‹ Contes vrais [microforme]Chapitre 10 sur 17 · LE À · texte numérisé non relu

LE À

Jacques Ledur était né colère. Sa première dent avait mordu le sein maternel, et depuis cette époque déjà lointaine, il avait laissé la trace de bien des morsures dans la réputation de . son prochain. A l’école, il avait battu ses camarades pour une faute d’ortographe de moins, ou pour une bonne note de plus.

Jeune homme, il avait aimé avec jalousie, boudant “1 “ blonde ” si elle osait sourire à un rival, ou lever sur quelqu'un un regard bienveillant, Adulte, il se méla d’avoir de l'ambition, voulut être au premier rang parmi les siens, et, comme on dit vulgairement, faire la loi à tout le monde. Ce qui l’aigrit surtout, ce fut de se voir refuser la main de Madeleine Groslot. C’est le père qui fit des embarras. Il ne voulait pas d’un gendre bourru pour sa douce Madeleine, En effet, Madeleine était une doute créature, une créature aimante comme toutes les

Ames sensibles, mais feible comme toutes les natures sonmises,

Jacques épousa, Par caprice et par dépit, Alphabétine Corbeau, qu'il n’aima Jamais beaucoup, mais qui ne fut pas mal.

heureuse, Au reste, elle l'avait avert!

avant de prononcer le oui fatal,

— Si tu me tarabustes, tu trouveras à qui parler...

Il avait souri drôlement.

— Je ne badine pas, Si tu égratignes, je déchire... si tu biques, je mords...

mais si tu me choies, je te dorlotte,

Les enfants étaient venus comme une rente viagère annuelle, La mère avait trouvé, dans l'amour de ses mioches, un refuge contre les chagrins et les ennuis.

Les enfants sauvent bien des vertus du naufrage. Jacques Ledur n’était pas un bon chrétien, mais ji] n'était pas un homme malhonnête, I] aimait Je sien et donnait peu, mais il ne volait personne.

Il était de ceux qui pensent que les commandements de Dieu et de l'Eglise 8e

CR tes me ann

réduisent en somme à deux: Ne point tuer, ne point voler, Le reste, ça s’arrangerait bien,

Aussi, quand il mesurait de l'avoine, du blé où du sarrasin, il cognait avec ostentation du bout du pied sur le demi-minot, pour le bien remplir, et il donnait mesure comble, Par exemple, il vendait le haut prix et se faisait bien payer.

Il y avait une exception cependant à cette loyauté dans :a vente, c'était quand il mesurait la dime, Alors la mesure n'était ni comble ni foulée, Il haïssait tant ie curé ! Voici pourquoi :

Une année, le marguillier devait être choisi dans son village, Jacques avait une honnête aisance; il entendait les affaires et pratiquait l’économie; il crut donc avoir le droit de s'asseoir, à son tour, dans le banc d'œuvre, et d'y recevoir l'eau bénite et l'encens, Un beau banc, du reste, en bois dur faisant face à la chaire, garni, sur le devant, d'un crucifix e* de deux chandeliers d'argent, comme .un

autel, Aujourd'hui on n enlevé, du bane tant convoité, Je signe du salut et lea deux flambeanx, et les imurguilliers sont des.

cendus au rang des autres mortels ; seulement, est-ce malice on ironie ? Île sont encore, en mainte église, placés en travers des autres,

Dor Jacques voulut être marguillier, et Ï en parla à ses voisins qui l’approuvèrent, crainte de l'irriter, 11 allait être élu quand le curé intervint, Le curé avait son candidat et n’était pas homme à se laisser flouer, L'assemblée fut orageuse, la discuasion, aigre, et le résultat, désastreux pour Jacques Ledur, 11 sortit de la sacristie en biasphémant, Dans sa haine du curé il insultait la religion, Ce n'était pas un homme qui l'avait écarté de l'hnneur qu’il convoitait, c'était l'Eglise, Il n'irait pas de sitôt entendre chanter des “ Doininus vobiscum," et courber la tête sous des “ Benedicat vos.” Et en efet, il ne retourna plus à l’église que rarement, par affaires, Pour voir les gens,

Puis il refusa de payer la dime, sous prétexte qu’il ne se servait point du curé. Un entêtement. Il savait bien qu'il appartenait toujours à l’Eglise,et que sa famille remplissait ses devoirs religieux. N’importe, il se laissa condamner par les tribunaux : une sotte vanité Il perdit l'estime de ses concitoyens et devint un objet de mépris. Son caractère s’aigrit davantage. Il en vint à refuser une voiture à sa femme, le dimanche.

— Si tu veux aller à la messe,’ vas-y à pied.

Trois années de suite, il empêcha le plus âgé de ses garçons de faire sa première communion. Il fallait labourer, il fallait herser. Est-ce qu’on ne sèmerait 718, allons ! Et si l’on ne semait pas, qui. donc apporterait la nourriture à la famille, l'hiver prochain ? Les anges, peut-être...

Ah ! oui, les anges !... allezy voir !

L'enfant travaillait au champ tout le mois de mai, écoutant les jurons de son père qui alternaient avec les chansons des oiseaux. Et pendant qu’il peinait sur les

sillons noirs et fumants, ses compagnons couraient à l’église apprendre les grandes vérité de la religion ; puis un jour, le plus beau de leur vie, ils revenaient palpitants de bonheur : ils avaient communié. Enfin, un printemps, il put s’agenouiller a la table sainte et recevoir la nourri ture divine, qui, depuis deux mille ans bientôt, soutient le chrétien dans son triste pèlerinage. It revint tout joyeux à la maison. Ilse jeta dans les bras de sa mère en pleurant ; il embrassa ses p its frères, ses petites sœurs avec une effusion touchante, puis courut au devant de son père qui rentrait de la grange. Son père lui dit rudement :

— Saurastu mieux gagner ton pain maintenant ?

L'enfant osa répliquer :

— Je saurai souffrir patiemment, et vous respecter toujours.

Il est, dans nos Campagnes, une vieille et sainte coutume, c’est d'élever des croix de

distance en distance, le long des chemins.

Ces croix hautes, noires dans le ciel clair, étendent leurs bras sacrés sur les maisons et les champs, On les aperçoit de loin, et toujours une pensée grave et salutaire se réveille en notre esprit, On se découvre en passant devant elles, et sur nos fronts elors' descend une nouvelle bénédiction.

Il y avait une de ces croix sur la terre de Jacques Ledur, à une petite distance de sa maison. Elle était là depuis longtemps, et les anciens étaient bien des fois venus s’agenouiller sur le sol nu, dans la petite enceinte qui l’entourait. Maintenant elle s’affaissait comme toute chose bien vieille, et chaque souffle violent qui passait la faisait pencher tristement. Les étais devenaient inutiles, le pied avait pourri dans la terre, et l'un des bras pendait comme appesanti par une longue fatigue.

Quand Jacques revint de l’église, après l'élection du marguillier choisi par le curé, il la renversa tout à fait, Il essaya d’abord en la poussant avec ses deux

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gorge,

taient à la

mains, mais elle demeura immobile dans son trou rempli de cailloux gris. Il prit une perche et frappa le bras pendant, pour le casser et le faire tomber. Ce ne serait tou ‘rs pius vre croix, Le bras résista ferme, et c'était comme un bras suppliant qui le conjurait de s’arrêter en son criminel dessein, 11 alla chercher une hache, Quelques Coups de l’acier tranchant sur les angles émoussés; de petits éclats vermoulus qui volèrent sur la terre sans verdure; un son étrange qui fit vibrer tout Tarbre et se répéta comme un blasphème, et la croix, vieille et profanée, tomba lourdement sur la petite clôture qu’elle écrasa d’abord, Puis sur la prairie où elle se brisa,

Les habitants du village se réunirent, à quelque temps de là, et résolurent d'élever un calvaire, Ce serait comme une expiation. La souscription alla bien, et l’œuvre fut confiée à un habile sculpteur. I] fit un Christ mourant, Des rayons célestes semblaient sortir du bois transformé.

Une douleur immense mais résignée était

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peinte sur cette figure penchée, Les yeux voyaient encore et regardaient à travers des larmes. Ils regardaient l'apôtre aimé et la mère des douleurs, La bouche, amèrement entr ouverte, pa- ‘aissait dire :

Enfant, voilà ta mère, femme, voilà ton fils !*

C'était ce calvaire que l'on voyait étinceler, tout à l'heure, sous le baiser de la lumière du soir.

LEE

Le jour de l’accident, le soleil de la matinée avait été chaud, le foin coupé de la.

veille avait séché, en saturant l'air de senteurs enivrantes, et les faucheurs continuaient à promener la faux sonore dans les prairies. Les faneuses, en chapeau de Püille, piquant dans le gazon les fourches de saule devenues inutiles, prenaient les rateaux aux dents de bois dur, pour amasser en andains le foin plein de soleil.

La serrée allait être bonne et l’on en-

tendait déjà le roulement des charrettes qui venaient de partout, Le foin, engrangé dans ces conditions heureuses, serait un vrai régal pour les chevaux qui henniraient de plaisir, et pour les bœufs qui le secoueraient drôlement du bout de leurs cornes.

Jacques chargeait les voitures avec sa grande fourche d'acier, La sueur coulait sur son front, et sa chemise de toile, €ntr’ouverte, laissait voir sa poitrine haletante. Il était content et ne jurait pas, excepté quand le cheval faisait un pas de trop, ou s’arrêtait trop tôt. Tout en soulevant une pesante ‘ fourchée,” il jeta les yeux sur le ciel, au couchant, et il vit une large tache noire au-dessus des montagnes.

— Diable ! fit-il, est-ce un orage qui se forme là-bas ?... Par exemple ! Si] faut que ce bon foin-là reçoive de la pluie !...

Vite, les gars !

Et le charriot, bientôt rempli, se mit en route pour le fenil, Jacques s'appuya sur sa fourche, et regarda venir l'orage avec

un air de défi, La colère bovillonnait au fond de son âme insoumise,

— Si toujours il fant travailler comme cela pour rien, grommelait-il, il vaut mieux se croiser les bras alors, Le foin est bon ; la récolte rapportérait quelque chose; aHons ! ,ous ne méritez pas ça, malhéureux habitants... Perdez tout et crevez de faim... Et les jurans partirent comme une fusée brûlante.

Le nuage montait vite. Le tonnerre grondait et des éclairs aveuglants déchi-

raient le ciel ténébreux. Les gouttes de pluie tombèrent sur le foin, qui se mit à crépiter comme un feu de branches, Les travailleurs revinrent à la maison.

Jacques cournt, lui aussi, se réfugier à son foyer, mais il ne partit qu'au dernier moment, Il espérait toujours que ce ne serait pas grand’chose, mais, quand il passa devant le calvaire, le nuage creva et l’eau se précipita comme d’une cataracte, Il eut un infernal emportement,

— Est-il tombé sur sa fourche ? se de.

mandaient les gens accourus à son chevet... Comment a:t:il pu s’infliger de pareilles blessures ?... 11 ne l'a pas dit ?

Et le sang coulait toujours des deux plaies béantes, Et le malheureux Jacques, souffrant, affaibli, désespéré peut-être, en entendant ce qui se disait autour de Jui, ouvrait des yeux hagards, et tâchait de fermer, avec ses mains, les plaies déjà envelappées de linges de toile,

Le vuré arriva, Il s’approcha du lit où le malheureux Jacques commençait à se tordre dans les horreurs de la mort qui approchait. Les personnes qui se trouvaient dans la pièce s'éloignèrent,

— Eh bien ! mon pauvre Jacques, commença le prôtre, que vous est-il donc arrivé ?,,. le bon Dieu voulait vous rappeler à lui. .. Bénissez-le du mal qu’il vous envoie, c’est votre salut.

Le blessé poussa un sanglot et murmura :

— Le salut !.., le salut 1...

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Læ confesseur se pencha et longtemps il lui parla à voix basse, tantôt avec onction, tantôt avec fermeté. Que se passa-t-il alors ? C’est le secret de Dieu.

Le moribord jeta enfin un cri long, amer, navrant, et il expira,

Le prêtre sortit de la petite chambre.

Il était pâle et pleurait,

-— Îl est mort, fitil, d'une voix émue.

Que Dieu ait pitié de son âme !..,.

Puis il dit à ceux qui se trouvaient là :

— Suivez-moi,

Il sortit et se dirigea vers le calvaire.

Tous le suivaient pleins de trouble et d’inquiétude, en se demandant ce que cela signifiait.

Il s'arrêta devant le grand crucifix de bois,

— Regardez ! repritil,—et des sanglots lui montaient à la gorge — regardez ! le côté gauche du crucifié est déchiré profondement en deux endroits, et une pointe de fer est restée dans l’une des blessures.

C’est la fourche du malheureux Jacques qui a fait cela... À genoux !

Un cri d'horreur s'éleva, et tont le monde 8e prosterna devant le calvaire, Le prêtre ajouta :

— Au même instant et de ln même façon l’impie a été frappé.

Toutes les mains se tendirent vers le Christ outragé, et toutes les bouches crièrent :

Pardon ! pardon ! pardon !

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LE REV EILLON

Ebustrstion de 0, Lestre

Cette nuit-Jà ft : avait révelllon chez le père LeMage, et je tennis à m'amnser un brin, avec les bons habitants de Saint-X, où de Sainte-S,, dont il était le premier par droit de Pacifique conqnôte, I venait

d'être élu maire,

Saint-X, on Sainte-8,, vous ne devinerez Pas où fleurit cette localité, et vous devi.

nerez encore moins le nom du patron obligeant qui veille sur ses destinées, Notre territoire a des limites presque inconnues, et le nombre des saints est Presque incaleulable. Toutes nos paroisses, toutes les concessions de nos Paroisses, et tous les chemins de nos concessions, portent un nom de saint en “xergue où comme une auréole, Le fleuve lui-même,nprès un baptême d'ensemble, se

voit baptiser en détail, et, superbe Saint- Laurent partout, il s'appelle quelque part le Trou de Saint-Patrice.

Il en est des saints comme de nous, les uns ont plus de vogue que les autres, Deux ou trois syllabes harmonieuses suffisent pour éveiller la dévotion d’une oreille musicale, et voilà Sainte-Cunégonde lancée, Ou bien un besoin jaloux de barrer le chemin aux autres, et l’on proclame Saint-Protais. Celui-ci soutient que l’honnêteté n’est qu’un mythe, et il veut que son village invoque Saint-Pancrace. On ne saurait dire où s'arrêtent ia confiance et la dévotion des nôtres.

Pourvu que ce ne soit pas à la condition tacite, que ces glorieux protecteurs ferment les yeux sur les peccadilles de tous les jours, et ne parlent jamais, au Seigneur trois fois juste, d’une mesure un peu faible ou d’un poids ua peu faux.

Donc, cette nuit-là, il y avait réveillon chez le père LeMage, et j'étais, sans le savoir, un des premiers invités. Ni parent, ni ami pourtant. Un simple hasard d’é-

El

lection, Ne craignez rien, je ne vous raconterai pas ma triste campagne d'alors, et vous ne saurez même pas si j'étais bretteur politique ou candidat sérieux, simple machine à parler, ou édu- Cateur convaineu des libres et indépendants électeurs.

Cependant la fête agreste battait son plein lorsque je fis mon entrée, Encore un peu, et je réveillonnais par cœur.

Fatigué d’une longue route en traîneau, sur des chemins coupés et cahoteux; engourdi par une véritable immobilité de colis, dans le poil caressant d’une peau de buffle authentique ; assoifté par air vif, et ennuyé des propos d'élection qui me trottaient dans Ja cervelle, ou me sonnaïent dans les oreilles, je m'étais jeté sur le grand canapé de l'auberge, tout près d’un poêle bourdonnant, et le sommeil m’avait couvert de ses traîtres mais délicieux Pavots, comme d’un suaire de plomb.

Des voisins, des parents, des amis entouraient la table nouvelle, solidement

installée sur des chevalets, dans la chambre de compagnie. C’était très suggestif, cette longue table recouverte de nappes de toile blanchies par la lessive, et garnie de plats et d’assiettes aux larges fleurs rouges émergeant d’un feuillage bleu.

Les yeux fouillaient avec plaisir les mets alléchants de l'inventive cuisinière, et les oreilles s’ouvraient volontiers au cliquetis des couteaux et des fourchettes, comme au choc des verres.

On taillait de larges bouchées, on versait d’abondantes rasades, en l’honneur du divin nouveau-né.

C'était le réveillon de Noël.

La fête avait commencé par un cantique :

“Il est né le divin enfant, Jouez, hautbois, résonnez, musettes...

et les chanteurs, qui ne connaissaient ni le hautbois, ni la musette, disaient,

LE REVYILLON 377

Sans sourciller, et en dépit de la saison rigoureuse :

“Jouez au bois, résonnez, musique! .

Le divin Enfant Souriait sans doute ; leur inoffensive ignorance,

La gaieté était alerte comme si elle ge fut réveillée aux notes éméchées d'une chanson à boire. Ce qui prouve qu’on peut dire des choses pieuses et rire, B'anuer woulûment après une bonne Prière, tenir ferme une Coupe avec des Mains à peine disjoin'es, et ne pas se fourrer dans l'œil un doigt qui sort du bénitier.

Et les histoires alternaient avec les refrains sacrés, et toutes étaient marquées au coin de l'honnêteté, si toutes n'étaient pas de circonstance. Nos gens ont le sens des convenances et le respect de la morale, et quand ils se relâchent, c’est qu’ils se croient loin des messieurs ou du bon Dieu.

Cependant à boire et à manger la pers-

pective change peu à peu, l'éloignement se mesure mal, les choses revêtent un aspect neuf, les distances s’effacent, les hommes se démasquent et tout s’embrouille, Le réveillon sacré commençait à prendre des airs de profanes agapes, et les pensées dévotes se noyaient un peu dans les rapeurs odorantes des bouillons et des liqueurs, tant il est vrai que la chaïr est faible, et l'esprit... aussi.

Par bonheur, un vieillard entra. Oh !

il était très vieux ce vieux--là, mais, dans sa carrure, il faisait songer au chêne. Il détacha, en la battant de sa mitaine, la neige aui ceinturait de blanc le bas de son pantalon gris.

— Venez-vous donc de l’église, seul et à pied, lui demanda l’un des convives ?

— Seul et à pied, comme tous les ans à Noël, depuis bientôt trois quarts de siècle, répondit-il avec une certaine fierté.

Il suspendit à un clou son “ capot ” de mouton noir et son casque de chat sauvage.

— Les mauvais temps vous ont sans

doute arrêté quelquefois, reprit un autre invité ?

— J'ai bravé les plus terribles vents de nord-est, les vents de Québec, et les tourbillons de neiges les plus aveuglants, les tourbillons de la Canardière,

— Vraiment ?

— Et je n'ai jamais eu peur de rester étendu sous les plis mouvants du grand linceul de l'hiver, car l'étoile des Mages m'a toujours guidé vers Bethléem,

— C'était la lune, fit en riant le petit Dumas, un peu gouailleur,

— Comment Ja lune, riposta le vieillard presque irrité, est-ce qu’à mon âge on ne distingue plus Ja lune d’une étoile ?

— Mais cette étoile dont vous parlez, elle était grosse Comme la lune dans son plein.

— Non pas, enfant de la géhenne, elle était grosse, ronde et rose comme une ‘“ fameuse ” que le soleil a longtemps caressée,

—— Alors c'était une pomme ?

— Une pomme détachée d’un arbre céleste, si tu VEUX ; une pomme d’or ou de

feu, qui roulait dans le ciel frissounant de décembre, et me conduisait au vagisseant berceau de l’Enfant-Dieu,

— Viens prendre ta place à la table, Gaspard, et Mélanie va te verser une tasse de bon thé noir, dit alors, d'un accent ému, le père LeMage,

Les deux vieillards étaient frères ; ils se ressemblaient beaucoup et s'aimaient davantage. Leur vie #était écoulée au même foyer, et dans ln même paix des champs. Le travail : vait été leur joïe et l'honnèteté, leur apanage. Gaspard, celui qui venait d'entrer, n’avait pas aimé les femmes, parce que la vie était trop courte, disait-‘l, pour montrer toutes les grandeurs de Pamour, ou en réparer tous les désastres. Et puis, il avait attendu qu'une étoile le guidât vers le nid mystérieux où gazouillait, dans une espérance encore embrumée, l'enfant que lui réservait la destinée. Il avait attendu en vain. Il ignorait combien sont nombreux les hommes qui maudissent leur étoile.

ait À travers

iontrèrent Je

“toile glis

me

Pauvre étoile Qu'ils n'ont naître ni Comprendre,

su ni recon-

Le vienx Gaspard dég Avec un plaisir... Comment dirai-je pour être neuf ?,.. Un plaisir capitonné de sensualité ! Le léger tremblement de 8es doigts agitait, tel un souffle, l’aromatique liqueur dans le bol de faïence,

— Ca réveille, fit-il Pières, et le cœ

ustait son thé noir

» Ça dessille Jeg pauur monte an ciel par les YEUX... conime aussi Par les yeux i] descend vers la fange, — D'où lui vient ce langage éle. : de- î Mmandai-je à un voisin ?

Brutalement, comme traste, le voisin grossier :

Il s'est usé Je « dessous ” sur les bancs du Collège de l’Assomption, Comme il s’est usé le “dessus ” sur les étoiles de là-haut.

Je devinai un martyr de la pensée,

— Quand vous aurez vidé votre ct mangé votre côtelette, père Vous nous 'aconterez, n'est-ce ment l'étoile

Pour faire con.

tasse

faspard, Pus, comdes mages vous a guidé une

seing mme remise

première fois vers l'église, pendant la nuit de Noël, insinua Madame Une Telle, qui logeait en face, de l'autre côté de la table,

- Croyez-vous à l'incarnution ? de.

munda le vieillard, très gravement,

- Oh! sans doute,

Alors croyez tout car tout es possible, Croyez à l'étoiin et croyez aux mages ; croyez au “(Ciloria in excelais ” et croyez aux bergers ; croyez à la résurrection et croyez à l'Eucharistie, Soyez logiques,

Il but une grande gorgée,

— J’achève, continua-t-il ; les choses divines me font dédaigner les choses humaines, L'homme ne ge nourrit pas de pain seulement, mais de la parole de Dieu. Chantez un cantique et je vais interroger mes souvenirs.

Une femme à la voix stridente commença aussitôt :

“Dans cette étable Que Jésus est charmant! ..

Et bientôt, Comme une digue qui se rompt, le Cantique S'élança de toutes ces bouches r'assasiées, avec un rythme gj allègre et si violent, Que la maison en tressaillit sur Son “solage ” de Pierre, Le bonhomme Gaspard, Ja tête dans nes mains osseuses, toutes couvertes d'une ramille de veines bleues, songeait profon.

dément, Quand le VOL ardent du saint Cantique se fut perdu dans les frissons du vent, bien au-dessus du toit neigeux, il ge redressa et, Promenant son regard sévère Sur les hôtes attentifs, accondé gêne sur Ja table du festin, i] dit ; “Je m'appelle Gaspard 1 gens fort instruits m'assurent que je descends en ligne directe de Gaspard, Pun des trois mages de l'Orient qui vinrent à Bethléem Pour adorer Je Sauveur og hommes, encore agissant dans Ja fraicheur humide d'une large &'otte, où s'a.

britaient les bêtes des Champs. Rien d'étonnant quil en soit ainsi, Puisque de fils en père, de Même que tous les hommes,

sans

Mage, Des

SE ou

LE REVEILILON

je remonte jusqu'au paradis terrestre, A j'insiste sur mon nom prédestiné, c'est pour vous faire comprendre mieux la convenance d'une intervention divine en mn faveur, aux jours de mon enfance si lointaine déjà. J'avais dix ans et j'en ai quatre-vingt-dix. Donc, vous tous qui arrivez joyeux de la “Minuit,” vous ne saviez pas encore ce que le ciel avait d'amour pour la terre, et vous attendiez dans le néant l'heure bénie de l'existence, J'avais dix ans et je ne savais pas grand’chose non plus... et je ne sais rien encore, Au catéchisme du dimanche, entre messe et vêpres, le curé nous expliquait bien des mystères... ou plutôt, il nous expliquait les raisons de croire aux mystères, et c'était déjà saisissant de beauté, Pourtant ma jeune intelligence se montrait rétive, Je voulus la dompter. Elle devait comprendre, puisqu'autour de moi tout le monde paraissait comprendre et ne s’étonner de rien. Et je la domptai en effet.

Une chose m'avait intéressé vivement

au catéchisme des Rois, C'était le voyage de Gaspard, Melchior et Balthusnr, les trois princes orientaux qui avaient apporté de leurs provinces fortunées de l'or, de l'encens et de ln myrrhe, Et parmi ces princes, je voyais toujours Gaspard, le premier, Le plus grand, le plus richement vêtu, et tout à fait semblable à mon père, avec ses épaules larges et légè rement voûtées, son regard doux où s'allumaient des éclairs, et sa barbe longue tombant sur sa poitrine en blanches ondulations,

J'attendais la Noël prochaine avec une vive anxiété, et quand tomba la première neige, je compris que le ciel couvrait d’un tapis d'argent la terre où devait reposer le Messie, Je Comptais les jours qui me séparaient de la grande solennité, et je les voyais s'égrener comme les “Ave” de mon chapelet,

Vinrent les Avents, avec leurs grands

appels mystiques, Presque douloureux, et leurs dolentes prières, Je me sentais

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meilleur et plus joyeux. Quelque chose me disait que j'allais être témoin d’une grande merveille, De loin, de très loin, je voyais parfois étinceler le clocher de l’église, et le rayonnement se répercutait dans mon âme émue.

Enfin la Vigile arriva. Journée longue mais pleine de mouvement et de gaieté, Dans la maison, au hangar, dans la grange, tout s’agitait étrangement. En brûlant l’épinette résineuse, le poêle avait, tour à tour, des grondements de tonnerre et des crépitements de grêle. Tout chantait dans le grand fourneau plein de vapeurs : l’eau de Ja bouilloire, le jus de la viande et le bouillon de la soupe. A l’étable, les bœufs et les génisses oubliant de ruminer, et la tête haute, au-dessus du ratelier, traduisaient leur plaisir par des meuglements sonores que scandait un balancement de cornes. A la bergerie, les agneaux sautaient, ibélaient, folichonnaient, sans souci de leur toison blanche qui s’effrangeait, et des flocons légers qui

s’accrochaïient à l’humble lambris, comme pour le parer de guirlandes, A l'écurie, les chevaux faisaient semblant de s'ébrouer, puis ils piaffaient comme pour une danse, et leurs hennissements avaient des éclats de trompettes,

O l’adorable vigile !

Dès le premier coup de la messe, à onze heures du soir, je me dirigeai vers l’église, La cloche m’appelait, et le vent glacial se réchauffait aux caresess de sa voix pieuse, J'aurais eu ma place dans la carriole,” avec les autres, mais j'aimais mieux entendre sous mes pieds le craquement de la neige, et sur ma tôte je voulais voir, comme le mage, mon ancêtre, une étoile rayonner,

Je me figurais venir des plaines fleuries de l’Orient, avec des parfums inconnus et des bijoux d’or Pour le nouveau-né d’Israël. Parfois je sentais l'émotion me sagner, et les yeux vers le ciel, je voyais dans le bleu sombre une poussière de feux se perdre en l’infinie profondeur, La nuit

se fit soudainement ténébreuse. La cloche ne sonnait plus sa prière rythmée.

La neige ne craquait plus sous mes souliers durs. Le verglas ne jetait plus de lueurs d'acier, Un frisson parcourut mon être: Des grelots agitèrent, dans l'éloignement, leur sonnerie gaie, et je me sentis aise de n'être pas seul sur la route.

Mais après m'avoir effleuré du bout de laile, la chanson des grelots mourut dans l’épaisse obscurité des alentours, comme les étoiles dans les effrayants lointains.

J'étais égaré.

Je me vis enveloppé de noir, et la neige qui s’étendait partout, r’avait plus de reflets et paraissait une mer sombre.

“Etoile des mages, m'écriai-je éploré, perce le voile affreux qui me dérobe le ciel, et conduis-moi vers l’Enfant-Dieu que je veux adorer !

O surprise! 6 bonheur! A peine le Seigneur a-t-il entendu ma prière qu’il fait paraître, au milieu des airs enténébrés, une étoile radieuse, grande comme la lune.

Sa lumière se mit à pleuvoir en paillettes d'argent sur la terre qui allait être sauvée, et le clocher recommença plus joyeusement son hymne de gloire, Seulement, il wétait plus devant moi, faisant de sa flèche argentée une trouée claire dans le ciel sombre ; il était derrière moi main.

tenant, et un bouquet de bois planté dru nous Séparait, tel un rideau lourdement tombé,

J'avais pris, à une fourche de chemin, la route qui conduisait au bois, et j'étais entré dans l’abatis de l’automne. L'étoile, subitement apparue, éclaira les grands arbres. Les uns étaient: debout comme des Pyramides, les autres étaient couchés dans leur draperie de rameaux, ou nus comme des cadavres dépouillés. Sa lueur pénétrante descendit sur la mousse verte du merisier, et l'écorce blanche du bouleau; elle joua parmi les branches entassées pour le feu du Printemps. Sur tout cela l'hiver avait laissé tomber des flocons de neige qui semblaient des: colombes,

mais il n’y avait plus de suaves roucoulements.

Je fis quelques pas en regardant l’étoile bienveillante, comme pour la supplier de ne pas me laisser seul en ce lieu désert. O joie de ma vie ! l'étoile glissait à travers les nuages, et ses rayons me montrèrent le chemin de l’église. Je me mis à courir et elle courut aussi.

A l’orée du bois ce fut une bouffée de lumière aveuglante, et j'aperçus, très loin, les balises de sapin qui se tenaient

comme des sentinelles, droites et raides, chaque côté de la route. Et plus loin encore, entre les ombres de la terre et les nuées du ciel, le clocher m’apparut tout resplendissant, comme au réveil des matins clairs d'avril.

Les hommes qui passaient sur le chemin semblaient des ombres qui maculaient l’'universelle blancheur. Voyaient-ils l’étoile mystérieuse ? Ils ne semblaient pas la deviner. Et ils étaient noyés dans l’éblouissement !... Moi, je ne pouvais en

détacher mes Jeux, et je marchais sans souci de la neige, où j'enfonçais comme dans une vague d’écume.

Quand je pris la grande route, l'étoile décrivit un angle dans les ch imps supérieurs, et elle s’ouvrit une route éthérée qui devait, comme je Chemin neigeux que je suivais, s'arrêter à l'église déjà tout en prière, Moi, je m’approchais du seuil, elle, de la croix du clocher, Et, tout à coup, en effet, comme si le cop d’étain qui surmontait cette croix de fer, se fut envolé dans l’espace mystérieux, la crsix noire Parut un instant couronner seule la haute flèche. Un ‘nstant seulement, car l'étoile qui m'avair ‘dé descendit comme un éclair des hauteurs célestes, et vint se Poser, telle une lampe glorieuse, au sommet sacré d'où le coq venait de Prendre son vol.

— Un rayon de lune qui faisait étinceler les plumes métalliques du vaillant coq, m'écriai-je impoliment, n'y pouvant plus tenir,

Je fus réveillé par un éclat de rire.

— Que nous chantez-vous là, dormeur, il ny a ni lune ni coq, mais un bon réveillon qui nous attend,

Le réveillon, balbutiaije, ahuri...

mais j'y suis au réveillon... Nous y sommes tous... le père Gaspard vient de nous conter...

— Vous dormez encore.

Une rude secousse suivit de près, et cette fois, je sortis du sommeil comme un pantin d’une boîte à surprise.

— Comment, je n’ai pas réveillonné ?

Je ne suis pas à la table du père Le- Mage ?... J'ai rêvé ?... C’est trop fort !

Tout le monde riait à l’auberge, et je fis comme les autres. Au reste, je ne suis pas le premier qui corfond le rêve avec la réalité, et, ma foi! je m'en bats l'œil.

Le rêve, tant qu’il dure, est semblable à la réalité, et la réalité, quand elle n’est plus, devient semblable au rêve.

Tlustrations de Georyex Delfosse,

Il y a quelques années, le passant la voyait encore. C'était une croix tracée avec le doigt sur une grosse pierre, au bord du chemin, à deux ou trois cents pas de la falaise, pas loin de la maison du vieux Boisvert, tant renommé pour l’excellence de ses vergers.

Souvent, quand je me rendais à l'église de Saint-Jean-des-Chaillons, alors que ma famille demeurait sur les bords pittoresques de la petite rivière du Chêne, à

l'endroit où elle se jette dans le fleuve, je m'arrêtais un moment devan' ce signe sacré, et je me demandais «il ny avait pas là quelque douloureux mystère,

Les vieux disaient :

— Nous l'avons vue au temps où nous étions jeunes. Elle ne s’est pas effacée, La pluie ne l’a jamais lavée, le soleil ne l’a jamais brûlée. Elle est la même toujours.

Le père Bouchette m’affirma qu'elle était là, rouge sur cette roche grise, quand on ouvrit le chemin, C’est le chemin qui

s’est approché d'elle,

Cependant la José-Baptiste, qui feint de tout savoir et n’a pas la langue dans sa poche, me conta plus tard que c'était Modeste Mailhot qui avait fait cette croix.

Vous savez, le gros Modeste dont la canne ressemblait à une crosse d’évêque, et les souliers à des raquettes de peau d’orignal?

J'ai vu la canne formidable et les larges souliers. Le curé de ma paroisse, M.

Faucher, l'oncle de M. Faucher de Saint- Maurice, gardait ces singulières reliques.

Avec la canne on pouvait assommer un bœuf, dans le soulier je me fourrais les deux pieds tout chaussés,

Ce géant demeurait sur la côte de la petite rivière du Chêne, tout près du pont, Il pesait plus de cinq cents livres, était fort comme dix et amoureux comme douze,

Or, la mère José-Baptiste me conta que le gros Modeste avait fait cette croix à l’époque où l’on ouvrait le chemin du roi, I survint au moment où six hommes s'ef-

forçaient en vain de rouler, à quelques

Ç iuelq pas, une roche énorme qui brisait la ligne droite de la route,

— Rangez-vous un peu, mes gars, fit-il,

Les gars ne demandaient pas mieux, [ls étaient curieux de voir la force de ce gaillard, Lui, doucement, lentement il se Pencha, s'appuya l'épaule au ‘caillou, de ses bras fit un levier, puis se raidissant comme une amarre que la barre du cabestan met à l'épreuve, il souleva la masse lourde et la fit rouler plus loin. Alors, Pour commémorer ce tour de force, il marqua la pierre d’une croix rouge,

La José-Baptiste a-t-elle dit vrai ?

Voici, tout de même, une autre explication que beaucoup de mes lecteurs délicats aimeront mieux.

Elle m'a été soufflée à l'oreille par mon démon familier.

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