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Cet amour, joint à l'abattement de Fran cine, à ses regards constammentbaissés vers la terre,auraient pu le désarmer, s'il ne s'était pas répété qu'elle était bien plus coupable qu'une autre, puisqu'elle lui avait toujours montré la même tendresse; avait-elle un vœu à former qu'il n'eût prévenu ou satisfait?—C'était donc une froide dépravation , qui ne pouvait que la rendre plus méprisable à ses yeux, et il repoussait tour à tour, la passion par le mépris, la pitié par l'honneur.
De son côté, la triste Francine subissait dans toute son amertume la punition de sa faute, de cette faute qu'elle avait tant de fois maudite , dont elle haïssait tant la cause. Elle sentait que le moment était arrivé , que son sort allait être décidé, et dans son désespoir sans consolation , eau il s'y me-
lait le remords , elle retenait des heures entières sa fille dans ses bras , et lui prodiguait de ces caresses, de ces paroles passionnées, qui énervent le cœur et la raison de l'adolescence.
L'enfant ne comprenait pas tout , néanmoins elle devinait qu'il était survenu un grand changement dans l'intérieur de sa famille ; madame de Bermouy n'avait phis même de ces accès de gai té qui échappent encore à une âme tourmentée et inquiète, gaîté souvent plus affectée que réelle, plus nerveuse que durable , mais qui avait pu sans effort tromper l'œil d'un enfant. Maintenant toujours sombre, dans les larmes, les étieintes de sa mère apprenaient à Elise qu'il y avait autant de douleur que d'amour dans ses caresses, et puis son père ne se^livrail plus, comme autrefois, à
celte intimité de famiJle, qui répandait tant de joie, et pour ainsi dire de suavité sur sa vie. Maintenant il reste de longues heures dans son cabinet , où il est défendu de venir le trouver. Qui oserait enfreindre cette défense? Ce n'est plus Francine autrefois si aimée , si adorée ; ce n'est plus sa fille avec sa douce et confiante malice. Elle ne quitte point sa mère et grandit en pleurant avec elle, s'élevant ainsi dans les larmes, se fanant comme une fleur brûlée par un soleil trop vif, car la sensibilité exaltée de sa mère desséchait sa jeune imagination , et tarissait peu à peu les sources de son existence.
Ainsi s'avançaient dans la vie trois êtres jusque là environnés de tant de moyens de bonheur, et qui peu-à-peu en perdaient jusqu'à l'habitude et l'espoir.
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Fraricine se rétablissait il est vrai, mais sans reprendre ni embonpoint ni fraîcheur; elle ne voyait encore personne, le bruit du monde lui était odieux ; le mouvement lui semble insupportable, quelque chose lui dit que quand elle aura repris les habitudes de la vie, il y aura aussi un changement dans son sort. Elle connaît trop Olivier, ses manières envers elle sont d'ailleurs trop changées pour qu'elle s'abuse; elle sent que tout va finir et repousse pour ainsi dire la santé qui revient à elle. Elle appelle la mort; tant crainte même par la misère et la maladie; mais la mort recule devant les cœurs passionnés , elle sait trop bien qu'elle est souvent une consolation pour eux, et coquette comme une femme , elle ne se donne qu'à ceux qui ne la désirent pas.
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Mais hélas ! au milieu de si amers chagrins, madame de Bermouy en ressentit un nouveau pour lequel elle trouva encore des larmes ; elle perdit sa mère , — sa mère î cette première amie que nous donne Dieu, et qui semble créée «pour nous conduire, pour nous guider sur la meilleure route; sa mère qui n'avait jamais su la cause de la mélancolie qui la dévorait, et qui cependant avait trouvé moyen d'adoucir ses peines! Tout récemment encore, Francine avait souffert et pleuré avec moins d'amertume dans ses bras, et quand son existence avait été menacée, qu'Olivier détournait les yeux et ne montrait qu'à demi son inquiétude, sa meilleure amie n'avait point quitté le chevet de son lit , et sa joie sans mélange, cette joie de mère qu'aucune vanité, aucune jalousie ne contraint, était venue consoler
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Francine et lui donner la certitude qu'elle était au moins nécessaire au bonheur d'un autre. — Eh bien ! elle la vit mourir cette bonne mère; elle retint sa main sans pression dans la sienne, elle entendit ses dernières paroles s'éteindre dans une dernière bénédiction, et elle savait bien qu'un tel lien rompu ne se remplace jamais.
Fille unique, la fortune de madame de Bermouy s'accrut encore par cet héritage; mais que lui importaient tous les biens de ce monde , n'avait-elle pas appris qu'ils ne garantissent ni d'une faute , ni d'un remords. Et cependant cette malheureuse circonstance sembla rapprocher M. et madame de Bermouy. Tous deux, couverts du même deuil , furent ensemble à la tombe qui renfermait une mère bonne et regrettée; ils y mêlèrent leurs
larmes , et la tendresse qu'ils ressentaient l'un pour l'autre, comprimée d'un côté par la jalousie , de l'autre par les remords, se montra triomphante au milieu de leurs mutuels régrets, et comme tout l'amour de Fràhcine avait toujours appartenu à son Olivier, il la retrouva si tendre, qu'il hésita encore à la croire coupable. Le cœur a tant besoin d'illusion , qu'il s'y rattache contre toute vraisemblance. Il y eut donc entre eux une de ces réconciliations qui raniment les passions , mais qui ne rétablissent point la confiance; et malgré ce retour Olivier sentit que ce bonheur passager ne hii rendait point sa sécurité première, et qu'une jalousie vague, un soupçon qu'il ne pouvait s'expliquer, pesait toujours sur son cœur.
Pourtant quelques mois se passèrent II 8
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dans une situation plus douce, le deuil de M. et de madame de Bermouy s'éclaircit , les plaisirs, les fêtes reparurent dans une maison où ils étaient considérés presque comme un devoir, car M. de Bermouy pensait que c'était une obligation pour lui de faire un noble usage de sa fortune. Il y avait d'abord dans cette fortune la part des malheureux et ce n'était pas la moins forte, puis celle du luxe bien entendu, qui fait travailler le commerce et l'industrie. Et en donnant des bals , il se plaisait à compter tous les bénéfices que les marchands faisaient; et plus il devenait riche, plus il pensait que sa maison devait être brillante, si ce n'était gaie, car la gaîté ne vient que du contentement, de la tranquillité du cœur. — Mais ce moment de calme et presque de fêtes
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continuelles, n'empêcha pas les événemens décidés par le ciel de s'accomplir.
La jeune fdle de M. de Bermcuy ne pleurait plus , depuis que le sourire reparaissait sur les lèvres de sa mère ; mais le mal qu'avait causé à l'enfant des émotions trop violentes, le mal était fait et sans remède ; sa croissance trop hâtive , sa maigreur , la fatigue de ses yeux , ne pouvaient échapper à l'inquiétude maternelle. Les médecins les plus célèbres furent appelés : ils assurèrent que l'état de mademoiselle de Bermouy ne présentait aucun danger , qu'elle serait bientôt rétablie, que le mieux était de ne s'en occuper que pour la distraire ; — alors on traîna la pauvre petite malade partout où on put croire qu'elle s'amuserait. Ce moyen sembla réussir , elle reprit assez rapidement. Ma-
dame de Bermouy jouissait d'autant plus de cette espérance de bonheur , qu'elle ne rencontrait plus nulle part ces yeux ardens et inquiets, dont la ténacité empoisonnait naguère sa vie ; elle respirait enfin , elle osait quelquefois se flatter d'être délivrée de cette persécution , de ce terrible danger.
Antoine Simon n'était plus jeune, sa constitution était fortement ébranlée par les excès et la violence de ses passions, peut-être avait-il succombé, peut-être Paul deVermontlui-même n'existait-il plus... Ah! sans doute , c'est une nécessité cruelle que d'asseoir son repos sur la mort de ses semblables, et une âme tendre commence par la repousser; mais peu à peu l'intérêt j^ersonnel , plus fort que la générosité iiiéme, nous fait accueillir le malheur d'un
autre avec moins de regret par l'influence qu'il peut avoir sur notre situation ; d'ailleurs une lutte de dix années avec son persécuteur, l'avait rendu tellement redoutable à Francine , que son âme si douce avait conçu pour lui une haine qu'elle ne pouvait plus vaincre ; d'ailleurs, elle ne se cachait pas, que la confiance n'était point rétablie dans son intérieur; les yeux inquiets de M. de Bermouy suivaient sans cesse les siens ; ses démarches même , sans être précisément surveillées, étaient remarquées par lui; depuis long-temps il n'y avait rien vu qui pût justifier sa méfiance , et pourtant il était facile de deviner qu'elle n'était pas détruite. Et quand Antoine Simon n'eût pas été aussi odieux à Francine, elle ne pouvait se dissimuler que si cet homme reparaissait armé de se^
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cruelles prétentions, l'heure de la catastrophe sonnerait aussitôt, car, même le voulut-elle, elle ne pourrait acheter son silence au même prix.
Ces inquiétudes , ces attentes terribles , sa santé qui jamais ne s'était bien remise , livraient l'âme de madame de Bermouy à un abattement parfois si triste, si pénible, qu'elle se sentait affaiblir lentement sans en éprouver ni terreur, ni regrets. Sa tendresse pour sa fille, son amour pour Olivier, à qui elle avait fait tant de sacrifices, étaient bien puissans sur son cœur, mais une longue infortune a du moins cela de sage , qu'elle diminue peu à peu le prix de la vie; et puis à force de craindre un événement, on finit presfjiie par désirer le voir arriver; les femmes surtout n'ont pas un courage de perse-
vërance, et entre un malheur qu'il faut craindre sans cesse pour le déjouer, ou une catastrophe qui les délivre de l'anxiété de l'attente , il est rare qu'elles hésitent. D'ailleurs madame de Bermouy ne s'abusait pas, comme Olivier, sur les promesses des médecins. Quelque chose lui disait que cette frêle vie d'enfant, dont une science indifférente lui répondait avec tant d'assurance, ne tenait qu'à un fil qu'un rien pouvait rompre.
• Vainement lui montrait-on les couleurs plus vives , l'air plus animé de sa fille , un pressentiment de mère, une prescience de malheur qu'elle ne pouvait expliquer , lui criait qu'elle la perdrait, qu'elle la verrait mourir. Alors au lieu de chercher le repos , elle regardait chaque nuit dormir son enfant, tandis que celle-ci laissait échap-
per de douces plaintes avec le nom de sa mère. Et toujours une, respiration haletante et pénible, et cependant à son réveil elle accueillait ses parens d'un sourire, et répondait qu'elle ne souffrait pas.
A cette époque , un des parens de M. de Bermouy fut nommé pair de France, et annonça une fête dajis une de ses terres aux environs de Paris. La famille de Bermouy fut des premières invitées , et l'enfant sauta de joie à la description des plaisirs, dont on lui vantait la magnificence et l'originalité. Francine elle-même repoussa sa tristesse et ses pressentimens pour sourire à la joie de son Élise. La fête devait durer trois jours; on partit avec un empressement, une gaîté que les remarques, la joie de la jeune fille et ses brillantes couleurs ne firent qu'accroître.
M. de Bermouy, lassé de soupçons, les chassait pour que rien ne troublât ce bonheur; Francine elle-même s'étourdissait par la pensée que plus de huit mois s'étaient écoulés, sans qu'elle eût aperçu Antoine Simon , et reportait ses regards avec plus de confiance sur son mari et sur sa fille. Celleci, avec une naïveté d'enfant et déjà une coquetterie de femme , parlait de ses parures pour ces trois jours qui devaient être si beaux. Et ils riaient ensemble d'un rire franc, qu'ils n'avaient pas connu depuis long-temps, quand ils arrivèrent à l'auberge où ils devaient déjeûner, et qui était à moitié de leur route, M. de Bermouy descendit de la calèche et tendit la main à sa fille, celle-ci allait s'élancer, quand les chevaux qu'on croyait bien retenus , partirent avec rapidité. Elise vouhit se reje-
ter en airière, mais son pied glissa elle tomba les bras en avant et la tête sur le marche-pied. Un cri terrible parti du cœur de sa mère fut répété par M. de Bermouy.
Cependant, l'accident était moins grave qu'on ne l'avait craint ; la jeune fille assura qu'elle ne s'était que légèrement blessée, et sa pâleur, d'abord effrayante, se dissipa assez promptement.
Quand M. de Bermouy eut établi ses dames dans l'auberge et demandé tout ce qui pouvait leur être utile, il fut interroger son cocher sur une négligence qui aurait pu être si fatale, et qu'il n'avait jamais eu à lui reprocher. Ce serviteur exaspéré , et dans une violente colère , retenait sous sa main vigoureuse un homme qui ne paraissait pas , à beaucoup près , aussi fort que lui, et qui employait cepen-
dant beaucoup' d'adresse à se débarrasser de l'étreinte brutale qui le retenait ; il était facile de remarquer dans ses manières une sorte de hauteur qui n'était pas dénuée de dignité.
Le cocher expliqua à son maître que cet homme, assis à la porte de l'auberge , tenant une méchante cravache à la main, avait effrayé les chevaux. Peu accoutumé à les voir partir ainsi, il s'était retourné après les avoir arrêtés, et il avait vu cet individu affecter un air indifférent et moqueur, que...
— C'est assez, Joseph, interrompit M. de Bermouy, je suis sûr que monsieur n'a eu aucune intention de causer le malheur qui est arrivé, et qui heureusement n'est pas aussi grave qu'il aurait pu l'être.
Pendant que M. de Bermouy parlait^
l'étranger le regardait avec "une expression de fierté qui fut assez prononcée poui le frapper, d'autant que son ensemble avait un aspect particulier. Sa figure, quoique pâle et fatiguée, semblait belle encore, son regard réunissait un mélange de finesse et de hauteur, de misère et d'élégance, qui rendaient remarquable sa mise plus que négligée ; il y avait enfui dans ses manières, dans les habitudes de sa tête et de ses bras , quelque chose de noble, de distingué qui éloignait toute pensée de le traiter comme un homme du peuple; mais c'était une impression qui ne pouvait agir que sur une personne distinguée elle-même , et qui n'avait nullement arrêté le cocher de M. de Rermouy.
— h' suis fâché, monsieur, prononça
Olivier avec politesse, que mon cochei dans un mouvement de colère excusable , vu la catastrophe dont...
— Je ne sais si vous êtes fâché, monsieur, interrompit l'étranger avec hauteur, mais j'ai eu comme vous des chevaux et des domestiques , et jamais aucun de ceux-ci ne se seraient permis d'insulter un homme comme moi, fort innocent de ce qui s'est passé. Je tenais ma cravache machinalement quand un cri m'a fait lever les yeux; est-ce votre femme qui a jeté ce cri?
M. de Bermouy fit une légère inclination de tète sans répondre, et se dirigea vers la porte de l'auberge; mais comme il marchait doucement, il put entendre l'étranger demander au cocher le nom de son maître, et celui-ci le dire avec insolence , en ajou-
tant que monsieur était trop bon de ne pas l'avoir châtié.
L'étranger sourit avec ironie, s'approcha de la calèche, en examina les armes et revint près du cocher.
— Où demeure votre maître ?
— Que vous importe ? est-ce pour venir à la porte de son hôtel effrayer encore les chevaux, car rien ne m'ôterade la tête que vous l'ayez fait exprès.
L'inconnu sourit de nouveau avec dédain, et lui demanda une seconde fois où demeurait M. de Bermouy.
— Pourquoi ne pas répondre, Joseph , s'écria alors un autre valet, il n'y a aucune raison pour cacher que l'hôtel de M. de Bermouy est rue de l'Université. Êtes-vous content, monsieur?
— Je ne puis douter que ce ne soit elle , murmura l'étranger.
Ces paroles , Olivier les entendit, car cet homme les prononçait en passant devant la porte de l'auberge près de laquelle Olivier était demeuré , et il prit la route de Paris.
M. de Bermouy ne put s'expliquer l'impression qu'elles firent sur lui, quoiqu'elles ne parussent avoir rapport à personne qui l'intéressât. Et il rejoignit sa famille avec une expression de tristesse assez prononcée pour frapper madame de Bermouy, qui, inquiète de sa fille, crut seulement qu'il partageait ses craintes et voulut retourner à Paris.
Cependant Elise ayant bien des fois répété qu'elle se sentait à merveille, et témoignant beaucoup de regrets de renoncer à des fêtes qui lui promettaient tant de plai-
sir , on se remit en route. Mais l'inquiétude a\ait pris la place de la gai té du matin, et vainement le temps était-il aussi beau, la route aussi pittoresque, le bonheur et la sécurité avaient fui. Pourtant l'accueil empressé qu'on fit à M. et à madame deBermouy, les engagèrent à se contraindre, et la distraction produisant son effet accoutumé, ils jouirent enfin du plaisir que ressentait leur fille. La troisième journée surtout fut charmante ; on fut prendre un élégant déjeûner dans une île remplie de fleurs et d'arbustes les plus rares ; puis on assista à unejoûte sur l'eau, et le soir les artistes les plus renommés de Paris représentèrent un proverbe ; un bal magnifique vint clore cette journée.
La jeune Elise, pourpre d'émotion et les yeux brillans, enchantait par sa beauté
et les grâces de son adolescence. Madame de Bermouy commença par jouir des succès de sa fille ; mais ne fut pas long-temps sans s'inquiéter de son extrême agitation. Hélas ! il est bien rare qu'un tiiste pressentiment ne se réalise pas , le malheur est si bien fait pour s'unir à la destinée de l'homme, qu'il peut se hâter de l'annoncer sans crainte de se tromper. Aussi la pauvre mère éprouva-t-elle une douleur sans étonnement quand , de retour à Paris , elle vit le visage naguère si riant de son Elise se couvrir d'une mortelle pâleur à laquelle succéda un rouge de feu , et que de ses lèvres desséchées, sortirent des paroles délirantes qui rappelaient et le bal de la veille et les larmes qu'elle avait tant de fois vu répandre à sa mère ; mais son imagination trop tôt frappée par la dou]eur et le plaisir, la ra-