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o8(> LA .^fALADIK MOin^LLE.
qu'on lui avait fait signer, à cette parure de fiancée dont on l'avait revêtue ; elle ne pensait pas non plus qu'il fallait de l'or pour vivre; car elle ne comprenait rien aux choses de la vie qui n'étaient pas de l'amour. Faible et aimante créature, Laetitia était un de ces êtres à part , que je crains de faire mal comprendre; elle n'avait, je crois, ni modèle ni égale.
Au bout de deux ans d'absence, je retrouvai la maison de mon père à peu près dans le même état qu'à mon départ; c'était le même ordre , le même silence dans la vie habituelle; tout cela était iin peu plus triste cependant, car ma mère ne quittait plus sa chambre et même souvent son lit, elle éprouva un grand bonheur à me revoir, me trouva formé et changé à mon avantage. Ma mère avait long-temps habité
Paris; et elle reconnut avec plaisir que j'avais pris , pendant le séjour que j'y avais fait, les manières et l'aisance qu'on n'acquiert que là. Mon père la félicita ironiquement de cette remarque; et c'eût été sans doute l'objet d'une longue et violente querelle, si, dans le triste état où elle était elle n'eût au moins trouvé l'avantage d'être délivrée de ces bouleversemens qui avaient tant tourmenté savie. Mais, comme il n'était pas besoin de tant de ménagemens pour moi, nos repas , qui étaient les seuls momens que mon père accordait à la conversation , étaient sans cesse troublés par des reproches et des scènes. Mon père m'interrogeait impérieusement , exigeait que je lui disse le fond de ma pensée, et mes opinions m'attiraient toujours une moquerie acerbe ou une pitié dédaigneuse.
M. Diibreuil s'aperçut aussi très-vile que je n'étais pas meilleur commerçant qu'avant mon séjour à Paris, et il eût sans doute perdu promptement le peu de patience qu'il avait destiné à cette seconde épreuve, si l'état de mamère,qui devenait chaque jour plus alarmant, ne l'avait contraint à temporiser.
Au milieu de cette triste existence, les lettres de Fernand étaient mon seul plaisir, ma seule consolation; aucun changement n'était survenu dans son sort, il ne quittait pas un instant Laetitia, et M. de Martignes différait son retour. Je lui répondais exactement, quand au bout de quelques moia.de la correspondance la plus active, ses lettres cessèrent, et les miennes, que je rendis plus pressantes, restèrent sans réponse.
Je desséchais de chagrin, d'inquiétude, et mon anxiété à l'heure du courrier était
assez remarquable pour frappei' mon père ; et cependant il ne semblait pas s'en apercevoir. Je paraissais pourtant si malheureux que, quelque fût la crainte qu'il inspirait à ses commis, Tun d'eux m'avertit en me suppliant de ne pas le trahir, qu'il était venu plusieurs lettres à mon adresse, que mon père les avait gardées , et qu'aucune de celles que j'écrivais ne partait depuis long-temps.
Je compris que M. Dubreuil s'était décidé, sans aucun ménagement, à rompre ma correspondance avec Fernand, à qui il attribuait sans doute une partie de mon aversion pour le commerce. Je me hâtai d'écrire à mon ami en lui indiquant une adresse sûre pour me répondre, mais cette mesure fut inutile, il ne me vint rien, et vainement lui adressai-je des prières qui, j'en
suis sûr, devaient aller droit à son cœur, Fernand ne me répondait pas.
L'inquiétude déchirait mon âme, et nul intérêt ne m'aurait fait endurer ce supplice, je me serais brouillé avec mon père, j'aurais jeté au hasard toutes mes espérances de fortune pour avoir la liberté de voler à Paris; mais quitter le lit de mort de ma mère, la laisser seule au moment de ce passage terrible que nos en fans doivent nous aider à franchir, je ne le pouvais ni ne le voulais, et je restai inactif, mais le plus malheureux des hommes. Cependant j'accueillais encore l'espérance, je me fiais quelquefois aux paroles trompeuses de la faculté, je croyais qu'elle sauverait ma mère, comme je me flattais aussi chaque jour de recevoir une lettre de Fernand; enfin j'attendais quelque événement, et depniîv
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j'ai bien reconnu que je n'étais pas si malheureux que je le croyais alors, puisque j'espérais encore. Mais c'est quand on ne peut ni rien réparer, ni rien faire revivre , c'est quand votre existence même serait inutile à sacrifier ; c'est quand enfin l'irréparable a porté sa main décourageante sur votre sort, qu'on peut se dire réellement à plaindre.
Après de longs mois de souffrance , ma mère expira dans mes bras, en me faisant jurer, sur sa main levée pour me bénir, de ne jamais quitter mon père que de son consentement. Quoi qu'il pût m'en coûter en faisant celte promesse,je n'hésitai point, et qui n'a pas vu l'œil mourant d'une mère , qui n'a pas éprouvé la douleur de sentir se rompre ce premier lien formé de tant de reconnaissance et de dévouement , celui-là s'étonnera seul de mon empres^
ment à rassurer ma mère, quoique je susse à quelle chaîne de douleur et de gène j'allais me soumettre.
Je ne me trompais pas, car à peine la tombe fut-elle fermée , que le chagrin réel et profond de M. Dubreuil , prenant la teinte de son caractère, la vie qu'on menait près de lui devint si rude et si difficile, que j'eus besoin du souvenir de ma mère pour pouvoir la supporter sans murmure.
Elle n'était plus là , cette bonne , cette excellente amie pour opposer son angélique douceur à la brusquerie de mon père ; mais c'était du moins en parlant d'elle , en rappelant la mémoire de ses bonfës et de ses vertus, que je parvenais à retenir les victimes de la tyrannie de mon père , qui, n'ayant pas mon respect filial , menaçaient à chaque instant d'abandonner la Tnaison.
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Cet abandon eiit été sa perte, car M. Dubreiiil n'était plus le niéme pour son travail, ce travail, autrefois si facile, était maintenant rempli de fautes graves et d'erreurs nuisibles .Cependant si l'on essayait de l'en faire apercevoir, ses accès de violence devenaient si terribles,que moi, son seul héritier, je recommandais qu'on le laissât faire, préférant voir diminuer ma fortune, que de m'exposer à de tels éclats. Mais l'état d'irritation continuelle de mon père amena une apoplexie foudroyante qui l'empoita.
Sauf quelques legs assez considérables en faveur de ses commis , qu'il avait tourmentés si long-temps, la fortune de M. Dubreuil me revint en entier; je me hâtai de la liquider, et laissant des fonds au premier commis de la maison, je lui remis tous mes droits pour continuer les affaires, et je
:>Di LA MALADIE MORTELLE.
pris le courrier pour arriver plus vite à Paris. Mon cœur battait à-la-fois de crainte et de plaisir, en approchant de cette ville ; cependant ce dernier sentiment dominait , car je prétais au silence de Fernand des motifs plausibles et raisonnables qui m'ôtaient la moitié de mes inquiétudes. Je vins même à supposer que mon père lui avait écrit pour le prier de cesser sa correspondance avec moi, et que j'allais le retrouver comme je l'avais laissé, dans sa petite chambre d'étudiant, placée si près de la mienne, de la mienne où il aurait peutêtre trouvé depuis une connaissance agréable; mais où , j'en étais sûr, il n'aurait point cherché un ami.
Mon imagination était tellement remplie de la certitude de voir Fernand, que je ne demandai rien au portier, et que je
crus reconnaître le pas de mon ami accourant, quand je frappai à cette porte, qui, si souvent, s'était ouverte à ma voix. Mais c'était un étranger qui ne put rien m'apprendre ; le portier me dit seulement que M. de Ferville avait quitté la maison depuis près d'une année , et qu'il ne savait où il était allé. Je remontai en cabriolet et me fis conduire rapidement à la maison où demeurait madame Benuzzi lors de mon départ ; le propriétaire et le portier étaient changés , une seule personne dans la maison se rappelait ces dames ; mais elle ignorait ce qu'elles étaient devenues. La nuit était arrivée, je fus chercher un logement ; j'essayai de me calmer, de me repos(îr , mais quelle que fût ma fatigue, je ne pus dormir; le sort de mes amis sem!)lait empreint d'un mystère qui
m'épouvantait. Cependant, rejetant peuà-peu ces sombres pressentimens, je songeai que la mère de Fernand m'apprendrait où il était ; et aussitôt que l'heure le permit, je volai chez elle. Madame FerviJle était morte il y avait près de deux ans, et son fils, depuis ce temps, n'était plus revenu dans la maison. Je courus chez plusieurs personnes que recevait madame Benuzzi, et qui m'avaient semblé assez liées avec elle ; mais quelques-unes avaient aussi disparu , d'autres se rappelaient à peine son nom, d'autres me dirent qu'elles croyaient qu'elle avait quitté Paris, puis me parlèrent d'autres choses , m'invitèrent à des fêtes , à des réunions ; car j'étais en grand deuil, et on leur avait dit, dans le temps, que j'aurais un riche héritage.
Après avoir essayé toutes ces inutiles démarches , je me trouvai plus triste et plus malheureux qu'avant ; car je ne savais à qui m'adresser maintenant, quand le souvenir de M. de Martignes se présenta à moi. Il était impossible qu'il ne sût pas ce qu'était devenu La^titia; mais hélas! M. de Martignes n'avait plus de logement à Paris, et j'appris au ministère des relations étrangères qu'il n'y était pas revenu , et qu'il était toujours attaché à la même ambassade. J'eus la pensée de lui écrire, mais cette démarche pouvait produire quelque résultat dangereux, je gardai le silence.
Il me restait encore la légère espérance de trouver mes amis dans les environs de Paris; j'employai une grande partie de l'été à les y chercher , je parcourus tous les lieux où nous étions venus en-
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semble, et qui plaisaient le plus à Laetitia; j'étais bien sûr que sa mère et Fernand auraient choisi suivant ses désirs. Je ne trouvai pas la plus légère trace , et les informations à la poste et à la police ne purent me donner le moindre indice sur leur sort; vainement prodiguai-je l'or, ne me donnai-je aucun repos, je ne découvris rien et restai profondément malheureux.
Pour concevoir la force de mon chagrin, il faut se rappeler que j'aimais et admirais Fernand comme le type de ce qu'il y avait de meilleur, que depuis que je le connaissais, je ne l'avais jamais séparé ni de mes projets, ni de mon avenir, que je n'avais point d'ailleurs un caractère léger, et que mes affections, plus profondes que violentes, m'empêchaient de me livrer à
LA MALADIK VTORTELLK. .>U9
aucune distraction. Aussi quand je n'eus plus l'espoir de retrouver mon ami , je tombai dans une mélancolie si décourageante, que ma santé fut bientôt sensiblement altérée. Seul dans un hôtel, car, ne sachant où fixer ma \ie et mes projets, m'attendant chaque jour à quelque découvertequimeferaitsortirde mon incertitude, j'éprouvais cet abandon si triste qui accable un malade qui paie pour qu'on le soigne. On envoya cependant chercher un médecin renommé, et je consentis enfin à le voir, ce que j'avais refusé pendant plusieurs jours; car je sentais bien que mon âme était plus malade que mon corps. Il m'examinait depuis quelques minutes, que je ne l'avais pas encore regardé, quand il demanda qu'on ouvrît les rideaux de la fenêtre pour juger de mon teint.
— Ah ! c'est vous qui serez mon sauveur, m'écriai-je en m'élançant du canapé où j'ë • tais couche et pressant ses mains dans les miennes ; il crut que j'avais un accès de fièvre chaude et voulut me replacer doucement ; mais je continuais toujours mes exclamations, et au milieu d'elles, il démêla enfin mes questions sur madame Benuzzi et sa fille.
— Ah! je me rappelle effectivement vous avoir vu chez ces dames, me dit-il enfin; vous étiez, je crois, l'ami intime de M. de Ferville.
— Oui, oui î m'écriai-je en tremblant d'impatience. Mais où est-il ? où est Laetitia ?
— Voilà ce que je ne puis vous dire positivement. Mademoiselle Benuzzi avait environ quinze ans quand je fus appelé près d'elle pour la première fois ; quoique moins
malade que je ne l'ai vue depuis, je ne devinai que trop qu'elle était attaquée d'une maladie mortelle; je me gardai, comme vous devez le penser, de dédiirer le cœur d'une mère par celte terrible révélation , mais je lui recommandai la pluà grande surveillance, non-seulement sur le régime physique de sa fdle, mais sur son moral; je lui dis qu'une vive peine, qu'une émotion violente abrégerait sa vie , et que même je croyais qu'elle ne devait jamais se marier. C'était un arrêt sévère à porler contre une jeune personne d^ine beauté si ravissante; cependant j'avais remarqué avec plaisir que son éducation si peu achevée , son naturel innocent et pur lui avaient laissé la candeur et la naïveté de l'enfance; et j'espérais, pour la sûreté de sa vie, que les passions
lui demeureraient toujours étrangères.
Du reste , comme il n'y avait qu'un régime doux à faire suivre à la malade, je voyais rarement ces dames; plusieurs mois même s'étaient écoulés sans que j'eusse entendu parler d'elles , quand on vint mechercher en toute hâte, de la part de madame Benuzzi , que je trouvai désespérée près du lit où l'on avait posé sa fille, qui, la tête parée d'une couronne nuptiale, et les membres délicats accablés de blondes et de satin , ressemblait ainsi à une pâle et mourante victime. Je le dis à sa mère en lui adressant les plus vifs reproches ; alors elle me confia que M. de Martignes devait partir ^près le mariage, qui venait d'être suspendu . Laetitia était si mal que je crus long-temps que la nature et le sort, plus forts que la fragile volonté des hommes, renverseraient tous ses projets; et je ne croyais pointque
mademoiselle Benuzzi survécut à cette nouvelle attaque. Cependant le danger disparut, mais une profonde tristesse, un dé* sespoir sombre la conduisaient rapidement au tombeau. J'en avertis sa mère : ce fut alors qu'elle rappelât votre ami , puisqu'il y avait encore plus de danger à les séparer qu'à tes réunir. Je comptais sur l'honneur, sur le noble caractère de M. deFerville, car il est impossible de le connaître , même légèrement, sans lui découvrir tous ces avantages. Mademoiselle Benuzzi s'était un peu rétablie, mais point assez, cependant, pour qu'elle ne me causât pas toujours les plus vives inquiétudes , et pour que je pusse revenir sur mon opinion relativement à sa maladie. J'allais de temps en temps la voir.et je ne cessais de répéter, comme vous pouvez vous en souvenir, que le séjour des pays
chauds lui était absolument nécessaire; qu'il fallait qu'elle fût en Italie, ou tout au moins à Nice ou à Montpellier. Mais j'ai tout lieu de croire que la santé de sa fille, si elle était une grande inquiétude pour madame Benuzzi, n'était pas la seule ; je l'avais jugé une femme imprévoyante et dépensière, la suite a prouvé que j'avais raison. D'ailleurs la crainte de causer la moindre émotion à sa fille , l'empêchait de prendre un parti , et sa situation délicate avec M. de Martignes, l'indifférence de Laetitia pour lui, indifférence qui était devenue de la haine depuis qu'elle en aimait un autre , tout livrait la pauvre mère à des tourmens continuels qui épuisaient ses forces et son courage. Vers cette époque , quelques mois après que j'eus cessé de vous voir chez madame Benuzzi, la mère de M. deFerville
mourut; il en éprouva une vive douleur, et pourtant il se contraignit pour ne pas causer une trop vive émotion à Laetitia; car à lui surtout je n'avais point caché que la vie de cette intéressante personne ne tenait qu'à uu fil, qu'une impression trop violente pouvait rompre à l'instant même. Enfin , nous entrâmes dans un hiver qui s'annonça devoir être si rude , que je crus qu'il fallait me prononcer plus fortement, et j'avertis sans plus de ménagement la mère de Laetitia et M. de Ferville , que la jeune fille ne vivrait pas trois mois si elle restait dans notre atmosphère humide et glacée.
Alors ils firent promptement leurs préparatifs de départ, et se mirent en route pour Nice ou Montpellier , je ne sais au juste laquelle , mais j« suis sure que c'est une de ces deux villes.
— Et depuis ce temps? m'écriai-je.
— Depuis ce temps, je n'en ai plus entendu parler.
Et il reprenait mon pouls, et il m'oidonnait quelques mëdicamens.
— Cependant, m'écriai-je encore, en dégageant ma main des siennes, vous savez dans quel état de fortune ils étaient en quittant Paris ; les arrangemens enfin que madame Benuzzi a pris avec M. de Martignes?
— Rien de tout cela ne m'a été confié; je me suis aperçu de grandes inquiétudes , j'ai vu un changement bien prononcé chez cette > mère, qui jusque-là paraissait encore jeune el belle ; j'essayai même de refusei* les honoraires qu'elle me présenta, car je devinais des embarras d'argent qu'heureusementLaetitia n'a jamais soupçoniaés ; comment l'aurait-elle pu, elle ne formait pas ira désir,
elle ne jetait pas un œil d'envie sur quelque chose qu'elle ne Teût à l'instant; mais je n'ai rien à vous apprendre, vous qui, bien plus souvent que moi, avez vu M. de Fer ville auprès d'elle. Que de soins ! comme il l'enveloppait pour ainsi dire de toute son âme pour lasoustraireàlasoufTrance. Je ne sais si cette jeuneLaetitiaexisteencorej'en doute même, mais si elle a succombe, je crains bien que la tombe de votre ami ne soit près de la sienne. — Docteur ! m'écriai-je , donnez-moi ce que vous jugerez convenable, mais il faut que je sois en état de partir demain.
Cependant, malgré toute mon impatience, .j je ne pus me mettre en route qu'une semaine plus tard. J'avais acheté une calèche solide pour courir la poste sans m'arrêter et sans craindre de la voir se briser, je m'étais muni^de beaucoup d'or et de plusieurs let-
très de crédit , car, malgré les tristes pronos^ j^ tics du docteur, j'espérais retrouver mes amis, et je voulais qu'à l'instant même nous fussions nous établir en Italie ; je voulais entourer Laetitia de toutes les jouissances que donne la fortune ; je voulais la disputer à cet arrêt cruel qui repoussait de la vie un être plein de jeunesse et de grâce ; je le voulais sans doute pour elle, car je l'aimais, mais encore plus pour Fernand , à qui son existence était nécessaire. ,
Je ne m'arrêtai qu'une fois entre Paris et Montpellier ; arrivé dans cette ville , je , me mis promptement en rapport avec les personnes qui pouvaient me donner des nouvelles de mes amis, mais les renseignemens les plus minutieux , les informations les plus pressantes furent infructueuses; il nie fui prou\é (ju'ils n'étaient
pas à Montpellier, que même ils n'y étaient jamais \enus.
Sans perdre un instant , je me dirigeai vers Nice. En arrivant auprès de cette ville, pour ainsi dire bâtie sur un amphithéâtre de rochers qui s'avance dans la mer, je me sentis impressionné d'une émotion douce et ravissante , que vous porte un suave vent du midi tout chargé des émanations des citronniers et des orangers en fleurs. Des maisons de campagne charmantes entourent cette ville, où l'on vient chercher un climat bienfaisant , et un hiver sans glace qui même dure à peine deux mois. Sitôt que je fus arrivé à l'hôtel, et que j'eus pris quelques informations, on me répéta de tous côtés que si c'était une personne malade que je cherchais, il était impossible qvi'elle ne fut pas. à Nice , et bien
près d'être guérie. Moi-même, enchanté de ce climat si doux, de toutes ces habitationfr si" gracieusement jetées dans le paysage, i"ecevant avec l'air balsamique du midi, la brise rafraîchissante de la mer , je plaçais Laetitia et mon ami dans chacune de ces maisons modestes que je rencontrais àchaque pas. Hélas! ils n'étaient nulle part, ou du moins je ne pouvais les découvrir; et vainement poussai-je mon investigation jusqu'à l'importuni té. Cependant, comme Nice était ma dernière espérance, je me rendais partout où je pouvais rencontrer des étrangers, j'interrogeais tout le monde, il me semblait impossible que la figure de Fernand , la beauté si frappante de Laetitia , n'eussent pas laissé de traces dans le souvenir de ceux qui les auraient vus.
Mais toutes mes recherches avant été in u-
tiles, j'allais quitter Nice rempli de la même anxiété, quand je songeai avant de partir h visiter le cimetière qu'on disait curieux. Placé sur un rocher qui domine la mer y ce séjour de la mort est environné de tout le luxe de la vie. Des fleurs ombragent et cachent les tombes, et des arbres touffus en font une délicieuse promenade , la richesse même et la variété des monumens excitent cette curiosité qui se fait un aliment de tout. Cependant, je ne sais pourquoi, moi qui cherchais avec tant d'insistance la trace de mes amis , je n'avais nullement pensé à venir la demander à la terre des tombeaux, quoique l'état de santé de Laetitia et ce que m'avait dit le docteur, eussent du m'en faire naître la pensée. Je lisais donc sans effroi des noms étrangers appartenant à tous les pays, à toutes les classes, poussant
seulement un soupir de tristesse quand je trouvais la date d'un âge peu avancé, j'en voulais alors à cette brise enivrante qui m'envoyait de si ravissans parfums de n'avoir pas sauvé toutes ces jeunes fdlesàpeine sorties de l'enfance , tous ces jeunes hommes qui avaient devant eux tant d'années pour devenir utiles à leur patrie, et qui s'étaient endormis là , si loin d'elle et peut-être de tous les leurs ; j'allais quitter le cimetière, quand une tombe modeste, mais remarquable par la profusion de fleurs en désordre dont elle était entourée , fixa mon attention. Je m'inclinai et je lus le nom de Maria Lœtitia Benuzzi.
Je regardai avec désespoir à côté si je n'en trouverais pas une autre, et la minute que j'employai à cette recherche fut tellement atroce, que je crus n'avoir jamais
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tant souffert. Je ne trouvai rien, et, les yeux chargés d'un nuage de larmes, je m'aperçus alors, par l'âge indiqué sur la pierre, qu'elle ne couvrait point Laetitia , mais sa mère. Je donnai sans doute de sincères regrets à sa mémoire , mais la yie de Fernand n'était point attachée à la sienne, mais je ne l'avais pas aimée comme j'avais aimé Laetitia.
La date de la mort de madame Beriuzzi remontait à près d'une année , et je crus avoir retrouvé du moins la trace de mes amis } j'interrogeai le gardien du cimetière. -t — Le corps est venu de là, me dit-il, en me montrant un pavillon en pierres blanches adossé à des rochers, et recevant le soleil du midi. , ,
J'y courus; un jeune homme, soigné par sa. mère, l'habitait; et quand j'eus dépeint mes amis, ils se rappelèrent la pâle et
délicate figure de Lœtitia, et encore plus la noble physionomie et la tournure distinguée de Fernand.
—C'étaient le frère et la sœur, probablement, me dit la mère. Ils étaient en deuil ; c'est d'eux que j'ai repris cette petite maison il y a bientôt un an.
Je demandai avec instance quelques détails.
— Je sais bien peu de choses, me répondit-elle; seulement la jeune personne m'a parvi très-malade et son frère bien affecté. Ils sont je crois partis pour Gènes en passant par Monaco; je ne sais rien de plus. Mais c'était déjà beaucoup pour moi d'apprendre que mes amis tf étaient point séparés, que d'avoir l'espoir d'être bientôt sur leurs traces ; et sans visiter ni Gènes, ni Livourne, ni Milan ,j*arpivai à
Rome , où je ne me serais pas arrêté non plus, si une indisposition ne m'avait forcé à garder le lit. Non , malgré une curiosité bien naturelle et l'intérêt qui s'attache à k capitale du monde , à cette Rome où mon imagination de vingt ans m'avait si souvent transporté , à cette Rome que j'avais tant rêvée, comme tant déjeunes têtes, je n'y serais pas resté même un jour, car j'étais persuadé que si mes amis étaient entrés en Italie, c'était à Terracine que je devais les retrouver.
Terracine, la ville natale de Laetitia, que tant de fois elle avait décrite et regrettée devant moi, Terracine où étaient et son frais jardin et ses beaux orangers , où elle avait tant jouée et encore plus souffert. Mais comme je l'ai dit, un violent accès de fièvre , occasionné par la fatigue , me
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retenant au lit , il fallut m'armer de patience et subir la nécessité !
A l'hôtel où j'étais logé, sur la place d'Espagne, il y avait alors une foule d'étrangers. Un jeune Français crut devoir, en qualité de compatriote, venir me rendre visite , et me quitter peu durant mon indis- , position. Cet engouement qu'il prit pour moi le rendit tellement commimicatif , qu'en apprenant que j'allais à Naples , c'està-dire à Terracine, il me confia qu'il m'aiccompagnerait certainement si une belle dame , qu'il mourait d'envie de me nommer, ne lui faisait pas le sacrifice d'un rival qui le gênait beaucoup etcontre lequel il paraissait fort irrité» Après m'a voir raconté la longue histoire, (Jç; ses amours , amours qui ressemblaient à loujs l^esamours du mondé; il ajouta que je devais faire des vœux pour
qu'il fût mon compagnon de ^oyage, attendu que la route n'était nullement sûre.
Je me moquai sans cérémonie de ces vieilles histoires de brigands; mais la veille de mon départ, le jeune Français étant alors décidé à venir avec moi, il ramena la conversation sur les dangers de la route , et les arrestations fréquentes qui s'y exerçaient; et comme je montrais la même incrédulité, notre hôte qui nç paraissait ni un hâbleur, ni un poltron, m'assura que depuis quelques mois surtout, op était fréquemment attaqué.
Là dessus chacun de faire sa petite narration, car c'est une merveilleuse chose que le récit d'une aventure de voleurs; elle donne naissance à une multitude d'autres où les dangers deviennent d'une prodigieuse variété. Du reste , chacun défçjan. 27
dait sa version, les uns disaient que le lirigand des marais Pontins étaitEspagnol , car il s'était servi de cette langue, les autres que c'était un Anglais, parce qu'ils avaient entendu le fameux goddem^ ceux qui se croyaient mieux instruits assuraient que c'était un jeune Napolitain qu'on retrouvait ensuite dans la rue de Tolède, à San Carlo, au Cassino, à Chiaja; et ils ajoutaient que les manières de cet homme étaient d'une extrême élégance.
Je me mis à rire en entendant vanter l'élégance d'un brigand vous demandant la bourse ou la vie; mais on insista de nouveau en ajoutant : Vous le verrez bien certainement , car il en veut toujours aux voitures de poste, et les postillons semblent d'accord avec lui, et s'arrêtent à sa voix comme par enchantement. Je répon-
dis que je désirais réellement que ce brigand de mélodrame m'arrêtât , pour avoir le plaisir de lui envoyer une balle dans la tête. On me blâma hautement; on me conseilla la prudence; et le jeune Français qui devait être mon compagnon de voyage, et qui d'abord m'avait détourné de ma résolution, revint bientôt à mon avis, tant il eut peur, je crois, d'avoir l'air de reculer devant un danger ; nous convînmes alors de prendre des armes dans la voiture.
Nous partîmes par une de ces brillantes et silencieuses matinées d'Italie, qui jettent tant de charmes et de poésie sur la ville et les environs de Rome. Je ne m'étendrai pas sur l'effet que cette vue produisit sur moi : une douleur pénétrante et sans relâche , un remords sans suspension pèse trop sur mon cœur , pour que je
puisse me livrer à aucun souvenir d'impressions agréables, et je me hâte d'arriver à la catastrophe qui a détruit pour jamais le bonheur et le repos de ma vie.
En sortant de Rome, mon compagnon commença l'histoire de ce qu'il appelait sa rupture éternelle avec sa belle Française; car c'était une Française qu'il avait autrefois aimée à Paris , et qu'il avait retrouvée à Rome. Il me dit de nouveau toutes ses aventures , qui ne m'intéressaient guère , mais qu'il trouva pourtant le moyen d'allonger jusqu'au relais de Torre ditre Ponti. Jl m'assurait, en y arrivant, qu^, dût sa belle elle-iïiëme courir après lui, il iui tiendrait rigueur, quand un courrier nous atteignil; : il demandait mon compagnon de voyage. Je laissai celui-ci lire la lettre qu'on lui avait riemise, et je fus me promc-
ner vers des ruines qui formaient autrefois un Forum et une partie de la voie Appienne. Ce fut du moins ce que me racontèrent quelques habitans au teint verdàtre et pâle, au regard morne et découragé; j'entrais sur cette route des marais Pontins, où la mort vous entoure^ et que le voyageur parcourt si rapidement. Aussi s'étonnaiton que je fusse curieux de ruines si près du danger; et moi m'étonnant bientôt d'avoir un instant de distraction qui retardât le but de mon voyage, je me hâtai de retourner à la poste, où je devais retrouver mon compagnon; mais il était parti, en me laissant ce petit billet, qui m'arracha un sourire , car c'était le type de la fatuité la plus marquée.
'< Pardon , mon cher compagnon de « voyage, me marquait-il, pardon; malgré
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« mes résolutions, mes sermens , l'amour « ou plutôt la pitié Femporte : je ne puis « laisser mourir de désespoir une femme « qui m'adore , qui me sacrifie le plus bel (c homme de l'Italie. Avant huit jours, je « vous rejoindrai à Naples,où je conduirai « ma séduisante compagne. »
En remontant en voiture , j*'en tendis encore parler des dangers de la route ; on ajoutait cependant qu'avant un mois on devait songer sérieusement à la nettoyer des brigands, ou plutôt du brigand qui s'en était emparé. Cette résolution pour une époque si éloignée était fort rassurante pour moi, qui allais m'exposer au péril : cependant je dédaignai l'avis qu'on me donna de faire la part du voleur; mais je visitai avec soin une paire de bons pistolets, et je les plaçai à ma portée. Malheureux !....
Le postillon qui me conduisait faisait voler ma voiture avec une célérité presque effrayante; et, malgré un magnifique clair de lune, à peine pourtant voyais-je passer sur ma gauche la longue chaîne des Apennins', et, sur ma droite, les arbres d'une forêt magnifique, qui dérobe la vue de la mer ; le canal qui borne la route et qui la rend si belle et si riante, tout fuyait, avec une rapidité dont je me serais plaint en toute autre occasion ; mais j'avais tant de hâte d'arriver, que, malgré les instances et les avis qui cherchèrent à me retenir jusqu'au jour à Maffa, je persistai à continuer mon voyage.
Il était alors près d'une heure du matin ; je n'avais plus qu'un relai pour arriver à ïerracine; à Terraci ne ^ où j'étais persuadé que je devais retrouver mes amis : tout
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entier à leur souvenir, j'oubliais le danger ck)nt on m'avait tant menaeé; je ne sentais même pas la vive^ secousse que le galop des chevaux imprimait à la voiture, quand elle s'arrêta subitement. Je sortis la tête de ma calèche , et je vis à dii pas de moi un honïme enveloppé d'un large manteau l>ran, la figure cachée par un immense chapeau, et dirigeant sur le postillon un ttomblon napolitain.
Qand il se vit obéi et que les chevaux demeurèrent immobiles , il s'approcha tenant toujours son arme , et me dit d'une ^ôix sourde, et en italien, qu'il lui fallait de l'or. J'avais eu Iç temps de saisir mes pistolets, et, me sentant exalté par je ne hais quelle folle bravade, moi si indifférent à la perte de l'argent , moi qui en aurais donné sans compter pour ne pas me retai-
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der d'une minute, je m'exposai à perdre la vie pour défendre une faible somme, ou plutôt pour ne pas céder à une oppression qui semblait offensante à mon courage. Je trouvais qu'il était indigne d'un homme de céder ainsi à la volonté d'un autre, parce qu'il se croyait le plus fort ; et, m'irritant de je ne sais quel entêtement que je décorai du nom d'honneur, malgré les supplications du postillon qui m'engageait d'une voix tremblante à donner ma bourse, j'armai un de mes pistolets ; le brigand me coucha alors en joue et répéta sa demande : je le voyais sans pouvoir cependant distinguer sa figure; mais sa taille, quoique cachée à demi par son ample manteau, me parut encore remplie de noblesse; tout son ensemble enfin me sembla empreint d'une distinction qui , loin de me
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toucher, m'irrita davantage. Je me persuadai que c était en effet un jeune débauché, qui couraitensuitejeterau jeuetà ses plaisirs l'argent qu'il arrachait à la poltronnerie des voyageurs. J*aurais eu honte de céder; et, quand pour la seconde fois je le vis diriger son arme sur moi et répéter sa demande, je fis feu presque à bout portant.. Il tomba , en poussant un gémissement doux et profond, qui se perdit aussitôt dans le bruit de la voiture reprenant sa course rapide sur le pavé.
Mais pourtant , tout faible que fût ce gémissement , il fut droit à mon âme , et m'inspira une terreur, que je ne m'expliquai que parce que c'était la première fois que ma main attentait à la vie de mon semblable. Un malaise, douloureux, un frisson de terreur inexplicable se répandit dans
mes sens, elje n'eus plus la force de m'enorgueillir de mon courage; je me dis qu'il était fou , barbare , et je me sentis un tel abattement, que je laissai tomber de ma voiture lepistoletdont je venais de me servir. Je fus même au moment de faire arrétei-, et de courir porter des secours à celui à qui je venais peut-être d'ôter la vie ; mais le postillon m'emportait en faisant claquer son fouet en signe de victoire , et il se hâta de raconter mon exploit à Ponte Maggiore, le dernier relai avant d'arriver à Terracine. On nous assura alors qu'aujomon préviendrait le podestat, et qu'il enverrait sur la route ramasser Je cadavre , car le postillon répétait qu'il était sûr que j'avais tué le brigand. On me félicita, tout en m'annonçant que j'aurais sans doute à paraître comme témoin ; mais je me sentais
accable comme si j'avais commis un crime; et j'étais en proie à une mortelle tristesse.
Le postillon qui allait me conduire annonça qu'il me descendrait au bel hôtel sur la grande place à Terracine. Je donnai mon nom, et j'assurai que j'y resterais plusieurs jours.
Pendant que tout ceci se disait à la porte du relai, je remarquai, dans le petit groupe qui s'était formé autour de nous , un homme d'une haute stature, me regardant d'un air farouche ; et , à chaque éloge que le postillon donnait à mon adresse et à mon courage, je voyais les traits de cel homme devenir plus effrayans et plus terribles : tout-à-coup il disparut, et il prit en courant la loute qui retournait vers Rome.
Le petit point du jour paraissait alois :
Tair frais et doux du matin m'apportait cette suave émanation des fleurs d'orangers qui environne Terracine; elle me ramena à Ferqand et à Laetitia. Ce souvenir eut bientôt chassé l'impression pénible qui m'avait bouleversé un moment, et je montrai de nouveau le désir de ne pas perdre un instant.
Je descendis à Terracine sur la grande place, où s'élève une magnifique auberge qui ressemble à un palais , et , après avoir seulement changé de toilette, je me dirigeai seul vers le quartier que madame Benuzzi et sa lîlle m'avaient décrit tant de fois : Ifgur r^cit m'était si présent, que j'éjt^s certain de trouver leur petite maison , située près des ruines du tenaple de Jupiter. J'en eus J>ient6t remarqué les grosses colonnes encore debout, et derrière, au
milieu d'un massif d'arbres , de lauriers roses, et de tout le luxe de végétation qu'on ne connaît que dans le midi, je découvris la petite maison blanche , dont le toit en terrasse était couvert de fleurs.
Berceau de Laetitia , qu'elle rêvait et regrettait si souvent, au milieu de notre orgueilleuse France, si fière de son luxe et de son bruit, attristée par son ciel si gris et sa misère si voyante : ah ! je concevais, depuis que je connaissais l'Italie , qu'après l'avoir quittée on dut regretter toujours son climat, ses fleurs si fraîches et son air si embaumé. Je montai sur un fut de colonne brisée, et je m'assurai que la maison était habitée. Une femme dans le moment en ouvrait les persiennes vertes ; et j'aperçus alors Une figure délicate et blanche venir lentement s'as-
seoir auprès d'une des fenêtres; il me sembla même reconnaître Laetitia, et, sans hésiter davantage , j'entrai dans le jardin , seulement fermé par une haie verte et une petite grille sans serrure. Au bruit de mes pas foulant le sable du chemin, cette femme, dont 1^ main amaigrie soutenait une tête couverte de cheveux blonds, la tourna de mon côté , et de cette fois mon espoir ne fut point détruit; c'était Laetitia, ou plutôt son ombre si élégante et si charmante. Ah! je ne croyais pas, quand je l'avais quittée, qu'elle pût devenir plus délicate et plus maigre; mais, en la retrouvant, je m'étonnai qu'un être si frêle pût supporter l'air, le mouvement et la vie, comment elle habitait la terre enfin; car elle n'avait plus rien de terrestre. Je devais cependant me convaincre qu'elle ap-
parlenait encore à riiumanité par la douleur : car elle pleura amèrement en me parlant de sa mère.
Quand je lui eus demande où était Fernand, et qu'elle m'eut assuré qu'il allait venir , je lui dis mon projet de me fixer près d'eux, et de joindre mes soins à ceux de mon ami pour embellir sa vie. Elle me répondit doucement qu'elle n'aurait alors rien à désirer au milieu de ses fleurs et de sa belle patrie, que Fernand l'accablait de tendresse et de bonheur, qu'il ne la quittait presque jamais , si ce n'est pour aller de .temps en temps passer quelques instans à Naples jOii il av^it plusieurs affaires, mais qu'il ne restait jamais plus d'un jour ou deux.
— Je l'attendais ce matin de bonnç heure , me répétait - elle , déjà avec
inquiétude le sokil qui s'abaissait vers la terre.
J'essayai de la distraire, de me distraire moi-même de mon impatience , mais l'attente commençait à la faire cruellement souffrir; moi, je me sentais malheureux de voir encore reculer ma réunion avec mon ami , et on m'avait déjà servi deux fois un repas auquel j'avais à peine touché, aussi I^titia ne s'occupait plus d'autre chose que de l'inexplicable absence de Fernand.
— Jamais , jamais , répétait-elle , il ne m'a ainsi condamnée à l'attendre, il sait trop bien que je ne puis supporter son absence. Et pourtant la nuit était tout-à-fait sombre qu'il n'étaitpoint arrivé.Nous nous taisions, quelque fois ranimés par l'espérance que nous rendait le bruit d'une feuille agitée parle vent, le battement léger de l'aile d'un II. a8
oiseau , mais ce n'était pas Fei nand, et nous retombions plus décourages. Enfin, Laetitia parut si faible, si abattue, que je l'engageai à chercher du repos, lui promettant de revenir au point du jour m'informer si Fernand était arrivé, et dans lé cas contraire de partir pour Naples.
— Vous me direz où je Fy trouverai , n'est-ce pas Laetitia ? •
— Hélas! me répondit la douce créature, je l'ignore , jamais il ne me parle de ce qu'il y fait et où il descend.
—Je le découvrirai, je le découvrirai, m'écriai-je, car je tremblais de la voir mourir de faiblesse et d'inquiétude , et quand la femme qui la servait fut v€nue me dire qu'elle se sentait mieux depuis qu'elle s'était mis au lit, je sortis pour retourner à mon hôtel. A chaque pas je croyais rencontrer
LA MALADIE MORTELLE. 43d
Fernand et le serrer dans mes bras; mais j'arrivai à la porte sans avoir vu cet espoir se réaliser.
J'allais entrer, quand je sentis une main s'appesantir sur mon épaule et une voix brève prononcer mon nom. Je me retournai; c'était l'homme que j'avais remarqué le matin à la poste de Ponte Maggiore, seulement sa figure n'était plus menaçante, mais empreinte d'une profonde douleur.
— Il signor Fernando vous demande , il vous attend, prononça-t - il d'une voix sombre et contrainte, venez...
Je crus d'abord que Fernand était de retour, et qu'ayant trouvé Laetitia trop souffrante pour la quitter, il avait envoyé cet homme me chercher. J'avais marché trèsdoucement pour revenir, et cette supposition n'avait rien d'invraisemblable. Aussi,
malgré le peu de confiance qu'aurait dû m'inspirer la subite apparition de cet étranger, je n'hésitai point et ne m'arrêtai que quandj'eusremarqué que nous prenions un chemin tout opposé à celui que j'avais suivi pour aller chez Laetitia. A la question que jejiii fis, mon guide me montra du doigt, et assez près de nous, des ruines que j'avais remarquées le matin et qu'on m'avait dit être celles d'un château de Théodoric. A l'auberge on m'avait engagé à allei les visiter , parce qu'on y découvrait une vue magnifique ; mais que pouvait y faire Fernand à une telle heure, qui lui avait appris que j'étais à Terracine , même en Italie; n'était-ce pas un piège, et quelle confiance devais-je avoirdans un homme à qui le matin même j'avais trouvé les regards menaçans, et dont je ne pouvais expliquer la présence
auprès de moi. Je déclarai que je n'irais pas plus loin ; alors cet homme tira de dessous son manteau, un portefeuille que j'avais donné jadis à Fernand, et sur lequel je ne pouvais me tromper.
— Il vous attend , il vous désire, répétat-il, en se remettant à marcher.
Quoiqu'il put arriver, je ne balançai plus; Fernand m'attendait, Fernand que j'aimais comme je n'avais jamais rien aimé, que je cherchais depuis tant de mois, je ne pouvais hésiter?.... Nous marchâmes rapidement, et bientôt nous eûmes atteint les ruines du château. Mon guide prit une lanterne sourde cachée derrière une colonne brisée, et à l'aide de la clarté qu'il en tira, nous nous enfonçâmes au milieu des décombres, où nous découvrîmes quelques degrés que nous descendîmes, etbientôt, au bout d'un
corridor assez long , mon guide ouvrit une porte, j'entendis une voix faible, une voix qui brisa mon âme ; c'était celle de Fernand. Je tombai dans les bras qu'il me tendît ; mais quand je fus un peu accoutumé à la faible lueur qui nous éclairait, je pus remarquer la pâleur de son visage et son horrible faiblesse. Fernand était couché sur la terre et enveloppé dans un large manteau ; un immense chapeau était jette à quelques pas; cependant ni ce qui m'environnait, ni l'état de Fernand, ne m'éclaira, mais porta dans mon âme le pressentiment d'un malheur que je ne m'expliquais pas, dont j'étais loin de deviner l'horreur, et cependant tout me criait que c'en était un , et un terrible, qui nous réunissait ainsi dans un tel lieu. Je tenais la main humide et froide de mon ami, je
le regardais , mais je ne parlais pas , mon cœur était trop plein.
— Laisse nous un moment, bon Marco, va dormir, dit Fernand.
— Dormir... répondit l'Italien , ah ! le croyez- vous?...
Fernand dégagea doucement sa maia des miennes et la lui tendit , et je vis des larmes briller dans les yeux noirs de l'Italien ; il sortit.
— Par grâces , par pitié , m'écriai-je , qu'as-tu? que fais-tu ici?
— Tu ne devines pas ? ce manteau , ce chapeau, ce pistolet ; et Fernand me montra du doigt celui que j'avais laissé tomber sur la route.
Un jour affreux, un jour que j'aurais voulu échanger contre l'obscurité du tombeau , entra dans mon âme. Hélas ! c'était
Fernand qui m'avait attaqué sur le chemin de Terracine, et moi... moi j'étais son assassin , car je l'avais blessé , blessé à mort.
A cette découverte des cris de désespoir s'échappèrent de ma poitrine , et je me roulai sur la terre avec une telle rage , une telle frénésie , que Fernand, ayant fait de vains efforts pour me secourir, s'évanouit lui-même, et lorsque je revins à moi , sa pâleur était encore plus livide et sa faiblesse plus grande. Il retenait une de mes mains dans les siennes; Marco, les bras croisés sur la poitrine, regardait cette scène de désespoir dans un stupide silence. Fernand lui fit signe de se retirer.
— Ecoute moi,Abel, me dit-il, en approchant sa bouche décolorée de mon oreille; crois le bien , s'il m'avait été possible de te cacher la vérité, je l'eusse fait, mais la vie
d'une autre , ou du moins quelques jours de cette vie, tiennent aux précautions qu'il faut prendre, et puis je ne me siiis pas senti le courage de mourir sans te dire un dernier adieu.
. — Horrible crime ! m'écriai-je avec égarement. Moi ton bourreau, ton assassin.
— Ne dis pas cela, Abel, ne le dis pas. Tu as fait ce que j'aurais fait à ta place. Pouvais-tu penser que Fernand, que ton ami serait devenu voleur de grand chemin.
Je tressaillis.
— Tu vois bien quel effet te produit ce mot, reprit-il d'une voix plus basse encore. Abel , voilà pourtant où m'a conduit une première déviation à l'honneur. Laetitia n'était plus libre, je ne devais pas la revoir , le reste en a été la suite. 11 lui fallait rilalie pour vivre et mourir contente,
je l'aimais trop , son bonheur m'était trop nécessaire pour rien calculer, et je l'ai amenée ici. Mais j'avais fait une dette considérable, et elle voulait avoir la maison où elle est née. J'ai demandé aux hommes de la pitié , de l'ouvrage , du pain pour moi et, pour elle, un air chaud, des fleurs, du soleil, son Italie enfin. Je n'ai pu rien obtenir sans or; den fallait pour soutenir Laetitia;
eh bien ! j'en ai volé Mais , je te le jure ,
jamais du moins ma main ne s'est souillée de sang, cependant combien j'ai souffert,
que j'ai été malheureux
Je ne me sens ni la force , ni le tems de te raconter les atroceé combats que le remords et l'honneur ont livrés à mon âme; toi qui me connais si bien, Abel, tu sais s'il m'étaitcher et sij'aimais la vertu. Et bien pour elle, pour accomplir les vœux de
Laetitia je les ai foulés aux pieds, et pourtant je te l'atteste , la froide sueur de mort qui baigne mon front m'est moins pénible à supporter que celle qui glaçait mon sang quand je me décidai à cette odieuse action.
Va! ne te reproches rien, Abel, ne vautil pas mieux cent fois que je meurs de ta main que de celle du bourreau où de la mienne. D'ailleurs Laetitia ne peut vivre , et tu sais bien que sans elle....
Il ne put continuer , ses forces l'abandonnèrent. Je le pressai sur mon cœur avec une douleur si couvulsive , que la violence de mon désespoir le ranima un instant , il reprit :
— Je t'en supplie Abel, aie du courage, il t'en faut pour exaucer ma dernière prière.
Les médecins m'ont assurés que Laetitia s'éteindrait à l'automne sans crise , sans
iii LA MALADIE MORTELLE.
agonie, il faut la tromper jusque là. J'ai écrit un billet que Marco lui portera au jour, je lui apprends qu'une affaire d'où dépend mon honneur m'appelle en France, je lui jure , et je ne la trompe pas, que nous serons bientôt réunis , je lui en fixe même r époque. Abel , c'est à toi que je la confie, tu seras son appui jusqu'à son dernier moment, et quand elle aura cessé de souffrir tu la feras déposer à côté de celui qui l'a tant aimée , de celui qui n'a pas même le courage de se le reprocher. Promets-tu ce que je te demandes , ajouta-t-il d'une voix brisée ?
Je posai sa main sur mon cœur, il reprit : Derrière la maison où est née Laetitia, s'élève un bosquet où Marco me portera de nuit, tu y feras creuser ma tombe, q lie Laetitia ne veiTa pas, mais où elle me i«-
joindra bientôt; et là, enfin, reposeront en paix , deux pauvres cœurs qui n'ont connu de l'amour que les malheurs et les craintes! Laetitia retournera au ciel sa patrie , pure et chaste comme un ange dont elle est l'image; Abel, je n'ai pas du moins à me reprocher que mon amour ait nui à sa vie.
Fernand s'affaiblissait à chaque instant davantage, les cris de mon désespoir et de mes remords se mêlaient au râle de son agonie; cependant il reprenait par instant à la vie , comme si la force de la jeunesse fut plus puissante que la mort même. Sa pâleur devenait moins livide et j'osais ressaisir l'espérance. Je voulais alors que Marco courut chercher des chirurgiens; je lui promettais ma fortune, ma vie ; mais Fernand secouait doucement la tête, ses
bras se raidissaient de nouveau , et d'horribles souffrances lui faisaient pousser de sourds gëmissemens. Enfin il se souleva, me serra la main avec une force efft^ayante et inattendue , en me criant : •
— Abel î Abel ! souviens-toi de ta promesse. Et il retomba, et sa belle tête frappa la terre ; et de sa poitrine ouverte s'échappa des flots de sang.
Misérable ! c'était moi qui l'avais percée cette poitrine, où battait un cœur si noble, si dévoué ; car sa faute , oui , sa faute , était celle d'une âme passionnée, généreuse dans son égarement, et il avait dû cruellement souffrir pour se décider à la commettre.
Marco s'agenouilla devant Fernand, l'enveloppa de son manteau, et, me montrant le billet pour Laetitia , me fit signe qu'il allait le porter. Je restai alors seul près de mon
ami, de ma victime; je n'essaierai point de peindre les souffrances horribles qui déchirèrent mon cœur pendant ces heures où je baignai de mes larmes ces mains qui avaient tant de fois pressées les miennes. Marco revint et m'apprit que Laetitia, accablée d'une amère douleur, l'avait chargé de venir me chercher. Après avoir assuré à l'Italien que je le rejoindrais la nuit suivante, près des restes de Fernand qu'il ne devait point quitter, je me rendis chez Laetitia. Le serment que j'avais prononcé me donna seul la force de me contraindre.
Je la trouvai désespérée. Cependant après m'avoir montré le billet de Fernand, la douce créature trouva encore de l'inquiétude pour ma santé , sur laquelle je rejetais ma pâleur et mon changement.
Dès ce moment commença pour moi un rôle déchirant , un rôle devant lequel reculait tout mon courage. A chaque heure du jour entendre parler d'un être qui n'est plus, de son retour, de son avenir, quand on sait qu'il est insensible, et que jamais, jamais il ne reviendra; dévorer ses larmes et voir jour par jour rompre le dernier lien qui vous retiendrait peut-être; se dire qu'on a fait, le plus grand de ses maux , qu'on a creusé Ja tombe de ce qu'on a de plus cher, et qu'il ne vous est pïis permis d'y descendre vous-même. Ah! il y avait dansla tâche qui m'était imposée une fatalité , une ironie du sort contre laquelle mon cœur et ma raison se révoltaeint à chaque mi. nute.
Car les prédictions des médecins n'étaient point fausses ; Ltetitia perdait chaque
jour de ses forces, mais du moins par un bienfait du ciel, elle s'éteignait sans grande douleur et sans se douter de sa fin prochaine. J'avais rempli les derniers désirs de Fernand, Marco et moi nous l'avions transporté au milieu du bosquet de fleurs où il avait marqué sa place.
Et chaque soir, quand j'avais quitté Laetitia, devenue plus faible que la veille, j'allais rêver près de ses fleurs où me semblait planer l'âme de Fernand. C'était là que je retrempais la mienne pour accomplir ma tâche , afin de soutenir, par une mensongère espérance , l'illusion de Laetitia jusqu'aux confins de la vie. Mais cette tâche, à la fois si cruelle et si douce , allait m'échapper aussi.
A la fin d'une soirée d'automne calme et mélancolique, Laetitia depuis long-temps II. 29
.m LA MALADIE MORTELLE.
silencieuse, souleva sa tête angélique et son divin regard.
— Abel, me dit-ellé, j'ai bien calculé le temps de Fabsence de Fernand , et je suis sûre que je vais le revoir, car jamais je ne me suis sentie plus calme; je ne souffre presque plus, et ma respiration, ordinairement si courte , me semble ce soir tout-àfait libre. Ce vieux médecin de Naples, en me défendant tout remède , m'avait bien assuré que je ne serais pas malade plus de deux ou trois mois encore. Si nous faisions une surprise à Fernand; si nous allions audevant de lui jusqu'à Rome?
Je la regardai stupide, elle reprit en riant presque.
— Je devine votre incrédulité, vous croyez que je ne peux me soutenir et bien je suis persuadée que j'irais très-loin, et
pour essayer mes forces , mon ami, conduisez-moi jusqu'au bosquet. Vous m'avez dit que vous y aviez fait ajouter d'autres arbustes, je veux les voir avant que la mauvaise saison les ait fanés. N'ya-t-il pas des orangers , des citronniers nouveaux ? vous n'aurez pas oublié sans doute l'Acanthe si gracieuse , la Valériane rouge, le Câprier, le Tranche-lin bleu. Ah n'est-ce pas que c'est un beau séjour que Terracine, et que quand nous serons tous réunis, vous ne le quitterez plus. Mais allons voir le bosquet. Et elle se leva droite , marcha avec force et sans hésiter; je tressaillis à la pensée de la route qu'elle allait prendre. Cependant aucune pierre, aucun signe n'annonçait une tombe , et si Laetitia allait jusque là , il me semblait que son approche réjouirait et ferait tressaillir les cendres de mon ami.
Je la suivis ; mais faut-il l'avouer, en sentant Laetitia s'appuyer sur mon bras , en croyant la voir renaître à la vie , l'espérance rentra dans mon âme, je rêvai un instant qu'elle ne mourrait point cette divine enfant , mon premier et mon unique amour, oh! 'honte sur moi, l'assassin deFernand. Oui, je sentis qu'il n'était point éteint cet amour, et qu'il osait se réveiller même près des restes de ma victime.
' Laetitia s'assit sur un banc de gazon , el respirale parfum des fleurs sous lesquelles reposait Fernand.
— Abel, me dit-elle alors avec un son de voix argentin qui fut droit à mon âme, Abel, parlons du temps où nous nous sommes vus pour la première fois , parlons de ma mère; je ne me sens ce soir aucune amertume à son souvenir, et j'ai le
cœur si calme et si tranquille que je suis sûre que Fernand n'est pas loin. J'attribue aussi cette disposition à ce que je me trouve mieux, beaucoup mieux.
— Vraiment , m'écriai-je , et mes artères battaient avec une force remplie pourtan t d'une joie douloureuse , répétez le Laetitia , est -il bien vrai que depuis long -temps vous ne vous êtes senti aussi bien.
— Certainement non , reprit-elle , avec assurance , ainsi partons ce soir.
— Attendons jusqu'à demain Laetitia, vous serez plus forte , d'ailleurs voici la nuit, rentrons.
— Encore un instant, murmura-t-elle doucement en plaçant ses mains dans les miennes , et laissant tomber sa tête sur mon épaule.
Un oiseau de nuit passa an-dessus des
arbres du bosquet , et jeta deux ou trois cris qui me firent tressaillir. Je le regardais voleter au travers des arbres et des ombres du soir, et je maudissais son cri lugubre et plaintif. Le vent alors s'ëleva doucement, les arbres du bosquet balancèrent leurs têtes mélancoliques, et laissèrent tomber leurs dernières fleurs d'automne sur les cheveux et sur la robe de Laetitia. Rien ne pourait rendre le charme de cette scène , et la vague et trompeuse rêverie qui me jeta dans ce monde de chimères où l'on forme soi-même son bonheur et son sort. Repoussant l'arrêt des médecins, oubliant jusqu'à mon crime, oubliant que c'était moi qui avait couché mon ami sous cette terre, près de laquelle j'osais concevoir une pensée de bonheur, il me semblait que je tenais sur mon cœur ma fiancée, ma com-
pagne pour la vie. Le souvenir de Fernand, son souvenir s'effaçait enfin, devant ce besoin de félicité qui dévore le cœur de rhomme, j'avais tout oublié ; tout, excepté que Laetitia pouvait vivre et que j'étais son seul appui. Cependant l'orfraie continuait son gémissement plaintif, et planait toujours sur nos têtes; j'entendis quelques larges gouttes d'eau tomber sur les feuilles du bosquet , j'eus peur que l'humidité ne fit mal à Laetitia, et, dégageant doucement mes mains des siennes , je la soulevai dans mes bras pour la reporter à la maison; elle était morte !