CRE
leurs inquiétantes solitudes. Le monde était pour elle une immense solitude aussi, Elle n’en comprenait ni les appels séduisants, ni les douloureuses inconstances, et pourtant elle éprouvait l’amer ennui des âmes délaissées.
Célestin devenait pensif. La vue de cette femme qu’il avait aimée aux jours ensoleillés de &a jeunesse, lui rappelait des félicités à jamais perdues. Une tristesse vague passait sur. son front et il commençait à ressentir un attendrissement dangereux. Il se demandait comment, dans ce cœur brisé, l’amour n’avait pas sombré avec les autres sentiments. Il sentait de plus en plus la chaleur de ce rayon mystérieux qui l'avait inondé, malgré son indifférence et son éloignement, et il se trouvait cruel.
C'était peut-être sa faute, si le choc avait été mortel. Le désespoir avait pu s’ajouter à l’effroi, il fut resté près d’elle, le trouble se serait peut-êt-2 calmé. L'amour est un remède puissant quand il n’est pas un mal qui tue. Il l’eut sauvée! Et alors
l'épouvante fatale qui avait ébranlé Ja raison de cette infortunée lui apparaissait comme une chose monstruense: et il était tenté d’accuser Ja justice de Dieu, Jamais encore il n'avait compris l’inéluctable malheur, L'aimait-il plus, cette femme, qu’il ne l'avait aimée autrefois? Oh! non, se disait-il; mais il avait vieilli, son intelligence s'était développée, il voyait de plus loin, il jugeait mieux.
Le nuage montait et projetait des trait.
nées d’ombre sur la limpidité de sa conscience.
Sa femme vit bien, à la fin, qu’il souffrait et que sa tendresse ge refroidissait, Elle n’essaya point de le consoler. Elle ne pensait pas qu’il pouvait se détacher d'elle, Elle avait ses enfants. Et puis, une femme de ménage n’a guère le temps de s'occuper des hommes, même de son homme. C'est elle qui faisait cette réflexion. Il ne lui venait pas à la pensée que l'amour vit plus longtemps de rêves et de souvenirs, de regrets et d’espoirs, que de passagères satisfactions; et cet instinct
LE, DAISER FATAL
irrésistible et doux qui ramenait la folle à son foyer, l’amusait plutôt qu’il ne l’inquiétait,
— Ma pauvre Henriette, Ini dit-elle un soir, tu aimes mon mari, je crois,
La folle s’attardait, Elle était assise auprès d’une fenêtre par où descendait une gerbe de Inmière, et elle regardait tournoyer légèrement, dans ce rayon de fen qui traversait la pièce comme un glaive étincelant, un flot d’atomes invisibles ailleurs. Célestin venait d'entrer, et 11 se tenait debout contre la cheminée, cherchant d’une main distraite,sur la corniche de bois peint, sa pipe et son tabac. Ses regards tombaient avec complaisance sur sa malheureuse amie et son cœur se serrait dans une angoisse.
Henriette la folle était devenue pâle, et il se faisait un travail singulier dans son esprit. La violence de l'amour qui trouble si souvent notre raison, paraissait dé- &ager la sienne des nuages qui l’obscurcissaient depuis tant années, Des larmes mouillaient ses grands yeux d'azur
douloureusement ouverts, et sn Poitrine se soulevait lentement sous l'émotion con:tenue, Et quand madame Graine mour lui dit : Tu aimes mon mari, je crois, elle répondit frémissante:
—L'amour, c’est le souffle du bon Dieu.
S'embrasser, c'est...
Elle ne savait Plus et elle cherchait,
— C’est se goûter, ajouta Célestin, en souriant, Et j] s’approcha d'elle. Lin. fortunée comprit, Elle se leva d’un bond et lui jeta autour du cou ses bras durs comme des cercles d’
Madame Graindamour éclata de rire.
— Te voilà bien enchaîné, dit-elle à son mari,
— Assez, Henriette, fit-il avec douceur, ma femme va se fâcher. .. Elle est jalouse,
— Ta fe:nme, reprit la pauvre insensée, ta femme, c'est moi! Est-ce que tu ne me
reconnais plus? Regarde-moi donc bien, je suis Henriette,
Elle sinterrompit un moment, et son visage t::t à l'heure souriant, prit une expression d'indicible étonnement.
— Mon Dieu! recommença-telle en dénouant ses bras, quel rêve affreux j'ai fuit!
Est-ce que j'étais folle? Que m'est:il arrivé? Il me semblait que tu m'avais abandonnée le jour même de notre mariage, et que, dans mon désespoir, je m'étais enfuie au fond des bois, parmi les bêtes sauvages... Et les bôtes sauvages ne voulaient pes me dévorer parce que j'allais être mère, Combien de temps suis-je restée en cet état? je l’ignore, Disle moi... Une autre femme, plus cruelle que les bêtes de la forêt, se moquait de moi et me disait en riant:
— Ton mari, il m'aime, il m'appelle, Tu ne le presseras jamais plus sur ton cœur.
Oh ! comme j'ai souffert !
Mais c'est un rêve, n'est-ce pas?... C’est un mauvais rêve que j'ai fait... C'est fini
LE BAISER FATAL Li]
maintenant... Me volei réveillée, tout à fait réveillée,,, Je ne dors plus...
Elle porta sou regards autour de Ja chambre et parut tomber dans un étonhement nouveau,
— Où sommes-nous? s'écria-t-elle tout à coup. Nous ne sommes Pas chez nons!.., Et, cette femme qui nous regarde, qui estelle?.,, Viens! aHonsnous-en,.. je ne me sens pas bien dans cette maison étrangère... Tu ne me réponds rien... Qu'astu done?,,, Comme te voilà changé!.., Ce n'est plus toi, Célestin, On dirait un vieillard!.., Tu étais jeune, il y a une minute, jeune et bean!. -. Reprends done ta jeunesse, nous sommes au jour de notre mariage. ,, Tu pleures?.., Pourquoi?., , Vaisje retomber dans mon sommeil affreux?.., Est-ce la mort? est-ce la folie?.,, Mon Dien! ayez pitié de moi!
Elle s'affaiska sur le plancher, aux piedde Célestin.
Et la femme de mon ami ne riait plus. Elle ne riait plus, mais de grosses larmes roulaient dans ses yeux,
LEZ
Les jours longs et brûlants de lPété s'étaient, l’un après l’autre, éteints dans les brumes légères qui couronnaient les montagnes du couchant, et avec eux dans le cœur de l’homme, s'étaient de même éteints bien des soucis amers et des inquiétudes mortelles ; mais Célestin n’avait plus retrouvé la paix d'autrefois, et il allait se consumant dans la mélancolie,
Le spectre de la maison hantée se dressait devant ses yeux, comme le soir où nous avions osé troubler son repos de damné. Il entendait, comme alors, le son argentin des pièces de monnaie, que la voix sépulcrale de l’avare aubergiste comptait sous la pierre de la cheminée.
Les rires et les gémissements du fantôme arrivaient tour à tour à ses oreilles, comme des reproches ou des menaces. Il entendait plus les paroles qu'on lui adressait : il était obsédé. Les amis parlant entre eux disaient:
— Célestin a quelque chose; il n’est
plus le même... On dirait que les remords le rongent, Rien d'étonnant après tout.
Cet argent qui est tombé tout à coup dans ses poches, vous vous souvenez? d’où vient-il? On me l’a jamais su. Il ne l’a jamais dit. C’est un mystère pour tout le monde. Bah! il vaut mieux rester pauvres et joyeux comme nous autres. L’argent du diable retourne en son.
Une fois, Pierrot Miquelon conta sérieusement que Célestin s'était fait recevoir franc-maçor, dans sa jeunesse, et que depuis ce temps, il appartenait au diable, Il y avait de quoi rendre sérieux.
À la mort, le diable en versonne viendrait réclamer son âme au tribunal du souverain Juge. Il produirait un papier signé avec du Sang. Le Père Etcrnel n'aurait qu’à faire droit. Ce monsieur Lucifer est un retors et ses comptes sont bien tenus, Soyez sur vos gardes, aveugles affiliés de la secte infernale! ..
Soyez aussi sur vos gardes, à chrétiens impitoyables, qui chaque dimanche venez courber devant le Dieu des humbles vos
têtes pleines d’orgueil, venez ouvri devant le Dieu de charité vos cœurs pleins de malies! Le diable n'aura peut-être pas besoin «à in papier signé de votre sang pour emporter vos âmes.
Les travaux des champs étaient finis. La récolte avait été bonne, et les granges, pleiues jusqu'au faîte, promettaient l’'abondance pour l'hiver qui allait venir.
Célestin avait coutume de se réjouir à la vue de ses fenils où le foin et le trèfle dégageaient leur doux arome; à la vue des “tasseries ” où les gerbes laissaient pendre cornme des grappes de diamants les épis mûrs. Aujourd’hui, il regardait avec indifférence les riches produits des sillons et des prairies. Les chevaux hennissaient joyeusement; les bœufs et les génisses au poil luisant beuglaient tour à tour comme pour le saluer, lui leur maître toujours fidèle à leur apporter le mil succulent ct la paille dorée, l’eau
Une forme étrange, un spectre de feu se
précipite vers mon «mi. (page 75)
fraiche et l’avoine réchauffante, mais il ne les entendait plus !
Henriette la folle me venait plus qu'à de rares intervalles dans la maison de son ancien promis, Elle se souvenait peutêtre d’une grande joie ; elle avait gardé, bien sûr, le souvenir d'une grande douleur.
Au reste, la femme de Célestin ne la recevait plus comme autrefois; elle la traitait même un peu rudement.
LEE
Un soir du mois de septembre, un de ces beaux soirs d'automne qui gardent tard les doux effiuves d’une journée chaude et les lueurs merveilleuses du soleil disparu, il y avait chez Célestin Graindamour une de ces tapageuses « épluchettes,” dont le Souvenir réjouit encore ma mémoire fatiguée,
Les voisins étaient venus, les voisins et les amis. On vidait le petit verre, on mangeait les épis rôtis à la braise ou bouillis dans l’eau, à plein chaudron. Les
feuilles déchirées formaient des amas bruissants et moelleux où se roulaient les enfants; les aigrettes dorées s'étaient accrochées aux boutonnières comme des décorations royales. Célestin avait dépouillé sa noire mélancolie, I] s’abandonnait à la gaieté comme pour s’étourdir ou reprendre les heures perdues. Souvent ainsi l’âme se dégage d’une longue tristesse pour s’élancer étourdiment vers le plaisir. Inconstante et inquiète, elle vole au hasard vers le mal ou le bien, &i la foi ne la guide pas. Pauvre âme humaine, mystérieuse étincelle de la Divinité qu’un souffle mauvais a jetée, dès le commencement, en dehors du céleste foyer, pauvre âme, tu tourbillonnes aux caprices des passions, dans un ciel souvent obscur, mais. tu laisses un trait de feu dans la nuit désolée, car tu es lumière, et tu viens te perdre au brasier divin, si tu crains la justice, si tu espères.en la miséricorde!
Pendant la soirée, Trefflé Lépire, le frère d'Henriette, vint trouver Célestin Graindamour, pour savoir s’il avait vu la
Pauvre simple, Elle était partie depuis deux jours, et l’on avait peur de la trouver morte quelque part. Célestin lui dit qu’elle n’était pas venue. Mais un petit Barçon du voisinage affirma l'avoir aperçue, au coucher du soleil, sur le haut de la falaise, Elle était assise sous un arbre. Il l'avait bien reconnue, À son chapeau de paille grand comme un parapluie, et à sa robe blanche comme un surplis de curé.
Trefflé avait peine à croire qu’elle ne fut pas entrée dans la maison de Célestin.
Il ne savait pas qu’on avait peur d'elle maintenant, et qu’on la tenait à distance.
Célestin ne voulait Pas lui dire que sa femme se montrait jalouse et la recevait mal, crainte de le chagriner ou d’être obligé de parler trop. Il ne voulait pas tout'dire.
Une femme se hâta de supposer qu’elle pouvait bien se précipiter du haut du cap.
Elle devait être fatiguée de Ja vie. Et Puis, elle ne savait Plus qu’il faut prendre soin de son existence, même quand c’est
tour souffrir; que !+ son Dieu qui nous la donne a seul le droit de nous l’ôter.
Trefflé s'éloigna suis ! deux ou trois petits garçons que ! uriosité poussait autant que le désir c'itre utiles,
[ne trouva pas sa sœur, Elle n’était pas tombée sur la grève au pied de la falaise, 11 l'avait appelée en vain, Il pensa qu'elle s'en retournait par les champs, son chemin de prédilection. La nuit était belle, et c'était un plaisir de marcher sous les étoiles,
On ve s'inquiéta pas davantage de l'infortunée, Le rhum couleur d’ambre remplit les gobelets, et l'# épluchette ” reprit son entrain et sa tapageuse gaieté.
Minuit venait de sonner lentement à la grande horloge de faux acajou, debont dans un coin de la salle, avec ses trois pommes d'or sur la tête, quand un petit garçon entra subitement pour dire qu’on allait avoir de l'orage. Le ciel était affreusement noir, et des luenrs sinistres rayaient l'horizon.
Au même moment un grondement sourd fit trembler les fenôtres, Ceux qui ne demeuraient pas loin se levèrent pour partir, mais un éclair fulgurant les repoussa dans la maison. Tes femmes jetè.
rent un cri d’effroi.
— Ne sortez pas, c'est dangereux, asaurait-on.
Quelques-uns cependant se sauvèrent en courant,
Bientôt le ciel se transforma en une fournaise ardente ouverte de tous les côtés. Les éclairs brûlaient les paupières et tous les objets s'illuminaient de lucurs plus vives que les feux du soleil, Pour s'envelopper ensuite d'un voile de ténèbres plus sombre que la nuit, La foudre éclatait avec un fracas terrible.
La pluie se mit à tomber par larges gouttes d’abord, et mollement; mais bientôt le nuage creva et le torrent se précipita sur les toits, sur les arbres, aur les chemins, partout, ajoutant aux éclats de la foudre un grondement plein d'horreur.
| Î [ll |
Madame Graindamour ouvrit un pla.
card et prit une chandelle enveloppée dans un papier blane, C'était une chandelle bénite le jour de la Purification. Elle la fixa dans le chandelier de cuivre et l'allu- Ma, pour éloigner le tonnerre,
On causait tranquillement, un peu ter.
rifiés et pour chasser la peur, quand soudain la porte s’ouvrit et une voix cria:
— Célestin, ta grange brûle! Le tonnerre!..,
C'était Pierre Audet, le premier voisin, un de ceux qui étaient partis dix minutes auparavant,
Ma grange! clama Célestin, bondissant de son siège,
Tout le monde s'élaiiça dehors, sous la pluie et le tonnerre,
La grange brûlait, Une belle et longue grange, pleine de grain, Du blé, je ne sais combien de lourdes gerbes! De l’avoine, la plus belle que le “ javelier ” eut jamais coupée! Des pois aux gousses renflées! De l’orge comme des grains d'or!
Et le seigle blanc comme Ja neige! Et le
sarrasin dont l’arome se répandait jusque dans la bergerie, à l'autre bout! Jamais ln récolte n'avait été si belle, Et les voitures, les herses, les charrues, les rateaux! Aurait-on le temps de tout sauver?
La vaste toiture n’était plus qu'une imnense nappe de flammes, qu'un vent subit agitait, comme des Panaches d’enfer, dans les ténèbres du ciel,
— Sauvons le moulin à battre! cria Cé-.
lestin. 1] est ici,
Il montrait une grande porte rouge dans la façade blanche,
— Sauvons le moulin! répétèrent tous les hommes en se précipitant.
La porte s’ouvrit et une bouffée de flamme, dans une épaisse fumée, les arrêta soudain. Célestin cria de nouveau:
— Courage, mes amis, courage !
Au même instant un appel lamentable s'élève du fond de l'aire:
— Célestin! Célestin!
Et une forme étrange, un spectre de feu se précipite vers mon ami, I] pense au fantôme de 1a maison hantée, Deux bras
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nerveux et brûlants entourent son cou mouillé par l'orage, et deux lèvres de feu se collent à ses lèvres et les consument
dans la douleur et l'amour.
Il roule sur ja terre humide, à la porte ‘le la grange, avec le fantôme. On se hâte de le relever, Le spectre le tient toujours dans ses embrassements mortels.
C'était Henriette la folle! Elle avait cherché là un refuge contre l'orage, elle trouva ja mort, le seul refuge contre les désespérances de la vie.
Célestin sentit, cette fois, sa "aison chanceler,
I erre tristement en ces lieux où naguère il étalait ses richesses et sa félicité. Il mourra bientôt. Peut-être ne se ra-til plus demain.
Décidément j'ai eu tort de l'appeler chanceux.
Lustrations de Georges Delfosse,
Un soir, je racontais l’histoire de la maison hantée à mes voisins: le bonhomme Chénard, le vieux Blais, le vieux Letellier, le père Ducap et plusieurs autres. Cela les amusait assez, mais ils paraissaient Suspecter un peu mon honnêteté de conteur, et ils me décochaient tour à tour, Pour l’acquit de leur conscience, de petits
traits malins qui faisaient rire tout le monde et me chatonillaient désagréublement. Je n'en luissais rien voir, Je sais dissimuler comme un vrai diplomate,
Cependant, le père Ducap devint tout à coup fort pensif. Il semblait ne plus rien entendre, Quand j'eus fini, il se leva, et lentement,;d'une voix grave que faisait vibrer l'émotion:
— Je connais, moi, dit-il, ce qui s’est passé dans cette maison du bois du moulin, Je sais quel spectre la hantait et quel crime fit descendre sur elle là malédiction de Dieu.
Il garda le silence un insiant, Nous étions tous fort surpris, car il n'avait jamais parlé de ces choses. D'ordinaire on se hâte de dire ce que l'on sait, Ilen est même qui disent ce qu’ils ne savent Pas. Il avait eu sans doute quelque bonne raison pour se taire,
— C'est que moi, reprit-il, je ne crovais ni au hibou fantastique, ni au fantôme expansif de la masure. Les ricanements et les plaintes des trépassés ne m'ont
jamais empêché de dormir, Mais gi ce que l’on vient de raconter est vrai, je n'ai plus qu'à m'incliner.
—- Je vous jure que c'est vrai, affirmaije avec aplomb.
Il parut réfléchir un moment encore, puis il ajouta :
— Il est toujours pénible de dire du mal dés autres, et surtout des siens,
— Comment! repris-je très étonné, vous voulez vous amuser à nos dépens. Vous n'êtes pas de la famille de ce damné.
— Je suis de la famille de ce damné, mais par ailiance, et c’est encore trop, -avoua-t-il.
Puis, comme fortitié par cet aveu, il continua :
Enfin, ce n'est pas ma faute, c'est le hasard. L'ivraie se mêle au bon grain, les chardons poussent au milieu des fleurs.
Quand il s'agit des âmes et des consciences, des vertus et des vices, c'est le bon Dieu qui fait le triage, et il le fait bien,
4E # Fi ; É
Nous le prions alors de raconter cela...
de dire tout. Nous sommes des gens d'honneur, et capables de garder un secret quand c'est nécessaire,
— Pas ce soir, demain, répondil, Il faut que je me recueille un peu. Bien des choses s’effacent de ma mémoire maintenant; et puis, je ne sais pas s’il est bien opportun de réveiller des souvenirs Mauvais, et de raconter la vie de ceux qui n’ont pas craint le Seigneur.
Le lendemain, dès après le souper, nous étions tous assis dans nos fauteuils de frêne, les uns à demi-perdus dans l'ombre des angles, les autres se profilant dans un cercle de pâle lumière, à une petite distance de la table où brüûlait mélancoliquement une lampe de verre. Nous causions spectres, fantômes et revenants, en attendant le vieux voisin qui devait nous renseigner sur les habitants de la maison hantée. Il tardait, Peut-être ne voulaitil plus parler. Son secret mourrait avec lui. Le poèle grondait sous “ l’attisée ”
d'épinette rouge:.. ou l’attise, ai vous l’aimez mieux.
Tout à coup, on entend craquer la neige sous des pieds pesants, à la porte, C’est lui, le bon vieillard, Il entre, Nous échangeons les cordialités ordinaires. Il suspend au crochet de fer son casque, son capot d’étoffe grise, réchauffe au poèle ses mains frileuses, et vient s'asseoir près de la table, en pleine lumière. Nous voulions ne rien perdre des impressions de cette honnête figure de vieux. Nous étions très attentifs, très anxieux. Un latiniste dirait:
“Conticuere omnes, intentique ora tenebant ; Inde toro pater Æneas sic orsus ab alto:”
Vous vous souvenez des premiers vers du second livre de l’Enéide ?
Il n’y avait pas chez nous de reine malheureuse, toute pâmée d'amour; il n’y avait que les bonnes ménagères du voisinage, bien abritées contre les tempêtes du Cœur par le soin des marmots, les oraisons
jnculatoires et les soixante et quinze ans du nouvel Enée,
Le père Ducap toussa trois fois, se Campa sur sa chaise, et commença en ces termes:
- Ce damné était mon oncle,
— Votre oncle ? fimes-nous, épouvantés.
— Mon père et lui avaient épousé les deux sœurs, deux jeunes filles assez jolies et fort avenantes, disait-on, mais de caractères tout à fait différents, Ma mère était douce et charitable, l'autre, dure et avare.
On est toujours cruel quand on aime
l'argent.
Les deux mariages eurent lieu un même matin, dans l’église de Sainte-Anne-de- Beaupré. C’est de Sainte-Anne que viennent mes ancêtres maternels. Mon père, lui, était de le ans, l'île des sorciers, comme © uiait jadis.
Mon oncle Miche abylas n'avait pas de parents dans nos environs. Il se disait originaire des vieux pays. Même, il affirmait descendre en ligne indirecte du grand prêtre Hanan, qui s'était si fort moqué de
Jésus, C'était du badinage, vous comprenez; il ne pouvait pas montrer ses parchemins, Mais ce qu'il aurait bien pu faire, par exemple, c'eut été de crucifier le doux Sauveur du monde.
{l était petit, bronzé, très vif et grand parleur, Il s'était fait marchand forain, et parcourait nos paroisses, sa pacotille sur le dos, Ce fut dans l’une de ses tournées d'affaires qu'il fit connaissance de mademoiselle Lucie Dupincourt, la sœur de ma mère,
La jeune fille se sentit fière d'être remarquée, et répondit aux avances galantes de cet étranger. Imprudente, qui repoussait l'amitié d'un brave garcon de ferme, son voisin, sous prétexte qu’il rmanquait d'élégance et ne s’exprimait pas avec facilité,
Les époux: Babylas n'eurent qu'un fils.
Un enfant comme les autres pour tout le monde, mais pour eux un petit prodige.
Is le trouvaient beau, bien fait, pétillant d'esprit, trop fin assurément pour vivre longte.nps dans notre pauvre monde,
comme si les niais seuls devaient arriver aux cheveux blancs, C'est vrai pourtant qu'il mourut jeune, mais pas de trop d'esprit,
Ilen avait sa part, qu’il dépensait peutêtre à faire des sottises, comme bien d’autres. Cependant il ne paraissait pas adonné à Mk dissipation, et il semblait naturellement bon, Un fruit encore sain sur un arbre déjà malade, Mais il allait ôtre piqué d’un ver, lui aussi, comme l’arbre paternel, le ver de l'ambition, 1] voudrait faire parler de lui, ét pour cela il faudrait des écus. L'argent est le commencement de la sagesse selon le monde, et le piédestal de toutes les grandeurs d’un jour,
Dans nos campagnes, en ce temps-là Comme aujourd’hui, il fallait peiner longtemps pour emplir d’écus un gousset un peu profond. Ilse fatigua d'attendre, Il donna un baiser à sa mère, une poignée de main à son pèr:, et il mit un paquet sous son bras. La mère versa une larme et le père sourit.
— Ne m'oublie Pas, dit-elle, et reviens
bientôt, LES Va et fais de l'argent, recommanda le père, L'argent est un levier formidable, qui peut soulever toutes les volontés, une huile magiqne qui adoucit tons les roua- Kes, un argument irréfutable, un voile qui Cache les défauts, un verre qui grossit les vertus, Pauvre, tu n'es rien; bien pauvre, tu deviens Mméprisable: très pauvre, tu n'es qu'un sot. Riche, tu mérites la con- Sidération et le respect; bien riche, tu as l'esprit et le talent que tu veux payer; très riche, tu possèdes tout le génie qu’une tête humaine Peut emmagasiner... et rien n'empêche que tu renifles l’encens de la flatterie jusqu'à pamoison.
Toutes les plumes sottes ou affamées t'offriront leurs Pointes serviles, et tous les rimeurs en mal d'enfant chanteront ta gloire, Et plus tn verseras l’aumône à la réclame et plus la réclame ajoutera de fleurons à ta couronne,,, Va!
Il était déjà loin sur la route qui mène Partout,
A la tombée de la nuit, Babylas et sà femme venaient s'asseoir au coin du foyer et regardaient mélaucoliquement les félines ondulations de la flamme qui dévorait des Ssarments résineux, et ils semblaient se complaire dans la morne golitude de leur demeure, Ils conversaient Par monosyllabes, soit paresse de l'esprit soit caprice de la voix. Ils se devinaient ou ils se dédaignaient,
Lui, il fumait à longues bouffées un tabac mordant; elle, le menton penché sur Sa grosse poitrine, elle faisait jouer les aiguilles de son tricot. Puis, dans leur égoïsme, ils enveloppaient l’âtre d’un regard jaloux, et lui tendaient plaisamment leurs membres un peu frileux.
Il y avait de la tristesse au fond de leur âme. Ily avait aussi de l'envie, car ils étaient chagrins de la félicité des autres, ne disaient du bien de personne, et ne sor geaient à aucune œuvre de charité.
Il Y avait même de la haine. Ils auraient voulu voir la misère assiéger le seuil de leurs voisins, et les malheurs empoisonner leur existence,
Parfois cependant l’amertune se fondait tout à coup, et ils souriaient. Ils parlaient de richesae, ébauchaient des rêves séduisants, se promettaient une vieillesse fortunée,
On ne les aimait guère dans la paroisse, Babylas affichait qu mépris pour tout ce qu’on respectait. Il ne prenait jamais le chemin de l’église, Il disait que le confessionna] est un écueil où périt la liberté de l’homme, ou s’effeuille l'amour de la femme; que les prêtres font un métier lucratif et facile: que la superstition bat Son plein dans notre pays; qu'il n’y a qu'une religion sensée, la croyance en un Dieu qui s'amuse de nos chimères... Un tas de bêtises enfin, qu’on ne se donnait Pas la peine de réfuter. On levait les épaules, on tournait le dos.
Le peuple n'est Pas savant, dis-je alors, mais il a du bonsens, I] juge vite et bien
les personnes qui se mêlent de dogmatiser, sans en avoir la mission. &i le dogme l’'embarrasse, il regarde à l’honnéteté de ceux qui l'affirment Il comprend la morale. Il sent bien qu’il devient meilleur après la prière, plus fort après la confession, plus courageux devant les Promesses du ciel, plus charitable au souvenir de la miséricorde divine, plus doux à la pensée de Jésus pardonnant à ses bourreaux,
il voit couler une eau limpide, i] sait Que la source est pure. Quand le fruit est délicieux et sain, les rameaux sont verts, et la sève circule vaillamment dans le tronc; l’arbre est bon. Les fruits de la religion sont divinement beaux et infiniment bons, donc la religion est infiniment ‘bonne et divinement belle,
Que les rhéteurs, les philosophes et les Savants de toutes les époques et de tous les lieux, pâlissent sur les livres, interrogenti la nature, demandent leurs secrets aux ruines antiques, et cherchent à con-
naître, jusqu’en ses mystérieuses profondeurs, l’histoire de la vie sur la terre, c’est bien. L'esprit humain a le droit de connaître, Mais qu'il ne cherche pas en dehors de Dieu, c’est peine perdue. Dieu lui a donné le thème, qu’il le développe.
Dieu lui a laissé des notes, qu’il les recueille et les commente, II pourra 8e tromper, mais ses erreurs n’infirmeront jamais la loi première. II semblera inventer peut-être, quand il ne retronvéra que la trace perdue. Partout Îl verra surgir nne croyance religieuse, maïs nulle part, excepté dans la parole du Christ, il ne trouvera la lamière, nulle part, excepté an pied de la croix, il ne trouvera l’amour, nulle part, excepté dans la foi, il ne trouvera la paix.
Prie et crois, dans ton heureuse ignorance, Ô peuple courbé sur la glèbe, car ni la foi, ni la prière ne t’empêcheront daspirer plus hant, de voir plus loin, de marcher plus vite. La religion n’ehraie Pas le progrès, elle le dirige; la foi n’emprisonne pas la liberté, elle lui ‘onne des
ailes ; la charité ne mine pas ls institutions financières, elle leur demande un noble emploi de leurs richesses,
Mais, pardon! je m'aperçois que j'ai pris sans gêne aucune la place de notre cher vieux conteur. Je lui rends la parole, m'écriai-je après cette longue tirade,
Le père Ducap sourit et continua ainsi:
Le vide se fit autour du petit marchand forain. Les amis, les voisine cessèrent même de le visiter, à cause de sa mauvaise conduite. Il était canaille. Sa femme se laissa corrompre, Elle l'avait aimé d’abord; et l'amour qui donne tant de force et de courage quand il est pur, inspire, quand il est mauvais, une lâcheté singulière et une extrême cruauté.
Elle revit son premier ami, celui qu’autrefois par une vanité sotte, elle avait refusé d'épouser. Il était marié et paraissait heureux. Des souvenirs adroitement rappelés, des entretiens prolongés trop Jongtemps, des soupirs mal étouffés, des regards chargés de flamme, enfin tout ce que la chair en effervescence peut
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(page
hambre du voyageur
inspirer à l'esprit curieux, elle l'employa, et il fut vaincu,
Babylas découvrit la linison qui l'outrageait et, un matin, le cadavre de son rival fut trouvé sur la route, Nul n'avait été témoin dn crime, cependant tout le monde montrait dun doigt le coupable,
L'existence devint insupportable au couple infâme, et ln femme adultère et le mari assassin s'en allèrent vivre ailleurs.
C'est à cette époque que fut construite, dans le bois du moulin, à Lotbinière, une Maison de pierre dont vous connaissez les débris, sinon l’histoire.
Alors, il n'y avait ni bateaux, ni chemins de fer, et les Voyageurs se faisaient conduire d'une ville à une autre, en de lourdes voitures, sur des chemins cail.
louteux ou coupés d’ornières,
La voie la plus droite était comme aujourd’hui la plus courte, et la plus courte était la plus avantageuse. Economie de temps, de chevaux et d'argent. Or, de Sainte-Croix à Gentilly, Ja ligne droite Coupe de grandes pointes Superbes qui
font, dans le fleuve, une dentelure de rochers ou de caps, avec d'immenses panaches de forêts et des villages florissants: Le Platon, le Bois des Hurons, tout Lotbinière d'autrefois; Le Cap Charles, le Cap à la Roche à Saint-Jean-Des-Chaillons; le cap Levrard et tout Saint-Pierre.
les-Becquets, Les voyageurs suivaient d'ordinaire cette ligne droite, et traversaient le bois du moulin, au deuxième rang de Lotbinière,
Sauvage, sur les écores d’une belle rivière, sous les bois, l'endroit n'était pas mal choisi pour un relai, et homnes et bêtes s’y reposaient avec plaisir.
L'auberge de Babylas fut achalandée.
On y dormait un calme sommeil dans cette atmosphère saturée des baumes de la forêt; on y mangeait de bon appétit la perdrix et le lièvre accommodés à des Sauces cue Brillat-Savarin n'aurait pas Soupçonnées; on y buvait le bon vieux rhum de la Jamaïque, qui souventes fois attisa l'esprit de nos pères. Cependant de temps à autres, il se fit à son sujet des con-
fidences étranges, et sa réputation périclita. Les voyageurs n’osaient plus y coucher, On entrait, en passant, boire un verre, manger un potage et l’on se hâtait de fuir. La solitude se fit.
Mais Babylas était riche, Pendant dix ans, il avait exercé son industrie avec Succès. Pas difficile sur le choix des moyens, les scrupules ne l’avaient jamais ennuyé. Fort peu de dépenses, pas de toilettes pour je dimanche, Pas de cheval] à l’écurie, une vache que nourrissatent les plantes dun bois et l’herbe des routes, des Poules, du gibier, de Ja venaison, point n'aurait été besoin de faire de la rapine, Pour amasser, Le pécule eut fait boule de neige,
Un jour, la nouvelle se répandit qu’il avait été dévalisé. Personne n’en éprouva de chagrin. Il ne s’expliqua jamais comment 80n argent si bien caché avait pu être trouvé. y avait-il eu trahison?
Seule sa femme connaissait la cachette, et elle paraissait fort désolée, elle aussi, I]
*e passe (le si étranges choses parfois dune le cœur des femmes dévoyées,
Cependant toutes ses piastres si âprement amassées n'étaient pas disparues, 11 en avait fait deux parts, — pour lui toutes deux, —et les avait enfouies en des cachettes différentes, Il ne risquait jamais tout à la fois, L'une de ces deux parts avait été trouvée, Il devint irritable et sombre, Il se mit à surveiller sa femme avec un soin jaloux. Et comme elle allait au moulin de temps en temps, pour acheter de la farine, il y alla, l'ti aussi,