‹ Contes vrais (volume 2)Chapitre 5 sur 6 · II · texte numérisé non relu

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mariage était un malheur; mais loin de tirer parti de sa position et d'en diminuer les ennuis, Maxime la rendait plus triste encore, et sa sensibilité en exagérait les inconvéniens. Ge fut donc avec une répugnance extrême, qu'il quitta ces belles campagnes de la Suisse , où il avait rêvé repos et liberté. Il était seul dans le coupé de la diligence, fatigué d'avoir passé une nuit sans repos; tourmenté par son triste avenir, au point du jour il descendit de voiture, pour monter à pied le Cerdon; une longue chaîne de montagnes l'encadre, de ses rocs nus et élevés s'échappent de hautes touffes de bruyères et de jeunes hêtres ; au sommet, de vieux sapins élancent dans les airs leur flèche droite couronnée d'une noire verdure, rendent l'aspect de la campagne

sévère et mélancolique; on entrait dans l'automne, le vent mugissait tristement en s'engoufTrant dans les montagnes, et les sensations de Maxime, toujours romanesques, étaient alors désolantes; chaque pas qu'il faisait semblait le pousser vers le lieu de son exil, et il trouvait que la route qui y conduisait était bien courte.

Il arriva à Bellegarde avant la diligence qui devait s'y arrêter, et quand il vit venir les voyageurs fatigués du froid de la nuit, il céda sa place au feu de la salle , et entra dans le jardin de l'auberge. Il lui sembla bien qu'on l'appelait pour l'avertir qu'on allait servir le déjeuner, et qu'il lui restait à peine le temps d'en prendre sa part; mais il ne se retourna même pas. Ce jardin était enclos de grands murs; une petite porte, placée au bout de l'un d'eux,

donnait sans doute, pensa Maxime, sur un autre jardin : machinalement il l'ouvrit , et le spectacle qui s'offrit l'arrêta sur le seuil. Il avait visité l'Italie , où la nature est si généreuse et si pittoresque; il avait aussi parcouru la Suisse, admiré ses chutes d'eau et ses magnifiques campagnes ; mais c'était un plaisir inattendu que de découvrir au bout du jardin d'une obscure auberge , dans une petite ville du Bugey, une des merveilles les plus magnifiques et les plus rares.

C'était la Valserine , petite rivière qui va se jeter dans le Rhône, et dont les accidens présentent à la fois un spectacle curieux et effrayant. Encaissée par des rochers à pic qui semblent toucher le ciel , tantôt la Valserine court calme et tranquille comme un ruisseau modeste sur des pierres dont

la blancheur et le poli égalent le plus beau marbre; tantôt, bouillonnante et furieuse, elle roule ses eaux ëcumeuses au travers des rochers entre lesquels elle a creusé son lit ; puis , habile ouvrière , elle bâtit de roche en roche des ponts naturels et glissans , où il semble que le pied ne puisse jamais se hasarder ; puis ce sont des réseaux de pierre, taillés par elle-même, dont elle se fait une riche dentelle, au travers de laquelle l'œil effrayé découvre des abîmes sans fond. Le regard se détourne alors de ces pittoresques horreurs pour se reposer sur les bords de laValserine embellis de fleurs sauvages, qui grimpent le long des rochers et se mêlent à une mousse verte et humide. Maxime, le pied posé sur un roc blanc et recouvert à demi par les flots, regardait avec une profonde admiration cette

nature sauvage et sublime, placée si près des habitations des hommes et si négligée par eux, quand un objet animé, un être vivant parut au milieu de ces solitudes. Sur un de ces petits ponts formés par les accidens de la Valserine, Maxime vit s'avancer la forme légère et gracieuse d'une femme ; elle marchait, entourée de précipices qui lui présentaient une mort inévitable, montrant la même sécurité avec laquelle elle eût foulé les gazons les plus doux. Une jupe courte, rayée bizarrement et légèrement relevée, laissait voir des pieds qui paraissaient d'une éclatante blancheur, |X)sés cependant sur des pierres qui le disputaient à celle de l'albâtre ; sa taille haute et bien prise accusait une rare élégance, et sur sa tête était posée, avec une grâce charmante, une coibeille de fruits qu'elle sou-

tenait d'un de ses bras. Il y avait dans cette pose presque aérienne, dans cette apparition inattendue , de quoi frapper l'imagination la plus froide. Que dut ressentir Maxime avec son ame et sa tète de feu ! Fune et l'autre demeuraient suspendues à cette apparition de femme, qui semblait jetée ainsi pour lui seul dans la solitude.

La jeune fdle continuait d'avancer sans frayeiu' et avec légèreté. Le soleil s'était levé et donnait en plein sur elle; on voyait, au brillant de ses rayons, ses joues rosées et son profd délicat dessiné avec une incroyable pureté. C'était une de ces figurines d'une perfection si idéale, qui voltigent sur les murs d'Herculanum et dont l'heureuse création avait si souvent désespéré son crayon ; mais de cette fois , ce n'était plus un marbre inanimé , une insensible toile qui le

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lui représentait; elle existait, elle n'avait même plus que quelques pierres à franchir pour arriver jusqu'à lui. Alors une horrible crainte le saisit. ;

Si sa vue effrayait cette enfant, si elle glissait sur ces cordes de marbre, c'en était fait d'elle, elle perdrait la vie sous ces eaux profondes , et lui Maxime serait cause de sa mort.— Il se cacha derrière un bouquet de chênes. — La jeune fille arriva presqu'à ses pieds , s'assit sur un bloc de rocher, et déposa sa corbeille; ensuite, avec une vivacité remplie de grâce , elle releva ses longs cheveux noirs , et montra , dans cette attitude, des bras un peu brunis par le soleil, mais d'une rare perfection.

Dans ce moment une voix cria que la diligence allait partir, un homme même entr'ouvrit la petite porte du jardin : à sa

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vue la jeune fille se leva précipitamment , saisit sa corbeille et s'éloigna. Maxime, sans répondre à l'avertissement qu'on lui donnait, vint s'asseoir alors sur la pierre qu'elle venait de quitter, et y resta plongé dans une profonde et indécise rêverie. Il ne ressentait plus ce mécontentement qui , le matin encore , le rendait sombre et mélancolique; une impression nouvelle, inconnue, quelque chose de vague, de tendre et de brûlant à la fois, semblait doubler son existence tout-à-l'heure encore désenchantée et sans but. Le passé s'éloignait de sa pensée comme un mauvais rêve de la nuit que la vue d'un beau jour dissipe; il oubliait et les liens qui le chargeaient, et son voyage qu'il fallait continuer; le poids qui oppressait sa poitrine était soulevé ; sa bouche aspirait avec joie l'air frais et

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balsamique du matin ; il se sentait heureux enfin, sans se rendre compte de ce qui avait ainsi changé ses impressions. Il était plus de midi quand Maxime rentra à l'auberge.

- — Je vous ai fait avertir, monsieur, s'écria l'hôte , et ce n'est point ma faute si la diligence est partie sans vous : heureusement il en passe une autre ce soir.

— Je n'ai pas l'intention de la prendre, répondit Maxime avec un léger embarras ; je suis peintre, et j'ai découvert dans ce pays des points de vue qui méritent l'attention. Cette petite rivière surtout, qui coule au bout de votre jardin est quelque chose d'admirable, et l'on va bien loin chercher des merveilles qui ne valent pas celle-là.

: — Il est bien vrai, reprit l'hôte en s'empressant de servir Maxime, qu'on trouve ici des sites aussi pittoresques que curieux;

mais on court en Suisse, en Italie, et on néglige d'admirer la Valserine parce qu'elle est en France. Monsieur a-t-il également visité la chute du Rhône?

• — Je me propose de le faire; mais, ditesmoi, y a-t-il beaucoup de maisons comme la vôtre donnant sur les bords de cette rivière ?

— Seulement deux; l'une est celle d'un confrère , mais qui a fait fermer la porte de son jardin depuis que sa femme a glissé sur un des petits ponts de pierre et s'est noyée; l'autre appartient à une pauvre^ *\euve malade depuis bien des années et qu'on craint chaque jour de perdre, la veuve Madeleine Russiéri; je crois qu'elle est Piémon taise.

— Et vit-elle seule dans cette maison?

— Elle n'a avec elle qu'une vieille servante , puis une grande et belle fille.

Maxime fît une question indifférente pour cacher son trouble; mais revenant malgré lui à son unique pensée, il demanda comment une femme malade restait seule ainsi. Il ne savait que dire , mais il voulait qu'on lui parlât de la pauvre veuve et surtout de sa fille; car il ne doutait point que ce ne fût elle qu'il avait vue le matin. Heureusement l'hôte était cau^ seur , peu occupé ; et s'asseyant auprès de Maxime, qui l'engagea à l'aider à vider une bouteille de Bourgogne, il commença une conversation qui finit par dev^pir une espèce de récit.

— Il y a près de vingt ans , dit-il, que la diligence de Lyon , qui n'était alors ni aussi commode, ni aussi fréquentée qu'elle l'est aujourd'hui, s'arrêta comme d'habitude à mon auberge : c'était le soir, il faisait trèj>^

froid ; on appela pour aider à descendre de voiture une jeune femme qui paraissait fort souffrante et très - avancée dans sa grossesse. Quoiqu'elle fut fort simplement mise et n'eût point l'apparence d'une grande dame, jamais je n'ai vu plus belle et plus intéressante figure. Cette jeune femme était accompagnée d'un grand homme à la parole brève et dure , qui semblait fort impatienté de voir sa femme si mal , et qui jeta feu et flamme quand il fut bien avéré qu'elle ne pouvait se remettre en route, car les douleurs de l'enfantement l'avaient prise : — elle accoucha le surlendemain dans la nuit. — Je ne vous décrirais que difficilement la colère, les violences de cet homme pendant les souffrances de la pauvre malheureuse ; il criait comme un forcené, qu'il avait affaire, que son séjour à

Bellegarde le ruinait, et vingt gentillesses semblables qui prouvaient son mauvais cœur, car la jeune femme eut un travail effrayant et dangereux. L'enfant, — c'était une fille, — fut déclarée à notre mairie; cela fit d'abord bien des difficultés , parce que le mari ne possédait aucun papier et ne présentait que quelques lettres au nom de Russiéri. Il n'avait point de passeport, et dit qu'il allait dans sa patrie, à Asti, en Piémont. Il promit de régulariser tout à son retour , qui devait être prochain; et, aussitôt que sa femme fut un peu mieux, il partit. Ah! je me rappelle qu'au moment de son départ, on entendit dans la chambre de l'accouchée des sanglots, des cris étouffés; et, quand il descendit l'escalier, Russiéri était ému et fort pâle. On lui demusinda si ma-

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dame était plus mal ; il répondit que non , mais qu'elle avait du chagrin de ce qu'il était obligé de la quitter; cependant il assura de nouveau qu'il serait de retour avant peu. Il ne revint jamais....

— Il ne revint jamais ! s'écria Maxime.

— Jamais; et il faut penser que sa pauvre femme savait qu'il l'abandonnait entièrement; car elle paraissait dans une profonde tristesse, que ne semblait pas justifiée une absence de quelques jours. Quoi qu'il en soit, on n'a rien pu obtenir d'elle sur cet article; jamais elle n'a fait aucune révélation ; et quand elle fut à peu près rétablie, elle acheta une petite maison sur les bords de la Valserine, n'en sortit plus, et il y a bien des habitans de Bellegarde qui ne l'ont même pas vue.

Madame Russiéri fit baptiser sa fille , et, comme je lui avais toujours montré de l'intérêt , elle me pria d'être son parrain , ce qui fait que j'ai toujours conservé des rappoi'ts assez fréquens avec elle. Marie a été élevée par sa mère dans le même goût de solitude et pour ainsi dire de sauvagerie; les bords de la Valserine, sur lesquels donne leur jardin , sont sa seule promenade ; jamais elle ne s'en éloigne que pour aller dans un petit verger de l'autre côté de la rivière : pourtant ma filleule est d'une beauté ravissante.

— Et, demanda encore Maxime, d'où venaient Russiéri et sa femme quand ils sont descendus ici ?

— De Lyon, où ils avaien t pris ladiligence qui les conduisait; mais Russiéri a dit qu'il

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arrivait de Paris , où il avait géré long-temps un petit établissement.

— Et cette pauvre femme, de quelle manière vit-elle? à quelle époque, comment a-t'On su qu'elle était veuve?

— Tous les ans exactement elle reçoit, par la poste, une somme qui paraît suffire à ses besoins, et son veuvage a été constaté par son deuil et celui de sa famille; on n'en sait pas davantage. Le maire a pourtant écrit à Asti ; mais on n'y connaît personne du nom de Russiéri.Du reste, la vie régulière de la veuve, sa conduite exemplaire, ont empêché que jamais le moindre soupçon défavorable s'élevât sur son compte. Les premières années, cependant, on essaya bien quelques questions; mais madame Russiéri répondit avec tant de mesure , qti'elle fit taire toute curiosité ; et, comme II. i3

on n'avait aucun intérêt à la tourmenter, on la laisse, depuis bien long-temps , souffrir tranquille.

— Elle est donc bien mal! s'écria Maxime.

—Si mal, que chaque matin on croit que ce sera le dernier. Sa poitrine , déjà délicate quand elle est arrivée ici , s'est attaquée mortellement durant la nourriture de safdle, et, depuis ce temps, elle a été toujours plus mal : pourtant à peine at-elle quarante ans.

— Malheureuse mère ! murmura Maxime ; mais que deviendra donc sa fdle? passerat-elle aussi le reste de sa vie dans cette maison solitaire ?

— Certes, la société ne lui manquerait pas si elle le voulait, répondit l'hôte, car elle est bien belle fdle, vive et avenante; mais elle a été élevée vraiment comme une

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sauvage ; elle ne connaît rien de rien , et je crois vraiment qu'elle ignorerait qu'il y a deux sexes dans ce monde , si sa mère n'avait pris une espèce de vieux maître d'école qui montre ici à nos enfans , pour donner des leçons à Marie. Elle a appris ainsi de bonne heure à lire, à écrire, et tous les colporteurs qui passent dans Bellegarde s'arrêtent pour lui vendre des livres. Avant que sa mère ne fût aussi mal , on la voyait souvent traverser comme un trait les pierres glissantes de la petite rivière, et s'en aller lire dans leur petit verger , ou bien s'asseoir sur les bords de la Valserine , car c'est son paradis que cet endroit. En effet , monsieur, si vous voyiez, durant la belle saison , ses rives tapissées de violettes bleues et blanches , de pervenches au vert foncé , de marguerites de toutes couleurs, et de

buissons d'aubépines en fleur, sur lesquels viennent se reposer des milliers d'oiseaux; et puis , sur la droite , ce pont d'une seule arche qu'on aperçoit jeté non loin de la perte du Rhône ; et , encore plus loin , la grande roue d'un moulin, qui donne la vie et le mouvement à cette solitude, vous seriez enchanté.

— Oui, oui — ^balbutia Maxime, qui avait à peine entendu ces derniers mots ; — je visiterai tout cela. Heureusement, j'ai gardé sur moi mon portefeuille et mes crayons.

Mais ce ne fut point à la perte du Rhône, ni au lit pittoresque de la Valserine qu'il s'arrêta. Un sentiment plus fort que la réflexion , plus fort même que sa volonté , l'entraînait près de la maison où , si loin du monde, vivait cette jeune fille, sans autre amour que celui qu'elle portait à sa

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mère, sans autre lien que cette mère qu'elle allait perdre. Pauvre et fragile fleur, solitaire comme celles qui croissent sur les bords de la Yalserine, mais n'ayant pas, comme elles, l'abri que leur accorde la nature. Que deviendrait - elle , cette enfant, quand elle n'aurait plus de mère ! et qui l'aimerait!....

Un cri du cœur , un pressentiment de l'âme criait à Maxime que ce serait lui. Son imagination , exaltée par son art , échauffée par la situation de cette jeune fille, et par sa beauté merveilleuse, auraient suffi pour justifier une passion qui paraissait déjà tellement puissante ; mais, à toutes ces raisons pour avoir reçu avec tant de facilité une impression aussi vive, Maxime avait de plus sa position de famille qui le rendait si malheureux, le vide de son cœur, et surtout ce be-

soin d'aimer qui dévore la jeunesse, qui Ia( soumet aux passions et la livre toujours au malheur et si souvent au crime.

D'ailleurs , si la conduite de Maxime n'avait pas toujours ëtë exempte d'erreurs, son cœur du moins était pur de tout penchant dégradant : de sa vie il n'avait prostitué le nom d'amour en l'attachant à celui d'un objet méprisable; enfin, en sortant d'une orgie de jeune homme , son âme fut toujours vierge d'un mot qui ressemblât au souvenir ou à quelque chose de sérieux. Et jamais une femme n'avait pu lui dire : Tu m'appartiens, car tu m'as dit que tu m'aimais.

Les froids rayons d'un terne soleil d'automne donnaient en plein sur la petite maison de la veuve Russiéri. Maxime monta sur une pointe de rocher qui lui

permettait de la découvrir complètement.

Une fenêtre était ouverte ; près d'elle , assise, ou plutôt couchée dans un grand fauteuil , était une femme pâle et mourante. Elle écrivait; mais il se passait peu d'instans sans qu'elle se laissât retomber sur le dos de son fauteuil , anéantie , vaincue par sa faiblesse ; enfin , elle ferma sa lettre et la cacha dans son sein ; alors une jeune fille entra; iç'^tait bien celle que Maxime avait vue le matin ; c'était bien Marie. Sa toilette était plus soignée , plus achevée ; on ne voyait maintenant ni ses bras, ni ses beaux pieds nus; pourtant elle était encore bien belle. Elle remit l'oreiller avec préucation , replaça sa mère dans son fauteuil, essaya de lui faire prendre quelque chose , mais la malade détourna la tête. Alors la pauvre enfant se jeta à genoux.

et pleura si amèrement, que le bruit de ses sanglots arriva jusqu'au cœur de Maxime ; puis, de ses deux bras convulsifs elle en- • tourait le faible corps de la malade comme pour la retenir, comme pour Tarracher à cette inexorable qui s'avançait sans pitié pour la saisir. Maxime connaissait la douleur, car il avait vu mourir sa mère, et il la regrettait tous les jours ; mais qu'y avait-il de comparable au malheur d«f ette enfant, perdant son seul appui ,1e seul être qu'elle aimât ? aussi les larmes de Marie ne coulèrent pas seules , et Maxime au gonflement de sa poitrine sentit que son désespoir y avait un écho. Marie resta long^temps la tête cachée dans le sein de sa mère : enfin celle-ci, rassemblant toutes ses forces, parvint à relever le front de son enfant, le couvrit de baisers, et hii demanda sans

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cloute avec instance, de la résignation, du courage ; car la pauvre enfant fit effort pour se calmer, essuya ses larmes, et écouta.

Maxime ne pouvait entendre ce que disait la veuve Russiéri; mais, sur l'expressive physionomie de Marie , il lut d'abord de l'étonnement , de l'effroi , puis une vive , une violente indignation , enfin une douleur si profonde, que la jeune fille devint d une mortelle pâleur , et tomba aux pieds de sa mère.

Alors le fougueux jeune homme ne se contint plus et se précipita vers la maison ; mais la petite porte en était fermée en dedans; il écouta, n'entendit rien; et, quand il fut remonté sur la pierre, la fenêtre n'était plus ouverte et la nuit s'abaissait rapidement sur la chaumière et enveloppait la vallée. H resta jusqu'à ce qu'il vît une lu-

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mière éclairer la chambre de la malade ; alors , brisé par tant d'émotions et de sensations puissantes , il rentra , effrayé de se sentir si ému, heureux pourtant de celte passion indomptable et nouvelle qui déjà dominait son âme; mais, ni la fatigue de la nuit passée, ni ses courses du jour, ne purent lui procurer le repos. Toujours il avait devant les yeux cette mère mourante exhortant sa fdle au courage , et lui révélant sans doute quelque malheur ou quelque terrible secret.

Au jour, il saisit ses crayons et parvint à faire une esquissé de cette scène. Rien n'y manquait, ni la figure mourante de la malade, ni le pâle et beau visage de la jeune fille. Il sut saisir avec habileté chez la pauvre mère, le regret de cette vie où elle laissait son enfant; et, chez Marie, toute l'a-

mertume d'une douleur sans espérance , toute la frayeur d'un abandon sans retour.

Maxime avait travaillé avec tant d'ardeur, qu'il ne s'était point aperçu que des nuages noirs et un vent chaud du midi annonçaient un prochain orage ; mais quand il fut sur les bords de la Valserine , qu'il vit ses flots écumeux et agités , qu'il entendit le vent courber et casser les branches des arbres ; alors il regarda avec un redoublement d'inquiétude la maison de la veuve ; dont la fenêtre était ouverte, mais personne n'était à côté. Cependant il lui sembla distinguer dans le fond de la chaml3re un lit avec des rideaux blancs, et la tête de la malade. La jeune fille s'approcha au bout d'un instant , regarda le ciel avec désespoir; sa figure était pâle et ses yeux gonflés de lai>

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mes. Mais elle ne resta qu'un moment et Maxime demeura là plusieurs heures sans qu'elle reparût; cependant ce* ne fut que lorsque la journée était très-avancée , qu'il se décida à retourner à l'auberge.

— 11 ne faut plus ressortir ce soir, Monsieur, lui dit l'hôte ; l'orage éclatera bientôt, et il sera épouvantable. Gardez -vous surtout de vous hasarder sur les bords de la Valserine; car tout encaissée qu'elle soit au bout de mon jardin , quelqus pas plus loin elle pourrait vous être funeste. Puis , du haut des rochers tombent des quartiers de rocs que le vent lance avec violence; car c'est une terrible chose, Monsieur, que l'orage dans nos montagnes. Je crains qu'il ne fasse surtout bien du mal ce soir, et que son influence ne soit funeste à la veuve Bussiéri.

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— Vous en avez eu des nouvelles? s'écria Maxime.

— Oui, j'y suis allé, et j'en suis sorti avec le médecin , qui m'a assuré que sa présence était maintenant inutile; la pauvre malade le sait si bien, qu'elle lui a dit adieu et l'a remercié de ses soins ; ensuite elle est restée plus de deux heures avec notre curé , qui Ta quitté résignée et prête à partir.

— Malheureuse femme! balbutia Maxime.

— Malheureuse en effet , reprit l'hôte , car elle a bien souffert dans ce monde; mais celle qui maintenant doit inspirer plus de pitié, c'est la pauvre Marie, que deviendra- t-elle?

Maxime marcha vers la porte

— Voici le tonnerre qui gronde , s'écria l'hôte, tenez, voyez les larges gouttes

de pluie qui tombent; ne sortez point Monsieur, la nuit sera affreuse.

Maxime n'ëcouta rien et s'enveloppant de son large manteau, il fut reprendre son poste sur le rocher. La maison de la veuve était plongée dans l'obscurité, si ce n'était dans la chambre de la malade , où scintillait une pâle lumière. Le tonnerre grondait avec fureur , le vent était effrayant , et pourtant Maxime ne pouvait se décider à quitter la place ; il lui semblait qu'en s'en allant, il abandonnerait cette pauvre enfant bientôt orpheline et que la mort de sa mère allait mettre aux prises avec la douleur, et peut-être avec la honte.

Mais le vent redoublant de violence s'engouffra dans son manteau et manqua l'entraîner, il descendit alors, car il voulait maintenant ménager sa vie; il s'ap-

procha de la petite porte; comme le matin elle était fermée, mais la serrure tenait à peine, et en la poussant un peu fortement elle céda sans bruit. Maxime se trouva dans le jardin , la pluie tombait par torrens; il ouvrit doucement une salle basse sur laquelle donnait l'escalier ; à son sommet on apercevait une faible clarté. Maxime monta quelques marches, retint son haleine et écouta. Il entendit de déchirantes plaintes et puis d'afïreux sanglots ; alors il monta quelques degrés de plus, et demeura suspendu entre la crainte d'effrayer Marie, et celle de la laisser ainsi seule à ^a douleur. Le vent mugissait toujours et ébranlait les portes sur leurs gonds, enfin dans un de ses plus forts tourbillons, il poussa la fenêtre de la chambre de la malade, et éteignit la lumière; Maxime

alors entendit un faible cri et le bruit d'une chute sur le carreau; ne doutant point que ce ne fut Marie, il ne put commander à son inquiétude, et franchissant les dernières marches il entra dansla chambre; son premier soin fut de courir à la fenêtre, de la fermer, ensuite de rallumer la lampe et de regarder autour de lui. Assise au fond d'un grand fauteuil, placé dans un coin de la chambre, dormait, avec l'égoïsme et le calme de la vieillesse, la servante de madame Russiéri; celle-ci ne luttant plus contre les horreurs de la mort, reposait désormais à l'abri de toutes les douleurs ; Dieu avait enfin eu pitié d'elle, et lui avait repris cette vie qui lui avait été si aride. Mais l'objet le plus fait pour inspirer une pitié profonde, c'était Marie, car elle souffrait avec

toute la force de son organisation jeune et vigoureuse , sa tête reposait encore sur le lit de sa mère, sa main retenait encore la sienne, quand son corps immobile et glacé gisait sur la pierre de la chambre, ses cheveux détachés couvraient son visage, et cachaient sa belle figure décomposée par le chagrin , bouleversée par la douleur. Le premier mouvement de Maxime fut de la rappeler à la vie, le second la crainte de l'efïrayer davantage. Car quel effet devait produire sur elle la vue d'un étranger, dans un pareil moment? En proie à cette anxiété il restait immobile, se reprochant de ne pas prendre un parti, et redoutant cependant de faire le moindre mouvement.

— Enfin Marie soupira, sa poitrine se souleva avec effort, elle revint à elle; il ne pouvait plus balancer, et la prenant dou- II. i4

cernent dans ses bras, il la posa sur un siège , de manière à ce que ses regards ne tombassent pas d'abord sur le corps inanimé de sa mère ; elle ouvrit les yeux , les porta autour d'elle, et aperçut Maxime.

Quoiqu'il eût passé la journée exposé à la pluie, que son teint fut pâle et ses cheveux trempés , quelque fût ce désordre, la douceur de sa figure, l'expression pleine de passion et de bonté de ses grands yeux bruns, l'élégance de ses manières, rassurèrent, sans qu'elle s'en rendit compte, la pauvre Marie, et elle le considéra avec étonnement mais sans frayeur. Cependant il fallait qu'il dît pourquoi il se ti^ouvait là; son premier besoin était de la rassurer, de lui inspirer de la confiance. Il balbutia qu'il venait d'Asti, envoyé de la part de sa famille, poiU' voir elle et sa mère; qu'on lui avait indi-

que leur demeure, et qu'y étant entré il l'avait trouvée sans connaissance.

Marie l'écoutait, mais comprenait à peine; elle se tourna alors du coté du lit de sa mère ; Maxime en avait fermé les rideaux. Mais elle se leva en chancelant, et voulut les ouvrir.

— Elle dort , prononça Maxime doucement, elle dort et ne souffre plus. — La pauvre enfant comprit et retomba en sanglottant sur son siège. Sans doute, dans tout autre moment, quand un chagrin aussi poignant ne l'aurait pas vaincue, elle eût peut-être pensé qu'il y avait inconvénient, si ce n'était danger pour elle auprès de cet étranger. Mais les grandes , les vraies douleurs, les douleurs pro fondés, vous placent au-dessus de ces considérations de la terre. — Hélas! de quoi

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pouvait s'inquiéter Marie, quand le corps sans vie de sa mère était là? — Cependant à force d'instances et de prières de Maxime, elle se laissa doucement éloigner de ce lit de mort , mais ce ne fut pas sans avoir couvert de baisers et de larmes, le front et les mains glacées de sa mère.

Maxime eut de la *peine à réveiller la vieille servante, qui, presque en enfanc'e, comprit difficilement que sa maîtresse n'était plus, mais elle finit par obéir machinalement à Maxime, quand il lui enjoignit de ne pas quitter un seul instant Marie; et il ne sortit de la maison qu'après s'être assuré, que fatiguée de douleurs et de larmes, la pauvre orpheline s'était enfin assoupie.

\lors il pensa à ce qu'il allait dire au parrain delà jeune fille; il voulait , il devait jus-

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tifier sa présence et ses soins près d'elle; il ne vit qu'un moyen , c'était de continuer la fable qu'il lui avait faite à elle-même. 11 confia donc à son hôte qu'il était venu à Bellegarde , envoyé par la famille de la veuve Russieri , pour prendre des informations sur elle et sur sa fille, et que puisque la mère n'était plus, il avouait sa mission et se chargeait de plusieurs détails qui seraient trop pénibles à la pauvre orpheline. Le parrain de Marie ne trouva à cela rien d'invraisemblable, et un peu égoïste , comme en général le sont les hommes qui n'ont pas de passions , il ne fut pas fâché que le jeune étranger se mêlât de soins qui l'auraient dérangé, et lui auraient probablement occasionné quelques dépenses.

Ce fut donc Maxime qui s'occupa des derniers devoirs à rendre à la veuve Rus-

214 LA VAL§ERINE.

sieri, ce fut lui qui obtint dç Marie la résignation nécessaire, quand il fallut lui arracher les restes de sa mère ; ah î qu'on ne s'étonne point de cet empire si puissant et si prompt de Maxime sur l'innocente jeune fille , il venait à elle au jour de l'affliction , au moment où le seul lien qu'elle connut venait de se rompre, il venait à elle armé de cette sympathie si tendre, qui s'empare spontanément de deux cœurs qui doivent s'aimer. Elle était abandonnée de la nature entière, personne n'existait plus pour l'aimer, personne que Maxime , que Maxime qui la rattacha si vite à la vie, qu'au bout de bien peu de jours elle pleura sa mère avec moins d'amertume, parce qu'elle la pleurait a\ec lui. Hélas! en peu de temps il avait fait bien du chemin dans ce cœur si tendre et si naïf; et cepen-

dant quoiqu'il l'eût trompé, quoiqu'il eût commencé par des mensonges , et qu'il fût forcé de les continuer encore, son âme était exempte de perfidie ; la situation de Marie l'eût profondément touché, quand même elle n'eût pas été et si belle, et si bien faite pour être aimée , quand elle n'eût pas été la première femme qui eût fait battre son cœur, quand elle ne lui e.ût pas inspiré une passion qu'il sentait indomptable; cependant il ne sedisa^^as quelles seraient les suites de ce sentiment, il ne s'arrêtait point aux dangers de sa situation, ses liens mêmes qui lui pesaient depuis la première heure où il en avait été accablé, ses liens, il y pensait à peine. Ce qu'il lui fallait avant tout, c'était de tarir les larmes de Marie , c'était de lui bien persuader qu'elle n'était pas sans appui, sans ami dans le monde, et il y

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"^ parvint. Elle est si puissante , elle trouve si facilement le chemin du cœur, celte voix de jeune homme que l'amour rend si tendre! elle est si persuasive, quand une oreille prévenue la recueille , quand c'est la première surtout qui apprend à une femme que sa douleur est partagée, et combien elle est belle dans cette douleur !

Aussi au bout de peu de jours, Marie se promenait sur les bords de la VaJserine, et écoutait avec intérêt Maxime , lui parler des impressions qu'il avait ressenties la première fois qu'il l'avait aperçue ; elle souriait même à l'effroi qu'il éprouvait encore au souvenir de l'émotion qui l'avait si vivement ému , en la voyant ainsi suspendue sur les pierres glissantes de la rivière; et puis, en pleurant déjà moin^

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amèrement, elle lui parlait de sa mère, elle lui racontait sa patience et sa bonté.

Pieuse comme tout enfant élevé dans la solitude, à qui le monde n'a point appris à douter, Marie parlait de sa mère et de Dieu comme des seuls protecteurs qu'elle eût eus jusqu'alors; et, certaine que cette mère chérie était auprès de ce Dieu de bpnté, qui la récompensait de ses souffrances en ce monde, Marie se résignait à l'avoir perdue, par l'espoir de la rejoindre un jour. Elle ignorait, la pauvre Marie, que sa résignation et son calme ne venaient point seulement de sa foi, et que l'amour y avait plus de part encore que la religion ; confiante comme la vertu , imprévoyante, ignorante des choses de la terre , de quoi se serait-elle méfiée, elle qui ne savait pas ce que c'était que la mé-

fiance? Comment aurait-elle pu penser qu'elle courait quelque danger, elle qui ne savait pas ce que c'était que le danger? Aussi quand Maxime lui dit qu'il était chargé par la famille de son père de veiller sur son sort et sur son avenir , elle ne s'étonna de rien, ne conçut aucun soupçon.

Il est bien difficile d'ailleurs, même avec de fexpérience, de repousser un protecteur qui plait; comment donc sans connaissance des usages de la société, cette enfant de la nature se serait-elle méfiée qu'on voulût la tromper , et qu'il y eut quelque inconvenance dans sa position ; d'ailleurs Maxime employait pour la convaincre le meilleur moyen , il était de bonne foi lui-même, car certes il ne voulait point entraîner Marie dans un commerce coupable, il ne voulait ni la liahir, ni la se-

duire ; — mais s'il ne voulait pas tout cela , savait-il du moins ce qu'il voulait? — Hélas! non, et qui en pareille circonstance se le fût avoue mieux que lui?

Malheureux , désenchante , dévoré du besoin d'aimer, le destin jette sur sa route une femme jeune , belle , infortunée, et qui s'attache à lui dès le premier instant, car il vint à elle, au moment où elle perdait le seul lien qu'elle eut dans le monde. Et n'était-ce pas lui aussi si tendre, si dévoué, qui changeait son terrible abandon , contre des soins continuels pleins de tendresse et de charmes inconnus à tout autre sentiment qu'à l'amour?

Mais cependant il fallait prendre un parti, déjà près d'un mois s'était écoulé depuis que Maxime était à Bellegarde, il ne pouvait plus retarder son départ, et

pourtant chaque jour il lui en coûtait davantage de laisser Marie seule dans cette maison solitaire ; ce n'est pas qu'il ne la recommandât vivement à son parrain , qu'il ne lui fît promettre de veiller sur elle avec le plus grand soin, mais il ne fut pas moins malheureux quand il fallut parler de ce départ à Maiie.

— Où allez-vous donc et pourquoi me quitter? — s'écria-t-elle sans retenue, car l'usage ne lui avait point appris qu'une femme doit cacher la moitié de ses impressions;— et puisque la famille de mon père vous a chargé de prendre des informations sur ma pauvre mère et sur moi , pourquoi ne m'emmèneriez-vous pas, ne me conduiriez-vous pas près d'elle ?

— Vous savez qu'elle habite le Piémont, balbutia Maxime avec embarras , e\ il faut

LA VALSEKINE. 424

d'abord que j'aille terminer une importante affaire à Lyon , mais ie reviendrai bientôt; en attendant, promettez-moi Marie de ne pas vous laisser vaincre par la tristesse , et surtout d'avoir confiance en moi.

— Confiance en vous! comment ne l'aurais-je pas, Maxime, vous qui êtes venu à mon secours le jour de ma vie où j'étais le plus malheureuse, vous qui avez pleuré ma mère avec moi ? D'ailleurs pourquoi tromperiez-vous une pauvre jeune fille, qui n'a que vous pour appui? Non, Maxime, non, je ne me défie pas de vous, et si jamais un tel malheur m'arrivait, je n'aurais qu'un vœu, qu'un seul vœu à former, celui d'aller rejoindre ma mère à l'instant même; oui , mon ami, je vous attendrai et vous suivrai partout où vous voudrez me conduire ; mais dites-moi, vous allez à Lvon , v con-

naissez-vous quelqu'un ? — Alors Marie lui présenta une lettre sous enveloppe , sur l'adresse de laquelle était un nom inconnu à Maxime. — La veille de la mort de ma mère, continua-t-elle en pleurant à ce souvenir , elle m'apprit qu'elle avait été victime de la cruauté d'un homme, et que cet homme était mon père; elle me confia qu'il l'avait long-temps maltraitée pour qu'elle consentit au divorce, parce qu'il avait un grand intérêt de fortune à se séparer d'elle, mais qu'elle s'y était toujours refusée.

« Pouvais-je , me dit cette bonne mère « de sa voix mourante, pouvais-je priver a volontairement ma fille de son père?. le « souffris donc tout ce que la violence peut « inventer pour réduire une faible femme. « Enfin, effrayée par la crainte de me

LA YALSERINE. -253

♦ « voir arracher mon enfant, surtout anéan- « tie par la douleur et la maladie, je a consentis à une séparation de quelques « années. Les menaces les plus horribles fua rent alors prononcées sur ta tète innocen- « te, si jamais je quittais, san s permission, « cette petite \ ille ou celle qu'il me plairait « de choisir, et à condition surtout que je « consentirais à porter toujours le nom que « no«s avions pris en venant ici. J'aurais « promis ma vie, pour qu'on ne t'arrachât « pas à moi, et ce fut continuellement avec « la menace de le faire qu'on me réduisit au « silence. D'ailleurs, je ne te le cache point , a Marie, je m'étais mariée contre mon gré, « et j'avais été si malheureuse , que l'idée « d'aller reprendre ma chaîne me causait « une profonde terreur. Le plus infâme, « c'est qu'abusant de ma situation, ton

« père ne te donna point son nom; ton acte « de naissance est faux, ma fille, et il faudra « que tu plaides pour qu'on te rende j ustice. »

— Quelle horreur ! s'écria Maxime.

— Hélas oui ! continua Marie. Mon père m'a reniée à ma naissance; mais sans doute à son lit de mort, car ma mère m'a dit qu'on lui avait mandé qu'il n'était plus, sans doute il a éprouvé des remords , puisque sa famille m'appelle et que vous venez me chercher de sa part.

Maxime baissa les yeux; la jeune fille reprit :

— Ma mère me remit alors cette lettre pour quelqu'un qui habite Lyon , et qui doit , m'a-t-elle dit , me protéger , me faire rendre justice. Cette personne aussi m'apprendra des détails que son état de faiblesse ne lui a pas permis de me donner.

LA YALSERINE. 22S

Mais surtout ce que m'a recommandé ma mère , c'est de tie point ouvrir cette lettre avant ma vingtième année, et plus instamment encore de ne la confier qu'à la personne à qui elle est adressée.

Ah! Maxime, combien je regrette que vous ne soyez point arrivé plus tôt; du moins ma pauvre mère serait morte plus tranquille , en sachant que la famille de mon père m'offrait sa protection , et surtout, mon ami, en me voyant un protecteur, un appui tel que vous.

Il y avait une si noble confiance dans l'expression de Marie , que dans ce moment l'amour ne fut point le sentiment dominateur chez Maxime, et qu'il lui jura de tout employer pour qu'elle rentrât dans ses droits; qu'il lui jura plus, c'est qu'il lui sacrifierait jusqu'à la passion qu'il avait II. i5

pour elle , afin qu'elle \ëcùt heureuse et honorée.

— Et pourquoi cela vous empêcherai t-il de m'aimer? répondit Marie avec un confiant sourire. Vous êtes, au contraire, le seul protecteur que je réclame; et, comme je vous l'ai dit, Maxime, j'attendrai votre retour. Mais, dans tous les cas, je ne crois point devoir faire usage de la lettre que ma mère m'a laissée, avant d'avoir vu les parens de mon père en Piémont.

Il baissa la tête, mais ne répliqua pas; et se leva pour partir malheureux , abattu par le découragement le plus pénible, car il quittait ce qu'il avait de plus cher pour aller reprendre une chaîne qui ne lui était qu'àcharge autrefois, et qui lui était devenue odieuse depuis qu'il aimait Marie.

Enfin il s arracha d'auprès d'elle, et ia

LA YALSERINE. 227

voix de la jeuiie fille lui criait un dernier adieu , quand on l'avertit que la diligence allait encore partir sans lui. Ce fut alors que, Marie n'étant plus là pour l'occuper entièrement et l'enlever aux tourmens de la terre, Maxime revint à la vie positive et aux ennuis qui l'attendaient. Sans doute, il ne s'était point avoué de sang-froid, il ne croyait même pas que jamais il deviendrait le séducteur de l'orpheline; mais pourtant il s'était bien gardé de lui dire qu'il n'était pas libre , et il retournait chez lui avec l'intention bien positive de saisir un prétexte pour repartir bientôt, et revenir enlever Marie à l'isolement où elle était trop long-temps restée ; il voulait l'emmener dans sa belle Italie, dont il lui avait fait une si grande image ; car Marie l'avait bien compris, elle, quand, avec cet enthousiasme

d'artiste, il lui avait dépeint ce ciel si pur, si bleu , ces monumens , ces merveilleuses antiquités. — C'est à tort qu'on s'obstine à penser qu'il faut une grande connaissance du monde pour comprendre toutes ces merveilles : non ! l'enfant de la nature , celui qui ne sera point usé par la civilisation, sera toujours leur plus sûr, leur plus sincère admirateur; — et Marie, neuve à toutes les sensations, écoutait avec transport Maxime parlant de son séjour favori, la patrie de son père, et lui promettant un bon heur sans mélange au milieu de cet air embaumé. L'innocente Marie ignorait que, comme tous les cœurs passionnés, il bâtissait un palais de fées dans un nuage, et que , sur tant de rêves de bonheur , il est bien rare que le sort permette qu'on en réalise un seul.

En arrivant à Lyon , Maxime , avec un courage et une résolution que lui donnait l'amour, s^était armé d'un sang-froid inaccoutumé pour repousser les reproches auxquels il s'attendait ; mais quand la figure imr mobile et dure de Pierre Texier se trouva devant lui, il ressentit pour la première fois un mouvement de haine dont il ne se serait pas cru capable, et un repoussement tellement prononcé qu'il eut peine à le cacher. Hortense l'embrassa , moitié avec tendresse , moitié avec humeur, et une orageuse explication commença.

Quoique Maxime se fût bien promis d'être ferme et résolu , il s'était encore mieux promis de ne pas s'écarter des convenances; mais sa patience céda aux grossières réflexions de son beau-père.

— Belle conduite vraiment! répétait ce-

lui-ci ; partir avec je ne sais quel étranger que vous connaissiez à peine , et abandonner, sans cérémonie, votre jeune femme pour courir les montagnes et les glaciers ; encore si cela ne coûtait rien , mais je suis sûr que vous ne rapportez pas un sou de l'argent que vous avez touché à Genève. Vous deviez revenir à cette époque, et au contraire, vous avez jugé à propos de recommencer vos courses, et vous n'avez pas même pris la peine d'avertir où vous alliez.

— Peut-être avec quelque mauvaise compagnie? interrompit Hortense.

— J'ai été mïdade et forcé de m'arréter en route, dit Maxime dédaignant de répondre à cette délicate réflexion.

— Et peut-on savoir où ? cria en ricanant Pierre Texier.

LA VALSERINE. 2Sl

Un sentiment de prudence arrêta Maxime, au moment où il allait nommer Bellegarde ; mais ne sachant de suite quel endroit désigner, il se tut.

•Je vois, je vois, prononça Pierre Texier avec violence, heureusement que j'ai pris mes précautions , et que si vous rendez ma fille malheureuse, vous ne pourrez du moins lui manger son bien.

— ^^Monsieur, s'écria Maxime, animé d'une colère croissante, croyez, je vous le jure, que je regrette , de toute mon âme , d'avoir le moindre droit sur votre fille et sur ce qui lui appartient ; mais ne vous attendez pas que je supporte patiemment vos injures. J'ai pu, durant une année, me soumettre à un joug insupportable, parce que vous n'offensiez ni mon honneur ni ma délicatesse, mais quand vous vous oubliez.

je dois vous rappeler que je vous vaux mille fois, et que je ne suis point votre esclave. — En achevant ces paroles, Maxime sortit de cette odieuse maison , jurant de n'y rentrer jamais.

Hélas! ne faisons point à sa délicatesse offensée tout l'honneur de cette résolution ; car l'amour était bien ce qui l'avait guidé le plus fortement ; il lui semblait rompre ainsi le premier anneau de la chaîne qui le retenait loin de Marie.

Cependant Hortense ne tarda point à venir le trouver à son atelier où il s'était réfugié; mais il ne connaissait pas encore toute la maladresse de sa femme , qui, au lieu d'employer la douceur et la persuasion , au lieu de promettre d'user de son influence sur son père pour qu'il ne se mêlât plus de leur ménage, le fatigua de ses insinuations

maladroites et de soupçons qui révoltent ; la jalousie de ce qu'on aime est sans doute un inconvénient que la tendresse et la vanité pardonnent, mais une jalousie basse et triviale qui ne soupçonne point le cœur, qui attaque seulement ce qu'il y a de moins délicat, cette jalousie qu'un caractère pur et élevé ne connaît et surtout n'avoue jamais, Hortense en accabla Maxime. Elle lui répéta toutes les conjectures , tous les propos dont ils étaient l'un et l'autre l'objet; elle lui dit de vingt manières différentes que chacun le blâmait, lui qui avait fait un si beau, un si riche mariage ; et au lieu de ramener Maxime , en lui rappelant combien leurs liens étaient sacrés, elle l'exaspéra et ne parvint point à le faire rentrer sous le toit conjugal. Alors arrivèrent ces querelles interminables qui s'imprègnent bien-

tôt d'une humeur sans retour. Lyon était précisément la \ille où de tels débats devaient s'envenimer davantage, car ses habitans attachant à l'argent tout le bonheur de leur existence , ceux qui s'intéressaient à Maxime ne lui parlèrent que du tort qu'il faisait à ses intérêts , précisément la chose qui lui étaitla plus indifférente; d'autres se rangeaient du parti de sa femme et chaque jour aigrissaient celle-ci davantage , en faisant sonner bien haut la générosité qu'elle avait montrée pour un homme qui ne possédait rien. Ces moyens n'étaient point faits pour opérer un rapprochement auquel Maxime éprouvait une grande répugnance, cependant il eût été bien embarrassé de s'y refuser si sa femme s'y était pris plus délicatement ; son âme était noble, généreuse, et il avait dans les pre-

LA YALSERINE. 235

miers temps éprouvé de la reconnaissance de ce qu'on lui avait fourni les moyens d'entourer les derniers momens de sa mère de douceurs et de soins, de ce qu'elle était morte plus tranquille sur la fortune de son enfant ; en lui rappelant doucement ce souvenir, Maxime fut devenu le plus malheureux des hommes, mais Maxime eût cédé; au lieu de cela on le blessa, on l'exaspéra par des menaces et des reproches, et sa passion pour Marie lui fit saisir avec avidité le moyen de reconquérir une ombre de liberté.

Déjà même, aussi secrètement que possible , il faisait ses préparatifs pour quitter Lyon , mais le mystère qu'il était obligé d'y mettre, les difficultés que lui présentait sa situation entravaient toutes ses démarches ; et les jours, ces jours que la pauvre Marie

23e LA VALSERINE.

comptait sans doute avec non moins d'anxiété que lui, ces jours s'écoulaient et rien ne finissait.

Son ami Jules D s'était rapproché de

lui depuis qu'il avait su ses tourmens, et quoiqu'il eût essayé plusieurs fois de lui faire entendre qu'il avait tort de repousser ainsi la fortune, il était trop dévoué à Maxime pour que celui-ci ne fûtpas confiant avec lui, et pût lui cacher son projet de partir pour l'Italie. Cependant sa confiance n'alla point jusqu'à lui parler de Marie ; c'était le secret de sa vie, le secret qu'on ne confie pas, même à la plus intime amitié. D'ailleurs il est si difficile de faire comprendre aux indifférens un caractère pur et innocent comme celui de Marie, qu'il craignait en parlant d'elle à quelqu'un qui ne connût ni son doux regard, ni sa céleste physiono-

LA YALSERINE. 23T

mie , de l'exposer à un jugement léger; car Marie était un être à part, une pure et fraîche production de la nature, qu'on ne pouvait bien comprendre qu'en la voyant et en l'écoutant.

Pourtant Maxime croyait toucher au moment de reconquérir le libre usage de sa volonté; il le croyait d'autant mieux , qu'il renonçait à tous les avantages de fortune pour le présent et pour l'avenir, et qu'avec un bonheur dont une imagination noble et élevée comme la sienne peut seule sentir le prix, il se disait qu'il vivrait du fruit de son travail , qu'il allait revoir sa seconde patrie où il trouverait des appuis , où le froid et ignorant dédain des hommes à argent ne vient point glacer le génie, où l'on peut être artiste sans qu'on vous prédise que vous mourrez sur la

paille, où tout ne s'achète point enfin avec de For, et où tous les sentimens passionnés sont compris. Mais au moment où il croyait partir, lajustice et la chicane vinrent s'entremêler dans ses débats de famille ; Maxime reçut un message du procureur du roi, qui, sans doute avec les intentions les plus bienveillantes, crut qu'il devaitintervenir dans ces démêlés intérieurs. Il demanda à Maxime avec une indulgence paternelle, ce qu'il avait à reprocher à une jeune femme avec laquelle il avait vécu pendant plus d'une année dans la meilleure intelligence; il lui de-^ manda pourquoi il l'insultait, elle et sa famille, par un éclatant abandon.

Que pouvait répondre Maxime? — Qu'elle ne lui avait jamais plu,cette femme, qu'il ne l'avait épousée que pour com-

plaire à sa mère, qu'il ne pouvait l'aimer enfm parce que ni son esprit ni son cœur ne le comprenait. Tout cela était vrai, mais c'était de mauvaises et inutiles raisons à donner à un juge froid, impartial, qui doit être sourd aux passions, ou du moins qui ne doit pas reconnaître leur puissance, qui ne comprend point qu'on puisse raisonnablement compter dans ses moyens de bonheur le plus ou moins de rapports d'âme et de caractère. Aussi il blâma fortement Maxime, mais essaya inutilement de le ramener, et celui-ci sortit de chez le magistrat avec un accusateur de plus.

La chicane plus active et moins polie , ne mit pas tant de formes; elle fit ses réclamations à l'aide de papiers timbrés, et on présenta à Maxime une lettre de change échue, par laquelle il reconnaissait devoir

à Pierre Texier la somme de dix mille francs ; il se rappela bien avoir signé dans le temps quelque chose de semblable, mais on lui avait dit alors que c'était seulement pour la forme , et il estimait assez à cette époque la famille à laquelle il s'alliait, pour s'être contenté de cette assurance. Maxime, chargé d'une dette que sa délicatesse et sa fierté lui faisaient regarder comme sacrée, pensa qu'il ne devait point partir. Oui, il devait rester, dévorer son impatience, chercher le moyen d'arranger cette affaire; il savait bien que rien ne lui serait plus facile s'il le voulait, non qu'Hortense l'aimât bien profondément, mais sa vanité était blessée de l'abandon où il la laissait; non qu'elle appréciât la supériorité et le caractère de son mari, mais elle était fière de ses manières élégantes et de sa figure ; d'ailleurs depuis

le voyage de son mari , elle s'était mis dans la tête qu'elle avait une rivale et son imagination de femme médiocre s'exaltait à cette pensée ; tous les pas de Maxime, toutes ses actions furent suivies et connues, mais elle ne découvrit rien à Lvon qui pût justifier ses soupçons ; ils se reportèrent alors sur la Suisse et sur l'Italie , tout cela était vague , mais exaltait assez Hortense pour prêtera son âme si peu tendre, si peu ardente, toute l'agitation d'une jalousie sans délicatesse et d'un amour sans dévouement. Aussi, loin de calmer son père , chaque jour et presqu'à chaque heure, elle lui demandait justice de la conduite de Maxime. Pierre Texier n'avait pas besoin d'être pressé pour se montrer dur ; cependant Icl larmes de colère de sa fille produisirent assez d'effet n. i6

encore pour qu'il en vînt à dire , que dutil perdre entièrement son gendre , il ne reculerait devant aucune vengeance.

Alors commença une lutte inégale entre

un homme dur, grossier, et un artiste

«1 fier, délicat et entendant mal les affaires !

Maxime s'était depuis long-temps muni d'un passeport pour l'étranger; son beaupère le sut et cria au scandale , à l'abomination; ij parla du désespoir de sa fille, de l'abandon où il allait la laisser ; et le monde, qui écoute de préférence ceux qui crient bien haut , qui donne toujours raison au plus fort, le monde accablait Texier et sa fille de preuves d'intérêt, et jetait le blâme sur Maxime. Mais tout cela n'était rien pour lui au p^^ix de la pensée cruelle qui l'occupait exclusivement ; l'hiver s'était écoulé dans ces odieux débats,

LA VALSERINE. Uo

que devait penser Marie ? Il lui avaitécrit dans les commencemens de leur séparation pour lui dire qu'il la rejoindrait bientôt; dans cette lettre, il lui avait dépeint son amour avec bien plus de feu et d'entraînement que quand il était près d'elle. Il est vrai que sa plume s'était arrêtée plusieurs fois en traçant des promesses qu'il ne pouvait tenir; il est vrai qu'il avait presque frémi en parlant d'avenir à Marie ; njais quel est l'homme jeune, aimant et malheureux, qui n'eût fait comme lui. — Ah ! ne blâmons pas avec trop de sévérité les erreurs où la passion nous entraîne; il vient assez tôt l'âge de la réflexion, l'âge où l'on ne fait plus de folies pour l'amour, où il n'est, hélas! à nos yeux qu'une maladie dangereuse qu'on ne comprend plus. — Maxime sachant con^bien il était surveillé , craignant par dessus

U4 1.A VALSE RINE.

tout de compromettre Marie , d'apprendre son existence à Pi erre Texier et à sa fille, avait recommande à l'orpheline de ne lui écrire que poste restante sous un autre nom que le sien ; même il l'avait engagée à ne le faire que dans une circonstance importante,mais il lui avait juré sur l'honneur d'être bientôt près d'elle, et il n'était point parti , il était retenu sans prévoir quand il serait libre, et il se savait tellement surveillé , qu'il n'osait porter une lettre à la poste, ou en aller chercher au bureau ; puis il était embarrassé d'écrire à Marie; que lui dire? Dévoré d'inquiétude, tremblant de faire la moindre démarche qui pût le perdre, et elle avec lui,satêtes'exhaltait, se montaitià cfiaque instant davantage, son sang brûlait dans ses veines, et sa vie n'étaitplus qu'une lutte continuelle entre les folies les plus dangereuses

LA YALSERINE. 24 îî

et la souffrance la plus pénible; mais tout accablé qu'il fût d'ennuis et de dégoûts, il caressaitencore avec plus d'ardeur lapureet douce image de Marie , c'était sa belle étoile au milieu d'un ciel sombre et orageux.

Enfin un matin que le malheureux Maxime ne se crut point observé, il courut à la poste, il y avait plus de quinze jours qu'il n'avait osé s'y hasarder, car son ami Jules l'avait averti qu'on le suivait luimême , pour savoir s'il ne recevait point de lettres timbrées d'Italie ou de Suisse. Cette obsession était aussi inconvenante qu'insupportable, et quel que fût l'excès de délicatesse de Maxime, qui lui inspirait de la répugnance à quitter Lyon sans s'être libéré avec son beau-père , il se dit pourtant qu'il ne pourrait payer , tant qu'il ne gagnerait pas d'argent , et que c'était seule-

ment en pays étranger qu'il pourrait mettre à profit ces talens, qui lui donneraient les moyens d'éteindre une dette, qui était le seul lien qu'il voulût respecter, car il était bien déterminé à rompre tous les autres. Dès ce moment il se décida à quitter Lyon, et pour mieux dérouter sa famille, à se rendre directement en Italie , quitte à revenir sur ses pas jusqu'à Bellegarde ; c'était encore un retard, mais la sûreté de Marie l'exigeait, il lui écrivit cette décision , et comme le temps était beau, il se détermina à partir le surlendemain et à voyager en artiste. Se sentant le cœur allégé d'avoir enfin pris un parti , Maxime franchit dans peu de minutes l'espace qui le séparait de la place Bellecour , où est situé la poste , il voulait y mettre sa lettre lui-même, et demander en même temps s'il n'y en avait point pour lui , mais

en se tournant pour bien examiner s'il était suivi , il reconnut se cachant contre un arbre le fantôme de sa vie, son persécuteur, Pierre Texier; retourner sur ses pas c'était céder à une autorité qui le lassait , et ne pas se soustraire au danger, car il était à présumer, que devinant qu'il avait une raison pour venir à la poste, on soupçonnerait qu'il y avait des lettres et qu'on le surveillerait encore plus. Maxime entra donc, mais sans espoir de rien trouver, et il tressaillit de joie quand on lui en remit une; serrant ce trésor sur son cœur , il sortit avec une extrême rapidité, sans penser même à regarder si son beau-père était resté à son poste. Ce qu'il lui fallait c'était la solitude, c'était la liberté d'ouvrir sans danger la lettre de Marie.

Il courut chez lui, s'enferma, l'ouvrit,

248 LA YALSERINE.

— elle avait quatre jours de date , et Marie était à Lyon, à Lyon seule, dans une auberge, sans protection , sans appui et l'attendant in utilement. — Cette certitude était odieuse, insupportable, elle bouleversa sa raison, et sans écouter la prudence, car en plein jour il devait penser qu'il serait remarqué, Maxime se mit à courir comme un insensé jusqu'à l'hôtel du Nord, où Marie lui marquait qu'un homme de la diligence l'avait conduite.

D'une voix à peine intelligible, le cœur rempli de craintes et d'émotions, Maxime demanda Marie. La maîtresse de la maison qui le connaissait de vue, le salua par son nom, et ordonna d'un ton malin, qu'on le conduisît vers la jeune personne. Maxime ne vit rien , ne songea ni au danger de sa position, ni aux soupçons qu'il laissait

planer sur Marie; et peu de secondes après il était à ses pieds , il baignait de ses larmes ses mains amaigries et son front déjà pâli ; il était facile de voir combien elle avait souffert. Maxime expliqua mal son retard, comme on explique tout ce qui n'est pas vrai; il ne demanda point à Marie pourquoi elle était venue, il était si heureux de la revoir. — Mais elle le lui dit avec cet abandon de femme, cet entraînement d'un amour vrai , que le monde n'a point condamné au mensonge. Elle avoua à Maxime qu'elle était inquiète, qu'elle se persuadait qu'il était en proie à quelque malheur qu'il ne lui confiait pas; qu'elle jugeait cela à l'embarras de ses lettres, à cette absence qui ne devait être que d'un mois et qui s'était prolongé plus de cinq , et surtout à un rêve épouvantable, à un

rêve qui l'avait glacée, et dont la seule présence de Maxime pouvEiit effacer l'impression.— Vous allez vous moquer de moi, continua- t-elle avec ce sourire d'enfant qui va si bien à un visage de femme, mais dans mon rêve je vous voyais retenu dans une prison , et tourmenté par un grand homme dont la figure dure et commune est toujours devant moi, de telle sorte que je le reconnaîtrais; je ne sais comment j'avais fait, moi si timide, si empruntée, mais j'étais arrivée jusqu'à vous et je vous consolais, quand cet homme est venu nous séparer, il a ordonné que moi aussi on me jetât dans une prison; j'ignore comment j'y suis entrée, ni comment j'en suis sortie, mais je me suis retrouvée sur les bords de la Valserine, il y avait un grand trou creusé sur le livage, cet homme mV a

poussée, et de sa large main il a jeté sur moi de la terre et du sable. Alors je me suis réveillée la figure baignée de larmes.

— Horrible rêve ! — s'écria Maxime, que sa position rendait susceptible d'accueillir les pressentimens les moins vraisemblables , et qui trembla un instant presque autant que Marie , mais elle était là ; il fut promptement rassuré et il lui apprit son projet.

— Il faut donc que je retourne à Belle garde sans vous , répondit-elle tristement, mais du moins cette fois ce ne sera pas pour long-temps; hélas! je n'ai rien à regretter là que la tombe de ma mère, et nous y reviendrons un jour, n'est-ce pas? Maxime.

— Oui, chère Marie, — répondit-il, en proie à une profonde distraction , — oui ,

2o2 LA VALSERINE.

mais , dites-moi , d'où avez-\ous dit que vous veniez, quel nom avez- vous donné?

— Mon Dieu! le seul que j'ai le droit de porter, et Bellegarde comme lieu de ma naissance, vous savez bien que je n'ai demeuré que là.

— N'avez-vous vu personne, Marie, depuis que vous êtes ici, et qu'avez-vous fait?

— Je vous attendais , Maxime, les heures me semblaient bien longues.

— Eh bien! il faut partir demain au jour, par prudence, je viendrai vous chercher avant qu'il ne soit arrivé, nous irons à pied jusqu'au village de Saint-Clair, de cette manière nous serons plus long-temps ensemble.

— Tant mieux! mais, Maxime, pourquoi parler de prudence, quelqu'un a-t-il le droit de s'offenser de la protection que

LA YALSERINE. 553

vous accordez à une pauvre orpheline?... une autre femme peut-être ?

— Ne m'interroge pas ! s'écria Maxime en passant sa main convulsive sur son front mouillé de sueur , ne me demande rien , Marie; crois seulement que je t'aime plus que ma vie, qu'elle te sera consacrée ou que je la perdrai , dis , me crois-tu ?

— Oui, répondit -elle avec un doux sourire, je ne connais, je n'aime sur la terre que toi , il serait si facile de me tromper, que sans qu'un autre ait ton cœur et ton noble caractère je ne l'en soupçonnerais pas, juge donc si je puis me méfier de toi, Maxime. Et quoique tu me fasses entrevoir qu'il y a entre nous des dangers et des malheurs, je ne te demande point ce qu'ils sont, je me confie à ton honneur, souviens-toi seulement qu'il en est un, un

seul qui serait au-dessus de mon courage , ce serait la certitude que tu aies voulu me tromper.

Dans ce moment minuit sonnèrent, on frappa doucement à la porte.

— Madame envoie demander, dit un garçon d'un ton respectueusement moqueur, si monsieur couche ici , et si l'on peut fermer les portes?

— Insolent! s'écria Maxime.

Cependant Marie innocente et pure ne

comprit pas qu'on eût voulu l'offenser, seulement elle engagea Maxime à ne pas se faire attendre plus long-temps.

— Je pars, ma bien-aimée, je pars , tâchez de dormir quelques heures.

— Oh non ! répondit-elle, j'ai assez dormi bercée par l'attente et l'ennui, car j'étais sure que vous viendriez, je n'avais point

d'inquiétude ; mais cette nuit je serai trop heureuse pour dormir, et elle appuya sa tête virginale sur l'ëpaule de Maxime. Leurs yeux se rencontrèrent, leurs bouches se joignirent, et un premier et long baiser fit taire un instant les inquiétudes de Maxime, et éveillèrent chez Marie une impression nouvelle.

— A toi, dit-elle en se sentant rougir, à toipour la vie! n'est-il pas vrai? Maxime.

—Pour la vie, répéta-t-il , et il la quitta.

En sortant de l'hôtel il crut apercevoir qu'on le suivait, mais il s'en inquiéta moins qu'il ne l'aurait dû peut-être , et se hâta de rentrer chez lui pour s'occuper de suite d'une note qu'il voulait remettre à Marie. Elle était si peu instruite des affaires de ce monde , qu'il crut devoir entrer dans de longs détails sur ce qu'elle

avait à faire, jusqu'à l'époque où il devait venir la rejoindre. Quand il eût fini il se promena long-temps dans sa chambre rêvant à l'avenir, à ses projets. — La nuit prochaine, se disait-il, je partirai moimême, personne ne se sera douté du séjour de Marie ici, et en la faisant s'éloigner au point du jour, on n'aura le temps ni de la tourmenter, ni de lui rien apprendre. Hélas ! c'est bien là ma pensée la plus cruelle que cet odieux secret. Quel effet produirait-il sur Mai'ie, sur Marie si confiante et si pure î — Et Maxime ressentit l'effroi et Tinquiétude que vous envoie toujours le remords et la suite d'un mensonge ; cependant comme il était accablé de fatigue, il se sentit douloureusement engourdi ; voulant être prêt de bonne heure il ne s'était point couché, il resta appuyé sur la

table où il avait écrit, fut-ce sa position fatigante ou les agitations de la journée , qui lui envoyèrent d'effrayantes visions , mais il vit des spectres, des prisons; il vit surtout surgir au milieu de toutes ces horreurs la tête menaçante et grossière de Pierre Texier, il crut entendre sa voix tranchante et moqueuse, celle qu'il prenait toujours lorsqu'il parlaitde quelque émotion du cœur ou qu'il tyrannisait quelqu'un. Maxime sortit enfin de cette stupeur où il n'avait ni dormi, ni rêvé, le jour allait paraître , et se hâtant de réparer un peu le désordre de sa personne , il courut au bureau de la diligence de Genève retenir une place, en annonçant qu'on ne viendrait l'occuper qu'au village de Saint-Clair, puis sans perdre une seconde, car il lui semblait qu'une seule ou H. 17

la venue du jour amènerait un danger jDOur Marie , Maxime courut à l'hôtel du Nord; la porte n'était pas encore ouverte.

Pourtant au second coup il fut introduit, on ne lui demanda pas où il allait, il monta avec rapidité l'escalier qui conduisait chez Marie, et frappa doucement; elle ne devait pas dormir, elle devait l'attendre, et cependant personne ne répondit. Maxime frappa plus fort, puis avec violence, et le silence dura toujours. Alors une horrible inquiétude l'assaillit, il descendit quelques marches , et rencontra le garçon qui avait paru la veille chez Marie.

— Avez-vous une seconde clef de cette porte? cria-t-il avec terreur; il est impossible que mademoiselle Russiéri n'entende pas, et cependant elle n'ouvre point.

— Ah! d'où elle est, cela est difficile, ré-

pondit le garçon en ricanant; c'est trop haut et trop loin.

— Que voulez-vous dire ?

— Parbleu, monsieur, que nous avons passé une demi-heure à faire revenir cette fille, qui s'est trouvée mal quand les agens de police sont venus la chercher.

^- Des agens de police , s'écria Maxime secourt le garçon avec fureur: misérable, expliquez-vous.

— Vous me faites mal , monsieur , et voilà une belle récompense pour moi qui ai tant prié qu'on laissât cette jeune fdle jusqu'au jour; pour moi , qui lui ai donné un verre d'eau au moment où elle est partie. Attendez, du reste, que madame soit levée ; elle vous racontera toute cette aventure.

— Non, non ! s'écria Maxime en lui jetant

quelques écus ; parle, je suis calme, je fecoule.

— Eh bien ! entrons dans cette chambre, répondit le garçon devenu tout - à - coup obligeant, — et il ouvrit celle qu'avait occupée Marie. — Le lit n'était pas défait; les effets qu'elle avait apportés se trouvaient ra'sserfiblés dans une petite corbeille d'osier; à -«côté était un simple chapeau de paille; et une bougie finissait dan^ lifc flambeau. Maxime regarda avec désespoir tout ce qui lui rappelait Marie; puis, se jetant sur une chaise, il enfonça sa tête dans ses mains pour écouter sans jeter des cris de rage, et ordonna au garçon de lui dire tout ce qui s'était passé. Celui-ci prit un maintien théâtral et commença son récit.

— Il était environ deux heures du matin quand on fiappa à l'hôtel ; le portier, sup-

LA VALSERiNE. . 26!

posant que c'était un voyageur, se hâte d'ouvrir la grande porte ; il y trouve dix hommes : assez effrayé , il veut la repousser, quand l'un d'eux lui montre ses insignes et exige qu'on éveille la maîtresse de la maison. Je venais de me coucher quand j'entends tinter la sonnette qui donne dans nôtre cliambre; je descends, et je trouve daB|Ra.salle, avec madame, les hommes en .qffésrijîi, qui réclamaient une jeune fille; ils ajoutent qu'elle doit être Italienne, qu'ils ne savent pas son nom, mais que c'est une femme de mauvaise vie. Madame ouvre son registre; le signalement, l'âge, tout se rapporte à ce que demande le commissaire ; seulement elle hésite, puisqu'on ignore comment se nomme celle qu'on veut enmener ; mais le commissaire dit qu'il prend tout sur lui, qu'il ne faut pas perdre de

temps, parce que cette jeune fille doit s'enfuir au point du jour avec un homme marie qui enlève une forte somme à sa famille. Alors madame se rappelle que vous avez passé la soirée avec cette jeune personne ; elle pense aussi à vos débats de famille , et ne croit plus devoir s'opposer à ce qu'on parle à cette étrangère ; d'ailleurs , on lui répète plusieurs fois qu'elle n'en a pas le droit. W

Madame m'ordonne donc de conduire ces messieurs.

Je frappe : mademoiselle Russiéri attendait sans doute , car elle accourt promptement ouvrir; mais, à la vue de tous ces hommes , elle recule effrayée et tombe sur la chaise où vous êtes. Je la ranime , je la rassure , parce que vraiment, une si belle fille, son chagrin me faisait peine à voir.

Elle veut demander ou donner des explications; mais, malgré ses pleurs et ses prières, on la fait placer entre deux hommes, et on l'emmène.

— Où ? prononce Maxime avec un terrible sang-froid.

— Aux Antiquailles , répond le garçon , effrayé lui-même du mot qu'il prononce.

Maxime ne répond rien; mais le craquement de ses dents , la pâleur de son visage, la force convulsive avec laquelle il se lève et repousse le siège sur lequel il était assis , dénote une colère si terrible, un ressentiment si profond, que le garçon recule intimidé; mais, avant qu'il ait pu ajouter un mot, Maxime s'est élancé dans l'escalier, et a disparu.

Les comptoirs s'ouvraient; on commençait à circuler dans les rues , et un soleil

déjà éclatant donnait en plein sur la montagne de Fourvière; il gagnait cet amphithéâtre qui domine toute la ville et dont les habitans sont si fiers ; ses rayons éclairaient le clocher de l'église , les restes antiques qui sont auprès, et ce long bâtiment aux mille fenêtres qui est devenu l'asile du malheur , le séjour des insensés et la punition du vice. Les femmes de mauvaise vie y sont renfermées , et c'est parmi elles qu'on n'a pas craint de jeter la pure, la

céleste Marie

A cette pensée, les yeux de Maxime, rouges de sang et de fureur, sortent de leur orbite; s'il rencontrait Pierre Texier, il n'hésiterait point à attenter à sa vie, et ne croirait pas commettre un crime. — Il monte tout haletant le chemin de Fourvière; ses regards dévorent chaque pierre, il lui

semble reliou\er sur toutes la trace des pieds de Marie ; et il les arroserait de larmes , il y collerait ses lèvres, s'il avait une larme à verser, s'il pouvait s'arrêter une seconde... Enfin il est devant le directeur de la maison , et il cherche à reprendre du calme pour s'expliquer clairement. Celui-ci ouvre lentement son registre; la feuille de la nuit est encore fraîche des noms qu'elle a reçus ; celui de Marie Russiéri s'y trouve parmi les prostituées.

— Je n'ai point vu ni interrogé cette fille, répond-il à Maxime; je veux bien croire ce que vous me faites l'honneur de me dire, et je serai charmé que justice soit faite à cette jeune personne; mais cela ne dépend point de moi ; elle a été arrêtée à la requête du procureur du roi et ^ur la plainte de M. Texier, au nom de sa fille abandonnée. Je

n'en sais pas davantage et ne puis rien faire à tout ceJa.

En achevant ces mots, le directeur se lève comme pour congédier Maxime ; alors celui-ci s'écrie qu'il est le gendre de Pierre Texier; il jure sur l'honneur que mademoiselle Russiéri est l'être le plus pur, le plus innocent ; il ajoute qu'elle a été élevée dans la retraite, qu'elle ne l'a jamais quittée ; et demande au nom de la justice comment elle mérite d'être confondue avec les indignes créatures parmi lesquelles on l'a jetée.

Si j'ai des torts, ajoute-t-il, elle en esl innocente, et ceux qui l'offensent en rendront compte à Dieu.

Pendant qu'il parle, qu'il exhale une fureur si légitime , le directeur reprend un travail qui paraît pressé, et, accoutumé aux plaintes comme à la douleur , il leslc

LA YALSERINE. 267

impassible à celles de Maxime. Celui-ci sort désespéré et, à force d'argent, veut essayer de pénétrer près de Marie ; mais il faut une permission; et il n'obtient que de meurtrir ses doigts contre une grille qui donne sur une grande cour : mais tout-à-coup s'élancent dans les airs des cris de fureur et de rage, puis de longs gémissemens ; — car ce n'est qu'à force de châtimens qu'on impose silence aux insensés. Il entend un mélange affreux de voix rauques de femmes , puis d'inextinguibles rires, des imprécations et des injures, et Marie est là!... Cependant Maxime se dit que ce n'est point assez de se désespérer, qu'il faut l'en arracher; et il court chez le procureur du roi. — Celuici est à l'audience ; un criminel est sur le banc des accusés, et l'homme de qui le sort de Marie dépend , impassible et froid ,

clïaige le prévenu. Ce prévenu a pourtant une figure douce et altérée, et la voix tonnante du procureurdu roi le fait tressaillir et trembler; il pâlit davantage à chaque conclusion qui lui arrache la dernière espérance, et Maxime regarde aussi le magistrat avec une terreur croissante; enfui le malheureux est condamné, et la séance est levée. Maxime retourne chez le procureurdu roi : — on le fait attendre ; il compte deux heures, deux mortelles heures : enfin le magistrat , qui vient de faire un gai repas en famille, se présente calme et poli devant Maxime, qui n'a rien pris depuis la veille, à qui un désespoir amer serre la gorge , rend la bouche sèche et brûlante. Cependant il se remet et raconte toute la vérité. — Je vois , prononce alors le magistrat, que la passion exagère des deux côtés; il

LA YALSERINE. 269

est facile de s'assurer de la moralité de la jeune fille ; et. si elle est à l'abri du blâme, comme vousleprétendez, monsieur, lajustice n'aura aucun droit sur elle : resteront vos débats de famille, que votre rapprochement de votre femme peut seul arranger.

— Jamais! prononce Maxime d'une voix ferme, jamais je ne consentirai à renouer le moindre rapport avec un homme assez méprisable, pour avoir exercé une si odieuse et si injuste vengeance.

— Je vais prendre des informations, reprend avec tranquillité le juge.

— Et en attendant! s'écrie Maxime, Marie si pure, l'innocente Marie restera souillée de l'haleine corruptrice des femmes que vous lui avez données pour compagnes? elle entendra un langage que le libertin le plus débouté rougirait de souf-

frir, et tout cela parce qu'il plaît à un homme dur et méchant de répandre de l'or pour se faire donner raison et

— Vous insultez à la justice, monsieur, interrompt le procureur du roi, je vous ai promis de m'in former de cette affaire , demain matin je verrai M. Texier, veuillez donc me laisser vaquer aux soins qui me réclament.

Maxime s'éloigne, la rage et le désespoir dans le cœur, et il va se placer sous les indignes murailles qui renferment Marie, tant il craint qu'on ne l'enlève de sa prison ; car sa tête se perd dans l'appréhension de malheurs que la justice ne permettrait pas. Il va jusqu'à s'imaginer qu'on peut attenter à la vie de celle qu'il aime , et mille fantômes odieux s'emparent de lui ; la fièvre seule le soutient, il le sent, mais il sent

aussi que cette force factice peut faire succomber sa raison ; alors qui protégera Marie? Puis à tous ces tourmens il joint une crainte plus atroce encore. Si l'on interroge Marie, elle découvrira qu'il est marié; alors elle le méprisera, elle verra dans sa conduite une perfidie combinée , un projet de la tromper; ah! quel ne sera pas son désespoir à elle, pauvre jeune fille qui s'est jetée confiante dans ses bras, qui n'a personne que lui pour la protéger et l'aimer. Cette pensée est trop cruelle pour ne pas l'exaspérer , sa fièvre , qu'il veut vaincre, s'en augmente, plus il fait d'efforts pour en être le maître, plus elle le domine ; et au point du jour on le trouve sans connaissance étendu à la porte des Antiquailles. Le directeur le reconnaît, et croit bien agir en le faisant reconduire chez sa

femme. — Elle venait de se réveiller pins furieuse que jamais, car elle savait enfin, de la veille, que sa jalousie n'était plus sans but ; son père avait pourtant essayé de la calmer en lui apprenant le traitement qu'on avait fait à sa rivale , il lui avait dit qu'on l'avait dégradée dans l'opinion publique ; et si quelque chose pouvait satisfaire son âme haineuse, c'était la certitude que de hautes murailles, d'épais verroux séparaient Maxime de celle qu'il avait osé lui préférer. Hortense avait aussi accablé son père de questions pour apprendre comment il avait découvert cette intrigue, pour savoir enfin si cette fille était jeune, belle; mais Pierre Texier, avec sa grossièreté accoutumée, son caustique et méchant sourire, avait raconté qu'ils'était tenu dans l'ombre, et avait seulement porté plainte aii nom de sa fille,

mais surtout fait valoir la somme que Maxime lui devait; que néanmoins il avait cru ne pas devoir paraître , pour ne pas se commettre avec son gendre. S'il avait dit toute sa pensée , il aurait avoué qiie maigre son caractère entier, il redoutait le noble regard de Maxime ; et ses paroles pleines de mépris auxquelles la vérité venait prêter tant de puissance. D'ailleurs Pierre Texier n'était pas assez ignorant des lois, pour ne pas savoir que son accusation contre une jeune fdle innocente tomberait d'elle-même, mais il savait aussi que c'était la plus mortelle offense qu'il pût faire à Maxime, il n'avait pensé qu'à cela.

Hortense et son père étaient à peine levés, quand on vint avertir celui-ci que le procureur du roi l'attendait.

M. Texier n'avait rien redouté jusque-là, II. i8

274 LA VALSERJNE.

parce qu'il s'était toujours persuadé qu'on arrangeait tout avec de l'argent; mais au moment d'une explication il commença à craindre que ce métal ne fut inutile. On reconnaissait au procureur du roi un caractère sévère mais juste, il avait pu ne pas comprendre les raisons que Maxime lui avait données, pour ne pas vivre avec sa femme , mais il était incapable de se prêter à une iniquité ; et le persécuteur de Marie eût été encore plus inquiet s'il avait su qu'aussitôt que Maxime eut quitté le procureur du roi , il avait fait prendre les renseignemens les plus positifs sur la prisonnière. Il ne se trouva rien dans les effets restés à l'hôtel , qui pût répandre la moindrelumière; mais l'âge, le lieu de sa naissance indiqué sur le livre des voyageurs, étaient conformes à ce qu'avait dit Maxime ;

la maîtresse de la maison sévèrement interrogée, assura que mademoiselle Russiéri était restée quatre jours chez elle sans sortir, elle parla de l'embarras naïf de la jeune fille, elle peignit sa timidité touchante, la simplicité de sa toilette et sa beauté si distinguée et si pure; les gens mêmes qui l'avait emmenée vantèrent ses manières décentes, son étonnement mêlée de désespoir, sa douce et religieuse résignation; tout cela n'annonçait pas une fille sans mœurs, livrée au vice , venant partager un vol de famille et enlever un époux à sa femme.

Le procureur du roi entrevit une tromperie grave , une offense à la justice; il vit qu'on Favait rendu complice de violence , et ce fut après toutes ces recherches qu'il fit dire à M. Texier de passer chez lui; quoique celui-ci s'attendît à ce message,

et pensât bien qu'il allait trouver son gendre, sans regretter précisément ce qu'il avait fait , il éprouva une sorte de malaise de l'explication qu'on allait exiger. Cependant il allait se rendre à l'invitation du magistrat, quand on frappa rudement à la porte de la maison, et qu'un domestique effrayé vint annoncer qu'on rapportait son jeune maître mourant. Maxime était sans connaissance, une fièvre inflammatoire brûlait son sang et lui enlevait la raison.

En le voyant dans ce cruel état son beau-père ne ressentit pas un instant de remords , au contraire il se félicita de voir ainsi retenu celui qui l'embarrassait davantage, pensant qu'il lui serait alors plus facile de faire ce qu'il voudrait de la jeune fille ; aussi laissant Hortense se désoler auprès de son mari, que les médecins

déclaraient dans le plus grand danger , Pierre Texier se rendit chez le magistral. Celui-ci le reçut avec une sévérité qu'il ne lui avait point montrée, quand il était venu le consulter sur ses divisions de famille et accuser Marie. — Et après s'être informé si la jeune personne était arrivée, sur la réponse affirmative, il ordonna qu'elle fût introduite. Marie parut; ses vétemens étaient simples et mêmes froissés , ses beaux cheveux, relevés avec négligence sa seule parure, et pourtant ses traits délicats et distingués, la pâleur de son visage , et surtout l'expression de tristesse et d'effroi de ses yeux , prêtaient à son ensemble un intérêt si puissant, que le procureur du roi oubliant sa sévérité, lui prit doucement la main et la conduisit à un siège. — Rassurez-vous, mon enfant, lui dit-il

avec bonté, il ne vous sera fait aucun mal, et si, comme je le crois, vous êtes injustement accusée , vous aurez des réparations à recevoir. Mais dites-moi , connaissez-vous la personne qui est devantvous?

— Marie leva ses languissantes paupières chargées de pleurs, et fixant Pierre Texier elle les rabaissa et se tut.

— Ne craignez rien , reprit le magistrat, qu''aucune considération ne vous arrête , vous êtes ici sous ma protection ; dites-le donc sans hésiter, avez-vous jamais eu quelque rapport avec monsieur.

— Non , répondit-elle d'une voix basse et timide, et pourtant il ne m'est point inconnu.

— Et où croyez-vous l'avoir vu?

— En rêve , reprit-elle avec une admirable candeur, mais je vous demande par-

don, monsieur, de vous parler d'un rêve.

— Et vous, M. Texier, connaissez-vous cette jeune fille?

— Non, monsieur, repondit-il avec embarras.

— Et sur quelles preuves avez-vaus donc avance la plainte que vous avez portée contre elle?

—Mais sur la conduite de mon gendre, sur sa séparation d'avec sa femme; sur son projet de fuite , surtout sur l'argent qu'il me doit, et enfin s r le séjour de mademoiselle ici.

— Et vous , jeune fille, dit le juge plus froidement, d'où connaissez-vous le gendre de monsieur?

— Son gendre, répondit Marie, je- ne le connais point, je ne connais personne de sa famille.

— Quoi ! s'écria le procureur du roi , ignorez-vous que Maxime est marié, que la fille de monsieur est sa femme.

••—3^ femme ! — r répéta la pauvre Marie, et elle n'ajouta pas un mot.

Que pouvait-elle dire qui peignit cette première angoisse d'un cœur neuf et pur , qui perd sa première illusion ? Que lui importait maintenant la tardive justice qu'on voulait lui rendre , et même sa liberté , elle à qui on venait d'arracher le seul bien qu'elle eût au m( iiide , le droit d'aimer et d'estimer Maxime; quoi il était l'époux d'une autre, et c'était froidement, avec calcul, qu'il était venu à elle, à elle abandonnée, malheureuse, sans appui ; et qu'il avait ajouté à ses malheurs le plus grand de tous : un amour dont elle devait mourir.

Sans doute pour toutes les femmes, la

découverte d'une trahison cause une douleur qui brise et déchire ; mais pour Marie qui n'avait jamais déviée du chemin de la vérité , pour elle qui s'était fait un dieu, une idole de Maxime, pour elle qui jamais n'avait entendu plaisanter sur l'inconstance ni sur la trahison, ce n'était point de la douleur, ce n'était point du désespoir , c'était plus : c'était un amer dégoût de la vie, un abattement dont elle ne devait jamais se relever.

Marie était restée froide , immobile , quand la voix du procureur du roi la tira de sa stupeur en prononçant ces paroles.

— Marie Russiéri , vous êtes libre et en droit de réclamer des dommages et intérêts, pour l'injustice dont vous avez été victime.

— Marie Russiéri , répéta Pierre Texier d'une voix creuse.

— Oui, reprit le magistrat, cette jeune fille est née dans le village de Bellegarde , qu'elle n'a jamais quitté; vous voyez, monsieur, combien vous avez mis de légèreté dans Votre accusation ; du reste vous êtes débouté de votre demande , à moins que vous ne puissiez prouver

— - INon , non ! s'écria Pierre Texier avec trouble; je regrette même..., et si cette jeune fille y consent, je me charge, comme réparation , de la reconduire à Bellegarde.

— Jamais, jamais ! s'écria Marie avec terreur, et tombant presque aux pieds du magistrat; vous m'avez dit que j'étais sous votre protection, monsieur, je la réclame pour retourner en sûreté et seule, près des cendres de ma mère : je ne veux plus avoir

LA VALSERINE. 28â

le moindre rapport avec un monde où, sous des dehors si beaux et si doux, on trompe un cœur innocent. On n'entendra plus parler de moi, monsieur, je vous le jure ; mais qu'on me laisse en paix près des restes de ma mère.

— Les restes de sa mère, répéta sourdement Pierre Texier.

— Oui, M. Texier, prononça le magistrat d'un ton sévère, elle est orpheline , sans appui, pure comme un ange, et vous l'avez persécutée. Vous devez avoir bien des remords.

— Des remords ! balbutia celui-ci en mordant convulsivement la pomme d'or de sa canne ; il salua et sortit.

Marie revit le surlendemain sa petite maison solitaire ; mais elle n'y rapporta ni espérance , ni gaité : il avait été bientôt dissipé pour elle, ce rêve de jeunesse et debon-

heur, qui n'est jamais chez les femmes que celui d'un amour heureux,etmaintenantelle allait vivre isolée, solitaire, blessée d'une de ces blessures qui doivent être mortelles, car elle n'avait pour l'adoucir aucune autre affection. Pauvre Marie! qu'avait-elle donc fait pour qu'une fois seulement sa solitude eût été troublée, et que ce fût pour laisser dans sa vie une ineffaçable trace ?

Et Maxime qu'elle accusait, Maxime était pourtant aussi à plaindre qu'elle. La fièvre l'avait quitté ; sa raison était revenue ; il pouvait mesurer toute l'étendue de son malheur : à chaque instant il était prêt à s'écrier dans une angoisse inexprimable : — Qu'est devenue Marie ? n'a-t-elle pas succombé à l'affreux traitement qu'on a osé exercer sur elle? Suis -je l'objet de son mépris, ou m'appelle~t-elle à son secom^s

comme son seul ami ?... Puis , quand il entendait seulement la voix de Pierre Texier, il entrai^ dans des accès de fureur qui lui redonnaient la fièvre. Il avait défendu qu'on le laissât entrer dans la chambre qu'il occupait , et cependant celui-ci n'avait point voulu s'éloigner tant qu'il était en danger. Aux yeux du monde, cette conduite l'eût mis dans son tort; d'ailleurs, sa fille perdait la tète et le conjurait de ne pas l'abandonner. Mais quand Maxime fut beaucoup mieux , il songea à partir pour Bellegarde ; il avait une importante affaire à y terminer; et il fallait qu'il la revît, cette pauvre jeune fille , car d'elle dépendait le repos du reste de sa vie. Mais Pierre Texier était certain d'obtenir tout ce qu'il voudrait d'une femme faible et sans appui, qui n'avait plus pour la défendre Maxime au cœur

286 LA YALSERINE.

ardent et passionné ; il fallait donc partir avant qu'il pût être en état de venir à son secours , et, il était nécessaire qu'il se pressât, car dans la jeunesse , la santé suit de près la convalescence, et il n'y avait pas de doute que le premier usage que Maxime ferait de ses forces serait de voler sur les traces de Marie.

Pierre Texier partit. Avant d'arriver à Bellegarde, il fit arrêter la diligence, annonçant qu'il se dirigeait vers une propriété située sur la route. Il était alors sept heures du soir : le soleil brillait encore de toute sa force ; l'air était calme et embaumé : c'était une de ces belles et riantes soirées qui adoucissent les passions les plus violentes, qui envoient même aux méchans quelques douces émotions.

11 marcha d'abord assez vite, jusqu'à ce

qu'il eût aperçu les premières maisons de la ville. Il connaissait bien celle qu'habitait Marie, mais il ne voulait pas y entrer en plein jour, et surtout il voulait voir la jeune fille sans témoins. Il chercha alors quelque chemin écarté où il pût attendre la nuit. Ce chemin , il le suivit long-temps, abîmé dans des réflexions qui n'étaient pas sans tristesse , car il éprouvait , si ce n'est de la pitié , du moins de la gène de ce qu'il allait exiger. Le bruit doux et monotone des flots de la Valserine lui fit alors lever les yeux ; là elle n'était point aussi soigneusement encaissée que devant la maison de Marie; les rochers, moins hauts, faisaient , d'espace en espace , passage à d'étroits sentiers; mais là cependant encore, ses bords étaient pittoresques , pleins de fraîcheur et de charmes. Quelque peu

impressionnable que fût le père d'Hortense aux beautés de la nature, l'impression qu'il reçut alors lui envoya comme une émotion qu'il n'avait point encore ressentie ; il était parvenu au comble de ses vœux; il était riche enfin, et pour la première fois il sentait qu'il existait un bonheur au-dessus de celui-là; pour la première fois il s'avouait enfin que son complément ne se trouvait que dans la bonté et l'accomplissement des devoirs que la nature et la société nous imposent. Pierre Texier était un homme dur, d'une sensibiHté morte et surtout d'une violence que l'éducation n'avait jamais dominée ; mais il n'avait point précisément un cœur cruel : dans le courant de sa vie il avait commis quelques actions condamnables et un crime : eh bien ! le peu d'étendue de son esprit lui

faisait confondre et l'erreur et le crime; d'ailleurs, jusqu'à ce moment, il avait encore désiré; mais depuis que la fortune lui avait tout donné , qu'il n'avait plus rien à en attendre , il lui arrivait ce qui arrive toujours, c'est qu'il pensait avoir payé trop cher ce qu'il avait acquis : il est rare aussi qu'un homme, quelque peu sensible qu'il soit, n'ait ressenti dans sa vie un moment de tendresse pour un autre; et cet autre avait été précisément pour Pierre Texier celle sur qui il avait exercé une indigne tyrannie. Dans ce moment il se rappelait la douceur, la résignation de cette infortunée, sa beauté, dont l'image vivante lui était récemment apparue , et son cœur battit d'une émotion si profonde et presque si tendre , que se sentant heureux du charme qu'il trouvait à

celte impression toute nouvelle, ses projets n. 19

changèrent. C'était pour menacer, pour contraindre , pour effrayer même , qu'il était venuàBelJegarde ; il serésolut, au contraire, à n'user de ses droits que pour rendre Marie heureuse ; il ne pouvait, il est vraiyl'unir à celui qu'elle aimait; mais, aux yeux de Pierre Texier, ce ne pouvait être un long obstacle au bonheur, qu'une inclination contrariée; il supposait d'ailleurs que Marie ne pensait plus à Maxime, et qu'elle irait avec plaisir dans une grande ville, où, avec une dot et sa beauté, elle s'établirait facilement.

Je la verrai quelquefois, souvent, se ré* pétait-il encore ; elle me recevra comme un protecteur, comme un appui, comme un ami; car je lyi dirai que j'ai été celui de son père.

Satisfait de ce projet, et content de lui pour la premièi'e fois , Pierre Texier avait

suivi les bords de la Valserine sans presque s'apercevoir du changement qui s'était opéré dans le paysage; il leva les yeux enfin , car le bruit des eaux se jetant de rochers en rochers le tira de sa rêverie : il se trouvait en face de la maison de Marie , là où la Valserine, plus pittoresque, plus originale , se tourmente dans son lit resserré , ne parait qu'à travers son marbre découpé, ou bouillonne sous les arceaux de ces luisantes roches : spectacle à la fois si effrayant et si extraordinaire , qu'il faut du temps pour que l'œil le comprenne et s'en rassasie.

Le soleil se couchait et dardait ses rouges rayons sur la parure de marbre qui cachait à demi la rivière ; les oiseaux disaient adieu à cette belle et riante journée, mais un adieu seulement pour la nuit gai

et doucement modulé. La taille haute et abrupte de Pierre Texier se dessinait immobile sur les bords de la Valserine ; il s'étonnait encore, car en fait d'émotions tout devait être étonnant pour lui , de se sentir aussi sensible aux beautés de la nature , quand il vit paraître, précisément à la même place où l'avait aperçue Maxime, la belle et pensive Marie; mais elle ne marchait pas comme alors ignorante des chagrins de l'amour ; l'imprévoyance de la jeunesse n'affermissait plus ses pieds nus; elle semblait abattue et déjà affaiblie par la douleur. Au milieu du pont elle s'arrêtaj^leva la tête vers le beau ciel du soir, et le regarda comme un ami à qui on confie sa peine , et dont on a fait son confident habituel. Qu'elle était belle ainsi ! ses cheveux noirs lissés sur son front pâli, mais pur; ses

yeux résignés fixés vers les étoiles comraey cherchant leur patrie. Ainsi , au milieu de ces solitudes , ses pieds si légèrement posés sur une pierre étroite , suspendue en quelque sorte au-dessus des eaux , on eût cru qu'elle n'était que prêtée à la terre et qu'elle allait en disparaître bientôt. Hélas ! ce n'était que trop vrai ; car , après avoir long-temps fixé le soleil couchant, elle abaissa ses regards sur la terre, et sans doute l'infortunée reconnut devant elle celui qu'elle avait vu dans son rêve , celui qui l'avait fait traîner dans une humiliante prison ; et dans sa terreur sans doute elle crut qu'il venait ressaisir sa victime , alors , poussée par un invincible effroi , elle tourna rapidement sur elle-même pour regagner l'autre rive ; mais la pierre était trop étroite, ses deux pieds glissèrent en même temps ,

et elle s'abîma dans une de ces larges crevasses qui couvrent le lit de la Valserine; son beau corps disparut avant que Pierre Texier eût fait un pas pour venir à elle ; cependant ses longs cheveux noirs flottaient encore sur les pierres blanches de la rivière; il espéra même avoir le temps de les saisir, quand un flot rejeté d'un rocher à un autre entraîna cette dernière trace de la malheureuse Marie. Pierre Texier se jeta à genoux, regardant l'eau avec une terreur où vivait encore un peu d'espoir; mais mille flots passèrent et repassèrent dans une seconde sur l'endroit qui avait englouti Marie. Et pourtant aucun bruit ne se faisait entendre; la mort était venue là, silencieuse et calme, s'emparer sans effort de sa jeune proie; la nature était demeurée aussi belle, les oiseaux

chantaient encore, le vent même ne s'était pas levé; jamais plus ravissante soirée sans orage n'avait vu un malheur plus imprévu et plus terrible. Pierre Texier demeurait depuis long-temps plongé dans une stupéfaction pleine de regret et d'horreur, quand un retour sur lui-même le fit tressaillir; il reprit en tremblant le chemin du rivage, passa sans jeter un regard devant la maison de la veuve Russiéri , puis se retrouva sur la grande route alors que la nuit tombait entièrement. Le bruit des voitures lui fit éprouver une peur indéfinissable ; il lui semWa qu'on allait l'accuser d'avoir commis un crime , et , sans trop savoir ce qu'il faisait , il reprit les bords de la Valserine et se retrouva encore devant la maison de l'infortunée Marie ; une petite lumière y brillait : Oh ! sans doute on l'attend, pensa-t-il

avec angoisse , et jamais , jamais elle ne reviendra; elle n'aura pas même de tombeau, l'infortunée, car cette cruelle rivière ne rend point ses victimes. — Mais, effrayé de nouveau, il retourna sur la grande route et marcha toute la nuit sans s'arrêter. Haletant, couvert de sueur et surtout poursuivi parla terreur, de temps en temps il tressaillait et fermait les yeux comme pour repousser un horrible souvenir. Cependant au point du jour un irrésistible accablement le força de s'arrêter : un grand village était sur la route ; il entra dans l'auberge la moins apparente, se jeta dans un coin de la salle, appuya sa tête sur ses mains et tomba dans un long et fatigant sommeil : mille visions , plus épouvantables les unes que les autres, se présentèrent à lui; il prononça des paroles incohérentes qui faisaient peur à

entendre , et en ouvrant les yeux il se trouva environné de plusieurs femmes qui rëcoutaient avec une avide curiosité. Son caractère violent et irascible se blessa de cette inquisition ; il ordonna d'une voix dure qu'on lui servît à déjeuner et surtout de bon vin.

Pierre Texier avait toujours eu les goûts communs; il aimait la table et ses excès; et se sentant dominé par une obsession qu'il ne pouvait chasser, il eut recours au vin et en but coup sur coup d'une manière immodérée. D'abord il en obtint l'effet qu'il désirait , ses idées en se brouillant perdirent leur empreinte sinistre , le vin l'anima d'une de ces gaîtés triviales et bruyantes, si dégoûtantes à voir. Il se mit à chanter, ou plutôt à hurler d'une manière si extravagante qu'on fut obligé

de fermer les fenêtres ; mais c'était quelque chose de hideux à considérer que cet homme s'enivrant tout seul , riant de ce rire dégradant qui attriste. Cette orgie solitaire dura deux heures, à la suite desquelles Pierre Texier s'endormit; mais de cette fois son réveil fut signalé par un accès de délire. Ce délire était à-la-fois effrayant et inexplicable , c'était des éclats de rire ressemblant à la folie, c'était des tressaillemens pleins d'effroi, puis des cris de fureur et de désespoir, puis des mots sans suite empreints pourtant de la même idée : la mort d'une jeune fille , de longs cheveux traînant sur une pierre,.... et , au milieu de ces horreurs , arrivait un couplet de chanson bachique : oh ! c'était un odieux spectacle.

On envoya chercher le médecin du vil-

lage qui, ne comprenant rien à la violence de ces accès, resta près de Pierre Texier sans oser prendre un parti ; alors la crise devint si terrible, que tout le monde recula devant ce colosse animé d'une fureur et d'une fièvre épouvantable ; mais comme il parlait sans cesse de la Valserine et de Bellegarde, on conclut qu'il était de cette ville et qu'il fallait l'y reconduire, d'autant plus que quelques personnes se rappelaient l'avoir vu arriver le matin , venant de ce coté. Par précaution , on chercha s'il avait de l'argent, puis chacun se paya de sa peine en se prenant pour témoin. Alors le malheureux s'étant assoupi , on le traîna dans une mauvaise voiture , en chargeant le cocher de le ramener chez lui, car on ne doutait pas que le premier habitant de Bellegarde n'indiquât sa de-

meure. Sans doute il eût été bien plus simple de regarder ses papiers pour voir qui il était enfin , mais on trouva plus commode de le renvoyer sans raisonner, parce que raisonner donne de la peine aux gens de la campagne , et il fut donc reconduit à Bellegarde, qu'il avait fui avec tant d'efforts. Combien il dut souffrir, plié sur une étroite banquette où le fixait une fièvre violente , brûlant ou grelottant tour -à- tour, ne pouvant soulever la tête, et n'ayant même plus la force de repousser le fantôme de Marie, qui ne l'avait point quitté depuis la veille. Ce fut dans cet état qu'il arriva à la première maison de quelque apparence , le voiturier frappa et demanda si on connaissait la personne qu'il conduisait dans sa voiture. En un instant plus de vingt curieux furent ras-

semblés, mais aucun ne le reconnaissait. Alors il avança davantage dans le village et s'aiTeta à l'auberge où descend la diligence , pensant que là peut-être on pourrait lui donner quelques renseignemens; il ne fut pas plus heureux, mais comme, après tout, on ne laisse point dans la rue quelqu'un qui paraît en ëtat de payer, on descendit le malade , et on l'établit dans un des meilleurs lits de l'auberge.

Le maître était absent et ne rentra que long-temps après.

— Oui , monsieur le maire , répétait-il au magistrat qui l'accompagnait, j'ai encore de l'espoir, car cette pauvre enfanta fait, il y a environ quinze jours , un voyage à Lyon , et quoiqu'elle en soit revenue triste et changée , j'ai l'idée qu'elle y est retournée sans consulter personne.

— Cependant cette disparition n'est pas naturelle , répondit le maire , d'autant plus qu'elle n'a point averti sa vieille bonne , qu'elle l'a fait attendre toute la nuit, et que celle-ci nous a affirmé que Marie était seulement sortie pour se promener, et par la porte de son jardin.

— Il faut dire toute la vérité, monsieur le maire, je soupçonne que Marie avait une inclination; vous vous rappelez ce beau jeune homme qui a passé un mois ici et qui venait du Piémont ; il connaissait, m'a-t-il dit, les parens de Marie; il est allé à Lyon : Marie a voulu s'y rendre sans que j'aie pu la retenir. Qui sait ce qui se passe entre eux? qui sait si elle n'est point partie hier soir? Ces jeunes filles ne consultent pas toujours la raison, et

On entra pour avertir l'hôte de ce qui était arrivé pendant son absence, et comme le maire était présent, il le pria de visiter les papiers du malade.

— Cet homme se nomme Pierre Texier, dit le maire ; il parait avoir une position sociale assez élevée pour qu'on le connaisse à Lyon ; il faut donc faire partir un exprès qui avertisse sa famille; je vois par une lettre, qu'on lui parle de sa fille et de débats avec son gendre. En attendant, il est indispensable d'appeler un médecin, et d'en avoir le plus grand soin.

Cependant la fièvre du malade ne diminuait point, et le danger augmentait d'heure en heure. Le troisième jour de son absence, Maxime , quoique très-faible encore, respirait l'air du matin près d'une fenêtre, il invoquait de toutes les puissan-

ces de son âme cet air doux et bienfaisant, qui devait lui rendre des forces pour courir sur les tracés de Marie , et pour savoir aussi ce qu'est devenu Pierre Texier ; car un pressentiment qu'il ne peut vaincre lui crie que cette absence la concerne. Sa haine et son mépris le portent même jusqu'à le supposer capable d'un crime, il va jusqu'à craindre pour la vie de Marie. Cependant , avec plus de raison, il se dit ensuite que ce n'est point au sein d'une grande ville que l'on devient impunément assassin, et il est forcé de se rassurer en se disant que c'est dans la honteuse retraite du crime qu'il retrouvera Marie. Décidé à se montrer hautement, il se promet , si on la lui refuse , de chercher la famille de ce Russiéri et de la couvrir d'opprobre, si elle ne se détermine pas à reconnaître Marie et à la réclamer elle-même. Tous

ces projets , ces inquiétudes mortelles se pressaient dans sa tête, une douleur atroce lui serrait le crâne comme un lien de fer; cependant il voulait se calmer, car il fallait qu'il guérit.

Tout-à-coup la voix d'un étranger frappe son oreille; cet étranger parle de Pierre Texier, de maladie, de Bellegarde; tout cela, Maxime l'entend d'abord confusément, mais il approche en chancelant, il se fait tout expliquer, il devine alors que son beau-père est allé à Bellegarde pour persécuter Marie , et il espère au moins que sa maladie a mis obstacle à ce projet; mais il comprend qu'il doit voler de suite lui arracher sa victime ; vainement Hortense veut tenter de l'arrêter , c'est quelque chose de miraculeux avoir quecette puissance de l'amour, rendant à l'instant même les forces II. 20

à Maxime ; sa taille et sa tète abattues se relèvent, ses yeux mornes, tout-à-l'heure encore, brillent d'indignation, sa voix si faible parle tout-à-coup en maître. Dans l'espace de quelques minutes sa voiture est prête, il s'y jette ; il ne s'oppose point à ce qu'Hortense y monte auprès de lui, il faudrait disputer, perdre un temps précieux. Mais il ne répond rien à ses questions remplies de colère, car elle a compris qu'il s'agit de Marie; elle sait qu'il ne se serait point ému ainsi à la nouvelle de la maladie d'un homme qu'il hait et qu'il méprise. Elle hasarde quelques plaintes aigres sur Marie, elle ajoute même à son nom une épithète injurieuse.

— Pour Dieu ! pour votrevie ! interrompt Maxime , ne vous permettez pas un mot , pas une parole; — et il tremble de fu-

reur, et il mord jusqu'au sang ses lèvres si pâlies. Hortense s'est tue, car il a des armes dans la voiture, et faible femme elle a peur.

L'hôte de Bellegarde s'avance avec empressement en reconnaissant Maxime.

— Vous ramenez ma filleule, s'écriet-il en apercevant de loin une forme de femme.

— Marie? crie Maxime à son tour ; Ma^ rie? est-ce qu'elle n'est point chez elle ? — Et ses yeux sont pleins de désespoir, et son visage pâle et tacheté de larges plaques de sang lui donne un effrayant aspect.

C'est un furieux que rien ne peut calmer, la vue même du malheureux Texier en démence ne fait que l'exaspérer encore , il écoute sans pitié ses exclamations de douleur, au milieu desquelles il en mêle de ter-

reur et d*effroi.Le misérable, tourmente de la même vision , crie qu'il voit périr une femme, il semble vouloir la retenir par ses longs cheveux noirs, puis il recule comme s'il voulait échapper aux flots d'une rivière. Alors Maxime, hors de lui, prononce avec fureur :

— J'en suis certain , voilà le bourreau de Marie. — Et sa raison l'abandonnant entièrement, il saisit ses pistolets qu'on n'a que le temps de lui arracher; mais on ne peut parvenir à le faire taire, et il dévoile tout ce qui s'est passé à Lyon, il raconte la cruauté de Pierre Texier envers Marie ; il repousse Hortense, lui reproche de l'avoir enchaîné à elle. Cette scène est horrible, épouvantable : Maxime presque mourant jetant l'anathème sur un homme dans les convulsions de la mort; une jeune femme

sans courage n'ayant ni la puissance ni la force de rien apaiser. On croit alors devoir faire appeler le maire, car malgré que Maxime parût en délire, l'étrange disparition de Marie coïncidait trop avec l'accusation jetée par lui sur Pierre Texierpour qu'on ne dut pas y faire attention ; d'autant plus que celui-ci continue à montrer une effrayante terreur, et parle sans cesse de Marie et des flots de la Valserine. — On court sur ses bords, ils sont toujours frais et pittoresques, quoique la jeune fille qui en animait le paysage ait disparue'pour jamais; on passe vingt fois devant ce pont où ses pieds ont glissé , où ses cheveux un instant sont restés suspendus comme de longs roseaux ; on songe même à faire plonger sous les flots, mais jamais ils n'ont rien rejeté ni rien appris, et le doute et l'inquié-

ê 510 LA VALSERINE.

tude restent dans tous les cœurs. La nuit arrive ; Maxime s'est assoupi d'un sommeil qui fait mal à voir , et sa vie s'épuise dans de longs rêves pleins d'horreur ; tantôt il tressaille , se lève comme un furieux , puis tout-à-coup il retombe anéanti, mais sa faiblesse l'emporte sur sa violence. A son tour aussi, la démence de Pierre Texier s'apaise, sa poitrine râle et son agonie commence; il reconnaît sa fdle, il veut parler, mais en sentant la vie lui échapper il ne peut que pleurer, car l'éternité l'épouvante. On l'engage à remplir les derniers devoirs de la religion , il détourne la tête ; vainement un prêtre vient s'agenouiller à son chevet et lui parler de miséricorde et d'espérance, c'est ce même respectable curé qui adoucit les derniers momens de la mère de Marie; il ne sait que bénir et

pardonner lui; mais ce n'est point ici une àme douce et faible qui , seulement coupable des erreurs d'une femme, se repent et touche son juge; ce sont les repoussans aveux des injustices qu'a fait commettre une sordide avarice qu'il doit entendre, c'est un cœur sans grandeur et sans générosité à qui il faut arrache le secret de sa hideur.

Cependant le ministre de Dieu a deviné que le moribond ne dit pas encore tout, et qu'il y a du crime au fond de sa conscience ; il presse le malade, il l'exhorte à tout avouer. Celui-ci confesse alors, en mots entrecoupés , qu'il a été témoin de la mort de Marie, et quoiqu'il en soit innocent, il reconnaît qu'il en est cause. Mais le prêtre, qui ne voit dans ce malheur qu'une horrible fatalité, va l'absoudre, et au nom

d'un Dieu miséricordieux, promet qu'il y a encore un pardon pour lui s'il a dit la vérité toute entière. A ces paroles, le malade couvert d'une sueur qui précède la mort, se relève avec force , et arrête la main levée pour le bénir.

— Je n'ai pas tout dit encore, s'écriet-il avec terreur ; pas encore ! pas encore ! mais est-il bien vrai que je vais mourir ?

— Hélas! mon fds, l'art vous condamne et vous semblez bien mal. Cependant Dieu est puissant, il peut vous donner encore de longs jours-, toutefois croyez que vos aveux , loin de vous nuire , rendront votre àme plus légère et votre esprit plus tranquille ; parlez donc, et songez que ce n'est point un homme, mais un serviteur de Dieu qui vous écoute. Songez surtout que si vous paraissez devant notre

LA YALSERINE. 315

Sauveur sans avoir réparé vos torts, vous n'y trouverez point grâce.

— Hélas! je ne puis rien réparer, s'écrie le malheureux; ma première victime a succombé , ma femme est morte ici , et Marie....

— Et Marie était sa fille, prononce une voix creuse et lugubre; il l'a tuée, je l'avais bien dit.

Alors Maxime, se soutenant à peine, montre du doigt Pierre Texier, ou plutôt Joseph Russiéri ; il lui crie qu'il est un assassin , que jamais Dieu ne lui pardonnera ni son horrible tiahison , ni la mort de sa fille. Le malheureux Texier a beau repousser ou implorer le vengeur de Marie , vainement le bon prêtre se débat pour demander à l'un de la pitié , pour promettre à l'autre de la clémence, la

menace et la haine ne s'arrêtent dans la bouche de Maxime, que quand le moribond, faisant un effort qui le rend effrayant de puissance , se soulève sur son lit de mort, et menaçant à son tour, rend injures pour injures, anathèmes pour anathèmes , et retombe ensuite de toute sa hauteur aux pieds de Maxime, qui luimême succombe et perd connaissance.

La nuit suivante , le bon prêtre récitait le service des morts auprès d'une longue et énorme bière autour de laquelle étaient allumés plusieurs cierges , mais sur laquelle ne tomba pas une larme, car Hortense ne vint même pas dire un dernier adieu aux restes de son père. Seul et fidèle compagnon de la mort, le ministre de Dieu accompagna , en les bénissant , les dépouilles mortelles de Pierre Texier;mais

vainement voulait-il faire connaître la vérité, vainement répéta- t-il que Pierre Texier n'était pas l'assassin de Marie, les antécédens de Joseph Russiéri démentaient les paroles du vieux prêtre.

Malgré que la santé de Maxime parut s'être un moment améliorée, il fut impossible de le décider à quitter Bellegarde; il s'était traîné dans la maison de Marie, et un matin il s'éteignit qu'il la nommait encore.

J'avais un peu plus de vingt ans ; il y en avait environ deux que je travaillais dans les bureaux de mon père , un des plus riches et des plus estimés armateurs de Lorient, quand un matin, après de longs débats avec ma paresse , je descendis pour remplir au comptoir ma place accoutumée. Elle était occupée par un petit jeune

homme qui , la tète baissée , ne répondit pas d'abord à la question que je lui fis; cependant quand je la répétai il voulut bien abandonner sa plume, qu'il conduisait, il faut lui rendre justice, avec une célérité que je n'avais jamais pu atteindre, pour me dire que c'était M. Dubreuil qui l'y avait installé lui même. Cette place était précisément à côté d'une table où mon père écrivait souvent quand il ne se tenait pas dans son cabinet particulier. Ce voisinage m'avait plus d'une fois gêné; car le coupd'œil de mon père était aussi pénétrant que sévère, et plus d'une fois aussi je l'avais vu se fixer sur moi , d'abord avec découragement et tristesse , ensuite avec impatience et colère.

Cependant , excepté quelques reproches que je m'avouais mériter, il ne m'avait en-

core rien dit qui pût me donner à craindre qu'il en viendrait à m'exclure de ses bureaux, et je montai chez ma mèfè plus étonné qu'inquiet.

Je la trouvai encore au lit , car elle était d'une santé délicate. M. Dubreuil se promenait de long en large dans l'appartement, faisant craquer sur le parquet la semelle de ses souliers , ce qui était toujours chez lui un signe d'humeur et de querelle avec ma mère, dont il ne craignait pas alors de blesser les antipathies nerveuses , et ce bruit monotone en était une prononcée chez elle.

Je m'inclinai devant mon père, que j'aimais sans doute beaucoup , mais qui m'avait trop appris à le craindre, et je fus embrasser ma mère ; elle me repoussa doucement en jetant un regard inquiet sur son ri. Q I

mari. Pour me servir de contenance, car je me sentais toujours embarrasse quand je me trouvais en tiers dans ces discussions conjugales, je me mis avec empressement à relever un tison qui s'était un peu dérangé , puis je continuai à m'occuper de ce feu avec une ardeur et une attention qui ne tardèrent pas à fatiguer mon père , le plus impatient des hommes.

— Aurez- vous bientôt fini, me cria-t-il de sa voix impérieuse, et daignerez-vous enfin me demander la cause du changement que vous avez trouvé ce matin?

Je balbutiai que j'attendais ses ordres.

— Eh bien ! les voici, me fut-il répondu ; c'est que vous preniez le parti qui vous conviendra, que vous ne me demandiez ni argent ni conseils , et qu'enfin vous me délivriez de la vue d'un être inutile.

J'essayai quelques excuses, je voulus donner quelques raisons ; mais mon père n'en avait jamais voulu entendre de personne , il prétendait que c'était abuser de son temps que de lui répondre. Après m'avoir accablé de reproches et de pronostics sur mon avenir, tous moins rassurans les uns que les autres , il quitta l'appartement en tirant la porte sur lui avec une terrible violence.

Je demeurai seul avec ma mère; elle pleurait, et, comme je l'aimais autant que fils ait jamais aimé sa mère, je pleurai aussi et me jetai à genoux près de son lit. Mes carresses la calmèrent ; elle me releva , me fit asseoir, me consola de son regard et de ces expressions de mères , qu'elles seules savent trouver.

— Ton père est fort irrité, mon pauvre

enfant, me dit-elle tristement, il prétend que depuis deux ans il t'a fait essayer plusieurs travaux auxquels tu n'as point réussi ; il ajoute que tu n'y apportes ni aptitude ni bonne volonté ; et que , las enfin de ton incurie ou de ton ignorance, il a pris le parti de mettre quelqu'un à ta place, et ne veut plus se mêler de toi. Vainement lui ai -je rappelé les études brillantes que tu as faites au lycée , ton goût pour les sciences et pour les arts; il m'a répondu que tout cela ne servait à rien , que tu ne saurais jamais gagner de l'argent; qu'il lui importait peu que tu susses griffonner des vers, parce que cela ne faisait ni un état ni une carrière. Je lui ai inutilement objecté sa grande fortune et ta jeunesse ; il veut que tu quittes sa maison où tu ne peux lui être utile. Ainsi , mon pau-

LA MALADIE MORTELLE 32f{

vre Abel , voyons ensemble ce que tu veux devenir.

Je regardai ma mère avec efîroi ; car c'était une grande affaire que d'être ainsi éloigné du sein de sa famille et repoussé isolé dans un monde que je connaissais à peine. Je convins bien que je n'avais ni goût ni talent pour le commerce ; mais je ne m'en trouvais pas davantage pour d'autres carrières. Vainement ma bonne mère cherchait - elle à me faire apprécier les avantages de plusieurs, aucune ne me souriait.

—-Il faut pourtant prendre un parti, me dit-elle enfin. Si tu allais à Paris faire ton droit? Pendant ce temps le goût te viendra peut-être pour quelque occupation, et ton père se calmerait.

J'acceptai , et ce fut ainsi qu'il fut décidé

que je quitterais la maison paternelle et les soins de ma mère, de ma mère si bonne, si ingénieuse à deviner tous mes besoins , tous mes désirs.

M. Dubreuil m'avait pourtant à moitié pardonné quand je lui dis adieu , et la pension qu'il m'aceorda était plus raisonnable que ne devaient me le faire présumer ses habitudes économiques; mais, lorsque je lui demandai des recommandations pour Paris, il me répondit qu'il n'y connaissait que des gens qui savaient gagner de l'argent, et que mon inutilité et mes rêveries romanesques leur paiaitraient trop ridicules pour qu'il m'adressât à eux. Ma mère seule me donna quelques lettres pour d'anciens amis avec qui elle n'était pas restée en rapport , parce que mon père détestait les correspondances inutiles, mais

LA MALADIE MORTELLE 32r

sur le souvenir desquels elle se plaisait à compter. Elle me recommanda surtout la famille Ferville qui lui était un peu alliée. — M. de Ferville avait un fils unique, ajouta-t-elle, qui annonçait très-jeune des talens et un caractère fort remarquable. Je pense qu'il doit avoir trois ou quatre ans de plus que toi; je serais bien aisMii'il devint ton ami, et plus tranquille si tu me promets de tout faire pour le mériter. Crois-le bien , mon fils, c'est une terrible épreuve pour lé cœur d'une mère, qu'une séparation qui "jette son fils unique, pour ainsi dire abandonné, dans une ville telle que Paris, non que je croie qu'il ne s'y trouve autant de gens estimables qu'ailleurs; mais les séductions y fourmillent et ton caractère peut t'y faire succomber plus facilement qu'un autre. Je serai, tu le sais, toujours

prête à pardonner; mais ton père, ton père, Abel, songe combien il est sévère.

Je jurai à ma mère que je ne ferais jamais de fautes graves et qui pussent irriter sérieusement M. Dubreuii.

— Je ne sais, ajouta-t-elle alors , si après t'avoir tant recommandé la prudence, je dois te d^M|er une lettre pour une charmante Italienne que j'ai connue à Terracine où je suis tombée malade. Ce n'est pas seulement parce qu'elle m'a soignée avec bonté que son souvenir m'est si agréable,mais aussi parce qu'elle était spirituelle et charmante. Son mari, qu'elle a perdu depuis, était colonel dans la division Lecchi, et on m'a appris qu'elle était venue à Paris pour solliciter une pension , car elle est sans fortune. Madame Benuzzi est fort bonne musicienne, et^je crois que tu trouveras chez

elle une agi ëable société d'artistes; je suis certaine aussi, qu'elle te recevra comme son enfant ;du reste, pour calmer ton imagination que je crois très-inflammable, je me hâte de t'apprendre que madame Benuzzi est au moins de mon âge. Elle doit avoir une fdle, si cet enfant qui annonçait une constitution faible et délicate a ^ÊMp J'ai souvent tenu sur mes genoux, il y a douze ou treize ans, cette petite Lœtitia frêle et maladive , mais jolie de cette beauté d'ange souffrant qui fait qu'on adore ces enfans-là-

Après toutes ses recommandations que ma mère crut ne pouvoir trop me répéter, elle ajouta autant qu'elle le put, à la somme que m'avait donnée mon père, et je la quittai le cœur gros de larmes, chargé des bénédictions les plus tendres.

Mon voyage et mon installation à Paris

furent tristes. C'est une chose si décourageante que cet isolement qui succède aux soins maternels ; j'étais si peu accoutumé à m'occuper d'une foule de détails que je croyais dans le temps inutiles à mon bonheur, mais qui me manquèrent d'une manière qui me sembla bien pénible du moment où j Ae les eus plus. Combien aussi elle me parut laide et incommode ma modeste chambre située dans ce qu'on appelle le pays latin , auprès de la maison si vaste, si confortable de mon père ; et surtout comme je les trouvai mauvais ces repas pris chez des restaurateurs remplis de monde, où je n'avais au milieu de cette foule , ni un bonjour à donner ou à rendre. Je demeurais une demi-heure devant la carte qu'on me présentait, finissant toujours par prendre ce queje n'aimais pas; puis je rentrais solitaire-

nient chez moi, m'étonnant qu'on puttrouver Paris si agréable, ne sachant comment m'y faire une existence et ne songeant pourtant pas à porter mes lettres de recommandation. Pas un jeune homme, sans doute, qui dans la même situation n'ait ressenti les mêmes impressions, mais elles devaient me frapper d'une manière plus douloureuse, moi qui étais vui être un peu à part , et d'une nature bizare; je me sentais trop sensible, trop romanesque enfin pour ne pas me trouver plus malheureux qu'un autre.

Jugez donc quelle joie je dus éprouver quand au milieu de mon triste isolement, le destin m'envoya un compagnon pour ma vie, un ami pour mon cœur; pour mon cœur avide de cette première amitié si puissante, de cette amitié qui, ainsi qu'un premier amour, n'est jamais rem-

placée par une semblable; car on se sentirait une seconde fois le même attrait , que tout aimable qu'en serait l'objet, il ne pourrait jamais vous rendre cette confiance entière, cette franche nouveauté de sensations que les années vous ôtent impitoyablement. Tout est neuf dans une première amitié , le plaisir d'apprendre les goûts, le caractère, les passions de son ami , de lui communiquer les siennes. Hélas! on avance dans la vie, et l'on s'aperçoit que tous les hommes se ressemblent; et, que si l'on fait des découvertes dans leur cœur, elles sont chaque jour moins rassurantes. Mais moi , ne fut-je pas trop heureux à mon entrée dans le monde : je trouvai un être doué de vertus, de talens; je rencontrai un regard franc et spirituel, une bouche souriante à mon aspect , une main

prête à serrer la mienne ou à me défendre ; je trouvai enfin un homme selon mon goût qui, avec beaucoup d'ardeur dans l'esprit, comprenait la paresse du mien et peut-être le peu de continuité que je pouvais apporter à quelque occupation que ce fut ; qui bien supérieur à moi , savait pourtant me donner une valeur que je n'aurais pas eue sans lui , et que dès le premier instant aussi , j'aimai de ce dévouement si tendre , si rare qui fait qu'on ne pense à soi qu'après avoir pensé à lui. Je vais dire comment je connus Fernand , ce cœur si bon et si noble que j'ai...

Mais il faut avancer dans mon récit.

C'était un soir, je rentrais dans mon logement ennuyé de moi-même, plongé dans le découragement que donne la solitude à celui qui a toujours été entouré de tendresse

et de soins; en approchant de la porte de mon petit appartement, j'aperçus celle qui était en face entr'ouverte , des sons plaintifs en sortaient. La crainte d'être indiscret me retint un instant, mais ce n'est guère dans la première jeunesse qu'on résiste à l'instinct de la pitié ; les plaintes devenant " plus vives je poussai la porte, et j'aperçus un jeune homme à demi évanoui sur une chaise, une blessure que je crus d'abord mortelle, faisait couler son sang et lui donnait l'apparence d'une fin prochaine.

J'appelai des secours, je fis venir un chirurgien , et je m'assis près de son lit pour ne plus le quitter.

A.h ! ce n'est point un attachement ordinaire qui peut naître d'un tel début, j'avais parlé àFernand de mon amitié par mon inquiétude et ma douleur. Et, aussitôt qu'il

LA MALADIE MORTELLE. 33o

en eut la force, un serrement de main nous apprit l'un à l'autre que nous venions d'acquérir chacun un frère qui ne nous manquerait jamais. Dès ce moment aussi, nous n'eûmes plus ni un plaisir ni une peine qui ne fut partagée. Je lui dis mon nom, il m'apprit lui , qu'il était ce jeune de Ferville dont ma mère désirait si fort l'amitié pour moi. La vie que menait Fernand était retirée ; il ne se permettait aucune dépense, aucun plaisir coûteux ; et rien n'égalait la sagesse et la simplicité de ses goûts. Je lui demandai comment il vivait ainsi, lui, fils d'un homme si riche. Je sus alors que le père de Ferville était mort de chagrin de laisser ses affaires dans le plus mauvais état; et que Fernand après avoir tout payé, abandonnait presqu'entièrement à sa mère le peu de fortune qui restait.

Tout cela il me le dit avec la simplicité d'un homme accoutumé à faire le bien et qu'aucun acte de délicatesse ne peut étonner ; aussi je n'ai pas besoin d'ajouter que les découvertes que je faisais chaque jour dans l'âme si pure et si noble de mon ami ne servaient qu'à me le rendre plus cher. Car, si les reproches que mon père m'avait adressés sur mon peu d'application dans les affaires étaient mérités , du moins de mon caractère exalté et romanesque surgissaient les qualités qui en sont l'excuse. Je portais le dévouement et les sentimens chevaleresques, ces sentimens qu'on cite dans le monde comme la part des dupes , je les portais jusqu'au fanatisme. Combien n'étais-je donc pas heureux de les retrouver chez Fernand avec tout le charme qu'ils recevaient d'une édu-

cation el de talens distingués; c'était pour moi le modèle le meilleur et le plus aimable, aussi avec quel orgueil je passais mon bras sous le sien pour aller cbercher quelques distractions dont je voulais me sevrer s'il ne les partageait pas; il s'était fait mon cicérone pour mes promenades , et mon guide pour mes études. Je lui dus même de vaincre un peu cette paresse qui m'avait asservi jusqu'alors, et si ce ne fut pour l'atteindre, ce fut au moins pour l'imiter, que je pris l'habitude du travail.

La blessure de Fernand, qui avait été la suite d'un duel avec un homme qui s'était permis un mot injurieux sur son père, l'avait retenu long-temps chez lui, et nous menâmes cette vie d'intimité et de travail près d'une année: jamais temps ne me

fut plus utile;' déjà Fernand m'avait n. '22.

338 LA MALADIE 3I0RTELLE.

doucement corrigé de plusieurs défauts que la dureté de mon père n'avait fait que rendre plus tranchans; il ne s'était point moqué de mon enthousiasme romanesque, parce qu'il le partageait, mais il m'avait assez peint le monde , pour que je fusse convaincu qu'il existe des qualités qu'il faut lui cacher po ur échapper au ridicule, et qu'il est des devoirs qu'il faut remplir pour contenter une société qui demande à chacun de ses membres de se rendre utile. Grâce aux conseils et aux exemples de mon ami , j'avais commencé mon droit et je travaillais de manière à ne m'attirer que des éloges. Mais j'étais comme un enfant, qui suit parfaitement l'exemple qu'on lui donne, et qui ne sait rien faire par lui-même. Fernand fut forcé de m'aban donner pour conduire sa mère aux eaux du mont d'Or; du

moment qu'il ne fut plus là, je perdis tout dësir de m'instruire , même de contenter mon père ; alors , dans mon oisiveté , que je ne cherchais plus à vaincre, je me mis à songer aux lettres de recommandation que m'avait don ne ma mère; je craignais pourtant qu'il ne fut un peu tard pour en faire usage,quandje remarquai qu'elles n'avaient point de date.

Celle qui s'adressait à madame Benuzzi fut la première que je portai. Au nom de ma mère, cette dame me leçut avec ces démonstrations amicales et animées qui donnent tant de grâces à sa nation. Elle m'offrit sa maison , et me présenta sa fdle avec un plaisir et un orgueil de mère que la jeune Laetitia justifiait bien.

Il me semble voir encore s'avancer vers moi la gracieuse et riante jeune fille, chez

quije retrouvai pourtant beaucoup de la fragile enfant dont m'avait parlé ma mère; car à dix-huit ans , Laetita en paraissait à peine quinze. Non-seulemen t sa taille était flexible comme la tige d'une pbn te délicate, mais sur sa figure, d'une éblouissante blancheur, ne s'apercevait pas la plus légère nuance de rose ; ses lèvres, à peine colorées, s'entr'ouvraient cependant assez souvent pour qu'on put admirer les plus jolies dents du monde, et ce sourire doux et pénétrant s'unissait à la fois à un regard plein de mélancolie et d'àme, pour bouleverser le cœur et la raison. Laetitia possédait un genre de beauté qu'on ne peut définir, mais dont toute la puissance était dans une grâce naïve et sans apprêt, et si l'on y ajoute la séduction d'un organe enchanteur, d'une prononciation méridionaleelcaressante,on

ne s'ëlonnera pas que ma tête de vingt-et-un ans ne put rester froide, et qu'une violente exaltation s'empara d'elle.Aussi,dès ma troisième visite, j'étais amoureux fou de Laetitia, et à ma quatrième, j'appris qu'elle était promise à un monsieur de Martignes, qu'on me présenta, ou plutôt à qui je fus présenté.

Cet homme me déplut, non -seulement parce qu'il venait déranger la première illusion de ma vie , mais parce que ses manières, et tout son ensemble, m'étaient antipathiques. M. de Martignes était le parfait contraste de Laetitia; autant elle était pâle, délicate et pour ainsi dire aérienne, autant il était ce qu'on appelle robuste, grossier et matériel. 11 riait constamment et sans sujet, parlait haut, remuait sans cessé, faisait de lourdes plaisanteries sur tout, même sur le mariage, quoiqu'il fut au moment de se

marier; affectait de ne croire à aucun sentiment, de ne rien craindre dans la vie, et fatiguait tellement par sa continuelle occupation de lui-même, que je n'étais pas le seul à qui il fut désagréable chez madame Benuzzi. Du reste, il était jeune encore , et ses gros yeux gris , ses couleurs vives , sa barbe et ses cheveux très-noirs, lui donnaient, dans un certain monde, le droit de se croire superbe ; mais ce n'était point dans une réunion d'artistes spirituels et élégans comme celle qui se rassemblait chez madame Benuzzi, et j'avais même entendu plusieurs personnes s'étonner du choix qu'elle avait fait d'un tel gendre pour la charmante, la ravissante Laetitia. Elle m'expliqua elle-même la raison de ce que j'appelais un sacrilège : M. de Martignes possédait une fortune assez considéra-

ble ; il avait été élevé par le colonel Benuzzi , qui dès l'enfance de Laetitia paraissait désirer ce mariage; de plus, il se prétendait, malgré ses airs dégagés et son éternelle gaîté , très-amoureux de mademoiselle Benuzzi.

Que puis -je donc faire? avait ajouté la mère de Laetitia; je n'ai rien obtenu de votre gouvernement ; j'ai vécu jusqu'à ce moment de quelques fonds que je n'ai point ménagés ; ma fdle a été élevée dans une grande abondance , et sa délicate santé lui rend plus nécessaires qu'à une autre les agrémens que procure la fortune. Elle n'a point d'amour, il est vrai, pour M. de Marlignes ; mais , comme c'est un sentiment

qu'il ne faut point qu'elle connaisse

— Qu'il ne faut point qu'elle connaisse! m'écriai -je.

—Hélas! oui. J'ai failli vingt fois perdre ma

fille dans son enfance, et ce n'est même que depuis quelques années que j'espère la conserver. Cependant on ne m'a point caché que de fortes émotions , une pa«îsion violente ou contrariée , la tuerait. Ah î si vous saviez dans quelles angoisses j'ai passé ma vie tant qu'elle a été libre! je croyais voir dans chaque jeune homme le bourreau de Laetitia; j'aurais même voulu la faire vivre plus retirée ; mais , malgré sa frêle et délicate santé , et sa respiration si courte et si gênée ^ ma fille aime le monde, et tous ses désirs sont des lois pour moi. Jugez donc avec quel empressement j'ai du accueillir les vœux de M. de Martignes, que je sentais fait pour ne point lui inspirer de passion , et sur qui j'ai eu assez d'enir pire pour obtenir qu'il s'éloigne le joui , même de son mariage, et laisse pendant un

an encore ma fille près de moi. Durant ce temps, sa santé se fortifiera; et, comme elle sera mariée,jen'amai point à craindre qu'elle prenne d'inclination pour personne.

J'essayai de faire sentir à madame Benuzzi le peu de raison et de solidité de ses projets; mais elle avait plus de grâces et d'esprit que de jugement; elle croyait avoir bien choisi pour sa fille : et puis, quel dédommagement aurais-je pu lui offrir si je l'avais engagée à changer le sort de celle-ci? mon père n'aurait jamais consenti a mon mariage; mon extrême jeunesse, la violence de mon amour auraient d'ailleurs inquiété la mère de Laetitia. Je dois avouer aussi que la bienveillance tranquille que me montrait la jeune fille ne m'engageait pas à essayer de lui inspirer de la résistance

aux vœux de sa mère. Car elle riait et plaisantait avec moi comme avec un frère ; et je ne sais vraiment si, à choix égal, elle m'eût préféré à M. de Martignes.

Tous ces détails, je les écrivis à Fernand : il était devenu ma seconde conscience, l'écho de mon cœur, et notre correspondance était active et suivie comme s'il se fût agi d'importantesaffaires.Etn'en étaient-ce pas en effet pour moi , que ces impressions nouvelles qui faisaient de ma vie, jusque là si calme, un continuel orage ?

Tout ce qui concernait Laetitia et me semblait à moi d'un si immense intérêt , Fernand l'écoutait avec indulgence, tout en cherchant cependant à me calmer ; mais, comme une personne loin du danger, il en parlait, si ce n'était avec froideur, du moins avec raison, et il m'était facile de deviner

qu'il ne pouvait concevoir comment, en si peu de temps, cette jeune Laetitia, toute ravissante que je la lui dépeignais, avait ainsi pu bouleverser ma vie. Pourtant mes lettres continuant à parler avec persistance et désespoir de mes sentimens, il me répondit cette phrase remarquable :

« Malgré que le mariage de mademoiselle Benuzzi soit avantageux pour elle , et sur le point de se conclure , emploie tout pour le rompre , mon cher Abel , si tu as l'espoir d'être aimé. Car, si l'on peut , si l'on doit souvent sacrifier son propre bonheur, il n'est point permis de sacrifier celui d une autre , et livrer une jeune femme à un époux qu'elle n'aime pas , est non-seulement un tort, mais un crime. C'est la route de l'adultère et du remord qu'on lui ouvre, ou une vie de désespoir dont une

fin prématurée est souvent la suite. »

J'avouai à Fernand que j'étais sûr de ne pas être aimé. Alors il parla seulement à maraison;il me demanda pourquoi je cherchais à entretenir une passion insensée pour un être qui ne m'aimait pas. Pourquoi enfin j'essaierais d'empêcher une mère de disposer du sort de sa fille d'une manière prudente; puis il finissait en m'annonçant qu'il arrivait dans huit jours.

Il arriva en effet; c'était la veille du mariage de Lœtitia. Madame Benuzzi, à qui je n'avais jamais osé parler de la violence de ma passion pour sa fille, m'avait engagé à la réunion qu'elle donnaitpour la signature du contrat. Je proposai à Fernand de le présenterlejour même ; sûr qu'on l'inviteraitpour le lendemain. Il hésitait, mais nous avions tant hesoin de ne pas nous quitter, je me

LA MALADIE MORTELLE. ôî9

sentais si malheureux, je croyais de si bonne foi que j'éprouvais un profond, un irréparable désespoir, qu'il céda à mes instances, se promettant intérieurement de chercher à m'empécher de faire quelque imprudence. Il avaitdéjà essayé d'obtenir de moi de ne plus voir Laetitia, mais je lui avais répondu par ces y tf/72<3W et ces toujours qui viennent si facilement sur des lèvres de vingt ans , et il avait abandonné l'espérance de me convaincre. Cependant je me rappelle, comme si je les entendais encore, les conseils sages et calmes de Fernand, et son austère langage durant le trajet de notre demeure à celle de madame Benuzzi. Hélas! si quelque chose a pu me faire bien connaître tout l'empire des passions, ce fut le changement extraordinaire qui s'opéra si promptement en lui.

Madame Benuzzi avait donné un dîner auquel j'avais refusé d'assister, en demandant la permission de présenter mon ami le soir même. Toute la maison avait un air de fête , et une profusion de fleurs embaumait l'appartement resplendissant de lumières. Au milieu de cette élégance se dessinait la figure rebondie et la taille élevée de M. de Martignes; plus joyeux que jamais, il étourdissait de ses plaisanteries le cercle formé autour de lui , tandis que Laetitia, parée d'une robe blanche, la tête couverte de roses, me sembla plus pâle encore que de coutume. Elle était assise près d'une table sur laquelle était posé un très-beau coffre de bois de Sainte- Lucie , incrusté en or ; c'était l'inévitable corbeille de mariage. Cependant elle ne la regardait pas et paraissait souffrante;

quant à moi, le chagrin , la colère, crispaient mon front et plissaient mes lèvres. Je m'approchai d'elle : elle me dit qu'elle avait très-mal à la tète. Fernand était resté près de madame Benuzzi , et au bout d'un moment ils s'avancèrent vers nous. Alors je le présentai à Laetitia.

Ah! ne reléguons point dans les romans cet instinct du cœur, cette attraction puissante qui pousse deux êtres l'un vers l'autre, qui attire leurs prunelles et les fixe par une forée que rien ne peut arrêter, qu'aucune puissance ne peut vaincre.

Fernand , tout à l'heure animé , beau de jeunesse et de santé, était devenu presque aussi pâle que Laetitia. Madame Benuzzi s'était éloignée, et tous deux nous étions restés de chaque côté de ce fauteuil où était doucement penchée cette fragile

femme, qu'à cette heure nous aimions l'un et l'autre, car, en quelques minutes, Fernand était devenu mon rival; mais combien il m'était supérieur; comme son âme belle et forte était capable de la ressentir cette noble passion de l'amour, que tant de têtes se vantent de connaître, et que si peu de cœurs sont faits pour éprouver.

Il était là, ému, tremblant , n'osant lever ses regards sur moi , mais ne les détachant pas de Laetitia, dont les yeux pleins de larmes restaient fixés vers la terre comme subjugués et embarassés par un sentiment nouveau. Ce qu'ils éprouvaient l'un et l'autre était visible, et, en quelques minutes, s'était déroulé devant moi une longue histoire de rivalités , de passion malheureuse , de catastrophes épouvantables , et pourtant de tout cela ne surgissait pas un mouvement de

haine contre Fernand; je nous voyais malheureux sans cesser de nous aimer.

M. de Martignes s'approcha pour présenter à sa future un parent, un ami, je ne sais; Laetitia voulut se lever; mais déjà si pâle, elle le devint encore davantage, et retomba sans connaissance. Fernand la reçut sur son bras , et avant que sa mère fût accourue , que personne pût le prévenir, il la souleva et traversa avec elle le salon échauffé de lumières et parfumé de fleurs, carildevinaitquecetair lui était mortel. Et personne ne songea à lui enlever cette jeune fille , dont la tête abattue reposait sur son bras qui la retenait avec force, et semblait s'en emparer pour le reste de sa vie. C'est qu'on lisait déjà , sur la noble et belle physionomie de Fernand , une passion tellement empreinte de protection et

de puissance , que chacun reculait et faisait place à ce jeune homme si fier et si majestueux , enlevant pour ainsi dire la fiancée d'un autre homme, mais d'un autre homme sans énergie et sans âme, car il ne comprit rien.

Madame Benuzzi était accourue près de sa fille, que Fernand avait déposé sur un divan dans la chambre à côté; et moi j'avais suivi madame Benuzzi, n'osant me rendre compte des mouvemens que je ressentais ; M. de Martignes était demeuré au milieu du salon, achevant une histoire commencée ot buvant du punch.

Laetitia revint à elle, mais son premier legard ne fut pas pour sa mère ; puis elle se souleva pour arracher un bouquet. De son côté, Fernand la comprit, et avec une rapidité dépensée qui les unissait déjà, il

LA 3IALADIE MORTELLE. 35S

enleva plusieurs faisceaux de fleurs qui se trouvaient là, et les jeta par la fenêtre.

— Ah ! oui , prononça-t-elle d'une voix faible, ce sont elles qui m'ont faitmal.

— Veux-tu te coucher, mon enfant, dit doucement sa mère ; on se retirera , et tu reposeras tranquille.

— Laisse-moi là , laisse-moi là un peu, répondit Laetitia, je suis si bien.

La main de Fernand était appuyée sur le dos du divan , et les cheveux de Laetitia la couvraient tout entière. Nous gardions le silence , quand la voix bruyante de M. de Martignes se fit entendre. Laetitia fit un mouvement d'effroi; sa mère la comprit, elle fut au-devant de lui, et nous demeurâmes seuls ; une femme de chambre était occupée à quelques pas.

Dans ce moment, des Italiens, vovruit

de la lumière et les fenêtres ouvertes, se mirent à pincer de la harpe et à chanter dans leur langue si harmonieuse et si douce

— L'Italie! Terracine!... s'écria Laetitia en écoutant avec avidité. Ah! que je voudrais y retourner. Et , pendant que ses compatriotes chantaient, nous nous taisions, et elle ôtait doucement de sa coiffure les fleurs qui retombaient une à une sur le tapis ; puis , joignant ses deux petites mains sur ses yeux, elle ne fit plus aucun mouvement.

Ses cheveux s'étaient détachés; on devinait qu'elle se livrait à une émotio^j puissante, à un étonnement qui n'était peut-être pas sans effroi; car ce qu'elle éprouvait était inoui , inexplicable : ce jour nouveau qui entrait dans son âme; cette

autre existence qui venait s'emparer de la sienne, la dominer, peut-être lui donner la pensée de résister à ce sacrifice où on la poussait, à ce mariage qui allait se conclure, qui ne lui déplaisait pas la veille , et qui lui semblait maintenant odieux, impossible.

Sa mère rentra; Laetitia se jeta en pleurant dans ses bras , demandant grâce, et criant : Jamais! jamais!

— Eh ! quoi donc, ma fdle? disait doucement madame Benuzzi; car Laetitia sanglottait amèrement.

Pour moi, sombre, contenu; je m'expliquais tout, je ne doutais de rien, et la physionomie de Fernand m'en disait encore plus que le trouble de L^titia.

— 11 faut te coucher, mon enfant, répéta madame Benuzzi ; Julienne, allez chercher

les chapeaux de ces messieurs , vous les ferez sortir; il est inutile que l'on sache qu'ils sont restés ici lorsque j'en ai exclu M. de Martignes.

La femme de chambre obéit; la musique continuait toujours.

— Maman, maman ! n'est-ce pas la cavatine de la Nina ?

Et Laetitia queje n'avais jamais entendue, car on le lui défendait , se mit à chanter d'une voix faible, mais avec une inflexion si déchirante et si douce, que mon cœur trembla d'émotion. Que devaient donc ressentir et sa mère et Fernand? Sa robe froissée , ses cheveux épars , ses fleurs tombées à ses pieds, tout le désordre et le trouble qui suivent un accident comme celui qui venait d'arriver ; tout était en rapport avec les paroles (juVlle chantai!, et on eut dit

qu'elle avait perdu la raison. Hélas! n'étaitce pas une atteinte de folie que cette passion puissante et terrible venant s'emparer de cette enfant dont la vie tenait à un fil , dont l'existence ne se conservait qu'à force de soins, de précautions, et qui tout-àcoup se trouvait dominée par un sentiment si violent, qu'elle forçait sa nature , l'enlevait à tout avenir , même à sa mère , car elle était dans ses bras , et sa tète se reportait toujours vers Fernand, qu'elle semblait appeler comme protection , comme appui.

Cependant il fallut nous éloigner : mais quand nous nous retrouvâmes seuls , Fernand et moi , aucun mot ne fut échangé ; pour la première fois son bras ne vint point s'appuyer sur le mien , et nous arrivâmes sans doute aussi pressés l'un que

3d() LA MALADIE MORTELLE

l'autre de nous séparer. Quelle nuit commença pour moi ! quelle agitation mêlée d'amour et de vanité blessée! Quoi! depuis trois mois cette jeune fille avait du lire dans mes yeux un amour tendre et dévoué^ et elle n'avait jamais semblé s'en apercevoir; jamais son regard ne s'était arrêté sur le mien, jamais je ne lui avais arraché une marque d'intérêt; et lui , Fernand , lui n'avait eu qu'à paraître pour déranger cette tête de femme, pour lui faire haïr son avenir , pour qu'elle voulût être à lui. Cette conviction était odieuse , et elle m'avait assez irrité pour que je n'eusse pas d'abord un mot d'amitié pour celui qui venait de me blesser si profondément.

Mais, au point du jour, quand j'entendis la porte de Fernand s'ouvrir doucement, et que de ma fenêtre je le vis mar-

cher lentement la tête baissée, et dans l'attitude d'un amer chagrin , je chassai toutes les mauvaises pensées que m'avait envoyées le dépit et la vanité , et je me dis qu'on pouvait tout réparer dans sa vie, excepté la perte d'un ami.

Je courus ; et deux minutes après je marchais à côté de Fernand sous les hautes allées du Luxembourg ; la confiance était revenue, un instant même nous oubliâmes qu'un autre sentiment que celui de notre amitié vivait dans notre âme. Mais , hélas ! ce moment fut de courte durée, et, après notre franche réconciliation , il fallut bien parler de Laetitia.

— Je te blâmais Abel, me dit Fernand, je te blâmais d'avoir laissé prendre sur toi tant d'empire à l'amour; mais depuis

hier soir je t'admire, au contraire, d'avoir su te dominer autant.

— Hélas! Fernand, tu oublies que je ne suis point aimé.

Il baissa la tête , et reprit :

— Tu penses que je n'irai point à ce mariage, car je ne veux pas te cacher que l'impression que j'ai reçue sera aussi durable qu'elle a été violente. Mais je ne suis point un enfant ni un malhonnête homme, Abel;je ne la re verrai plus.

— Elle n'en sera pas moins malheureuse, m'écriai-je; ce que tu as ressenti, Fernand, elle le partage , elle t'aime.

— Elle est si jeune si peu formée, répondit-il, en comprimante joie que lui inspirait ma réponse , que des distractions , l'absence, effaceront cette impression pas-

sagère. Abel, lu iras, toi, chez madame Benuzzi; car elle aurait le droit de s'offenser de ton absence.

J'allais lui répondre que moi aussi je perdais celle que j'aimais ; mais ses traits étaient si renversés , ses yeux si remplis de douleur, que je craignis de l'augmenter, et je consentis de suite à m'y rendre. Nous rentrâmes, je m'habillai, et au moment de partir, je serrai la main de Fernand, je lui demandai, au nom de notre amitié, de la résignation , du courage.

— J'en aurai , me répondit-il , j'en aurai , parce que je souffrirai seul; non que je veuille affecter de croire que Laetitia n'ait point éprouvé quelque émotion à mon approche ; son état de faiblesse habituelle, son imagination de femme a peutêtre fait une comparaison entre moi et ce

Martignes; enfin, peut-être aussi , s'est elle exaltée sous le feu de mes regards ; peutêtre y-a-t-il entre elle et moi quelque attraction , quelque sympathie; mais elle perdra ce souvenir, Abel , et dans ce moment où on lui attache sa couronne de mariée, où on lui répète qu'elle est charmante, elle a oublié, crois le bien, que des yeux passionnés se sont attachés sur les siens, et que jamais ils ne se fixeront pareils sur d'autres. Je lui serrai la main en silence et je sortis; mais deux heures après j'étais de retour, et , tombant sur une chaise, j'annonçai à Fernand que Laetitia ne se mariait pas aujourd'hui. Il m'interrogea des yeux , car ses lèvres étaient inhabiles à parler. — Je suis arrivé à l'église , répondis-je , le prêtre otait ses ornemens, on éteignait les cierges, et le bedeau m'a appris qu'on venait

de les avertir qu'il n'y aurait point de mariage aujourd'hui , parce que Mademoiselle Benuzzi s'était évanouie à la porte de la mairie ; qu'on n'avait eu le temps de prévenir personne, et que le plus grand malheur de tout cela était que le marié se trouvait obligé de partir le soir même comme secrétaire d'ambassade , qu'ainsi le mariage n'aurait lieu qu'à son retour. Cet homme a ajouté qu'on disait Laetitia bien mal.

— Bien mal ! s'écria Fernand, tu n'as pas été, tu n'as pas.... a

— En sortant de l'église , j'ai(g(fru chez madame Benuzzi ; j'ai trouvé tout le monde accablé de désespoir, et ces préparatifs de fête, et ce trouble d'u n événement funeste ont rempli mon âme de crainte; je n'ai point vu madame Benuzzi, qui ne quittait pas sa fille. Julienne m'ayant conduit au

366 LA MALADIE 3I0RTELLE.

salon, en me promettant de venir me dir^ le résultat de la consultation des médecins^ qui étaient réunis , j'y ai trouvé M. de Martignes.

— Eh bien! m'a-t-il dit en se levant, absolument comme s'il racontait une histoire qui ne l'intéressât que très-secondairement, eh bien î M. Abel , vous savez cette désagréable aventure ; mademoiselle Benuzzi s'est trouvée mal, et je suis forcé de partir ce soir. Sa mère aurait voulu que je retardasse mon voyage ; impossible, cela pourrait mevjEjyiire : nous verrons au retour. Mais ce retour, quand?

Julienne est entrée , elle pleurait, je n'osais d'abord l'interroger.

— Mademoiselle a une fièvre violente, me dit-elle à part , elle crie qu'elle ne veut pas se marier ,et bien d'auties chose tristes à fendre

le cœur. Elle est si délicate, sa poitrine est en si mauvais état, que les médecins craignent qu'une maladie dangereuse ne se déclare.

— Bah! bah! interrompit M. deMartignes, qui entendit seulement cette dernière phrase , ils disent tous la même chose pour se faire valoir quand on est guéri. Je connais Laetitia depuis son enfance, et je l'ai souvent vue atteinte de pareilles indispositions qui la retiennent quelques jours au lit, voilà tout. Julienne, tu remettras ce billet à madame Benuzzi ; je cours au ministère, ensuite je monte en voiture. Si je le puis , en passant, je ferai arrêter pour avoir des nouvelles.

Pendant que je racontais ces détails à Fernand, son visage s'était cou vert d'une pâleur effrayante; et sa douleur me fesait si mal que

je ne pensais plus à la mienne; l'amitié dévouée qu'il m'inspirait nous avait fait changer de rôle ; la veille encore il entendait les plaintes de mon amour, et c'était moi maintenant qui devait le consoler du malheur du sien.

— Allons près de sa demeure, dit-il avec désespoir; et dix fois dans lajournée, même dans la nuit, j'entrai savoir des nouvelles.

Enfin, au bout de trois jours, Laetitia fut hors de danger, et je revis sa mère.

— Je sais, me dit-elle, combien vous avez pris part à mon malheur, et je vous revois avec encore plus de plaisir : quand ma fille ira mieux , c'en sera aussi un pour elle.

Je pus donc chaque jour donner à Fernand des nouvelles; je pus, quand j'eus revu Laetitia si pâle et si changée, je pus lui dire que , quand j'arrivais, ses yeux si

Iristes s'éclairaient d'espérance, mais qu'ils retombaient abattus et remplis cle larmes , comme si elle ne m'attendait pas seul.

— Pourtant je ne dois point la voir, me répétait Fernand , car elle est presque mariée, et ce Martignes reviendra : d'ailleurs , comment remplacerai -je la fortune qu'il doit lui donner?

— Ah! pourquoi ne puis-je disposer de celle que j'aurai unjour!m'écriai-je avec effusion; Laetitia t'appartiendrait, car je crois neplus l'aimer que comme une sœur; le sort au moins nous épargne une odieuse rivalité. — Bon Abel! va! je suis trop heureux de posséder un tel ami.

Cependant, malgré cette résignation apparente, Fernand cachait un profond désespoir, et les ravages du chagrin se découvraient sur sa belle et mâle physionomie II. 24

aussi bien que sur les traits si délicats de Laetitia. La faculté ne savait plus que faire à cette jeune fille, chez qui tout symptôme de maladie avait disparu , sans qu'elle retrouvât ni appétit , ni sommeil , ni force. Et qui même, si on l'engageait à faire quelque effort pour reprendre à la vie, baissait sa jolie tête flétrie, et ne répondait rien.

— Elle meurt de chagrin , dit le plus habile médecin; sa mère se désole, et ne devine pas pourquoi. Cependant un jour madame Benuzzi me dit :

— J'ai interrogé vainement Laetitia; elle ne veut pas m'avouer le sujet d'une douleur qui la tue; mais il m'est venu un soupçon, c'est qu'elle vous aime, Abel.

Elle vit , à l'incrédulité de mon regard , que je ne partageais pas ce soupçon , mais que j'en cachais un plus positif: cependant

elle fut encore long-temps sans deviner la vérité; puis tout-à-coup elle s'écria:

—Non , c'est impossible ! ils ne se sont vus qu'une fois , qu'une heure. Et la pauvre mère se répétait ces mots comme pour se rassurer elle-même; car elle fmit par m'avouer que Fernand lui avait paru si remarquable, si supérieur, qu'elle eût craint sa présence trop assidue auprès de sa fille; mais qu'elle ne pouvaitpenser qu'une seule entrevue eût pu laisser au cœur de Laetitia une si puissante impression. Je me tus ; mais je m'apercevais bien qu'une douleur profonde conduisait Laetitia au tombeau, et qu'elle ne pouvait la surmonter. Car c'était un doux et charmant enfant gâté , élevé avec toute la condescendance qu'on prodigue à un être faible et malade. Jamais elle n'avait été contrariée; jamais on ne lui avait dit que

c'était une des conditions de son sexe de savoir souffrir. Madame Benuzzi, bonne, indulgente mais peu éclairée , n'avait songé qu'àlarerj3re heureuse, sans éveiller sa raison; aussi, quandelle voulût parler de résignation , de devoirs , Laetitia ne répondit que par des larmes, et ne voulut point se soumettre. iVlors la pauvre mère au désespoir me conjura d'engager Fernand à les venir voir de temps en temps : sans doute il eût été plus noble , plus romain , de laisser mourir sa fille de douleur ; mais ne nous hâtons pas d'imposer au cœur des autres des vertus si difficiles, de peur que si jamais nous avions à porter un fardeau semblable , nous ne le trouvassions au-dessus de nos forces.

Enfin, madame Benuzzi ne voyait que le danger présent; elle était mère avant

LA MALADIE MORTELLE. 57.t

tout. Mais Fernand résista, liialgré que jo lui eusse transmis les désirs de la malheureuse mère.

—Je ne puis revoir Laetitia, , ccria-t-il , entraîné et retenu tour à tour par riionnein* et par l'amour ; je donnerais la moitié de ma vie pour la savoir libre; mais elle ne l'est pas, et je ne dois point transiger avec mon devoir.

Ainsi se passèrent bien des jours, dans des combats où le cœur et la raison de mon malheureux ami éprouvaient de cruelles atteintes. Chaque heure je le voyais plus à plaindre et plus inquiet, car je ne lui cachais pas qu'à chaque instant la santé de Laetitia donnait de plus vives alarmes. Enfin elle fut si mal, que madame Benuzzi écri- \il à Fernand, en le conjurant à genoux do venir. Il n'acheva pas la lettre : i'amoui

triomphait; il accourut. Le règne de la raison était passé pour ne plus revenir; car cette violente et impérieuse passion peut se combattre tant qu'on ne lui a fait aucune concession ; mais dès qu'on lui en accorde, elle n'arrête plus son exigence ; et , du moment que Fernand eut retrouvé Lœtitia, dès qu'il eut vu son pâle visage se colorer de bonheur à son aspect; quand, d'un regard, il eut tout révélé et tout appris , il ne la quitta plus; et je compris que ce lien, formé sur les confins de la vie, ne se romprait qu'avec elle.

Malgré que Laetitia fût hors de danger, elle était si souffrante , qu'il fallait l'entourer sans cesse de soins et de précautions : Fernand rivalisait avec sa mère ; et moi , qui les aimais tant l'un et l'autre, Laetitia, d'un mélange d'amour et de pitié, Fer-

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iiand, de cette amitié unique qui ne pouvait jamais avoir d'égale , je donnais aussi tous mes soins, tout mon temps, pour que cette charmante Laetitia n'eût que de douces pensées de calme et de bonheur. J'apportais une large part de dévoûment dans cette réunion si intime et si resserrée , où nous nous pressions , pour ainsi dire, auprès de cet ange d'enfant , comme pour la retenir sur la terre où elle ne semblait pas faite pour demeurer.

Que de belles journées d'été, que de longues soirées d'hiver nous avons passées auprès de Laetitia, qui , une main dans celle de Fernand et la tête penchée sur le sein de sa mère , endormait doucement ses douleursen écoutant nos projets d'aveniretnos amicales et douces causeries! Jamais le nom deM.de Martignes n'était prononcé : on eut

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dit que tous nous avions oublié qu'elle était liée à lui; et, en voyant l'innocence du soi>rire de Laetitia et l'expression de son céleste regard , on eût dit aussi que jamais elle ne pouvait appartenir à un homme. Aucune des têtes divines de Raphaël et du Corrège ne pourrait même donner l'idée de la suavité virginale de sa figure ; et le langage d'un ange pourrait à peine rendre la mélodie et la pureté du sien; car, tout en éprouvant pour Fernand une passion irrésistible , indomptable, elle n'allait pas audelà du bonheur de le voir en présence de sa mère : aussi lien n'était calme et chaste comme son regard quand il s'attachait sur lui; et je suis persuadé que telle était l'innocence de Laetitia, qu'elle eût appris avec bonheur que Fernand fût son frère. Madame Benuzzi , quoique vive et biil-

lante dans sa jeunesse , ne s'était jamais écartée d'une conduite parfaite; sa fille avait toujours été sa première idole, et elle l'avait élevée avec une retenue d'autant plus grande, qu'elle ne voulait la marier que très-tard, et qu'elle aurait même désiré ne pas la marier du tout. Jamais elle n'avait quitté une minute sa mère ; jamais elle n'avait entendu un mot qui pût ternir l'innocence de son âme, innocence qui semblait inhérente à son genre de beauté. Aussi Fernand l'adorait-il avec l'enthousiasme et la pureté avec lesquels il eût adoré une douce et sainte madone.

— Oui, me disait-il souvent, quand nous sortions d'auprès d'elle, jamais je ne pense à Laetitia comme à une femme qui peut me donner d'autre bonheur que ceux

de l'âme; mes sens se taisent auprès d'elle pour ne laisser entendre que mon cœur; et cependant, Abel, je serais ainsi le plus heureux des hommes si la pensée de l'avenir ne \enait pas tout décolorer.

De son côté , madame Benuzzi commençait à s'inquiéter : la pauvre mère n'avait songé d'abord qu'à la vie de sa fille ; mais les lettres de M. de Marlignes , devenues plus pressantes, lui rappelaient amèrement qu'elle avait presque cédé une partie de ses droits à un autre.

A peu près une année s'était écoulée dans cette douce existence de confiance et d'amitié. Laetitia avait repris quelque force, et nous faisions de charmantes promenades dans les environs de Paris. Il me semble que c'est un bel éloge à faire de deux hommes jeunes et passionnés , que de ra-

conter cette \ie d'innocence et de soins; mais peut-être cette \ie n'était-elle si douce que parce qu'elle était pure ; peut-être ne durait-elle tant que parce qu'elle ne devait pas durer.

Madame Benuzzi commençait à me confier ses inquiétudes ; elle ne me cachait plus qu'elle redoutait d'avoir quelques rapports d'intérêt avec son futur gendre , qui était , sur cet article , non un malhonnête homme, ni un homme précisément intéressé, mais un homme incapable de mettre des formes et d'observer les moindres nuances. Au moment de son mariage, il avait prêté une assez forte somme à madame Benuzzi ; cette somme elle l'avait ememployée à remplir d'anciens engagemens; car elle s'était très-obérée pour soutenir un train de maison au-dessus de ses moyens.

Les longues maladies de sa fille nëcessilaient de grandes dépenses ; et si Lsetitiane voulait pas terminer son mariage avec M. de Martignes , que deviendraient- elles ? Et c'était un doute qui, depuis quelque temps, n'en était plus un pour madame Benuzzi ; car elle ne pouvait proposer à sa fille de lire une lettre de M. de Martignes ou d'entendre un mot sur son compte , sans que le trouble et le chagrin ne fissent de suite disparaître le mieux que les médecins annonçaient devoir se soutenir si on lui évitait toute émotion pénible.

Je ne savais quel conseil donner à cette bonne mère, et n'osais pourtant en parler à Fernand;car il était une chose au-dessus de mon courage , c'était d'ajouter à ses cliagiins. Les semaines el les mois se passaient ainsi : c'est d'ailleurs un eiichanleiu

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si puissant que Tamour, qu'il endort toutes les inquiétudes et toutes les prévisions , et que Fernand oubliait souvent les malheurs qui pouvaient fondre sur lui.

Nous parlions souvent , madame Benuzzi et moi, de l'avenir qui nous menaçait; mais, ne trouvant pas de biais pour sortir d'embarras, nous nous en rapportions au temps, comme s'il ne gâtait pas plus de sorts qu'il n'en arrange.

Madame Benuzzi obtint cependant de M. de Martignes qu'il prolongeât encore son séjour en Angleterre de six mois. Elle avait eu d'autant moins de peine à l'y décider, que cela cadrait avec ses intérêts. Mais l'événement n'était que différé ; un peu plus tôt, un peu plus tard, il faudrait prendre un parti. Les choses étaient dans

celte position quand je reçus une lettre de mon père , qui me rappelait près de lui.

a Votre mère est très-malade, m'ècrivaitil, et je vois qu'elle désire que, de nouveau , j'essEiie ce dont vous serez capable ici. Quoique je ne croie pas beaucoup à vos succès dans les études que vous suivez, je veux bien la satisfaire et revenir sur ma résolution. D'ailleurs, mon fils, l'état presque alarmant de votre mère me dit trop que l'argent n'empêche pas de mourir; et, si je la perds, assurément je n'en aurai pas long-temps besoin , car c'est la seule affection qui n'ait pas trompé mon espérance. Je vous attends, et, à compter du mois prochain , vous ne recevrez plus votre pension. »

Ma première, ma plus vive douleur fut d'abord la nouvelle de l'état de ma mère,

puis ensuite le regret de me séparer de Fernand et de Laetitia. Depuis long-temps leur amitié faisait, pour ainsi dire, partie de mon existence; c'était un but dans ma vie que celui de leur destinée; et il me fallait les quitter quand , loin d'être fixée , elle présentait tant de chances de malheur. Sans le souvenir de ma mère, je restais et ne me rendais point aux ordres de M. Dubreuil, dont je ne me rappelais que trop le caractère et la sévérité.

D'ailleurs il allait falloir reprendre cette aride vie du commerce , pour laquelle ma répugnance n'avait fait que s'accroître depuis mon intime liaison avec Fernand. Il y avait quelque chose de si élevé , de si poétique dans sa conversation ; il peignait avec tant de charmes tous les sentimens nobles, qui se rencontrent si rarement

dans le caractère aride d'un gagneur d'aï*gent, que je n'en avais pris, Dieu me le pardonne, qu'un mépris plus grand, plus prononcé, pour la carrière à laquelle mon père me rappelait. Quelle différence de l'existence que j'allais mener, avec les plaisirs de l'intimité dont je jouissais près de Fernand! car je n'avais connu alors, et depuis même je n'ai connu qu'à lui, cet entraînement de conversation , ce charme de racontage, rempli de pittoresque et d'inattendu. Fernand parlait également bien plusieurs langues , était habile sur plusieurs instrumens ; enfin c'était un de ces êtres doués , qu'on ne peut comparer à personne, et qu'on ne rencontre pas deux fois. Mais quand je lui témoignai Fin-, tention de ne pas obéir de suite à mon père,

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— Et ta mère ! se hâta-t-il de m'observer, ta mère si elle mourait loin de toi !

Je partis , non sans avoir versé bien des larmes en embrassant Fernand, non sans avoir ressenti une vive émotion en disant adieu à Laetitia. Elle me fit promettre de les rejoindre un jour en Italie ; car c'était un de ces rêves de malade que d'aller respirer l'air doux et chaud de sa patrie. Que de fois je l'avais vue aspirer avec effort , de sa poitrine oppressée , notre vent souvent humide et glacé de France, et jeter de tristes regards sur notre ciel si nébuleux et si gris. On fentourait de tant d'émotions douces, on osait si peu lui dire la vérité de sa situation, qu'elle croyait retourner bientôt à Terracine avec sa mère, et que Fernand ne la quitterait pas. Elle ne pensait plus à ce contrat

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