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11 semble qu’à cette heure solennelle un doux effluve d'amour se répand dans les airs. Les fronts se relèvent, les courages se raffermissent, l'espérance rafraïchit comme une ondé:
bienfaisante, les coeurs meurtris, Et pourtant il se trouve encore des âmes qui souffrent et des lits de dculeur où la vie agonise.
Là-bas, dans la maison de madame Verchamp, une veuve très estimée, dormait sur un lit tout blanc, une Jeune fille malade. Elle dorimait et un songe agréable la visitait sans doute cu ce moment, car malgré sa souffrance, elle souriait. Elle revivait peut-être un beau jour perdu, comme cela arrive parfois dans le sommeil.
Elle était amaigrie, et la pâleur de ses joues faisait ressortir son grand oeil noir plein de tristesse. Près d'elle, sa mère pleurait.
Sa mère pleurait, et en essuyant ses larmes du coin de son tablier, elle pensait :
& Mon Dieu ! va-t-elle mourir ?... Va-telle mourir, elle naguère si alerte et si gaie ?... À la Noël dernière, elle chanta:t à l’église, et sa voix faisait songer aux anges... Est-ce donc
qu'elle n'espère plus le revoir ?... Pourquoi l'a-t-el'e tant aimée 7...
Et, pendant qu'elle se livrait à ses réflexions amères, la porte S'ouvrit et elle vit entrer deux homme:. Elle ne les reconnut pas d’abord, à cause des grandes capotes qui les enveloppaient, et des collets de fourrure qui leur montaient jusqu'aux veux. El'e tressaillit cependant, et s’avançca au devant d’eux.
Frois ans auparavant, un soir de la fenaison, Mariette, la jeune malade d'aujourd'hui, rovenait au fenil sur un charr'ot de foin. Fnfoncée dans le trèfle et le m1 comme dans un nid, elle se laissait bercer au cahotage des roues, et chantait, de sa voix douce et quels:uz peu plaintive, une chansonnette gracieuse dans sa forme et sage dans son enseignement
La fleur de la charm Île,
La fleur de la famille,
Ont un destin commun, Lorsque les mains les cueillent, Lune et l’autre s’effeuillent Et perdent leur parfum...
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Petite rose blanche, Reste donc à la branche Dont la sève nourrit, Petite fille chère,
Reste done à ta mère Dont. l'amour te sourit.
Octave Desruisseaux qui traversait le elos voisin, la faux sur l'épaule, l’entendit et fut charmé. Il ne la connaissait point ; il n'avait pas eu encore l'occasion de la voir. A l’entendre, il devina qu’elle était belle et se prit à l'aimer, sans se demander s’11 ne courait pas au désenchantement., Il était jeune, d'humeur agréable, bien découplé, laborieux, avec cela il serait bien maladroit s’il ne réussissait pas à décrocher un bon petit coeur. Cela na tient pas tant après tout.
Il état de Sainte-Croix. Victor Poudrier l'avait fait venir pour les foins et les récoltes. car ii passait pour vaillant. Sa faux allongeait de fiers andains et son “ javelier ” couchait d'épaisses javelles depuis les heures fraîches du matin jusqu’aux ombres de la soirée.
Un dimanche, la jeunesse se réunit, après le repas du soir, chez Marcelin Thiboutot, le for-
geron, pas loin de la côte de sable. Octave et Mariette se virent et s’aimèrent, Ils gardèrent leur secret cependant.
Le lendema'n, Mariette alla au champ pour faner le foin nouveau. Le soleil rayonnait et donnait aux elôtures grises une apparence d:
“dre lumineux. Un large chapeau de paille protégeait contre les rayons trop chauds, sa jolie figure. Car elle était jolie, Mariette ; Octave avat deviné juste. Un mince fichu de mousseline se tordait négligemment sur sa gorge un peu brunie. Elle tegait une fourche de saule et jetait dans l'air pur les bribes perlées de la dernière chanson du village. De temps à autre, ses regards curieux se promenaient sur le pré vo sin. Une pensée douce l'obsédait. Flle éprouvait les délices du réveil de l'amour, et trouvait à aimer un bonheur inexprimable.
Tout à coup elle apereut un jeune faucheur courbé sur la prairie, et elle sentit son coeur se serrer et sa Joue rougir. C'était lu’. Quand clle fut plus près, elle vit, comme un serpent de feu, la faux luisinte s’enfoncer dans l’herbe, et elle entendit, comme un chant d'amour, le
crissement de l'acier qui montait du clos, par
intervalles courts et mesurés.
Le faucheur ne la devina point.
Un peu plus tard, il suspendit son travail et marcha vers l'endroit où il avait déposé sa
pierre à aiguiser. Plusieurs jeunes filles fanaient dans les alentours. en criant des choses
gaies, et en jetant des éclats de rire, IT chercha à les reconnaître, mais il n°v parvint guère, à cause des larges bords de leurs chapeaux, Il se tourna vers le clos de la veuve Verchamp.
Mariette paraissait absorbée dans sa tâche. TI aurait bien voulu qu'elle regardat de son côté. TI! prit la pierre qui trempait dans un vase plein d'eau, et leva sa faux devant Jui La lame décrivait une courbe étincelante comme un nimbe vis à vis son front trempé de sueurs. La pierre mordit l'acier. D’autres faucheurs aussi affilèrent leurs outils, et e2 fut comme un clair retentissement de eymbales dans Pair sonore. Les jeunes filles levèrent la tête, et les fourches restèrent piquées dans le foin parfumé. Les cigales cachées dans le feuillage des grands arbres, jetèrent comme des fusées leurs trilles vibrants, Des oiseaux, entraînés par le
plaisir, se mirent à voltiger d'une ail: folle, en éparpillant de joyeuses notes... Et des rires s’égrenaient de toute part. Jamais fête plus belle n'avait fait tressaillir es champ: tant de fo's moissonnés.
Faucheurs et faneuses reprirent leur travail. D'un bras infatigab'e, Octave Desru's:eaux couchait les anda'ns pleins d'arome, mais son esprit hantait le clos voisin.
Les pensées des jeunes amoureux se fondaient mystér:eusement, Dans l'après-midi, les faneuses quittèrent leurs fourche: et s’armèrent du rateau. Le foin séché par l'ardeur du soleil fut amassé, lié avec des harts de coudrier, et transporté sur les fenils.
Octave et Mariette se rencontrèrent et so sour'rent.
Le lendemain, ils causèrent quelques instants à l’ombre d’un cenellier touffu, sur le bord de la route. La tendre liaison se fortifia de plus en plus.
On parlait dès lors de la grande république américaine et nos Campagnes se dépeuplaient.
Jeunes gens et jeunes filles, pères, mères et
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vieillards se levaient de partout et prenaient le chemin de la terre étrangère. Quelques-uns sevenaient ; la plupart renoncaient. volontiers, sur le sol de la liberté, aux durs labeurs du défrichement et au pain noir de la patrie.
Hélas ! nous oublions trop facilement que la vie est un temps d’épreuve et la terre, une arène où la lutte est sans merci. Nous nous laissons distraire par les choses qui nous entourent, et nous perdons de vue la raison de notre existence. Malgré les avertissements de ceux qui nous ont précédés, et les enseignements de la foi. nous nous obstinons à chercher un bonheur qui n’est pas d'ici.
Il est donc ailleurs.
L'homme ne peut naître pour une destinée qu’il ne saurait atteindre.
Nous devons donc espérer une autre existence plus parfaite en sortant de ce monde.
S'il n’en était ainsi, Dieu aurait fait une oeuvre monstrueuse en nous créant...
En effet, j'ai soif de bonheur et le bonheur est un rêve que je poursuis en vain !... J'ai faim de Plaisirs, et les plaisirs me fatiguent et mépuisent !... Je veux la paix, et je suis
en butte à mille tracasseries !... Je cherche l'amour, et je suis dédaigné ou trahi !... Les voluptés qui n'enivrent un moment ne ma laissent que des remords et des regrets !...
Si J'arrive aux honneurs, la calomnie ma mord et l'envie travaille à ma ruine... Si je prie avec humilité, je suis un hypocrite, ct si j'entre dans l’église la tête haute, je suis un impie !... Mon champ est setablable à une nappe d'or, et les pluies tombent par torrents pour détruire mes moissons... Mes biens sont considérables, et des procès ruineux ou des malheurs inévitables me les enlèvent !.., Ma santé eit florissante, et voilà qu’au sortir d’une fête un souffle glacé me flétrit... Une chute de vo.ture, et je suis brisé... un naufrage, et me voilà enseveli dans les flots !... J'ai une femme que j'adore, des enfants qui font ma Joie, et voici que ma porte s'ouvre pour laisser passer des tombes !... Ils s'en vont au cimetière lé Des espo:rs envolés, des plaisirs fugitifs, des consolations éphémères, un travail pénible, des inquiétudes, des Soucis, la maladie, l'oubli, l'indifférence, les morsures de l'envie, la crainte de la misère, les revers, les infirmités, l'énergie
mn
qui s'émousse, la mémoire qui s’en va, l’oeil qui s'éteint, l'oreille qui se ferme, l'esprit qui se refroidit, le corps qui s'affaisse, voilà la vie !...
Et c'est pour cela que l'homme serait fait { Absurdité !
Si encore il n’y avait que quelques malheureux, on pourrait croire à un accident. Mai.
la désolation est universelle ; la douleur est de tous les temps et de tous Îles lieux ; la s.. france est de tous les âges !...
Alors ?
Alors, cette vie est une épreuve, et il y en : une autre...
Alors, reitez où vous êtes et accomplissez votre oeuvre en hommes et en chrétiens. Restez dans votre patrie surtout, car la patrie doit être pour ses enfants le meilleur et le plus beau pays du monde...
XX *X
Les travaux de la ferme terminés, Octave Desruisseaux ne trouvait, chez les cultivateurs, qu’un salaire fort modique, et cela le contrariait d'autant plus que l’ambition se ré-
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