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UNE VIEI&I.E FIX.Z.E

— On a dit si souvent, on répète si souvent encore, que c'est une triste condition que celle d'une vieille fille, que sa vie est sans plaisir, sans intérêt, dit un

soir Dorothée de Plainville en plaçant méthodiquement son aiguille à tricoter entre son front un peu ridé et son tour indéfrisable, que je me sens depuis long-temps l'envie d'essayer de consoler un peu celles qui, par goût ou par nécessité, sont restées dans la classe si isolée, et, il faut le dire, si ridiculisée, des vieilles filles. Aussi je commence sans autre préambule mon simple récit.

Ma mère avait été fort belle ; mais elle était arrivée à ce passage terrible devant lequel toutes les femmes reculent. Elle aurait cependant pu retarder encore, pendant quelques années, le moment où les hommes prononcent si dédaigneusement : cette femme a dû être très jolie, si elle n avait eu auprès d'elle

des témoins irrécusables qui donnaient de formels démentis à toutes les supercheries de l'art, pour ne pas avouer qu'elle touchait à la cinquantaine.

Ces témoins étaient de grandes filles brunes et trop fortement constituées pour qu'on pût les ramener facilement à l'adolescence; madame de Plainville avait jusque-là vainement essayé de les marier, et comme elle était aussi intéressée que coquette, les dots qu'elle offrait ne tentaient personne. Cependant il fallut bien faire un sacrifice; elle avait beau reléguer mes cinq soeurs et moi dans une chambre haute, avec notre vieille gouvernante, paraître seule, élégante et bien parée dans le monde, il n'en restait pas moins avéré que la belle veuve était

chargée de six grandes filles à marier, dont les aînées étaient depuis long-temps majeures; et ma mère allait être incessament rayée de la liste des jeunes femmes, si le sort ne venait à son secours. C'est ce qui arriva.

Elle découvrit cinq gendres, tous moins aimables les uns que les autres ; et mes sœurs furent établies dans des villes assez éloignées. Moi, comme la dernière, la moins pressée, je n'eus point de part à cette heureuse distribution du sort, et j'avoue que le peu que j'avais vu de mes beaux - frères , ne me donnait pas de regrets.

Du reste, on ne me connaissait guère; comme mes aînées, j'étais toujours restée à la maison, et, hormis quelques promenades faites de très bonne heure, avec

ma vieille gouvernante, la messe -basse que j'entendais les dimanches et les fêtes , je ne sortais jamais de notre appartement , demeuré vaste et triste par l'absence de celles avec qui j'avais été élevée, et dont je n'entendais plus parler.

Elles m'avaient pourtant promis , toutes les cinq, l'une après l'autre, de me faire venir en visite dans leurs ménages ; mais sans doute que la portion de bonheur qu'elles y avaient trouvé ne demandait pas de témoins, car je n'en entendais jamais parler.

Ma mère me permettait seulement de déjeûner avec elle chaque matin, car elle ne recevait jamais personne à cette heure. Passé cet instant, qu'elle voulait bien accorder à sa tendresse maternelle, elle

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ne s'occupait nullement de moi. Je savais quelle donnait de grands dîners, et de brillantes soirées, car la ville de Rouen était alors fort bien habitée ; mais il ne m'était même pas permis de regarder le beau monde à travers les vitres de ma haute fenêtre.

— Les jeunes filles doivent se coucher de bonne heure , répétait ma mère. Je n'essayais pas de lui résister, d'abord parce qu'une vie, telle triste qu'elle soit, prend , sans qu'on s'en aperçoive , le charme de l'habitude, et puis qu'aucune passion ne me portait à la désobéissance.

A la fin du jour, l'été, je me mettais au lit, et neuf heures, en hiver, ne me trouvaient jamais debout. Mais si je ne pensais pas à me révolter contre une existence

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si triste, ma vieille gouvernante n'était pas si patiente ; elle m'aimait comme son enfant, et mes joues pâlies par la vie sédentaire que je menais, lui inspiraient de temps en temps le courage de faire quelques représentations a ma mère.

J'ai su depuis qu'elle avait bien souvent tenté de la décider à me conduire dans le monde. Mais madame de Plainville, promettant toujours et ne tenant jamais, m'avait ainsi laissé atteindre ma vingtième année.

Ma vieille bonne, pour me faire une occupation ou une résignation, avait bien tenté de me rendre dévote. Que Dieu me le pardonne , mais , avec la meilleure volonté du monde, je ne pus parvenir a la satisfaire; et quand je m'age-

nouillais aux pieds d'un homme que je ne connaissais qu'à peine, pour m'accuser de mes fautes, je ne trouvais rien à lui dire, rien que le chagrin que me causait l'indifférence de ma mère; car c'était seulement là que j'osais me plaindre, c'était là que je me demandais pourquoi Dieu m'avait donné un cœur sensible pour ne pas être aimée. Je ne pouvais m'expliquerla cause de cette nécessité de parler de mon sort seulement à l'église, car sitôt que j'étais sous le toit de ma mère, ou que j'approchais d'elle, je ne sentais qu'un désir: c'était de ne pas m'exposer à la moindre discussion, d'où l'on peut tirer la conclusion que je n'étais pas appelée à déployer un grand caractère, et que j'aimais la paix à tous prix; en un mot, si je pieu-

rais devant Dieu ou devant mon confesseur, c'est que je savais que cela n'irait pas plus loin.

Un soir, on préparait, pour le lendemain, une Tète chez madame de Plainvillej ma bonne Béatrix exigea absolument que je vinsse en voir les préparatifs ; ma mère était à une brillante réunion : c'était ainsi qu elle passait sa vie. Longtemps je résistai même à l'humeur de Béatrix, car une sorte de bon sens me disait qu'il ne pouvait qu'être dangereux pour moi de porter mes idées vers des plaisirs dont je ne devais point jouir, et que l'espèce d'atonie de ma vie était ce qui convenait le mieux à ma situation.

Cependant je cédai, suivant ma coutume, pour avoir la paix; et, malgré moi, peut-

être, je m'amusais de tous ces préparatifs, quand des cris d'effroi se firent entendre.

C'était ma mère qu'on rapportait mourante; une attaque d'apoplexie venait de la frapper; les médecins qui furent appelés dirent qu'elle se serrait trop, qu'elle ne donnait pas assez de temps au repos, et que l'excès des plaisirs avait amené cette catastrophe. Hélas! quel terrible contraste que ma mère expirante , au milieu de ces guirlandes de fleurs, de ces draperies légères et brillantes, et de tout cet appareil de fêtes !

Mes pleurs et mes prières m'épargnèrent au moins la douleur de la voir succomber sans m'avoir accordé le bonheur de lui prodiguer mes soins; elle vécut, mais pour être la proie d'un malheur

affreux pour elle : une paralysie s'empara de ses beaux bras dont elle était si fière, courba sa taille dont elle était si glorieuse, et la fixa, impotente, infirme, au coin de son feu solitaire et sur sa couche sans sommeil. Elle ne me repoussa plus alors; je demeurai près d'elle et le jour et la nuit.

Nous nous connaissions peu; quand elle fut assez bien pour pouvoir parler, elle n'éprouva d'abord que de l'embarras de mes soins ; mais peu à peu elle s'y fit , et j'eus alors la douce, mais difficile tâchr d'abréger les heures de celle qui n'er avait jamais accordé qu'au plaisir, qui ne pouvait s'accoutumer à y renoncer et ne regrettait rien de la vie que de n'être plus belle et enviée.

La sécheresse du cœur de madame de

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Plainvilîe lui faisait repousser toutes les consolations qu'elle pouvait encore trouver dans sa situation. Je lui proposai de faire venir mes sœurs; elle me répondit par le refus le plus inébranlable. Je tâchai de ramener quelque société près d elle; mais cette société lui était à charge, car c'était celle de gens raisonnables et Agés, et ma pauvre mère ne pouvait entendre que le langage de la galanterie et rebutait tout le monde par son humeur.

Son médecin était heureusement un personnage important pour elle; car, en lui parlant de ses douleurs présentes, elle trouvait le moyen de lui rappeler ses succès passés. C'était d'ailleurs un homme du monde qui , ne pouvant guérir ma mère, compatissait à ses faiblesses et

lai répétait, jusqu'à satiété, qu'elle serait belle comme un ange jusqu'à la fin de ses jours.

Mais cette légère consolation lui fut enlevée; le docteur était vieux , il mourut et laissa sa clientelle à son fils que ma mère ne connaissait point, quelle redoutait même, car il avait une réputation de sévérité qui l'effrayait ; il n'était revenu à Rouen qu'à l'époque de la mort de son père.

Frédéric Haller avait presque toujours vécu en pays étranger; il en rapportait, disait-on, avec une science extraordinaire, une élévation et une franchise qui le rendaient redoutable pour une femme qui n'avait vécu que de flatteries et qui

voulait mourir trompée par elles. Aussi ma mère hésita-t-elle à se décider à accueillir M. Haller, qui allait sans doute se présenter pour suivre la clientelle de son père. Une circonstance frivole, comme tout ce qui occupait ma mère, en décida.

Quelqu'un lui dit que Frédéric Haller était fort bel homme, et ce lui fut un moment de distraction de se préparer à le recevoir. Ses doigts, que la maladie rendait inhabiles, tentèrent, mais vainement, de donner à sa parure de malade une sorte de coquetterie; j'y employai tous mes soins, et je fus assez heureuse pour y réussir a son gré, ce qui prépara au jeune docteur une réception favorable.

C'était, en effet, un homme d'un extérieur fort remarquable. Je m'étais al-

tendue, je ne sais pourquoi , à lui trouver une figure sévère , dure même ; au contraire, rien n'était doux comme son sourire, gracieux comme son regard, flatteur comme son organe. Mais il n'avait ni la vieille cajolerie à l'aide de laquelle son père plaisait aux femmes, ni le charlatanisme avec lequel il les occupait de leurs attraits au lieu de les occuper de leur guérison ; aussi M. Frédéric Haller ne fut souffert par madame de Plainville que parce qu'il était jeune et que ce devint une mode à Rouen de se faire traiter par lui.

Du reste, il n'y avait rien à employer pour guérir ma mère , et, après deux ans de souffrances, heureusement peu cruelles, elle succomba, n'ayant pas un

mot de tendresse à dire à sa fille, un souvenir à donner à ses autres enfans.

Véritable type de légèreté et d'égoïsme, véritable femme du monde, ma mère, j'en suis sûr, ne regretta que lui. Mais jetons un voile sur ses derniers momens.

Ils m'affectèrent cependant assez pour que je tombasse malade à mon tour.

Les nuits que j'avais passées , mon séjour habituel dans la chambre d'une malade, m'occasionèrent une fièvre inflammatoire ; je faillis mourir. Le docteur Haller me sauva la vie.

Les scellés avaient été mis partout; un tuteur m'avait été nommé ; il me fallut alors m'occuper de mes intérêts; et moi , si novice aux affaires, disputer mon pa-

UNE VIEILLE FILLE. 2io

trimoine à la cupidité de mes beauxfrères ; revoir mes sœurs, — dont je me souvenais comme de fraîches et riantes jeunes filles; — les revoir acariâtres , grondeuses, intéressées, me disputer tout ce qu'elles pouvaient, et me reprocher de les avoir éloignées de ma mère pour me faire avantager. Enfin, grâces aux soins de mon tuteur, aux conseils de M. Haller, je fus délivrée de tous ces tourmens, et me trouvai, k vingt-quatre ans, exempte de tous soins et maîtresse d'une fortune assez considérable.

Chacune de mes sœurs voulut alors m'attirer chez elle, car j'avais déclaré que je ne me marierais pas, et peut-être comptaient-elles sur la vue de leur intérieur pour me faire persévérer dans

ce projet. Mais je refusai; je me sentais un besoin de repos qui dominait ma vie ; je croyais que ce serait toujours mon seul désir, et j'étais, dans ce moment, décidée à y tout sacrifier. J'annonçai que je me retirerais à la campagne pour y vivre avec Béatrix, ma vieille gouvernante; mon tuteur, en apprenant cette résolution, me représenta que je devrais me marier.

— Votre fortune est assez considérable, me dit-il, vous êtes jeune, belle...

— Je le regardai avec étonnement, car jamais personne ne m'avait dit cela. Il répéta :

— Vous êtes belle, bien des partis se présenteront , et se présentent même.

Une femme nVst pas née pour ne se relier a rien .

Je soupirai sans trop savoir pourquoi ; mais, à la réflexion, et quand je fus seule, je sentis que ce soupir venait d'une pensée qui n'était pas bien distincte peut-être, d'un désir que je n'osais pas m'avouer. — Le docteur Haller entra dans ce moment, et je me troublai, car c'était lui qui était ma pensée secrète ; c'était lui, enfin, que j'aimais : ce que m'avait dit mon tuteur venait de me le révéler.

Puisque je suis, disait-on, jeune , riche, belle, pourquoi ne serais-je pas payée de retour ? Frédéric Haller était attentif, bon pour moi ; j'étais convaincue que je lui devais la vie : qui m'empêcherait de la lui consacrer?... Ces idées, qui étaient venues si subitement, rem-

plirent pourtant mon âme à l'instant même, d'une émotion tellement violente, qu'elles donnèrent à mes regards quelque chose d'assez extraordinaire pour que M. Haller s'en inquiétât. J'étais trop novice à l'amour pour savoir que s'il l'eût partagé , il ne m'eût pas demandé la cause de mon trouble.

Cette question, il me la fit avec intérêt, avec amitié , mais d'une manière si dégagée, que moi, si peu avancée sur un pareil sujet, je me sentis blessée.

Ma figure le lui apprit.

— Ah ! je devine, s'écria-t-il , je devine, Dorothée, vous, jusqu'à ce moment si franche, si amicale avec moi, vous voilà embarrassée parce qu'il est question d'une chose qui embarrasse toutes les femmes : le mariage.

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— Le mariage ! répétai-je d'un air si extraordinaire que Frédéric me regarda d'abord, et me dit ensuite :

— Est-ce que cela vous fâche que je vous en parle? Vous m'avez traité avec tant d'amitié, que je vous traite a mon tour comme une sœur, comme une amie.

Votre tuteur ma appris que plusieurs bons partis se présentaient, et je suppose que vous en allez accepter un. Je voudrais déjà que cela fut fait, que vous fussiez heureuse, et alors je compterais sur un service de votre part.

Ces paroles m'avaient brisé le cœur; cependant je le priai de s'expliquer, et je l'en priai avec instance : cor si quelque chose peut calmer les peines d'une femme, c'est la pensée d'être utile à ce qu'elle aime.

Frédéric refusa d'abord de me dire quel service il attendait de moi.

— Il faut que vous soyez mariée, répétait-il.

— Et si je ne me mariais jamais , ce qui pourrait fort bien arriver, balbutiai-je ; car je crois que je ne me sens de goût pour personne.

— Cela peut venir, reprit-ii ; vous êtes si bonne, si douce, qui ne vous aimerait pas ?

Ces mots ranimèrent mon espérance, et je le regardai avec une tendresse qu'il expliqua sans doute comme de l'amitié; car il reprit :

— Au fait, pourquoi hésiterais- je? Votre caractère est si sûr, votre raison si supérieure! — Hélas ! tandis qu'il vantait ma

raison , j'avais bien de la peine à imposer silence à mon cœur, qui s'élançait vers lui, qui m'entraînait à lai parler la première de mes sentimens. — Vous saurez donc, poursuivit-il, que j'ai fait ce que le monde appelle communément une folie.

Je... Mais je n'oserai vous dire cela.

— Vous avez joué peut-être, fait quelque fausse spéculation? On dit que vous avez pris dans l'étranger le goût de ces sortes d'affaires. Mais parlez, mon ami, ma fortune esta votre disposition.

— Merci, merci, bonne et excellente Dorothée, ma fortune n'est nullement dérangée; je suis bien, très bien, il ne s'agit pas d'affaires d'argent, mais d'amour.

J'allais avoir vingt-cinq ans; je n'avais jamais été aimée de personne, et le sen-

timent auquel je me livrais pour la première fois s'était emparé en quelques minutes de mon cœur avec une ardeur effrayante, jugez de l'effet que dut produire sur moi le mot que M. Haller venait de prononcer. Les antécédens me disaient assez que cet amour dont il hésitait à me parler, ce n'était pas moi qui le lui inspirais. Je sentis une révolution dans tout mon être, qui me changea tellement, qu'il fallut toute sa modestie pour ne pas deviner mon secret. Mais il crut simplement que je souffrais, et voulut me prodiguer des secours; il m'engagea même à prendre du repos.

— Non, lui dis-je,je suis mieux, bien mieux; je me crois malade seulement de curiosité, ainsi confiez-moi votre secret; parlez.

UNE VIEILLE FILLE. «ils

— Eh bien! me dit-il, je suis marié.

— Après?

— Mais c'est bien assez comme cela, j'espère. Je n'ai osé l'avouer à mon père, parce que ma femme est d'une naissance obscure et sans fortune; je l'ai épousée en pays étranger; elle est jolie comme un ange, et j'en suis fou.

— Où est-elle? dis-je avec effort.

— Cachée aux environs d'ici; je ne la vois qu'avec mystère , et je suis malheureux de la laisser ainsi ;. . . mais vous savez ce qu'est une ville de province... J'ai craint de blesser les préjugés >... de me nuire enfin... Cependaut j'hésite am'expatrier; j'ai d'autant plus de raison d'hésiter, que mon père, à son lit de mort , m'a conjuré de ne pas quitter cette

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ville et d'y continuer mon état. Mais j'ai bientôt deux enfans, je ne puis laisser ma femme long-temps dans cette situation; voilà pourquoi je désirais tant que vous fussiez mariée. Vous êtes si bonne, vous accueilleriez ma femme; et si j'avais quelqu'un qui commençât, le reste delà société l'imiterait; ma femme plairait, j'en suis sûr , elle est si jolie, si jolie ! . . .

Ces mots, qu'il disait avec enthousiasme, me blessaient mortellement et me semblaient une injure impardonnable; aussi répondis -je froidement que j'étais bien fâchée de ne pas avoir là un mari tout prêt à prendre pour obliger sa femme.

— Ah! je vous ai offensée , s'écria-t-il, offensée ou mal jugée, Dorothée; n'en parlons plus, et veuillez oublier tout ceci.

Use leva pour me quitter, et je feentis alors la plus mortelle des angoisses, celle de perdre dans l'estime de ce qu'on aime; de lui laisser croire qu on n'est pas digne de la bonne opinion qu'il a de nous. Il n'est point de sacrifices qu'on ne fît à cette crainte, et je m écriai : — Non, vous ne m'avez point offensée, seulement vous ne me comprenez pas; vous me parlez de mariage, tandis que j'aime quelqu'un.

— Vous aimez quelqu'un? s ecria-t-il.

Il m'a avoué depuis qu'il pensa un instant que c'était lui.

— Oui,repris-je précipitamment , car j'aurais préféré mourir à ce qu'il sût la vérité. Oui, j'aime mon cousin depuis mon enfance, et il est marié à une

autre, vous le savez.

— Antoine de Plainville?s'écria-t-il. Je ne m'en serais jamais douté. Et comment pouvez -vous?...

Letonnement de Frédéric n'avait rien d'extraordinaire : mon cousin Antoine était un bon gros garçon, qui n'était pas plus fait pour inspirer une passion que pour la ressentir, et ma constance paraissait aussi ridicule qu'extraordinaire à Frédéric. lime dit même qu'il espérait que je me guérirais, et ferais un autre choix.

— Jamais ! m ecriai-je, jamais je ne me marierai. Mais, n'importe, je veux connaître votre femme, et puisque je ne puis la recevoir chez moi, eh bien, c'est moi qui irai chez elle. J'aimeraiJ'éleverai vos enfaus, Frédéric, car jamais je n'en aurai à moi.

— Excellente amie! s'écria-t-il avec une tendresse si vive, que j'eus besoin de me dire qu'il était marié pour ne pas m'abuser encore; j'accepte pour le moment toutes vos preuves d'amitié, car la chaieur et la sincérité de la mienne vous répondent que je n'en abuserai pas; mais ne dites pas que vous ne vous marierez point. Cet attachement que vous ressentez s'éteindra ; un autre plus éclairé sur ses intérêts , vous aimera et vous rendra heureuse, j'en suis certain.

Je ne répondis rien, et ne retins plus Frédéric quand il voulut me quitter ; je désirais être seule pour mesurer l'étendue du sacrifice que je venais de m'imposer. Moi ! voir la femme de Frédéric ; moi! vivre avec elle!... Et, au

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moment où je venais de découvrir que l'affection que je lui portais était aussi profonde que violente. . . cet effort n'étaitil pas au-dessus de mes forces ? J'avais besoin de me le demander , j'avais besoin aussi de descendre dans ma conscience, de savoir si la générosité que je montrais ne cachait pas la coupable espérance de me faire ai mer de Frédéric a force de bons procédés et d'abnégation de moi-même.

Je fus forcée de m'a vouer que cela était , et la conviction que j'acquis de mes véritables sentimens ne m'empêcha point cependant de persister dans mes projets.

Je vis la femme de Frédéric; c'était une de ces beautés séduisantes qui n'ont qu'à se montrer pour tourner une tête ;

et jamais rien de si gracieux ni de si frais n'avait frappé mes regards ; je demeurai , devant elle, humiliée de n'avoir à lui opposer qu'une figure fort ordinaire et des grâces bien inférieures. Elle avait à peine vingt ans ; l'intérêt qu'elle inspirait s'augmentait encore de sa situation et de la vue de son fils, beau comme un ange. Je conçus alors, malgré moi , l'amour violent que Frédéric ressentait, et les sacrifices qu'il avait faits pour elle.

Cependant, malgré les conseils de mon tuteur, l'humeur de ma vieille Béatrix, ce que j'avais promis à M. Haller s'exécuta, et je quittai ma maison pour habiter la sienne. Nos deux fortunes réunies lui donnant le moyen de tenir un état de représentation très brillant, et l'approbation

que je donnais à son mariage, par ma présence, firent taire toutes les réflexions.

Frédéric était un homme très supérieur ; ses connaissances, aussi étendues que profondes, l'originalité et la grâce de sa conversation, la vérité de ses récits le faisaient constamment rechercher. Il avait de l'ambition , le désir d'arriver à une grande réputation et une assez haute opinion de lui-même ; le monde lui plaisait, parce qu'il y avait de grands succès; il aimait les cercles brillans , les réunions distinguées , aussi je mis tout en usage pour rassembler tout ce qu'il y avait d'aimable et de savant dans la ville. Les étrangers de renom se faisaient présenter chez lui avec empressement.

A qui devait-il tout cela? à moi seule , car sa jolie Henriette ne s'entendait pas

plus à la tenue d'une bonne maison, qu'à soutenir une conversation intéressante, et quand elle avait bien ri, pour montrer les belles dents blanches, qui ornaient sa bouche ; quand on avait admiré combier elle était fraîche et jolie, on cessait de s'occuper d'elle, car il était impossible d'être à la fois plus insignifiante et plus niaise ; aussi elle-même ne savait que faire dans un monde qui lui était si étranger. La réputation de son mari, l'ascendant qu'il exerçait dans la société, ses connaissances remarquables, lui étaient tout-à-fait indifférentes. Comme elle ne comprenait presque rien à ce qui se disait, quelle ne s'imposait aucun effort pour s'y intéresser , on cessa promptementde s'occuper de celle qui ne faisait aucun frais pour plaire.

Le désir coupable que j'avais de faire naître, si ce n'est de l'amour, du moins de violens regrets à Frédéric, m'électrisa avec une telle puissance , que je réunis tous mes efforts, non pour l'égaler, du moins pour le comprendre. Je lus les auteurs qu'il préférait; je m'occupai même d'acquérir des talens agréables ; et , dominée que j'étais du besoin d'inspirer à Frédéric une comparaison toute à mon avantage, je fis de rapides progrès. Moi , si timide jusqu'alors, dont la vie avait été si retirée, je devins brillante et gaie.

Depuis la maladie de ma mère, je m'étais mise à la tête de sa maison. Je n'étais donc pas tout-a-fait dénuée d'expérience sur cet article; et, à l'aide des conseils de Béatrix, je réunis dans celle

de M. Haller l'ordre et la magnificence; je mis, je dois l'avouer, tous mes soins à éclipser Henriette et à la laisser le moins possible maîtresse de maison. Je conviens que ce n'était pas généreux, que c'était mal enfin; mais j'étais femme, elle était cause que mes jours se passaient dans le dépit et la jalousie, et que mes nuits s'écoulaient sans sommeil, tandis qu'elle , adorée de l'homme que j'aimais, elle était, malgré sa nullité , l'objet de son idolâtrie, car Frédéric n'apercevait ni le peu d'esprit de sa femme, ni le peu de frais qu'elle faisait pour plaire à lui et aux autres. Elle était si jolie ! il ne voyait que cela.

Notre manière d'être, à madame Haller et à moi, était convenable aux yeux des

gens qui nous voyaient rarement ; mais quand on était souvent près de nous, il était facile de remarquer qu elle me redoutait plus qu'elle ne m'aimait. Sans avoir assez de tact pour sentir combien le rôle que je lui faisais jouer chez elle était peu convenable, la supériorité de mon éducation et de ma naissance, l'autorité dont j'usais, quoiqu'avec douceur, le plaisir que son mari trouvait à causer avec moi, à me consulter sur tout, lui déplaisaient , l'irritaient sans lui donner pourtant le courage de chercher à réparer les torts de son éducation. Aussi nous nous détestions dans le fond de l'âme ; moi, trop fine pour le faire voir, elle, trop timide pour oser l'avouer.

Plusieurs années se passèrent ainsi.

Mon empire sur M. Haller s'augmentait chaque jour davantage, et celui de sa femme diminuait. Il désirait que ses enfans reçussent une éducation distinguée ; la nullité, la faiblesse de leur mère y mettaient constamment obstacle, faisaient naître de fréquentes querelles; et un refroidissement chaque jour plus marqué s'établissait dans le cœur de son mari.

A cette époque , on envoya un régiment du roi en garnison à Rouen. Le colonel était jeune encore et surtout très beau ; il sut que j étais riche et m'offrit sa main, sans doute avec la certitude de réussir. Je demandai plusieurs jours pour lui donner une réponse. Pendant ce temps, la figure de M. Haller parut bouleversée, et son tourment fut visible

à mes 3 eux quileconaissaientsi bien. Le matin du jour où j'avais promis ma réponse, il entra chez moi.

— Vous avez bien voulu, me dit-il avec effort, vous charger de tous les soins de ma maison ; de mon côté, depuis la mort de votre tuteur, j'ai conservé les papiers relatifs a votre fortune, je dois vous les remettre aujourd'hui.

— Et pourquoi? dis-je, sans prendre les papiers qu'il me présentait.

— Parce que vous allez sans doute accepter la main du colonel, et que...

— Frédéric, interrompis -je en pouvant à peine comprimer ma joie, car son trouble m'apprenait que lui, à son tour, il m'aimait ; Frédéric, je ne me marierai: pas, car je n'ai point oublié mon premier

amour. Si j'ai demandé du temps pour donner ma réponse, c'est que j'ai voulu consulter autant ma raison que mon cœur; ils sont d'accord l'un et l'autre, et je resterai libre.

La figure de Frédéric s'éclaircit, et je dus penser que j'étais parvenue «à me rendre nécessaire à son bonheur, et que l'amitié si généreuse qui lui avait fait autrefois désirer que je trouvasse quelqu'un qui s'occupât de ma félicité, était devenue un peu plus égoïste.

Le colonel fut refusé; il montra d'abord beaucoup de chagrin, puis du dépit; il me demanda cependant de ne pas cesser de venir chez moi ; Frédéric ne paraissait pas le voir mec plaisir, mais j'étais devenue coquette, et je n'étais pas

fâchée d'avoir près de moi quelqu'un qui lui inspirât toujours la crainte de me perdre. Mais le colonel n'était pas homme à conserver un amour sans espoir, et quand, avec ma vanité de femme, je croyais qu'il me regrettait encore, il séduisait l'épouse de Frédéric.

Henriette éiait incapable d'éprouver une passion; aussi ce ne fut point à l'amour qu'elle céda, mais elle s'ennuyait dans un monde au-dessus d'elle; son mari ne lui faisait plus comme autrefois des complimens continuels sur sa figure, elle avait peu ou point d'esprit, et il fut bien facile à un homme qui connaissait parfaitement les femmes, de se rendre maître de la tcfll et de la personne de celle qui ne demandait qu'à se faire une

distraction qui la sortît d'un cercle, où l'amour de Frédéric l'avait placée, sans penser quelle ne s'y plairait jamais.

Je devinai la première leur intelligence. Si je haïssais Henriette, j'aimais trop son mari pour ne pas redouter les suites que pourraient avoir pour lui la connaissance du crime de sa femme; car j'étais sûre qu'il en demanderait raison... et s'il succombait, toutes les tortures du monde n'approcheraient pas de mon désespoir. Aussi je veillais sur Henriette comme si je l'aimais; je cachais ses imprudences, je défendais son honneur, tant je craignais pour la vie de Frédéric. Mai3 elle ne me devinait' pas ; et , tranquille, sans remords, car il faut de l'âme pour en ressentir, elle jetait la honte au nom

d'un homme qui l'avait élevée jusqu'à lui, et prouvait ainsi qu'une femme qui s'égare, sans que son cœur en soit complice, ne mérite ni pardon ni pitié.

Cependant personne n'ignorait que M. Haller fût trompé. Le colonel, qui s'imaginait que c'était lui qui m'avait conseillé de le refuser, le colonel se plaisait, autant par vengeance que par fatuté, à compromettre une femme qu'il n'avait jamais aimée.

Malheureusement, à cette époque, M. Haller fut obligé de s'absenter pour une cure qui devait augmenter sa réputation. Cette absence, qui ne devait tout au plus durer qu'un mois, se prolongea près de cinq; pendant ce temps, Henriette se déshonora entièrement aux yeux du monde, et elle ne put cacher long-temps la preuve

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de sa honte. Imprévoyante , inconséquente, elle ne mesurait même pas le danger auquel elle s'exposait ; mais le moment arriva où elle connut celui à qui elle avait tout sacrifié. Le régiment partit, et le colonel l'abandonna sans lui donner le moindre signe de regret, riant de sa crédulité, et sans doute aussi d'avoir souillé la couche d'un homme qui lui était si supérieur.

M. Haller arriva. Si j'avais pu douter que je n'aimais plus seule , son premier regard me l'aurait appris. Cependant Henriette était la mère de ses enfans ; il lui avait été passionnément attaché, et il fallut qu'il acquit la preuve de son crime pour livrer sans remords son cœur à un autre amour. Cette preuve, il l'eut...

Les éclats de sa colère , de son déses-*

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poir furent terribles. Henriette, qui me haïssait, mais qui reconnaissait pourtant l'empire que j'avais sur M. Haller, vint chercher un refuge près de moi.

Je fis, en effet, usage de cet empire, car, ne pouvant lui cacher le crime, je lui demandai ce que deviendraient ses enfans, encore jeunes, avec une telle mère, s'il succombait dans le combat qu'il voulait chercher. Je lui demandai s'il ne craignait pas d'imprimer une honte ineffaçable sur le front de sa fille, et de l'empêcher de trouver un époux; je lui demandai qui l'assurerait que son fils, s'il succombait, ne chercherait pas un jour h venger sa mort ; je lui demandai où s'arrêterait alors la longue suite de malheurs qui venaient de sa première faute, à lui, car c'était lui qui avait été cher-

cher une fille obscure et sans éducation, dont lame était aussi basse que la naissance , et tout cela seulement parce quelle était jolie.

— Frédéric, ajoutai-je, quand vous feriez un éclat , vous perdriez la considération dont vous jouissez, le genre de vie qui vous convient, qui vous plait, et vous feriez dire qu'un homme comme vous, qui s'est si étrangement trompé, a mérité son sort.

Je savais parfaitement que si mes raisonnemens étaient justes, ils étaient cruels; mais ma pensée secrète et dominante était qu'il avait pu en aimer une autre; c'était un crime dont son malheur me vengeait, mais que je ne pouvais m'empècher de lui faire sentir.

Que pouvait-il répondre à des obser-

valions aussi vraies? 11 se résigna, et je supportai, pendant plusieurs années, le spectacle affligeant d'un ménage désuni par le crime.

Henriette avait failli périr en mettant au monde le fruit de son adultère. M. Haller, sous prétexte que son émotion lui oterait le sang -froid nécessaire, s'était éloigné de la couche où naissait la preuve de sa honte. Mais il n'en fallut pas moins qu'il lui donnât son nom, qu'il pensât avec amertume quun enfant étranger viendrait diminuer le patrimoine des siens; et puis, quand ce choc si terrible fut passé, une tranquillité d'habitude, mais une tranquillité pleine de dédain s'établit entre les deux époux : conservant beaucoup d'empire sur lui-même, M. Haller traitait sa femme avec les mêmes égards

UNE VIEILLE FILLE. <24a

en public. Mais que de mépris ne fallait-il pas qu'elle dévorât! Alors aussi s'il me respectait trop pour me parler de son

amour, j'en devinai du moins toute la violence, par ses soins, ses regards et même sa jalousie.

Enfin, je devais être satisfaite, car j'étais adorée. Mais tel est le peu de raison du cœur des femmes , que je commençai dès lors à sentir que l'amour me donnait tous les tourmens, sans me faire sentir aucune douceur. J'étais malheureuse, d'ailleurs, après l'avoir tant désiré, d'être l'objet d'un sentiment si ardent, et qui troublait la tranquillité de ma vie : les scènes dont j'avais été témoin, la contrainte qui y avait succédé, l'embarras des enfans, qui, sans tout

comprendre, devinaient pourtant que tout n'allait pas bien , me rendaient l'existence pénible. Quelquefois je songeais à m'éloigner ; mais que deviendrait Frédéric? Le livrerais-je à sa femme au moment où il avait le plu*- besoin de mes soins , de ma tendresse ? irait-il demander maintenant à celle qu'il méprisait, les attentions auxquelles je l'avais accoutumé ? Cela n'eût pas été généreux : mais, enfin, il faut l'avouer, je n'aimais plus autant, car j'avais besoin de me dire qu'il fallait que j'agisse ainsi. Ce n'était plus l'élan du cœur qui me guidait , je réfléchissais mes actions ; c'en était fait, je n'avais plus d'amour.

Henriette mit fin la première à une situation qui devenait intolérable; elle prit la fuite avec un homme obscur,

sans mérite, sans réputation, à qui son mari avait rendu d immenses services, et qu'il employait dans des occasions peu importantes, pour lui donner du pain.

Certes , une pareille préférence accordée à un tel homme, sur le beau et le si supérieur Frédéric Haller, était une offense qui dut blesser sa vanité encore plus que son cœur, qui, du reste, semblait depuis long-temps fermé à tout sentiment de tendresse pour sa femme. Mais cette dernière faute était publique, et elle donna au docteur Haller un tel dégoût pour la ville qui en avait été le témoin , qu'il me proposa de nous en éloigner.

Cependant , à quel titre devais-je le suivre? 11 n'avait plus d'épouse pour autoriser ma présence , et quoique nous

eussions passé l'un et l'autre les années qui amènent le blâme, il me revint qu'on m'accusait de la séparation de Frédéric avec sa femme , et je ne doutai point qu'un jour on ne la présentât sous ce point de vue à ses enfans ; ses enfans, à qui, je dois le dire, j'avais vainement essayé d'inspirer des sentimens élevés et quelque reconnaissance.

Hélas ! je craignais de penser qu'ils n'eussent hérité de beaucoup des défauts de leur mère. Cependant je les aimais, ils appartenaient à un homme qui m'avait été si cher ! D'ailleurs, il m'en coûtait d'abandonner celui-ci à l'isolement, lui qui avait été si malheureux dans l'affection a. laquelle il avait tant sacrifié.

Nous vînmes donc nous établir à Paris- Mais j'avais mis pour condition que Fré-

IttŒ VIEILLE FILLE. '249

déric se logerait de son côté avec son fils et que je garderais sa fille. Heureusement encore, la preuve de la honte d'Henriette était morte quelques mois après sa naissance. Mais Frédéric et moi nous avions changé totalement de rôle ; il ressentait maintenant une violente passion, tandis que la mienne arrivait a son déclin.

Alors commencèrent de ces scènes qui bouleversent et qui lassent, puis de ces raccommodemens qui ne pouvaient avoir de résultat pour nous , puisque la situation de M. Haller, restait toujours la même, et que nous ne pouvions fixer notre destinée. Aussi plus nous avancions dans cette vie d'orages, plus Frédéric me faisait sentir le poids de son amour, plus il diminuait le mien.

Enfin il apprit que sa femme avait mi-

sérablement péri, abandonnée de celui qu'elle avait si follement suivi. Quel que dût être le ressentiment de M. de Haller delà conduite d'Henriette, c'était la mère de ses enfans, c'était l'objet de son premier amour, et je pensais qu'il lui donnerait au moins quelques larmes. Mais la passion qu'il ressentait poqr moi , et qu'il prétendait bien plus profonde que celle qu'il avait éprouvée jadis , lui fit oublier tous ses souvenirs; et, en m'apprenant qu'il était libre, il me pressa de devenir le plus promptement possible la mère de ses enfans et la consolation de sa vie. Je fus blessée de cet empressement; peut-être n'étais -je si délicate que parce que je n'aimais plus que faiblement.

Enfin je lui en voulus de ce qui m'aurait tant flattée par le passé. Je fus fort embar-

rassée; je demandai du temps, comme si je n'en avais pas eu assez pour savoir ce que je voulais; comme si je n'avais pas, malgré moi, avoué bien des fois à Frédéric qu'il était l'objet de cette tendresse première et constante, don j'avais si généreusement gratifié mon cousin Antoine de Plainville.

Il fut blessé à son tour; il devait l'être. Cependant je ne revins point de suite sur ma résolution; et ce ne fut qu'après avoir entendu mille sollicitations que je consentis à devenir la femme de Frédéric. Six mois furent fixés pour exécuter ce projet, et déjà trois étaient écoulés sans que je me fusse sentie bien satisfaite d'avoir cédé, mais au moins sans avoir éprouvé d'autres sentimens

2i52 UNE VIEILLE FILLE.

que celui d'un effroi bien naturel pour m'enchainer à jamais. On ne s'étonnera pas de cette disposition, si l'on songe que j'allais avoir trente-six ans; que j'avais passé plusieurs années au sein d'un ménage où le trouble et le désordre s'étaient introduits; que mes sœurs m'avaient donné par leurs propres récits et le changement de leurs manières, un second échantillon du bonheur conjugal, qui n'était pas rassurant; et qu'enfin il ne m'avait pas fallu vivre long - temps dans le monde pour m'apercevoir que les mauvais ménages étaient plus communs que les bons.

Le bonheur d'avoir des enfans pouvait être, il est vrai, un grand point; mais j'arrivais à l'âge où les malheurs qui surgis-

sent des affections l'emportent sur le bonheur d'en ressentir. Et , en voyant les mauvaises dispositions de ceux de Frédéric augmenter plutôt que de diminuer, j'étais presque effrayée de devenir mère a mon tour.

Tant qu'ils sont très jeunes, nous ne sommes, à vrai dire, que les gardes malades, les gouvernantes de ces petits êtres auxquels nous nous attachons avec tant de faiblesse; et quand arrive l'âge des passions, nos fils nous abandonnent, et nous repoussent pour le premier joli minois qui les enlève à la raison; nos filles, à peines sorties de l'enfance, deviennent coquettes, et nous blâment des derniers frais que nous faisons pour plaire; ou, si elles nous aiment, ce n'est qu'en atten-

dant un sentiment plus vif et plus puissant.

Jetais d'ailleurs accoutumée à faire de ma fortune un usage raisonnable , mais qui n'était soumis à aucune censure.

J'avais ma manière de voir sur le bien que je pouvais faire, mes habitudes, mes manies peut-être, mais enfin je les avais. Joignez à cela que mon amour pour Frédéric s'était éteint de sa propre ardeur, et que je ne pouvais plus voir en lui qu'un ami.

Ces réflexions j'eus le temps de les commenter avec encore plus de facilité.M. Haller fut forcé de faire un voyage, pour conduire sa fille chez une vieille tante à lui , qui la demandait pour en faire son héritière. Explique qui pourra ce que

UNE VIEILLE FILLE. o&ï

je vais avouer; mais moi, qui, douze ans auparavant, avais sacrifié ma jeunesse à un amour sans espoir, je me sentis, pour ainsi dire, contente d'être un peu libre, un peu livrée à moi-même ; cette famille , dont j'étais entourée depuis si longtemps, à laquelle j'allais m'unir plus étroitement encore, j'éprouvais pourt?nt un certain plaisir à penser que j'allais en être un peu éloignée, que je pourrais sortir, rentrer, recevoir qui bon me semblerait, sans être assujettie aux observations, aux reproches. Peut-être aussi cette facilité ne me semblait-elle si douce, que parce que je comptais en faire usage en faveur de quelqu'un qui déplaisait singulièrement à M. Haller.

C'était un jeune artiste, qui demeu-

2Sfi LISE VIEILLE FILLE.

rait dans la même maison que moi, et qui m'avait été présenté par ma propriétaire, femme très respectable, qui vantait sans cesse le talent, la complaisance de M. Rossi ; car il faisait chanter sa nièce , qui était laide et bossue; je l'avais, de mon côté , accueilli avec plaisir. Mais je ne sais si c'était sa jeunesse, sa charmante figure; mais, comme je l'ai dit, il déplaisait à M. Haller, qui prétendait redouter quelque séduction pour sa fille; il m'avait même priée de recevoir le jeune artiste le moins souvent possible.

Pour éviter des scènes qui m'étaient pénibles, qui me fatiguaient chaque jour davantage, j'avais accédé à ses désirs; mais chaque jour aussi son exigence me semblait plus difficile à supporter; chaque

que jour ses défauts me paraissaient plus insupportables. Ahi-c'est lorsque la passion n'existe plus qu'on voit sans prévention l'idole qu'on s'était choisie, qu'on est forcé de s'avouer que la moitié de ses qualités et de ses agrémens existaient plutôt dans notre imagination que dans ellemême!... Enfin, la vérité, que je ne pouvais me cacher, était aussi que Frédéric était jaloux de la jeunesse et des avantages de M. Rossi.

Que faire alors ? redoubler de tendresse pour le rassurer, cela m'eût été facile, sans doute, si je n'avais pas été sous ma planète étourdissante et folie, en un mot, si je n'en avais pas aimé un autre. Dire pourquoi de belles dents , les plus beaux yeux et la plus jolie taille

238 UHE VIEILLE FILLE.

du monde tournent la tête d'une femme raisonnable, ce serait tenter d'expliquer la marche des passions et leur étrange empire ; je ne l'essaierai point.

M. Haller s'étant, comme je l'ai dit, absenté, et ne trouvant plus d'obstacle dans de longues conversations avec le jeune artiste, je m'aperçus facilement qu'il était loin de me voir avec indifférence. J'étais plus âgée que lui; je n'avais jamais possédé une beauté remarquable, mais je conservais de la fraîcheur, de l'éclat, et surtout un désir de plaire que je ne m'avouais pas encore , mais qui embellit tant une femme ; et puis, j'étais entourée d'un luxe et d'une aisance bien entendue, qui me permettait de m 'environner et de me parer de tout ce

que la mode invente chaque jour, et je m'occupais avec soin de ma toilette.

Depuis l'absence de Frédéric surtout, j'allais très souvent au spectacle, aux concerts, et toujours avec mon jeune voisin.

Mon âge, dont je ne parlais jamais que pour justifier les libertés que je voulais prendre, semblait autoriser un genre de vie qui avait pour moi tout l'attrait de la nouveauté. — Il résulta de cette intimité ce qui devait arriver : l'aveu de la passion que M. Rossi ressentait pour moi» Je ne tenterai point d'expliquer ni de justifier la folle ivresse qui s'empara alors de mon âme, etlesproj ets qu'elle fit naître.

Mes passions, que la contrariété, que le

200 UNE VIEILLE EILLE.

respect des convenances avaient si longtemps retenues, s'emparèrent de moi avec une puissance, une ardeur sans mesure, et m'ôtèrent l'usage de la raison. 11 faut l'avouer, je faillis, l'oubliant entièrement, donner à ce jeune homme les droits les plus sacrés sur moi; la délicatesse m'arrêta : je n'étais pas libre, puisque j'avais promis ma main à Frédéric.

Mais je connaissais assez la fierté de son caractère pour être certaine qu'il n hésiterait pas à rompre avec moi, s'il connaissait mes secrets sentimens pour un autre; et, à la suite d'une soirée où M. Rossi s'était montré aussi pressant qu'aimable, j'écrivis à M. Haller. Ma lettre fut d'abord embarrassée; mais la passion, qui emporte et domine les fem-

mes, m'ayant donné de la résolution, j'annonçai franchement à Frédéric que je ne pouvais plus rien pour son bonheur, et que le mien dépendait d'un autre. Je lui redemandais ma liberté , et l'assurais qu'il serait toujours mon ami.

Il était près de minuit; je venais de fermer cette lettre que je me promettais d'envoyer le lendemain, de bonne heure par un exprès , car le retour de Frédéric était prochain ; j'allais me mettre au lit; et, la tête remplie d'une autre image, à peine donnai- je un regret à ce Frédéric que j'avais si long-temps aimé, quand le bruit de la sonnette, violemment tirée, me fit tressaillir, non de pressentiment, mais de frayeur. Ma première idée fut à celui qui m'occupait

uniquement. Je craignis qu'il ne fût arrivé quelque malheur à M. Rossi, et, comme mes domestiques tardaient trop au gré de mon impatience, à moitié habillée, je courus à la porte, et l'ouvris.

C'était Frédéric Haller ; sa figure était pâle, bouleversée; ses regards étaient mornes; il m'effraya. Cependant ma femme de chambre était accourue, je n'osais faire aucune question a Frédéric, tant je craignais que le nom du nouvel objet de mes affections n'arrivât sur les lèvres de son rival. Je l'engageai à. me suivre dans ma chambre, où il tomba anéanti sur un siège. Je m'approchai alors de lui, véritablement émue, car sa douleur ranimait dans mon âme, si ce n'est

de l'amour, au moins une affection bien puissante.

— Qu'avez - vous ? m'écriai -je avec anxiété. Vos enfans?...

— Ils sont bien ; leur santé est parfaite ; mais, Dorothée, vous allez me mépriser, quand je vous aurai avoué que je les ai ruinés.

— Grand Dieu! expliquez- vous, repris-je avec une terreur croissante.

— Vous m'avez toujours reproché , et avec raison, de me livrer à de dangereuses spéculations , reprit Frédéric.

Depuis que nous avions quitté Rouen, j'étais résolu de renoncer à mon état; mais le désir d'être plus riche, d'établir plus avantageusement mes enfans,

264 UISE VIEILLE FILLE.

mra jeté dans une entreprise dont la ruine .vient d'emporter presque toute ma fortune. Ma fille sera, il est vrai, dotée par ma tante, mais mon fils, mon fils ! Je n'ai qu'un parti à prendre, ajouta-t-il en se levant avec égarement, c'est de lui laisser tout ce qui me reste pour pourvoir à ses besoins et achever son éducation, et de m'expalrier pour essayer de refaire ma fortune.

Dorothée, je suis venu pour vous dire un dernier adieu.

J'avais gardé le silence un instant, car la grandeur du sacrifice que j'allais faire pesait sur mon âme de tout son poids; cependant, honteuse d'avoir hésité un moment , je me levai ; et , prenant sur mon secrétaire la lettre que j'adressais à Fré-

UNE VIEILLE FILLE. 2Go

déric, je la déchirai et en jetai les morceaux dans la cheminée.

— Frédéric, dis -je alors avec fermeté, j'ai le droit detre mieux jugée par vous; les années que je vous ai consacrées ont dû vous apprendre que votre meilleure amie ne consentirait pas à se séparer de vous quand le malheur vous accable.

Tout est prêt pour notre mariage ; il peut, il doit se faire de suite ; vous le savez, je suis assez riche pour nous deux, ce qui vous reste appartiendra à votre fils, et peut-être aussi ma fortune lui reviendrat-elle un jour ; tout sera ainsi réparé, et vous n'aurez plus rien à vous reprocher.

— Généreuse, excellente Dorothée ! s'écria Frédéric en se précipitant à mes pieds; oui, j'ai bien des pardons à vous

demander, car je suis un ingrat mille fois trop heureux ; — Oui , Dorothée, je ne veux pas vous le cacher, je serais mort de désespoir s'il m'avait fallu renoncer a vous.

Je tâchai de prononcer quelques mois pour calmer Frédéric ; mais , après avoir fait ce que me dictaient la délicatesse et l'honneur, je ne trouvai plus rien pour rassurer l'amour. Et c'était quand je venais de faire un heureux que je songeais au désespoir où j'allais plonger celui que je croyais aimer d'une ardeur bien plus vive, car elle était dans toute sa fraîcheur, rien ne l'avait usée, ni le temps ni les querelles, ni l'intimité qui fait découvrir tant d'imperfections. Aussi, pouvant à peine cacher ma douleur, je priai Frédéric de me laisser.

Il me quitta l'âme remplie de bonheur, car rien ne satisfait plus le cœur que de se croire aimé. Mais moi , dans quel état metrouvai-je après son départ? La raison était vaine, l'honneur que j'avais satisfait ne me consolait pas, et le sacrifice que je venais d'accomplir me semblait au-dessus de mes forces. Cependant, c'en était fait, je ne pouvais plus revenir sur mes pas, javais décidé moi-même mon sort; il fallait m'y soumettre. Je ne vous dirai point quels mille projets romanesques et impraticables se présentèrent à moi ; je ne vous dirai point comment je voulais fuir avec celui que j'aimais et laisser ma fortune entière àFrédéric; comment, moi, femme faite , je rêvais , avec une bonne foi de jeune fille, qu'on m'aimerait davantage si je n'avais plus rien. Hélas! quand

le sort eût fait un cœur exprès pour moi ; quand un tel désintéressement eût été possible, je ne pouvais m' abuser, je savais bien que Frédéric eût repoussé mes offres et se serait cru offensé même de les recevoir.

Au jour, j'écrivis à M. Rossi ; je lui dis la résolution que m'avait forcée de prendre le malheur survenu a un homme pour lequel j'avais une amitié si ancienne, une estime si profonde. La faiblesse de mon cœur mêla beaucoup de regrets à mes aveux , car je lui répétai vingt fois que je l'aimais, que je n'avais plus de bonheur à attendre sans lui.

Sans doute la douleur que je lui témoignai fit penser à M. Rossi que je pouvais

être ébranlée dans ma résolution ; il demanda à me voir, et je n eus pas le courage de refuser. Je dois lui rendre la justice de dire, qu'oubliant son intérêt, il me proposa le premier de laisser ma fortune à M. Haller et de me confier pour l'avenir à son amour et à sa foi ; il me parla du bonheur que je goûterais dans sa belle Italie , avec un enthousiasme méridional auquel son regard et toute sa personne, qui m'était si chère, prêtait tant de séduction et de pouvoir.

Ah ! qu'ils furent longs et pénibles les combats que je me livrai à moi-même, et combien j'aurais pu être hère de ma victoire , car elle me coûtait des douleurs qu'il faut avoir ressenties pour les comprendre ! Non, qu'on ne me parle plus des vertus héroïques des hommes : renoncer

à ce qu'on aime est le triomphe le plus complet que puisse remporter sur ellemême une femme; il surpasse tous les sacrifices qu'un homme peut faire, car il est des douleurs qu'il ne conçoit pas. M. Rossi me quitta désespéré; le jour même il s'éloigna de la maison, et je n'entendis plus parler de lui. Je mimposai la loi de tout faire pour terminer mon mariage le plus tôt possible. Frédéric ne sétonna pas, dans le premier moment, de la profonde tristesse que je ne pouvais cacher; sans me croire trop intéressée, il pensa que le malheur qu'il m'avait annoncé m'avait affectée; mais quand il vit ma mélancolie et ma froideur s'accroître, il m'examina avec plus de soin et conçut des soupçons ; une fatale curiosité le perdit.

Nous étions dans ma chambre , notre couversation devenait à chaque instant plus languissante, quand on m'avertit que mon notaire m'attendait dans mon cabinet. Je ne proposai point à Frédéric de m'y suivre, voulant, en son absence prendre des arrangemens de fortune qu'il aurait refusés. Je le laissai.

Une demi-heure environ après, je fis prier M. Haller de me joindre; on vint m'apprendre alors qu'il était sorti; j'engageai le notaire à se retirer, en l'assurant que Mf Haller passerait bientôt chez lui, et je ne m'occupai guère, je l'avoue, de la disparition de Frédéric, au moment où il devait me rejoindre. Une pensée plus forte que ma volonté m'absorbait entièrement, et je passai plusieurs heu-

res sans songer à autre chose qu'à celui que je devais oublier. On m'apporta une lettre; je reconnus l'écriture de M. Haîler; mais ma préoccupation d'un autre était si grande , que je ne m'étonnai même pas qu'il m'écrivit quand il pouvait venir lui-même.

J'ouvris la lettre machinalement; mais jugez de quel étonnement je dus être saisie , quand je trouvai un papier recollé avec soin qui formait la lettre que j'adressais à M. Halier à l'instant même où il était venu m 'annoncer la perte de sa fortune. Frédéric m'apprenait que, resté seul dans ma chambre, et songeant a ma profonde mélancolie, ses yeux s'étaient machinalement portés sur les papiers jetés dans la cheminée, que j'avais,

peu de jours auparavant, déchirés devant lui. Un fatal instinct, une curiosité malheureuse, l'avaient porté a les rassembler, et il était parvenu à reformer la lettre qu'il me renvoyait.

k J'imiterai votre générosité, memar- « quait-il, je renonce à vous, à vous, <c qui m'aviez si facilement consolé de « mes torts envers mes enfans; je ne me « tuerai pas, car je sais que j'empoisontc nerais le reste de votre vie ; mais je a pars et vous ne me reverrez jamais.

« Soyez heureuse, Dorothée, avec celui « que vous me préférez, et puisse-t-il « toujours apprécier le prix du cœur « qu'il m'a ravi?»

Je courus a l'instant même à la de-

274 UfîE VIEILLE FILLL.

meure de Frédéric; mais il était parti avec son fils, et toutes mes recherches pour le retrouver furent inutiles : je me trouvais plus malheureuse que je n'avais jamais été, car l'idée d'avoir causé le désespoir et la perte d'un homme qui m'avait été si cher empoisonnait ma vie. Mais enfin, comme toutes les douleurs s'émoussent, je devins plus calme, si ce n'est plus heureuse, et l'isolement dans lequel je vivais, qui aurait peut-être effrayé une autre femme, fut aucontraire ce qui me fut moins pénible. En me parlant franchement a moi-même, je reconnus toujours en moi un goût très prononcé pour l'indépendance, qu'une passion

qui domine toutes les autres m'avait seule fait penser sans effroi à perdre. Maintenant, que cette passion était un

peu amortie, je dus m'avouer que ma liberté m'était assez chère pour me consoler de beaucoup d'autres biens; et si j'avais su Frédéric heureux sans moi , si j'avais pu faire du bien à son fils, j'aurais tout-à-fait, je crois, repris ma tranquillité.

Cependant, il était une autre image qui restait plus puissante sur mon âme; mais, comme l'objet était la cause de mes torts envers Frédéric, je la chassais comme une mauvaise pensée ; mais aussi, comme une mauvaise pensée, elle revenait toujours et toujours victorieuse.

Cependant, j'étais bien près de voir s'échapper cette dernière illusion ; peu à peu je m'étais remise à. voir beaucoup de monde ; j'avais repris d u goût pour le spec-

iacle el la musique. Garât donnait alors, à la rue de C!éry,des concerts charmans qui étaient fort suivis; on m'engagea à m'y abonner, en m'assurant qu'ils seraient d'autant plusbriilans cet*hiver-là, qu'une très jeune cantatrice y déploierait, dit-on, un grand talent; on vantait aussi sa beauté; je n'eus pointla curiosité de demander son nom, qui certainement m'eût prémunie contre la violence de l'émotion que j'allais ressentir.

Je me rendis au concert avec plusieurs personnes de ma connaissance; nous fûmes placées au premier rang.

Le concert commença par la symphonie obligée d'Haydn, puis vint Garât avec sa délicieuse voix et son admirable méthode. Je croyais, après l'avoir entendu,

que mon admiration ne pouvait s'accroître, quand il reparut donnant la main à mademoiselle Valbonne son élève, et à une autre femme, dont je ne demandai même pas le nom, tant j'étais occupée à la regarder et à Fentendre. C'était une Svrêne, que les Malibran, les Sonlag ont peut-être surpassée; mais aucune de ces sommités , du moins il me le semble, n'a possédé Ja suavité, le velouté de la voix si pure de la signora Rossi. C'est ainsi qu'enfin je l'entendis nommer, d'abord avec émotion, ensuite avec plus de sangfroid; car je me dis qu'il était impossible que cette jeune femme eût d'autres rapports que celui du nom avec l'homme que j'avais tant aimé. Ne m'avait-il pas juré sur l'honneur et sur l'amour qu'il conserverait toujours mon souvenir sans partage,

et que tant que je serais libre , il le resterait lui-même ! Je me rassurais par ce souvenir, quand il parut, conduisant la belle cantatrice. De nombreux applaudissemens me donnèrent le temps de me remettre; je pus maîtriser mon trouble , et si, k présent que j e ne suis plus jeune, que je n'ai plus d'illusions, je me moque de l'effet que produisit sur moi cette apparition, je dois avouer qu'alors le coup fut terrible et me bouleversa entièrement. Il dominait encore plus ma vie que je ne croyais, cet amour qui n'était plus seulement un tort, mais un ridicule.

Quoi! moi, presque vieille, essaierai-je de lutter, seulement par le souvenir, avec une femme pleine de beauté, de jeunesse et de talens, et sans doute ado-

rée. Non, je n'en eus même pas la pensée , mais si je ne pouvais m'empècher de jeter quelques regards de regrets sur celui qui avait pu m'appartenir, du moins je sus cacher une trop vive émotion, et mes larmes retombèrent en silence sur mon cœur ; j'appris seulement que M. Rossi s'était marié deux mois après notre séparation, et qu'il aimait, depuis long-temps, la jeune personne qu'il avait épousée.

D'après cela, explique qui pourra le cœur humain , je ne l'essaierai pas.

Ne pouvant effacer, aussi vite que je l'aurais voulu, une circonstance qui avait renouvelé toute ma tristesse, je résolus d'essayer si les voyages ne détruiraient pas des souvenirs qui gâtaient ma vie, et s'il ne me serait pas possible de me déli-

vrer de cet accès de constance si mal placé. Mon âge me permettait de me livrer à ce goût, et j'avoue que je pris dans cette vie un peu nomade, un penchant encore plus prononcé pour l'indépendance ; plus j 'en jouissais, plus j y trouvais de charmes. Je sais bien que ce genre d'existence donne un peu d'égoïsme au caractère et de sécheresse aux manières; mais n'estil pas plus raisonnable qu'on ne veut se l'avouer, de garantir son âme contre la faiblesse dont on abuse toujours ? en un mot, si je cessai d'être tendre et romanesque , je ne cessai point d'être bonne et obligeante, et si je fermai mon cœur à toutes les impressions décevantes qui égarent et entraînent, ma main n'en fut pas moins toujours ouverte au malheur. Je dois l'avouer enfin, je devins tout-à-fait une

vieille fille avec ses défauts; peut-être ses ridicules, mais possédant au moins ma liberté, un entier empire sur moimême; car les passions étaient éteintes , et ce sont elles qui nous égarent et nous soumettent,

J'étais revenue plusieurs fois a Paris, après avoir successivement parcouru l'Italie, l'Angleterre et l'Allemagne. Je voulais encore faire un voyage et amasser ainsi des souvenirs pour ma vieillesse.

Je me disais que quand le moment serait arrivé où je me plairais au repos, je me choisirais, dans le pays où j'étais née, une propriété assez considérable pour avoir la puissance de faire du bien; car, à vrai dire, de tous les plaisirs de la vie, c'est

celui dont on se lasse le moins. Mais avant, j'allais repartir pour l'étranger, quand mon notaire me parla d'une propriété à vendre aux environs de Rouen.

Je me décidai à aller la voir, et je me mis en route vers le milieu de l'automne.

Cette saison, que j'ai toujours préférée, était superbe cette année; mes yeux reposaient avec plaisir et douceur sur ces massifs d'arbres, dont le feuillage, d'un vert brun nuancé de rouge et de jaune , brillait au soleil comme des rubans bariolés, et puis ce bruissement de feuilles tombantes portait mon âme à une mélancolie qui n'était pas sans charmes. Je me sentais alors ce besoin de solitude et de calme qu'il est heureux d'éprouver quand la jeunesse n'est plus là pour vous

étourdir. Je songeais bien encore à faire ma dernière excursion lointaine, mais en me disant qu'elle serait bien sûrement la dernière, et que je me fixerais dans la propriété que j'allais visiter si elle me convenait.

Le régisseur, chargé de la vendre, m'en faisait remarquer les avantages, quand nous arrivâmes près d'un bâtiment délabré , situé au bout du parc et donnant sur la grand'route. Voilà, me dit-il, une petite habitation qui était jadis charmante, elle formait un salon d'été, une bibliothèque et une salle de billard. Mais depuis que le dernier propriétaire n'habite plus cette terre, il m'a chargé d'en tirer tout le parti possible, et j'avais loué ce bâtiment à un pauvre homme, qu'on peut, du reste, mettre à la

'i&4 UNE VIEILLE FILLE.

porte si on veut. Mais, après tout, il est possible que la mort se charge de son déménagement, car il est fort mal et surtout très misérable.

— Il a sans doute quelqu'un qui le soigne? m'écriai-je.

— Nullement, depuis huitans il vit seul et abandonné; seulement son fils est venu le voir quelquefois , trop souvent même , car il paraît que ses visites ont toujours eu pour but de lui enlever ce qu'il a pu. La dernière fois surtout, ils ont eu, à ce qu'il paraît, une scène effroyable , et ce grand mauvais sujet s'en est allé en laissant son père sans connaissance, étendu sur le froid pavé de cette maison délabrée. On l'y a trouvé; et, depuis ce moment f il n'a presque pas quitté son lit.

— Sans doute, m'écriai-je encore, quelqu'un vient lui porter secours, et vousmême veillez?...

— Ma foi non, interrompit-il tranquillement; c'est bien assez de ne pas le mettre à la porte; car j'en aurais le droit puisque, depuis plus d'un an, il ne me paie pas son loyer.

Et il voulut parler d'autre chose.

Mais moi, poussée par je ne sais quel pressentiment , je le ramenai sur le compte de l'étranger, en lui demandant s'il savait comment il se nommait.

— Il se fait tout simplement appeler Frédéric, me répondit-il; mais un de nos paysans prétend l'avoir consulté autrefois pour une dangereuse maladie dont

il la guéri, et il dit que c'était alors un des fameux médecins de Rouen.

— Il faut que je le voie, m'écriai-je en me précipitant vers la maison.

Le régisseur me suivit , et ouvrit la porîe sans cérémonie. Le silence y régnait. Nous pénétrâmes dans la pièce du fond où couchait le malade ; mais le jour touchait à son déclin, et je ne pus d'abord rien distinguer. Le régisseur cria deux fois :

— M. Frédéric, dormez-vous ?

Je n'ai pas besoin de vous dire quel soupçon s'était emparé de mon âme au nom qu'il venait de prononcer; aussi je ne vous étonnerai pas quand je vous apprendrai qu'après avoir fait ouvrir la

fenêtre de cette triste chambre, et m'être approchée du'lit où ne gisait plus qu'un cadavre, je retrouvai sur ce grabat abandonné Frédéric Haller, mon Frédéric, qui m'avait été si cher. Frédéric, si brillant, si beau, si savant, si recherché. Ah ! qui oserait parler de réputation, rêver un bel avenir ! et quelle leçon pour la vanité, et plus encore pour mon cœur de femme, qui avait été inconstant î Si je n'avais pas cessé de l'aimer, serait-il mort ainsi misérablement ? Cette idée était horrible, épouvantable.

A côté du lit , sur une mauvaise table, je découvris facilement un paquet de papiers à mon adresse. Je me fis reconnaître pour celle qui avait le droit de l'ouvrir, et je priai le régisseur d'al-

1er chercher du monde pour rendre les derniers devoirs à celui que je nommais mon parent.

Restée seule, je m'appuyai sur cette couche de mort pour ouvrir la lettre qui m'était adressée. Frédéric me disait qu'il s'était éloigné de moi plein de douleur et de désespoir, mais ne pouvant consentir à me devoir à la pitié; qu'après avoir placé son fils dans un collège pour qu'il y achevât son éducation, il avait cherché ensuite une retraite obscure pour y vivre d'une somme assez faible qui lui restait; qu'il y avait demeuré, sinon heureux, du moins résigné, pendant quelques années ; mais que son hls , dont le caractère était intraitable et les moeurs dissolues, ayant été successive-

ment chassé de plusieurs collèges; sa conduite était devenue tellement odieuse, que sa présence n'était jamais, pour son malheureux père, que le signal de scènes épouvantables ; qu'enfin, à leur dernière entrevue, son fils lui avait appris, sans honte et sans remords, qu'il avait signé de fausses lettres de change, qui, si elles n'étaient pas payées, le conduiraient à une fin ignominieuse.

Frédéric , le malheureux Frédéric , ajoutait que cette révélation avait été pour lui le coup de la mort, et que, comme ces lettres de change devaient échoir à une époque assez rapprochée, il n'avait plus qu'un désir, c'était de mourir assez tôt pour oser s'adresser à moi du fond de sa tombe; que tant

qu'il vivrait, il ne pourrait se résoudre à se montrer si déchu à mes yeux; que je lui avais été trop chère, d'ailleurs, pour accepter ma pitié, car, si près de la mort , il ne pouvait pourtant oublier que j'en avais aimé un autre. Il ajoutait, cependant, qu'il me connaissait trop pour craindre que je refusasse sa dernière prière, et il me conjurait de sauver son fils.

— Oui, je le sauverai, m'écriai-je en fermant les yeux du malheureux Frédéric, qui étaient restés immobiles et ouverts ; oui , je te le jure , tu n'auras point vainement compté sur mon souvenir.

Ma funeste imagination de femme, mon inconstance coupable, ont causé tes malheurs. Eh bien ! dussé-je ne jamais goû-

ter le repos et me condamner aux plus grandes privations, je sauverai ton fils.

Je fis faire h M. Haiier des obsèques décentes; je choisis sa place dans un des coins du cimetière du village ; je ne l'entourai que d'arbres verts et de fleurs.

Je ne mis point son nom. Il avait voulu vivre et mourir inconnu. J'assurai le régisseur du château que je reviendrais bientôt pour terminer l'acquisition de cette terre, à laquelle je tenais plus que jamais. Hélas ! j'y laissais les restes du seul être que j'eusse véritablement aimé ; car, je ne m'y trompais plus, mon engoûment pour l'artiste Rossi n'avait été qu'une de ces erreurs où se laissent entraîner si imprudemment les femmes, et quand je retrouvais sans vie l'objet de mon

premier amour, je reconnaissais aussi qu'il avait été le seul véritable.

Oui, cet amour avait été sincère et profond ; il avait fait à la fois le tourment et le charme de ma jeunesse ; il m'avait garantie d'erreurs coupables et des suites d'un mauvais mariage; car si je n'avais pas aimé Frédéric, nul doute que je n'eusse accepté la main du colonel; et quel eût été mon sort avec un homme sans moralité, sans pitié pour les femmes ?

La pitié, ce sentiment que nous autres pauvres folles nous repoussons si orgueilleusement, combien nous devrions, au contraire, être heureuses de l'inspirer, car il nous assure du moins un soutien, une protection, quand l'amour

dont la durée est si éphémère, quand l'amour, qui parle toujours d'éternité et qui ne vit qu'un jour; quand l'amour s'éteint et ne laisse souvent dans la plupart des cœurs, que la fatigue et l'ennui.

Je revins à Paris beaucoup plus triste que je n'en étais partie, appelant de tous mes désirs le moment où je me retirerais à la campagne. Mais avant j'avais un devoir sacré à remplir, je devais sauver le fils de Frédéric.

Malgré les renseignemens que M. Haller m'avait laissés pour parvenir jusqu'à lui, j'eus bien de la peine a le découvrir ; il se cachait et avait changé de nom. Mais quand une fois je fus sur ses traces, il me fallut passer par tous les détails d'une conduite dissolue pour par-

venir à une connaissance entière de la vérité; le souvenir de son père put seul me donner ce courage. Cependant , quand nous fûmes en face l'un de l'autre, quand je fus obligée de le chercher dans une maison de prostitution, où il avait élu son domicile, où j'avais eu le courage de me rendre pour tenir une promesse sacrée, il n'imposa même pas silence aux femmes dissolues qui l'entouraient, et dont il appelait l'une sa maîtresse!!

Quel dégoûtant langage il me fallut entendre alors ! et combien j'eus besoin de me souvenir que j'avais juré, et juré sur un cadavre, de sauver l'insensé qui ne trouvait que d'atroces plaisanteries à répondre h mes représentations et a qui je ne pus arracher une larme !

Pendant que je lui parlais des horribles souffrances qu'avait dû ressentir son père à sa dernière heure en pensant au sort qui attendait son fils, il me regardait avec attention, et lui, qui s était montré si peu jaloux de ne pas m'offenser, ordonna alors à sa maîtresse, d'un ton et d'un geste qui ne permettaient pas de réplique, de le laisser seul avec moi.

— Ce que vous me dites est vrai , s'écriat-il alors; si je suis convaincu de faux, la marque, les bagnes m'attendent. Vous paierez, dites -vous; mais peut-être ne savez-vous pas que les billets montent à plus de quinze mille francs ?

— Je paierai tout! répétai -je froidement.

— A la bonne heure, reprit le malheu-

rcux; mais que deviendrai -je après?

— Avec votre travail, et aidé par ce que je pourrai faire

— Bah! bah! je prometterais de travailler que je mentirais, interrompit-il avec brusquerie ; je ne suis pas né pour le travail; j'aime le plaisir, la débauche , les femmes, et cela est si vrai que votre vue vient de me faire naître une pensée qui peut tout arranger.

J'étais si loin de le comprendre, que je ne montrai aucune indignation. Ilreprit :

— Vous n'êtes plus jeune, mais vous êtes encore fort bien ; de mon côté, toutes les femmes me répètent que j'ai une de ces ligures irrésistibles faites pour se-

duire. Epousez -moi, abandonnez- moi votre fortune, et je vous jure que je me conduirai convenablement. Non pas que je vous promette de ne point donner quelques coups de canif dans le contrat ; mais vous serez assez raisonnable pour fermer les yeux.

Je m'étais levée; et, les joues couvertes du rouge de l'indignation , je marchais vers la porte pour le fuir, quand il me cria :

— Allons, je vois que ma proposition ne vous sourit pas; je devine d'ailleurs ce qui vous arrête, c'est le souvenir de vos liaisons avec mon père, et puis, peutêtre ce qu'on m'a dit est-il vrai, et vous tiens-je de plus près que vous ne voulez l'avouer? Si cela est, vous pouvez bien avoir soin de moi.

Pendant qu'il parlait, je le regardais les yeux pleins de larmes, car je me sentais profondément émue à la vue d'un être si jeune et si honteusement dégradé , d'un être que j'avais bercé dans mes bras avec une tendresse de mère, d'un être que je venais sauver, à qui je venais apprendre la mort d'un père, et qui insultait impitoyablement à sa mémoire , et cela avec un sang-froid qui dénotait une âme si avilie !

— Oh! lui dis-je quand mon émotion me le permit, ne reniez pas la mère à qui vous devez le jour; si vous avez hérité de sa séduisante figure, elle vous a légué aussi son âme vile et ingrate, et je le crains, comme elle, vous mourrez dans la misère et la dégradation.

— Mon père m'en a cent fois répété autant, s'écria-t-ii avec insouciance, et il se peut que vo us ayez raison l'un et l'autre. Mais que puis-je à cela ? Je suis fait ainsi, il est inutile d'essayer de me changer.

— Aussi je ne le tenterai point, répondis-je froidement ; à l'échéance de vos

faux billets, je les paierai, et, à compter de ce jour, il vous sera remis deux cents francs chaque mois.

— Que ferai -je de cela? deux cents francs ! c'est tout au plus pour passer une journée avec Irma. De plus, je dois beaucoup dans cette mai son : tous mes effets sont vendus.

— Je paierai tout ce que vous devez jusqu'à ce jour, répondis- je? et la pension que je vous promets, sera remise

exactement : faire davantage serait un tort de ma part , vous encourager dans le vice; d'ailleurs, mon bien ne m'appartient pas.

— A qui est-il donc? s'écria-t-il

— Aux malheureux, îuirépondis-je, a ceux que la maladie ou un sort injuste poursuit, et non à vous qui, jeune et bien élevé, pourriez gagner votre vie et reconquérir l'estime.

Il se laissa tomber sur un siège, bâilla se balança avec indécence, et parut se mettre a son aise, comme pour entendre un long sermon ; mais je ne lui donnai pas le temps de montrer son insolence , et, sans ajouter un mot, je sortis.

Je tins la promesse que j'avais faite au

UNE VIETLLE FILLE. 301

fils de Frédéric ; et, persuadée que j avais été au-delà de ce que je devais, je cessai de m'en occuper; alors, persistant plus que jamais dans mon projet de retraite, je me hâtai de terminer toutes mes affaires à Paris pour l'effectuer le plus tôt possible. Mais cela fut plus long que je ne l'avais pensé. Je devais me défaire de deux maisons et d'un mobilier beaucoup plus riche que je ne pouvais le conserver pour la campagne que je voulais acheter et que je savais toujours à vendre; je ne désirais pas garder non plus mes diamans, fort peu nécessaires pour la vie simple que je prétendais mener.

A force d'activité, de démarches et de patience, je parvins enfin , au bout de

six mois , à réaliser bien au - delà de la somme qui m'était nécessaire pour l'acquisition que je voulais faire, et, n'étant plus arrêtée par rien, je fixai le jour de mon départ. Pour m'ôter tout embarras je fis enlever le mobilier dont je m'étais défait , en priant qu'on me laissât seulement mon lit et les meubles indispensables.

Je comptais partir le lendemain au point du jour, et je n'étais pas fâchée de me coucher de bonne heure; j'avais congédié mes domestiques ; je ne gardais qu'une jeune fille, que j'emmenais avec moi, et pour que cela fit le moins d'embarras possible, et surtout pour lui laisser passer plus de temps avec sa mère quelle quittait pour long-temps, je lui avais

UTSE VIEILLE FILLE. 503

permis d'y coucher, en lui recommandant de revenir au jour. J'étais donc seuledans un grand appartement, devenu bien triste par son dénûment; et, avant de me mettre au lit, je ne sais quelle vague terreur vint me faire assez malfpour que j'hésitasse un moment à descendre chez le concierge et lui demander quelqu'un ou lui-même pour passer la nuit dans mon appartement. Cependant, ayant ouvert la porte qui donnait sur le carré , et entendant des voix assez bruyantes dans la loge , sachant la maison bien fermée, bien habitée et parfaitement éclairée, j'eus honte de ma terreur; je rentrai pour me mettre au lit.

J'avais placé sur une petite table auprès de moi, une écritoire de voyage,

dont je portais la clef à une chaîne d'or, qui tenait en même temps à ma montre.

Dans cette écritoire, j'avais renfermé cent vingt mille francs en billets de banque ; le reste de ma fortune était déposé chez un banquier qui devait me la faire tenir par son correspondant de Rouen. Je possédais de plus une assez forte somme en or dans une bourse de soie, posée sur le coin de la cheminée, et quelques pièces d'argent à côté. Je jetai un coup d'ceil sur tout cela avant de me coucher, ainsi que sur d'autres objets nécessaires à mon voyage, et puis, ne voulant plus me livrer aux craintes qui venaient m 'assaillir malgré moi, je me mis au lit, et, comme un enfant à qui la lumière fait encore plus voir son isolement, je me hâtai d'éteindre ma bougie ,, et la fa-

ligue remportant au* bout de quelques momens sur une vague terreur^, je m'endormis.

Jétais^tombée dans~un sommeil lourd et inquiet , qui amena un rêve pénible et enrayant;... mais dormais-je encore, ou étais-je a moitié éveillée? Il me sembla distinguer le bruit de pas qu'on posait avec précaution sur le parquet et qui , malgré cette précaution, rendaient un son assez marqué pour qu'on l'entendît parfaitement au milieu du silence de la nuit.

Comme je n'étais qu'a demi éveillée, je crus que ce qui me frappait, était la suite d'un songe ; mais , peu à peu , mes paupières se soulevèrent, mes sens se ranimèrent , et je compris que ce bruit était réel. Dans le premier moment ,

je n'eus point l'idée que je courusse de danger; mais le bruit des pièces d'argent, posées l'une sur l'autre et qu'on touchait avec hésitation, mais cependant sans pouvoir éviter leur choc argentin éveilla enfin ma terreur.

Je retins mon souffle, et j'entendis , bien certainement, celui d'un autre; il était faible, et néanmoins distinct ; puis je crus saisir comme une ombre qui marchait dans l'obscurité. Mon lit et les fenêtres étaient sans rideaux, les contrevents étaient ouverts, car je voulais être réveillée au jour, et, de temps en temps, passaient devant les vitres les rayons des lanternes d'une voiture qui volait rapidement. Je m'étais assise doucement sur mon séant; et, par un senti-

ment que je ne puis m' expliquer, la terreur dont j'avais été tourmentée au moment où je m'étais endormie, etqui m'avait ressaisie a mon réveil , avait entièrement disparue. Je ne tremblais plus; j'avais pris mon parti, et j'étais décidée à me défen dre; car j'étais maintenant bien convaincue qu'il y avait un assassin ou un voleur dans mon appartement.

Je me persuadai que je serais sauvée si je pouvais atteindre une petite porte qui donnait du pied de mon lit dans mon cabinet de toilette , et de là à celle de l'antichambre. Je me croyais certaine d'ouvrir promptement , et d'avoir du secours à l'instant même, l'étage au-dessus de moi étant occupé, et le concierge ayant toujours de la lumière. J'attendis

donc que le passage de la lanterne de quelque voiture m'éclairât assez pour m'apprendre ou était mon ennemi. J'étais résolue ; et je croyais que je réussirais par une excellente raison ; je n'avais que cette voie de salut, et j'étais de sangfroid.

Une voiture passa, je vis confusément quelqu'un placé près de la cheminée. Alors, sans hésiter, je me glissai hors de mon lit, et j'eus le bonheur d'atteindre la porte de mon cabinet et même celle de l'antichambre. Je crus à mon salut; mais dans le moment , un pas qui ne conservait plus de ménagement se fit entendre, une main vigoureuse se posa sur mon épaule nue, une voix basse et étouffée me demanda où j'allais, ce que je prétendais faire...

j — Et vous, m'écriai-je, qui étesvous? que me voulez-vous?

L'inconnu me tira, sans répondre, du côté de mon appartement.

— Non , balbutiai-je, non ; si vous voulez me tuer, que ce soit ici.

— Ce serait vous qui m'y forceriez, dit-il toujours à voix basse en continuant de m'entraîner vers ma chambre; couchez-vous, taisez- vous et laissez-moi faire, il ne vous arrivera aucun mal.

Mais je m'attachai à son bras, je lui jurai que j'allais crier, éveiller toute la maison.

— Vous le voulez donc ? prononça-t-il en pressant fortement sa main sur mes lèvres; puis , arrachant avec violence le mouchoir qui couvrait ma tête, il l'attacha avec force sur ma bouche, et me jeta sur mon lit. Mais j'étais dans la force de lage , et la rage de me voir traitée ainsi, me faisant oublier que je risquais ma vie, je me débattis, et parvins à m'élancer vers la fenêtre dont j'allais casser un carreau, quand mon persécuteur > me ressaisissant avec force, me jeta a terre, et posa son pied sur ma poitrine. Je sentis le fer de sa botte entrer dans ma gorge et me causer un affreux mal; alors, convaincue que de mon silence dépendait ma vie , je me tus.

— Imprudente ! murmura mon assas-

LUE VIEILLE FILLE. 51 i

sin, mais toujours à voix basse, je vous ai dit que je vous tuerais si vous tentiez de me découvrir, et je le ferais, car il me faut votre or, il me le faut.

Je souffrais horriblement, et, vaincue par la douleur, je ne quittais pas la terre où j'avais été jetée, Il ajouta tranquillement :

— Je pars avec ce que vous possédez, je pars par cette fenêtre ; si vous jetez un cri, si vous tentez de me perdre, je vous le répète ; je vous tuerai.

Il s'approcha de la croisée, l'ouvrit doucement, y attacha quelque chose et passa une jambe sur le balcon. Je m'étais à moitié relevée , mais je n'osais faire un mouvement, prononcer une parole. Le bruit

d'une voiture se fit entendre, et sans doute la crainte d être surpris arrêta mon persécuteur ; il quitta la fenêtre avec précaution, et j'entendis en même temps le bruit de quelque chose de lourd tomber sur le parquet ; c'était une échelle de cordes.

La voiture passa. L'éclair est à peine plus rapide que ne fut la lumière qui donna dans l'appartement ; cependant elle suiiit pour que je reconnusse mon assassin C'était le fils du noble Frédéric Haller, mais c'était aussi celui de la méprisable Henriette.

Je me relevai alors; mon parti était pris , et ce n'étaic plus la crainte de la mort qui causait ma résignation : pour ma

vie même je n'aurais pas voulu amener la perte du fils de Frédéric. Nul bonheur dans ce monde ne m'aurait consolée de ce malheur , et le remords m'aurait chassée de la tombe de son père.

— Je vous reconnais, dis-je d'une voix brisée , mais calme , je ne vous arrête plus ; enlevez k l'amie de votre père, à celle qui vous a sauvé l'honneur, la plus grande partie de ses ressources; ôtezmoi le bonheur de soulager des malheureux, d'essuyer des larmes; ôtez-moi même la possibilité d'aller joindre mes cendres k celles de votre père. Quelque mal que vous me fassiez, fils de Frédéric , vous ne devez rien craindre , son souvenir vous défend; partez.

Mon sang s'échappant avec violence de

ma blessure et me causant une véritable faiblesse, je me traînai vers mon lit, où je tombai presque sans connaissance. Le misérable s'approcha de moi, et me demanda, avec une apparence d'anxiété, si j'étais blessée. Je l'entendais, mais je rie pouvais répondre; alors il eut , je crois, peur de ma mort, car il se procura de la lumière à l'instant même, et se baissa vers moi.

Ah ! je ne dépeindrai jamais bien ce que j'éprouvai en revoyant comme un voleur, comme un assassin, un jeune homme que j'avais presque élevé, que si long-temps j'avais considéré comme de ma famille, et dont tant de fois avec son père, j'avais admiré la charmante figure et les grâces si attractives.

— Je ne voulais pas vous faire de mal, me répétait- il en étanchant ma blessure; je vous jure que je ne le voulais pas.

J'eus un moment d'espoir, reconnaissant en lui un peu de pitié, que tout sentiment d'honneur n'était pas éteint dans son âme, et j'essayai de l'y réveiller, en lui représentant l'horrible action qu'il allait commettre.

— Je ne veux pas votre mort, me repondit-il froidement, mais il me faut votre argent. Ceux qui m'ont aidé à entrer ici en attendent leur part; avec le reste, je passerai quelques mois dans l'abondance et les plaisirs dont je ne puis me passer; puis après, je me tirerai un coup de pistolet, car je ne veux pas des ba-

gnes, non par préjugé, certes il y a des gens qui brillent dans le monde et qui valen moins que ceux qui les habitent, mais c'est que là on existe sans liberté , sans plaisir; ainsi donc, adieu. Je vous laisse encore assez de fortune pour vivre tranquille et a peu près sans privation , à votre âge il n'en faut pas davantage. Et il marcha vers la fenêtre.

— Arrêtez m'écriais-je avec force, arrêtez !

— Dépêchons, murmura-il, le jour approche.

— Ecoutez ! prononçai s- je avec solennité, je vous ai presque vu naître, je vous méprise, mais je ne vous hais point; vous voulez me voler ma fortune, eh bien,

e vais vous la donner de mon propre conentement, devant un notaire, si vous me

jurez de l'employer à vivre avec honneur, d'être

— Je ne puis, je ne puis , s'écria-t-il en arrachant son bras de ma main; il ouvrit la fenêtre et disparut.

Cette dernière action, je la vis faire froidement sans rien employer pour l'empêcher ; et ce qui étonnera encore davantage, c'est que je tombai dans un profond sommeil causé sans doute par la perte de mon sang et l'émotion que j'avais ressentie. Je ne me réveillai qu'au bruit que fit ma femme de chambre en entrant.

Je lui racontai alors ce qui m'était arrivé , tout en désignant le voleur de manière a éloigner les soupçons du fils de

Ïi8 UNE VIEILLE FILLE.

Frédéric. Mais j'eus à essuyer l'ennui qui accompagne ces sortes de malheurs : les déclarations, les renseignemens, les conjectures, qui se réunissaient sur les ouvriers qui avaient démeublé mon appartement ; ils furent arrêtés , cependant comme je ne dis rien qui pût les fortifier, ils furent relâchés, et tout resta comme je le désirais. Mais je ne pouvais plus acheter la terre près de laquelle dormaient les cendres de Frédéric.

Je pris un modeste appartement à Paris ; je vécus presque seule, et si je ne m'éloignai pas entièrement du monde, je n'y cherchai plus que des relations amicales et sans éclat. Mon caractère, qui était jadis si gai , et qui le serait

UNE VIEILLE FILLE 3ii>

resté long-temps sans mes malheurs, est seulement demeuré indulgent et résigné ; ma vie a été remplie par l'amour dont je n'ai pourtant connu que les angoisses et les déceptions. Eh bien ! je remercie le ciel que tant de revers ne m'aient point rendue injuste, et de ce que je ne crois point le cœur humain vil, ni méchant; je pense seulement qu'il est un moment de la vie où le besoin de plaisir, le bruit de la jeunesse vous exalte et vous perd quand des principes sévères ne viennent point réprimer la violence de vos désirs. Hélas ! combien de fois, dans le temps de mon étrange aveuglement pour Rossi, n'ai-je pas été tentée d'aller le trouver , lui demander d'être heureuse , même au dépens des lois de l'honneur qu'une femme ne doit jamais oublier. Ne nous

vantons donc pas trop quand nous sommes plus fortes que les passions , car il y a souvent plus de bonheur que de bien joué. Maintenant, véritable vieille fille, membre inutile de la société, je n'y apporte pas au moins cette irritabilité qui les rend si souvent insupportables ; je ne blâme pas l'amour ni les erreurs auxquelles il entraîne parce qu'il n'a rien fait pour moi, et qu'il ne viendra plus me chercher sons mes rides et mes cheveux blancs. Je fais autant de bien que je le puis sans m 'informer si celui ou celle à qui je le fais a une vertu et une conduite bien sévères, et quand je rencontre une femme coupable ou égarée, je tâche de savoir, avant de jeter Panathème sur elle, si du milieu de sa faiblesse il ne jaillit pas quelque étincelle

LNE VIEILLE FILLE 321

de bonté, si son âme n'a pas conservé de la noblesse et de l'élévation ; si j'apprends que oui , alors je suis tentée de dire comme le Dieu de miséricorde de la femme adultère :Que celle qui se croit plus forte lui jette la première pierre.

Que de poésie, de talent, ce nom, effacé sitôt de la liste des vivans , rappelle ! Obscur par sa modestie, André de Chénier, tout l'opposé de bien des poètes,

32G ANDRE DE CHEMER.

s'élèvera tous les jours dans la postérité ; car chaque jour on trouvera plus difficile d'imiter sa naïveté et sa grâce. Mais il n'appartient point a une modeste plume de femme de louer un génie comme celui de ce jeune poète. Redire un trait, peutêtre ignoré, parler un instant de sa vie si simple et si sublime à la fois, est tout ce qu'elle peut oser : aussi ne me permettrai-je pas de revenir sur les détails intéressans qui forment la notice si parfaite que M. H. de Latouche a placée a la tête des œuvres d'André de Chénier. Qui oserait louer après sa louange ingénieuse et touchante? Ce n'est même qu'en hésitant que je me hasarde à citer quelquesuns de ses vers. Une larme pour un être qui aima André de Chénier, voilà tout ce que je puis demander au lecteur qui

A^DRK DE CHEMER. 327

trouvera peut-être un écrivain sans nom indigne de parler de lui.

Après un voyage en Suisse, entrepris à la suite d'une longue et douloureuse maladie, causée par l'excès du travail»

les deux frères Trudaine, les amis d'enfance d'André de Chénier,le ramenèrent à Paris. Il y revint enchanté de son excursion toute poétique, et plus que jamais dévoré du besoin de s'élancer dans l'avenir, d'acquérir un grand nom. Mais le sort ne permit point qu'il se livrât à cette vie d'étude, et, pour ainsi dire, de contemplation qui convenait tant à son caractère; et, cédant aux sollicitations de sa famille, il accompagna le marquis de La Luzerne en Angleterre, où il venait d'être nommé ambassadeur. Il paraît que

328 A>CDRÉ DE CIIÉNIER'.

de Chénier y ressentit tous les chagrins attachés a la dépendance; la dépendance qui devait être un poids insupportable pour son âme. Son esprit, naturellement mélancolique, le devint encore davantage sous le ciel brumeux de la Grande-Bretagne, et lui inspira ces vers qui prouvent combien il était malheureux.

Sans parens , sans amis et sans concitoyens,

Oublié sur la terre et loin de tous les miens,

Par les vagues jeté sur cette île farouche,

Le doux nom delà France est souvent sur ma bouche.

Auprès d'un noir foyer , seul je me plains du sort,

Je compte les monicns, je souhaite la mort j

Et pas un seul ami dont la voix m'encourage,

Qui , près de moi s'asseye , et voyant mon visage ,

Se baigner de mes pleurs et tomber sur mon sein ,

?»îe dise : « Qu'as-tu donc? » et me presse la main.

Londres, Décembre 1^82.

Cepemlaùi ce fut an milieu de cette

profonde tristesse et de ce découragement, que le sort lui envoya une consolation efficace. André de Chénier était d'une constitution délicate, et déjà attaqué. de la maladie qui tourmenta sa vie si courte; le climat de Londres, non seulement lui déplaisait, mais lui était contraire, et sa santé restait toujours languissante; le hasard le rapprocha d'une famille anglaise qui devint une grande ressource pour lui ; et quand le premier moment de gêne et de froid qu'on éprouve toujours dans l'accueil des Anglais fut passé, il y resta une grande partie de ces heures que la solitude et l'isolement lui avaient jusque-là, rendues si longues et si difficiles.

Sir Arnold Butler jouissait d'une repu-

550 AiNDRE DE CHÈNIER.

talion distinguée comme avocat; c'était un homme déjà âgé, calme, impassible en apparence, mais capable d'un attachement profond et dévoué. Il apprécia André de Chénier et l'aima; il fit plus, il honora ce caractère noble et libre, brillant dans un être si jeune encore; et, dans leurs fréquentes conversations, il lui prédisait que son existence serait courte et tourmentée , mais qu'il laisserait une mémoire qui ne périrait pas.

André souriait doucement et avec incrédulité à ce jugement qu'il croyait ne devoir qu'a une amitié aveugle et partiale, et pourtant il disait alors, comme au dernier jour de sa vie, il disait en se frappant le front : il y a quelque chose là.

La douceur et la consolation que de G hé-

nier trouvait dans l'amitié de sir Arnold Butler réchaufïèrent et consolèrent son âme; il se crut moins exilé de cette France qu'il regrettait sans cesse; et même bien long-temps, son âme candide ne s'avoua point que l'amitié de sir Butler n'était pas le seul charme qu'il trouvât chez lui... Son arni était marié...

Sir Arnold avait trente ans de plus que sa femme, et conservait avec elle des manières plutôt paternelles qu'empressées; et quand on arrivait le soir dans le parloir si bien rangé, si confortable de l'Anglais; qu'on trouvait auprès de son foyer brûlant une jeune personne dont les paupières baissées cachaient les plus beaux yeux du monde; qu'on remarquait

552 ANDRE DE CHEMER.

encore sur son front celte timidité modeste qui colorait ses joues à chaque mot, on la prenait d'abord pour la sœur ainée de deux petils garçons blonds et frais comme des anges ; mais Nancy était mistriss Butler, la mère de ces deux jolis enfans qu'André de Chénier attirait avec tant de plaisir sur ses genoux.

A seize ans, elle s'était mariée pour obéir à son père et sans éprouver de répugnance, car sir Butler était bon, aimable et d'un physique agréable. Elle avait cru qu'elle serait heureuse, parce qu'elle ne s'était point rendu compte de ce que c'était que le bonheur pour une femme. Mais quand dans le cercle resserré ^ie sa famille, elle vit chaque jour André de Chénie/*, son imagination,jusqu'alorssi

tranquille, conçut une autre félicité que celle d'être épouse honorée et heureuse mère.

Ce fut avec lenteur que ce sentiment

nouveau entra dans son âme ; il y fit des progrès d'abord peu profonds, mais quand il y fut établi, il devint une partie de sa vie, se mêla avec son sang, et ne dut s'éteindre qu'avec lui. Nancy n'était point une de ces femmes brillantes qui captivent par leurs talens ou séduisent par leur esprit : belle, mais d'une beauté modeste et calme, l'azur de ses yeux n'était pas plus pur que sa belle âme. Elle aima donc long-temps sans croire que ce fût un crime ; mais quand une courte absence d'André de Chénier lui devint insupportable, quand les froides c^ resses de son mari lui furent a charge

334 AKDRE DE CHÉMER.

elle lut dans son âme et pleura. Jusquelà Nancy s'était rarement trouvée seule avec celui qu'elle aimait, mais sir Butler fut chargé d'une noble et difficile cause ; il laissa souvent les deux jeunes gens presque en tête à tête ; les enfans jouaient bien autour d'eux, mais ils n'étaient pas un obstacle à de longs entretiens qui achevèrent de tourner la tête de la simple Nancy. Ce fut alors qu'elle sentit avec amertume la différence du langage presque austère de son époux avec les expressions chaudes et passionnées dont André se servait dans la conversation la plus ordinaire. Il avait besoin d'une âme de femme pour l'entendre, car elles seules sentent peut-être bien la poésie du cœur.

Le jeune poète dit à Nancy tous les

ANDRE DE CHENIER. 55iî

vers qu'il avait faits; et elle, la bouche souriante, les yeux pleins de tendresse et de larmes, elle s'enivrait de ses paroles, qui lui semblaient à la fois si élevées et si simples ; et quand il l'avait quittée, quand, retirée sur sa couche naguère si paisible, elle cherchait le repos, son imagination, jusqu'alors si calme, lui ramenait les heures délicieuses qu'elle venait de passer; et, si elle voulait adresser des paroles à Dieu pour invoquer le sommeil , les vers de celui qu'elle aimait venaient sur ses lèvres au lieu de ses prières accoutumées. Puis les occupations qu'elle remplissait, il y avait si peu de temps encore avec tant de plaisir, lui devinrent fatigantes, ennuyeuses, car il n'y avaitplus qu'une heure pour elle dans la vie : c'était celle où deChénier arrivait.

3r>C ANDRE DE CHENIER.

Sir Butler était trop calme, avait depuis trop long-temps perdu le souvenir des passions, pour concevoir le moindre soupçon de celle qui troublait le cœur de sa femme. D'ailleurs, on l'aurait assuré qu'André de Chénier serait un séducteur, qu'il viendrait apporter le trouble dans une famille qui s'était montrée si hospitalière pour lui, que sir Butler ne l'aurait pas cru. Et, loin de rendre les entrevues de Nancy et de son ami moins fréquentes, il se plaisait à les laisser ensemble, car il lui semblait que depuis que le jeune Français passait de longues heures avec sa femme , l'esprit de celleci devenait plus éclairé, sa conversation plus attachante.

Il avait raison, l'amour, dans un ca-

ANDRE DE CHEMER. 537

ractère noble et pur , élève l'âme et les idées; il avait raison aussi de croire qu'André de Chénier était incapable de séduire la femme de son ami.

Ce dernier vit le danger à temps , car il n'était pas novice aux passions, et il n'eût pas été poète de si bonne heure, si de bonne heure aussi, il n'avait connu l'amour. Peut-être y avait-il dans cette tête si vive, si impressionable, le germe d'une inconstance naturelle; et , on peut le penser, car si André fut aimé de plusieurs femmes, il en aima passionnément plusieurs, et sa vie si courte fut longue pour la tendresse. Il devina donc facilement le sentiment qu'il inspirait ; le premier moment de cette découverte fut tout au bonheur, et, après l'avoir faite, il revit

Nancy avec des impressions bien différentes; il admira alors avec enthousiasme cette douce enveloppe qui renfermait une âme toute à lui , et il la trouva cent fois plus charmante. Peut-être même, avec un entraînement bien naturel , pressa-til, rempli d'une ardeur plus vive, la main qu'il avait long-temps retenue dans les siennes avec le calme de l'amitié ; mais quand il rencontra le regard confiant et nobie de son ami, quand il songea au ménage paisible qu'il allait troubler, tous les plaisirs qu'il pouvait devoir à la trahison s évanouirent.

— Non, dit-il, non, je ne déshonorerai point celui dont chaque jour je reçois une nouvelle preuve d'amitié; je ne vouerai point au ridicule, et peut-

AÎSDRË DE CHEMER. 359

être à l'abandon, celui à la table duquel je m'asseois et qui me traite comme son enfant. Non, tous les plaisirs de l'amour ne vaudraient pas le remords qui pèserait sur mon âme.

Mais à côté de ces projets de sagesse était placée une séduction bien puissante : de grands yeux bleus qui lui demandaient tristement compte de l'air de froideur qu'il prenait par calcul ; une larme silencieuse , coulant sur une joue qui commençait à pâlir; une voix brisée qui ne prononçait que dê,s paroles indifférentes pour les autres, mais qu'il comprenait malgré lui, rendaient bien difficile sa résistance. Il voulait partir, quitter l'Angleterre ; mais peut-être lui-même s'exagérait-il les obstacles qu'il devait trouver à réaliser ce projet. Heureuse-

540 ATSDRE DE CHEMER.

ment pour lui , car du moins sa jeune et pure vie fut exempte du crime d'avoir troublé le bonheur d'un autre, le cri de la liberté arriva réveiller son âme ; Tannée 1789 venait de s'ouvrir brillante d'espérance pour les cœurs généreux. La patrie demandait l'appui des esprits supérieurs et des caractères élevés; André de Chénier quitta Londres; cène fut point sans efforts, sans regrets de sa part, sans larmes, sans désespoir de celle qui perdait la plus chère illusion de sa vie. Mais du moins, en donnant à sir Butler Je baiser d'adieu, de Chénier put, sans rougir, fixer son noble et ardent regard sur le sien. Cependant ce moment fut déchirant , non qu'il aimât autant, sans doute, qu'il était aimé, mais son âme sensible devait plus qu'une

ANDRE DE CHEMER . 541

autre apprécier le charme d'inspirer un sentiment sincère; et quand son pied quitta le rivage où il laissait Nancy désolée, il dut sans doute se dire : — C'est là seulement que j'ai été, que je serai peut-être jamais véritablement aimé.

De retour en France, de Chénier quitta le langage poétique pour prêter son appui à la liberté. Lié avec plusieurs écrivains de mérite, entre autres MM. Pange et Roucher, il fit une guerre franche autant qu'énergique aux principes de l'anarchie démocratique qui se montraient avec acharnement. C'était se susciter des ennemis qui devaient l'anéantir : mais il était loin de songer au danger quand le besoin d'éclairer et de sauver le peuple était là.

Le caractère d'André de Chénier était non seulement noble , mais ferme, élevé, incapable de plier à la crainte où à la persécution. Son génie, h qui la mort a sitôt coupé les ailes, se serait montré d'une manière aussi solide que brillante, quand le feu de la jeunesse l'aurait un peu dépouillé de son enthousiasme prodigue. Il aimait la liberté, mais il détestait la révolution, ses saturnales et ses cruautés ; il ne voulait pas plus de l'empire musqué de la noblesse de Coblentz, que de la sale et dégoûtante cruauté des jacobins; il adorait la justice, et, comme toute âme généreuse, le malheur prenait de droit rang sous sa protection. La lettre qu'il écrivit pour Louis XVI, qui réclamait l'appel au peuple, est un chefd'œuvre de noblesse et de bon sens ; il

s'offrit même a le défendre , et ne montra pas moins de résolution et de courage pour célébrer Charlotte Corday, flétrir Collot-d'Herbois, et attaquer Robespierre.

Tant d'imprudentes vertus devaient le perdre, et on le décida à s'éloigner ; il fut d'abord à Rouen, puis vint à Versailles, où il vivait dans une solitude qui l'eût sauvé de lechafaud et aurait conservé à sa patrie une muse aussi brillante que pure. Mais André de Chénier avait danslâmetouslesdévoûmens poussés jusqu'au fanatisme. Il apprend qu'un de ses amis, M. de Pastoret, vient d'être arrêté dans sa maison de Passy, aussitôt il part pour porter quelques consolations k sa famille j il avait l'intention de leur con-

sacrer la journée et de revenir le soir dans sa retraite ; il s'était fait conduire en voiture jusqu'à Auteuil; la, il était descendu, et, malgré ses chagrins personnels et plus encore ceux de la famille qu'il allait voir, André jouissait d'une riante et belle matinée, d'un ciel pur et du gazouillement si gai que les oiseaux faisaient entendre du milieu d'un feuillage encore frais et vert.

Dans ce moment il n'était que poète ; et son esprit, depius plusieurs années, désenchanté par la vue des malheurs de son pays , se perdait dans les délicieuses chimères de l'imagination. Son coeur même, alors libre de tout amour , retournait en arrière pour retrouver ces décevantes illusions si nécessaires à son âme exal-

ANDRE DE CHEMER. 543

tée. Il pensait à cette belle et calme Nancy, dont , depuis plusieurs années, il n'avait pas eu de nouvelles. Dans les commencemens de leur séparation, sir Butler lui avait écrit; mais, au milieu des orages d'une révolution , une correspondance ne pouvait être exacte, et celle-ci avait fini. — Sans doute, disait-il, l'absence aura éteint toute passion dans le cœur de Nancy, et, revenue à ses devoirs, elle m'aura oublié.

Il soupira à cette pensée, et peut-être y eut-il un sentiment de reproche mêlé à ce soupir. Dans le cœur le plus noble, n'y a-t-il pas toujours de l'injustice en amour ? car, certes, André de Chénier n'avait pas été fidèle à ce souvenir qu'il invoquait aujourd'hui. Sans doute long-

temps il l'avait religieusement conservé ; mais d'autres beautés avaient pris de l'empire sur lui ; à d'autres il avait plus d'une fois juré qu'il n'aimait qu'elles.

Dans le moment où l'imagination du poète était plongée dans cette rêverie, la poussière d'un équipage, qui s'avançait rapidement dans l'allée qu'il suivait, lui fit lever les yeux.

C'était une voiture anglaise, attelée de chevaux de poste : deux femmes l'occupaient; l'une vd'elles jette un cri, ordonne qu'on arrête, se précipite plutôt qu'elle ne descend, et se trouve en quelques secondes près d'André de Chénier, presque dans ses bras.

— Mistriss Butler ! Nancy ! sécrie-t-il en l'entraînant dans une autre route, vous

en France !.. et sir Arnold... et vos enfans ?...

La douce Nancy ne répondit d'abord que par des larmes ; mais enfin de Ghénier comprit que son époux n'était plus; qu'elle avait confié ses enfans en des mains sûres, et qu'elle était accourue en France, tourmentée par la pensée des dangers qui le menaçaient.

— Mais savez-vous, s'écria-t-il, qu'ils ne vous menacent pas moins et que vous êtes même cent fois plus exposée que moi ?

— Eh! que m'importe ! exclama-t-elle avec cette imprudence que les femmes empruntent si vite à l'amour.

Ses yeux se fixèrent sur elle avec surprise; car il lut dans son regard, dans l'inflexion de sa voix, une exalta-

tion dont il l'avait crue incapable. Jadis il avait bien vu son désespoir et ses larmes; niais, aujourd'hui, il trouvait chez elle un enthousiasme, un mouvement qu'il n'aurait point devinés, et qui donnaient à son genre de beauté une expression nouvelle.

Cette beauté même, parvenue à sa maturité, brillait cent fois plus touchante, et de Chénier sentit tout son cœur revenir à elle. Et puis elle lui apparaissait sous un nouvel aspect: elle était libre, il pouvait l'aimer ^sans que le remords vînt se placer entre eux. Alors ils commencèrent une de ces causeries si douces, où l'on jouit avec ivresse de n'avoir pas une pensée coupable qui vienne vous troubler; ils s'entretinrent de sir Butler; Nancy lui raconta sa maladie et sa fin paisible.

ANDRE DE CHEMER. 949

— Bien des fois, dit-elle, il me parlait de vous; et, sans les devoirs qui l'attachaient a son pays et a sa famille, il serait venu vous chercher. Même, ajouta-telle en levant vers le ciel son pur et céleste regard, même il savait que je vous aimais. — De Chénier tressaillit. — Oui , reprît la veuve de sir Arnold, car bien des fois mon époux m'avait témoigné sa crainte que je ne m'attachasse à quelqu'un qui fût indigne de moi.

Nancy, me répétait-il, avec sa voix calme et son consolant sourire, je mourrais tranquille, si j'étais sûr que vous ne lierez pas votre sort à un homme qui ne vous apprécierait pas. — Peut-être un peu de fierté ma-t-elle entraînée, prononça Nancy avec orgueil , mais j'a-

330 ANDRE DE GHENIER.

vouai à sir Butler que si vous ne deveniez pas mon époux, jamais je ne changerais de nom.

— Chère Nancy ! s'écria le poète avec ivresse, vous m'aimez donc toujours?

— Si je vous aime ! Ah ! depuis que nous sommes séparés, votre souvenir ne m'a pas quittée une minute. Quoique bien à plaindre d'être loin de vous, de penser que d'autres affections pouvaient nous séparer pour toujours, je ne repoussais point votre image, car elle me conduisait à la vertu ; je suis devenue meilleure depuis que je vous aime ; et , dans cette longue maladie de mon époux, c'était votre souvenir qui soutenait mon courage, qui me donnait la force de passer mes nuits sans sommeil , et mes jours sans distraction.

ANDRE DE ClïENIER. 551

Peut-être, ajouta-t-elle en rougissant un peu, trouvez-vous que je m'exprime avec trop d'abandon ; mais vous n'êtes point un homme ordinaire, mon ami ; et puis, ajouta-t-elle avec une vanité modeste, les Anglaises ne possèdent pas , sans doute, les grâces attrayantes qui distinguent les femmes de votre pa)7s; mais quand elles aiment... quand elles aiment, répéta-t-elle en relevant son front, et en écartant avec naïveté ses cheveux dorés , quand elles aiment, c'est pour la vie.

De Chénier saisit sa main et la couvrit de baisers ; mais ramené aux choses de la terre, en s'apercevant que le jour s'avançait, il lui déclara qu'il fallait qu'il la quittât pour quelques heures.

Elle pâlit. — Mon ami, s ecria-t-elle;

352 ANDRE DE CHEMER.

pourtant, Dieu me garde de vous détourner d'un devoir, mais c'est chez vous, à Versailles , qu'on m'a appris que je vous trouverais à Passy ; et votre frère m'a paru très inquiet de n'avoir pu vous empêcher d'y venir. A Paris on vous oublie; et quelques personnes, entre autres votre ami Roucher, à qui je me suis adressée pour savoir où vous trouver, m'a dit qu'il fallait vous laisser ignoré. Qui sait donc, si en venant voir cette famille, sur qui on a les yeux ouverts, puisqu'on vient d'emprisonner son chef, vous ne ramènerez pas l'attention sur vous? Ah! j'avais d'autres projets que votre frère approuvait: je voulais vous emmener en Angleterre : j'en ai les moyens.

— Quitter, abandonner ma patrie quand

ANDRE DE CHEISIER. 388

elle est malheureuse! jamais, jamais ! s'écria de Chénier.

— Ce ne serait que pour un temps , André ; car, je le sais, voire talent, votre génie appartiennent à la France, mais nous y serions revenus; car, dans mon doux rêve, nous ne devions plus nous quitter.

Il la regarda avec tendresse, mais il se leva. — Nancy, mon amie, retournez à Versailles, je vous y trouverai ce soir.

— Ne pourrais-je plutôt vous attendre par ici? répondit-elle. 11 me semble que je serais moins inquiète si j'étais moins loin.

— Eh bien ! à la bonne heure ; j'ai remarqué à la porte d'Auteuil une auberge obscure; à la nuit tombante, je vous y rejoindrai.

334 A^DRS DE CHÊNIER.

11 voulait la faire remonter en voiture; mais elle lui résista doucement et le conduisit près de la maison où il se rendait. Cette maison est située sur le chemin de ronde qui conduit de Passy à Auteuil , une petite colonnade, basse comme son toit, la rend reconnaissante; et Nancy se promit de venir le soir au-devant de de Chénier.

Us n'en eurent pas moins de peine à se séparer, quoiqu'ils fussent persuadés que ce n'était que pour quelques heures. Et cette nature, tout à l'heure riante et belle, leur sembla se couvrir d'un sombre nuage ; le soleil , si brillant , se voila tout à coup; et le dernieradieu des deux amans — car ils pouvaient se donner ce nom sans remords , — fut mélancolique comme un sombre pressentiment.

DeChénier se précipita clans la maison, car, malgré son bonheur, il se reprochait, les heures qu'il venait de perdre. Il chercha, par des paroles consolantes, à rendre quelque espoir à celte famille désolée ; il y réussit un peu, et les heures consacrées à l'amitié, s'écoulant vite, la nuit vint rapidement ; il descendit alors dans le petit jardin , pour dire un dernier adieu à la mère de son ami ; il lui promettait de venir la revoir, il lui promettait des jours meilleurs quand la maison s eclaira d'une manière brillante et inusitée.

— Qu'y a-t-il donc ? s'écria la vieille dame. Quand ils sont venus arrêter mon pauvre fils, j'étais encore à cette même place , et encore aussi de nombreux flambeaux onî éclairé notre maison : il me semble que c'est un signal de mal-

heur ; mais laissez-moi aller voir, ditelle à de Chénier ; ne venez pas.

Mais lui saisit son bras, la soutint de toute sa jeunesse et fut avec elle. Des commissaires chargés de la visite des papiers de M. Pastor et remplissaient la maison, et, croyant suspectes toutes les personnes qu'ils y trouvaient, ils jugèrent à propos de les arrêter et de les conduire à Paris. Vainement demanda-t-on de quel droit : on éiait au temps où le mal se faisait sans ordre.

Cependant la soirée s'avançait, le ciel était noir et préparait une nuit pluvieuse; la pauvre Nancy cherchait dans l'ombre Ja trace de celui qu'elle aimait ; son oreille interrogeait le bruit du feuillage, le craquement du sable sur le chemin.

Mais long- temps elle n'entendit rien , et,

ANDRE DE CHEMER. 5t>7

quand on s'approchait , elle perdait , au bout de quelques instans , l'espoir que ce fût André. Ne pouvant plus commander à sa terreur , et , sans écouter aucune représentation, elle franchit avec rapidité la distance qui la séparait de Passy. Arrivée devant la maison où elle avait conduit son amant, elle n'aperçut aucune lumière... Quelle que fût cependant sa terreur, elle resta long-temps sans oser frapper pour demander de Chénier. Sa pudeur de femme si forte, surtout dans sa patrie, la retenait, mais elle écoutait d'une oreille inquiète, de ses yeux pleins de larmes elle cherchait à deviner à travers les fenêtres de la maison. Hélas ! elle ne voyait ni n'entendait rien. Au mois de septembre dernier, la propriétaire de cette maison mourut; on

fit une vente de ses meubles, et j'y fusr niais elle était bien avancée; ce n'était pas , il est vrai, pour disputer aux oisifs de Passy le plaisir de payer trois fois leur valeur des objets flétris; mais je savais que c'était là qu'André de Chénier avait été arrêté, et j'étais avide de fouler la terre où ses pieds s'étaient posés. Je demandai s'il n'était pas resté quelque trace de lui. Personne ne savait d'abord ce que je voulais dire ; enfin , quelqu'un m'apprit qu'au milieu de mauvaises gravures , on avait aussi vendu plusieurs petits cadres en bois blanc, sur lesquels étaient écrits, à la main, des quatrains, et qu'on avait quelque idée que le nom d'André de Chénier y était mêlé. Je sus que c'était un loueur d'ânes, commerce fort lucratif au bois de Boulogne, qui

ANDRE DE CHEIUEft. 3S9

avait acheté ces cadres; j'y courus; il était justement en train de les clouer sur les murs de sa cour, et je lus sur l'un d'eux: « Dans cette maison, André de Chénier a été arrêté le 22 septembre 1793. »

Voilà donc tout ce que le propriétaire de cette maison , ami des arts , dit - on , avait imaginé pour marquer un événement si remarquable, pour rappeler André de Chénier... Mais revenons à la malheureuse Nancy. Elle frappa enfin ; son mortel effroi lui fit passer par-dessus une légère inconvenance; on fut longtemps sans venir ouvrir ; enfin une servante , après avoir reconnu sa voix de femme, entrouvrit la porte et lui apprit ce qui s'était passé.

— Arrêté! s'écria Nancy.

— Ainsi que mes jeunes maîtres et ma

pauvre vieille maîtresse : une femme si respectable ! qui a tant

Mais Nancy n écouta plus rien et reprit, avec la rapidité du désespoir, le chemin d'Auteuil. Heureusement qu'elle rencontra ses domestiques , qui la cherchaient , et qu'elle eut la pensée de retourner à Versailles [apprendre au frère d'André le fatal événement.

Là elle tomba dangereusement malade , et ce ne fut que plus d'un mois après qu'elle put retourner à Paris. Alors les amis de de Chénier lui annoncèrent qu'il avait été arrêté sans mandat, et lui répétèrent qu'il fallait le laisser oublier, etsurtout ne pas le rappeler au souvenirde Robespierre, qui haïssait de Chénier avec sa cruauté de tyran et sa vanité d'homme. Mistriss Butler vint alors s'établir dans

ASDRÉ DE CHËMER. 3G1

une maison obscure du faubourg Saint- Denis; mais du moins de ses fenêtres elle voyait les murailles hautes et noires de Saint-Lazare où était renfermé celui qu'elle aimait. De ses yeux rougis de larmes elle interrogeait tous ceux qui entraient ou sortaient de cette effrayante prison. Le jour , la nuit, elle n'avait qu'une pensée, qu'une douleur, et cette pensée, cette douleur minaient sa vie.

Plusieurs mois s'étaient écoulés ; alors elle avait été trouver le frère de de Chénier; elle lui avait proposé d'offrir toute sa fortune pour sauver André. Hélas ! on lui avait répondu que cette offre même le perdrait; qu'on ne pensait pas a lui, qu'il fallait qu'on l'oubliât ; mais un cœur de femme n'entend pas si facilement la raison. Cependant , quelques mois en^

3G2 ANDRÉ DE CHÉMER.

core, Nancy accueillit l'espérance; mais quand arriva cette terrible boucherie, qui, presque chaque jour, frappait des victimes ; quand elle vit ces horribles et effrayantes charrettes passer vides sous la grande porte de Saint-Lazare , pour en ressortir pleines de prisonniers, qu'elles conduisaient à la mort ; sa vie ne devint plus qu'une longue angoisse , qui fit d'elle , naguère si fraîche encore , un squelette pâle comme un linceul , dont les regards mourans s'animaient seulement un instant avec le courage du désespoir, pour considérer les victimes qui remplissaient ces chars de la mort ; et quand elle les avait bien vues, elle se jetait à genoux pour remercier Dieu ; car, jusqu'au lendemain du moins, elle croyait pouvoir compter sur la vie de son amant.

ANDRÉ DE CHÈMER. 505

Elle se sentait mourir, l'infortunée f et parmi les prières qu'elle adressait au ciel, elle mêlait aussi celle de revoir André une fois, une seule fois ! — INancy était surtout déchirée par la pensée qu'il pût croire , non qu'elle l'avait oublié , mais qu'elle était retournée dans sa patrie verser des larmes résignées. — Résignées ! tandis que son caractère, jusquelà si doux, devenait féroce, et qu'elle eût assassiné un des tyrans qui régnaient, si elle avait cru sauver son amant.

Mistriss Butler, dont les yeux étaient presque toujours fixés sur les portes de Saint-Lazare, voyait sortir et rentrer une fraîche et riante jeune fille, qui portait et rapportait de l'ouvrage; elle sut que c'était celle du geôlier. Quoiqu'elle commençât par avoir mauvaise opinion de son cœur

564 ANDRE DE CHEND2R.

en remarquant sa gaîté entourée de tant de victimes, elle eut le désir de l'attirer chez elle. En la faisant demander pour de l'ouvrage, Rose vint; mais jmistriss Butler fut bien long-temps encore sans oser lui parler de Saint-Lazare et des prisonniers. Cependant elle finit par lui reconnaître un cœur tendre et compatissant, Nancy osa lui confier alors ses malheurs ; pourtant, par un sentiment de pudeur ou de prudence , elle parla d'André de Chénier comme s'il était son frère , et se jeta presque aux pieds de la 'fille du geôlier pour obtenir de le revoir encore. Celle-ci réfléchit, hésita; mais, touchée d'une douleur si profonde, elle promit a Nancy qu'elle entrerait dans la prison, mais sous la condition qu'elle s'habillerait en femme du peuple,

ANDRE DE CIIEKIER. 36J5

et ne tenterait de parler à personne.

Mistriss Butler accepta avec transport, et, dès le point du jour elle était prête à suivre Rose.

— Je n'ai qu'un moyen aujourd'hui, dit celle-ci en arrivant pour l'emmener : il y a une fontaine dans le Préau où se promènent une heure par jour les prisonniers; j'y vais souvent laver du linge, et j'ai obtenu de mon père de me faire aider ce matin par une compagne. Vous verrez donc votre frère, mais il faudra de la patience pour arriver à ce moment, et surtout bien tenir votre parole. Nancy renouvela son serment,et le cœur à la foisplein de terreur et de joie, suivit la fille du geôlier.

Le Préau était alors une grande cour bien laide, bien sombre , enfermée de hautes murailles, qui ne permettaient

366 ANDRE DE GHENIER.

pas au soleil d'y laisser tomber un de ses consolans rayons; un grand Christ blanc, cloué sur une croix rouge, était appuyé contre la muraille. De combien de pleurs devaient être souvent arrosés les pieds du Sauveur du monde ! . . . C'était à lui qu'on demandait la vie, puis le courage de mourir ; et du moins il ne refusait pas cette dernière prière; ils peuvent le penser ceux qui ont vu sur l'échafaud les prisonniers qui sortaient de Saint-Lazare. Plus de quatre heures s'écoulèrent.

Nancy avait trop compté sur ses forces; elle palissait souvent en essayant d'aider sa jeune et forte compagne, quoique celle-ci la forçât de se reposer quand elle était bien sûre qu'on ne la voyait pas. Enfin, le tintement d'une horloge, lent, effrayant, marqua le moment où l'on permettait

ANDRE DE CHENIER. 5f>7

aux prisonniers de venir respirer un peu de l'air qu'envoyait une riante et douce saison. Plusieurs serrures s'ouvrirent avec bruit; un des porte-clefs s'approcha pour faire éloigner les femmes qu'il voyait à la fontaine, mais il reconnut Rose, et ne dit rien. Alors, des différens côtés entrèrent des prisonniers. Les uns étaient des vieillards qui marchaient avec effort , attendant pourtant la mort avec moins de courage que les jeunes gens qui les suivaient. Ceux-ci, intrépides, insoucians, étaient là comme à une promenade ordinaire, causant entre eux, et les yeux fixés sur les portes par où devaient entrer les femmes.

Nancy ne voyait pas de Chénier; enfin il parut ; d'abord elle baissa les yeux , car elle avait peur que ses regards ne la

568 ANDRE DE GHENIER.

trahissent; mais ne voulant pas perdre une minute de sa présence, elle se hâta de les relever. Il était a quelques pas, pâle comme de coutume, mais peu changé; ses yeux noirs semblaient remplis de ce même feu qui les embellissait quand il était libre; seulement il s'y mêlait quelque chose de plus ardent encore, c'était l'expression d'un être fier, méprisant la mort , et prêt à foudroyer les tyrans de sa parole sublime et puissante.

Il portait un habit gris, fait à peu près comme un uniforme, et son col noir complétait une apparence militaire. De Chénier n'était pas beau quand il était calme, mais alors qu'il s'exprimait avec toute son âme, quand une émotion l'agitait , il de venait admirable.

Plusieurs femmes entrèrent par un

des bouts de la cour ; il y en avait de si peu âgées, qu'elles dansaient presque en marchant, tant leur jeunesse était près de leur adolescence; Tune d'elles, belle comme un ange , relevait sa jolie tête avec orgueil et eût frappé Nancy d'admiration alors même que tous les jeunes gens ne l'eussent pas entourée, et que de Chénier ne se fût point placé à côté d'elle, et ne lui eût par té avec feu.

— Votre frère ? dit Piose tout bas, tourne la tête à toutes les femmes, et si près du danger de mourir, elles s'occupent de le captiver, comme si eiles n'avaient que cela à penser. Cette toute jeune personne est mademoiselle de Coigny; il a fait pour elle une belle pièce de vers qu'on appelle, je crois, la Jeune Prison-

nière , ou la Jeune Captive. Elle est bien coquette, cette belle enfant; voyez comme elle attire tous les hommes près d'elle, comme elle leur commande du regard. — En effet, mademoiselle de Coigny semblait une reine entourée de ses courtisans.

— Mais, continua Rose, en engageant Nancy à ne pas regarder avec autant d'affectation le groupe où marquait son amant, votre frère, tout à l'heure, ne sera pas le même, car ce n'est pas mademoiselle de Coigny qu'il aime le mieux au du fond cœur. Voici la ci-devant duchesse de Saint-Aignan qui enlre dans la cour ; voyez comme elle paraît digne, affectueuse et jolie ; d'un regard elle va ramener votre inconstant de frère, car

AXDÏIE DE CHENIER. 571

il n'ose s'occuper de mademoiselle de Coigny quand la duchesse est là.

En effet , de Chénier , en apercevant madame de Saint-Aignan , laissa doucement M. de Roquelaure, son ami, prendre sa place, pour s'approcher de la duchesse; elle s'appuya sur son bras, et ils passèrent et repassèrent plusieurs fois devant l'infortunée Nancy ; ils avaient l'un et l'autre l'air d^oublier où ils étaient, «t le sort qui les attendait.

La malheureuse amie de de Chénier se soutenait à peine , et elle fut près vingt fois de se découvrir, de lui parler. — Mais, qu'irai-je lui demander? se dit-elle en baissant sa tête, pâle et flétrie, sur l'eau où tombaient ses larmes ;. . . un souvenir, quand il m'oublie, ou troubler son bon-

heur, quand il oublie la mort ? Non, non, et le coup qui me frappe n'est pas si funeste ; il avance ma vie ; et n'estce pas ce qui peut m'arriver de plus heureux , à présent que je le connais bien? Je voudrais qu'il vécût, sans doute, mais non pour moi, car nos coeurs ne s'entendraient pas. — Il n'y a qu'en France, se disait -elle encore avec un sourire ressemblant au mépris, c'est seulement sur cette terre où la frivolité règne en souveraine, qu'on peut s'amuser a la coquetterie sur le bord de la tombe... Il n'y a rien de sérieux pour eux, ni la mort, ni l'amour,

La cloche, qui annonçait que l'heure accordée aux prisonniers était terminée, sonna ; c'était le dernier tour que de Ché-

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nier eût à faire avant de rentrer ; et, malgré son découragement , Nancy ne put résister au désir d'obtenir un regard : au moment où il s'approchait, elle fit quelques pas et se trouva presque en face de lui.

Il hésita d'abord à la reconnaître , tant elle était changée ; mais l'expression de ses yeux si tendres ne pouvaient appartenir qu'à une femme qui aimait comme Nancy. André tressaillit; involontairement il repoussa le bras de la duchesse, et fut sur le point de saisir la main de Mistriss Butler. Mais un porte-clef s'approcha; il eut peur de la compromettre, seulement il la regarda avec tant de tendresse que tout lui fut pardonné ; puis il laissa échapper de ses doigts agités quelques feuilles de vigne qu'il avait

cueillies au pied du crucifix, et qui croissaient là sans soleil; Nancy les ramassa et les porta à ses lèvres. Son émotion dea int si visible, que la fille du geôlier fut obligée de lui dire de se contraindre, et ne tarda pas à l'emmener.

Héias ! la pauvre Nancy rentra chez elle avec une douleur de plus , et une douleur d'autant plus cruelle qu'elle venait de celui qu'elle aimait. — N'étaitelle pas forcée de le voir sous un jour moins pur, de reconnaître une tache dans ce caractère qu'elle avait déifié : pourtant, par une contrariété si commune aux cœurs des femmes, elle ne l'en aima peut-être que davantage, quoiqu'il en aimât si facilement d'autres.

Mais tant d'agitations, une jalousie si profonde, achevaient ce qu'avait com-

AISDRE DE CHENIER. 57ii

mencé la douleur : Nancy s'éteignait et ne regrettait pas la vie. Cependant, au bruit des roues criardes de l'odieuse charrette qui venait chercher les victimes, elle se traînait toujours à la fenêtre, et ses yeux égarés par le désespoir, cherchaient encore s'ils n'apercevraient pas son amant. Horribles minutes que celles qu'elle passait dans ce terrible examen ! elles avançaient d'une manière rapideles jours de l'infortunée. Un matin, après une chaude et pénible nuit, où Nancy avait senti redoubler sur sa poitrine le poids qui l'accablait, le soleil se leva brillant, mais souvent couvert de ces nuages blancs qui s'assombrissent plus tard et amènent un orage; accablée par sa faiblesse, exténuée par la souffrance, Nancy s'endormit sur le grand

fauteuil placé près de la fenêtre quelle quittait rarement. Rose vint pour la voir, car elle s'était attachée à mistriss Butler en la connaissant davantage; elle accourait aussi l'avertir qu'elle avait un moyen de la faire rentrer dans la prison, de lui faire revoir son frère.

Mais, en la trouvant si pâle, presque si livide, elle dit à la femme de chambre de mistriss Butler qu'elle ne lui en parlerait même pas. Cependant elle resta un moment près d'elle, regardant avec pitié cette infortunée, si jeune encore, succombant au désespoir. — Nancy était vêtue de blanc, et ses beaux cheveux blond s, quoique arrangés avec négligence, encadraient admirablement son gracieux visage et ajoutaient à sa céleste expression;

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de ses lèvres pâles sortirent quelques paroles , que d'abord Rose ne comprit pas. Mais Nancy parla plus haut. — André !

mon André ! prononça-l-elle d'une voix doucement passionnée, tu en aimes une autre, il faut bien que je meure.

— Je me doutais que ce n'était pas son frère, pensa la jeune fille. Ah ! les hommes ! les hommes ! — Et par un entraînement de femme, où se mêlait un sentiment généreux , elle voulut chercher à venger la pauvre abandonnée et jeter au moins quelques remords au cœur d'André. Une longue mèche de cheveux reposait sur l'épaule de Nancy, Rose les coupa doucement et disparut.

Ce jour-là était justement un de ceux où l'on permettait aux prisonniers de se

37o ANDRE DE CHENIER.

rassembler pour dîner en commun; cette consolation n était pas accordée tous les jours. On l'avait annoncée cette fois avec une espèce de solennité; les infortunés auraient bien dû se douter qu'elle cachait une cruauté. C'était la femme du geôlier, la mère de Rose, qui présidait au réfectoire , et il fut donc facile à celleci de s'y glisser après elle. Du premier coup d'œil elle remarqua André de Chénier assis près de la duchesse de Saint- Àignan, et lui parlant avec passion, ce qui ne l'empêchait pas de suivre des yeux mademoiselle de Coigny, qui , peut-être piquée de l'assiduité si constante d'André près de la duchesse , souriait avec ironie, en relevant sa belle tête, et laissait échapper, en passant devant eux, des paroles à la fois spirituelles et piquantes,

tout cela avec une naïveté d'enfant qui n'excluait pas une malice de femme.

Rose, quoique peu usagée aux manières du grand monde, comprit tout ce manège de coquetterie qu'on apprend dans les salons , et que ces frivoles beautés répétaient sous les murailles d'une prison. Le souvenir de Nancy mourante l'exaspéra ; elle regarda mademoiselle de Coigny avec colère, madame de Saint- Aignan avec humeur, mais ce fut sur de Chénier qu'elle voulut exercer sa vengeance. — Il était assis, et un groupe d'hommes l'entourait; elle se glissa doucement derrière lui, et, avec une dextérité admirable, elle laissa tomber un papier sur ses genoux. — De Chénier tourna

380 ANDRÉ DE CHËNIER.

la tête de tous côtés, mais Rose avait disparu.

Il crut trouver la solution de ce mystère en ouvrant le papier; il reconnut à l'instant même les beaux cheveux qu'il avait admirés tant de fois, et un remords qui, du reste, dormait dans son âme depuis le jour où il avait reconnu Nancy au Préau; un remords vengeur vint l'étreindre de sa main terrible. Il voulut se lever; mais des yeux pleins de larmes l'interrogèrent.

— Ma sœur..., balbulia-t-il.

— Vous n'en avez pas, murmura la duchesse.

— Je ne sais alors...

— Pourquoi pâlir ? prononça-t-elle tout bas en cherchant à se contraindre.

Dans ce moment les portes du réfectoire s'ouvrirent, et les commissaires de la Convention parurent. Les hommes se levèrent, les femmes chancelèrent un moment, mais elles se remirent... Elles savaient aussi mourir.

Cependant la duchesse de Saint-Aignan, qui était enceinte, et qu'une émotion puissante du cœur avait mal disposée, s'évanouit. On fut obligé de l'emporter.

— Messieurs, dit mademoiselle de

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Coigny, qui tenait un flacon de sels et. qui voulait la suivre, messieurs les commissaires, puis -je sortir? suis-je sur la liste?

11 y avait tant de dignité et de résignation dans cette question, qu'elle toucha jusqu'aux satellites de la tyrannie.

— Non , se hâta de répondre celui qui tenait la liste fatale.

Elle passa devant de Chénier, qui la regarda avec une respectueuse admiration, et qui ensuite, s'appuyant sur le bras d'un des frères Trudaine, lui dit :

— J'ai le pressentiment que c'est aujourd'hui mon tour.

ANDRE DE CHEMER. 585

— Et le mien et celui de mon frère, répondit celui-ci , car Dieu, je l'espère, nous fera la grâce de mourir ensemble.

Ils écoutèrent , mais le nom d'André de Chénier fut appelé le trente -cinquième, et le commissaire se tut.

— Vous en oubliez! dit un des frères Trudaine; André de Chénier ne peut mourir sans nous î

— Je crois que c'est pour demain, monsieur l'impatient , répondit en ricanant le commissaire; rassurez- vous, vous aurez chacun votre tour.

De Chénier pressa la main de ses amis; aucun de ceux qu'il aimait le plus ne par-

384 ANDRÉ DE CIIENIEK.

tait avec lui , et cette certitude fut à la fois douce et pénible. Ce fut alors aussi qu'il bénit l'évanouissement de la duchesse et l'humanité de mademoiselle de Coigny.

— Adieu, dit-il en passant au pied de l'escalier qui conduisait chez elle ; adieu, belles et charmantes femmes qui avez jeté quelques fleurs sur les derniers jours de ma vie ! Que le ciel me pardonne si je vous aimais peut-être lune et l'autre, tandis que mon faible cœur aurait dû n'appartenir qu'à cette douce créature qui... Il arrivait dans la cour; et, quoiqu'il repoussât d'abord avec hauteur les gendarmes qui s'approchèrent pour lui lier les mains, il revint de suite à lui-même , et les lendit avec dignité. Les autres vie-

ANDRE DE CHENIER. 58o

limes étaient déjà montées clans la charrette ; André s y plaça le dernier. 11 n'y avait pas moyen de s'asseoir ; il demeura debout. Jamais son regard n'avait paru plus brillant et plus calme; il le levait sans cesse vers le ciel , à qui il adressait un dernier adieu.

La voiture, très chargée, s ébranla enfin; six heures sonnèrent. — Pressonsnous, pressons-nous donc, cria un gendarme avec humeur; croyez- vous qu'il ne faille pas de temps pour se rendre à la place de la Révolution, et puis faire l'affaire de cette charretée: d'ailleurs, nous aurons de l'orage, et j'aimerais autant rentrer avant. — Mais il avait beau donner des ordres , en brandissant son sabre comme au jour d'une émeute, les

S8« ANDRÉ DE CIIÉMER.

chevaux qui conduisaient l'infâme chariot n'en allaient pas plus vite. Il passa enfin sous la voûte de la grande porte : Rose, alors , sans écouter sa mère qui l'appelait, s'élança vers la maison de mistriss Butler. Mais cette précaution était inutile : Nancy était attachée à la fenêtre, plus pâle encore que le matin, et si remplie d'une anxiété terrible , qu'elle faisait peur à voir.

— On le conduit à la mort, n'est-ce pas? dit-elle en voyant entrer Rose , la figure bouleversée ; et ces mots , on les entendit à peine ; car ses dents claquaient, et ses lèvres étaient convulsives.

— Un médecin, un médecin, cria Rose en arrachant Nancy de la fenêtre, en

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la posant sans connaissance sur son lit.

Elle courut avec rapidité pour chercher des secours. Mistriss Butler revint à elle au bout d'un instant, et paraissait si tranquille , que sa femme de chambre crut pouvoir la laisser sans danger pour courir chercher une potion qui ne manquait jamais de la calmer. Nancy ne perdit point de temps alors; et, s'enveloppant d'un long voile blanc, elle descendit dans la rue qui était presque déserte ; car ceux qui ne se faisaient pas un odieux spectacle de cette catastrophe s'enfermaient chez eux par terreur ou par pitié. Nancy marcha d'abord avec difficulté ; mais la fièvre la reprit avec violence , et elle se sentit une force extraordinaire.

Cependant la charrette avait de l'avance

388 ANDRE DE CHEMER.

sur elle, et la foule qui l'environnait empêchait de l'approcher.

Mon Dieu ! mon Dieu ! murmura-telle, que je puisse le revoir encore, et puis après la mort , et surtout la mort avant la sienne. — La charrette avait été arrêtée plusieurs fois par le choc de la foule et par une populace effrénée, dont une partie insultait aux victimes, tandis que Vautre les suivait avec une fixe et immobile curiosité, sans âme et sans émotion. Pourtant elle touchait à l'extrémité des houlevarts ; de là on commençait à découvrir la guillotine qui attendait sa proie. Nancy avait gagné quelques pas, et pouvait apercevoir de Chénier ; mais il n'était pas tourné de son côté, elle ne pouvait distinguer que ses mains attachées, et une partie de sa tète fixée

vers le coucher du soleil qui se chargeait de pluie. La chaleur était étouffante:

Nancy sentait ses joues et sa tête brûlantes , elle se sentait mourir enfin ; et pourtant l'infortunée entendait répéter autour d'elle qu'elle était belle.

— Cependant ce n'était pas moi qu'il aimait ! murmurait-elle avec amertume.

La charrette continuait à marcher lentement, cahotée et presque renversée par la foule qui augmentait à chaque pas; enfin elle s'arrêta au pied de 1 echafaud , sur lequel un homme monta pour faire les préparatifs nécessaires. 11 secoua, en riant , sur la foule, un panier dégouttant de sang. De Chénier [tourna la tête avec dégoût ; alors il aperçut Nancy.

— Par pitié, s'écria-t-il à ceux qui étaient près d'elle, par pitié, éloignez cette

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infortunée, elle a perdu la raison; et, dans sa terrible émotion , il rompit les liens qui attachaient ses mains.

Un gendarme accourut pour les rattacher.

— Ce n'est pas la peine, dit un homme a figure atroce , car je crois que la farce va commencer.

En effet, on s'approcha pour s'emparer des victimes. Cependant, quoique André de Chénier fût le plus près, on l'écarta, et il vit tous ses compagnons passer avant lui. Mais une idée plus poignante, plus déchirante l'occupait tout entier. — Qu'était devenue Nancy? — Le jour tombait, de larges gouttes de pluie commençaient à mouiller la terre; il lui semblait bien apercevoir dans la foule une femme vêtue de blanc, repousséc loin de lui, et

il remerciait Dieu. Alors le ciel se couvrit d'un voile sombre, l'orage éclata avec fureur , les cataractes du ciel s'ouvrirent, et jamais des torrens d'eau ne s'élancèrent avec plus de violence. En un instant la place fut déserte; en fuyant, les hommes et les femmes se heurtaient, se blessaient même. Ce furent d'abord des cris, des blasphèmes se mêlant au bruit du tonnerre, mais bientôt il ne resla plus sur la place que cette hideuse machine, élevant sa hache sanglante et retombant sans relâche... De Chénier était encore debout sur le bord de la charrette; enfin son tour arriva; il descendit de la voiture et monta rapidement sur l'échafaud. Le jour ne jetait plus alors qu'une faible lueur au travers de la pluie ; mais, pendant qu'on faisait les derniers

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et odieux préparatifs, son regard plongeait dans tonte la place devenue une grande marre d'eau ; il crut apercevoir comme une masse blanche et souillée, jetée à quelques pas de l'échafaud.

— Nancy ! murmura-t-il, mais le bourreau courba sa tête et elle tomba !...

Quelques minutes après, un gendarme sentit les pieds de son cheval s'embarrasser, et l'animal s'arrêta tout à coup. Le gendarme chercha avec la pointe de son sabre...

— Tiens ! dit- il, c'est un cadavre î

Le lendemain le corps de Nancy Butler était à la Morgue î

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