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Contes vrais

C'était un dimanche, et quoiqu'il n'y eût plus guère de jours de fête pour les malheureux Espagnols, les cloches de la cathédrale de Burgos s'agitaient dans les airs ; on célébrait une grand'messe ;

*i LE SIEGE DE BURGOS.

The missa est venait detre prononcé, et permettait aux fidèles de quitter l'église. Mais les femmes avaient encore une dernière prière à adresser au ciel; celles qui étaient épouses et mères frappaient leur poitrine, baisaient avec ardeur les dalles poudreuses et froides du temple, et demandaient à leur Dieu et même à leurs prêtres, car ceux-ci l'avaient promis en son nom, la destruction entière de ces Français qui les opprimaient, qui leur donnaient des chaînes et réduisaient leurs époux et leurs fils au rôle de brigands errans dans les rochers.

Les jeunes filles, peut-être aussi haineuses, ne pouvaient cependant s'empêcher de jeter quelques regards plus indulgens surcesbrillans officiers, dont les yeux remplis d'effronterie et de désirs,

leur apprenaient qu'elles étaient belles; et si elles priaient avec tant d'ardeur, c'était pour que l'amour leur donnât encore quelques doux plaisirs, quitte à reprendre leur haine après.

Les hommes, soigneusement enveloppés de leurs manteaux, ne laissaient voir de leurs sévères visages, que des prunelles remplies d'un feu sombre et menaçant.

Mais toute l'attention, après les prières qui avaient été adressées à la haine et à l'amour, se portait involontairement sur le brillant état-major du duc de Raguse, placé au milieu du chœur.

La belle tenue des officiers, le luxe do leur chef, semblaient ajouter à l'aversion des hommes et à l'expression de mépris placé sur leur bouche dédaigneuse. Mais

s'ils détournaient parfois leurs yeux pleins de fureur de leurs ennemis, on y lisait pour le moins autant d'indignation quand ils retombaient sur une femme, placée près d'un officier français qui semblait la protéger de son majestueux regard, l'envelopper de tout son amour.

Elle, les paupières baissées, les mains jointes, paraissait ne parler qu'à Dieu, mais il était facile de la surprendre détournant souvent les yeux de son livre, pour les reporter timides et craintifs vers son époux; car elle était mariée, quoique fort jeune, et que par son genre de beauté elle le parût plus encore.

Celte femme était Mariquita Dormer, fille d'un négociant français et d'une Andalouse. Née à Séville, elle y avait vécu heureuse et tranquille avec ses parons

jusqu'en 1808, époque où éclata , dans toute la péninsule, cette guerre injuste et désastreuse qui donna à la France des ennemis irréconciliables en place d'alliés fidèles et dévoués.

Quoique M. Dormer fût établi depuis bien des années à Séville, l'horreur que vint inspirer le nom français, les tournons de sa femme qui, placée entre son amour pour son mari et la haine de ses parens contre la nation dont il faisait partie, haine qui la mettait en continuelle discussion avec les siens , et qui lui inspirait des craintes peut-être exagérées sur la position de son mari, décidèrent M. Dormer à quitter l'Espagne et à venir se réfugier en France.

Mais la liquidation de ses affaires, mal* gré d'énormes sacrifices, l'ayant retenu

plus qu'il ne l'aurait voulu, madame Dormer, dont le caractère était trop sensible et trop passionné, succomba, étant encore sur sa terre natale, à ses chagrins et à ses terreurs. Veuf et blessé au cœur, car il adorait sa femme, M. Dormer ne conserva pour unique trésor qu'une fille de quatorze ans, annonçant avec la beauté de sa mère, des grâces encore plus séduisantes. Elle avait hérité aussi de sa tête si vive, si impressionnable, et surtout d'une violence de passions qui déjà se décelaient assez dans un âge encore si tendre, pour effrayer jusqu'au cœur indulgent et prévenu d'un père.

Mariquita avait aimé sa mère avec l'ardeur qu'elle portait dans tous ses gentiraens ; cl, dès le moment où la tombe fut refermée sur madame Dor-

mer, sa fille refusa obstinément de voir personne de là famille , car elle ne pouvait oublier leurs débats avec sa mère.

D'ailleurs, emportée, peu maîtresse d'ellemême, comme les femmes de sa nation , madame Dormer n'avait jamais caché ce qui la blessait et l'offensait, et sa fille partageait ses haines comme ses amitiés.

La famille de madame Dormer ne se sentit alors que plus portée à détester ce Français qui était venu porter la désunion parmi eux ; et n'étant plus retenue par un reste d'égards pour leur parente, ils le persécutèrent si cruellement qu'ils le forcèrent à quitter Séville presque entièrement ruiné. Il s'enfuit jusqu'à Burgos; mais la, tomba assez grièvement malade pour être obligé de s'arrêter.

Descendu dans une mauvaise auberge

d'Espagne, et par conséquent exposé à manquer de tout, il eût infailliblement succombé aux privations et à Ja maladie, si un médecin qu'on avait fait appeler, ne l'eût pris en pitié ; ou plutôt, si l'amour n'était venu interposer son pouvoir indomptable sur la volonté du docteur Mendez.

Il soigna, recueillit le père par amour pour la fille ; mais quel espoir aurait dû raisonnablement concevoir un homme d'un âge mur, d'un caractère austère, exerçant une profession sérieuse, vis-àvis d'une enfant l'idole de son père, gâtée comme une fille unique, belle, ravissante de grâces, n'ayant jamais fait que sa volonté, et ne concevant pas que rien pût jamais s'y opposer.

Cependant le docteur, loin d'écouter la

prudence, se hâta de demander la jeune Mariquita pour seule récompense des soins qu'il avait prodigués à son père. 11 possédait un nom honorable >, une belle fortune; et , quoique M. Bormer fût fier de sa fille, qu'il lui eût sans doute désiré un époux plus aimable, la faiblesse de sa santé, qui ne lui permettait pas décompter sur une longue existence , le mauvais état de sa fortune, lui faisaient désirer quelle ne repoussât pas les propositions du docteur. Elle le fit pourtant, et avec tant de hauteur et de moquerie, qu'elle incrusta dans le cœur de l'Espagnol une de ces haines indestructibles qui survivent à l'amour. Haine d'autant plus dangereuse que le docteur Mendez se ressouvint alors qu'elle était fille d'un Français, et qu'il poussait jusqu'au fa-

natisme son dévoûment pour le fils de Charles IV, dont il s'était un des premiers déclaré le partisan.

Vainement le père de Mariquita voulut affaiblir les torts de sa fille par des témoignagesde reconnaissance; il fut repoussé, et quitta Burgos, affligé de passer pour un ingrat. M. Dormer arriva à Bordeaux précisémentau moment où cette ville était encombrée de troupes françaises, et animée par le gain et le mouvement que causait leur passage pour se rendre en Espagne.

D'anciens correspondais qui, de loin, l'avaient assuré de leur protection , le reçurent alors avec de vagues promesses et de froides protestations. ïl ne voulut point cependant confier ses malheurs à .son enfanl adoré; et, trop faible pour lui rien refuser, il consomma en peu de

LE SIEGE DE BURGOS. il

mois toutes ses ressources, sans rien conserver pour les besoins les plus pressais.

Ah ! qu'elles durent être cruelles alors les angoisses de ce père, se voyant un pied dans la tombe et laissant dans un monde indifférent une fille d'une beauté si séduisante, que partout elle se faisait remarquer, mais qui partout aussi devait trouver des séducteurs. Naïve enfant, si passionnée pour le plaisir, qu'elle n'avait jamais donné une heure à la réflexion, ne comprenant rien de la vie, sinon que le bonheur et les fêtes devaient environner la jeunesse et les femmes; oublieuse des larmes qu'elle avait versées la veille, rieuse comme une petite fille, coquette comme une grande dame, paresseuse comme une Espagnole et pour-

tant toujours occupée de riens et d'enfantillages, possédant le germe de plusieurs talens et n'en ayant jamais cultivé un seul ; quittant avec une inconcevable promptitude une occupation ou un plaisir pour un autre; pleine d'imperfections, mais de ces imperfections qui rendent encore plus séduisante une jeune fille si peu femme; car on met tout sur le compte de l'âge, et on l'aime davantage de se montrer ainsi naïve et sans détours.

Mais quand arriva la dernière pièce' d'or de M. Donner, il sentit amèrement ("inconvénient d'un caractère qui l'avait enchanté jusque-là ; il retarda , car il avait encore quelques bijoux, quelques effets de prix, il retarda sa pénible confidence, il lui en coûtait d'attrister le visage

si riant de sa fille. Mais les inquiétudes horribles qui le dévoraient, mais la pensée du dangereux avenir de son enfant, achevèrent rapidement de miner sa santé, et il se sentait mourir, quand parut à ses yeux un Dieu, un sauveur, un époux jeune, beau, aimable et riche pour sa fille, pour sa bien-aimée Mariquita.

Officier supérieur clans le corps impérial du génie militaire, Octave de Vermilly, était un de ces hommes remarquables, autant par la dignité et le charme de leurs manières, que par leurs talens. Sa figure, avantage dont un homme doit peu s'enorgueillir, et dont il s'occupait très peu en effet, était belle et parfaitement régulière; sa taille noble; ses yeux à la fois spirituels et passionnés; tant d'avantages réunis ne pouvaient manquer

leur effet sur une jeune fille dont l'imagination avait été éveillée dès l'enfance par. des images douces et tendres. Car sa mère lui répétait sans cesse combien son père et elle s'aimaient, et tous les sacrifices qu'ils avaient faits pour être l'un à l'autre. D'ailleurs , quelque pure que soit une Espagnole, des idées d'intrigue germent dans sa tête avec les premières étincelles de son intelligence.

Elle croit que les femmes créées pour inspirer et ressentir l'amour, n'ont d'existence que par lui; aussi les premières paroles de passion que Mariquita entendit d'Octave, l'enchantèrent, mais ne rétonnèrent pas. Elle avoua même qu elle aimait, avec une expansion et une imprudence qui trouvèrent heureusement un cœur rempli d'une ivresse sans mesure

et sans réflexion , et, plus heureusement encore, une âme trop noble pour en abuser.

M. de Vermilly demanda à l'instant même Mariquita à son père ; et le mariage ne fut différé que le temps indispensable pour avoir le consentement du ministreetdesafamille. Les deux amans, et M. Donner surtout, car l'amour ne l'enivrait pas d'espérance, tremblaient qu'il ne survînt quelque obstacle; mais M. de Vermilly avait de puissantes protections; d'ailleurs sa fortune était considérable; et, quoique jeune encore, il était son maître autant par sa position de famille que par la fermeté de son caractère; peut-être aussi par l'ascendant que lui donnait un peu de hauteur et de violence, ascendant qui s'étendait même sur

tG LE SIEGE DE BURGOS.

sa mère; aussi les papiers et le consentement nécessaire ne se firent -ils point attendre ; le mariage se fit.

L'ivresse d'une passion ressentie jusqu'à l'excès, les transports de deux êtres, l'un n'ayant encore connu que quelques bonnes fortunes auxquelles il n'attachait aucune importance; l'autre en étant au charme d'un premier amour, vinrent les envelopper de ce prestigieux bonheur qui rend tout facile, aplanit tous les obstacles, et fait sourire à l'aspect même du malheur ou du danger.

Aussi Mariquita déclara-t-elle dès les premiers jours, qu'elle ne consentirait jamais à se séparer de son Octave et qu'elle le suivrait à l'armée. Cependant il eut le courage, quoique sa passion fût aussi violente que la sienne, de lui représenter

qu'il lui faudrait abandonner son père ; elle pleura, hésita et finit par assurer qu'il viendrait avec eux à l'armée.

La santé de M. Dormer Teût-elle permis , que M. de Vermilly n'eût su comment l'y présenter; il se sentait déjà assez embarrassé de conduire avec lui une femme si jeune et d'un caractère si peu formé. Aussi, s 'armant dune fermeté qui lui coûtait extrêmement, il fut prier M. Dormer de retenir sa fille près de lui.

— Mon cher Octave, répondit celui-ci, si je vous ai accordé si vite mon enfant, si j'ai accueilli la demande que vous m'avez faite avec tant dempressement, n avez-vous donc point compris que je n'avais pas le temps de me montrer plus prudent; de savoir seulement si votre ca-

ractère et celui de Mariquita se convenaient? Hélas! je tremblais de mourir sans qu'elle eût un appui, un guide; elle si jeune, si passionnée, si enfant !

Oui, mon ami, je vais mourir; et si vous laissez ma fille ici, elle qui n'a aucune expérience, qui ne sait rien de la vie, elle sera exposée à mille imprudences. Emmenez-la, Octave; quelque douleur qu'il m'en coûte, je dois à son avenir ce dernier sacrifice. Quand vous reviendrez en France, peut-être, père à votre tour, vous conduirez Mariquita et son fils sur ma tombe, et vous prierez pour moi.

M. de Vermilly , vivement ému, tâcha d'écarter de son beau-père de si tristes pressenlimens, mais celui-ci le convainquit qu'il considérait sa fin avec la rési-

'^nation d'un chrétien et la fermeté d'un homme. Il parla de sa fille comme du seul objet qu'il regrettât dans îe monde, la recommanda de nouveau à la tendresse de son époux, à sa tendresse et aussi à son indulgence.

— Mon cher Octave, ajouta M. Dormer, sans doute votre extrême passion pour ma fille me rend bien heureux, mais je ne sais si le moment qui s'approche pour moi, ôte d'avance à la vie ses plus agréables illusions; mais je voudrais, voir votre bonheur appuyé sur des bases plus solides que celles de l'amour seules.

Elevée par sa mère et par moi, dans une atmosphère de tendresse et de passion qui l'a rendue charmante, mais qui n'a donné à son caractère aucun aplomb, aucune prudence, à seize ans Mariquila

conserve encore toute la mutinerie, toute l'inconséquence d'une petite fille. Vous allez la lancer dans un monde nouveau et dangereux; soyez à la fois son amant, son époux, son meilleur ami et son guide; montrez-lui, je ne dis pas de la sévérité, chez elle elle ferait naître la crainte; mais de la raison, du calme, de la douceur; surtout usez enfin de votre empire sur elle pour élever son âme et calmer ses passions.

Vous devez me pardonner ces recommandations, continua le pauvre père, car je vais la perdre et la perdre avant de quitter la vie. Je l'ai tant aimée que je dois me reprocher de m'ëtre montré un peu faible. Et, je vous l'avoue, si je suis rassuré sur sa fortune, sur sa position so>ciale, je ne le suis point aussi entièrement

sur le sort qu'elle pourra se faire ellemême.

Vous êtes naturellement sévère, Octave; et si un jour votre passion amortie, vous* renda it moins indulgent sur les défautsdc ma fille, souvenez-vous que c'est à mou aveugle tendresse qu'elle les doit.

— Quoi! s'écria M. de Vermilly,qu'y a-til donc en moi qui vous fasse craindre pour le bonheur de votre enfant? Sans doute mon idole est l'honneur; le soin de le défendre passerait même, }e doisledire, avant mon amour; mais je veux croire que jamais Mariquita ne manquerai aucun de ses devoirs, et puis, je vous le promets, ]e suivrai vos conseils; j'essaierai de lui cacher l'excès de ma passion; je parlerai à sa raison, autant du moins que ma position va me le permettre, <car

U LE SIÈGE DE BTjRGOS.

les devoirs de mon état m'éloigneront souvent. Souvent aussi elle sera entourée d'hommes aimables, empressés à lui plaire, et je...

— Et vous êtes d'un caractère jaloux, Octave, interrompit doucement M. Dormer, j'en avais le soupçon et vous m'en avez convaincu l'autre jour, quand, écoutant l'histoire de cette infortunée que l'amour a si funestement égarée, vous vous êtes écrié : À la place de son époux , je l'aurais tuée.

Ah ! tout mon sang s'est glacé; j'ai regardé votre épée, il m'a semblé en voir la lame froide et acérée sur la poitrine de mon enfant.

Mais pardonnez, pardonnez mes craintes, mon ami, songez que ma fille est mon unique trésor, que je ne la re-

verrai plus , et que les dernières prières d'une bouche qui sera bientôt muette , trouvent grâce devant vous.

M. de Vermilly pressa la main de son beau-père entre les siennes, et, en l'assurant qu'il trouvait bien naturel ses inquiétudes et ses recommandations , il lui jura que le bonheur de Mariquita serait son seul but, sa seule étude.

Mais ils se quittèrent pourtant mécontens l'un et l'autre: M. Dormer, d'avoir montré des inquiétudes sur le caractère de sa fille qui pouvaient éveiller la sévérité d'un homme, dont la noblesse et la générosité étaient peut-être trop près de la perfection pour ne pas le rendre exigeant et peu indulgent; M. de Vermilly, de son côté, se sentant blessé des recommandations que M. Dormer avait

cru nécessaire de lui faire. Il s avoua alors, pour la première fois, que cette jeune et fragile femme si bien créée pour plaire, n'était peut-être pas la compagne qu'il aurait fallu à un homme d'un caractère passionné, mais fier, jaloux et esclave de son honneur. A la pensée que rien pût le ternir, que le ridicule ou la honte pussent jamais s'attacher à son nom, Octave sentit une sueur froide mouiller son front, un rouge de feu colorer ses joues. Et une pensée rapide, non de regrets, mais de crainte et de douleur, passa entre son cœur et sa raison. Dans ce moment, accourait à lu! cette créature charmante ; il arrêta son œil inquiet sur ce front si pur, où ne siégeait pas une pensée qui ne fût à l'amour; et, avec la rapidité que donne la passion, il

s étonna d'en avoir conçu une qui ne fût pas au bonheur.

Mariquita savait quelle suivrait son époux et que son père ne viendrait pas avec eux; mais elle ignorait qu'il fût si mal; il lui avait dit qu'ils se rejoindraient un jour, et sa riante imagination ne lui avait pas fait naître le plus léger soupçon d'une pensée triste dans ces mots.

Elle supposait même d'autant plus naturellement que M. Donner les rejoindrait bientôt, qu'elle lui croyait encore des intérêts en Espagne, et, avec l'imprévoyance de son caractère, elle regardait cette séparation comme une absence momentanée.

Cependan t elle pleura amèrement quand il fallut le quitter, et Octave fut obligé de l'arracher des bras de son père. Hélas ï

'Jr. LE SIEGE DE BLRGOS.

si elle avait su que peu de mois après il descendrait dans celte demeure qui ne se rouvre plus; si elle avait su que ce cœur si tendre et tout rempli d'elle allait bientôt cesser de l'aimer, elle n'eût pas, si peu après leur séparation, regardé riante et animée, la marche de ces troupes qui allaient sur sa terre natale porter le pillage et la mort ; elle n'eût pas voulu le quitter ce bon père, qui jamais n'avait attristé son enfance d'un mot sévère, ni sa jeunesse d'un refus.

Mais confiante, elle suivait un époux adoré, dans un pays qui était le sien et qu'elle croyait être bientôt soumis; elle en connaissait les mœurs, le langage; elle se plaisait à l'apprendre à son Octave; lui, de son côté, la fortifiait dans la langue française. Et, trop imprévoyante

pour jamais réfléchir, il ne lui venait pas même à la pensée qu'on pût la blâmer de retourner dans sa patrie comme la femme d'un de ceux qui cherchaient à l'asservir. Aussi, quand ses compatriotes lui montrèrent du ressentimentet du mépris, elle s'étonna de leur injustice: son âme n'était pas assez élevée pour les comprendre.

M. et madame de Verni il ly étaient entrés en Espagne avec le convoi qui escortait le maréchal Marmont. Jeune encore, remarquable par l'éclat de sa figure, la hauteur chevaleresque de ses manières, le luxe qui l'environnait et son titre de favori de Napoléon, le duc de Raguse accourait commander en Espagne avec les espérances hasardées que chaque chef y apportait; et, quoique le jeune

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maréchal n'eût pas une tâche très facile, puisqu'il venait remplacer Masséna, la plus riche réputation militaire, la valeur la plus heureusement servie par le sort, le duc de Piag use n'en souriait pas moins quand on lui parlait d'obstacles ou de prudence, et, quoique les vieux généraux et même les vieux soldats ne partageassent point son étonnante sécurité, le brillant état-major qui l'environnait et qui rehaussait l'éclat dont il était si jaloux, imitait son imprudente confiance et son langage tranchant.

Le maréchal allait à l'armée de Portugal ; c'était aussi la destination de M. de Yermilly; mais il ignorait encore à quelle division il serait attaché. Les regards empressés que Ton jetait sur la voiture de sa femme, les avances ai-

niables que lui faisaient les officiers qui entouraient le maréchal, l'admiration du duc, qu'il cachait avec hauteur et didignité, mais qu'il cachait mal, faisaient vivement désirer à M. de Vermiily de ne pas être attaché au quartier générai. Il savait assez qu'excepté au moment dune bataille, les officiers qui en font partie, ont beaucoup de temps à eux; et, sans s'avouer qu'il craignait qu'ils ne l'employassent en visites et en prévenances près de sa femme, il préférait une existence moins en vue , quoique moins brillante.

Malgré queMariquita fût toujours sous le prestige d'une passion violente , elle était trop jolie, surtout trop femme, pour ne pas être sensible à la flatterie et trop coquette pour ne pas en sentir le prix.

r»i> LE SIÈGE DE MJRG06.

D'ailleurs, trop imprévoyante, trop légère pour deviner l'inquiétude qui assombrissait ]e front de son mari , et la jalousie incertaine dont il élait atteint, elle fut long- temps sans la comprendre. Cependant, peu à peu elle s'accoutumait à redouter sa sévérité, et si elle ne la trouvait pas incommode, c'est que la vie retirée qu'elle menait ne lui en faisait pas encore sentir tout le poids. Et puis, dans tout l'enchantement d'un premier amour, les inquiétudes légères qui s'élevaient dans l'âme de Mariquita sur la violence du caractère de M. de Vermilly, avaient si peu de durée, qu'il ne pouvait se douter de l'effet dangereux, mais cerlain, qu'il produisait peu à peu sur le cœur de sa femme. 11 la voyait toujours aussi tendre , recherchant avec le

LE SIEGE DE BLRGOS. Si

même empressement une promenade solitaire avec lui. Car c'était là le triomphe de l'amabilité de M. de Vermilly; c'était là, surtout, qu'il était supérieur aux autres hommes; c'était dans l'intimité que le secret de sa belle âme se révélait tout entier, et qu'il en découvrait tous les trésors. Mariquita gagnait beaucoup alors à l'entendre, et quand ils avaient eu de ces longues causeries qui leur semblaient si douces et si courtes, elle était pendant plusieurs jours moins étourdie, moins volontaire, moins inconséquente.

Mais M. de Vermilîy était très occupé et forcé sans cesse de s'éloigner. Alors elle restait dans la solitude et venait parfois à se dire, que la vie des femmes ne se passait pas ainsi quelle l'avait rêvé, en plaisirs

,V2 LE SIEGE DK BLRGOS.

el en fêtes, et rarement encore, mais enfin quelquefois, elle s'ennuyait. M. de Yermiliy avait déjà éludé en son nom, et sous prétexte qu'elle était indisposée, des bals et des soirées. Elle ne le sut que par les reproches aimables que lui fit le duc de Raguse, en présence même de son mari. Alors il ne fut plus possible à celui-ci de refuser, et Mariquita se trouva lancée dans des distractions continuelles qui la faisaient tressaillir de joie plusieurs jours d'avance, et auxquelles elle- pensait encore quand elles étaient passées.

Habituellement, elle portait une basquine noire et étroite, ornée de longs et voluptueux flécos de soie, qui jouaient autour d'une jupe serrée et retombaient sur un pied d'enfant, chaussé avec touj;

le luxe espagnol. On avait toujours vu Mariquita les cheveux simplement tressés et cachés sous la longue mantille; mais quand on l'admira dans des habits de bal , quand une légère gaze cacha à peine ses blanches et rondes épaules, quand des touffes de fleurs relevèrent le jai brillant de ses cheveux , elle parut si ravissante alors que tous les hommes furent amoureux, et que mille hommages l'environnèrent.

Ils ne touchèrent que sa vanité, son cœur resta tout entier à son époux; et si Octave, avec la confiance et la douceur d'un ami, eût cherché à guider sa jeune compagne, il aurait pu fixer pour toujours le bonheur dans leur intérieur. Mais à mesure que Mariquita fut plus adulée, Octave devint plus sévère, il lui apprit a le

craindre, il exigea des sacrifices; elle les fit, mais en les trouvant chaque fois plus audessus de son courage, et y mettant chaque fois plus de résignation que d'amour.

M. de Vermilly n'avait jamais oublié ce que lui avait dit M. Dormer ; mais depuis ses querelles avec Mariquita, il pensait souvent qu'il avait quinze ans de plus qu'elle; qu'il avait remporté de faciles victoires sur les sens et la vanité des femmes; il se rappelait surtout ces aventures tant répétées, de maris trompés, n'échappant même pas au ridicule après avoir versé leur sang pour laver leur offense. De ces souvenirs, des inconséquences de Mariquita , et de son innocente coquetterie , naissaient de fréquentes scènes qu'on devrait tant éviter en ménage; car, dans le fond du cœur, il

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reste toujours le ressentiment de quelques paroles blessantes, qu'on jure, au moment du raccommodement, d'avoir oubliées, mais dont le souvenir revient au moindre tort.

Non, la vie d'orages n'est point faite pour la sainteté, pour le sérieux du mariage, car on est trop souvent en face de ses mutuelles imperfections. En amour, une querelle fait sourire l'imagination, on menace de se fuir, de ne se revoir jamais, et, une heure après, des lèvres unies , des doigts enlacés les uns dans les autres, donnent un prompt démenti aux paroles échappées au dépit et à la jalousie; mais le mot de séparation , jamais il ne doit être prononcé dans un lien indissoluble, il est des expressions dont un homme ne doit jamais se servir

qu'une fois, qu'une femme ne doit jamais entendre qu'à la dernière entrevue.

Eh bien ! ces paroles, ces injures, Octave les hasardait trop souvent; emporté par la jalousie et par sa violence, il montrait son désespoir et sa douleur d'une manière aussi dure qu'injuste.

Lame de la pauvre Mariquita n'avait point assez de force pour soutenir tant d'assauts et de reproches. Faible femme, née seulement pour le plaisir et pour être doucement aimée, elle pleurait d'abord, se justifiait, demandait pardon et ne pensait pas une heure après à ne pas mériter les mêmes reproches. Ou bien, comme une enfant gâtée, elle se dépilait, appelait son père à son secours; puis, après avoir montré une impuissante co-

1ère, elle pardonnait encore, mais chaque fois plus difficilement.

Cependant, cette vie d'agitation et d'ivresse énervait l'âme de Mariquita sans rien ajouter à sa raison. Elle avait, il est vrai, reçu des lettres de M. Donner, pleines de ces doux et salutaires conseils qui échappent toujours du cœur mourant d'un père; car, à ce moment suprême , il voit quel a été son tort de ne pas s'être montré un peu sévère, il devine dans l'avenir tous les dangers qui peuvent environner son enfant.

Pourtant, M. Donner ne disait pas à sa fille combien il était mal, mais M. de Vermilly, qui recevait de lui des lettres particulières, connaissait sa véritable situation, et cette certitude l'affligeait d'autant plus que, malgré son amour, il

commençait à se repentir d'avoir emmené sa femme avec lui.

L'armée, qui était entrée en Portugal avec une rare imprévoyance, avait été obligée de revenir sur ses pas, et ne pouvait jamais rester plus de huitjoursdans le même endroit; M. de Vermilly, excessivement occupé, car il était définitivement attaché au quartier général , était forcé de laisser souvent sa femme à elle-même; et il n'était pas nécessaire de se sentir aussi jaloux qu'il l'était réellement* pour redouter les dangers qui environnaient une femme jeune et sans expérience.

Ce fut alors , qu'après beaucoup de marches et de contre-marches , l'armée fut forcée de revenir sur ses pas, et rentra dans Burgos. Mariquita avait raconté à son mari le séjour qu'elle y avait fait

pendant la longue maladie de son père ; elle lui avait souvent parlé du vieux médecin Mendez qui, pour récompense de ses soins, avait modestement demandé sa main ; et, avec une légèreté d'enfant, elle ne lui avait pas épargné le ridicule, et avait fait plus d'une fois sourire M. de Vermilly de son grave et austère adorateur.

Cependant, il ne put s'empêcher de frémir quand le jour de la grand'messe, célébrée dans la cathédrale de Burgos au moment où on allait se rendre au château, Mariquita, se penchant à son oreille, lui désigna ce prétendant. Si les yeux ardens et terribles du docteur Mendez ne justifiaient pas seuls la terreur qu'éprouva M. de Vermilly à son aspect, peutêtre son effroi avait - il quelque ex-

cuse dans la position où il se trouvait.

L'armée était au moment de se porter sur Salamanque , mais le château de Burgos, quoique défendu seulement par des ouvrages élevés à la hâte , semblait une position trop importante pour qu'on se décidât à l'abandonner.

Il couvrait d'abord le chemin de France et pouvait, s'il était bien défendu, arrêter l'armée assez redoutable de Wellington , qui s'avançait par la route de Valladolid.

Le maréchal ne pouvait l'attendre pour livrer bataille sur un point qui lui présentait tant de désavantage ; son but était de gagner Salamanque qui, entourée d'immenses plaines et de coteaux favorables , lui permettraient de déployer toutes ses ressources. D'ailleurs, avec une

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confiance trop crédule, ou plutôt trop altière, le duc de Raguse croyait qu'il lui suffirait de rencontrer le chef de l'armée anglaise en rase campagne , pour le vaincre et le battre complètement. Aussi fit-il tous ses préparatifs pour l'attirer sur ses pas, et laissa-t-il avec confiance quinzecents hommes , commandés par le général Dubreton , dans le misérable château de Burgos, bien certain que "Wellington chercherait à s'en emparer, et serait vigoureusement repoussé : car quelque peu forte que fût la garnison , comme elle était composée de bonnes et anciennes troupes et d'officiers expérimentés, le maréchal était tranquille.

Aussitôt que M. de Vermilly avait su qu'il y fallait un officier supérieur de son arme, il se sentit encore plus malheureux

de ne pouvoir placer Mariquita d une manière sûre, car il aurait sollicité ce poste honorable àl'instant même ; mais à qui confier sa femme ? La volonté de ses chefs trancha la difficulté : il reçut l'ordre de prendre le commandement du génie de la garnison de Burgos.

Octave pâlit et laissa tomber cet ordre avec tristesse et découragement , car alors toutes les douleurs, toutes les inquiétudes de l'absence se présentèrent à lui. Mariquita l'aimait trop encore malgré sa violence et sa sévérité, pour ne pas sentir le besoin de le rassurer, et, avec un entraînement de femme qui ne réfléchit pas, elle lui jura qu'elle serait heureuse de s'enfermer dans le château , qu'elle y serait cent fois plus tranquille qu'à l'armée, qu'elle n'y aurait aucune frayeur.

Mais si je succombais ! s'écriait-il les yeux pleins de larmes; et elle, la bouche souriante, l'assurait qu'il ne lui arriverait rien ; qu'elle serait là pour veiller sur lui; qu'elle serait son bon ange.

Hélas ! ces douces et enivrantes paroles d'une femme aimée produisirent leur effet accoutumé; elles convainquirent un homme qui ne demandait qu'à l'être, et il fut arrêté que Mariquita resterait avec son époux.

Quand cette nouvelle fut connue , elle ne causa pas médiocrement d'étonnement et de dépit. Comme aucun convoi ne partait pour la France , on s'était imaginé , avec probabilité , que M. de Vermilly confierait sa femme à celle d'un commissaire des guerres avec laquelle elle était assez liée, et dont la ré-

putation de pruderie pouvait rassurer le plus jaloux.

Mais les élégans du quartier général , et peut-être leur chef lui-même , ne s'inquiétaient que faiblement des obstacles qu'ils auraient à surmonter pour arrivera la belle Mariquita. Une surveillance d'ar* mée, quelque sévère quelle soit, n'est jamais bien embarrassante pour son chef, ni même pour des officiers avides d'obstacles et jaloux de l'emporter les uns sur les autres. Puis, malgré la pureté de sa conduite, les yeux de madame de Vermilly, remplis d'une douceur voluptueuse, sa bouche souriante à la louange, tout son ensemble rempli d'une grâce si attractive, si engageante, inspiraient à ceux qui désiraient lui plaire , des espérances qu'elle n'eût sans doute jamais

réalisées , mais dont la douceur trompeuse ajoutait au dépit qu'ils ressentirent en apprenant que leur charmante proie allait leur échapper.

Le maréchal donnait une fête la veille du jour où il entrait en campagne : c'était une espèce de gloriole pour lui de danser au moment du danger, et de savourer les plaisirs à la veille de mille périls. 11 ouvrit le bal avec la femme d'un général ; puis , suivant sa coutume , il vint inviter Mariquita.

Ce fut alors, qu'avec une douceur moqueuse et une galanterie un peu hautaine , qu'il était facile de reconnaître en lui, le duc reprocha à madame de Vermilly de ne point se confier à sa protection, et de préférer s'enfermer dans une prison; car c'en était une pour une jeune

et jolie femme , que les sombres casemates et les doubles retranchemens du château. Il n'osa parler des dangers auxquels elle serait exposée. Avant d'être galant, il était général en chef et trop adroit pour montrer de l'inquiétude, mais il lui dépeignit la triste vie qu'elle mènerait, ses longues journées sans promenades , sans autre société que celle d'officiers tout à leurs devoirs, et, comme il ne risquait rien vis-à-vis Mariquita de les faire ridicules , il n'épargna personne, pas même M. de Vermilly.

Si elle avait été mieux élevée, elle eût senti que rire dans cette circonstance, était presque une offense envers son mari; mais le moyen de s'en empêcher quand un homme jeune, brillant, d'un rang élevé, se donne la peine de vous

amuser, et de vous promettre sa puissante protection!

Vinrent ensuite les flatteurs reproches de ces aimables jeunes gens qui avaient peut-être parié de la convaincre facilement et de l'empêcher de suivre son mari. En effet, Mariquita sortit du bal étourdie, éblouie et bien décidée à ne pas abandonner de si ravissans plaisirs. Pourtant elle n'avait pas un moment à perdre, elle n'avait plus que le reste de la nuit pour apprendre à son Octave qu'elle ne le suivrait point, non par la crainte du danger, il savait assez qu'elle n'y pensait pas, mais par la crainte bien plus puissante pour elle de ne plus être enivrée par la flatterie qui lui était devenue nécessaire, et d'être privée des bals et des fêtes sans lesquels il lui sem~

blait qu'elle ne pourrait plus vivre.

Néanmoins elle ne savait comment aborder un pareil sujet; elle, si résolue de montrer sa volonté avec succès un moment auparavant, se trouble en commençant les premières phrases qui ont rapport à son projet. Du reste, elle n'eut pas besoin de s'étendre beaucoup pour être comprise, et la douleur ou plutôt la colère de M. de Vermilly l'arrêta dès les premiers mots.

Il se montra si irrité, si violemment malheureux en même temps , que Mariquita renonça à l'instant même à son projet, lui jura cent fois que c'était une plaisanterie qu'elle n'aurait pas eu le courage d'exécuter. Et,après une scène tour à tour tendre et violente , la paix revint au milieu d'eux, et Mariquita s'endormit pour deux

heures ; pour deux heures seulement , car elle devait entendre la messe et monter ensuite au château, où le général Dubreton donnait un déjeûner d'adieu au maréchal, qui le quittait aussitôt après pour se rendre à Sala m an que.

Pendant que madame de Vermilly dormait, Octave s'était doucement levé et avait donné l'ordre de transporter au château tout ce qui pouvait adoucir la réclusion de sa chère Mariquita, Au milieu de ces préparatifs, il revenait de temps en temps près de la couche où elle dormait si fraîche et si jolie, ses joues rosées, encore mouillées des larmes qu'elle avait versées. Octave, en la regardant, tomba alors dans une de ces rêveries qui saisissent souvent un homme heureux de la

possession d'un bien, mais tourmenté de la crainte de le perdre.

S'il succombait , que deviendrait sa femme adorée, si neuve à la vie, si impressionnable au plaisir? N'avait-elle pas manqué de l'y sacrifier à l'instant même? et si elle avait cédé à sa colère , a sa douleur, n'était-ce pas un effort? Et qui peut d'ailleurs être heureux d'un sacrifice fait à la pitié et au nom des larmes?

— Non, se disait Octave, non ce n'était pas là la compagne que je devais me choisir; car elle égare ma raison; ou je suis auprès d'elle t3rran et cruel, ou faible comme un enfant. Ma mère me connaissait bien quand elle m'écrivit de réfléchir; que j'épousais non seulement une femme sans fortune, mais une femme bien jeune, bien Séduisante peut - être, qui,

élevée comme celles de sa nation, ne conviendrait pas à mon caractère soupçonneux et jaloux. Elle avait raison, car qui vous connaît mieux qu'une mère !

Ah ! dans ce moment, si je pouvais la lui confier , si j'avais le courage de me séparer d'elle !

Mais il lui sembla revoir le sourire si gracieusement moqueur du duc de Raguse, entendre la gaîté quelquefois offensive des officiers qui la nuit dernière entouraient Mariquita.

— Je passerai pour un tyran, ajouta-til, en imprimant un baiser sur le front de sa femme pour la réveiller, mais elle me suivra.

Elle ouvrit les yeux croyant danser encore et cherchant sur son front la couronne de fleurs qui y brillait la veille.

— Mariquita, mon ange, presse-toi.

Déjà on sonne la grand 'messe, et c'est toi, tu \c sais, qui dois après faire les honneurs du déjeuner, car tu seras notre maîtresse de maison; tu t'occuperas de nous, tu nous soigneras.

ïl disait cela pour la faire sourire, mais elle ne le pouvait; car le moment était arrivé d'accomplir le sacrifice, et tous les inconvéniens du parti qu'elle prenait se présentaient à elle. Aussi, pour la première fois, elle ne souriait pas à sa gracieuse image, et le peu de soins qu'elle mit a arranger ses cheveux et sa parure, l'auraient enlaidie, si elle avait pu s'enlaidir. Pourtant, quoique Mariquita se fût lentement habillée, elle se trouva encore assez tôt à la cathédrale.

LE SIEGE DE BURGOS. a5

Après la cérémonie, le duc deRaguse , tiyant le général Dubreton à sa droite et suivi de son brillant état - major, prit le chemin du fort ; il n'avait fait que saluer madame de Vermilîy, ne doutant nullement qu'elle ne suivît ses conseils et ne rentrât en Espagne, et il ne fut pas étonné en la voyant venir au château. Sans doute elle allait y conduire son mari, et sa voiture, ou celle de madame de H... l'attendait au pied de la montagne.

La matinée était magnifique; un soleil doux de septembre éclairait une de ces beljes journées où l'air est si pur et si suave à respirer; où la nature vous console de tout/excepté de l'ennui, car un beau temps inspire à un cœur jeune mille pensées de plaisirs. Vingt, fois, Mariquita setaitplamtede ces4 ennuyeuses marches

tf4 LE SIEGE DE BURGOS.

en voiture, de ces voyages continuels qui ne lui permettaient pas de repos. Eh bien, dans ce moment, elle regardait tout en dévorant ses larmes , les longues files de soldats qui, déjà sur la route, précédaient le maréchal, et ces voitures parmi lesquelles on ne verra pas la sienne, et tout ce mouvement du départ qui lui semblait une fête aujourd'hui, en comparaison de ces remparts où elle allait s'enfermer.

Elle marchait lentement, cherchant pour ainsi dire à retarder le moment d'arriver. Mais déjà on a franchi la première enceinte, et le maréchal donne encore quelques avisimportans au général. Comme M. de Vermilly sait que son tour va venir, il conduit sa femme dans la pièce préparée pour le déjeûner, et, avant de s'éloigner } il l'engage à coin-

LE SIEGE DE EURGOS. îfô

mencer de suite ses fonctions de maîtresse de maison.

Mariquita vent obéir, mais, a l'aspect de ces petites fenêtres, dont la vue est masquée par des ouvrages en terre qui en interceptentà moitié le jour; de ces pièces tristes et sans meubles, où le soleil peut à peine pénétrer, la crainte et la tristesse s'emparent de son âme; elle va se livrer au découragement, a de nouvelles larmes, quand elle songe à la scène de la de la nuit, au désespoir, à la colère d'Octave. Dans le même moment, elle voit approcher le maréchal et sa suite; elle l'entend dire à un de ses aides-de-rcamp qu'il n'a qu'une demi-heure à rester.

Ainsi, pense Mariquita, dans une demiheure, madame de Pi.... sera partie, je n'aurai plus de ressources; tandis que je

Mi LE SIEGE DE BURGOS.

pourrais encore... Mais son regard incertain rencontre celui d'Octave; il est sombre, inquiet ; elle n'en doute point, il a deviné sa secrète pensée; elie se résigne , car elle craint autant sa colère que sa peine. Il lui a appris à le redouter, elle ne l'oubliera plus.

Enfin le maréchal se lève, et, après avoir adressé de nouveau quelques paroles aimables et encourageantes au général et aux officiers, il se tourne vers madame de Vermiily et lui dit :

— Voulez- vous accepter mon bras, madame, car sans doute votre voiture vous attend au bas de la montagne. Du reste, commandant, ajoute-t-il, avec une protection aimable, mais empreinte de sa hauteur habituelle, commandant de Vermiily, je n'ai pas besoin de vous as-

LE SIEGE DE BUilGOS. S7

s tirer qu'en votre absence, je me ferai non seulement un plaisir, mais un devoir d'offrir à madame de Vermilly les secours de ma protection. Elle peut la réclamer partout et toujours.

— Je vous rends mille grâces, monseigneur, répond M. de Vermilly en saluant profondément, ma femme reste avec moi, j'ai cru...

Le maréchal, sans attendre la fin de cette phrase, salue sans parler, et reprend le chemin de la sortie du château. Et, à part quelques officiers supérieurs, d'un âge mûr, qui n'avaient point échal'audé leur bonheur sur la séduction d'une femme, tous s'éloignent pleins de regret et de déception.

Pourtant aucun ne jette un regard «il arrière, car le pas pressé du mare-

chai leur apprend qu'il ne serait paspru^ dent de le faire attendre. Ils laissent ainsi derrière eux, quelques-uns l'espoir d'une charmante distraction de quelques instans, et d'autres, l'aurore dune passion plus profonde; mais tous montent à cheval sans se communiquer leurs pensées; i!s ne se montrent même pas de la main, la forme délicate de Mariquita restée sur les remparts, ni les jais noirs de sa basquine qui brillent éblouissans sons les feux rayonnans d'un soleil du midi.

Le générai Bubreton et M. de Vermilly avaient accompagné le maréchal jusqu'au bas de la montagne ; ce qui avait donné à Mariquita le temps de regarder ceux qui emportaient toute la gaité et tous les souvenirs des seuls plai-

sirs qu'elle eût ressentis depuis son mariage.

L'air sérieux et préoccupé de ceux qui restaient , formait un contraste frappant avec l'armée qui s'en allait chercher des périls comme une fête. Tout lui paraissait à envier dans ceux qui s'éloignaient; il lui semblait' même qu'ils avaient jeté des regards de pitié sur leurs compagnons d'armes, condamnés à rester et sans doute abandonnés à une mort obscure et isolée; il lui semblait que leur gaîté insultait à sa situation, et ses yeux se fixaient pleins de larmes sur le chapeau à plumes blanches du maréchal et sur son grand cordon bleu qui le faisaient distinguer de si loin ; puis son œil suivit jusqu'au dernier piqueur en éclatante livrée; puis un détour de la route fit tout

disparaître; puis elle se dépita comme un enfant à qui on enlève son dernier jouet, et courut se renfermer dans la petite chambre qui lui était destinée.

Là, elle pleura, car il lui aurait fallu une plus grande résolution que celle dont l'avait douée la nature pour chercher à s'occuper,, à rendre sa position le moins pénible possible. Au contraire, elle se plut a en exagérer les ineonvéniens, et, après s'être donné, par ses pleurs et son agitation, un accablant mal de tête, elle fut forcée de se mettre au lit et d'y îinir la journée. Vers le soir, son mal setant calmé, et, fatiguée du repos du lit, elle se leva et s'approcha de la petite fenêtre qui donnait sur les fossés.

Aucun bruit ne se fait entendre , si ce n'esl le son monotone des voix qui vien-

nent de la salle clu bas. Elle comprend que c'est le général et son mari qui tiennent conseil ; elle comprend aussi que cette nécessité éloignera souvent Octave d'elle. Elle est sans lumière et n'ose appeler, car elle connaît mal les êtres; cependant elle a presque peur, la pâle clarté clu crépuscule entre à peine par l'étroite croisée de sa chambre ; sa tête affaiblie retombe sur sa poitrine, et elle éprouve un sentiment qui lui a été jusque-là inconnu, la première jeunesse en est longtemps exempte, c'est un ennui, un découragement de la vie qui en découvre l'aridité. Elle pense à son père, si bon, si indulgent, à son père qu'elle a si facilement quitté pour l'amour, et se demande, pour la première fois, si cet amour a tenu tout ce qu'il lui a promis.

G'i LE SIEGE DE EURGOS.

Dans ce moment, la parole hante et violente de M. de \ermilly franchit la dislance et la fait tressaillir. Elle a peur de cette voir, et de sa solitude. Mais elle n entend plus rien, et, du milieu du silence de la nuit calme, les sons d'une flûte, jouée avec une rare perfection, viennent tout à coup rendre à son âme sa sérénité. L'air qu'on exécute est d'une mélodie vague et mélancolique. On dirait une douce plainte, un amoureux souvenir; tout le découragement de Mariquita a disparu ; elle ne se croit plus dans la solitude ; et elle sent que des larmes , qui maintenant ne sont pas sans douceur, viennent mouiller ses yeux.

La musique a cessé; elle entend alors les pas de son mari qui résonnent sur l'escalier de bois qui conduit chez elle;

et, sans se rendre compte si elle a quelque chose à lui cacher, elle se hâte de se remettre au lit et feint de dormir. Le lendemain, elle lui annonça qu'elle ne sortirait point de sa chambre avant l'heure du dîner, voulant, disait-elle, mettre un peu d'ordre dans son appartement. Mais ce fut bientôtfait, carM.de Vermilly n'avait pu faire apporter que ce qui était strictement indispensable; aussi, après s'être coiffée et décoiffée plusieurs fois, Mariquita trouva la matinée d'une étonnante longueur. Elle eut bien l'idée de prendre sa guitare; mais, après s'être répété que la musique était beaucoup plus agréable le soir, elle ne s'en occupa point.

Quand elle regardait par le coin de sa petite fenêtre, elle voyait aller et venir

des officiers qu'elle ne connaissait pas; sans doute parmi eux était celui qui l'avait si vivement émue la veille. Elle se persuadait qu'il était impossible qu'elle ne le reconnût; qu'il devait avoir une tournure, des manières toutes différentes de celles des autres.

Ce devint alors une occupation, un besoin pour elle, que cette découverte, et avec l'enfantillage naturel de son caractère , elle s'en fit une affaire assez importante pour ôter à sa vie une partie de son aridité et de son ennui. Elle savait que tous les officiers devaient être réunis à l'heure du repas ; et, quand son mari vint la chercher, elle était presque souriante de curiosité et d'intérêt.

Le général Du breton prit vis-à-vis de madame de Vermilly, un ton rempli d'une

LE SIÈGE DE BURCxOS. tfé

bonhomie respectueuse qui la mit promptement à son aise; d'ailleurs, sous sa protection et sous celle de son mari, elle n'avait pas à craindre que personne hasardât la plus légère réflexion qui pût faire croire qu'on trouvait sa présence inconvenante ; une respectueuse admiration, au contraire, se lisait dans tous les regards, et elle put se livrer avec plus de confiance aux recherches qui devaient lui faire découvrir le musicien de la veille.

Excepté deux, tous les officiers présens étaient d'un âge mûr et ne semblaient pas disposés à s'occuper d'arts d'agrémens, ou du moins, de manière à les avoir portés au point de perfection qui s'était fait remarquer dans ce qu'elle avait entendu. Des deux ieunes officiers,

Mariquita reconnut l'un, pour l'avoir vu à quelques-uns des bals du maréchal. C'était le fils de Laclos, l'ancien général d'artillerie; elle se rappela alors que le duc de Raguse avait plaisanté devant elle, sur ce que M. de Laclos croyait qu'il devait être un séducteur, un homme a bonne fortune, sans doute parce que son père avait écrit les Liaisons dangereuses y et il lui avait dit alors ce que c'était que ce livre, elle n'y avait pas compris grand chose, car jamais elle n'avait lu de romans, excepté Don Quichotte y comme toutes les femmes de son pays, Mariquita avait une dévotion peu éclairée ; elle se faisait des crimes de choses qui n'en étaient pas, et était disposée à se montrer bien faible et bien crédule pour de grandes fautes.

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M. de Laclos ne lui plut nullement; son air avantageux, la beauté commune de sa figure, lui inspiraient plutôt de l'éloignement. Ce ne pouvait être, elle ne voulait pas que ce fût lui, qui eût joué les airs tendres qu'elle avait entendus; c'était donc l'autre officier. Celui-ci portait le même uniforme que son mari, et, placé près de lui, par ses cheveux presque blonds, ses yeux grands, doux et tristes , et son teint un peu pâle, semblait former un contraste marquant avec le mâle et imposant regard, la figure régulière, les traits prononcés , majestueux de M. de Vermilly. On ne pouvait dire qu'Anatole Delphin eût unebelkyii même une jolie figure; et pourtant, quand elle avait attiré vos regards une fois, «îs s'y reportaient encore, et bientôt on la trou-

m LE SIEGE DE BURGOS.

vait charmante; un organe faible et empreint d'une douceur séduisante entraînait à le regarder, pour ainsi dire, parler avec un attrait dont on ne pouvait se défendre. Sa taille mince , flexible, annonçait une constitution délicate ; mais elle recevait une grâce inimitable de cette faiblesse même.

Mariquita en était sûre ; c'était lui. qui l'avait enchantée la veille, qui avait fait couler de ses yeux des larmes si douces. Et, avec la simplicité d'un enfant, elle se disait que la vie allait lui être moins triste si elle l'entendait encore.

Ce désir ne fut point trompé. Chaque soir, elle se retirait chez elle avant son mari ; et, chaque soir, elle entendait avec délice les mêmes sons enchanteurs venir porter à son âme «m attendris-

sèment plein de douceur. Elle-même, après quelques jours d'hésitation, ht entendre sa guitare ; et les sons, tout faibles qu'ils étaient, furent répétés par la flûte avec une expression qui y donna un nouveau charme.

Mariquita savait que la fenêtre de M. Del phi n donnait à l'angle du mur ; elle ne doutait donc pas que les sons de la flûte ne vinssent de là; mais jamais elle n'eût osé faire là-dessus la moindre question. Cependant, s'il avait pu lui rester le moindre doute , les yeux si doux et si timides d'Anatole, lui auraient révélé que c'était bien lui qui parvenait ainsi à réunir tout l'intérêt de sa vie dans une seule heure de sa journée; peut-être, en voyant tant de tendresse dans ses regards, peut-être aurait-elle dû se demander s'il

n'y avait point de crime , ou du moins d'imprudence à cette réunion tacite que la pensée établissait entre eux.

Mais elle était si calme, elle jouissait si doucement et sans alarmes du plaisir d'occuper un être doux et bon , que peu à peu elle s'accoutuma à ne pas avoir une pensée qu'il ne comprît, une contrariété dont ses regards ne cherchassent à la distraire. Si elle était inquiète des dangers qui les environnaient, il avait toujours des raisons pour la rassurer; enfin, si quelques paroles étourdies ou pleines de jactance, échappaient à la fatuité de M. de Laclos, un regard rapide lui apprenait que son opinion sur son compte était partagée.

M. de Vermilly avait toujours paru se-

LE SIEGE DE BL'RGOS. 7i

rieux à sa femme, et la passion profonde quelle lui inspirait donnait à ce caractère une tension plus marquée encore. D'ailleurs, chargé d'une reponsabilité importante, tourmenté, non de la peur de la mort, mais de l'idée que cette mort enlèverait à Mariquita son seul appui, M. de Vermilly laissait rarement arriver jusqu'à ses lèvres le plus léger sourire. Mariquita était si enfant, si peu formée, qu'elle ne comprenait rien à ses inquiétudes et à son regard constamment rêveur; aussi cette disposition lui rendait sa présence moins désirable, et lui faisait attacher beaucoup de prix à faire naître si rapidement, par la seule puissance de son regard, ce sourire d'enfant qu'on possède encore à vingt ans, quels que soient les dangers qui nous entourent, et qui

naissait avec tant de rapidité sur les U vres d'Anatole.

Et puis , malgré que la mort le menaçât comme un autre, Anatole n'y pensait pas, son âme était trop vivement remplie de l'impression délirante d'un premier amour; il avait surtout le honneur d'ignorer encore qu'il voulait faire une mauvaise action ; qu'il voulait devenir un séducteur, offenser son chef, presque son prolecteur; car la mère d'Anatole l'avait vivement recommandé a M. de Vermilly.

Mariquila, un soir, où, contre son habitude, sou mari l'avait engagée à rester, et qu'Anatole s'était timidement rapproché d'elle, apprit que sa mère habitait Bordeaux, et alors ils formèrent, le projet de rapprocher leurs j anus.

Puis M. Delphin hasarda le regret de ne pas l'avoir connue quand elle était dans cette ville; il ne disait pas toute sa pensée, le timide jeune homme, car il aurait dit : quand vous étiez libre.

Mais il était alors a l'école de Metz , d'où il arrivait seulement , lorsqu'on l'avait placé au château sur la demande de M. deVermilly.

Tant mieux, s'écria-t-il , tant mieux, je me distinguerai, ma mère sera contente. 11 ne disait pas tout encore: avant la joie de sa mère, qui lui était pourtant si chère, c'était l'approbation de Mariquita qu'il lui fallait avant tout.

Cette première conversation fut suivie de plusieurs autres, où Anatole découvrait successivement tant d'esprit, une gaité si délicate et si communicative que

l'existence qu'elle menait paraissait chaque jour moins pénible à Mariquita.

C'était presque une joie pour elle que l'instant où elle arrivait dans la salle à manger, où elle répondait aux com pli mens d'usage qui, dans la bouche d'Anatole, avaient un attrait qu'elle n'avait trouvé à personne. Car , quel que fûtl'amour que Mariquita avaitressenti si vite pour M. de Vermilly, il s'y était toujours mêlé, pour ainsi dire, une certaine crainte, une certaine frayeur de lui; elle le sentait trop raisonnable, trop parfait pour elle. Puis, tout jeune qu'il fût encore, M. de Vermilly avait quinze ans de plus que sa femme. Il était entré de bonne heure au service, et s'était distingué dans son arme par do grandes connaissances et une bravoure remarquable. Mais le travail auquel ils e-

LE SIÈGE DE BURGOS. 7o

tait livré avait, augmenté le sérieux de son caractère déjà peu jeune, et jamais Mariqui ta n'avait été parfaitement à son aise auprès de lui; près de lui souvent, elle avait regretté ses longues conversations avec son père, si bon , si indulgent; aussi le caractère d'Anatole, sa passion timide, qu'il ne s'avouait pas encore, lui faisaient accueillir avec transport ces causeries intimes qui sympathisaient avec l'état de son âme.

M. Delphin aimait à la ramener sur sa joyeuse vie d'enfance ; à lui parler de Séville si riante; à l'entendre, les larmes aux yeux, lui causer de sa mère; et puis, souriant à l'instant même, revenir avec une mobile facilité,àtout l'enfantillage dont setait jusque-là composée sa vie. Bien jeune lui-même, il lui disait à son tour ses bons

7<i LE SIEGE DE BUKGOS.

(ours de l'école; ses premiers plaisirs de bals et de fêles ; il lui racontait jusqu'aux toilettes des femmes; et ils se promettaient un jour de faire, en France, de bonne musique et de bien danser ensemble.

Puis elle lui disait tout bas un boléro nouveau, qu'elle était sûre d'entendre le endemain répéter sur la flûte. A son tour, il lui apprenait ces spirituelles romances françaises dont elle n'avait pas même l'idée, et les heures fuyaient rapides pouf eux, tandis que le général et M. de Vermilly s'entretenaient de choses sérieuses et de leur position inquiétante; car des émissaires fidèles les avaient avertis que Wellington s'approchait à. la tête de son armée.

Cependant le danger était encore éloigné, et quand il eût été présent, M. de

Vermilly eût toujours fait sagement de ne pas priver sa femme des distractions qu'elle trouvait dans la conversation d'Anatole. Mais le caractère soupçonneux et jaloux d'Octave ne lui permettait pas cette prudence, et il profitait du prétexte le plus léger pour engager sa femme à rester chez elle, ou pour retenir le jeune Delphin auprès de lui.

Alors il arrivait ce qui arrivera toujours avec une imagination de femme: Mariquita était cent fois plus occupée d'Anatole; il avait cent fois plus d'empire sur sa tête, absent que présent.

Ne sachant que faire, dévorée d'ennui, elle se plaçait à la fenêtre, et son coeur ne commençait abattre avec moins d'efforts que lorsque les sons de la flûte »

lui apprenaient qu'Anatole était seul et

qu'il pensait a elle. Non que dans son âme pure encore s'élevât une pensée coupable, une seule pensée qui pût déshonorer son époux; mais elle était jeune, Espagnole,! mpressionnable; Anatole possédait ce genre d'amabilité qui séduit l'inexpérience, et elle se plaisait seulement encore à le mettre dans son avenir et dans les plaisirs que leur promettait leur âge. Ce serait un frère, un ami à qui elle confierait ses jouissances, ses chagrins; à qui peut être elle avouerait un jour, que son époux était bien sévère et qu'elle avait peur de lui, tout en répétant combien il lui était cher.

Elle s'en aperçut quand, quelques jours après, s'éleva autour d'elle un silencieux signal d'alarmes; quand elle vit des préparatifs plus pressans, des pré-

cautions plus sévères; quand, d'un ton grave, elle entendit parler de s'imposer des privations , afin de garder des ressources si le siège était long.

Elle se troubla; mais M. de Vermilly tout à son devoir, car il le remplissait dans tous les instans, ne la rassura pas le premier. Ce fut Anatole qui lui montra le plus de tranquillité, et qui la trompa en lui faisant le danger plus éloigné qu'il n'était réellement; mais, quelque fût le peu d'expérience de Mariquita, sa sécurité ne put durer : le siège commença.

Qui pourrait alors décrire ces longues heures d'angoisses , où chaque minute amène un danger; qui pourrait décrire les craintes que Mariquita éprouvait pour M. de Vermilly, qui, d'une bravoure froide , se tenait toujours au poste le

plus dangereux ? Enfermée dans la dernière enceinte du château, Mariquita bénissait le ciel quand le silence faisait place, pendant quelque temps, à ces effrayans coups de canons, qui se répétaient d'espaces en espaces dans les casemates et dans les chemins creux.

Cependant, comme tout le monde était toujours très occupé, Anatole trouvait le moyen de lui donner de la confiance; sans paraître se chercher, ils se rencontraient plusieurs fois; car Mariquita ne pouvait tenir en place, et Anatole avait à chaque minute besoin de la rassurer ; il ne lui disaitquedes motsconsolans et quoique peu croyables ; il l'assurait qu'on allait venir à leur secours; qu'il était impossible qu'on laissât long -temps ainsi quinze cents hommes se défendre contre toute

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une armée; il le lui disait, mais il n'en croyait rien, et il eût été bien fâché que cela fût autrement, car du sein des dangers qui l'environnaient pouvaient naître l'occasion de se distinguer, d'avoir la récompense des braves ; à sa première campagne, quel honneur pour lui, quel bonheur pour sa mère î

Mais, nous l'avons dit, ce n'était déjà plus à sa mère seule qu'il pensait. L'amour n'est point une passion qui permette à aucun autre sentiment de se faire entendre devant elle. Occuper Mariqui ta, voilà son premier besoin, son premier désir; en caressant cette idée, il courait remplir son devoir avec cet enthousiasme qui vient d'une âme élevée et d'un caractère ardent. Puis arrivait le bonheur de la retrouver après avoir manqué vingt fois d'être blessé ou tué, de savoir que, dans le journal du

siège , tenu par M. de Vermilly, son nom serait plusieurs fois cité et toujours avec éloge. Aussi son imagination enflammée s'exaltait chaque jour davantage, car le danger devenait plus pressant, et il obtenait de plus en plus de la confiance et de l'intimité de Mariquita.

Tout cela , il est vrai , sans but, sans prévision arrêtée, qui l'eussent rendu odieux a lui-même s'il se fût avoué qu'il voulait devenir un séducteur; il se répétait seulement qu'il devait lui montrer plus de dévoûment ,car ne pouvait-elle pas, d'un instant a l'autre, être bien exposée, bien abandonnée. Mais jamais il ne laissait voir ses inquiétudes devant elle, ou plutôt il les oubliait quand elle était présente ; il ne songeait qu'au bonbeur de la voir.

M. de Vermilly, à qui l'assiduité et

l'empressement qu'Anatole cachait mal commençaient à déplaire , ne pouvait cependant interposer son autorité pour les faire cesser. Des devoirs que l'honneur rendait si impérieux , la honte de se montrer ou injuste, ou jaloux, quand tant d'autres sentimens devaient l'occuper tout entier, lui imposaient silence.

D'ailleurs il n'avait point encore de soupçons; il n'avait aucun motif raisonnable de se plaindre de sa femme; seulement, il la trouvait chaque jour plus distraite et plus froide pour lui ; seulement, elle cachait maison inquiétude quand, à l'heure des repas , Anatole se faisait attendre ou ne pouvait venir; malgré elle, alors il fallait qu'elle parlât de lui, qu'elle trouvât le moyen de prononcer son nom, auquel elle ignorait qu'elle attacha»:

une aussi grande importance. Cependant, quelque innocentes que fassent encore les impressions de Mariquita, quelque pure que fût encore sa pensée , sa préoccupation d'Anatole offensait mortellement Octave; mais, comme il lui était impossible d'arracher sa femme à la position où les circonstances et son propre désir l'avaient placée, il dévora ses tourmens et ne les laissa paraître que par une expression plus sévère, dont, comme par le passé, Mariquita ne lui demanda plus la cause ; car, sans se l'avouer peut-être, elle craignait qu'il ne la lui dît et qu'il ne prononçât le nom de M. Delphin.

Ce nom , l'imprudente Mariquita le laissa échapper dans ses rêves de la nuit; elle l'ignorait, mais, le lendemain , les yeux de son époux la firent tressaillir

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d'effroi ; aussi , lorsqu'elle revit Anatole , reporta-t-elle avec un charme et un plaisir nouveau, ses regards attristés et timides sur son visage si jeune, si enfant et si doucement passionné; et puis l'imprudente se plaignit de son mari, et, quoique ce fût avec mesure et douceur , elle eut tort : cette première plainte était un premier pas vers le crime, car, au fond de l'âme, une femme ne se plaint jamais que pour être consolée.

Tel était Tétat des choses, quand, après un mois de vains efforts, de propositions , de sommations faites par Wellington au général Dubreton, qui les rejeta avec le plus dédaigneux mépris, le général anglais, honteux d'avoir été arrêté si long-temps avec son armée devant un mauvais château , défendu par

une si faible garnison, se décida à tenter un assaut qui le rendit maître d'une partie des premiers retranchemens. Un second lui fit reperdre ses avantages; au troisième il les regagna, et le quatrième entama tellement les ouvrages les plus importans, qu'il fallut une admirable bravoure, une volonté ferme de mourir plutôt que de se rendre, pour ne pas désespérer du salut de la place.

Ce fut alors que Mariquita connut des angoisses , que son peu d'expérience et la légèreté de son caractère , lavaient empêchée long-temps de soupçonner. Ce fut alors qu'elle sonda toute la profondeur de la plaie de son âme , car elle ne tremblait plus seulement pour la vie de son mari; ce n'était plus ni le pas, ni la voix

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d'un seul qui pouvaient la rassurer, ce n'était plus pour un seul qu'elle adressait à Dieu des prières, où la menace se mêlait a la -supplication , où elle promettait des sacrifices , où elle voyait , avec une

double terreur, le crime de son amour

car elle avait peur que le ciel n'en punît l'objet.

Depuis quatre jours que les coups rapprochés du canon grondaient autour d'elle, depuis que le bruit précipité de la fusillade apprenait à Mariquita que le danger devenait plus pressant, elle appelait son père à son aide; après Dieu, c'était toujours a lui à qui elle avait recours, à qui elle avouait le fond de sa pensée; elle se persuadait qu'il ne blâmerait même pas son intérêt pour Anatole, tel tendre qu'il fût ; elle se persuadait ;

depuis que le danger était devenu pressant, tant elle se faisait des pressentimens pour excuser son crime , elle se persuadait qu'il n'arriverait rien à M. de Vermilly ; que la vie d'Anatole était seule menacée. Elle se demandait alors comment elle ferait pour vivre quand il ne serait plus; et, avec une prévention qui s'établit sans remords dans les caractères passionnés, elle haïssait souvent son mari quand il revenait près d'elle, de ce qu'il ne se hâtait pas de la rassurer sur le sort d'Anatole. Sans doute, elle avait besoin d'être tranquille sur celui d'Octave; mais une fois certaine qu'il avait échappé aux dangers de la journée, ses lèvres et son visage demeuraient toujours aussi pâles, ses yeux aussi égarés. Anatole paraissait, son teint se colorait, son sein

ne se soulevait plus avec terreur; enfin, le bonheur qu'elle éprouvait était assez puissant pour lui faire oublier que son anxiété allait recommencer dans peu d'inslans.

Le commandant n'était pas le seul à remarquer Témotion que causait à madame de Vermilly la présence du jeune lieutenant; M. de Laclos, avec une ironique politesse , s'empressait quelquefois d'apprendre à Mariquita que M. Delphin allait venir, ou bien, il lui cédait sa place près d'elle, avec une affectation moqueuse.

Quant au général et aux autres officiers , trop occupés de leurs devoirs et des dangers de leur position , ils étaient loin de s'attacher à toutes ces nuances ; mais elles redoublaient la fureur de

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M. de Vermilly; et, avec une rage concentrée, il se promettait de punir Mariquita si le sort de la guerre l'épargnait . Mais il frémissait à l'idée, s'il succombait, de la laisser à son amant; car, depuis quelques jours, il en était venu au soupçon qu'Anatole avait séduit sa femme, et sans l'honneur, son idole, qui lui criait de conserver son sang et même celui de son rival à la défense du poste qui leur était confié, le commandant eut, à l'instant même, demandé raison à M. Delphin de son audace.

Aussi n'était-ce qu'une chose différée, et bientôt avec quel plaisir il le punirait ainsi que sa complice! Sa complice, hélas ! In complice d'Anatole était pourtant cette jeune fille qu'il avait reçue si pure -les mains de sou père, qui naguère lui

avait et juré et montré tant d'amour; et maintenant elle ne trouvait plus un mot , plus une caresse pour lui. Il aurait même, s'il l'avait voulu, pu deviner de la haine dans son regard quand il revenait sans Anatole ; car, l'insensée égarée par sa fatale passion, était à chaque instant prête à lui crier : Il meurt et vous vivez !

Un soir, c'était le trente-quatrième jour que le siège était commencé, le général, M. de Vermilly et les autres officiers étaient rassemblés ; jamais le danger n'avait été plus pressant; on avait réparé dans la journée, à travers mille dangers , une partie des ravages qu'avaient causés les quatre assauts déjà soutenus. On s'attendait, au point du jour, à un cinquième plus périlleux et peut-être dé-

cisif , car les nombreuses brèches et les pertes journalières de la faible garnison rendaient la défense plus difficile. Mariquita, appuyée sur sa fenêtre ouverte, cherchait à entendre ce qui se disait dans la salle du bas; elle savait qu'Anatole y était; mais il ne venait jusqu'à elle qu'un bourdonnement de voix auquel il lui était impossible de rien comprendre. Ne pouvant plus commandera son inquiétude, elle descendit doucement l'escalier, appuya son oreille contre la serrure, et entendit le serment qu'ils firent tous, de mourir jusqu'au dernier plutôt que d'accepter une capitulation.

Ce serment, la voix de M. de Vermilly le prononça avec hauteur et violence; la voix d'Anatole le répéta, touchante, mais ferme; aussitôt le cœur de Mari-

Le SIEGE DE BURGOS. 95

quita se déchira ; elle se figura qu'elle venait d'entendre son dernier adieu, puis elle écouta le commandant dire d'un ton sévère et avec une haine concentrée , et tel, du reste, qu'il parlait depuis quelques jours à M. Delphin :

— Je me rends sur les remparts, mon sieur; allez prendre un peu de repos, vous devez en avoir besoin, ensuite vous viendrez me rejoindre.

Mariquita remonta , se traîna vers son lit, éteignit sa bougie et feignit de dormir, car elle présumait que son mari allait monter chez elle , et pour rien au monde elle n'aurait voulu le voir dans ce moment.

Il entra en effet, laissa la porte entrouverte, s'approcha avec précaution du

lit, et, se baissant sur son visage pâle, éclairé des faibles rayons de la lune, il dit entre ses lèvres, avec un accent de fureur et de tendresse :

— Elle dort la perfide, elle dort....

Puis il resta un instant en silence, et, s'inclinant de nouveau, il appuya légèrement ses lèvres sur le front de Mariquita ; une larme tomba sur sa joue. Allons, ditil, peut-êtrenelareverrai-jeplus,etlui...

Un coup de fusil isolé vint l'arracher à cette sombre pensée; il s'élança dans l'escalier; Mariquita le vit. traverser la première enceinte, puis il diparut. Elle s'était levée, et son cœur déchiré ne voulait dans ce moment songer qu'à cet époux qu'elle avait tant aimé, qu'elle aimait encore, pour qui elle eût donné sa vie, mais qui ne lui inspirait plus celle

fièvre délirante à laquelle les femmes sacrifient tout. Ce n'était pins lui; il fallait quelle se l'avouât, c'était un autre, et cet autre était à quelques pas d'elle; elle voyait les rayons de la lumière qui l'éclairait, car quoiqu'il eût tant besoin de repos, il ne dormait pas, et au bout de peu d'instans, elle entendit les sons doux etbasdesaflûte redire le refrain de son boléro chéri. Elle avait été bercée avec cet air, dans son enfance , et jamais depuis elle ne l'avaitrépété sans attendrissement, il lui rappelait le souvenir de sa mère qu'elle avait vu mourir. Dans ce moment, il porta a son âme passionnée une angoisse inexprimable.

Si c'était la dernière fois qu'elle entendait Anatole! si elle ne devait plus le

Cette peur porta sa douleur jusqu'à la folie ; ses lèvres s'en Couvrirent pour l'appeler. Dans ce moment, la lumière qui éclairait la chambre du jeune Delphin s'éteignit.

Il va dormir quelques heures, pensa-t-elle,et ensuite il ira s'exposer à de nouveaux dangers. Mon Dieu, pardonnezmoi ! Et , mêlant à sa douleur une prière à Dieu : Sauvez -le, préservez -le de la mort, murmura-t-elle avec angoisse, et jamais, jamais il ne saura combien il m'était cher, jamais...

Dans ce moment, un léger bruit se fît entendre, sa porte s'ouvrit; il parut celui à qui elle ne voulait jamais avouer qu'elle l'aimait; ses bras s'étendirent involontairement vers lui ; elle jeta ensuite ses regards du côté où pouvait venir son

époux. Mais tant d'effroi et de bonheur à la fois remplissaient son âme qu'elle demeura immobile. Anatole s'avança, saisit sa main froide et tremblante dans les siennes.

— Ici, prononça-t-elle d'une voix faible, ici !

— Il fallait que je vous visse, réponditil avec exaltation, il le fallait, Mariquita. Mais, écoutez-moi avec indulgence, avec bonté , car quelque chose me crie que vous ne m'entendrez qu'une fois. Quels que soient les dangers qui nous menacent, nous autres, il ne vous arrivera rien à vous. 0 Mariquita ! vous vivrez au moins , vous vivrez ! Moi , je vais mourir, j'en suis sûr.

— Anatole! qu'avez- vous, qu'avez-vous?

vous ne parliez pas ainsi ; au contraire ,

vous me disiez, vous m'assuriez qu'il ne vous arriverait rien.

— Je vous trompais, répondit-il d'une voix sombre. Cette nuit, je dis la vérité, je suis certain de mourir, et j'ai voulu vous demander une grâce.

Vous sentez cet anneau, ajouta-t-il en enlaçant ses doigts dans les siens, c'est celui qu'à son lit de mort , mon père bien-aimé remit à ma mère pour me le confier quand je serais un homme. Elle m'a fait jurer de ne m'en séparer jamais; si je succombe, Mariquita , vous irez la trouver, vous le lui remettrez, et vous pleurerez avec elle. Si, au contraire, j'échappais à tous les dangers qui nous menacent, vous me le rendrez.

Un long sanglot fut la réponse de Ma-

riquita, et elle s'attacha au bras d'Anatole avec une mortelle angoisse.

— Pourquoi ce désespoir? lui dit-il, en pressant avec passion ses deux mains contre son cœur. Si je n'étais pas si près de la mort, me permettriez- vous detre là, me montreriez- vous tant de pitié?

Mariquita, avec une âme comme la mienne, un tel moment vaut la vie...

Mais vous tremblez, vous êtes glacée.

Et le brûlant jeune homme l'entoura de ses bras, posa ses lèvres du front aux lèvres de Mariquita.

L'éclair ne fut pas plus prompt que l'ivresse qui s'empara de leurs âmes ; de longs, d'acres baisers les plongèrent dans une de ces extases qu'on ne ressent pas deux fois dans sa vie, et qui effacent les jouissances les plus vives et les plus com-

plètes. Ils oublièrent le monde entier; la mort eût été là qu'ils ne l'eussent pas crainte. Ah! si Dieu eût eu pitié d'eux; s'il n'eût pas voulu les punir sur cette terre, Dieu la leur eût envoyée, car ils venaient d'épuiser toutes les délices de la vie.

— A toi ma vie, ma bien-aimée, mon idole, balbutiait Anatole en la retenant, alors qu'elle cherchait faiblement a se dégager de ses bras. Ah! reste, reste encore, embellis ma dernière heure! je te dis que je vais mourir.

— Non, non, murmurait-elle en redoublant ses baisers, non, non, tu ne mourras point; mon souvenir, mon amour défendront ta vie, et demain au point du jour, nous essaierons de fuir, nous irons nous cacher dans quelque retraite igno-

rée, où je ne serai plus qu'à toi, à toi

seul je quitterai tout pour toi, je ne

regretterai rien.

— Ah! tais-toi, prononçait-il sur ses lèvres; tais-toi , car tu me rendrais lâche, tu me ferais trop aimer la vie ! Mais que je vive ou que je meure , Marierai La, n'oublie jamais ce moment; et tiens, ce n'est plus ma mère qui eloit garder cet anneau, mais toi,mabien-aimée à la vie, à la mort; toi, la seule femme que j'aurai aimée.

Hélas! il ne se doutait pas que l'a mort, plus fidèle qu'un cœur d'homme , le forcerait bien à tenir ce serment.

— Mais laisse-moi te quitter; deux heures sont écoulées, je ne puis me faire attendre.

Elle le retenait encore.

— Voudrais- tu me déshonorer ? prononça-t-il avec anxiété , qu'il me reproche, lui, cet homme qui est ton mari, de dormir à l'heure du danger?

— Je le hais, je l'abhorre, murmurat-elle avec une folie de femme.

— Et s'il venait nous surprendre, voudrais-tu que je le tuasse ou qu'il me tuât? Le devons-nous tant que l'ennemi est la ? Une fois libres, nous verrons, car moi aussi, je l'abhorre. Il te possède... il te gardera.

— Non, non, s'écria l'insensée, je jure devant Dieu...

Mais Dieu ne voulut pas le recevoir, ce serment du crime ; une voix cria sous la fenêtre ouverte :

— Mon lieutenant, mon lieutenant, où êtes-vous donc? Je vais aller dire au

coin mandant que je ne vous trouve pas dans votre chambre.

Anatole pressa pour la dernière fois les lèvres de Mariquita, et partit.

— Silence, Philippe, silence, murmura-t-il tout bas en rejoignant le sapeur , et souviens-toi de ce que je vais te recommander. Ne révèle jamais à personne que tu ne m'as pas trouvé dans ma chambre; et si j'étais blessé ou mort, mets ce fichu sur ma blessure, et ne souffre pas qu'on me l'enlève , même pour m'enterrer ! Me le promets - tu, Philippe ?

— Foi de soldat î je vous le jure, mon lieutenant!

— J'ai laissé un écrit par lequel je te donne mes effets. Tu feras parvenir mes papiers à ma mère, et surtout tu tâche-

ras de ne laisser approcher personne de mon cadavre. . . qu'une seule. . .

— Laquelle, mon lieutenant ?

— C'est une femme; je n'ai pas besoin de te la nommer ; après ma mère, il n'en est qu'une

— Je devine; et c'est à cet amour que vous devez cette nuit ces idées de mort. Depuis trente-quatre jours que les balles et les boulets voussi filent aux oreilles, ils ne vous ont pas touche ; pourquoi voulez-vous que cela arrive à présent? Nous l'emporterons encore, soyez-en sûr, car le général Dubreton est un fameux général, et le commandant de Vermilly, tout dur et sévère qu'il est, est le meilleur officier de l'armée. Et, tenez, à propos de lui, mon lieutenant, permettez un mot; tout à l'heure il était sur les «lacis les bras croisés, re-

LE SIEGE DE BURGOS. lOo

gardant l'armée anglaise bivouaquant à.

nos pieds, et je ne sais pas trop pourquoi elle ne lui envoyait pas une balle, car rien n'était plus facile, mais cela ne paraissait pas l'inquiéter. Il prononçait des mots que je n'ai pas compris tous; mais j'ai sûrement entendu votre nom et celui d'une autre...

— Tais-toi, Philippe, tais-toi, sois muet comme la tombe.

Le soldat porta la main à son schako et laissa son lieutenant s'engager dans un chemin couvert , dont M. de Ver- * milly surveillait les travaux.

— ïl y a plus d'une heure que je vous attends, monsieur, prononça-t-il avec hauteur.

— Pardon, commandant, répondit froidement le lieutenant, mais avec la

lOti LE SIEGE DE BU11G0S.

subordination militaire, la fatigue m'avait endormi.

— Vous ne dormiriez pas si profondément s'il s'agissait de chanter un boléro, ou de vous occuper de...

— Commandant, interrompit Anatole avec fermeté, je ne vous connais aucune raison pour suspecter mon courage, et les mots que vous venez de prononcer sont aussi injustes que blessans.

— Vous devez penser, monsieur, répondit M. de Vermilly avec une hauteur ironique, que j'ai parfaitement mesuré le danger auquel je m'exposais en vous offensant, et que je serai toujours prêt à vous rendre, en temps et lieu, toutes satisfactions possibles.

— Et je me défendrai de les accepter^ commandant, car je ne peux, ni ne veux

oublier que ma mère m'ordonna de vous regarder comme un protecteur, comme un ami.

— Votre conscience ne vous a-t-elle pas déjà crié , prononça le commandant avec une sombre colère, que vous avez manqué aux promesses faites à votre mère ; car vous lui aviez juré aussi de ne point forfaire à l'honneur, et c'est une action indigne que désunir un ménage, que séduire l'épouse d'un autre. Au surplus, jurez - moi que j'ai tort de vous soupçonner, et je respecte trop l'uniforme que nous portons l'un et l'autre pour ne pas vous croire.

Anatole ne répondit rien; il sentait encore sur ses lèvres la pression de celles de Mariquita; pour mille vies, il n'aurait pas dit qu'il ne l'aimait pas.

Après Ta voir regardé fixement, 3VL de Vermilly s'inclina légèrement et reprit le chemin du château; il s'approcha du lit où Mariquita feignait encore de dormir, alors, vaincu par la nature et la fatigue, et se plaçant le plus loin possible, il tomba dans un de ces lourds et irrésistibles sommeils auxquels ni l'inquiétude, ni les plus amères douleurs, ne peuvent vous empêcher de céder.

Mariquita écouta sa respiration; et, bien sûre qu'il était endormi , elle se leva doucement de cette couche où l'avaient suivie et l'impatience, et l'inquiétude, et l'amour et le remords; car les baisers incendiaires qu'elle avait donnés et reçus étaient une infidélité tout entière, une infidélité confirmée par ses projets coupables ; n'en était-ce pas un bien in-

digne, en effet, que de sacrifier la félicité et l'honneur de son mari, à une passion qui ne vous enivre que pour vous égarer, qui ne vous donne pas un plaisir que vous ne le payiez de honte et de larmes ?

Ternissant de son souffle brûlant les carreaux de la fenêtre de sa chambre, qu elle fermait de crainte que l'air de la nuit ne vint réveiller Octave, Mariquita, les yeux fixés sur le ciel , épiait les premiers rayons du jour ; elle savait qu'alors recommencerait l'attaque, qu'alors la vie de son amant, de son Anatole serait exposée sans qu'elle pût être là pour le couvrir de son corps ou mourir avec lui. Odieuse contrainte ! Vingt fois elle fit quelques pas pour la braver, mais elle fut retenue par un sentiment moins noble

iiO LE SIÈGE DE BURGOS.

que n'eût été son entraînement même; elle se contraignait afin de pouvoir trahir plus tard.

Dans ce moment, elle osait, en présence mêmede son époux, de son épouxà qui elle devait un nom honorable , une fortune , elle osait méditer sa fuite avec Anatole. Toute imprévoyante qu'elle fût, elle n'ignorait pas que dans son pays elle pourrait se soustraire facilement à l'autorité de son époux. Du reste, il n'est pas besoin de répéter tout ce que lui inspirait une passion délirante et contrarié* , assez de femmes ont prouvé avant elle que, pour trahir et tromper, l'expérience leur vient avant les années, et que quand elles veulent abuser de la bonne foi d'un époux, elles, si faibles pour remplir un devoir qui leur déplaît, re-

LE SIEGE DE BURGOS. lit

cherchent, avec un homme dont leur tête est tournée, des tourmens et des privations dont l'estime d'un époux et la considération du monde ne leur feraient pas supporter la millième partie. Pauvres créatures, si passagèrement heureuses et si facilement égarées, qui, avec des âmes nobles et généreuses, commettent les actions les plus basses, et ne savent presque jamais être avilies ou sublimes à demi ! Pauvres créatures, qui usent leur fragile existence à chercher des voluptés ou des félicités mensongères , et qui ne songent pas que, pour les plaisirs de leur folle jeunesse , elles sacrifient le reste de leur vie.

Cependant le jour arrive où, abandonnées et flétries, elles cherchent l'appui d'un cœur qu'elles ont déchiré, mais si

l'époux qu elles ont trahi n'a point voulu perdre la mère de ses enfans; s'il n'a point voulu jelerla honte au nom qu'ils doivent porter, du moins son cœur, pour jamais fermé à la confiance, ne voit plus qu'une étrangère dans celle à laquelle il avait associé sa vie; si elle meurt avant lui, il fait, il estvrai, graver sur sa tombequ'elle fut fidèle et vertueuse épouse, mais c'est encore pour ses enfans, pour le monde ; jamais il ne vient redemander à la terre qui la couvre des souvenirs de bonheur, ni adresser une prière à l'ombre de celle qui l'abreuva d'amertume; il n'insulte pas sa mémoire : il l'oublie.

— Ici, ce n'était point une perfidie ordinaire et cachée, un adultère avec des ménagemens qui laissent encore quelque espoir de retour, que voulait corn-

mettre Mariquita; c'était une fuite éclatante qui aurait couvert son époux d'infamie et de ridicule. Et pendant quil prenait un peu de repos pour courir ensuite où l'appelait l'honneur, la coupable compagne d'Octave calculait les moyens de le quitter avec sécurité.

Cependant le jour qu'elle redoutait de voir parut enfin ; presque au même instant, plusieurs coups de canons tonnèrent dans le ciel; Mariquita mordit ses lèvres pour retenir un cri de désespoir; et, pour ainsi dire, attachée à sa fenêtre, elle regardait devant elle, mais elle ne voyait rien; car, renfermée dans la dernière enceinte, l'élévation des ouvrages lui cachait l'endroit où se passait l'attaque

Pourtant le feu pressé de la mousqueterie devint si violent et si continu

qu'elle conçut que le danger approchait et qu'elle eut peur un instant pour ellemême; elle fit alors quelques pas pour réveiller son mari; mais elle s'arrêta , car elle craignait de lui parler, de se trouver en sa présence. Elle revint à la fenêtre, et sans doute ce qu'elle avait entendu était une attaque qu'on avait repoussée avec succès, car le silence était profond et remarquable ; Mariquita respira un moment; elle pensa que le danger que courait Anatole était éloigné; qu'il viendrait du secours; que le château deviendrait libre, enfin qu'elle pourrait fuir avec lui: et, par un de ces relâches de malheur qui vous arrivent de temps en temps, comme une ironie du sort, les idées les plus riantes d'ivresse et d'amour vinrent l'environner de leur prisme consolant etdonx.

De minute en minute, elle regardait la fenêtre d'où elle avait entendu partir des sons si tendres. Elle se disait que bientôt ce serait sans contrainte, sans mystère qu'elle jouirait de tous les talens, de toute l'amabilité d'Anatole; et, avec une imagination exaltée qu'elle n'avait jamais cherché à calmer, elle se créait une vie de bonheur sans obstacles qui n'aurait d'autre terme que sa vie. Elle oubliait qu'il n'était pas loin le temps où Octave était aussi son trésor le plus cher; à présent, elle ne le trouvait qu'injuste, violent, jaloux; elle ne pouvait plus supporter son sort; elle se disait que son père ne la blâmerait pas sans doute de s'y dérober. Et s'il la désaprouve, ne pourrait-elle lui dire qu'il était le plus coupable; ne pourrait-elle lui demander pourquoi il l'avait mariée si vite ;

pourquoi il n'avait pas vu tous les défauts de M. de Vermilly. Car, dans ce moment, ces défauts lui paraissaient insupportables : elle en aimait un autre.

Le silence durait depuis assez longtemps, et Mariquita s'oubliait dans ses honteuses espérances, quand un coup de de canon , un seul, se fit entendre et vint retentir lentement, plusieurs fois répété dans les chemins creux et dans les détours les plus reculés de la forteresse. Ce coup, qui ne fut suivi d'aucun autre, sembla empreint d'une intention plus redoutable, et jeta dans l'âme de Mariquita un effroi plus sinistre; elle regarda le lit où dor mai t son mari; un beau rayon d'un beau soleil d'automne donnait en plein sur la figure sévère de M. de Vermilly. Etait-ce un effet de l'imagination exaspérée de sa

coupable femme? Il lui sembla voir un éclair dejoiebrillersurce visage immobile et endormi. Grand Dieu! était-ce une punition du ciel? Et ce coup de canon venait-il de venger une injure? Mariquita détourna la tête avec une terreur remplie de haine; puis elle s'appuya presque anéantie contre les vitres de la fenêtre.

Dans ce moment, le pont levis s'abaissa; deuxhommes s'avancèrent en portant lentement un autre; elle ne pouvait d'abord distinguer la victime ; ils s'approchèrent, et elle vit, sans pouvoir douter, les revers de velours noiretl'épaulette encore brillante du jeune lieutenant; plus que cela,- elle reconnut les cheveux blonds d'Anatole pressés contre l'épaule de Philippe. Elle ne voyait point sa figure, mais elle ne pouvait avoir de doute, c'était lui...

Alors un cri de terreur s'échappa de sa poitrine, et elle tomba sans connaissance sur le carreau.

Ce cri tira M. de Vermilly du lourd et profond sommeil où il était tombé; il se jeta à bas du lit encore engourdi , fit quelques pas, regarda autour de lui, aperçut près de la fenêtre Mariquita étendue. Il crut que la frayeur de ce qui se passait dans le fort l'avait mise dans cet état. Cependant aucun bruit ne se faisait entendre;, il s'approcha de la fenêtre pour l'ouvrir et lui donner de l'air; dans ce moment, il vit près de la porte qui menait aux chambres occupées par les officiers, le corps d'Anatole qu 'on y introduisait. Il ne douta plus alors de la cause de l'évanouissement de sa femme, et son premier mouvement fut de la repousser; elle

LE SIEGE DE BURGOS. Ilî)

retomba; il la releva avec fureur, lui ordonna de modérer une douleur qui l'offensait, et ces paroles, il les prononçait avec une exaltation de colère qui lui ôtait là réflexion, car il s'adressait à un être insensible qui paraissait frappé de mort.

L'exaspération de M. deVermilly s'éteignit;.. . il eut peur pour celle qu'il accablait à l'instant même d'outrages ;. . . il la pressa sur son cœur. Elle était froide et à peine sentait-on le battement de ses artères. Il l'appela des noms les plus passionnés , et l'ayant replacée dans son lit, réchauffée de son souffle, il resta là, immobile, demandant un mot d'elle, fut-ce une offense.

Elle n'y manqua pas

Elle ouvrit les yeux, regarda son époux sans effroi, et, posant ses doigts

glacés sur les revers de son uniforme, elle sembla en palper letoffe, et dit :

— Quelle peur tu m'as faite, Anatole!

oh! n'est-ce pas que sitôt que nous serons libres tu quitteras cet habit; je le hais, il m'effraie.

Puis, comme une fleur flétrie, sa tête retomba sur le lit , et elle s'endormit.

M. de Vermilly demeura près d'elle plongé dans une de ces stupéfactions qu'on ne peut essayer de peindre; son âme, tour à tour déchirée parla pitié et par la colère, conçut un moment l'idée de plonger son épée tout entière dans le sein de cette créature avilie; mais il eut la force de s'éloigner; sa fureur se calma, et de ses yeux brûlans coulèrent ces larmes rares et amères qui corrodent et qui oppressent. Il se demanda alors comment il avait

mérité une telle ingratitude, un pareil outrage; il se rappela combien il y avait peu de jours encore que Mariquita paraissait l'aimer : non, il ne pouvait croire qu'elle fût changée en si peu de temps. Cependant n'avait-il pas eu raison de concevoir des soupçons; l'état où elle était ne les confirmait-il pas ; et, quand il aurait voulu s'abuser, ne venait-elle pas, dans son délire, de détruire la dernière illusion qu'il aurait voulu retenir; n'avait-elle pas parlé de fuir avec Anatole?

Toutes ces pensées jetaient Octave dans l'agitation la plus cruelle et la plus sombre; il regardait sa coupable compagne avec des yeux pleins à la fois de courroux et de regret; enfin il résolut de savoir si la blessure d'Anatole

était grave; il sortit précipitamment, mais il fut arrêté par le général.

— Vous êtes bien pâle, lui dit celuici , vous connaissez donc l'événement ?

— Quel événement ? demanda le commandant, pouvant à peine remuer les lèvres.

— Un bien triste, car le jeune Delphin était brave, rempli de connaissances , et puis c'était le fils unique d'une mère veuve et qui ne survivra pas à sa perte. Vous savez, du reste, cela mieux que moi, puisque c'est vous qui avez vivement sollicité pour qu'il vînt au château.

— Ehbien?dit M. de Vermilly, avec une sombre distraction.

— Eh bien ! reprit le général, il vient d'être tué par un boulet. Mais ce n'est pas le moment de nous livrer à nos re-

grets, il faut réunir tous nos moyens, redoubler de courage et de vigilance, car l'attaque sera chaude. Venez-vous, commandant ?

— Je vous suis, général. Mais, au lieu de reprendre le chemin de la chambre de Mariquita, il s'élança vers celle du jeune lieutenant.

La clef était à la porte; M. de Vermilly entra à pas lents et même timides ; il avait peur de sa haine devant un cadavre. Anatole, tout habillé, était étendu sur son lit. Comme il avait été tué sur le coup, il n'était pas défiguré , et sa physionomie conservait cette expression de douceur et de grâce qui la rendait aimable; sa bouche entrouverte, sans être contractée, semblait laisser échapper encore son organe séducteur ; il était

impossible que la hainene s'éteignit pas à sa vue. Le boulet lui avait fait une de ces blessures qui ne vous laissent pas une seconde d'existence ; et comme il n'y avait eu aucun espoir, on l'avait posé là comme la mort l'avait fait.

Sa plaie ne saignait plus ; mais M. de Vermilly, poussé par je ne sais quel instinct, écarta les paremens de l'uniforme, et il s'aperçut qu'elle était cachée par un mouchoir qu'il ne put méconnaître;... c'était unjtissu à couleurs tranchantes , que Mariquita aimait de passion; dont elle se parait souvent, et qu'elle portait même la veille au soir, quand , avant de partir pour la tranchée, Octave avait cru la laisser endormie.

— Ainsi il a passé une partie de la nuit

LE SIEGE DE BURGOS. i2«

près d'elle, se dit-il en comprimant dans son âme du mépris et de la pitié. Ah ! qu'elle le suive alors, qu'elle meure comme lui; que ferait-elle maintenant, avilie, déshonorée; quand elle l'oublierait... oublierai - je, moi?... Qu'elle meure donc, et que le ciel m'envoie une fin glorieuse pour laver la tache qu'elle a imprimée à mon nom.

M. de Vermilly sortit lentement de cette chambre où il venait de laisser sa dernière espérance de bonheur, et, retournant dans celle de sa femme, il n'écarta même pas le rideau qui la couvrait; et, rattachant froidement sonépée, il retourna où le devoir l'appelait.

Cent fois il crut que le sort exauçait sa prière; les balles, les boulets sifflaient sur sa tête, soulevaient la terre à

ses pieds, détruisaient tout autour de lui, emportaient les ouvrages reconstruits avec tant de peine, semaient la mort partout. Mais lui avait beau offrir sa large poitrine et sa tête toujours découverte au feu de l'ennemi, le malheur et le désespoir semblaient lui servir d'égide; et, malgré que ce cinquième assaut, conduit et défendu avec un acharnement extrême , fût le plus meurtrier, M. de Vermilly ne reçut pas la plus légère blessure; vingt fois il pensa que le château serait emporté avant qu'il ne fût tué, alors il saisissait avec rage la poignée de sonépée pour ne pas survivreà sa honte. Mais le courage indomptable de la garnison, le sang-froid du général, rendirent inutiles tous les efforts de Wellington, et une armée nombreuse fut obligée de céder devant une poignée de braves.

Après sept heures du plus meurtrier assaut, l'armée anglaise dut se replier, avec une perte considérable; les parapets, les glacis du fort, restèrent jonchés de ces uniformes rouges toujours si funestes à la France, et, quoique la garnison fût plu s d'à moitié détruite, il. n'y avait pas de comparaison à faire avec les pertes de Wellington.

Un triste et lugubre silence avait succédé à l'agitation du danger, au tumulte de l'assaut. On n'entendait plus , d'espaces en espaces, que le bruit d'un bout de tranchée qu'on retournait sur des cadavres. M. de Vermilly, demeuré seul sur un des glacis les plus avancés, considérait avec le sang-froid que donne l'habitude et le désespoir, les tristes ravages que cause la guerre, quand une voix brisée le tira de sa torpeur.

!2fl LE SIEGE DE BURGOS.

— Mon commandant, prononça Philippe les )reux pleins de larmes et la figure bouleversée, j'ose vous déranger, pour vous demander si vous souffrirez que mon lieutenant soit enterré sans cérémonie, lui, un si brave jeune homme, qui s'est si bien conduit.

— Connaissais-tu M. Delphin depuis long-temps? dit M. de Vermilly sans répondre à la question de Philippe.

— Oui, commandant; d'abord nous sommes du même pays, et, qui plus est, ma mère a été sa nourrice. Quand il arriva à Metz, il y a trois ans, je venais d'entrer dans le corps; j'apprenais lemétier;ils disaient tous que je n'étais pas malin; j'y gagnai de rester un peu plus long-temps au dépôt, et je n'ai fait de plus que mon lieutenant que la campagne de 1811 en

Portugal. Je fus bien content quand je le retrouvai ici'; ce n'était pas seulement pour avoir sucé le même lait que je l'aimais, mais parce qu'il était bon, compatissant ; jamais un malheureux ne l'implorait en vain; il prêtait son argent à ses camarades pour réparer leurs folies; et lui, on ne pouvait trouver à le blâmer en rien; aussi sa mère l'aimaitelle avec une tendresse extrême; et à Metz , elle venait souvent le voir.

M. Delphin m'avait demandé pour son service, et me comblait de bontés; j'étais, mieux que personne, à même de voir ses soins, son respect pour sa mère. Ma bonne mère! répétait-il, elle sera toujours mon premier attachement.

— Et a-t-il tenu parole? interrompit malgré lui M. deVermilly.

Philippe baissa la tête, et reprit avec précipitation.

— Je suis sûr qu'il l'aimait plus que tout an monde. Il y a peu de temps encore qu'il me fit promettre de lui reporter l'anneau de son père qu'il avait au doigt. C'est une commission que je tâcherai de remplir, si les boulets anglais ne m'en empêchent.

Mais, commandant, vous ne m'avez pas répondu relativement à l'enterrement du lieutenant. Nous autres pauvres diables, il importe peu où soit notre trou, mais madame Delphin serait bien plus malheureuse si elle ne savait pas son fils en terre sainte, comme ils disent.

— Nous verrons cela , répondit le commandant; si les circonstances le permettent, soyez sûr, Philippe, que je n'oublie-

rai point que madame Delphin m'avait recommandé son fils.

Il s éloigna pour retourner près de sa femme. Elle était a peu près dans la même situation, et cette atonie eût cruellement inquiété M. de Vermilly, si, dans l'état de son àme, il eût pu s'inquiéter. Cependant il s'approcha de Mariquita pour toucher sa main brûlante. Il put encore frémir d'indignation, car il sentit sous son doigt un fort anneau d'or qu'il ne lui avait jamais vu porter. Il était si grand qu'à la première pression, il s'échappa , tomba à terre et s'ouvrit.

M. de Vermilly put y lire le nom de Delphin uni à celui d'une autre. C'est l'anneau d'Anatole , prononça-t-il avec une fureur qu'il croyait ne pouvoir plus ressentir. Ma femme était celle qu'il ai-

niait le mieux. Ah ! ils m'ont bien joué l'un et l'autre.

Ces mots, il les laissa échapper avec tant de véhémence, que Mariquita tressaillit et sortit de l'engourdissement où elle était plongée. Elle reconnut son mari, et n'osa parler; mais lui, qui avait besoin d'une scène, d'une explication, car il en faut toujours aux cœurs passionnés , se plaça devant elle et la terrassa de son regard. Elle eut peur, parce qu'elle avait oublié qu'elle était trop malheureuse pour rien craindre. . . elle oubliait qu'elle avait vu Anatole blessé, peut-être mourant.

— Eh bien, Mariquita, prononça d'une voix sombre M. de Vermilly, n'avezvous rien a me dire, rien à m'apprendra ?

— Quoi? balbutia-t-elle.

— Mais la cause de votre évanouissement et de l'état où vous êtes ?

Elle posa sa tête affaiblie sur sa main ; tous ses souvenirs revinrent ; elle poussa un faible cri, et chercha l'anneau d'Anatole; Mais Octave saisit avec violence son bras, la tira de sa couche, et lui ordonna de se mettre à genoux. Elle obéit ; et, dans sa faiblesse, elle voulut se retenir au bras qui la jetait à terre. M. de Vermilly la repoussa avec mépris , et la maintint à ses pieds.

— Demandez pardon, cria-t-il de sa voix puissante , demandez pardon , femme adultère, qui, sans moi, n'eussiez connu que misère et infamie. Demandez pardon , car je sais tout , et votre punition commence.

— Pardon ! cria l'infortunée , car elle crut qu'il voulait la tuer.

— Mais votre père m'avait bien dit, continua-t-il avec une véhémence toujours croissante, que vous ne seriez qu'infidèle et parjure. Votre père', il demandait grâce d'avance pour vos vices qu'il avait devinés.

— ■ Mon père !.. dit-elle en sattachant au bras de son époux, laissez-moi retourner à lui; pauvre, sans ressource, j'irai à pied, demandant mon pain; je vous laisserai tout ce que vous m'avez donné.

— Oui, je devrais vous envoyer le retrouver votre père, car il est dans la tombe, et vous méritez la mort.

Mariquita versa d'abondantes larmes.

— Oui , pleurez, pleurez, reprit-i! d'un

accent méprisant; vous ne me toucherez pas, et je vais laver ma honte dans votre sang. Mais, dites avant, de qui tenez-vous cet anneau ?

Elle se tut.

— Et je l'ai trouvé à coté de celui de notre mariage î reprit-il avec une fureur effrayante. Mais ce n'est pas tout, ce lâche séducteur que me recommanda sa mère, est entré ici, y a passé une partie de la nuit. . . .

Seul avec vous, seul! répéta-t-il en s 'animant de sa propre colère; et, pour gage de votre crime, vous lui avez laissé le mouchoir qui voilait votre cœur perfide. Je te rends grâces, mon Dieu ! tu l'as hien puni , et tu m'as hien vengé. Mais allez le chercher ce gage de voira

i36 LE SIEGE DE BURGOS.

amour; allez, vous le trouverez sur sa poitrine sanglante.

Elle le regarda avec une expression de douleur et de terreur si profonde qu'il eut peur lui-même de sa cruauté.

Cependant sa colère l'emportant, il ajouta :

— Ne l'avez- vous pas vu rapporter ce matin ?

— Il est blessé ! s'écria-t-elle avec un accent délirant et craintif.

— Blessé! . . . mort , madame , mort. . . Elle recula d'abord, regarda M. de

Vermilly avec des traits renversés par l'horreur; se releva avec une force extraordinaire, courut à la porte comme pour fuir, puis posa sa tête entre ses mains pour en calmer l'agitation ; mais le coup avait été trop violent pour une

aussi frêle organisation; la malheureuse poussa un éclat de rire sauvage et retentissant... elle était folle

On frappa à la porte pour avertir le commandant que le général le demandait.

— J'y vais, cria-t-il d'une voix étouffée, j'y vais.

Alors il essaya d'engager Mariquita à se remettre au lit; il fallait qu'il l'enfermât, que personne ne vît l'état où elle était réduite, car cette maladie subite coïncidait d'une manière trop frappante avec la mort de M. Delphin, pour qu'on n'en devinât pas la cause. IN'avait-il pas remarqué déjà, avec quelle respectueuse malice M. de Laclos s'éloignaitde madame de Vermilly quand Anatole s'en appro-

15a LE SIEGE DE BURGOS.

chait? n'avait-il pas l'air de lui croire des droits ?

La jalousie violente et vaniteuse de M. de Vermilly s'était dès ce temps promis de se venger. Mais que ferait- il maintenant que celui qui l'avait déshonoré était mort? qu'il n'avait plus de sang pour laver son offense ? il fallait à tous prix qu'il cachât son déshonneur.

Ne pouvant faire attendre plus longtemps le général, il prit Mariquita, qui se débattait, dans ses bras, et la posa sur son lit. Et, assurant la fenêtre avec une forte barre de fer, il sortit de l'appartement, malgré les cris étouffés de l'infortunée.

Ce fut poursuivi par cet horrible tableau, qu'il rejoignit le général et qu'il lui fallut entendre de nouveaux plans pour

LE SIEGE DE BURGOS. iôO

la défense delà place, et partager l'inquiétude du général, parce que la garnison affaiblie n'était plus en état de se défendre. Il lui fallut parler de gloire, de défendre sa vie, lui qui ne songeait qu'à sa honte, n'implorait qu'une mort honorable pour terminer ses tourmens.

Mais l'honneur, auquel il savait tout sacrifier, lui donna le courage de cacher l'angoisse qui le torturait. Ce fut encore l'honneur qui l'empêcha de conduire le chirurgien du fort auprès de Mariquita; car, qui l'assurait que dans son délire, la malheureuse n'en dévoilerait pas la cause, ne parlerait pas de son criminel amour ?

Il sut donc se contraindre pendant plusieurs heures que le général et lui employèrent à remplir leur devoir. Seule-

ment, de temps en temps, il pâlissait d'une manière remarquable, car il croyait parfois entendre les cris de sa femme; mais il n'en était rien, et alors le silence lui paraissait encore plus terrible.

Cependant, loin que l'armée anglaise parût se disposer à une nouvelle attaque , elle semblait impassible , et ce repos se prolongeant jusque fort avant dans la soirée , on put supposer qu'elle n'aurait lieu que le lendemain. Le général et M. de Vermilly allaient se quitter, quand le premier dit à l'autre :

— Le sapeur Philippe est venu me faire une réclamation que je dois vous renvoyer, commandant, puisqu'il s'agit d'un officier de votre arme. Philippe prétend que ce serait ajouter au juste désespoir de la mère d'Anatole Delphin , que de ne

pas lui rendre les derniers devoirs de la religion et de l'ensevelir dans un endroit où elle ne pût retrouver sa cendre.

J'ai eu beau lui dire que la plus belle sépulture d'un officier était la tranchée qu'il avait défendue, Philippe répond à cela que nous ne garderons pas toujours l'Espagne, que les fortifications seront détruites et les cendres de son lieutenant jetées au vent. Que pensez-vous de tout ceci, commandant? que faut-il que nous répondions ?

— Nous ne pouvons donner une autre sépulture au lieutenant Delphin, que derrière un des bastions du fort; et n'est-ce pas une assez belle tombe ? dit le commandantavecamertume.Etsa pensée ajoutait:

Une mort comme la sienne m'arriverait, que le ridicule et la honte ne s'asseoiraient

pas moins sur ma tombe. On n'en saurait pas moins qu'une femme m'a trahi, déshonoré : car l'insensée, dans son délire, le criera à toute la terre. Philippe doit même s'en douter.

Et ce nouveau soupçon donna à M. de Vermilly une expression plus sévère, quand il annonça au sapeur que les obsèques de son lieutenant auraient lieu le lendemain, sans aucune formalité.

Le commandant retourna près de Mariquita, dont le visage, pâle et défait, ne gardait plus aucune trace de l'expression charmante qui l'embellissait la veille. Il essaya de lui faire prendre quelques alimens, mais elle détourna la tête avec dégoût, et, pendant la longue nuit qu'Octave passa près d'elle, elle ne voulut que de l'eau dont elle mouillait à chaque ins-

Lt SIEGE DE BURGOS. i/jô

tant ses lèvres ardentes et desséchées. Du reste, aucune plainte, aucun gémissement ne s'échappaient de sa poitrine. Vainement lui adressait-il ou des reproches ou des prières; vainement, poussé par une terreur sans mesure, prononça-t-il le nom d'Anatole, repassa-t-il à son doigt l'anneau qu'il lui avait donné, son oreille n'entendit plus ce nom qui, le matin même, avait tant faitvibrer son âme. L'anneau demeura à sa main froide et déjà amaigrie sans qu'elle y fît la plus légère attention; et Octave , allant de la fenêtre où il guettait le signal du combat à la couche où était étendue, sans sommeil, !a jeune compagne qu'il s'était choisi pour la vie, passa une de ces nuits qu'il est impossible d'oublier jamais. Malgré son extrême abattement, une répugnance invincible l'ar-

rêtait pour se placer près de Mariquita; il lui semblait que c'était une profanation, qu'elle était déjà morte.

Cependant, vers le matin, les yeux brûlans et fixes de sa malheureuse femme s'étant fermés, il s'endormit lui-même et fut réveillé en sursaut par un violent coup frappé à la porte. Il sauta sur son épée, ferma avec soin les rideaux qui entouraient le lit de Mariquita, et courut ouvrir.

— Quelque inconvenance qu'il y ait à se présenter chez une dame à pareille heure, cria le général, j'ai voulu être le premier à apprendre à madame de Vermilly que nous sommes libres; que Wellington a levé son camp ce matin, et que l'armée du maréchal Marmont arrive; son avant-garde est déjà ici .

Madame de Vermilly, prononça le commandant avec embarras en entraînant doucement le général hors de la chambre, madame de Vermilly dort encore, car elle est fort incommodée.

Sa physionomie avait une expression tellement bouleversée en parlant ainsi, que le général lui demanda avec empressement s'il avait consulté le médecin; mais M. de Vermilly, évitant de répondre, feignit de désirer voir par ses yeux ce que le général venait de lui annoncer, et se rendit avec lui sur les remparts.

Ils se serrèrent alors la main, car ils ne purent s'empêcher de s'admirer mutuellement, ainsi que les braves soldats qui avaient si vaillamment versé leur sang pour la défense d'une bicoque qui n'aurait dû arrêter que pendant quelques

jours au plus une armée aussi forte que celle de Wellington.

Au bout de peu d'heures, ils virent s'avancer sur la route l'armée de Portugal ; les soldats du fort, et même quelques officiers subalternes murmuraient bien que cette armée ne revenait que parce que celle de Wellington s'était éloignée. Que cela fût vrai ou non-? la garnison de Burgos était trop fière de la belle attitude qu'elle avait tenue, pour que le général ne le leur pardonnât facilement; il se contenta de redoubler d'éloges , leur recommanda de ne se montrer ni abattus ni découragés .

— Une belle tenue! mes amis, répétait-il, une belle tenue! que l'armée qui arrive ne s'aperçoive que nous nous sommes battus qu'en comptant les victimes que nous

avons faites et les marques des boulets sur nos remparts. Et son œil brillait de joie, tandis que M. de Vermilly, qui avait aussi tant fait pour la gloire, cherchait vainement à cacher une expression de désespoir empreinte dans ses regards.

Hélas ! il croyait que chacun se disait en le voyant: — Que lui a-t-il servi de s'être cent fois exposé au feu de l'ennemi , d'être un brave et digne soldat ? n'en a-t-il pas moins été trompé par une femme?

n'en a-t-il pas moins été le jouet de deux enfans?

Et quand il aurait pu se réjouir de voir son rival dans la tombe, ce rival n'avait-il pas emporté tout le repos de sa vie? Mariquita n'était-elle pas folle et folle d'amour?... et quand elle reviendrait à la raison, quand elle oublierait, avec sa fri-

volité de femme, lui ne pourrait oublier,... jamais il ne le pourrait.

Non, non, pensait Octave, un homme d'honneur ne peut pardonner. Et malheur à lui s'il cherche encore sa félicité sur des lèvres que pressèrent celles d'un autre, sur des lèvres souillées par l'adultère; non, mon bonheur et celui de Mariquita sont à jamais détruits.

Aussi, en remarquant la joie de tous , en voyant s'avancer le maréchal saluant tous les braves avec le respect qu'on doit au courage , en sentant sa main pressée par des officiers qu'il estimait, il se disait encore plus que sa vie était flétrie, puis qu'il était insensible à ce qui, naguère, eût tant flatté son orgueil.

Il écouta mêmefgsans émotion le duc de Raguseului promettre un autre

grade au nom de l'empereur , et ses lèvres restèrent muettes quand il fallut exprimer un remercîment. 11 se persuada déjà entendre la moquerie ajouter une épithète ridicule au titre de brave qu'on venait de lui donner. Et quand le maréchal, en lisant le journal du siège, et levant son chapeau au nom de chaque victime qui avait succombé, arriva à celui d'Anatole Delphin, il sembla à M. de Vermilly que tous les yeux se tournaient vers lui.

Le duc de Raguse s'arrêta, sa figure prit une expression triste, et il dit :

— Pauvre jeune homme ! malheureuse mère ! J'ai d'elle une lettre où elle me le recommande, où elle me parle de sa santé si délicate, de la fortune et des brillantes espérances qui l'attendent ; elle.

me supplie, au nom d'un ami commun , de lui accorder ma protection. Je lui ai répondu que je veillerais sur lui. Malheureuse mère ! elle lui cherchait partout des protecteurs, des appuis ; elle croyait ainsi défendre sa vie; et le seul officier qui ait succombé est ce pauvre jeune homme, doué, dit-on, de tant de talens et de grâces.

Pendant que le maréchal parlait ainsi, il aperçut un sapeur, sur les joues duquel coulaient de grosses larmes, qu'il ne cherchait même pas h cacher.

— Qu'as-tu? lui demanda-t-il. Commandant de Vermilly , quel est cet homme ?...

— llétaitattaché au lieu tenant Delphin, monsieur le maréchal, et sa mort l'a vivement affecté : il connaît madame sa mère.

— Oui, monseigneur, dit le sapeur en sortant de son rang et portant la main à son schako, si j'osais vous demander !...

— Parle, mon brave, répondit le maréchal , oubliant sa hauteur habituelle en face de ces hommes qui s'étaient( tous conduits comme des héros; parle.

— Monseigneur, c'est que je voudrais bien que mon lieutenant fût enterré en terre sainte, et dans un endroit qu'on pût désigner à sa mère.

— Qui empêche, en effet, s ecrialemaréchal, qu'on ne rende les honneurs militaires et les cérémonies religieuses à M. Delphin? Èî une fois dans leur cimetière, nous sommes sûrs que les Espagnols respecteront les restes d'un Français. Je suis prêt à les accompagner moimême. C'est un honneur que je suis bien

aise de rendre à ce brave jeune homme. Les ordres furent donnés; Philippe et trois autres soldats du génie parurent portant le corps d'Anatole. Toutes les joies se turent alors, tous les sentimens se réunirent à cette vue touchante. Le maréchal salua avec respect le corps insensible qui passait devant lui, M. de Vermilly luimême sentit sa haine suspendue, quand un cri terrible, un de ces cris qui déchirent la poitrine d'où ils s'échappent, fit arrêter le convoi qui se mettait en marche.

Tous les yeux se tournèrent vers le fond de la dernière enceinte, tous les yeux virent alors avec effroi une tête de femme pâle et si horriblement livide, que, dans ses traits altérés, dans ses lèvres bleues et desséchées, on n'eût pu reconnaître Mariquita, naguère si brillante et si fraîche,

sans l'admirable beauté de ses yeux, sans les longues tresses noires qui tombaient sur ses épaules nues, — car elle était nue la malheureuse femme; — d'ailleurs , le trouble affreux qui bouleversa à l'instant même M. Vermilly, en dit assez.

Comme chef du corps dans lequel servait Anatole, il était le plus près du cercueil. Il y jeta un regard de fureur, et, sans rien écouter que sa colère, il se précipita vers la partie du château où sa femme, encore à la fenêtre, poussait, après son cri déchirant, d'affreux éclats de rire-

Il lui fallut traverser au milieu des brillans officiers de la suite du maréchal; sans doute aucun d'eux ne pensait à insulter à son malheur, mais il rêva de la dérision dans leurs regards, il crut même entendre M. de Laclos joindre le

nom d'Anatole à celui de sa femme. 11 jeta sur ce qui l'environnait un regard furieux, niais ce fut sur sa malheureuse compagne que sa rage retomba tout entière.

Il l'arracha avec fureur de la fenêtre où elle était encore; et la jeta sur sa couche, en lui ordonnant le silence. La pauvre insensée eut peur, elle obéit; mais elle joignit les mains et pleura d'une manière si touchante, que la colère de M. de Vermilly s'éteignit à l'instant même.

Il s'assit sur le bord du lit, attira sur sa poitrine ce corps si vite amaigri; la pauvre Mariquita tremblait à la fois de peur et de froid; il l'entoura de ses bras, rassembla sur sa tête les tresses éparses de sa chevelure souillée, puis pleura sur clic comme sur un enfant. Ce n'était plus

l'amour seul qui faisait couler ses larmes, c'était un mélange de pitié et de rage contre le sort, qui avait envoyé à cette frêle créature une passion plus forte qu'elle, un malheur au-dessus de son organisation.

— Je te soignerai , je t'aimerai , répétait-il à l'infortunée, je ne te punirai point de la fragilité de ta tête et de ton inconstance , car je suis plus coupable que toi ; j'ai oublié que tu étais femme, que tu ne saurais résister ni à la séduction ni a l'ennui!.. Pauvre infortunée, va, je te pardonne, tu ne peux plusm'entendre; mais, je te le jure, ma vie ne sera plus qu'un dévoûment absolu;... pour toi, s'il le faut, je renoncerai à la gloire, à mon état. Quels honneurs, quelle récompense, effaceraient d'ailleurs la honte que tu m'as jetée ! 0 [uitaî...

C'était avec une voix douce et sensible , c'était avec un accent plein de pitié qu'il parlait ainsi. Mariquita, qui s'était calmée, s'était aussi doucement appuyée sur sa poitrine ; elle se méprit à cette voix touchante; elle oublia qu'Anatole n'était plus, que la vue de son cercueil avait un instant ranimé sa raison ; elle se souvint seulement de cette heure unique de délices dont elle avait joui avec lui; etr avec une inflexion de voix touchante, elle prononça deux fois le nom d Anatole. — Anatole! mon Anatole! répéta-t-elle.

Octave faillit la repousser , mais la pitié l'emporta ; il ne voulut point lui ravir

le moment de bonheur qu'elle devait à son erreur; et, après l'avoir doucement

replacée sur son chevet, après avoir obtenu, au nom d'Anatole, qu'elle prendrait.

une potion calmante, il retourna joindre le convoi de celui qui avait empoisonné sa vie.

M. de Vermilly veilla à tous les détails avec un calme et une dignité qui ne laissaient pas deviner toutes ses souffrances intérieures; et quand cette lugubre cérémonie fut finie, il accomplit encore un devoir en suivant le général Dubreton qui accompagnait le maréchal jusqu'à sa demeure.

Il courut ensuite à celle qu'il avait en ville pour ordonner qu'on y préparât tout pour le retour de sa femme; et, plein d'une impatience déchirante, il franchit avec rapidité la route qui le ramenait au château. Depuis qu'il avait vu la terre recouvrir son malheureux rival , il lui semblait qu'il ne ressentait plus que de la

pitié pour Mariquita, et il frémissait d'angoisse en songeant qu'il avait été forcé de la laisser seule. Il espérait pourtant que la potion qu'il lui avait fait prendre l'aurait profondément endormie. Cette espérance lui avait fait seule supporter les heures qui venaient de s'écouler; elle soutenait encore son courage , quand il mit doucement la clef dans la serrure.

Le jour tirait à sa fin ; sans doute Mariquita dormait encore sous les rideaux qu'il avait fermés lui-même et qui étaient dans le même état ; rien ne semblait dérangé dans l'appartement; ses vêtemens étaient à la même place ; le vase d'eau glacée qu'elle avait commencé n était pas achevé ; il s'approche du lit ; sa main va d'abord toucher avec précaution , mais bientôt l'inquiétude l'emporte, les cou-

LE SIEGE DE BURGOS. Wj

vertures, les oreillers sont écartés avec violence et désespoir; tout est inutile... Mariquita est disparue.

Alors, avec un égarement qui lui ôte tout raisonnement , M. de Vermilly cherche dans chaque coin, visite partout; en moins d'une minute, il interroge chaque meuble, demande aux objets les plus éloignés d'avoir aucun rapport avec Mariquita, quelque marque de sa présence; il ouvre la fenêtre, il regarde en bas, partout; elle n'est plus là, aucune trace n'est restée.

Le commandant court alors à la chambre qu'occupait son rival; il pense quelle s'y sera rendue; mais un sombre silence règne partout; cependant il s'obstine à ce que sa femme ait été chercher quelques traces du complice de son crime ;

et, quelle que soit sa répugnance à parler de son malheur et de 1 état de sa femme, il se résout à interroger ceux qui étaient restés au château ; mais personne, personne ne l'a vue. Deux mortelles heures s'écoulèrent dans cette horrible angoisse; la nuit était tout-à-fait sombre ; le malheureux Octave, un flambeau à la main, pâle comme un linceul , cherchait avec désespoir au milieu des décombres, de la terre re jetée et des éboulemens produits par les boulets, s'il ne trouverait pas son infortunée compagne.

Oh î comme il se reprochait alors de l'avoir abandonnée ! comme il maudissait son orgueil qui lui avait fait cacher l'état où elle était réduite ! et que de larmes amères il verse sur cette couche où il l'a laissée, et d'où elle est partie sans doute pour

LE SIEGE DE BURGOS. iGi

fuir. Hélas! il veut voir un projet arrêté, un acte de raison dans sa disparition ; il se rassure de cette idée, toute cruelle qu'elle soit. Il serait trop à plaindre s'il croyait que la folie l'a conduite sans but , sans prévision; car alors qui lui répondrait que, dans un accès de démence, elle ne 'se serait pas jetée du haut des remparts; qu'au point du jour il ne trouvera pas son corps déchiré par les cailloux, ou gisant dans un des fossés;... et, pour avoir cette horrible certitude, il faut qu'il attende...

Ah! comment décrire les heures lentes et terribles qui marquèrent chaque minute de cette nuit; comment décrire le cauchemar qui l'oppresse, ces rêves sans sommeil, où deux fantômes, se serrant

dans les bras l'un de l'autre, lui apparaissent menaçans, où l'un lui montre son affreuse blessure, où l'autre le regarde avec des yeux égarés et sans raison.

Enfin, le jour vint, ce jour qui doit être le dernier pour lui, s'il ne retrouve Mariquita; car il est résolu de ne pas survivre à sa perte dont il s'accuse.

Tout dort encore au château; il y a si long-temps qu'on n'y repose pas sans la crainte de la mort pour réveil ! Philippe seul est debout; à l'aspect du commandant, il frémit, car son désespoir a quelque chose de sympathique et de terrible.

— Philippe, lui dit M. de Vermilly

LE SIÈGE DE BURGOS. i65

d'une voix sombre , tu savais qu'il l'aimait; sais-tu ce qu'elle est devenue?

Philippe baisse la tête , mais le pauvre soldat n'ose répondre.

— Oui, tu savais qu'il l'aimait, car c'est toi , j'en suis sûr, qui as recouvert sa blessure de ce mouchoir qui appartenait à... Il n'a pas le courage de prononcer le nom de sa femme. . .

Ainsi donc, tu vois que je suis instruit ; l'essentiel est maintenant de retrouver l'infortunée, car je mourrais si cette horrible anxiété se prolongeait.

Le bon Philippe se montra bien touché de la douleur du commandant ; et il le suivit avec empressement pour l'aider dans ses nouvelles recherches. Aucun

endroit où Mariquita eût pu trouver la mort ne fut négligé, mais tout fut inutile.

— Il faut demander dans la ville, commandant, s'écria Philippe. On vous a dit n'avoir vu personne sortir du fort; mais il y avait très peu de gardes, et ceux qui y étaient n'avaient aucune raison pour être fort attentifs.

— Allons donc, reprit M. de Vermilly avec un sombre découragement, allons •donc proclamer mon malheur et ma honte et demander de porte en porte ma malheureuse compagne. Allons nous mettre en butte à une curiosité sans intérêt, l'horrible inquiétude qui me tue, ne me permet plus ni repos ni précaution. Et il partit, suivi de Philippe.

En descendant la montagne, le commandant, épuisé de fatigue, fut obligé de s'appuyer un instant contre un beau peuplier d'Italie qui était au milieu de la descente. Il ne conservait plus que quelques feuilles jaunissantes. Quand il était dans toute sa fraîcheur, Mariquita l'avait admiré : c'était avant que l'armée de Wellington eût investi le fort; on pouvait alors venir jusque-là chercher quelque apparence de liberté et un peu d'exercice. Il se rappela que plusieurs fois Anatole avait dessiné ce point de vue.

De cette place, on découvrait la large et belle route de France, celle de Madrid à l'opposé f et plus loin dans les montagnes, le chemin tortueux de l'Estramadure.

C'était là, il s'en souvint, qu'étaient nés

ses premiers soupçons; car c'était au pied de cet arbre que Mariquita avait aperçu et cueilli les dernières fleurs d'automne, dont quelques-unes, échappées de ses mains , avaient été ramassées par Anatole et cachées avec ardeur dans son sein. Quelle que fût sa douleur présente, il ne put chasser ce souvenir; et, par ce mouvement machinal qui nous pousse vers l'endroit où nous avons souffert, il se rapprocha de l'arbre qui lui rappelait ce moment. Le peu de gazon qui était au pied du peuplier était foulé et flétri; les rayons du soleil frappaient sur quelque chose de brillant; il reconnut l'anneau d'Anatole que la veille même il avait remis au doigt de Mariquita.

Plus de doute, elle était sortie du fort;

elle s'était arrêtée sous cet arbre ; il était sur ses traces. Il communiqua, quoique avec répugnance, cette découverte à Philippe.

— Tenez, lui dit-il, reprenez cet anneau, vous le reporterez à la mère de ce perfide jeune homme.

Il se remit à marcher avec moins de découragement. Hélas! il semble que le sort ne se plaît qu'à balloter notre âme entre la terreur et l'espérance; peutêtre aussi est-ce une indulgence du ciel qui permet un peu de repos au malheur, afin de lui donner de nouvelles forces pour souffrir !

M. de Vermilly, arrivé sur la grande place de Burgos, trouva ses hautes arcades remplies de graves Espagnols, qui vien-

nent, dès que le soleil est levé, fumer leurs cigarres et lancer de sombres regards sur les Français qu'ils abhorrent ; et souvent, malgré que leur bouche soit silencieuse, ils savent bien se communiquer de loin qu'ils ont de bonnes nouvelles, c'est-à-dire que quelques-uns des nôtres sont tombés sous le poignard de leurs assassins, ou bien la perte d'une de nos batailles, dans quelle contrée que ce soit, car ils connaissent toujours nos désastres avant nous.

Il sembla à M. de Vermilly que leurs regards renfermaient plus de cruauté et d'insolence, mais il s'en inquiéta peu; il était bien plus empressé d'échapper à un groupe d'officiers qu'il voyait venir à lui, et il entra dans le cimetière

qui tenait à la cathédrale où la veille même il avait conduit les restes d'Anatole.

Le cimetière était désert. Philippe s'était approché du tertre où on avait déposé son lieutenant; et sa bouche, peutêtre inaccoutumée à la prière, en prononça une cependant pour l'infortuné qui était là si loin de sa mère. Involontairement M. de Vermilly s'arrêta; involontairement aussi sa bouche murmura, si ce ne fut une prière , ce fut un mot de pardon; et il allait s'éloigner avec Philippe, quand un cri perçant, douloureux, effrayant comme celui que Mariquita avait poussé la veille, se fit entendre.

Il demeura glacé; le cri se répéta, mais plus faible. Il venait du côté de la

sacristie , dont une porte donnait sur le cimetière. Le commandant en eut bientôt franchi le seuil, et il lui sembla entendre comme un sourd murmure ; cependant aucune issue ne se découvrait; les lambris, inscrustés d'un bois noir et luisant, ne laissaient voir aucune interstice; cependant c'était bien de là qu'on entendait de faibles gémissemens;'et ces faibles gémissemens étaient bien poussés par la voix de Mariquita... Quelle autre que la sienne eût produit cette impression sur l'âme d'Octave! Pourtant il allait s'éloigner de la sacristie, frémissant de laisser ailleurs en danger celle qu'il cherchait, quand un panneau parfaitement confectionné, dont il était impossible de voir le joint , glissa avec précaution, et un homme, que M. de Vermilly reconnut

LE SIÈGE DE BURGOS. 17i

à l'instant même, pénétra dans la sacristie. A l'aspect d'un officier français, il recula, voulut rentrer et refermer le panneau; mais Octave, l'arrêtant d'un bras vigoureux, s'écria qu'il voulait voir la personne renfermée dans l'endroit d'où il sortait.

— Qui? que voulez-vous voir ? répondit l'Espagnol en français assezpur. N'est-ce point assez que vous pilliez nos villes, que vous dévastiez nos campagnes? vous croyez-vous aussi le droit de profaner nos églises et nos mystères? Il n'y a personne ici.

— J'entends pourtant du bruit, reprit M. de Vermilly, des cris tout à l'heure sont arrivés jusqu'à moi. Je veux...

— Je veux ! répéta le docteur Mendez

avec un froid sourire; voilà bien votre langage, orgueilleux Français; mais vous ne serez pas toujours les maîtres, et un

jour votre supplice

— Qu'importe ! interrompitOctave avec fureur, qu'importe, avant j'entrerai là!

Et, repoussant avec force le docteur qui tentait encore de l'arrêter, il se trouva bientôt dans un petit couloir pratiqué entre deux murailles. Au fond, il aperçut une assez grande clarté, et il arriva dans une chapelle ardente, au milieu de laquelle s'élevait un autel resplendissant d'or et de pierreries. On y avait placé le buste de Ferdinand, l'idole de cette province, qui, dans le temps même, avait voulu le proclamer comme roi, quoique Charles IV fût encore sur le trône.

Plusieurs prêtres officiaient et offraient sans doute à leur Dieu, ou plutôt à leur idole, un grand sacrifice.

Mais de quelle horreur fut saisi M. de Vermilly en reconnaissant dans la victime... sa Mariquita, son adorée Mariquita ! . . . Son beau corps, dépouillé de tout vêtement , était attaché avec des cordes à un crucifix defer revêtu depointes acérées qui pénétraient dans ses chairs délicates et faisaient couler son sa ng de tou tes parts . Sa belle et jeune tête retombait livide et toute flétrie sur sa poitrine qui ne se soulevait plus, car elle était morte. Morte ,. . . et seulement depuis quelques momens !

— Monstres! s'écria M. de Vermilly en tirant son épée.

Mais avant qu'il pût s'approcher de

l'autel, les prêtres avaient disparu, et sou épée s'était échappée de sa main tremblante. Pourtant, conservant un reste d'espoir, il chercha à secourir sa femme avant de la venger. Il coupa les cordes qui la retenaient; il étancha son sang, la pressa sur son cœur, sur ses lèvres; mais tout était fini; ce n'était plus qu'un corps inanimé, sanglant, horrible à voir; ces membres , créés pour l'amour, ne présentaient plus qu'une plaie; et M. de Vermilly, sentant son courage l'abandonner, laissa échapper de ses bras les restes mutilés de celle qu'il avait tant aimée, et tomba privé de sentiment au pied de la croix sanglante où elle avait été attachée.

Plus d'un mois s'était écoulé quand le

malheureux Octave revint à la raison ; mais il fut atteint presque à l'instant même d'une fièvre nerveuse qui lui faisait ressentir des douleurs d'autant plus à craindre, qu'il né tait plus comme auparavant sans souvenirs du passé. Ils étaient toujours là présens et cruels; et le docteur G. . ., qui l'avait soigné pendant sa maladie, ne lui cachait pas qu'il ne se rétablirait de long-temps, s'il ne prenait un peu d'empire sur lui-même en les éloignant et en accueillant quelques distractions. Mais elles étaient toutes insupportables au malheureux Octave, et la vue d'un étranger lui était constamment à charge. Philippe seul était souffert.

Cependant le maréchal envoyait toujours exactement savoir de ses nouvel-

les, et plusieurs Français suivaient son exemple. Mais il est si rare que la pitié ait une longue durée ; il est si rare sur^ tout qu'on ne se lasse pas du malheur et qu'on ne finisse par blâmer celui qui en en est atteint !...

Aussi, après avoir plaint pendant un instant le commandant de Vermilly, on en vint à censurer sa conduite. Il s'était, disait - on froidement, attiré tous ses malheurs en épousant une Espagnole mal élevée et sans fortune. Mariquita, la belle Mariquita n'était plus là pour demander grâce pour ses erreurs à l'aide de sa merveilleuse beauté. On n'attendait plus d'elle ni volupté ni bonheur ; on pouvait sans crainte jeter le blâme sur sa tombe; et puis on se demandait encore si M. dç

Vermilly n'avait pas bien mérité son sort en exposant sa femme à de doubles dangers. Et puis ils riaient, ees jeunes insensés, ils riaient du malheur d'un brave homme, et regrettaient de ne pas en avoir été la cause; tout cela avec cette légèreté cruelle dénuée de prévision, qui flétrit pourtant toute une vie et y imprime un ridicule ineffaçable.

Puis, quelques-uns demandaient à M. de Laclos comment lui, si séducteur, si entreprenant, avait laissé tant de gloire à un enfant sortant de l'école. Et lui, avec une fatuité qui n'en imposait à personne, répondait qu'il n'avait pas voulu d'une victoire si facile. Puis ce fut un sujet de conversation durant quelque temps, puis on n'en parla plus.

Le maréchal avait fait arrêter le docteur Mendez, accusé parPhilippe.il devait être mis sans retard en jugement, quand un matin on trouva sa prison déserte. Sans doute depuis il est revenu tranquillement à B urgos, se vantant sans remords de s'être vengé des dédains d'une femme, etd'avoir puni une Espagnole d'avoir osé épouser un Français et d'en aimer un autre. Car le docteur Mendez avait trouvé l'infortunée Mariquita sur la terre fraîche qui couvrait Anatole; il lavait conduite à ses prêtres qui l'avaient reçue comme une victime; et si Dieu avait permis le cruel sacrilège qu'ils exercèrent sur elle, il faut l'espérer, c'était pour qu'elle expiât dans cette vie l'erreur d'une passion coupable, et qu'elle goûtât un jour une paix achetée par tant de souffrances.

LE StEGE DE BURGOS. i79

M. de Vermilly se guérit enfin; il sortit de son état d'abattement, presque d'insouciance, pour renaître à toutes les douleurs de la vie; mais il ne les ressentait plus avec d'effrayans transports. Cet état d'atonie est le pire de tous, car il entraîne avec lui le dégoût de la vie et fait naître souvent le projet de la quitter.

Aussi ce fut avec la plus complète indifférence qu'Octave reçut son brevet de colonel, que lui remît le maréchal, en y joignant les éloges les plus flatteurs. Il éprouva un peu plus d'émotion en apprenant qu'on allait quitter Burgos et se remettre en campagne.

— Au moins il y aura chance pour moi là, se disait-il froidement en arpentant l'allée solitaire qui conduit au tombeau du Cid.

i»0 LE SIEGE DE BURGOS.

Il s'y arrêta.

— Voilà un beau nom, ajouta-t-il en se penchant sur la pierre qui couvre le héros espagnol. C'était la peine de naître alors; aujourd'hui, exposez cent fois votre vie; soyez loyal et brave, un fol amour, auquel vous ne saurez pas résister, vous poussera a voire perte et vous déshonorera. Moi, par exemple, si j'ai le malheur de ne pas être tué, quand on me reverra, en France, on répétera ma ridicule histoire, et puis ma mère me reprochera de ne pas avoir voulu épouser quelqu'une des jeunes filles simples et modestes qu'elle me proposait.

Modestes! se répéta le colonel avec un étrange sourire, comme si toutes les femmes ne se ressemblaient pas,- comme

si leur frêle organisation leur permettait la constance, la persévérance dans le bien! Mais par quelle étrange fatalité, moi, si soupçonneux, si jaloux de l'honneur, a-t-il fallu que mon nom fût hautement livré au ridicule? Je pouvais être trompé comme tant d'autres, mais comme à tant d'autres le sort ne me devait-il pas l'illusion qui abuse, ou fadroite perversité qui se cache bien? Le ridicule, le déshonneur! répéta-t-il en passant sa main encore faible sur son front mouillé de sueur.

Mais pourtant ne pourrais-je demander à quelqu'un raison de ma honte?

Hélas! celui qui me l'a jetée n'est plus , et il est mort bien heureux, lui, dans la première ivresse d'une première passion; s'il

avait vécu, cette femme l'aurait trahi à son tour, et qui sait où se serait arrêtée la dépravation de celte infortunée; elle était si belle, si séduisante!...

Et la charmante image de Mariquita vint passer devant les yeux de son malheureux époux comme le seul beau rêve de sa vie.

— Mais elle est morte aussi, continuat-il; et je ne puis même plus pardonner. Je n'aimerai plus rien , car mon cœur brisé ne saura plus connaître l'amour; et si j'en cherchais encore l'illusion , le mépris s'élèverait toujours entre moi et les femmes. La gloire! il est vrai, elle pourrait me consoler quelquefois, mais on vous la dispute si souvent ; puis une belle gloire que de venir ici tomber sous

le poignard d'un brigand, d'aider à incendier des villages, à lever des contributions, à piller des malheureux !

La belle gloire! répétait-il encore; et il se disposait à rentrer quand il vit venuplusieurs officiers parmi lesquels il reconnut M. de Laclos. Il lui avait toujours déplu à cause de sa fatuité, mais cette aversion s'était augmentée de la persuasion où il était qu'il se faisait un plaisir de parler plus que personne de sa déplorable aventure. Il devait être d'ailleurs plus instruit qu'un autre; et M. de Vermilly méprisait assez son genre d'esprit pour être certain que , quelque terrible que fût son malheur, il en faisait le texte de ses plaisanteries.

Le premier mouvement de M. de

Vermilly fut donc de se jeter derrière quelques arbres verts qui entourent le monument du Cid, croyant que ces messieurs ne s'y arrêteraient pas et qu'il pourrait se retirer sans être aperçu :

mais il en fut autrement; son sort était marqué: sa destiné était faite.

Prêt à partir pour lajrive africaine , Le Cid, armé, tout brillant de valeur , Sur la guitare , aux pieds de sa Chimène, Chantait ses

— Mon Dieu! quelle érudition, mon cher de Laclos, interrompit un autre officier en riant; et qui vous a appris cette romance que vous savez si bien ?

— Et que je chante si mal, continua M. de Laclos en riant à son tour ; ma foi, il ne nie l'a pas apprise, parce qu'il réservait

LE SIEGE DE BURGOS. I8o

ses leçons pour une écolière plus chère.

Je l'ai entendu chanter à ce jeune Anatole, l'amant de la jolie Mariquita. Il la jouait sur la flûte, elle sur la guitare, puis ils la chantaient ensemble, si bien qu'ils m'en étourdissaient.

— Ah! vous étiez encore plus ennuyé qu'on ne fit pas attention à vous; et j'ai quelquefois envie de penser que le dépit vous a fait exagérer tout ce que vous nous avez raconté, d'autant plus qu'au milieu de nous, qui vallions bien M. Anatole, la belle Mariquita, quoique fort gaie, s'est toujours montrée sévère et retenue; elle s'est une fois fâchée très sérieusement, parce que je lui avais pris son bouquet... et qu'enfin...

— Et qu'enfin, interrompit avec im-

patience M. de Laclos, elle est devenue folle d'amour pour ce petit Delphin, fort aimable du reste, plein de talens, de douceur, et qui était bien fait après tout, pour l'emporter sur un mari sévère et jaloux.

• — M. de Vermilly est un homme fort remarquable, prononça le capitaine F....

un peu sérieusement; et peut - être feriez - vous bien, mon cher de Laclos, de ne pas vous éieodre avec autant d° facilité sur le réc ! de s< s infortunes, ci d'v mêler surtout le ridicule qui ne doit point s'attacher a un nom tel que le sien. Si sa femme l'a trahi, elle a été bien ingrate, car il l'a épousée sans fortune ; aussi paraissait-elle l'aimer, l'adorer, et je me plais à croire, par respect pour les fem-

mes, que la frayeur des dangers que courait son mari et qui l'entouraient elle-même, ont seuls égaré sa raison et causé sa folie.

— Bah! bah! reprit M. de Laclos, généreux champion des dames, on voit bien que vous ne les connaissez guère, si vous ignorez que, dans leurs malheurs et leurs folies, elles fourrent toujours l'amour. Je ne dis pas que M. de Vermilly ne soit un fort bel homme ; mais qu'est-ce que cela fait à une femme, que son mari soit beau? Un magot lui sera toujours préféré; et ce n'était pas là le cas. Car, je vous répète que Delphin était fort séduisant; d'ailleurs, si vous m'y forcez, je vous en dirai davantage.

— Et que diriez-vous ? s'écria un des officiers.

— Messieurs, messieurs, interrompit avec chaleur le capitaine F..., cessons, croyez moi, de nous entretenir sur ce sujet; si la pauvre femme a péché, elle a été assez cruellement punie pour que nous devions respecter sa mémoire.

J'insiste d'ailleurs pour que le nom du colonel ne soit plus prononcé. Je puis vous dire que M. le maréchal n'approuverait nullement ces plaisanteries.

— A d'autres, s'écria M. de Laclos en ricanant ; comme si M. le maréchal ne m'avait pas vingt fois interrogé sur tout ceci ! Du reste, comme c'est une affaire usée, nous n'en parlerons plus quand je vous aurai une fois bien convaincus que je ne vous en ai point imposé. Vous saurez donc que la dernière nuit de la vie

d'Anatole, deux heures avant qu'il ne fût tué , je l'ai vu sortir de la chambre de madame de Vermilly.

— Etiez-vous seul , monsieur? dit îe colonel froidement en sortant de derrière les arbres du monument.

— Oui, monsieur, répondit avec un peu d'hésitation M. de Laclos.

— En ce cas, vous ou moi devons mourir; car, si vous me tuez, je ne serai plus là pour vous donner un démenti à chaque heure de votre vie, et si vous succombez, vous ne répéterez pas une infamie.

— Colonel, j'ai peut-être eu tort de la dire, mais j'ai dit la vérité.

— Cela est possible, monsieur, reprit M. de Vermilly toujours froidement; mais vous êtes le seul qui puissiez affirmer avoir été témoin de mon déshon-

neur; le seul peut-être qui, sans pitié pour l'état ou je suis réduit, vous plaisiez à jeter la honte sur mon nom et sur la tombe d'une faible femme. Nous nous battrons, et nous nous battrons à mort; car ce n'est point une querelle ordinaire... que la nôtre!... Il me faut un éternel silence tant que je vivrai ; mais si vous me tuez, vous pourrez parler, monsieur, et parler sans crainte, vous trouverez assez de jeunes têtes pour rire du malheur qu'ils auront peut-être un jour à venger pour leur compte : finissons ; demain , à quelle heure, monsieur ?

— Colonel , s'écria le capitaine F M.

de Laclos vous doit des excuses; il vous les fera, je n'en doute pas; mais vous ne pouvez vous battre au moment de rentrer en campagne; et, pardonnez, colonel, si je vais

un peu loin, mais vous, surtout, qui venez de recevoir un grade, vous ne devez pas vous battre.

— Si vous étiez à ma place, capitaine,

F avec votre courage qui vous mènera

si loin, dites, la main sur le cœur, vous bal triez- vous?

— Je sais que, dans votre position, je tiendrais le même langage que vous me tenez, car on a toujours de pareilles raisons à donner en de telles circonstances.

— Mais, je m'en apportera vous, je ferai ce que vous feriez , capitaine ; si vous étiez à ma place, dites, vous battriez- vous?

Le capitaine F hésita un instant;

puis ,, emporté par la vérité et par la voix de l'honneur, il dit :

. — Je me battrais.

— Eh bien donc! s'écria M. deVermilty, monsieur de Laclos, vos armes et voire heure pour demain ?

— Yous êtes l'offensé, colonel; à vous le choix des armes, mon heure... la vôtre.

— Alors, le point du jour; nos témoins,

ces messieurs, capitaine F je vous

prie d'être un des miens.

Celui-ci s'inclina, et dit avec répugnance, on part demain aupoint du jour; tous les environs de la ville seront encombrés d'équipages, on vous surprendra*

— Eh bien, nous monterons au château, s'écria M. de Vermilly; et vous penserez sans doute comme moi, messieurs, qu'il n'est besoin que de nos épées.

Tout fut convenu, et ils se séparèrent.

L'époux de Mariquita écrivit à sa mère qu'il la priait de ne pas le pleurer

trop amèrement, car il était plus heureux de mourir que de vivre. 11 laissa une forte récompense à Philippe. A cinq heures, il s'arrangea pour ne pas paraître trop abattu, car il ne voulait de k pitié de personne; puis il prit son épée, mais sa main tremblait.

— Je serai tué, prononça-t-rt tranquillement, car je n'ai point de forces, et la maladie me tient encore; mais, qu'importe, pourvu que la terre ne me porte plus avec un homme qui proclame mon déshonneur!...

Puis il sortit, et fut droit aux tombes de Mariquita et d'Anatole; elles étaient reconnaissables et placées a côté l'une de l'autre.

— Si je vis, murmura-t-il, peut-être faudra-t-il que je vous déplace ; peut-être

l'inflexible honneur exigera-t-il que je dérange votre cendre, et le bonheur que vous devez goûter d'être ensemble? Car, dans la tombe, il n'y a ni inconstance ni malheurs; mais, soyez tranquilles, je serai tué, et sans doute on m'apportera aussi la, près de vous, et je ne vous troublerai point; car ici , il n'y a non plus ni jalousie ni vanité blessée; si je meurs, cependant, je veux avoir prononcé votre pardon.

Votre pardon, à vous que j'aimais, à vous qui m'avez trahi ! Et, pour la première fois depuis qu'il devait se battre, le colonel se sentit profondément ému.

Mais le jour parut, et, sans s'arrêter davantage, il prit le chemin du château; son adversaire et les témoins montaient en même temps que lui ; ils échangèrent

les politesses d'usage et s'arrêtèrent derrière un bastion.

— Colonel, dit le capitaine F avec

tristesse et douceur, quelle qu'ait été hier mon opinion sur votre duel , je pense cependant que si M. de Laclos vous faisait des excuses devant ces messieurs....

— Il faudrait qu'il les répétât devant toute l'armée, capitaine, interrompit M. de Vermilly avec dignité. Car de quel droit oserais-je commander à des braves quand je me serais laissé avilir?

— Mais la différence de grade!... dit avec hésitation un autre témoin.

— Nous allons mettre tous les deux habits bas, monsieur, répondit le colonel : il n'jr aura plus d'épaulettes qui le rappellent. Nos deux épées sont égales, c'est lout ce qu'il faut.

On choisit le terrain ; on plaça les deux

1ÎMÎ LE SIÈGE DE BLRGOS.

adversaires, et le combat commença.

La main de M. de Vermilly trembla d'abord, mais, par un de ces miracles que la maladie dont il était atteint envoie souvent, sa faiblesse disparut tout à coup, et il montra dans l'attaque comme dans la défense une dextérité, une adresse admirables. M. de Laclos était aussi de première force dans les armes; cependant il semblait que la supériorité de M. de Vermilly dût l'emporter, quand une feinte l'ayant trompé, son épée donna légèrement dans le bras de M. de Laclos, tandis que celle de celui-ci arriva droit à son cœur.

Le coup fut mortel ; et M. de Vermilly, sans pousser ni un soupir ni un sanglot, tomba mort sur la place.

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