté tout contre-poids à celle-ci et rendu son insolence plus intolérable que l'autre ne le fut j amais;car elle est dépouillée d'aucune dé-

licatesse. Etre fier de sa naissance est une faiblesse , mais à un grand nom se rattache du moins le souvenir de grandes actions; et s'il y a du ridicule, il n'y a jamais de bassesse. L'homme assez sot, au contraire , pour être fier de sa fortune, est petit et mesquin dans ses goûts, dans ses sentimens; il n'estime que ce que l'argent procure, et le sourire du mépris s'établit sur ses lèvres quand on lui parle de talens, d'esprit, de vertus qui n'ont pas amassé la richesse sur la tête de celui qui les possède. L'or est le seul mérite à sesyeux; il croit tout pouvoir acquérir avec lui, et se rit de ce qui ne se vend pas : — la noblesse du cœur, les sentimens élevés. — Réduit à s'en passer, il feint de ne pas y croire, et il remplace par une morgue et une assurance qu'il prend pour l'aisance

du bon ton , cette urbanité, ces manières n. 2

parfaites et distinguées qui ne sont léellementjque le partage de la bonne compagnie. ^

Telle eût été la position d'AnloineSimon, s'il fût parvenu à se glisser dans le grand monde. Mais aux obstacles que lui auraient fait rencontrer sa mauvaise éducation, il joignait une suite d'antécédens et une position sociale dont il ne pouvait effacer la trace.

Antoine était le neveu de cet abject et trop fameux Simon qui tortura le jeune prisonnier du Temple. Sans doute Antoine était bien innocent de cette infamie, et à peine avait-il connu ce parent; mais cependant il s'était, dans un temps, fait un titre de cette descendance, et si plus tard il la cacha, c'est qu'elle pouvait lui nuire; car, dès ses premières années, Simon n'avait eu qu'un but, celui d'arriver à la for-

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tune. Mal partagé du côté des agrémens physiques, la nature l'en avait dédommagé en lui donnant un esprit subtil et une extrême facilité au travail. Ses passions, excepté celle du gain, s'étant tues pendant bien des années, il se livra tout entier à des spéculations qui le rendirent immensément riche. Son nom fut inscrit en tète de ceux qu'on appelait : la bande noire, les démolisseurs de châteaux ; son doigt cruel fut un des premiers à marquer sans pitié, ou le berceau d'une illustre famille, ou le manoir historique de quelqu'ancien preux. Faire le mal était un bonheur pour Antoine, et son cœur ne lui envoyait jamais un remords quand il ordonnait la douleur des autres. Aussi, malgré sa fortune, accepta-t-il plus tard une position pour le moins aussi déshonorante que la première.

Sous le nom de commissaire de marine, Antoine Simon était chargé d'escorter à leur destination les misérables condamnés à subir les galères. Obligé de s'abaisser à la plus dégoûtante inquisition; haï, comme les chefs le sont toujours de pareils misérables, Simon acheva facilement de se gangrener le cœur et de le flétrir.

Comment, dans une position aussi avilissante, était-il devenu le maître de la destinée d'une femme charmante et d'un rang distingué? Comment tremblait-elle devant lui, et achetait-elle son silence par le plus cruel sacrifice que put faire une femme délicate?

Mais avant de soulever le secret d'un si étrange malheur, arrêtons-nous un moment sur le tableau ravissant d'une union douce et heureuse, union qu'on citait dans le monde

comme modèle. — Olivier de Bermouy était issu d'une ancienne noblesse, dont Napoléon avait voulu s'attacher la famille par d'immenses bienfaits, mais qui, haute et fière, avait repoussé les offres de celui qu'elle ne regardait que comme un usurpateur, et qui dans sa triste indigence préféra souffrir, à s'avilir par la reconnaissance. Retirés dans une modeste chaumière, aux environs de Versailles, les parens du jeune Olivier confièrent son éducation à un oncle âgé qui tenait un rang assez élevé dans la hiérarchie ecclésiastique. Celui-ci, heureux et tranquille dans sa position , voulut que son neveu suivît la même carrière, et lui donna une éducation sévère et religieuse; il le fit même de bonne heure entrer dans les ordres. Olivier était cependant encore libre de les quitter, quand la restauration

vint rendre une grande fortune à sa famille qui, n'ayant qu'un héritier, exigea qu'il rentrât dans le monde.

Olivier obéit quoiqu'avec répugnance, et si le feu et l'entraînement de la jeunesse lui eurent bientôt fait prendre son parti, il conserva toujours au milieu de la société une morale austère , une conduite tellement régulière, qu'il eût été l'effroi du vice, si le vice eût osé l'approcher. Mais il ne se lia qu'avec ceux qu'il pouvait estimer; entouré de séductions, il n'y céda jamais, et miracle de bonté pour les autres et de sévérité pour lui-même, il se faisait aimer autant que respecter. Olivier acquit des talens agréables, un usage parfait du monde; mais là s'arrêta son influence, etil s'était tellement prononcé sur les devoirs qu'il voulait toujours y remplii-,et surtout sur ceux du mariage, que sa

famille n'aurait jamais osé l'engager à en contracter un seulement de raison ; car, s'il voulait rester vertueux, il voulait que la vertu lui fut facile, que sa compagne lui plût, enfin ; et Olivier ne pouvait comprendre , et méprisait de toute la hauteur de son âme, ces unions à la mode où le vice entre dans la maison en même temps que l'hymen. Aussi, jamais une femme mariée, telle belle qu'elle fût, n'avait attiré ses hommages.

Elle est charmante , disait-il , mais c'est le bien d'un autre.

Cependant, comme sa figure et ses manières étaient remarquables, plus d'une jolie tête avait cherché à tourner la sienne; mais avec une fermeté que rien ne put ébranler, Olivier résista à toutes les séductions, non que son âme fut froide et incapable de passion , mais plus il se sentait m

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la puissance d'aimer, plus il aurait éprouve de douleur à se voir trahi; plus il se serait fait un crime d'imposer à une autre une telle douleur. Et toute la morale d'Olivier de Bermouy était renfermée dans ces paroles si simples et pourtant si sublimes, paroles qu'on devrait se répéter chaque matin au réveil :

(( Ne faites pas à un autre ce que vous ne voudriez pas qu'on vous fit. »

Un tel caractère joint à unesprit et à des talens remarquables , attirait l'attention de toutes les femmes qui pouvaient s'unir à lui; mais rien n'annonçait qu'il voulût faire un clioix. Galant avec toutes, il n'en distinguait aucune, et ses amis le plaisantaient sur sa retenue, sans jamais le fâcher, mais sans jamais ébranler ses résolutions. Et si parfois il se laissait entrai-

lier à parler de la femme qui pourrait le fixer; c'était avant tout de la pureté de son ame, de la délicatesse en quelque sorte exquise de ses sentimens, qu'il se montrait le plus jaloux.

Il avait déjà vingt-cinq ans quand une circonstance, fort simple en apparence, lui fit connaître un amour qui devait être unique dans sa vie.

Francine de Vermont était mariée depuis près de six ans avec un homme dont elle parlait rarement, mais toujours avec convenance , quoiqu'il l'eût rendue extrêmement malheureuse, et eût même forcé sa famille à l'éloigner d'elle. Mariée à l'âge ^lii'"'' où une femme ignore ce qui peut assurer son bonheur, Francine ne tarda pas à connaître d'une manière funeste celui à qui on avait si imprudemment confié sa §P

destinée. Elle chercha d'aboid à ramener par la douceur et la patience un caractère rempli de mauvais penchans et de vices. Quelquefois elle croyait y avoir réussi, mais M. de Vermont ne tardait pas à lui faire perdre l'espoir qu'elle avait accueilli avec tant de plaisir.

Né d'une famille distinguée, distingué lui-même par ses manières et ses talens, Paul de Vermont trouvait cependant le moyen de rendre tout ce qui l'entourait victime de ses passions, car l'égoïsme et la vanité étaient ce qui dominaient le plus chez lui.

Sa santé, ses goûts, paraissaient déjà fort usés, quand pour remplir les désirs de sa mère, qui, à ce prix, promettait de hii assurer de son vivant une partie de sa [V)rtune, il consentit à étro présenté au\

parens d'une jeune personne belle et innocente comme un ange.

La vie de Paul de Yermont avait été une continuelle débauche, et les excès de tous les genres avaient autant flétri son âme que son physique. Mais comme il avait beaucoup de grâce et de finesse, il lui fut aisé de fasciner les yeux de la mère de Francine. Francine même se maria avec un sentiment de plaisir ; hélas ! cette dernière impression fut passagère, et les larmes du regret coulèrent même dans cette lune de miel , durant laquelle les hommes se donnent ordinairent la peine de se contraindre. M. de Vermont était trop égoïste pour prendre cette fatigue; son mariage rétablissait en quelque sorte sa réputation, lui permettait de faire de nouvelles dettes , de ne point quitter une maîtresse qui

l'ennuyait, mais qui était à la mode; il lui importait peu, et les pleurs qu'il faisait répandre, et les suites funestes que pouvait avoir son inconduite.

Après avoir long-temps gémi sur des torts qui la blessaient profondément, madame de Vermont appela une juste fierté à son secours , et fut bientôt guérie d'un attachement que son mari n'avait ni partagé ni souhaité. Cependant jeune , belle, d'un caractère passionné et sensible, entourée d'hommages et de séductions, jamais le plus léger nuage ne s'éleva sur sa réputation. Remplissant ses de- \oirs envers son mari avec froidéîur, mais avec dignité, si elle ne se commit point à vouloir rien partager avec une rivale, elle crut toujours qu'elle se devait à elle-même de ne point se plaindre, de ne point pe?-

mettre que , pai* un seul mot , on blâma devant elle la conduite de M. de Vermont. Paraissant toujours satisfaite de son sort, son caractère gagna extrêmement à cette vie de raison et de retenue. Et naturellement son cœur, qui n'avait point encore connu d'amour véritable , le rêva avec tous ses charmes ; mais après avoir long-temps caresse ce rêve, elle se disait aussi qu'un homme tel qu'elle le créait était impossible à rencontrer, et qu'elle n'aurait point le malheur d'aimer sans espoir.

Mais arriva l'instant où ces pensées romanesques, ces illusions de jeune femme durent être écartées; M. de Vermont fut arrêté pour dettes et conduit dans une prison : alors il se souvint qu'il avait lié une victime à son sort, et il appela à lui sa femme qu'il avait tant offensée.

Francine donna tout ce dont elle pouvait disposer, elle aurait même sacrifié toute sa fortune , si ses parens , qui connaissaient maintenant son époux mieux qu'elle, n'avaient arrêté une générosité qui pouvait la réduire à la misère.

M. de Vermont étant devenu libre, ne tarda pas à contracter de nouveaux engagemens, qui encore une fois pouvaient compromettre sa liberté, sans que sa généreuse femme eût le pouvoir cette fois de venir à son secours. Il fallut alors fuir , aller demander à une terre étrangère, qui ne connût point ses vices, une existence nouvelle.

Il hésita long-temps, mais les femmes (jue l'on n'enrichit plus, ne vous suivent point dans une prison, et les amis comme ceux que méritait-M. de Vermont,

lie sacrifient point leurs plaisirs pour venir vous consoler. Il se convainquit de tout cela, et il accepta la proposition que lui fit faire la famille de sa femme de s'expatrier, d'aller vivre à l'étranger avec une pension plus que raisonnable. Cependant il ne partit qu'après avoir fait promettre à Francine de le rejoindre bientôt.

Peut-être se serait-elle crue obligée de tenir cette promesse, sans la longue maladie de son père qu'elle ne put se décider à quitter. Il mourut, et elle resta la seule consolation d'une mère qui en était idolâtre. Et quoique ses parens, qui connaissaient la générosité de son caractère , l'eussent liée de manière qu'elle ne pût disposeï- de sa fortune en faveur de son méprisable époux, Francine trouva encore le moyen , en s'imposant mille priva-

lions , de lui faire tenir une partie de ses revenus ; c'était au prix de tant d'abnégations , qu'elle conservait une ombre de liberté, et sa vie n'était qu'un continuel tourment et un long sacrifice.

Ce fut alors qu'une parente d'Olivier de Bermouylui parla de cette jeune femme si intéressante , si belle , si vertueuse ; il la vit , et la raison , qui jusqu'alors avait eu tant d'empire sur lui , la raison se tut devant tant de grâces et de charmes. Il aima Francine, il l'aima comme on aime quand on n'a point fatigué sa vie dans des caprices dont on a fait des passions, quand on n'a point trahi vingt fois , quand le cœur est vierge et pur de mensonge.

Cependant madame de Vermont, toute malheureuse qu'elle fût , n'en avait pas moins des devoirs à remplir. Vainement la

parente qui avait rapproché Olivier de Francine, lui représentait-elle, avec un bon sens qui trouvait des approbateura, que la conduite odieuse de M. de Vermont autorisait sa femme à demander une séparation. Olivier, tout passionné qu'il fût, répondait que jamais il n'épouserait une femme divorcée, et qu'il ne reconnaissait point aux hommes le droit de désunir ce que le ciel avait joint. La pureté de son âme, la sévérité de ses principes appuyés par une conduite parfaite, donnaient tant d'empire à M. de Bermouy sur ses parens et sur des personnes même plus âgées que lui, qu'on n'osait essayer d'ébranler une sévérité d'autant plus admirable qu'il l'exerçait aux dépens de sa félicité et du bonheur de celle dont il était aimé; mais ce n'était point assez pour Olivier de reculer devant n. 3

une action qui pouvait le rendre heureux avec Francine , il allait la fuir de peur de sentir ébranler sa résolution, quand une nouvelle inattendue vint l'arrêter.

On apprit que M. de Vermonl avait succombe dans une petite ville du Piémont, et qu'il ne restait plus de lui que des dettes à payer, et une réputation flétrie.

Francine était enfin libre, libre après avoir traîné pendant six années une chaîne cruelle, sans s'être un instant éloignée delà vertu la plus rigide; elle apparaissait pure, et ravissante de charmes aux yeux enchantés de celui qui en était déjà idolâtre. Car ce n'était point une de ces inclinations tièdes et à peine ébauchées qui ne tiennent dans l'existence qu'une place comme tant d'autres. C'était un amour violent et profond, une passion puissante, indestructible.

Dès-lors commença pour eux une vie d'enchantement née de rapports de caractères et de vertus. Olivier, plus fier de la réputation et de la conduite honorable de sa femme, que si elle fut née sur un trône, ne savait par quelle fête, par quelempresment, par quelle marque de délire et de joie, signaler son bonheur. Qu'il était heureux alors d'être riche, très-riche ! caimadame de Bermouy ne fut pas seulement la plus vertueuse, la plus estimée des femmes, elle en fut aussi la plus brillante, la plus enviée. Son hôtel à Paris devint magnifique, et ses maisons de campagne les plusrianteset de meilleurgoût. Enfin toute la félicité que peut donner l'amour, la jeunesse et la fortune, se réunissaient pour faire de la vie des deux époux une fête continuelle. Il ne leur manquait qu'un

bonheur de plus, ce bonheur arriva; Fi-aiicine, enivrée d'une chaste joie, apprit à son Olivier qu'elle allait devenir mère. Hélas, elle croyait mériter tant de biens ; car au milieu de toutes les prospérités de la vie , elle restait toujours bienfaisante et charitable, sa bourse , sans cesse ouverte à rinfortune ne se fermait même pas au vice, car peut-être une pensée secrète, un de ces souvenirs que le temps n'efface qu'à demi la rendait-elle indulgente pour lui; etFrancine était connue partout comme l'ange bienfaisant qui soulage sans juger.

Non moins compatissant, mais plus sévère, M. de Bermouy venait au secours des malheureux, mais des malheureux qui n'avaient rien à se reprocher. Si on lui parlait d'eneurs, de remords, sa belle figure secouNrail (Tuii nuage, el il devenait iué-

branlable dans sa résolution de ne rien faire pour un coupable. Inaccessible au lepentir, il croyait qu'on ne se corrigeait point de ses vices; et celui qui s'était écarté du cliemin de l'honneur le trouvait sans pitié; nul raisonnement ne pouvait le faire varier dans cette opinion, et s'il ne trouvait point coupables ceux qui plaidaient la cause du vice, il n'en aurait fait du moins ni ses amis, ni ses connaissances intimes. Avec une telle sévérité de principes la société de M. de Bermouy aurait été trèsresserrée, s'il n'avait cru de son devoir de dépenser honorablement sa grande fortune. Il donnait de somptueux diners, de brillantes fêtes; il s'y montrait attentif, parfaitement aimable, mais jamais confiant. Aimer peu de personnes, mais les aimer exclusivement, telle était sa maxime,.

et après avoir accordé quelques heures au monde , son bonheur le plus vif était de se renfermer avec sa Francine, de parcourir ensemble rianset frais, ces jardins qu'il embellissait chaque jour pour elle; de bâtir de doux projets sur la naissance et l'éducation de ce petit être qui allait venir augmenter leur bonheur, et d'en demander à Dieu la continuation.

La santé de madame de Bermouy était parfaite, et comme on lui recommandait beaucoup de distraction , pour la maintenir, son mari la conduisait partout où elle pouvait en trouver; cependant une pensée soucieuse plissaitde temps en temps son front si blanc et si pur. Olivier attribuait ces nuages aux légères souffrances , ou aux craintes naturelles à son état; elle ne lui ôtait pas cette idée, et cependant ce

n'était pas là la véritable cause de son trouble. Cette cause était bien autrement sérieuse et inquiétante pour elle.

Depuis quelque temps Francine n'allait clans aucun endroit public, ne sortait même presque pas de cbez elle, soit seule, soit accompagnée , qu'elle ne rencontrât un homme dont la figure lui inspirait de l'effroi, dont les regards ardens sans cesse fixés sur elle avec une expression hardie et passionnée, ne fit naître chez elle une profonde ten-eur. Que de fois saisissant le bras de son mari, comme pour lui montrer cet homme devenu son fantôme, son ombre, ne s'arœta-t-elle pas, retenue pai* je ne sais quelle peur inexplicable; on eut dit que se sentant parfaitement heureuse, elle trembla d'appeler par quelque plainte le malheur auprès crelle. Aussi cette insupportal)le

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\ision, cette persécution fatiguante durait depuis plusieurs mois, sans que Francine eût cherché à s'en débarrasser.

Que de fois resta-t-elle chez elle avec la pensée consolante qu'elle ne le verrait pas ! Mais il fallait alors qu'elle se fît presque prisonnière, car si elle s'approchait des fenêtres de son appartement, elle retrouvait encore ces yeux inquisiteurs et terribles essayant de la deviner au travers les murailles, ou bien si elle se promenait dans son parc bien fermé, malgré les grilles, les murs élevés, la figure d'Antoine Simon lui apparaissait toujours; — ■ car c'était lui qui exerçaituneperséçution, à laquelle elle ne savait comment se soustraire; s'il avait été pauvre, si le besoin avait dirigé sa conduite, elle aurait espéré l'éloigner avec de l'or. Mais il était liche, le luxe Toux iionnait ;

que pouvail-il vouloir enfin ?... Lui plaire.

A cette pensée un sourire d'incrédule fierté apparaissait sur les lèvres de madame de Bermouy, car c'était impossible que cet homme put avoir l'idée de lutter contre son époux si jeune, si aimé, et cependant alors qu'irritée d'une obsession si prolongée, elle allait désigner son persécuteur à M. de Bermouy, il semblait qu'il devinât son intention, alors il posait avec une sorte d'autori tesson doigt impérieux sur seslèvres, et lui montrait de loin un papier, comme si ce papier contenait toute sa destinée. Francine pensait que c'était quelque lettre où il parlait de son odieux amour. Mais elle avait beau ftémir de dégoût et de colère , elle se taisait ; cet homme l'eiïrayait et exerçait sur elle une horrible fascination.

Cependant madame de Bermouy devint

niéreet se sentit trop heureuse, pour que le souvenir de cette persécution ne s'efïaçât pas. L'enfanta qui elledonna le jour, et son mari l'occupaient d'une manière trop puissante pour qu'elle conservât une idée triste; et quand de nouveau elle reparut dans le monde, elle fut quelques mois sans revoir l'ennemi de son repos ; et elle se crut délivrée de l'odieuse présence de celui qu'elle rencontrait naguère à chacun de ses pas. Mais un jour elle était seule, son Olivier l'avait quittée le matin même pour quelques jours, afin de remplir un devoiiprès d'une parente mourante ; on vient annoncer à madame de Bermouyqii'une personne se présente, et veut parler à M. de Bermouyouà elle; Francine oi-donne qu'on l'introduise. Que voit-elle paraître? Antoine Simon.

Cet homme odieux qui, depuis près d'une année la poursuit de ses insolens regards , qui impose à sa vie si heureuse, si riante une pensée de dégojits et d'effroi.

Madame de Bermouy se lève, et il peut lire dans ses yeux autant d'indignation que de colère. — Mais cet homme ne songe qu'à l'admirer, qu'à se trouver près de celk qu'il n'a vu jamais qu'à une distance désolante pour son amour. — Car c'est de l'amour qu'il ressent pour Francine, mais quel amour! 4

— Sij'avais su que ce fût vous. Monsieur, pix>nonce madame de Bermouy avec hauteur , je vous aurais fait dire que M. de Bermouy n'étant point ici, je ne pouvais vous recevoir.

— C'est pourtant vous, Madame, qui devez m'en tendre la première, répond An-

4i LE SECRET.

toine Simon; quand vous l'aurez fait, vpus déciderez vous-même si je dois voir après M. de Bermouy.

— Si ce n'^est point un pfé texte poui* arriver jusqu'à moi, répondit madame de Bermouy avec impatience, veuillez vous expliquer promptement , je suis pressée.

— De m'éloigner, n'est-il pas vrai? Mais, Madame, ce que j'ai à vous apprendre changera peut-être , si ce n'est vos sentimens , du moins votre manière envers moi. Som- >mes-nous bien seuls?

— Pourquoi? Monsieur, comment? oseriez-vous prétendre..., je vous préviens que mes gens ne quittent point 'mon antichambre.

— Eh bien! alors nous parlerons bas,.

Madame, car votre intérêt exige le plus, profond mystère.

— Cessez , Monsieur^ cessez de vouloir 11 l'effrayer, quel intérêt, quelle affaire peuvent exister entre nous; parlez haut , je l'exige, aucune de mes actions ne peut, ne doit être cachée.

— Je ne vous obéirai point, Madame , car si je le faisais, vos droits pour vous faire obéir, même de vos gens, cesseraient à l'instant même.

— Monsieur! s'écrie avec hauteur Francine, je ne puis vous permettre....

— Allons donc au fait, répond froidement Simon, car depuis près d'une année j'attends ce moment. Madame, il y a je crois, un peu plus de deux ans que vous reçûtes l'acte mortuaire de votre mari , Paul de Ver mont?

— Oui, Monsieur, mais à quoi tend cette tjuestion ?

— Voilà, reprit-il en tirant un papier de sa poche, voilà qui va vous l'expliquer, Madame.

L'acte mortuaire de votre mari est daté du i5 mars 1819, et moi je vous apporte une lettre de lui, qui porte celle du 20 mai 1821.

Madame de Bermouy se levé avec terreur, repousse la lettre, en s'ëcriant que c'était impossible , que c'est un odieux mensonge, à l'aide duquel on veut essayer sur elle une insolente persécution, mais qu'aussitôt le retour de son mari , elle l'instruira de tout, et lui demandera son secours p.our s'en affrancliii*.

—- Et si le caractère qu'on lui aaccorde est vrai, dit Antoine Simon avec un imperturbable sang-froid, votre sort sera bientôt décidé. Du leste vous êtes la maîtresse ,

Madame, et c'est à M. de Ëermouy luimême que je tiansmettrai les explications que, par pitié pour vous, je ne voulais donner qu'à vous-même.

— Pitié! repète Francine avec hauteur, vous vous oubliez étrangement, Monsieur.

— Aussi, Madame , je vous quitte et ne vous importunerei pas plus longtemps.

Et il marcha vers la porte.

— Arrêtez! prononce- t-elle alors d'une voix basse et tremblante, vous êtes venu jeter le désespoir, la terreur dans mon âme, maintenant il faut que je sache toute la vérité. Cependant, Monsieur, si c'était seulement une infernale ruse, dont votre insolente persécution me force à deviner le motif, il est encore temps de vous arrêter. Laissez -moi , cessez de vous présenter sans cesse sur mes pas, et je l'oublierai.

Mais s'il y avait quelque ombre de vérité dans ce que vous venez de m'apprendre , dussé-je mourir là, en votre présence, il faut que je la sache toute entière ; donnezmoi cette lettre, Monsieur?

— Non, prononça Simon avec une retenue passionnée, non, je dois veiller sur vous-même, car ce que vous apprendra ce papier vous remplira de terreur; il faut que nous soyons à l'abri de tout soupçon, que personne ne puisse nous entendre. Accordez-moi donc une entrevue ce soir dans votre maison d'Auteuil, je puis m'y rendre par la porte qui donne sur le bois , vous m'attendrez dans ce petit kiosque , où je vous ai admirée si souvent, sans que vous vous en doutiez.

— A vous! un rendez- vous! s'écria-t-elle en tremblant de crainte et de honte , à

vous î qui avez osé me faire entendre...; je manquerais à mes devoirs, à mon époux, non, je ne le puis.

— Eh bien ! ici, reprit-il, mais que du moins on ne puisse nous interrompre; car, infortunée Francine, vous ne vous doutez pas de tout ce que j'ai à vous révéler.

Elle le regarda avec effroi , puis elle dit : — Il -est impossible que vous reveniez encore chez moi, mes gens , qui ne vous y ont jamais vu, s'étonneraient, et le trouble que vous avez jeté dans mon âme leur en dirait encore plus.

—Recevez-moi donc à la campagne, et je le jure sur le berceau de cet enfant, dit Simon en élevant la main sur la tête de la fille de madame de Bermouy, je ne me servirai d'aucune expression, je ne me permettrai pas un seul geste qui puisse vous dén. 4

plaire ou vous offenser. Sans doute vous entendrez une affreuse révélation, mais vous saurez aussi que je puis vous sauver. Cependant je ne veux rien obtenir que de votre réflexion , de votre reconnaissance. A ce soir donc près la grille qui donne à côté ànfond du roi; à ce soir à huit heures. Elle baissa la tête en signe d'acquiescement, mais ne parla pas. — Hélas! qui peindrait le trouble et le désespoir que cet homme laissa dans lame de l'infortunée.

Quoi ! il existait celui qui l'avait si impitoyablement fait souffrir, et quand , après tant d'années de résignation, elle avait acheté le bonheur d'être unie au meilleur des hommes, le fantôme du vice s'élevait entre eux pour les séparer àjamais. Car elle connaissait trop M. de Bermouy, pour espérer qu'il hésiterait; il l'aimait à l'idolâtrie,

LE SECRET. m

mais son devoir et l'honneur lui étaient encore plus chers qu'elle. D'ailleurs ce n'était point seulement un caractère d'une délicatesse exquise, d'une rigide sévérité de mœurs, c'était plus, c'était un de ces hommes dont la foi entière et le christianisme le plus pur, se seraient fait un crime de vivre avec la femme d'un autre. Il eût préféré mourir de la douleur de la perdre, que la posséder ainsi. Le monde avait eu beau vouloir le frotter de ses dangereuses maximes, il était resté inébranlable, et il haïssait le vice par instinct et par réflexion. S'il était vrai que M. de Vermont existât, Francine en était sûre, Olivier se séparerait d'elle et ne la re verrait jamais. Qui même lui répondrait' que sa fille ne lui serait point enlevée?...

A cette horrible pensée, la malheureuse

mère perdait tout courage, et était au moment de saisir son enfant dans ses bras et de fuir avec elle. Car, dans le cœur d'une mère, son enfant est en première ligne; son enfant passe avant l'amour, avant la vertu même.

Cependant, après des larmes qui énervent et brisent l'âme , Francine revint à un doute qui ressemblait à l'espérance : Pourquoi M. deVermont se serait-il fait passer pour mort? Quel intérêt y avait-il? Tandis que cet homme, cet Antoine Simon, en avait un à l'effrayer, à la mettre dans sa dépendance... n'osait-il pas l'aimer!

Mon Dieu! mon Dieu! s'écriait-eMe presque en délire, cachant sa tête brûlante sur le berceau de sa fille; à qui demander conseil? A ma mère; — mais elle me dira d'en .appeler aux tribunaux pour reconquérir

LE SECRET. •sr,

ma liberté, et cet éclat me séparerait encore mieux d'Olivier, d'Olivier sans lequel je ne pourrais vivre.

Dans ce moment même on lui apporta une lettre, elle était de lui. — M. deBermouy, parti du matin même, n'avait rien à lui apprendre de nouveau, mais il s'était senti le besoin de lui répéter combien elle lui était chère ; il s'était arrêté en route exprès, pour lui faire de ces recommandations qii'un cœur aimant ne saurait trop redire : il lui rappelait de mille manières combien elle lui était chère, ainsi que cet enfant qu'elle lui avait donné. Jamais expressions plus tendres, plus passionnées, ne s'étaient trouvées sous une plume d'homme. C'était la première absence depuis leur union , elle leur paraissait à l'un et à l'autre déjà silonf>ue; alors des torrens de larmes d'amour

et de douleur coulèrent des yeux rouges et fatigués de Francine.

— Il faut que je voie ce Simon, s'ëcriat-elle exaltée. Qui sait? peut-être que mon sort n'est pas sans remède. Peut-être à force de sacrifices, de prières, pourrai-je me sauver. Cet homme ne m'a-t-il pas dit qu'il le pouvait? — Et pourtant en essayant de se rassurer ainsi, un frisson de terreur et de dégoût la saisit : l'image odieuse de son persécuteur, de celui qui était venu troubler son heureuse vie, lui apparut menaçante, horrible. Elle ferma les yeux pour essayer de la chasser, mais il fallut les rouvrir, cesser de se livrer à une douleur muette pour agir enfin ; car les heures s'écoulaient, il fallait se trouver à ce rendezvous.

Elle partit en annonçant qu'elle reste-

rait k Auteuil jusqu'au retour de M. de Bermouy. Ces gens ne s'étonnèrent pas de lui voir une figure triste et altérée; ils la savaient si heureuse qu'ils s'attendaient à la voir fortement affectée d'une première absence.

Francine arriva à AuteuU presqu'à la fin du jour; il était alors plus de huit heures, elle posa avec une précipitation convulsive sa fille endormie dans son berceau, ordonna qu'on ne la quitta pas d'un instant ^ et descendit dans le parc. Hélas ! elle était déjà tremblante devant ses gens, car elle sentait qu'u^n mystère commençait dans sa vie, que c'était une première tromperie qu'il fallait qu'elle employât, et elle prit une autre allée que celle qui conduisait directement où l'attendait Antoine Simon. Mais quand elle pensa qu'on ne

sa LE SECRET.

pouvait plus la voir elle marcha rapidement vers la grille. Au moment où elle l'ouvrit, la lune se couvrit d'un nuage sombre; mais cette obscurité la rendit encore plus tremblante.

— Je craignais que vous ne vinssiez pas y prononça Simon à voix basse ; il est près de neuf heures.

Elle ne répondit rien , se rendi't au pavillon et se hâta d'allumer plusieurs bougies, puis elle se plaça le plus loin possible d'Antoine.

Ils gardèrent assez long-temps le silence. Elle tremblait de ce qu'elle allait entendre, lui de ce qu'il allait révéler. — Sa^js doute, Tâme de cet homme était dure et cruelle; mais il était dominé par une passion encore plus forte que sa méchanceté; et tout son lK)nhem', toutes ses espérances, étaient

concentrées dans cette jeune et belle femme frémissante devant lui. — Il s'approcha d'elle, elle eut peur, mais pourtant elle se contraignit.

Madame, prononçà-t-il , — il y avait une émotion extrême dans cette voix si rude, — madame, je crains d'être l'objet de votre haine parce que je suis venu troubler...

— Apprenez-moi tout, interrompit-elle avec une force convulsive, les momens sont précieux. J'aurai, je l'espère, la force de vous entendre.

- — Votre époux existe , prononça - t - il alors avec fermeté; mais ce n'est pas tout.

— Ce n'est pas tout! répéta-t-elle, pale comme un linceul, qu'y a-t-il donc encore?

— Une horreur, une infamie. Mais je crois qu'il vaut mieux que je vous raconte tout en détail, si vous avez le courage de

m'écouter. — Elle lui fit signe que oui, il reprit. — 11 y avait environ trois mois que vous étiez mariée à M. de Bermouy, quand je vous vis à l'Opéra. J'y allais à chaque représentation portier mon ennui. Mais tout changea; je vous vis, je vous aimai, ou plutôt ma passion devint à l'instant même une extravagante folie.

— Monsieur, prononça madame de Bermouy avec hauteur.

— Laissez-moi tout dire, madame, car mon amour n'est point à dédaigner, il peut seul vous sauver. Je vous vis, et je ne vous oubliai plus. Cependant, malgré mon assiduité aux lieux où je pouvais vous trouver, vous ne l'aviez pas remarqué quand je fus forcé de m'absenter pour les devoirs de ma place; je partis pour Toulon. Différentes affaires , une mission importante, me forcer

rent alors à me rapprocher des misérables qui peuplent les bagnes de cette ville.

Un des gardes me parla en faveur de l'un d'eux; il me dit que cet homme annonçait une grande douceur et paraissait avoir reçu une éducation distinguée. Il ajouta qu'il 4vait un talent remarquable en peinture, et que plusieurs personnes de la ville s'étaient fait peindre parce qu'il prenait trèsbon marché ; je fus curieux de voir ce forçat, et jugez, madame, qu'elle dut-être ma surprise, mon émotion, quand il me montra un échantillon de son talent, et que dans plusieurs portraits il me fut impossible de ne pas vous reconnaître.

— Grand Dieu! s'écria Francineen se levant avec terreur. — Simon saisit sa main , l'engagea à se rasseoir et continua :

— Jugez, si je dus méconnaître vos traits^

moi, qui les voyais même en songe, moi^ dont vous étiez l'unique pensée.

Ce forçat me dit qu'il se nommait Pierre Belmonti, qu'il était Piémontais. On aurait pu lui donner quarante -cinq ans, quoiqu'il m'assura qu'il n'en avait pas trentesix. Ses traits fins et distingués avaient du être flétris par la débauche avant de l'être par le malheur; ses yeux beaux et abattus ne s'animaient qu'à l'idée de ressaisir quelques plaisirs qu'il aurait dû aux vices. Il me raconta qu'il était au bagne pour dix ans, qu'il avait été condamné pour une escroquerie de peu d'importance, puisqu'il se sentait le moyen de payer un joiu*, mais qu'on l'avait flétri et puni sans vouloir rien entendre. Cet homme n'avait fait que six mois de son temps quand je le vis pour la premièie fois. En causant

avec lui, je lui demandai si la femme dont il avait plusieurs portraits était de la ville , il me répondit que non , que c'était une figure de fantaisie. A prix d'or j'en obtins un, et je fus utile à ce malheureux en recommandant de le traiter avec douceur. Car poussé vers lui par je ne sais quel instinct, je le visitai plusieurs fois et lui promis de ne pas l'oublier à mon premier voyage.

Je revins à Paris, je vous revis madame; de cette fois vous remarquâtes mes regards, et le profond mépris qui parut dans les vôtres m'irrita. Je me trouvai partout sur vos pas, et loin de sentir diminuer la violence de mon amour , il devint ma vie , s'empara de tout mon être. Votre portrait, car je ne doutais point que ce fût le vôtre, votre portrait reposait sur mon cœur , quand je cherchais à vous oublier près

d'une autre, et vous étiez plus puissante que ma raison ; enfin , sans aucune espérance apparente, je continuai à vous aimer, car je ne sais quel pressentiment me disait que nous ne serions pas toujours étrangers l'un à l'autre, que le sort serait plus fort que votre volonté, que vous m'appartiendriez enfin.

Francine recula avec terreur.

• — Ne craignez rien , reprit Antoine Simon, je vous ai juré de vous respecter, je tiendrai ma promesse ; vous serez libre de vous perdre et de me repousser. Mais écoutez :

Ce portrait dont cet homme prétendait ne pas avoir vu l'original , la singularité de ses manières , avaient éveillé mon attention ; je m'informai des antécédens de votre second mariage; je sus que vôtre

premier époux avait mené une conduite tellement odieuse, que sa propre famille avait été obligée de le repousser, et je découvris toute la vérité.

— Quelle vérité? s'écria madame de Bermouy.

— Quoi! vous ne devinez pas, comme je le fis alors , que Pierre 'Belmonti n'était autre que Paul de Vermont?....

Francine le regarda avec une terreur si profonde, et posa sa main froide et glacée sur le bras d'Antoine, accablée d'un désespoir si effrayant, que la pitié se joignant chez lui à l'amour, il crut trouver des paroles consolantes pour la rassurer; il lui parla de la vie de privations et de misères qui était imposée à cet homme , de la faiblesse de sa santé. Mais Francine avait l'âme trop noble pour écouter d'abord

de telles consolations, et la certitude de son bonheur perdu , de l'avilissement attaché à son nom, ne la poursuivaient pas seule. Elle se représentait, couvert d'un habit infâme, marqué d'une flétrissure ineffaçable, chargé d'une odieuse chaîne, celui dont elle avait partagé la couche, à côté de qui elle s'était agenouillée devant un prêtre aux yeux de sa mère. Elle se rappelait cette intimité de ménage , cette affection qu'il avait si vite mérité de perdre, mais qu'il avait airaché un instant à son âme jeune et naïve. — Tous ces souvenirs revinrent en foule. — Elle le revoyait beau, élégant, au temps où il voulait plaire; à ces temps de fêtes et d'entourages de famille où elle était presque heureuse avec lui , car elle ne le connaissait pas.

Et elle le savait avili , perdu pour sa vie

actuelle, et pour l'éternité, car il avait fallu qu il commît un crime pour tomber si bas. Ah! disons-le à la gloire des femmes, quand elles partagent un malheur, elles s'oublient d'abord, et Francine, pendant quelques minutes , ne songea qu'à celui qui avait porté le nom de son époux. Mais peu à peu sa pensée retomba sur elle-même; elle frémit de son sort.

Quand même il mourrait, cet homme qui avait ainsi gâté sa vie et la sienne, elle connaissait trop M. de Bermouy , pour ne pas se dire que son bonheur était pour jamais perdu s'il apprenait l'existence de M. de Vermont, fùt-il sur un trône. Qu'éprouverait-il donc en découvrant qu'il vivait dans l'adultère avec la femme d'un galérien.... Elle ne parlait pas, l'infortunée; ses yeux rouges et gonflés ne versaient

même pas une larme , la douleur l'avait matée ; il lui semblait qu'elle n'avait plus qu'à se soumettre. Mais avec cette tendresse de mère qui ne meurt jamais, il lui tardait que ce cruel, qui venait de lui révéler tant de malheurs , l'eût quittée pour courir chercher son enfant, Tenvelopper de ses bras, et fuir; pourtant cet homme qui n'était venu que pour la désespérer, lui fit entendre de consolantes paroles. Elle écouta d'abord sans même relever sa tète abattue. Mais Simon répéta tant de fois : votre sort dépend de vous , qu'elle se calma.

— Voilà ce que j'ai su de Paulde Vermont, Madame, continua-t-il , et ce qu'il est nécessaire que vous sachiez aussi. Quelques mois avant le temps où il vous envoya ce faux extrait mortuaire, il fit connaissance

avec une femme dont le mari s'appelait Pierre Belmonti. Ce Pierre Belmonti avait été tué à l'armée; elle en était certaine sans en avoir jamais eu la preuve légale; les passions de cette femme étaient violentes, indomptables ; elle aima Paul de Vermont avec fureur; pour lui, cet amour n'était qu'une plaisanterie. Mais toujours l'homme du moment, ne voyant qu'un instant de plaisir , que l'ennui de quelques jours vaincu par une distraction nouvelle, il consentit à passer pour Pierre Belmonti; il ne comptait pas, il me l'a assuré, perpétuer long-temps cette erreur; mais sa maîtresse prit sur lui un tel empire, qu'il ne sut rien lui refuser. Il est inutile de vous dire comment avec de l'or, dans un pays où les actes civils sont tenus avec beaucoup de négligence, il fut

aisé à la maîtresse de M. de Veimont, de lui faire fabriquer un acte de décès, que vous reçûtes avec d'autres papiers qui lui appartenaient, et qui servirent encore plus à vous ôter tout soupçon, quand même il eût été possible que vous en pussiez concevoir. D'ailleurs, vous étiez trop heureuse d'être libre, M. de Bermouy trop empressé de vous donner son nom, pour accorder du temps à la réflexion. Paul de Ver mont, devenu Pierre Belmonti , ne fut pas longtemps à se repentir d'avoir lié son sort à celui d'une femme violente et dangereuse; mais il s'était placé dans une position dont il n'était pas facile de se tirer, et moitié faiblesse , moitié matique de moyens , il y demeura. Cependant il ne tarda pas à découvrir que cette femme le trompait , et il ne rompit pas, cai' son âme était dé-

nuée de noblesse et d'ënergie; il se lia même avec les amans de cette femme, et se laissa dominer par les vices qui avaient commencé par le perdre ; alors, du vice Paul de Vermont passa au crime, et du crime au bagne. Enfermé là, continua Antoine Simon avec une passion qui fit frémir sa victime , votre image revint s'emparer de lui. Il regretta sa jeune femme qu'il avait tant offensée et qui était venue dans sa prison pour le sauver. Il vous revit dans son souvenir, jeune, charmante, et, pour le supplice de sa vie, il avoue qu'il ne vous a jamais tant aimé. Conduit par l'espoir de se i"éunir à vous, il veut que vous ignoriez son crime et le lieu qu'il habite ; et cet homme, qui n'a peut-être pas six mois à vivre, franchit à chaque instant dans sa pensée la distance qui vous sépare. A l'aide du

nom sous lequel il fut condamné, il se persuade que vous ignorez son sort, il ne sait pas que vous êtes remariée. Moi seul maintenant tiens votre secret vis-à-vis l'un de l'autre; je vois que vous me haïssez d'être venu troubler votre bonheur; je ne l'aurais pas fait, si je n'avais découvert tant de mépris dans vos regards, tant de dégoût dans votre bouche dédaigneuse ; je n'ai pu le souffrir, je n'ai pu vous savoir heureuse tandis que mon fol amour tourmente ma vie ; maintenant prononcez. Je serai votre complice , ou votre délateur ; votre ennemi, ou votre amant.

L'infortunée Francine se leva en poussant un cri de terreur , puis fut tomber à genoux devant le portrait de son Olivier. Quelle comparaison, grand Dieu! devaitelle faire entre sa gracieuse figure et celle de l'homme repoussant, qui lui faisait une

loi de son malheur , qui lui imposait sans pitié la honte avec son odieux amour.

Il s'approcha d'elle, elle jeta un cri d'effroi et de dégoût.

— Ecoutez, lui dit-il, écoutez. D'aujourd'hui, de l'instant même, il faut que nous fixions nos relations et votre destinée. J'ai lon^-temps combattu, j'ai essayé de vous oublier, je n'ai pu y réussir. Ce que je vais vous dire n'est peut-être pas généreux, mais cela est résolu. Vous m'appartiendrez et je me tairai; je m'engagerai à ce que pelui qui peut vous perdre ne puisse jamais approcher de vous; je répondrai enfin de lui sur ma tête , ou bien au retour de M. de Bermouy je lui dirai la vérité tout entière. Je me suis bien informé de son caractère, je suis certain qu'il vous abandonnera : vous serez déshonorée aux yeux de la société, et votre enfant n'aura

7i LE SECRET.

pas de père, enfin \otre Olivier, votre Olivier si adoré, un jour peut-être sera l'époux d'une autre, car il se croira dégagé de tous ses liens , et se peisuadera que l'honneur l'oblige à vous oublier. Faites donc vos réflexions, madame, voici où vous pourrez m'écrire. — Et il marcha vers la porte. Heureuse de le voir s'éloigner Francine le laissait sortir , quand la pensée qu'il tenait sa destinée, sa vie entre ses inain s, la précipita encore une fois à genoux.

— Ce que vous me demandez est impossible , lui répétait-elle d'une voix suppliante. Aujourd'hui je ne suis encore que malheureuse, mais si je trompais Olivier, si je me donnai^ à vous, c'est alors que je serais digne de tout son mépris. Le tromper,.... non , et....

— Et vous préférez le perdre, in terrompif

Sinion, ôter un père à votre fille, tandis que si vous m'apparteniez , si vous éprouviez pour moi seulement un peu d'amitié, ce serait un ami, un protecteur, un esclave que vous acquerriez à jamais.

— Ah! s'écria-t-elle, avec un cri de joie, en se relevant; j'oubliais, ma mère me laissera une fortune considérable , dès ce moment je vous en ferai la donation; je dépouillerai ma fille, mais je ne déshonorerai pas sa mère.

— Si j'avais pu vous acquérir avec de l'or, répondit Antoine Simon d'une voix sombre, je vous en aurais accablée et n'aurais pas été si loin, au bagne, vous chercher un ennemi; je suis plus riche que vous, femme. Mais qu'importe ma richesse et tout ce que je puis me procurer avec elle? c'est vous qu'il me faut, vous avec

\otre beauté si pure, vous avec votre fierté qui me désespère; c'est vous qu'il nie faut, enfin, je vous le répète, ou bien que je vous voie pleurer à votre tour de ne plus posséder ce que vous aimez.

Elle fit un signe de dégoût.

• — Vous me trouvez barbare , reprit-il , mais concevez-vous ce que j'ai dû souffrir depuis deux ans, accablé sous le mépris de vos regards? oh! vous ne savez pas alors combien le cœur s'endurcit. Ne pensez donc pas à me fléchir, il me faut vous ou votre malheur; ainsi réfléchissez si vous condamnerez votre enfant et vous-même à l'infamie et à l'abandon.

Il la quitta.

L'infortunée Francine se hâta de retourner vers sa fille, il lui semblait que là seulement elle serait en sûreté, que là seule-

ment elle saurait le parti qu'il fallait prendre. Mais , comme si toutes les douleurs devaient l'atteindre à la fois, elle trouva à la- pauvre petite un commencement de fièvre brûlante , qui fit de si rapides progrès qu'au bout de quelques heures elle repoussa le sein de sa mère. — Mon Dieu ! s'écriait la pauvre Francine , avec une angoisse de mère qu'un cœur seul de mère peut aussi comprendre, voilà ma punition qui commence, car j'ai hésité à commettre un crime. Oui, j'ai hésité un moment si je ne me donnerais pas à cet homme, si je ne me laisserais pas avilir, pour conserver ce que j'aime.

La malheureuse mère suivait avec terreur les progrès du mal si rapides, sur ces petits êtres si vite abattus et si promptement guéris. Elle rêvait déjà la mort sur

sa iiguie bouleversée pai' la soufTiance ^ et clans son amère douleur, elle envoya à l'instant même un exprès àM. de Bermouy; car elle s'imagine que c'est lui qui sauvera sa fille; le premier appui, le premier consolateur d'une femme est celui qu'elle aime. 11 revint plein d'empressement, de terreur, et quoiqu'il n'eût pas perdu un instant, les médecins répondaient déjà de la vie de la petite Élise. iVlors il parla de repartir , car il avait quitté le lit d'une mourante ; il le dit à sa femme ; elle frémit de ce nouveau voyage, il lui sembla qu'alors tous les malheurs allaient revenir , et pour la première fois depuis le danger de sa fille , elle songea à cet autre danger qui la me naçait, elle se demanda enfin si elle ne devait pas dire toute la vérité. — Olivier la piévint; il semble qu'il y ait de ces mois

qui décident une destinée, de ces mots qui échappent au hasard, et qui , en tombant, arrêtent la confiance.

— Mon amie , lui dit-il , en remarquant ses yeux abattus et sa figure déjà si changée, sans doute j'ai partagé tes alarmes et ton désespoir, mais je désire, je veiix même que tu aies de l'empire sur toi , car nous allons l'un et l'autre être appelés à donner un sévère conseil, à soulager la douleur d'un ami, à le maintenir dans la voie de l'honneur, d'où sa faiblesse menace de récarter.

— Je t'ai souvent, dans les premiers temps de nptre union, parlé d'un ami d'enfance qui était pour moi plus qu'un parent, plus qu'un frère. Je ne sais si tu Tas remarqué, mais depuis quelque temps je me taisais sur le compte d'Albert, c'est

que ne pouvant plus le louer , je ne voulais pas prononcer son nom ; Albert , le noble Albert, le seul homme que j'aie rencontré dans le monde esclave de l'honneur , esclave de ses principes, garda long-temps le silence avec moi; mais quand je m'en ^aignis,il m'avoua enfin qu'il aimait avec idolâtrie une femme ravissante de talens , de grâces et de charmes ; mais qu'il hésitait pourtant à en faire la compagne de sa vie, la mère de ses enfants , parce qu'elle était divorcée. Toi qui partages mon horreur pour tout ce que la religion réprouve, Francine, tu peux imaginer de quels termes je me suis servi pour faire rentrer Albert dans la route dont il voulait s'écarter; j'en ai appelé au souvenir de nos jeunes années, au temps où nous jurions de ne jamais faillir à Dieu ni à l'honneur, je l'ai

ébranlé un instant, mais la passion l'a emporté. Alors, quoiqu'il m'en coûtât, j'ai cessé de le voir, de lui écrire; cependant il n'est point encore marié, et un tiers m'ayant assuré que mes représentations , mon amitié, pouvaient le sauver encore, je n'ai point hésité; mes lettres sont allées réveiller son honneur, et j'espère enfm l'empêcher de se déshonorer.

— Se déshonorer! s'écria Francine, se déshonorer! l'expression n'est-elle pas trop forte.

— Non, non, sans doute, car Dieu seul, par la mort, peut séparer ce qu'il a uni. Epouser une femme divorcée, c'est seulement autoriser l'adultère par les lois; pourrais-tu avoir cessé de penser comme moi, Francine, le pourrais-tu?

— Non , non , balbutia-t-elle d'une voix tremblante.

— Eh bien donc! tu verras bientôt Albert; pour échapper à la séduction de celle qu'il aime malgré lui, il vient chercher près de nous la solitude et le coui-age. J'aurais voulu vous présenter l'un à l'autre, mais tu lui diras qu'un devoir sacré me réclame. C'est toi , ma Francine , c'est toi, qui lui donneras de la force ; raffermis son âme par le récit de ce que nous avons souffert nous-mêmes. Dis-lui qu'il est impossible de s'aimer plus que nous ne nous aimions, et que pourtant nous étions prêts à nous séparer pour jamais....

— Oui, oui, interrompit Francine d'une voix étouffée. Et elle reçut , au milieu de ses larmes, l'adieu de cet époux si chei' qu'il fallait trahir pour conserver.

Albert arriva; la douce voix de madame de Bermouy, son accueil si affectueux et si consolant eurent promptement attire sa confiance ; il parla des sacrifices qu'exigeait l'honneur, avec plus de regret que de résolution. Hélas! ses confidences loin de fortifier l'âme de Francine, ne servaiei^t qu'à l'énerver et à l'amollir.

Voilà donc, se disait-elle en remarquant chaque jour les ravages du chagrin s'imprimer sur la figure d' Albert, voilà donc le supplice auquel je dois me condamner; il meurt de désespoir de ne pas s'unir à ce qu'il aime, et il n'a pourtant pas comme moi ce lien si fort qui unit deux âmes et n'en forme qu'une, il n'a pas d'enfant; tandis que moi si je renonce à Olivier, me laissera-t-il même ma fille; et s'il

me l'enlevait, si sa sévérité lui ôtait son n. 6

nom... A cette dernière supposition le sang de Francine refluait vers son cœur, et elle était prête à rappeler celui qui pouvait seul la sauver ; mais une horrible répugnance , une terreur vertueuse, lui faisait rejeter la plume qu'elle avait saisie. Poursuivie par ses craintes , par son anxiété, elle était aussi triste qu'Albert, et au lieu de l'exhorter au courage, à la résignation , elle ne lui peignait que les douleurs d'une séparation , les angoisses d'un amour malheureux. Ainsi madame de Bermouy n'était déjà que trop disposée à la pitié, quand celle qu'Albert fuyait vînt se jeter à ses pieds , lui demander au nom de sa douleur de femme de plaider sa cause; et Francine, si malheureuse seulement de la crainte de perdre ce qu'elle aimait, eut de plus sous les yeux le spectacle d'un désespoir dont

elle ne soupçonnait pas toute la force.

Car Albert ne lui avait seulement appris que ce que peut souffrir un homme, un liomme qui entrevoit encore dans la vie un autrebut que l'amour qu'il abandonne. Mais une femme ne vit que par ce sen timen t ; c'est son âme qui se détache d'elle quand il faut qu'elle y renonce, et elle trouve, pour peindre son désespoir, des larmes , des expressions qui désarmeraient le cœur le plus endurci. Quel effet ne durent -elles pas de produire sur celui de madame Bermouy, si à plaindre elle-même! Aussi, ce fut sans effort qu'elle consentit à se joindre à celle qui aimait tant Albert.... Il céda.

— Ah! lui dit-il en la quittant, justifiezmoi auprès d'Olivier.

— Le bonheur justifie , lui réponditelle avec une expression mélancolique. Ah !

84 LF SECRET

pourquoi et de quel droit imposeriezvous à une autre une douleur au-dessus de ses forces ? Car , pour nous , ne l'oubliez point Albert, l'abandon, la perte de ce que nous aimons est mille fois plus cruelle que la mort.

Demeurée seule, elle écrivit à Olivier tout ce qui concernait Albert; elle osa même essayer de justifier la conduite que venait de tenir leur ami , et réclamer l'indulgence de M. de Bermouy.

La réponse de celui-ci fut presque sévère pour Francine. — J'en suis sûre maintenant, se dit-elle après l'avoir lue, j'en suis trop sûre, il ne me pardonnerait pas s'il savait toute la vérité; et cependant le respect, la terreur qu'il m'inspire, loin d'affaiblir mon amour lui donnent de nouvelles forces; je le sens , je ne pourrais vivre sans lui.

LE SECRET. 8îi

Olivier, dans une seconde lettre qui suivit de près la première, annonçait à Francine que sa parente étant morte , il levenait avec bonheur et empressement vers elle. Il ajoutait qu'il avait été très-fàché d'être chargé de l'exécution des dernières volontés de sa tante, parce que cette circonstance lui avait découvert un secret qui diminuait beaucoup le respect qu'il aurait voulu conserver pour sa mémoire.

— Le testament, dont il était l'exécuteur, était chargé d'une rente assez forte en faveur d'un enfant naturel que sa tante avait eu depuis son veuvage.

« Mon Dieu ! exclamait-il avec l'indignation d'une âme irréprochable et sévère, où s'arrêteront et les faiblesses des femmes et leur étrange égarement! Tu me croiras sans peine, toi Francine; mais au prix du

legs considérable que ma tante nous laisse, j'aurais voulu ignorer cette nouvel le preuve des déréglemens d'un sexe qui sacrifie tout à ses passions. »

Francine laissa tomber de sa main tiemblante la lettre qui vouait son sexe à la honte parce qu'il écoutait l'amour, et cette certitude qu'elle serait sans doute le lendemain séparée d'Olivier, du père de sa fdle , si elle garde le silence envers son persécuteur, cette certitude la livre au désespoir; au même instant, comme si cette enfant eut comprit le sort que peut lui faire sa mère , elle tend ses bras vers elle et semble lui demander grâce. — Alors l'infortunée Francine jette sur ce qui l'entouie des regards sombres et découragés; tout vient lui rappeler son bonlieur et ce qu'elle va perdre; il lui semble

entendre aussi cette horrible révélation qui va la flétrir, la rejeter de la société et afficher son nom dans les tribunaux. Elle va donc être déshonorée , flétrie du titre de compagne d'un galérien ; n'est-ce pas horrible , n'est-ce pas infâme ?..

Cependant, la soirée s'avance, c'est la dernière dont elle peut profiter pour se soustraire à son sort ; elle est sûre qu'Antoine Simon l'attend à la grille du parc ; elle est sûre que d'un mot elle commandera à cet homme... Ce mot doit-elle le dire? Et qjuand la répugnance la plus horrible ne l'empêcherait pas de le prononcer, ne vaut-il pas mieux être à jamais malheureuse que de s'exposer à perdre l'estime d'Olivier; car, si elle a le courage de dire la vérité, elle est sure qu'il la lui conserverait. Mais qu'on vienne proposer à un cœur passionné

ce froid sentiment; qu'on vienne lui dire : aujourd'hui tu es adorée, et on ne t'offrira plus demain qu'une stérile approbation qui te consolera un instant peut-être; mais, quand retirée sur ta couche solitaire , tu te rappeleras ton bonheur passé , quand ton sein palpitera de souvenir, combien l'estime alors sera impuissante !

Ce fut pourtant sans aucune résolution arrêtée , que Francine descendit dans le parc. Vingt fois elle fut sur le point de s'approcher de la grille , vingt fois un sentiment d'horreur et de dégoût la rejeta en arrière. Enfm , l'heure était assez avancée pour que son sort fut fixé, Simon sans doute était parti. Elle entra dans le kiosk et tomba sans force sur un divan, et dans ce moment , croyant sa destinée arrêtée , elle l'envisagea dans toute son horreur, et

s'abandonna au sombre désespoir qui suit le malheur sans remède; et selon la marche du cœur humain , elle regretta de ne pas avoir revu Antoine Simon : elle se dit qu'elle l'aurait attendri; qu'il n'aurait pas exigé l'horrible sacrifice ; et puis encore une fois passa devant ses yeux la scène humiliante qu'elle aurait à subir au jour. — Car c'était au jour qu'arrivait M, de Bermouy.

Toutes ces émotions étaient trop puissantes pour sa constitution déjà ébranlée; Francine se sentit très-mal.

Mon Dieu! murmura-t-elle alors de ses lèvres pâles et froides; mon Dieu! je vous remercie, je vais mourir. Et demain, quand cet homme viendra- pour exercer sa vengeance , eh bien ! il ne trouvera plus qu'un cadavre , et il se taira, car que lui servirait de le flétrir.

Alors l'infortunée se crût enlevée aux douleurs de la terre par une de ces faiblesses qui ressemblent à la mort et que la douleur fait bénir. — Hélas ! elle en sortit , et un cri terrible, de rage et de désespoir, s'échappa de sa poitrine...

Elle était dans les bras de cet homme odieux, de ce persécuteur à qui elle eût préféré la mort. Vainement voulut-elle se débattre contre cette destinée impitoyable qui lui imposait un remords sans bonheur, un crime sans amour. Elle était flétrie, pour jamais flétrie; il fallait mourir ou se taire.

Ce fut ainsi que commença pour madame de Bermouy, cette longue trahison qui empoisonnait tous ses plaisirs et lui faisait à chaque instant baisser son front humilié vers la terre. Sa fille grandissait, et sa

malheureuse mère rougissait en lui parlant des devoirs qu'elle aurait à remplir un jour ; son amour passionné pour son Olivier, cet amour auquel elle n'avait pas eu le courage de renoncer, avait perdu son plus grand charme ; la confiance en était bannie. Lui-même se montrait souvent étonné des tressaillemens involontaires, des terreurs qui troublaient le sommeil de sa compagne, et certes, si l'odieux amant de Francine eût été jeune, aimable, fait pour plaire, M. de Bermouy n'eût pas tardé à le deviner. — Cependan t ce n'était point par un redoublement de coquetterie que Francine se faisait remarquer. Jamais son maintien n'avait été plus sérieux , jamais elle n'avait autant essayé de se retirer du monde; mais les devoirs de la société l'y repoussaient, el les désirs de M. de Ber-

mouy demeuraient toujours des lois pour elle. Elle paraissait dans les fêtes , elle en donnait elle-même, mais ce n était jamais sans terreur qu'elle arrivait dans un endroit public. Car à peine y était-elle que des yeux ardens et visibles pour elle seule , l'enveloppaient de leurs regards. C'était son repoussant persécuteur qui , d'un geste impérieux , indiquait quand il fallait que sa victime se traînât jusqu'à lui. Quel supplice alors n'était-ce pas pour elle d'être obligée d'user de ruse pour obtenir quelques momens d'une liberté dont l'emploi faisait son supplice. Sans doute, plus d'une femme faible et passionnée connaît ce battement à la fois doux et pénible qui précède le moment d'un rendez- vous coupable; le soin négligé , et pourtant plein de coquetterie, qui préside à une toilette faite à la hâte ;

les cent mille bonnes raisons qu'elle trouve pour sortir à l'heure indiquée , heure qui arrive avec tant de lenteur, et qui , quand elle est arrivée , vole comme une mauvaise nouvelle; le tremblement de ses lèvres quand elle profère un mensonge que^ pourtant , elle ne rétracterait pas pour tous les biens du monde; cette crainte qui la suit en parcourant la route qui la mène à son complice ; crainte mêlée de plaisir , de terreur, car elle peut être suivie , arrêtée , perdue;... mais il l'attend!... Eh bien! remplacez l'amour , l'ivresse , par un dégoût , une haine sans mesure, et vous comprendrez à peine ce que devait souffrir l'infortunée Francine.

Plusieurs fois même son front , déjà si pâle , pâlit encore en rencontrant son mari près du lieu où elle venait , éche-

velëe et suppliante, conjurer Antoine Simon de la délivrer de son supplice. Mais , par une bizarrerie assez commune au cœur humain, cette femme si dédaigneuse, si méprisante, cette femme, qu'il n'obtenait que par la crainte , au milieu d'amers sanglots ; cette femme lui devenait chaque jour plus chère, et il sentait qu'il ne pourrait vivre sans elle.

Aussi se réjouissait-il de penser que quelques mois encore et elle serait entièrement en sa puissance, car la captivité de l'indigne époux de Francine arrivait à son terme. Il le lui rappelait cruellement quand elle l'humiliait de sa haine et de ^on mépris. Ce fût à cette époque qu'elle lui déclara qu'une seconde fois elle allait devenir mère.

Cependant, l'orage semblait s'ammon-

celer lentement sur la tête de Francine. M. de Bermouy avait reçu trop de preuves de l'amour de sa femme , il avait trop de respect pour son caractère pour se croire un rival ; pourtant des circonstances qu'il ne pouvait s'expliquer jetaient dans son esprit une inquiétude vague qui n'était pas encore du soupçon, mais qui ébranlaient sa confiance dans l'avenir. La carrière qu'il avait suivie dans sa première jeunesse, l'avait rendu religieux, quoique sans bigoterie ; il n'exigeait de personne de penser comme lui en matière de religion , cependant il se serait senti malheureux de trouver chez sa femme une opinion contraire, et il croyait remarquer depuis quelques années, dans Francine, moins de croyance à une vie meilleure, moins de confiance aux décrets du ciel. Il repoussait la

pensée de lui croire des remords, maispolirquoi son regard n'avait-il plus cette sérénité qui la rendait jadis si charmante. — C'est qu'une longue contrainte n'avait point encore habitué l'infortunée à bien dissimuler. — Enfin, dans ce ménage, en apparence si heureux, vivait une plaie cachée dans le cœur de chacun ; l'amour y régnait toujours, mais ce n'était plus cet entier abandon qui fait de la pensée de Fun la pensée de l'autre. Ils étaient deux, enfin; jadis ils n'étaient qu'un.

Pourtant M. de Bermouy avait appris avec un bonheur non moins grand que la première fois, que sa femme allait être mère encore; il désirait ardemment un fils pour en faire un élève à lui, dirigé selon ses principes et ses goûts. Sa fille annonçait un esprit et des talens remar-

quables, mais il l'avait laisse entièrement conduire par sa femme , et la jeune Élise aimait sa mère avec une tendresse si passionnée, que M. de Bermouy croyait ne pas devoir se mêler d'une éducation faite, pour ainsi dire, entre la mère et la fille. Élise était la mignature de madame de Bermouy; c'était les mêmes traits, les mêmes manières, la même sensibilité.

— Un fils serait pour moi seul, se disait Olivier, et cette idée était devenue peu à peu inhérente à son bonheur, à ses projets, à son avenir.

Aussi grondait-il plus souvent sa fenmie de se refuser aux distractions qui pouvaient être utiles à sa santé, et commençait-il à lui demander avec une insistance moins

tendre, le motif d'une mélancolie qui s'accroissait chaque jour.

Tel était l'état des choses lorsque , dans une entrevue arrachée encore à la crainte et à la persécution , Antoine Simon apprit à Francine qu'il partait pour Toulon; elle sentit d'abord sa poitrine allégie de cette terrible oppression que lui imposait la présence de son persécuteur. Mais lui , comprenant la joie qu'elle essayait vainement de cacher, trouva à l'instant même le moyen de se venger.

— Oui, réjouissez-vous de moii éloignement , s'écria-t-il avec un amer sourire , mais n'oubliez pas que le i o dti mois prochain, la punition de ce malheureux forçat expire, que dans quinze jours enfin il sera libre. — Elle le regarda avec une profonde terreur; il continua en saisissant sa main.

— Eh bien! convenez que si je voulais vous rendre les terribles angoisses dont vous avez abreuvé ma vie, je ne vous dirais pas que j'ai le moyen de retenir cet homme loin de vous ; cependant je le ferai, je lui donnerai de Tor, beaucoup d'or; s'il le faut, j'userai de ruse, de violence même et vous ne courrerez aucun danger; mais pour prix de tant de soins, et d'un crime peut-être, je le sais je n'obtiendrai que de l'indifférence , du mépris, des refus qui m'exaspéreront, qui une fois peutêtre me pousseront à bout; Francine, avezvous jamais songé à quel danger vous vous exposez en m'irritant ainsi ?

— Hélas! répondit-elle, je ne m'abuse point ; je le sais, je m'endors sur le bord d'un précipice, car vous les exécuterez lin jour ces menaces tant de fois répétées. Moi-même

qui sait où peut me porter la persécution dont vous m'accablez. Vous vous plaignez Antoine, me croyez-vous donc heureuse; croyez-vous que je ne m'aperçoive pas que la méfiance est entrée dans le cœur d'Olivier. Ah! j'ai paye trop cher un bonheur dont je ne jouis plus qu'à demi.

— Vous êtes malheureuse par lui ! s'écria Simon , en laissant percer une joie pourtant mêlée de pitié, et cependant vous oubliez peut-être le plus grand de vos dangers. Je vais empêcher votre malheureux époux de troubler votre repos, mais ma mort peut le rendre libre, et vous la désirez pourtant.

— Loin de moi un pareil souhait, s'écria l'infortunée Francine, loin de désirer votre mort je voudrais que vous fussiez heureux,... mais heureux sans moi.

— Impossible! murmuia-t-il d'une voix sombre, impossible.

Et ils se quittèrent, le cœur rempli de sentimens bien opposés, et qui faisaient leur malheur à l'un comme à l'autre.

Cependant, madame de Bermouy ne put jouir qu'à demi de l'instant de répit qu'elle trouvait ordinairement dans l'absence de Simon, et le jour où elle se dit que le malheureux à qui elle avait été unie était libre, elle ne connut plus de repos. Devenue impitoyable par nécessité, Francine si bonne, si tendre, était réduite à désirer qu'une volonté cruelle veillât sur lui. Mais elle ne pouvait oublier que cette volonté dominerait aussi sa vie, et la remplirait d'une affreuse contrainte, terminée par une catastrophe inévitable.

Tant d'agitations ne pouvaient manquer

leur effet, el le redoublement de tristesse de sa femme , frappa chaque jour davantage M. de Bermouy.

Enfin Francine mit au monde un fils , et le pauvre enfant, soumis à l'influence de rëtat contraint et nerveux de sa mère, naquit chétif et présentant peu de chances de vie. La malheureuse femme le tenait de longues heures dans ses bras,épiant sur son pâle petit visage quelque apparence de force, quelqu'espoir de le conserver ; mais il s'éteignait rapidement ce pauvre petit être, né dans les larmes, peut-être le fruit d'un crime et d'un crime plein de répiignance et d'horreur; terrible punition du mensonge, comme elle pesait sur le cœur de Francine! avec quelle angoisse l'infortunée cherchait en tremblant, aveuglée par un n uage de larmes, si elle ne découvrirait pas quelque horrible

ressemblance. La haine n'a-t-elle pas autant de mémoire que l'amour. Hélas ! le pauvre innocent n'avait de ressemblance qu'avec un jeune cadavre, et le cœur d'une mère pouvait sevd vaincre le dégoût qu'il inspirait, une mère seule pouvait aussi lui offrir son sein. Mais il détournait la tète et repoussait la vie, comme s'il eiit pensé qu'elle serait un jour un fardeau pour lui.

Il mourut....

A genoux près de lui,riiifortunéeFrancine ne pleurait plus,et s'accusait avecdésespoir.

— J'ai mérité sa mort, répétait -elle au milieu d'amers sanglots, j'ai été trop longtemps criminelle et l'amour m'a seul rendu coupable.

— Coupable! s'écria Olivier qui s'était doucement approché d'elle, Coupable ! distu, oses répeter ces paroles; de toi seule je

pourrai les croire; dis la vérité, je l'ordonne; je le veux.

Mais elle ne pouvait plus obéir, trop d'émotions, de douleurs avaient affaibli sa constitution , et une maladie grave vint arrêter toutes les explications. Mais la digue était rompue, et le bonheur avait fui pour toujours.

Madame de Bermouy demeura longtemps dans un état dangereux, les médecins assuraient même qu'une forte émotion la tuerait ; Olivier se taisait alors , mais que de douleur et de mépris il y avait dans son silence. Le soupçon, ce sentiment cruel qui flétrit tout; le soupçon avait étendu sa noire influence, et le malheureux repoussait jusqu'au souvenir du passé. IN'avait-elle pa§ dit que l'amour l'avait rendue trop long^mj)|i coupable. Ah! sans doute ,

if^»

LE SECRET. lOo

le fils qu'elle venait de perdre était le fruit de ce crime; sa fille même.... Oh! cette pensée était trop horrible; il devait la repousser pour conserver de l'empire sur luimême. Cependant le parti d'Olivier était pris; aussitô t que Francine pourrait supporter une explication, il l'exigerait, il obtiendrait la vérité, et alors, quoiqu'il pût lui en coûter, il ne transigerait pas avec l'honneur; il n'irait point demander à un rival , compte d'une infidélité dont il n'était pas le plus coupable : d'ailleurs la vie d'un homme était sacrée à ses yeux; mais il était résolu à se séparei* de sa femme, à lui arracher sa fille , à la punir publiquement; car soutenir le vice, cacher un crime pour s'épargner un ridicule, c'est montrer plus de vanité que d'honneur.

Mais qu'une telle résji|ytiof^ coûtait au

mallieiireiix Olivier, que de nuits sans sommeil, que de jours sans un moment de repos ! Que de fois ne fut-il pas au moment de crier à Francine : cache tes larmes , ta mélancolie, essaie de me rendre l'illusion qui faisait mon bonheur. Hélas! il aimak sa femme plus que jamais il ne l'avait aimée. Il n'est que ti*op vrai , l'infidélité, dans l'âme la plus noble , n'éteint pas l'amour.

Et par une aberration condamnable , jamais la passion ne règne avec plus d'ardeur, que dans un cœur inquiet et jaloux. Olivier, le noble Olivier lui-même subissait cette influence; mais quand il sentait que cette faiblesse était plus forte que lui , il s'adressait à Dieu qui ne nous envoie que des résolutions calmes, généreuses, et il se relevait plus fort que jamais; alors un froid mépris cachait l'aniour qu'il ne pouvait étouffer.

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