‹ Contes vrais [microforme]Chapitre 2 sur 17 · MAISON HANTÉE · texte numérisé non relu

MAISON HANTÉE

Illustrations de Edmond-J, Massicotte.

Moi, je n’ai Pas eu de chance. Rien ne m'a réussi. J'aurais pu devenir riche, si j'avais fermé la main au lieu de l'ouvrir. Je serais arrivé aux honneurs, mais j'ai oublié d’avoir de Vambition. J'aurais bien épousé une dot... exemplaire, mais il ya tant de vertus qui ne sont pas dorées.

MAISON HANT£E

J'ai changé de lieu, et partout j'ai laissé des amis qui m’ont oublié. J’ai changé de foyer, et nulle part je n’ai trouvé cette orgueilleuse satisfaction que l’on éprouve, en regardant flamber des bûches qui ne doivent rien au büûcheron, en entendant mitonner dans la vieille marmite de famille, un potage acquitté.

C'est compris, je n’ai pas eu de chance.

Est-ce:bien ma faute? D'abord, il y a le tempérament qui nous fait tourner comme le vent fait tourner une girouette, avec cette différence que l'on rit et que la girouette grince. Puis, ce sont les circonstances qui nous entortillent comme les araignées entortillent les mouches, dans leurs toiles ténues et collantes; puis les chemins qui se bifurquent!

et les mortées raides! et les descentes vertigineusesi ... Tenez! la vie est un jeu de hasard; elle devrait être défendue.

Mais j'ai appris à souffrir. Je ne dis pas cela pour me vanter. Il n'y a que ceux qui ont eu peur de la souffrance qui se vantent d’avoir souffert. Or, savoir

souffrir, c'est peut-être ce qu’il y a de plus utile à l’homme, et ceux qui ne le savent Pus sont encore plus à plaindre que moi.

Et puis, ily a l’expiation.

Qui d’entre les hommes n’a pas quelques peccadil'es sur la conscience?. . + La route Où nous cheminons est glissante..; Le pied se heurte à une pierre mise là d’aventure... La lumière est douteuse... On chancelle, on roule...

Dieu aveugle ceux qu’il veut perdre, Pourquoi n’aveuglerait.il pas aussi, mais d’une autre façon, ceux qu’il veut sauver, afin qu’ils fassent des bévues, qu'ils ne soient pas heureux dans leurs entreprises, que leurs projets échouent, que leurs espérances s’envolent, que leurs richesses se dissipent, et qu’ils paient ainsi, dès maintenant, si leur soumission est sincère, la dette du péché?

Si je n’ai pas été Chanceux, mon ami Célestin Graindamour Va été. Dame! avec Un nom pareil. Vous me direz peut-être que le nom n’y fait rien. Chacun peut penser et dire ce qu’il voudra, pourvu que

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cela ne fasse de tort à personne, Je ne suis pas de l'avis de tout le monde, moi; je n'aime pas à opiner du bonnet.

Mon ami Graindamour est né sous une bonne étoile: Vénus ou l’Epi de la Vierge.

J'ai dit: Vénus. Nos jeunes astronomes vont sourire ou s’indigner. Il n’est pas permis, en effet, de prendre pour une étoile cette planète voluptueuse qui n'est pas plus grosse que la Terre, et ne vaut pas mieux qu’elle, Mais son rayonnement est si vif qu'on la croirait un grain de cette poussière de soleils qui monte sans cesse de l'infini... 11 en est donc du ciel comme de la terre, et là comme ici l’apparence est trompeuse, et l’éclat, souvent emprunté.

Tout de même, mon ami Célestin est né sous une bonne étoile. Je vais vous conter la chose. Si vous avez des doutes sur l'exactitude de mon récit, venez me prendre, nous irons ensemble à la maison hantée,

Avez-vous entendu parler de la maison hantée? Une petite maison de pierre, dans le bois du moulin, et vieille! vieille!...

Elle doit y être encore, car après'tout je n'ai pas rôvé ça.

Elle était abandonnée depuis longtemps. Quelquefois, lorsque nous allions à la pêche au crapet ou à lu perchaude, dans la Grande Rivière du Chène, avant de descendre la côte sablonneuse, nous nous y arrôtions. Nous poursions les ais vermoulus de la porte et nous pénétrions dans les pièces basses et humides. La cuisine paraissait désolée avec son âtre béant et sa crémaillère noircie par la fumée. Des hibous taciturnes se-ablaient se complaire sur les pierres effritées de ln cheminée. Célestin, qui est adroit au tir, en a tué plusieurs. Moi, je n’ai jamais de ma vie fait jouer la gâchette d’un fusil.

J’ai peur du bruit, k

Les bonnes gens du village disaient que c'était toujours le même hibon qui tombait sous le plomb de Célestin ; et je me rappelle l'exclamation soudaine et le geste comique de la mère Fanfan, un soir qu'elle nous rencontra portant triomphalement

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l'oiseai de Minerve au bout d'une carabine, Nous sortions du bois.

— Encore le hibou! fit-lle, en levant les bras au ciel,

Puis elle ajouta d’un accent découragé:

— Vous ne le tuerez jamais, allez!

— Diable! répliquai-je, il me semble pourtant, qu’il en a pour son compte,

J'étais curieux, tout de même, de connaître la pensée de la vieille femme, et je demandai:

— Que voulez-vous dire, mère Fanfan?

Nous n'avons pas abattu le même oiseau deux fois... Ce qui est mort est mort.

Elle me regarda avec des yeux indignés, puis sa bouche ridée fit une moue dédaigneuse:

— Je ne sais pas ce que je dis, peutêtre...

— Pardon, la mère, repris-je avec douceur, je ne veux pas vous offenser, mais je comprends qu'ils sont tous de la même famille, C'est cela, n'est-ce pas? Il y a des familles de hibous: des pères, des mères, des frères, des ac'urs, des cousins,

des cousines, comme il y a des familles de loups, de renurds et d'hommes,

La vieille ne riait pas, Elle répartit:

— C’est le même hibou; il n’a pas de famille... pas plus que le payen qui est enterré dans la masure du bois,

— Comment! il y a un homme d’enfoui là? =

— Pas un homme, un payen, que je dis, et le hibou que vous tuez de temps en temps, c’est son âme à ce payen... L'âme est immortelle, vous savez... Le curé le dit assez souvent, ;

Elle était bien convaincue de ce qu'elle afürmait, J'ajoutai:

— Îl devait avoir l’âme noire, ce payen que l’on tue et qui ne meurt jamais, L’avez-vous connu?

Elle se hâta de répondre:

— Moi, non, mais mon père. Il vivait seul, n’aimait pas les pauvres et dépouillait les riches.

— Et ils ne se plaignaient pas, les riches? demandai-je,

MAISON HANTEE

— Se plaindre, pourquoi? cela n'aurait servi de rien, car il était protégé par Béelzébuth.

— Quel est ce monsieur-là ?

— Vous voulez rire, je le vois bien.

Tout le monde connaît Béelzébuth.

— Je ne l'ai jamais vu.

— Je vous souhaite de ne jamais le voir.

C'est satan en propre personne,

— Oh! oh! je comprends... Et ceux qu'il protège dorment done en sûreté?

-— Oui, mais c'est le réveil qui n’est pas drôle, Béelzébuth gard: le trésor, ajouta-t-elle,

— Quel trésor?

— Le trésor du payen, dans la maison en ruine,

J'aurais voulu la faire parler encore, mais +lle me tira sa révéren. e,

— Jixcusez, dit-elle, je me rerds auprès d'Henriette Lépire, qui est bien malade.

Elle va mourir peut-être,

Elle fit deux ou trois pas et revint.

— Vous savez, recommença-t-elle de sa voix glapissante, elle est entrée, l’autre

LE HiIHOU LE

jour, dans ln masure, en passant, et elle a eu terriblement peur,

— 11 pleuvait, je suppose, et elle s'est mise à l'abri.

— Ou bien le soleil était trop chaud et ee s'est mise à l'ombre,

— Îl n'aurait pas été nécessaire de se rendre sons le vieux toit mousau, les branches de sapin gardent bien de ln chaleur, observai-je,

— Et la mousse fait un bon lit, ajoutat-elle, tout drôlement,

— Le jour baisse, partons, dit Célestin.

— Elle a eu peur? repris-je, un peu curieux de connaître la petite médisance,

Et la vieille de se hâter de répondre:

— Des plaintes, mon bon monsieur, des gémissements à fendre l’ôme, puis aussitôt après, des ricanements...

— Elle était seule ?

— Oui ; il n'était pas encore arrivé.

— Viens done, bavard, me cria Graindamounr qui s'éloignait.

— Le vilain, se faire attendre ainsi,

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ajoutai-je en riant, et je courus après mon ami.

Je ne suis pas superstitieux et ma crédulité n’est pas robuste; ce jour-ia, cependant il me vint à l’idée d’éclaircir le mystère de cette maison en ruine, gardée par un esprit joyeux ou chagrin. Je flairais une aubaine, une aubaine littéraire, cela s’entend.

Nous marchions à grands pas, Célestin Graindamour et moi, plongés l'un et l’autre dans cette pensée absorbante d’une intervention surnaturelle, quand le tintement d’une clochette fit vibrer la forêt, comme le cri métallique de ce petit oiseau solitaire qui chaque soir salue le soleil couchant. Célestin dit:

— C'est le bon Dieu.

— Le Lon Dieu? répétai-je ur peu surpris.

La petite cloche sonnait de temps en temps, à l'approche des habitations, pour inviter les gens à s’agenouilier. Célestin murmura d’une voix singulière:

— C'est peut-être pour Henriette.

Il aimait cette jeune fille, je le savais.

Au reste, il ne s’en cachait point,

— Mourir de peur, ce serait étrange, remarquai-je,

Deux voitures s’engageaient dans le chemin du moulin, sous la forêt. Dans la première, un homme seul, le sonneur; dans la seconde, deux hommes, k cocher et le prêtre. Le prêtre, profondément recueilli, portait sur sa poitrine, dans une custode d’or, le Suprême Viatique.

Dès qu'il nous aperçut, le sonneur fit tinter la clochette deux ou trois fois, en l’agitant au bout de son ras, et j' secoua les guides sur la croupe de son cheval.

C'était Jean Taillon. Il aimait à “ rouler.” Sou cheval l’occupait plus que le bon Dieu, bien sûr, Je lui criai:

— Pour qui?

— Pour la petite Lépire.

l’autre voiture arrivait; celle du bon Dieu. Nous nous agenouillâmes sur le bord du chemin, dans la poussière, saluant tête nue le divin Voyageur.

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Quand nous fûmes debout, les voitures descendaient la côte de la rivièr lans un sable mouvant et chaud, au milieu des sapins edorants, Célestin proposa d’accompagner le bon Dieu. Je remarquai qu'il filait un peu vice, le bon Dieu, que nous avions une assez longue route à parcourir, à pied, et que notre dévotion un peu entachée de curiosité, ne serait peutêtre pas très agréable au Seigneur.

— C'est que j'ai envie d'attendre la nuit, répliqua-t-il.

— Pourquoi la nuit?

— Nous entrerons dans la maison de pierre.

— Dans la maison de pierre?... la nuit?... fi “je étonné.

— As-tu peur?

Je fus blessé dans ma vanité.

— Peur de qui? peur de quoi ? répondis-je fièrement. Allons chez Lépire.

Il ne demeurait pas loin. Il habitait une maisonnette d'’humble apparence, en deça de !a rivière, dans un fonds de verdure riante, où se dépliaient de grands rideaux

de sapins sombres. L'eau qui se brisait sur des cailloux jetait à cette chaumière, “omme des poignées de fleurs blanches, ses légers flocons d’écume, Or y entendait le grondement monotone des meules qui k-yaient le blé, et de la rivière qui tombait au haut de la chaussée,

Quand nous arrivâmes, le curé était en prière, Des voisins, hommes et femmes, garçons et filles, agenouillés sur le plancher nu, suivaient ses mouvements avec curiosité. Nous fimes comme les autres.

Nous avions, par respect pour le bon Dieu, laissé le fusil et le hibou sur le perron de pierre, tout près de la porte. Sur une petite table recouverte d’un drap blanc, on avait placé un crucifix de plâtre et deux pâles bougies. Le crucifix portait de larges taches rouges sur le front, sur le côté, sur les mains et les pieds, et les bougies répandaient dans la pièce basse une lueur mélancolique.

Célestin regardait, d’une façon singulière, la jeune malade dont le visage livide émergeait de l’oreiller aux grandes fleurs

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bleues, Moi je priais; mais je ne priais pas sans distractions. Je songeais à la masure et au payen, Tout à coup la moribonde se dressa sur sa couche et jeta un cri:

— J'ai peur!

Le prêtre la calina avec des paroles onctueuses. Un instant après, elle ajouta:

— Il compte son or sous la pierre du foyer.

Tout le monde chuchotait :

— Elle est foile... elle est folle. .…

La mère Fanfan, qui se trouvait près de moi, me poussa du coude:

— Je vous le disais, il yen a de l'or.

Quand le curé sortit de la maison, la malade reposait tranquillement:

— Un ébranlement du système nerveux, fit-il... pas dangereux. Pour la raison, peut-être... pas pour la vie.

Nous causâmes un instant avec le père Lépire, le meunier, et d’autres personnes du voisinage, puis nous leur souhaitimes

le bonsoir, tout en les invitant à jeter un coup d'œil sur le bel oiseau que nous avions abattu.

La mère Fanfan sortait:

— Où est-il votre bel oiseau, fit-elle?

— Là, sur le perron.

Elle regardait partout d’un œil fu-

etant:

— Il y a pas une plume seulement, reprit-elle. L'oiseau était, en effet, parti. La vieille ajouta:

— Bien certain qu’il a regagné la masure.

— Je le retrouverai bien, dit Célestin.

Et nous partimes, un peu interloqués.

Au faîte de l’escarpement, les cimes des sapins et des épinettes, encore illuminées des feux du crépuscule, étaient semblables

à des bouquets gigantesques. Au fond,

dans Tombre qui s’épaississait, l’eau Coulait tapageuse, avec des flocons d’écume, et les broussailles qui se penchaient

sur elle tout le long de la rive, lui faisaient

comme une bordure de deuil. Nous remontâmes à petits pas, dans le sable fuyant,

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la côte où serpentait la-route. Rendus au sentier qui conduit à la masure, Célestin me dit:

— Viens-tu?

Je n’y tenais pas, mais une fausse honte me fit répondre:

— Si tu n’as pas peur,

Il éclata de rire. Nous nous enfon- Çâmes dans un chemin tortueux, étroit, sombre, en écartant des mains les branches dés aunes et des noisetiers qui nous barraient le passage, Il marchait vite, voulant me prouver qu'il m’avait point peur. Comme nous arrivions devant le seuil démantibulé, un cri lugubre: Hou, hou, hou ! réveilla la solitude, et un gros oiseau gris apparut sur la cheminée de la maison.

— Le hibou à la mère Fanfan, dis-je, en m’efforçant de rire.

Et Célestin ajouta:

— Un hibou qui ne meurt point, comme la vache dont parlaient les notaires d'antan, dans les donations entre vifs.

Et tout en disant cela, il épaula son

Nous nous agenoulllâmes sur le bord saluant tête nue le divin Voyageur,

du chemin,

arme, Le coup partit, l'oiseau aussi, La détonation roula sinistre sous le dôme de la forêt; l’oisean décrivit un cercle noir dans la pénombre, et ses ailes lentes et larges s’agitèrent sans bruit dans l’air immobile, 11 plongea dans la cheminée, et se prit à ululer d’une façon plaintive, comme la première fois.

— 11 doit être blessé, fit Célestin, entrons; je le dénicherai bien,

Nous improvisons un flambeau d’écorce, et nous pénétrons dans la maison en ruine, Le bruit sourd d’un vol de chauves-souris s'éleva de tous les coins, et nous vimes des ailes nues s’agiter froides et molles a'itour de nos têtes, Les nocturnes habitarts de ces lieux s’indignaient de notre témérité, ou se laissaient éblouir par Ja flamme qui sortait tout à coup des ténèbres,

En face du foyer refroidi, il y avait des branches de sapin. C'était un lit où l’on pouvait dormir, L’odeur du sapin a quelque chose d’enivrant; elle calme la fatigue comme l’arome du pavot, et elle réveille

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des songes agréables comme une bouffée d’opium. Quelques-unes de ces branches desséchées et couleur de rouille faisaient ressortir le vert sombre des branches nouvellement apportées,

Il n'était pas gai de demeurer ainsi plongés dans l'obscurité, sous les plafonds humides, parmi les hôtes sauvages de la masure, en face de cette hideuse cheminée où se promenait toute la gente redoutable qui fait de la nuit ses délices, et des décombres sa retraite préférée.

‘Nous jetons dans le foyer quelques branches sèches, et nous nous amusois à voir la flamme tordre les ramilles en spirales ardentes, et à écouter le crépitement joyeux des feuilles résineuses. Soudain voici que nous apercevons, juché sur la crémaillère enfumée, le long de la paroi couverte de suie, un peu en arrière du feu, le hibou fantastique qui nous a salué tout à l'heure. Ses yeux étincellent comme des escarboucles, dans les deux cercles de plumes grises qui lui étoilent la tête, et

LE HIBOU :s

son bec crochu, fermé serré, lui 4onne un air très méchant,

Il nous regardait,

— Tue-le, c'est le moment, dis-je à mon ami.

Il me répond qu'il va le prendre vivant, Et aussitôt il se lève du lit de sapin et s’avance vers la cheminée. Je fais de même, tout prêt à l'aider, car il n’était pas aisé de se rendre maître du morose oiseau, sans recevoir quelques baisers de son bec dur et quelques égratignures de ses griffes acérées,

— Je vais le saisir par le con, prends-le par les pattes, ordonne:t.:il.

Le hibou ne remuait pas. Il sous regardait toujours d'un air de défi qui n'était nullement rassurant. La flamme se repliait comme pour mourir; la lueur se tamisait comme si elle eut passé dans une brume froide; le foyer avait des ombres singulières qui dansaient audessus de la cendre, Le hibou paraissait grossir,

Il est énorme, observai-je,

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Je n'en ai jamais vu d'aussi gros, répondit Célestin,

Nous nous avancions les mains tenduer Célestin regardait le cou renflé de l'oiseau, moi j'avais les yeux fixés sur ses pattes.

- Mais il grossit toujours! repris-je épouvanté,

Ses griffes paraissaient enfoncées dans le bois enfumé de la crémaillère, et le bec s'entr'ouvrait menaçant maintenant, Nous étions tout prêts, et il ne pouvait nous échapper. Un hibou, ça ne s’élance pas avec la vivacité d’un oiseau-mouche, Et puis, il ne pourrait seulement pas déployer ses ailes dans cet antre étroit. Célestin fit un mouvement brusque pour lui saisir le cou, et il ne saisit rien. Je fis la même chose pour les serres, et mes mains restèrent vides, Une sueur froide mouilla nos fronts,

— C'est étrange, murmurai-je en reculant.

— Il y a du diable, s'écria Célestin qui se fàchait.

Il était un peu colère, Graindamour, et entôté aussi,

Nous jetâmes des branches dans le foyer, car nous avions peur des ténèbres maintenant,

— Allons-nous-æn, repris-je, nous reviendrons demain dans la journée,

-Je suis venu, je reste, répondit mon compagnon,

I n'avait jus fini de parler qu'un long gémissement monta du fond de l’âtre, On aurait dit que la voix dolente sortait du milieu des flammes, Nous nous regardons avec terreur.

Alors on entend un son argentin, le son des pièces de monnaie qui tombent les unes sur les autres, puis une voix chevrotante se met à compter:

— Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, dix...

Cela ne finissait plus, Ensuite, quand la voix ent compté jusqu'à mille, il se fit un bruit étrange, tantôt clair, tantôt 80hore, comme si une main fiévreuse avait brassé toutes les pièces d'argent, et un

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rire aigu, saccadé, s’élança comme un jet de feu dans la cheminée.,

Nous pensions au récit de la mère Fanfan, et à toutes les histoires de revenants qui se racontent sous le chaume,

-- Nous ne pouvons rien contre les esprits, observai-je, nous parlerons de cela au curé. ;

Célestin ne me répondit pas: je vis qu’il était furieux. Il souleva la trappe de la cave et cria :

— Donne-moi mon fusil.

— il y a un homme ici, qu’il parle, ou je fais feu, reprit-il, et si je tue...

Le silence demeura profond, effrayant.

— Pas de réponse? tant pis!

Il arme son fusil et lâche la détente, Le coup était dirigé vers la cheminée. Le rire recommença amer et moqueur, comme un hoquet de damné.

— Je m'en vas, lui dis-je épouvanté.

— Attends un peu.

Il prend une poignée de rameaux secs, y met le feu et les jette dans la cave.

Tout le dessous du plancher à demi-pourri

s’éclaire, C'était humide 2: vida Li n'y avait personne dans ce trou infect qui n'était pas aussi grand que la cuisine audessous de laquelle il avait été creusé, Des toiles d’araignée pendaient comme des crêpes funèbres aux angles des poutres rongées par la vétusté. Des rats épouvantés de tant de lumière s’enfoncèrent dans leurs cachettes profondes, et un crapaud qui sautait lourdement sur le sol fangeux, s'arrêta tout à Coup, gonflant son

ventre blane et son dos grisâtre émaillé de verrues. Il fixa sur nous, avec une troublante mélancolie, ses deux beaux yeux noirs cerclés d’or, ses Yeux ronds, veloutés, brillants comme des perles sans prix.

— Il n'ya personne, observa Célestin; sortons.

Je profitai de cette heureuse disposition de mon ami pour me précipiter dehors.

— Veux-tu revenir avec moi, demain, me demanda-t-il, quand nous fûmes sur la route?

Je lui répondis que j'en avais assez. Il me recommanda beaucoup de ne parler de

rien. Il avait son idée. Je promis le secret et le gardai fidèlement. Vous êtes les premiers, chers lecteurs, à qui je le révèle,

Vous allez me dire, sans doute, que vous ne vovez pas en quoi mon ami a été plus chanceux que moi. C’est vrai, et je vais être obligé d'écrire une autre petite histoire, pour racheter ma parole. A demain.

TN Le Spectré FH0eBabylas & je *S

Lustrations de Edmond.J, Massicotte,

Elle longeait, d’un Pas indécis, le chemin poussiéreux qui passe comme un rayon de lumière blanche à travers les chènes sombres de la rive. Parfois elle s’arrêtait, la tête Perchée dans une ré.

flexion amère, ne s’occupant ni des bruits de la route, ni des appels de la prairie, ni du murmure des eaux. Parfois aussi, les yeux levés vers le ciel, elle parlait d’une voix dolente et charmeuse, en décrivant de

la main des gestes gracieux.

Elle n’était plus jeune, et see cheveux grisonnaient, frisottés avec une certaine coquetterie sur son front hâlé. Elle n'avait pas de rides, mais une joue fraîche encore, des dents blanches et fermes dans leurs alvéoles, et des yeux d’un bleu pâle, où l'éclair de l'intelligence ne s’allumait plus qu’à de rares intervalles.

Elle n'était pas laide ainsi, avec son épaule tombante et sa poitrine en liberté sous les plis d’un mantelet.

’auvre Henriette Lépire!

Il y avait longtemps qu'elle traînait, au milieu des siens, une existence lamentable. Elle érait douce et complaisante.

Elle savait encore travailler au métier et filer la laine; mais elle paraissait oublier tout à coup de faire glisser la navette entre les brins croisés de la chaîne, ou de peser du pied sur la pédale du rouet, pour faire tourner le fuseau. Elle éprouvait des joies enfantines qui finissaient souvent dans les pleurs. Elle voyait, dans un monde idéal, des choses qui la transportaient de plaisir ou d'horreur; elle

eux ine îlle che ans âle, ait

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pas voulu.

entendait des chants qui la ravissaient ou des lamentations qui la faisaient tressaillir douloureusement,

Le jour où nous la rencontrâmes, Célestin Graindamour et moi, elle était dans un moment de calme et douce tristesse.

Elle sortit de son rêve en nous apercevant, et vint à nous.

— C'est le payen qui m’a tuée, dit-elle.

Il avait pris la forme d'un hibou pour me parler, Je lui pardonne le mal qu’il m'a fait, car je suis au ciel.

Et elle se mit à chanter.

— Henriette, fit Célestin, te souviens-tu des jours de notre jeunesse?... de nos veillées, l'hiver ?.., de nos danses, l’été, autour de la grosse gerbe?

Elle porta la main à son front et parut chercher.

— Oh! oui, reprit-elle vivement; tu m'aimais en ce temps-là.

— Je t'aimais, dit Célestin, et si tu n’es pas ma femme, c'est que le bon Dieu ne l’a

— Ne parlons plus d'amour, car je suis morte, J'ai beaucoup souffert, mais aujourd’hui je ne souffre plus, je n’ai plus de corps.

— Depuis combien de temps êtes-vous murte, lui demandai-je?

— Je n’ai pas compté les jours, parce qu'ici le soleil ne se couche jamais.

— Et pourquoi êtes-vous morte, vous, jeune et belle?

— Pour laisser la place à la petite Irénée Caron.

La petite Irénée Ca: 5n, c'était la femme de Célestin. Nous partimes d’un éclat de rire.

—-As-tu encore peur de mes écus blancs?

demande Graindamour, en tirant de son gousset quelques pièces d'argent.

La malheureuse fille pâlit tout à coup. Elle regardait les écus avec une fixité inqui-tante, comme si elle eut vu s’y dessiner des figures extraordinaires. Soudain, elle repoussa la main de Célestin et s’enfuit en criant:

— J'ai peur! j'ai peur! j'ai peur!

— Pauvre Henriette! soupira mon ami.

Après une minute, il ajouta:

— 1 n’y a pas au monde d'arme plus redoutable que la langue.

Je plaçai là un gros point d’interrogation. Fais de même, ami lecteur.

LEE

Nous ne nous étions Pas vus, Célestin et moi, depuis vingt ans au moins. Attendez.

La dernière fois, c'était dans la maison hantée, sous le bois du moulin, Nous avions ressenti les frissons d’une grande épouvante. Moi du moins. Il devait y revenir le lendemain. Moi, le lendemain, j'étais appelé à Québec, par un homme dont je bénis la mémoire, pour prendre charge de la bibliothèque de la Législature. Pendant vingt-cinq ans, je vécus en tête-à-tête avec les livres, et je ne songeai guère à la maison hantée. Je n’y songeai même pas du tout, jusqu’au jour où un autre homme... Mais que Dieu m’aide à pardonner! Il y avait donc vingt-cinq ans, Comme le temps passe vite!

Célestin me dit:

— Tu vas comprendre, Au reste, tu connais le monde mieux que je ne le connais moi-même, et tu sais avec quel plaisir il pratique la médisance et la calomnie, On dirait qu’il n’y a qu'une certaine somme de vertus à se partager, et que plus il y en a ici, moins il y en a là.

— À propos de quoi cette tirade?

— Parce qué l’infortunée que tu viens de voir a été calomniée, et que des gens implacables la montrent encore du doigt en disant:

— C'est ae punition.

— Je sais, répondis-je, que nos gens aiment à faire intervenir Dieu dans leurs petites affaires. Ils rétrécissent le cercle de notre liberté. Quand ils ne vivent pas en bon compagnonnage avec le ciel, ils deviennent fatalistes, et disent en branlant la tête:

— Cela devait arriver.

— Te souviens-tu de la mère Fanfan?

demanda mon ami.

LE SPECTRE DE BABYLAS so

— Parfaitement; nous l'avons rencontrée ici, tout près, le soir de l'apparition de ce damné hibou dans la masure,

— Te rappellestu une parole malheureuse qu'elle a dite au sujet de Henriette?

— J'ai compris que la jeune fille était venue à un rendez-vous, C'est la seule chose dont je me souvienne,

— C'était un mensonge, La vieille ré- Pétait sans doute ce qu’elle avait entendu dire, mais tout de même, elle manquait à la charité,

— Elle en a laissé entendre plus qu’elle n'en à dit, observai-je. Infortunée jeune fille, repris-je, je regrette de t'avoir calomniée... par pensée! Et j'ai 2 «si terni alors, en mon for intérieur, la réputation Sans tache de mon meilleur ami.

Célestin me dit en souriant qu’il me pardonnait,

— N'a-telle donc jamais recouvré la raison, lui demandai-je ?

—- Si, si, et pendant une année je lui ai fait ma cour régulièrement.

Il ajouta, une minute après:

- Je devais l'épouser. Elle m'avait aimé quand j'étais pauvre, je lui restai fidèle quand je fus riche,

— Riche, toi? m'écriai-je,,, Comment cela?

- Attends un peu, tu vas le savoir, fit-il se rengorgeant.

— Chanceux, va!

Tu ne devines pas?

— Deviner?... Il y a bien des moyens de faire fortune, Non, pourtant, puisqu'il y a taut üe déshérités, La fortun»,

c'est un coup du hasard. C’est une coquette qui fuit quand on veut l’étreindre, et qui vient quand on est endormi.

Tout en disant ces choses du bout des lèvres, je cherchais. Soudain un souvenir remonta du passé, comme un éclair qui sort de la nue.

— La maison hantée! Un trésor! fis-je vivement.

— Un trésor, en effet, dit mon compagnon. Ces pièces d'argent que le spectre comptait, et dont le tintement clair le faisait rire... Je te révèlerai tout. Pour

le moment, tu vas apprendre comment ont fini mes premières amours.

L'époque de mon mariage avec Henriette était fixée, Ce devait être après les récoltes, Nous avions une bonne quinzüine de répit, en ce temps-là, entre lea récoltes et les guérets, Pourtant le grain ne mürissait pas aussitôt qu'aujourd'hui,

Et l'on semait moins, ajoutai.je, pour dire quelque chose,

— Ce qu'il y a de certain, c’est qu’on

travaillait moins vite, T1 fallait couper le grain à la faucille on au “ javelier,”

— Et maintenant vous Vous promenez dans vos champs, commodément assis sur vos faucheuses ou vos rateaux.

-— C’est le progrès,

— C’est le progrès, mais ce n'est pas la richesse, Ce n’est qu’un déplacement de forces, et il Y a souffrance partout en attendant que l'équilibre se rétablisse.

Quand cinq moissonneurs Promenaient la faux dans les grands blés, on liaient les gerbes pesantes, ou conduisaient à Ja

grange les charrettes aux larges roues, Îl y'avait du pain dans cinq familles...

J'étais pour continuer sur ce ton; 1 me dit brusquement:

A qui la faute? Tons nos brus s'en

vont à la manufacture,

Et c'était vrai,

Aujourd'hui encore, ne dirait-on pas que les jeunes gens rougissent de conduire la | charruë et d’ensemences le champ qui a

nourri leurs pères? Le travail rude et noble du défricheur leur fait peur, Ontils done perdu toute virilité? Ils s'en vont à la ville; ils s'en vont aux Etats-Unis, surtout, et là, jetant aux quatre vents leur sotte fierté, ils se font valets et ne reculent devant aucune humiliation.

Les bras sont peut-être moins fatigués, le ‘soir venu, mais les cœurs sont moins

allègres, assurément, On se grise au son des pièces blanches que l’on compte chaque semaine, et la

main ne se ferme pas pour les retenir.

On oublie que ce n'est pas en gagnant

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int

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beancoup que l'on

s'enrichit, mais que c'ext en dépensant peu.

Tous nos bras s'en vont facture!

Frappé de la remarque opportune de mon ami, je m'écriali:

L'amour de la vie libre, loin du foyer Paternel, prépare Pourtant de lonrdes chaines aux enfants trop tôt émancipés!

Le patriotisme, cette religion humaine,

sœur bien-aimée de ln religion divine, le Patriotisme sent fuiblir

portait, et l'oubli des e la morale, amène

à la manu.

l'élan qui l'em- Xigences sévères de la mollesse du caractère!

On ne prie pas, et Le flambeau de la foi s'éteint vite quand il n'est pas ranimé par le souffle sucré de la prière!

Certes! loin de In maison des vieux Parents, où loin dun soleil de Ja toutes les énergies ne les beaux se

patrie, s'étiolent point, tous ntiments ne sont Pas inconnus, tous les nobles désirs ne sont Pas vains, tous les fruits du labeur ne sont pas Perdus! Il y a des efforts qui triomphent, des volontés qui sont invincibles, des sou-

venirs qui ne meurent point, des croyances qui ne se laissent pas éconduire du sanctuaire intime; mais les naufrages sont fréquents sur l’invisible et tempétueux océan où voguent les âmes; ils sont fréquents surtout lorsque ce port Léni que l'on appelle la patrie ou le foyer, est descendu sous les brumes d’un horizon lointain!

— Une belle: tirade, interrompit mon ami, c’est dommage que ta voix se perde dans la solitude des champs.

— Parlons quand même, répondis-je, disons ce qu'il faut dire. Qui sait si les échos ne porteront pas nos paroles aux défricheurs de là-bas ou de l'avenir...

Mais je veux bien me taire et t’écounter.

Et il reprit:

— Je songeais depuis longtemps à fiancer Henriette. Je voulais lui donner un anneau d’or et une bague ornée d’une

‘belle pierre. Nous nous rendîimes à la ville ensemble, par le bateau. C'était un lundi. Je m’en souviendrai toujours.

Elle paraissait joyeuse et parlait volontiers de l'avenir heureux qui se levait devant elle. Le passé ne l'effrayait plus.

Elle le voyait avec calme s'éloigner et se perdre en l’abîme qui s'ouvre éternellement derrière nous,

Le brteau accosta le quai, vers les cinq heures du soir, et nous débarquâmes avec la foule des Passagers, par l’étroite passe.

relle où se précipitaient les cochers et les bouchers de la ville.

Une pieuse coutume appelait alors à Phumble église de Notre-Dame-des-Victoires les “habitants ” qui venaient au marché; et souvent la célèbre petite nef avait peine à contenir la multitude dévote, C'était un va-et-vient continuel. , La porte roulait toujours sur ses gonds et le bénitier était mis à sec.

Après une bonne prière, on étalait ses denrées sur le pavé des halles et l’on guettait l'acheteur. Les choses se passent encore un peu comme cela aujourd’hui.

On va parfois à l’église faire ue prière avant de mettre en vente sa marchandise,

Cela ne veut pas dire que l’acheteur doit fermer les yeux et payer le prix demandé tout d’abord. Nos cultivateurs sont malins, et ce n’est pas sans raison qu’ils essaient de mettre ainsi de leur côté la bonne Vierge Marie.

Nous allämes tous deux, elle et moi, nous agenouiller devant le saint autel, parmi les nôtres. Nous sortimes l’âme en paix et remplis des plus douces espérances, Nul ne sait ce que lui apporte l'heure qui va sonner.

Voilà que nous nous arrêtons bientôt devant une vitrine étincelante. Le rayonnement des joyaux nous captivait.

— Vrais ou faux, ajoutai-je encore, car ce n’est qu’à l'épreuve que l’on connaît la valeur d’une chose... ou d’un homme.

Ma sage observation passa inaperçue.

Il disait.

— Nous entrons tout émus. Moi, je redoutais un peu les prix, elle, ma libéralité Elle resta toute confuse lorsque je lui dis de choisir. Elle n’osait. Le bijoutier aidant, elle finit par se décider.

Si tu avais vu le regard d'amour et de reconnaissance dont elle m'enveloppa!...

— Tiens! elle était femme, et jamais une femme n’enveloppe.….

Inutile de continuer, il ne m’écoutait Pas plus qu'auparavant.

— Quand vint le moment d’acquitter la note, dit-il, je tirai de mon gousset une poignée de pièces blanches. Le marchand eut un sourire de satisfaction. Ma fiancée leva les yeux de dessus ses joyaux, et les porta machinalement vers mes bons vieux écus,

Je les empilais en les comptant avec lenteur, par plaisir et pour ne pas me tromper, Sentant son regard peser sur mon trésor et sur moi tour à tour, je me détournai un peu pour lui sourire. Elle était d’une pâleur affreuse.

— Qu’as-tu donc? lui demandai-je tout surpris,

Elle ne répondit rien. Le marchand courut chercher un peu d’eau froide. Il pensait qu’elle allait s'évanouir. Je le croyais aussi,

— Oh! ces figures!... Ces monstres!...

fit-elle alors, les yeux hagards, la bouche stupidement ouverte... Ils veulent m'ôter mes bijoux!... Allons-nous-en!... J'ai peur! j'ai peur! j'ai peur!

Elle était redevenue folle, Cette fois, il n’y eut plus de remède, et je dus l’oublier,

LA

Nous avions marché longtemps en causant ainsi, et nous suivions maintenant la route de la Pinière, qui relie le chemin du moulin à celui de la grande côte, le long du fleuve. Nous nous laissâmes tomber sous un bouquet de trembles, auprès d’une mare calme où des araignées d’eau, sveltes et légères, se jourient à l'envie, entremêlant comme des :rabesques, sur la surface huileuse, de petits sillons frémissants qui s’effaçaient aussitôt.

Là-bas, vers le nord, le grand fleuve endormi paraissait un lac d'argent dans les longues échancrures de ses côtes

VA

EC ee CT A

Elle devint d'une pâleur affreuse, Puis les Yeux hagards, Ja bouche stupidement ouverte.... j'ai peur ! j'ai peur ! (page 44)

sombres, et les arbres des borde se découpaient comme une couronne royale sur le fond éclatant des eaux et du ciel, Le soir arrivait et les oiseaux remplissaient l'air de leurs cris d’allégresse. Pourtant, on aurait dit qu’il y avait des plaintes au milieu de ce concert d'amour. Mais non; les oiseaux qui souffrent ne chantent pas, et l’homme seul peut trouver la consolation en chantant ses douleurs. Il a le souvenir et l'espérance; il a surtout son âme et Dieu.

Tout à coup, dans le lointain de la forêt, un gémissement prolongé s’éleva.

Nous nous regardâmes un peu surpris et * la même parole nous échappa.

Nous l'écoutâmes avec émotion. Il ululait d’une voix lugubre, et des échos non moins lugubres lui répondaient des bords escarpés de la rivière.

— Je ne sais pas s’il est réel, celui-là, fit Célestin en se levant.

Et ses regards demeurèrent longtemps fixés vers l'endroit de la forêt où se trou-

vait jadis la maison hantée, et l’on eut dit qu'il revoyait une horrible scène du passé.

Nous nous ,éloignâmes de la mare dormante et des trembles palpitants. Sur la route quelques charriots passaient, chargés d’écorce de pruche pour les tanneries.

— Et ta fortune, demandai-je à mon ami, d'où vient-elle donc? I1 me tarde de le savoir,

— 11 n'a, tenu qu’à toi, mon cher, de la partager, me répondit-il.

Pendant que je me plongeais dans l’é-

tonnement, il continua.

— Te souviens-tu que je t'ai dit en sortant de la masure: “ Veux-tu revenir demain?” et que tu m'as répondu: “ Merci bien, j'en ai assez.” T'en souviens-tu?...

Je voulais en avoir le cœur net, de cette apparition. Je n'étais pas très rassuré, cependant, et je sentais des frissons courir sur mon épiderme. Je me disais, pour soutenir mon courage, qu’on n’a jamais vu les morts faire du mal aux vivants. Il fallait y aller bravement, et ne pas se laisser effrayer par les cris, les

LE SPECTRE DE BABYLAS Cr

plaintes ou les rires d'un fantôme. Et, s'il y avait de l'or, comme je serais récompensé!

— Et tu t'en es allé seul, le matin, fouiller cette cave maudite?

— Seul, sans doute, Au reste, que feraient dix hommes contre un spectre?

— Je partis en voiture dès les premières lueurs du jour. Je ne voulais pas éveiller la curiosité, Le monde jase toujours ussez. J'apportais une bêche, une pioche, une hache, Je m'étudiais à demeurer ferme. Des rires, des cris, des plaintes, cela ne fait pas mal, que je me disais toujours,

Je ne rencontrai personne, Mais quand je passai devant la maison d’Alphée Ga- &uon, tout près du bois, le vieux Elisée rentrait d'une joyeuse sauterie, le violon sous le bras.

— Où vas-tu si matin, me cria-t-i1?

— Faire danser le diable, Et toi, d’où viens-tu ?

— De faire danser la jeunesse,

Il me dit autre chose, mais mon cheval

trottait dru, mes instruments de fer sonnaient fort, et je ne compris pas.

Je cachai mon attelage à cinquante pas du chemin, sous les broussailles, et, mes outils sur l'épaule, je me dirigeai vers la maison hantée, Vrai, le cœur me battait joliment, Je me disais, pour me rassurer, que l’on n'entendait rien, peut-être, durant le jour, La lumière, ça dissipe des mystères, et les ténèbres, ça cache bien des supercheries Et puis, les trépassés ne sont pas libres de laisser comme cela, à chaque instant, leur nouvel emploi, pour venir ennuyer les vivants.

Le vieux plancher craqua sinistrement sous mes pieds, La porte de la cuisine était fermée; nous l’avions laissée ouverte, si je me souviens bien,

— Je ne sais, dis-je, en l’interrompant, je sortis le premier, sans regarder en arrière, Je pensais à la femme de Loth,

— J'ai toujours admiré ta prudence...

et ta galanterie, dit-i] d’un ton sarcastique, et il continua:

Je fs tourner la porte sur ses vieux gonds rouillés, et je me trouvai devant un feu de cheminée qui flambait à merveille.

—“ Diable! pensai-je, il y a quelqu'un ici,

Te le dirai-je? Je crus un moment que c'était toi... que j'étais devancé... joué,

J'appelai, rien ne répondit, Je m’approchai du foyer. La flamme montait sans pétillement et sans chaleur. 1i n'y avait qu’un peu de cendre sur la pierre, Je ne pus me défendre d’un grand saisissement, et je compris que la lutte allait être sérieuse,

Je fis le signe de la croix et le feu mystérieux s'éteignit aussitôt, Cela me rendit le courage, Avec ma bèche, j'enlevai la cendre et mis à nu la large pierre de l’âtre. Alors, j’entendis derrière moi un bruit de pieds lourds qui tombaient en mesure sur les planches vermoulues, comme dans une ronde infernale, Je me détournai vivement et ne vis rien.

Je voulus reprendre ma besogne hardie, mais la cendre maudite était revenue sur

le foyer, et elle paraissait rouge de sang maintenant. Je sentis un accès de colère me monter au cerveau, Je saisis ma hache et me mis à frapper de grands coups sur la pierre plate qui formait le fond de la cheminée, Je n'entendis pas résonner la pierre, mais j'entendis des cris épouvantables, comme doivent en pousser les malheureux qu'on assassine, Je né me laissai pas effrayer. Une espèce de fureur me possédait et je ne craignais ni Dieu ni diable,

La pierre se fentit, et j'en tirai les mor.

ceaux avec ma pioche, C'est-à-dire que j'en tirai un morceau; les autres tombe rent dans une cavité noire, étroite, horrible, Qu'y avaitil là? Je ne pouvais voir, Une clameur stridente monte de ce cachot obscur; j'entends un’ cliquetis d’ossements secs qui paraissent se chercher et s'unir; puis un spectre blanc, petit comnre un rachitique, avec des trous noirs à In place des yeux, du nez et de la bouche, m'apparaît tout à con p. Je recule d’épouvante,

LE SPECTRE DE BABYLAS si

- Pourquoi me troubles-tu dans mon enfer, vocifère-til, de aa bouche sans langue ni lèvres?

L'assurance et le sang-froid me revlennent à cette question:

— Qui es-tu? lui demandai-je,

Tous ses 04 trépignèrent et claquèrent comme des castagnettes infernales,

— Parle, au nom de Dieu,

— Pabylas, l'hôtelier,

— Babylas? Un grec?

— On m’appelait ainsi, mais j'ignore où j'ai vu le jour,

— Et pourquoi es-tu damné?

— Pour avoir tué et volé.

— Quel est ton supplice?

— Je compte mon or jusqu'à la fin de l'éternité, avec des mains rougies qui laissent tomber une goutte de sang sur chaque pièce brillante,

Il éclata de rire, mais d'un rire si douloureusément épouvantable, et qui me fit tuant de mal, que je m'évanouis.

Quand je repris mes sens, je me mis à genoux et priai.

Petit à petut, la terreur se dissipa et l’audace revint.

— Es-tu là, Babylas, demandai-je?

Personne ne me répondit. Je ne me déconcertai pas. Je suis curieux et je voulais savoir quelque chose de l’autre monde.

— Babylas, reprisje, par la Vierge Marie, je veux que tu parles.

Il se fit un vacarme épouvantable dans toute la maison, et une voix cria:

— Oh! ce nom! ce nom! si je pouvais le prononcer, il me semble que mon supplice finirait!... J'essaie, et mes lèvres impires ne peuvent jamais!... Heureux ceux qui le disent souvent pendant leur vie, ils le chantent dans la mort!

— Souffre-t-on beaucoup en enfer? demandai-je encore.

11 me répondit qu’il y avait des damnés qui sy trouvaient mieux que sur la terre.

Surtout les hommes qui avaient eu des femmes jalouses ou bavardes, et les femmes qui étaient demeurées incomprises ou avaient eu des maris... réfrigérants.

— Et votre peine est éternelle?

— Eternelle comme Dieu!

— Et toujours la même?

— Pas pour tous les damnés... Elle peut s’adoucir, mais elle ne finira jamais.

— Les flammes qui vous consument sont-elles plus ardentes que les bûchers allumés par les hommes?

Il se prit à rire sinistrement, et il dit ;

— Sur la terre, il y a des flammes de toutes sortes, et les p; redoutables sont les flammes allumées par les passions. Il en est de même ici. Ou brûle de haine, on brûle d’envie, on brûle d’amour... C’est le feu de l’amour qui est le plus dévorant. Les damnés entrevoient Dieu en mourant et se prennent à l’aimer à cause de sa beauté. Dieu les repousse de devant sa face. Sa sainteté ne peut souffrir leurs embrassements impurs.

Alors la jalousie et le désespoir se mêlent à l’amour, et le supplice devient indicible. N'est-ce pas ainsi que les choses se passent sur la terre? Combien de malheureux dédaignés se consument au feu

de leur amour et meurent après un long martyre! L'homme garde ici ses passions et son caractère,

— Maïs le souvenir de Dieu ne suffit-il Pas pour vous faire oublier vos douleurs?

— Et sur la terre, me répond durement le damné, le souvenir d’une femme que vous adorez et qui vous repousse pour aller à un autre, peut-il adoucir votre chagrin ?

— Mais yous paraissez avoir du plaisir à compter votre or, dis-je encore, bien décidé à tout savoir?

— Je hais cet or qui ma perdu, et je voudrais ne le voir jamais. Dieu le met sous mes yeux et me force à le compter toujours ; c’-st un châtiment insupportable. Laissez-moi remplir ma tâche maudite, ajouta-t-il, et ne me troublez plus.

Et il recommença le décompte de ses pièces volées et teintes de sang.

— Encore une question, la dernière, suppliai-je. Dites-moi comment vous pouvez vous reconnaître là-bas?

— Comme on se reconnaît sur la terre.

—Mais, vous n’avez plus de corps?

— L'âme garde la forme du corps, ou, plutôt, c’est le corps qui se modèle eur l'âme. Votre esprit voit souvent de ces formes impalpables, mais vous ne pouvez pas communiquer avec elles, à cause de la matière qui vous enveloppe.

Et il se mit à eompter de nouveau: Un, deux, trois, quatre... et encore, et toujours... et les pières tombaient les unes sur les autres, avec un tintement funèbre, dans l’horrible cheminée.

Je fis de la lumière, et je vis, au fond de la lugubre cachette, un squelette agenouillé sur un tas d'argent. Je pris l'argent et laissai le squelette, N'’auraistu pas uaït de même?

— Et cest sur cet argent néfaste qu’Henriette a vu les horreurs qui l’ont rendue fclle?

— Bah! c'était dans son imagination malade,

— Tu'sais bien que non. Et tu as perdu cette femme que tu aimais?

— J'en ai trouvé une autre qui m’aime.

— Chanceux, va!

Lüustrations de JB. Lagacr,

Henriette la folle, comme on l’appelait ordinairement, faisait souvent de long ies Promenades à pied, sur les routes solitaires qui traversaient les prés et les bois.

Au temps de la floraison, elle errait dans les prairies où se berçaient, comme des ailes de papillons, la renoncule d’or, le bluet d'azur, et la blanche marguerite ; dans les champs ensemencés, où se déroulaient les nappes odorantes du sarrasin et

LE RAISER FATAL

les vagues blondes de l’avoine et du blé.

Ici elle prenait un épi qu’elle mettait dans ses cheveux, là elle cueillait une marguerite qu’elle effeuillait en disant: Il m'aime -..un peu... beaucoup... pas du tout...

à la folie... Parfois elle jetait nn éclat de rire, parfois une larme coulait sur sa joue pâle.

Cependant ses pas ne s’égaraient point toujours au hasard, mais souvent se dirigeaient vers une maison cachée comme un nid dans un bouquet d’ormes, au bord de la grève.

Quelquefois elle passait devant la porte de cette maison, la tête penchée afin de ne voir personne; quelquefois encore elle s’arrêtait sur le seuil, appelait les enfants qui se sauvaient, et demeurait de longs instants les bras croisés sur sa poitrine, et comme muette de stupeur. Nul n'aurait pu dire ce qui se passait alors dans son esprit malade. Elle entrevoyait peutêtre, à la lueur d'un éclair, l’abîme où sa pauvre raison avait sombré. Elle essayait peut-être de renouer le fl rompu de

ses idées, de ressaisir la trame de sa douce existence. '

Le plus souvent elle entrait, et si la ménagère était seule, elle demandait un verre d’eau, buvait une gorgée et poursuivait sa course, Quand le maître n’était pas sorti, elle se disait fatiguée et acceptait une chaise, Bientôt ses yeux bleus s’allumaient au fond de sa figure tout à l’heure impassible, et sa bouche, amèrement triste, se fermait dans un Sourire navrant.

Elle buvait l'ivresse sans souci du réveil prochain. Elle ne songeait plus au départ tant qu’il restait là, lui, l’homme aimé.

Or, cet homme était mon ami Graindamour, le chanceux dont je vous ai parlé déjà. Madame Graïindamour ne s'était jamais montrée jalouse de ces singulières attentions d’une folle. Elle se plaisait même parfois à attiser 1a flamme inconsciente mais redoutable qui consumait l’âme de l'ancienne amie de son mari. Pauvre âme souffrante, elle ressemblait à l'épave en fen que ballottent les vagues de la mer, au milieu de

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