‹ Contes vrais [microforme]Chapitre 11 sur 17 · LA · texte numérisé non relu

LA

ï Reportons-nous à deux siècles et plus en arrière, Le voile mouvant de la forêt primitive s'étend encore sur es bords du grand

fleuve et déroule, jusqu'en des lointains infinis, ses replis d’où s'échappent de mystérieux murmures ; le fleuve, drapé dans son écharpe d’émeraude comme aujourhui, comme aujourd’hui aussi dort paresseusement dans son lit profond, ou jette à ses bords impassibles l'écume de ses flots vagabonds.

Des oiseaux aux larges ailes blanches tourbillonnaient dans l'air comme des voiles qui se déchirent, et, sur les eaux, des pirogues élancées glissaient comme de grands oiseaux, Des cris, nulle part

ailleurs entendus, peérçuiet l'obscurité des nuits ; des chants étranges s'élevaient et mouraient, les matins et les soirs.

C'était, souvent aussi, le silence saisissant de la nature sauvage dormant en sa quié.

tude séculaire, avec, de temps en temps, les soupirs ou les plaintes, les chants ou les sanglots de la vie qui cherche le réveil,

Un matin, le matin du 20 mai 1656, plusieurs canots d’écorce abordaient, avant l’heure du lever, à la grève tranquille de l'ile d'Orléans. Un calme profond régnait sur la bourgade huronne, dont les wigwams se serraient pieusement autour d’une petite chapelle de bois,

Des arbres avaient été abattus, et cela formait çà et là de larges blancheurs dans l'ombre de la forêt. Le sol était fouillé, et déjà, à travers les souches noircies qui semblaient des fauves aux aguets, le froment avait bercé ses épis barbelés, et le maïs ses Jongues tiges aux aigrettes pom- Peuses. La civilisation plantait ses premiers jalons sur l’une des plus belles îles

qui soient sorties des ondes de notre fleuve,

Les Hurons, dociles et intelligents, avaient prêté l'oreille à la parole du missionnaire et aux avances du soldat, Ils avaient offert leur front au baptème, et tendu leur main à la France, Ils sont demeurés fidèles,

Ce matin-là, Brin-d'herbe, la plus jolie Huronne du hameau naissant, quitta, aux premières lueurs de l'aurore, £a couche de feuilles odorantes. Elle serra autour de ses hanches une longue bande d'étoffe brillamment ‘“carreautée,” chaussa des mocassins brodés avec du poil de poreépic, teint de diverses couleurs, arma ses bras «de bracelets de cuivre nouvellement poli, et mit à son cou un collier de verroterie, où s’attachaient une croix et une méduille d’étain fin. Ensuite elle alla prendre, sur une tablette, dans un coin de

la cabane, une “couverte” de drap noir

bordée d'une large raie bleue, et elle en

enveloppa ses brunes épaules, Alors, sou-

rante, elle s'agenonilln auprès de an

couche devant une nage de la safnte Famille,

Elle pria longtemps ; elle pria avec une ferveur étonnante, Et ges lèvres où passait le frisson d'un amour nouveau, d’un amour idéal, répétaient toujours les mômes prières :

Notre Père qui êtes aux cicur, que votre nom soit sanctifié..

Je vous salue, Marie, pleine de grâce...

Et son imagination ardente s'emportait, peut-être, sa foi neuve en des régions mer.

veilleuses, où les ivresses de la vie sauvage se fondaient avec les ravissements Promis par une religion divine.

Le jour qui se levait devait ôtre, pour la belle enfant des bois, un jour de grande joie. L'eau sainte du baptême allait couler sur son front. Déjà son cœur possédait les douces vertus chrétiennes et son esprit pénétrant s'était familiarisé avec les principales vérités de la religion.

Depuis longtemps elle soupirait après

l’heure bénie où l'Eglise de Jésus-Christ la presserait sur son cœur de mère, en Vappelant sa fille bien-aimée,

Aux pâles lueurs de l’aube avaient succédé des teintes plus vives, et le ciel d’orient fermait d’une barrière de pourpre, par delà les îles, le grand fleuve endormi, Les' premières gerbes lumineuses tombèrent comme une pluie de diamants sur le feuillage, et les Hurons sortirent de leurs cabanes pour aller prier à l’église et travailler au champ. Libres

fils de la forêt, fiers guerriers que le fer n'avait pu dompter, ils venaient humble.

ment se courber sur la glèbe, après avoir enterré la hache de guerre et rejeté loin le tomahawk, afin de vivre à l’ombre de la croix.

Les canots montés par les Iroquois avaient atterri dans une anse, sur la droite de l'ile, à quelques arpents de la petite église. La rive était élevée en cet endroit. Les arbres s’y échelonnaient ma-

jestueusement jusqu’à la cime. L'eau dormait profonde et noire dans le demi.

cercle formé par l’enfoncement du tuf grisâtre.

Sans effaroucher les oiseaux qui saluaient le matin ; sans rompre, sous leurs pieds, les branches sèches dont les craquements pouvaient trahir ; sans pronont une parole, car le souffle venu du large aurait pu la porter à l'oreille des ennemis, les Iroquois montèrent à la file, courbés sur la mousse, glissant sous les rameaux épais, attentifs, recueillant tous les murmures, fouillant d’un œil ardent les alcôves sombres ou les clairières ensoleillées, le tomahawk à la main, le couteau à la ceinture, la soif du sang à la bouche.

Ils arrivèrent sur le sommet.

Devant eux alors le sol descendait, par une pente longue et douce, vers un autre point du ivage. Ils firent quelques pas et s’arrétèrent, Le soleil, sortant d’une buée molle et laiteuse, inonda tout à coup

d’une lueur aveuglante les cabanes d’écorce et le toit de la chapelle.

Ils virent une jeune fille se diriger vers la maison de la prière, Une foule bigarrée lui faisait escorte : des vieillards incapables de bêcher la terre des champs; des femmes portant sur leur dos la nagane où dormait le nouveau-né ; des garçons jouant de la tambourine ; des vierges chantant des cantiques pieux.

Ils sourirent à cette vue, et leurs mains se crispèrent sur la gaîne de leurs couteaux ou le manch de leurs casse-tête.

Ils reprirent leur marc}, de fauves, mais ils se hâtaient maintenant. Le sang les attirait.

Déjà les Hurons étaient dispersés dans leurs petits champs, et, penchés sur des instruments nouveaux pour eux, les yeux fixés sur les sillons qu'ils ouvraient, ils rêvaient des moissons abondantes qui se berceraient à lautomne, comme de grandes vagues jaunes, sur cette terre aujourd’hui toute nue.

Et ceux qui ne travaillaient point sous les feux du joyeux soleil, dans les flots des mätinales et fraîches émanations venues des bois et des eaux, ceux-là priaient, réunis autour de leur père, au pied äu plus humble des autels, mais tout près de Dieu.

Alors un cri forraidable retenti: :

Ohé ! ohé ! ché!

Et la troupe barbare s’élança.

Pauvre Huron, la moisson qui va couvrir ton champ s’étendra comme un voile de deuil, à l'automne. Elle va germer dans ton sang.

Le saint miss'onnaire sapprétait à verser l’eau du baptême sur le front de la jeune néophyte, quar:d les féroces Iroquois firent, en hurlant, tomber la porte de l'église, et s'enfoncérent par une trouée sanglante à travers les chrétiens en prière, jusqu’à l'autel du sacrifice.

Quand ils furent fatigués de tuer, écœurés de sang, ils enchaînèrent quelques prisonniers, pour la vengeance du len-

demain, et ils reprirent la route de leurs cantons lointains,

Soixante et onse victimes étaient tombées sous leurs coups.

Les canots des traîtres remontment le fleuve, groupés comme une volée d’oiseaux de proié revenant de la curée. Les Pagaies de frêne s’enfonçaient ensemble, d’un mouvement rapide et mesuré, dans le flot qu’elles repoussaient, et les chants cadencés, rauques et monotones, s’unis- éaient au bruit léger de Peau qui tournoyait sous les pales flexibles, Ils passèrent devant Québec, hardiment, cymiquement, sans plus se soucier de la mitraille des visages pales que de leur amitié.

Ils ne furent pas inquiétés.

Ils pagayèrent tout le jour, avec une vigueur qui ne se lassait point. Ils se hâtaient de mettre une longue distance entre le lieu de leur crime et leurs

pirogues. Peut-être craignaïientils quelque sarprise, Peut-être aussi songeaientils au plaisir qu’allait procurer à la tribu la torture des prisonniers. Quand les derniers feux du soir se furent éteints sur la cime bleue des montagnes, et que les nuages, tout à l’heure bordés de pourpre ou frangés d’or, furent devenus semblables à des rochers sombres qui dentelaient l'horizon, ils s’approchèrent de la rive pour chercher un abri. Une rivière étroite et profonde coulait entourée de gracieuses collines, au fond d’une baie.

Lis s’arrétèrent à son embouchure. C’était la petite rivière du Chêne.

Les prisonniers furent attachés, à quelque distance les uns des autres, au tronc des arbres . qui ombrageaient la grève.

Or, parmi ces prisonniers se trouvait une jeune fille. Ses cheveux en désordre et souillés de sang, son vêtement déchiré, des blessures cuisantes, indiquaiemt assez la lutte désespérée qu’elle avait

soutenue, Maintenant elle était calme, et son grand œil noir et doux était plein de larmes, comme la nuit où vainement il plongeait.

Brin-d’herbe n'avait pas reçu le baptême, et c'était la crainte de mourir sans avoir été purifiée par l’eau régénératrice qui l’attristait hinsi, Le sang de ses belles épaules meurtries, le souvenir de an couche parfumée, près de sa mère, la pensée d’un exil sans fin, l’aspect du bûcher, la vision de mille instruments de supplice, tout cela pouvait bien faire frémir sa chair vierge... Oui, mais tout cela n'était que chcse d'un moment... Après il n’y aurait plus rien... rien! Mais le baptême !.., le ciel... la joie éternelle de la possession de Dieu!... Elle pleurait, la pauvre enfant des bois.

La nuit s’étendit comme une mer de ténèbres, et, dans cette mer impalpable, tout flottait invisible et com: » perdu.

Les sanguinaires guerriers dormaient, couchés au fond, sur la mousse et les feuilles des étés disparus.

FE

Tout à coup une main rude toucha la main tremblante de Brin<d'herbe, La captive frissonna et 8e recula instinctivement, aussi loin que ses liens le permettaient.

— Tu seras ma femme, murmura une voix vibrante, et tu ne subiras pas le supplice des prisonniers.

C'était le chef qui parlait ainsi, La vierge huronne ne répondit rien,

— Veux:tu, reprit le chef, et je vais dé.

faire tes liens ? c Brind’herbe répondit d’une voix émue:

— Situ veux écouter Ja parole de la

robe noire, et te faire chrétien.

Le chef se mit à rire dans les ténèbres, Il riait d’un rire cynique, mais personne ne le voyait rire,

— Le chef des Iroquois te le promet, ditil. Il se fera instruire par la “robe noire.” Viens, à douce fleur de la forêt, viens !

Et il coupa les liens.

Rapide comme une gazelle que le plomb

du chasseur an touchée, Brind’herbe repousse le chef insolent et se précipite dans la rivière,

Le bruit de #a chute n’éveilla pas d’échos, mais le chef poussa un cri rauque, féroce, désespéré, et lança son couteau de guerre vers l'endroit où venait de tomber la jeune fugitive,

Un léger cri de douleur répondit, Ce fut tout.

L’obscurité était profonde sous les arbres, et toute poursuite devenait inutile.

Le camp des Iroquois, un moment troublé, rentra dans un silence terrifiant.

Le matin, quand la lumière se répandit tiède et claire sur la rivière et sur le feuillage, le chef sourit en regardant les eaux devenues lourdes et immobiles, comme un couvercle bien cloué sur la face de sa victime, Mais quand il regarda les herbes et les plantes qui s’épanouissaient sur la berge, il vit luire des gouttes de Sang, et ces gouttes faisaient une ligne rouge sur un tapis vert. Alors il #é-

chappa de sa poitrine un sanglot de colère et de plaisir méchant, Il suivit la voie douloureuse où la martyre avait passé, Il marcha longtemps ; il marcha près d’une heure, avide, inquiet, tantôt irrité, tantôt s’oubliant en de folles et cou-

pables espérances. Tout à coup il poussa une clameur de joie.

À genoux, près d’une roche grisâtre sur laquelle un rayon de soleil descendait, à travers les larges branches d’un orme, il venait d’apercevoir la vierge huronne. A son cri de triomphe le bois frémit, quelques oiseaux se prirent à chanter, et la gerbe de rayons qui tombait sur la roche enveloppa la vierge d’un nimbe éclatant.

La jeune fille seule ne s'émut point, Elle ne détourna pas la tôte, Mais, de su main défaillante, elle prit du sang qui coulait d'une large blessure, et fit une croix sur son front immaculé. Puis, s’inclinant vers Ja pierre, elle traça une autre croix, grande, Pourprée, brillante comme le rayon qui venait du ciel. Sn lèvre pâle se colla saintement, amoureusement à ce signe du salut, C'était le baptême de sang.

Elle ne se releva point,

Hinet voit icsis che J, 8. Lana

Son cœur était pris, A la vérité, elle ne l'avait pas défendu, car elle voulait un maître, et elle se sentait faite pour la servitude, la douce servitude des âmes tendres, qui portent comme un trophée les chaînes de l'amour, et comme un diadème la couronne d’épines des épreuves.

Ce n'était pas dans les enivrantes fêtes du monde qu'elle l'avait rencontré, La lumière un peu aveuglante des candélabres dorés n'avait jamais enveloppé, de son chaud rayonnement, la tête un peu mutine de cette libre fille des champs.

Mais le cœur se réveille a.ssi bien dans

le calme endormeur de la vallée, que sur les cimes bruyantes qui regardent le ciel ; et les amitiés qui naissent au soleil de ‘a prairie, ou sous la ramure parfumée, gardent toujours quelque chose de leur suavité première,

Ensemble, aux jours de leur enfance, ils &vaient fréquenté l’école du village. Elle, plus jeune et plus studieuse, lui, moins adonné à l'étude qu’au jeu, et regardant souvent, d’un œil coquin, par-dessus son livre ouvert, la petite écolière du banc voisin,

Ils avaient marché, poussés par !a foule qui se hâte vers l'avenir, et quinze ans après, Joséphine Duvallon, la petite studieuse d’autrefois, était une grande brune, fraîche et rose comme un fruit mûr, et Mathias Paërol, son petit ami, robuste, large d’épaules, la lèvre marquée d’une moustache noire en accent circonflexe, passait à bon droit pour le plus faraud de la paroisse. 11 n’en était pas le plus beau.

Jean-Paul Duvallon, le frère de Joséphine,

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