LE ZE
Un soir du mois d'octobre, il s’y était rendu pour faire un bout de causerie avec le meunier. Le ciel n'avait pas une étoile, et la rivière coulait noire en son lit de cailloux, entre les deux falaises,
Les meules du moulin tournaient avec un grondement monotone et régulier, broyant le blé que dorait un rayon de la lampe. Au plafond sombre montait une blanche poussière de farine, Toute la
pièce semblait remplie d'une brume très légère qui ne laissait d'humidité nulle part, mais qui voilait tous les objets comte d’un subtil pollen de fleurs, Dans l'obscurité qui enveloppait la route et le moulin, le ciel et ln côte, s'élevait l'éternelle elameur de la rivière tombant du haut de ln chaussée,
Tout à coup, les sabots ferré d'un cheval retentirent sur le petit pont d'en face, Une voiture passait, Le meunier remarqua :
— Ce sont des voyageurs, car ceux qui vont quérir le prêtre ou le médecin, me disent toujours un mot en passant, S'ils entrent pas, ile appellent et je sors.
— Alors, bonsoir; je rentre chez moi, fit Babylas, Le chat doit être au bord du trou quand le rat se montre,
Et il sortit,
Quelle obseurité d'enfer! rommelat-il.
Bonne nuit pour le crime, répliqua le meunier en riant.
Babylas entendait je roulement de la
on SANG ET OR
calèche, à une petite dintance, et il se hâtait, connaissant bien le chemin. Quand il arriva sur la côte, une voix rude criait:
— Ce damné chemin de l’auberge, où est 1?.., On ne voit que du noir purtout,
Il se mit à courir, criant à son tour:
— Attendez, messieurs, je vais vous guider, Û
La voiture s'arrêta. Babylas prit le cheval par la bride et le conduisit jusqu'à la porte de sa maison, °
— C'est un voyageur que je vous amène, monsieur Babylas, ft le cocher en mettant le pied à terre,
— Mille fois merci, monsieur Spénard, et venez souvent.
— Pas en des nuits pareilles, Monsieur était pressé, il fallait tien marcher, Le voici sain et sauf, j'en sus aise et m'en retourne,
Babylas fit entrer son hôte et l'installa dans la meilleure chambre. 11 revint ensuite trouver Spénard qui montait déjà dans sa voiture,
Vient-il de loin ? demanda-t-il.
SANG ET OR Li
Je ne crols pas, répondit le cocher, car son bagage est mince.
- Est-ce un commerçant?
Je n'en suis rien, Peut-être que c'est un pêcheur à la ligne... Il ne parle point, Il vous a dit où il allait, au moins?
— Îl ne le sait pas, Il a l'air de chercher quelque chose, 11 s'est informé seulement du prix et de la qualité des terres, dans nos environs, Il a aussi demandé s'il y avait quelque jolie maison à vendre dans notre village, Il n'y en a point. S'il veut aller plus loin, comme la chose est probable, vous lui trouverez une voiture, n'est-ce pas? Une bonne, cur il n'aime pas 8e faire ballotter comme un colis, Moi je ne peux pas faire une lieue de plus, il faut que je conduise monsieur Baby aux ‘Trois- Rivières, demain matin. Je vous souhaite le bonsoir,
Il s’enfonça dans le chemin ténébreux.
Le voyageur, un jeune homme de vingtcinq ans, se laissa d’abord tomber sur un sofa, et, la tête dans ses mains, il parut absorbé dans une sérieuse réflexion,
[l'avait un air un peu rude, La fatigue, peut-être, où les contrariétés, les mécomptes; on ne savait. Tout de même, il n'était pas laid avec ses cheveux crépus, son œil perçant, ses joues hâlées, sa moustache épaisse,
Madame Babylas entra. Il eut un tressaillement et il se leva pour la salner.
Elle lui demanda “il voulait prendre une tasse de thé. Il ne faudrait qu'une-minute pour faire bouillir l’eau. I remercia, prétextant la fatigue et le besoin de dormir.
Elle le conduisit dans une chambre assez propre, et blanchie au lait de chaux, en arrière du salon, Elle se retirait, quand il la rappela pour lui confier une petite sacoche de cuir très ronde et bien pesante,
— Prenez-en grand soin, recommandat-il, c'est toute ma fortune.
Les yeux de la femme étincelèrent et elle eut un sourire singulier.
— Grand Soin, oui, dit-elle... Vous pouvez dormir sur vos deux oreilles.
Quand elle rentra dans la cuisine, Ba-
bylas l'attendait debout près de Ja table, I prit la sacoche et Ja Soupesa curieusement,
— Qu'y at-il donc là-dedans, fit-il, c'est bien lourd?
Puis il ajouta d'un ton sarcastique:
— Est-ce qu'il vend du plomb, ce monsieur-là ?
Madame Babylas répondit que c'était peut-être de l'argent, vu qu'il Jui avait confié ce petit sae en Jui recommandant d'en prendre ‘un soin tout particulier...
Qu'il valait une fortune,
— Une fortune! …. Une fortune Jàdedans! reprit Babylas étranglé par le désir de regarder, de palper, de...
— On pourrait toujours voir, proposa la femme, il n'y a pas de mal à voir.
— Du mal? Mais non, il n y en a pas...
Une fortune! Cela ne se voit pas souvent, Comme Ça, tout à la fois, d’un coup d'œil, Laissons-le s'en lormir, 11 semble fa.
tigué... Il est bien fatigué; il l'a dit.
IIS jetèrent des Sarments secs dans la cheminée et une flamme vive s’éveilla,
piscine) ltffinintentéinnemeninn
remplissant l’humble pièce d’une lueur molle et flottante. Ils éteignirent la bougie. Pourquoi une bougie? Dépense inutile. Le bois ne coûte rien das la forêt ; on peut vaillamment attiser la
cheminée, LEE
Il devait dormir maintenant, Il était couché dépuis une heure, une longue heure, Il dormait en effet. Il dormait d’un sommeil calme, profondément confiant, et un sourire de béatitude avait fait disparaître l’aspect trop rude de sa figure.
.Le couple hideux s’approcha du foyer où le bois résineux flambait toujours.
La sacoche était fermée à clef. Il y eut un mouvement d’impatience,
—Onne peut toujours pas briser la serrure, disait la femme.
— Il faut voir tout de même, répliquait l’homme.
Ils s’assirent côte à côte, en face de la flamme et leurs visages inquiets et mauvais prenaient des teintes rouges comme du sang.
ST
Babylas P'oposa d'aller fouiller les poches du vêtement.
Il faut tre bien Prudent et ne pas éveiller l’hôte, observa # . femme.
Il partit, marchant sur le bout des pieds, sans souliers et sans lumière, Dix minutes après, il revint tout souriant, montrant une petite clef qu’il tenait entre le pouce et l'index, dévotement. I] mit cette clef dans la serrure en simulant sacrilègement l’hostie sainte que le prêtre offre au communiant. Un sarment $se fendit dans le brasier avec un bruit d’explosion, et des étincelles volèrent à la face des misérables.
Le petit sac fut ouvert, et les deux infames poussèrent de leur gosier serré par la crainte et le Plaisir, une exclamation de Surprise. Ils se Penchèrent sur le trésor, puis, se regardèrent muets et presque tremblants. Ils avaient peur d’être surpris. Si le Voyageur s’éveillait... gil avait enteräu leur cri étouffé!... Mais non, ce n’était pas possible, il dormait
biea profondément dans son bon lit de plume, et les portes étaient fermées,
Is enfoncèrent leurs mains dans la sacoche ouverte, et brassèrent Îles pièces de monnaie et les linsses de billets. Comme ça sonnait agréablement à l'oreille, et comme c'était doux à palper!
—{‘omptons les écus, proposa la Babylas.
Et ils s'approchèrent l'un de l'autre, comme pour se soutenir dans la lutte qui allait commencer. Ils prirent les billets.
Désenchantement! Une cinquante de misérables unités!
Il y en avait d'autres qu'ils étalèrent d'une main fièvreuse,
C'était mieux: des billets de cinq, de dix, de cinquante, de cent,
Un véritable éblouissement, Et ces pièces sonnantes qui paraissaient blanches tout à l'heure, dans la demi-obscurité, ne voilà-t-il pas qu'elles jettent des reflets fauves maintenant à la lueur du foyer! De l'or! C'est de l'or!
Et sur la petite table qu’on avait appro-
chée de la cheminée, les piles s'élevaient comme des chandeliers d'autel,
Quel rêve ! Quel enchantement !
Les deux amis, lui et elle, se retiraient
un peu en arrière, de temps en temps, pour mieux emt 18ser d'n coup d'œil ravi, cet échiquier éti icelan:,
I y avait dix mille piastres.
Ils comptèrent dix fois chacun, et toujours les dix mille piastres y étaient; jamais moins. Ils ne pouvaient en dé-
tourner leurs regards,
— Îl faut pourtant remettre cela dans la sacoche, soupira-t-elle,
— Oui, oui, sans doute, mais rien ne presse, Il dort comme un bienheureux.…..
I devruit ne se réveiller jamais, répondit-
— Ne se réveiller jamais... reditelle, comme un écho mourant,
— Dix mille piastres, femme, c'est le ciel sur la terre, et le ciel, 'on fait bien d'y entrer quand la porte s'ouvre.
Elle approuva disant qu'un merle en
cage vaut mieux que toute nne nichée au bois.
Il reprit d’un ton lamentable:
— Ab! si l’on ne nous avait pas dépouillés comme on l’a fait !... C’est peutêtre notre argent qui revient ainsi... I] y a des compensations... Et puis sommesnous obligés de perdre, comme cela, ce que nous avons amassé avec tant de peines!
Il cherchait une excuse au crime dont il sentait les premières suggestions. Elle dit alors d’une voix dolenie aussi et en soupirant:
— Non, il ne faut pas se laisser tenter ... Les tentations sont fortes parfois et la chair est faible... On prend son bien où on le trouve, c'est vrai... Mais cet argent...
Il l’interrompit brusquement:
— L'argent est à tout le monde... Pas plus à lui qu'à d’autres... On m’a dépouillé, c’est bien; j'en dépouille un autre, c’est encore bien. Tant pis pour celui qui se fait pincer. Il paie pour tous... C’est au plus fort et au plus fin... Les gros
mangent les petits... L'essentiel est de réussir, Le succès justifie tout...
La tentation devenait terrible et ils n’offraient guère de résistance. Ils s’aveuglaient. Les bons même ne résistent pas longtemps à la violence de certaines suggestions. L'énergie s'use vite quand on lutte contre soi-même, et l’homme a tellement besoin de bonheur, qu’il sacrifie souvent une félicité durable mais tardive, à une fatale et passagère satisfaction.
— Qu’as-tu donc envie de faire, Babylas,
demanda la femme un peu émotionnée?
Il répondit froidement:
— Garder cet or.
Elle répliqua qu’il ne se laisserait point dépouiller comme cela, lui... qu'il porterait plainte, et que ce serait difficile, peut-être, de &e tirer d’affaire.
— Il n'ira pas porter plainte devant nos magistrats, dans tous les cas. Nous allons prolonger son sommeil... Nous dirons qu’il s’est mis en route à pied, de bon matin, si jamais on nous parle de lui.
Nous ne Sommes pas tenus de veiller sur
les voyageurs... ni de les conduire... ça ira !
[ls remirent l'or et le papier dans la sacoche et se dirigèrent vers la chambre de l'étranger, Lui, il tenait un lourd Marteau; elle, une bougie pleureuse, Quand ils furent devant Ja porte, il demanda :
— Voulez-vous être éveilé de bonne heure?
I faisait cela Pour voir si le jeune homme dormait. Le jeune homme répondit d'une voix mal éveillée:
— Non; jé suis fatigué, laissez-moi dormir.
Et il se tourna sur sa couche, Ils eurent Un mouvement de surprise et de frayeur en l'entendant parler,
La Babylas dit tout bas:
— Viens-t'en.
Ftelle tira son homme par le bras.
Gand is furent devant le feu de l’âtre,
elle dit qu'on pouvait prendre un peu d’or
sans qu'il s’en aperçut peut-être... Il
croira ce qu'il voudra, s'il s'en aperçoit... Personne ne trouvera jamais rien... I v a des enchettes dans le boïs:..
Des cachettes dans le bois, gronda le mari soupçonneux, parles-en,
— Il ne faut pas le tuer, reprit-elle, j'ai peur du sang, moi... Et puis, ce jeune homme, il a sa mère sans doute... sa pauvre mère!.,, Non, ne le tuons pas...
reste ici !
— Folle!
— Je vais l'éveiller,
— Je vais l’endormir, moi,
Et il lu imeraça de son tuarteau, Elle supplia: Je vais tout voler... Je vais me sauver avec l'or... Tu diras que je suis 4 plus misérable des femmes et la honte de ta maison... Que tu m'as chassée
déjà... tout!... Mais verser le sang de ce jeune homme qui a mis sa coufiance en nous, et dort en révant à sa mère, peut-
être... A sa mère qui l'attend dans les pleurs et l'ennui. Oh! non, jamais!
— Cest bien, femme, répliqua-t-il, allons-nous reposer comme deux bonnes
bêtes, et ne touchons pas un sou de cette fortune qui s'offre à NOUS... A nous que le monde à ru'ñés et volés... Viens!
Ils entrèrent dans leur chambre, Le feu s’éteignit dans Je foyer et d'épaisses ténèbres remplirent la maison. Ils fei.
gnirent le sommeil, car ils s'éplaient l'un l'autre, Des reflets d'or brillèrent devant leurs yeux! fermés, dans la nuit... L’'obscurité parut s'étoiler avec magnificence, . . Les piastres précieuses tourbillonnèrent comme une étincslante poussière,,, Des rêves de fortune ravissants et fous s'ébauchèrent avec délice, puis un sentiment de crainte,comme un souffle froid, les dissipa tout à coup... Mais ils revinrent toujours, et la volonté faiblissait, .. Elle, la Babylas, elle se disait, à la fin, étourdie par la cupidité:
— S'il se mélait seul de cette affaire...
Il devra:t ÿ songer... Pourquoi se mettre deux?..,
Et elle faisait semblant de dormir d’un sommeil profond.
SANG ET OR ni
Le flnide mystérieux qui parfois vole, rapide comme l'éclair, d'une personne à une autre, emportant une pensée intime ou Un Message étrange, circulait autour de leurs fronts et mélait leurs idées cri.
minelles,
Il se leva sans bruit, doucement, alluma une lanterne, puis l'enveloppa d’un linge pour en dissimuler la lumière, Celn fait, il prit son marteau et, de nouveau, se rendit dans la chambre du voyageur, Il attend't debout près du lit paisible, L’é.
tranger dormait bien. Cela se voyait au mouvement calme et régulier de ses larges
poumons,
Il laissa passer un mince rayon de lumière, et put contempler la figure heureuse de cet homme trop riche, qu'une fatale destinée venait de mettre devant lui. 1] eut un moment d'hésitation et il voila la lueur de sa lampe, Mais, dans les ténèbres, il vit de nouveau scintiller les pièces d'or, et le vertige le saisit...
Le coup fut terrible et la mort du jeune homme, instantanée. Il traîna le cadavre
li NANG ET OR
dune le bois, puis il revint se coucher tranquillement, Na femme ronfluit tou.
jours, Il savait bien qu'un si profoml sommeil n'était pas naturel, mais : n'en fit rién puruitre,
Le matin, 1 dit en se levant qu'il allait éveiller le voyageur. Elle ent uu sin gulier sourire, 11 revint en criant
Parti!.., il est partit... La chambre est vide!,,, C'est étrange!,,,
Et ln sacoche, ajoutu-t-il lronique.
ment ?.,, Actil nu moinx oublié LETAITE coche?,,,
Elle ost là, répondit la femme, en montrant le placage entre les deux fe.
nêtres de sa chambre,
nous la fortune! à nous le bonheur!
clima Babylas en levant les bras an ciel.
— Mais il va revenir sans doute, obser-
vi-t-elle, pour faire croire qu'elle ne de.
vinait pas, - Jamais! sois tranquille,
Et elle demenrn tranquille [alla revrendre ga victime et la encha
SANG ET OR h3
duns In rivière, nous quinze pleds d'en, uvee des roches aux pieds et nu cou.
À quelque temps de là, Us ae rendirent au village pour acheter dex vêtements,
Le marchand leur demanda, en me surant l'étoffe d'une robe s'il étuit vrai que leur garçon était de retour,
Ils ne répondirent pas; ils ne purent répondre tant is furent étonnés, et ils se re ctdèrent stupidement, Le marchand vensn qu'ils ne l'avaient pas compris:
— Votre fils est revenu? questionna:til de nouveau,
— Notre garçon! répétèrentils d'une voix haletante,
Le m rehand continua:
Il était parti depuis dix ans, n'est-ce pas? Vous m'avez dit cela un jour. 11 avait quinze ans alors,
- Quinze ans, oui, balbutia Babylas.
Et il est revenu, quelle joie pour vous, n'est-ce pas?
—— Revenu? comment? Non, il n’est pas revenu,
La femme de Babylas tremblait et sa pâleur était extrême.
Le marchand ajouta :
— C'est le père Spénard, de Saint- Pierre, qui m’a raconté cette nouvelle.
Même il m’a dit que c’est son garçon qui la conduit chez vous, un soir de l’autre semaine... Il paraît qu’il a rapporté beaucoup d'argent.
— Notre enfant! clama la malheureuse femme, et elle tomba lourdement sur le plancher.
On s’empressa de la secourir, mais elle semblait ne plus vouloir vivre ni penser, Elle reprit ses sens et s’évanouit maïnte fois.
— C’est l'émotion, la surprise, disait Babylas tout épouvanté aussi.
Il allait se perdre quand le marchand ni demanda si son garçon était venu sans se faire connaître. I] saisit cette planche de salut:
— Non, il ne s’est pas fait connaître!...
Non!... Pourquoi?,,. Nous aurions eu tant de bonheur à le presser dans nos bras!... Nous ne l’avions pas vu depuis dix ans!... Il était parti erfant, il est revenu homme!.., nous ne pouvions pas le reconnaître!... Le bon Dieu nous éprouve terriblement!.., Mais peut-être qu’il va revenir nous surprendre...
La misérable mère sortit enfin tout à fait de son évanouissement, et demanda à Partir, disant avec des larmes qu’elle était malade, qu’elle allait mourir.
Ils s’en allèrent, laissant le marchand fort perplexe, Le monde n’était pas grand alors; les gens ne se voisinaient pas beau- Coup, et les rumeurs s'éteignaient vite.
Cependant il se fit bien des suppositions au sujet des Babylas. Mais la police était bénévole et les criminels se cachaient aisément.
Il y eut entre les énoux méchants des reproches amers, des menaces redoutables, des haines de damnés. Ils s’accusèrent l’un l’autre et voulurent se tuer.
HS furent tentés de tont avouer par ven- Reance. Mais la vue du trésor qui brillait toujours dans la Pauvre Sacoche, adoucit peu à peu lamertume de leurs paroles et de leurs remords, Les querelles devinrent moins fréquentes.
Si dénaturée que soit une mère, il reste
touiours, au fond de son cœur, un souffle de l’amour sacré aw'elle seule pent connaître, et ses efforts pour oublier pleinement la sainte joie de la maternité sont toujours inutiles, Et plus elle se plonge
dans le mal pour étouffer la voix de la nature, et plus cette voix invincible Ini crie:
— Tu es mère! tu es mère! tu es mère!
Moins de deux ans après le meurtre du jeune voyageur, son fils, la femme Babylas mourait. Personne ne comprit le mal qui l’emporta. (était le remords. Elle avait eu le prêtre.
Babylas vécut plusieurs années encore, seul dans son auberge sanglante, Il se disait pauvre, mais personne ne la croyait, et l’on évitait sa Porte comme la porte de l'enfer. Plns encore,
Un matin de janvier, on S'aperçut que le sentier qui conduisait à sa demeure n'était Pas battu, et cependant il n'avait pas neigé depuis plusieurs jours. On le crut malade, Il ne fallait toujours pas le laisser mourir comme cela, sans eonfession, Son îme avait coûté cher à Jésus-Christ. Des voisins ouvrirent la porte. C'étaient Gagnon, Lépire et Rivard, Ils le trouvèrent mort en face de l’âtre éteint.
“Requiescat in puce,” dit Je père Gagnon.
La maison trembla jusqu'en ses fondements, et une voix terrible et mystérieuse répondit :
“Non est pax impiis! ”
lustrations de Albert.S, Brodeur,
Je commence par une petite histoire de mon oncle Placide.
J'ai peur qu’elle ne vous amuse guère cependant, tant elle est simple et facile à raconter, Elle est vraie, et c’est peutêtre un défaut ; lle ne saurait induire au mal, et c’est peut-être une naïveté. .. AUX Jeux de quelques-uns,
Mon oncle n’était ni menteur ni grivois.
Il avait bien le mot pour rire ; il aimait la plaisanterie inoffensive 5; il donnait un
peu dans l'exagération ; mais le mensonge lui faisait horreur, surtout quand il se montrait nu.
Au reste, quand il m'a fait ce récit anodin, il arrivait de confesse, Cependant, ecmme s'il avait eu peur, malgré cela, de me trouver incrédule, il ajouta sur un ton solennel :
— C'est vrai comme je te vois là !
Et il me regarda fixement, tout en souriant d'une singulière façon.
Il louchaït, mon oncle.
J'y songe, Il ne me vo: ait peut-être pas du tout. Son œil oblique devait tomber sur mon voisin.
Que de serments et de promesses on élude ainsi peut-être, en obliquant un peu !
Vous connaissez la ronte de glaise qui rattache, comme un chaînon d'acier, le deuxième rang au bord de l’eau, tout près du Saut-à-la-Biche, à la Vieille-Eglise?...
Vous ne la connaissez pas? Vous n'êtes
pas de chez nous alors, Mais passons; cela
ne fait pas grand’chose à l’histoire,
Cette route perce une claire trouée dans le bois sombre, an bout des terres en enlture. T'ean dianhane d'nn petit rnissean la conne comme nne énée d’arrent, TI conle naressonsement la netit rnigsenn.
Anne nn 1i+ étroit saone ne fanillawng nt rarmi Tea flenrs an mien da Ta fort ombhrenga nn An In nrairia angalaîllfa nn ren nartont où Ta panpira la nongesn Tog Disoany + haïement Tanre nîlog. at los hAtae À rornas des elos voisine v viennent hojra à Ia file.
Fin hant da In vante. Aans nna maïgnn.
natta noïirria nar Ia ninia at la vétneté.
bahitait pna famma nasrée flenr. hian owalle fnt on Annarenee, ane tonte Ja &nlendenr de ga virginité.
Cest ane. d’anrès mon oncle. il anrait falln une certaine hardiesse nonr se vlisser dans Vintimité de cette espèce de... Cherche nn mot, lecteur.
Elle était assez grande, assez crosse et rudement ébauchée, Ses bras durs et
bronzés pouvaient sembler appétissants quand ils se balançaient nus le long de ses hanches ; mais au bout de ces bras s’épanouissaient des mains gercées qui tapaient ferme. Elle avait des yeux bleus pleins de malice et nne bonche large pleine de jnrons,
En été, une chemise de toile hardiment échancrée, un jupon de droguet ridiculement court, et un chapeau de paille démésurément large, composaient sa toilette ordinaire, En hiver, elle chaussait des bottes tannées, retenues en haut des mollets par des jarretières de cuir rouge, endossait une capote grise agrémentée dun capuchon, et coiffait nn casque de peau de chat muni de larges oreilles,
Elle n’était pas séduisante.
Elle s'appelait Marguerite Leclaire, et nous, les gamins de ce temps-là, nous l’appelions Marguerite-le-bœuf.
Elle n’aïmait pas ça.
Pourquoi l’appelions-nous ainsi ? Pour un rien. Tout simplement parce que, le ‘printemps et l'automne, après les ge-
mailles et après les récoltes, elle charroyait du bois de corde ou de l'écorce de pruche, aux bateaux, sur la grève, avec l’intéressant animal qui répond on ne répond pas à ce nom sonore,
Bien dompté, le bœuf de Marguerite allait à hue et à dia comme un vieux cheval de labour. Parfois, quand il avait mangé une portion convenable, et que l'étrille avait lissé son poil roux, il se mettait à courir sur la route avec une rapidité surprenante, et semblait tout fler des nuages de poussière que soulevaient ses pieds fourchus. L
Marguerite Passait pour sorcière dans notre canton, et elle se donnait garde de détromper les naïfs. Ce n’est pas une mince satisfaction que d’être remarqué des siens, et il se trouve des vaniteux qui Préfèrent une mauvaise réputation à l'oubli. On les regarde, on les salue, on les craint, pendant qu’on néglige l’honnéteté commune, et cela leur suffit.
Elle n'avait rien d’aimable, et ne soup- Sonnait pas le plaisir d’une bonne action.
On évitait de la contrarier de peur d’attirer sa vengeance, Elle pouvait changer en sang le lait pur d'une génisse, faire boiter tont à coup un cheval fringant, donner une couleur grise et un goût âcre à la meilleure farine de blé: et si un jeun homme voulait se faire aimer d’une jeune fille, il m'avait qu'à lui donner un écr blane, elle savait où eueilli: + moureiller piquant dont le fruit rend amoureux.
Les enfants se cnchaient dans les tulles d'aunes où derrière les clôtures, quand ils la voyaient venir avec son bœuf ensorcelé,
LEE
Or, il est bon de vous dire que Jonas Bernier, de la Rivitre-Bois-Clair, offrait un grand repas À ses amis, (C'était à son tour, Il avait dîné chez Lonis Daigle, la semaine précédente, soupé avec les Trébert quelques jours après, réveillonné
dans la famille Poudrier ensuite ; partout eafin où l’on avait festoyé un brin, pendant le carnaval, il avait en ea place à table, et n'avait pas boudé la cuisinière.
LE BŒUF pr MARGUERITE 125
Et le carême arrivait, Les petits enfants s'imaginaient apercevoir sa face blême dans les vitres fleuries de givre, C'était le Souper du mardi gras, Un Souper joyeux et tapageur, Le bruit des Couteanx et des fourchettes sur les assiettes de faïence, Je tintement des Cüillers eur og bols, Ja sonnerie des verres, les ApoStrophes, les refrains, les éclats de rire, tout cela se môlait pour faire la plus Étourdissante des musiques et le plus original dos tintamarres, C'était un regain de folle gaieté à la veille du jeûne et de Ja Pénitence,
Marguerite entra
Elle venait du village voisin, et sa voi.
ture, traînée comme toujours par son bœnf docile, était remplie de provisions, Les mains s'étaient ouvertes la bienfai.
sance n’avait pas lésiné.
Elle souhaita le bonjour aux hommes et aux femmes, et Sa voix rauque se perdit dans les Quatre coins de Ja salle, I] y eut Un moment de silence,
- Ï1 fait meilleur ici que dehors, remarqua-t-elle en déboutonnant sa capote,
— Viens t'asseoir près du poèle, Ini dit Jonns, en hiver le poèle vant mieux ane le soleil,
— Et si vous avez faim vous mangerez, ajouta, Madame Jonas, par prévenance et pour In mettre de bonne humeur.
Et si elle a soif elle boira, continua l'un des convives, en rlant.
Et elle chantera, fit nn autre
— Et elle dansera, continna un troisième.
Chacun disait son mot et le rire résonnait comme une cymbale, Personne n'avait peur. La vieille jamaïque soutenait les courages. Marguerite répliqua d’un ton mauvais :
— Vous antres, pesez bien voa paroles et n’essayez pas de vous amuser à mes dépens... Rira bien qui rira le dernier.
Cependant le joueur de violon lui demanda par bravade :
- Veux-tu danser un menuet, je vais mettre mon instrument d’accord ?
Meéts-toi done d'accord avec ta femme, lui répondit.elle durement, ce sera mieux, Puis, s'adressant à Jonas Bernier, elle ajouta :
Jonas, ne me laisae pas insulter dans ta maison, sinon tu le regretteras,
Mon oncle, qui se trouvait parmi les convives, lui dit d'un accent paternel :
Marguerite, on ne ge fâche pas aujourd'hui, mais on rit, badine, et s'amuse, car c'est le mardi gras. Demain, on se Couvrira de cendre, on deviendra poussière et on dira : « Meû culpa”...
— Des “ Meg culpà,” interrompit Ja virago, ça ne m'a jamais défoncé la poitrine,
—Je le Savais, affirma mon oncle, d'une voix onctueuse,
— Au reste, ça se voit, fit un écho.
Les jeunes Rens passèrent, avec le joueur de violon, dans une pièce voisine, et la danse commença, vive, leste, entraînante, Jonas Bernier 8e mit à pérorer, I] avait de la langue, I] parla longtemps à tort et à travers, Dos éclats de rire s'élevaient
quand il disait quelque chose de drôle, et s'il devenait ennuyant, on entendait le murmure des conversations intimes.
Quand il vit qu'on ne l’écoutait plus, il prit un verre et dit à Marguerite :
— Marguerite, approche.
-— Pourquoi ? demanda-t-elle,
— Tu dois avoir soif, tout le monde est altéré ce soir ; tu dais avoir froid, le vent est sec et coupe comme une lame de couteau ; tu dois avoir faim, le grand air aiguise l’appétit.
Il fit couler dans le verre un filet de rhum d’or. La rude femme s’avança près de la table, la main tendue, la lèvre frémissante,
Pierre Blais, le tanneur, prit un gobelet d’étain et le remplit aussi.
— Je trinque avec Marguerite, annonçat-il.
— J'ai déjà trinqué avec de plus drôles que toi ; n'importe, je n’ai pas de rancune, repartit la mégère en souriant.
La vue de la liqueur réchanffante l’adoucissait, Le verre et le gobelet se tou-
chèrent joyeusement. Alors le jeune tanneur se tournant lentement vers les convives, clama d’une voix solennelle :
— À la santé de la jeune et tendré Marguerite-le-bœuf !
A peine avaitil lâché le mot, que le verre de Marguerite Jui écorchait l'oreille et allait se briser en mille éclats, avec un tintement clair, sur le mur tout blanc.
Une bordée de jnrons suivit de près. Ils défilaient encore, quand retentit un bev.
glement formidable.
— Cest le taureau de Marguerite qui chante ses ennuis, fit une voix moqueuse,
— C’est un avertissement, répliqua la vieille fille... On cherche le bonheur, on trouve la peine... Que ceux qui peuvent comprendre comprennent.
— Ce n’est toujours pas le ciel qui parle Par la bouche de ta bête, observa quelqu’un...
— Alors ton bœuf a le diable au corps, remarqua Pierre Plais.
—— Et tu l’attelles à ton traîneau... Il Pourrait te mener loin, dit Trébert.
—Où vous irez tous un jour, répondit la femme exaspérée,
Plusieurs riaient, Elle reprit :
— Les rires se changeront en pleurs.
Souviens-toi de cela, Pierre Blais ; et toi aussi, Adèle Dubé, souviens-toi de cela.
Or, Pierre et Adèle étaient des amoureux pout le bon motif. Ils devaient se marier entre les foins et les récoltes. Cette menace de la vieille hère les troubla.
Une lueur parut dans les fenêtres.
— ‘est une cheminée qui flambe, supposa la femme Abel.
Quelques jeunes filles se mirent à gratter le givre des vitres pour voir dehors. Alors une voix tremblante se fit entendre :
— Apportez de l’eeu bénite !
— De l’eau bénite ! répéta la femme de Jonas.
Et elle courut prendre une petite fiole suspendue au chevet de son lit.
— Pourquoi ? demandait-on tout surpris,
On se précipita dans les châssis et vers la porte.
Le blanc rideau de frimas qui voilait les
- fenêtres laissait passer des lueurs indécises et molles. Seuls les dessins capricieux de la gelée sur le verre, fougères et ramilles, brillaient d’un éclat vif, et paraissaient des bruyères en feu. Cependant les bouffées de chaudes haleines eurent vite fondu les jolis tableaux, et plus d’un œil curieux se colla sur les vitres froides, Quelques femmes reculèrent épouvantées,
— C’est le démon, disaient leg unes,
— Il porte des cornes de feu! remarquaient les autres.
— La colère de Marguerite va tomber sur moi, gémit Adèle Dubé... Je sens que je suis sa victime. -. Mes amours seront malheureuses !... Mon mariage ne se fera peut-être jamais !... Mon Dieu ! que vat-il m'arriver ?
— Comme aux autres, va, prends courage , fit, d’une voix grave, la mère
Poudrier, une bonne vieille qui ne se laissait pas désemparer du premier coup.
Mon oncle Placide s’était précipité dans la porte en criant :
— Le taureau de Marguerite est possédé !.
Le vaillant animal paraissait enveloppé d’un nimbe de feu, et son poil roux sombré se détachait singulièrement sur un fond de vive lumière. Il semblait, aux hôtes épouvantés de Jonas, un holocauste sur un bûcher. Il ne brûlait pas cependant.
Il n’y avait pas de flamme, excepté sur les cornes. La neige prenait une teinte de sang, et les reflets de l'étrange foyer se fondaient avec les étoiles dans le ciel limpide.
Chose horrible, l'animal ensorcelé ge prit à danser eur la glace rouge que le vent balayaïit, et ses pieus de corne imitaient, par leur cadence, ie rythme rapide des dansevrs dans la maison en fête ; et sa longue tête muselée secouait les boucles de fer de la vieille bride, comme des castagnettes infernales,
Le vaillant animal paraissait d'un nimbe de feu.
enveloppé (page 132)
Il est sûr que la sur rance, ajoutaient des et lui donnaient
La scène temps,
Son miroir de glace, Quand tout le mon S’approcha de Margue ton fort grave :
— Sorcière, jure de re:
tiques Coupables, on 80 joindre ta bête,
de fut entré, Jonas rite et Ini dit sur un
noncer à tes pra.
rs d'ici et va re.
talement.
Ce fut un immense éclat de rire.
Satisfaite de Pémoi qu’elle avait causé
ami nne, enfonce son , fourre ses mains
Casque sur ses oreilles
dans ses mitaines et part en maugréant.
Quand elle fut au bout dr village, elle aperçut, dans la route qui conduisait chez elle, un spectacle étrange: Les petits cèdres aux branches en éventails, les petits sapins à l'écorce embaumée, plantés deux à deux le long du chemin, brûlaient en crépitant, et leurs têtes se penchaient comme des chevelures de flamme sur le blanc manteau de la neige,
Elle s'arrêta d’abord. Elle eut peur, elle qui tout à l'heure voulait effrayer les autres. Elle pensa aux feux-ollets, à la chasse-galerie, aux boules de feu qui tombent du ciel; mais les feux-follets sont petits, légers, remuants, et ne s’accrochent pas aux branches des arbres ; la chasse-galerie passe dans les nuages avec des jappements et des cris ; les globes de feu ne tombent pas du ciel pour brûler les sapins, mais bien pour avertir les gens de leur mort.
Alors c'était de la sorcellerie, Le diable se mélait done de ce qui ne le regarde pas.
Il existait done, le diable, et 1] pouvait jouer de vrais tours aux hommes,
Elle allait toujours et tremblait en Passant devant les touffes enfiammées, Elle tremblait Pour elle-même et Pour son animal, Qui sait si le feu maudit n'allait Pas les consumer l’un et l’autre?
LEE
La plupart des convives s'étaient réunis À table, mais la gaieté avait perdu quelque
chose de son éclat. Les femmes surtout, plus crédules et très portées vers le mystérieux, ne faisaient Plus sonner, dans le concert rustique, leurs notes d'ordinaire si bittoresques et gi charmantes,
Adèle Dubé, frappée d’une terreur sin. gulière, se disait réellement ensorcelée, et son fiancé n’était Pas Join de le croire, tant il avait Peur de ne
ce soir-là, et elle ions,
— Bah! remarqua mon oncle, Marguerite est moins dangereuse qu'elle ne voudrait l’être. On ne s’improvise pas sorcier, C'est un métier difficile et le diable choisit ses élus. N'est pas sorcier qui veut... Ce n’est pas elle qui a mis un vêtement de flamme à son taureau...
Cette lueut soudaine que vous venez de voir, n'est ni rare ni extraordinaire, C’est un météore, disent les savants. Moi, je crois que c’est un flambeau que le ciel allume pour éclairer notre fête... Amusons-nous donc! Dansez, jeunes gens !
Vieillards, chantez !
Et il entonna d’une voix abominablement fausse :
Pour ma Clara j'ai d’la constance ;
Je bois sec et je fais l'amour.
Demain, je ferai nénitence ;
Ainsi chaque chose à son tour.
Les uns firent chorus en se versant à boire, les autres, en lutinant leurs voisines, Peu à peu, le mardi gras reprit ses droits ; la pensée de la sorcière se fondit comme un nuage en un brumeux lointain,
et la chanson reprit son vol d'une aile un peu mouillée,
LEE
L'événement fit an bruit, On en parla beaucoup. Ce n'était plus un bœuf que Marguerite avait attelé à #on traîneau, C'était le diable lui-même, On l'avait entendu rugir ; on l'avait touché ; le feu de ses cornes était resté aux mains,
Quelques parents des promis disaient qu'il ne fallait pas songer au mariage, après de pareilles menaces. On ne s'ex- Pose pas ainsi. 1] devenait nécessaire au moins de consulter Marguerite, et de lui faire un cadeau Pour gagner sa bienveil.
lance,
Les jeunes ReNS trouvaient dur de ge soumettre. Ils étaient revenus un peu de leur terreur maintenant, et ils ne voyaient Pas pourquoi le ciel refuserait de leur ouvrir les portes de cet éden enchanteur où, avant eux, s'étaient introduits brave.
ment leurs pères et leurs mères,
Læ presbytère, d'ordinaire soigneunse.
ment fermé, dut s'ouvrir à la fin pour laisser entrer la rumeur. Le curé fut mis au courant de tout ce qui se passait, Il en apprit tellement long qu’il demeura tout À fait sceptique. Ces récits d'un bœuf enveloppé de flammes surnaturelles, qui avait chanté et dansé à la parole d’une femme, et d’un sort jeté par la vieille hère à une fille naïve qui entrevoyait le ciel dans le mariage, lui parurent indignes d'occuper un esprit sérieux, I] hocha !a tête, et sourit malicieusement.
Cependant, un matin de mai, le bruit courut dans la paroisse que le bœuf de Marguerite s'était promené le long de la route, avec de nouvelles cornes de feu sur le front. Il avait été vu, le soir, par des jeunes gens qui revenaient de la veillée.
On crut d’abord à une mystification, et l'on dit à ces jeunes gens qu’ils perdaient leur temps et ne feraient point de dupes.
Mais des hommes dignes de foi, un conseiller municipal, un marguillier même, affirmèrent à leur tour l'avoir vu aussi,
Et c'était toujours par des nuits noires et pluvienses, qu'il se montrait avec ce panache infernal, Cela fit dire à mon oncle qu'il était bien Prudent après tout, cet animal, de me Promener ainsi le feu que Sous le bois mouillés et quand la pluie tombait pour l'éteindre,
Les simples se cramponnèrent de nouveau à leurs Superstitions attrayantes, Ils se réunissaient, le soir, pour causer sorcellerie, et ils Mmenaçaient de ne plus voir bientôt que l'intervention de l'enfer dans les choses de ce monde, Le diable allait tenir le beau rôle, et le bon Dieu, mis en disponibilité, n'aurait qu'à se retirer avec les débris de la milice céleste, dans son château fort, bien difficile du reste à enlever,
Le curé qut enfin intervenir, 1] fut même sur le point de se fâcher, lui toujours si doux et si conciliant.
C'était un dimanche, Après avoir chanté l'évangile d’une voix plus énergique que de l’accoutumée, il ge dirigea vers l'escalier de La chaire, d’un pas grave
et sans prêter attention aux chantres et aux enfants de chœur qui le saluaient.
Mais à mesure qu'il montait les pieux degrés, l’indignation se calmait dans son âme indulgente ; €t quand il fut au-dessus de son petit peuple attentif et soumis, toujours dans une enivrante atmosphère de prière et d’encens, il ge sentit tout à fait rasséréné. Il retrouva sa bonhomie journalière et son esprit un peu frondeur.
Il se moqua de re démon désœuvré et peu fier qui se cachuit dans les entrailles d’un bœuf, et ridiculisa les poltrons qui en avaient peur ; puis il finit par donner une petite leçon de théologie pratique à ses ôuailles bien-aimées, Je vais dire tout, cela peut servir.
‘ Ce n’est pas le diable à poil roux et bien dompté de la pauvre Marguerite qu’il faut éviter et craindre, mes chers frères, commença-t-il, mais l’autre, le vrai, celui qui vous cajole, vous amuse et vous porte au mal sans montrer ses cornes.
Il à sur les lèvres des paroles mielleuses et non des beuglements, Ses promesses
sont douces, ce Gai ne les empêche pas d’être menteuses, Il n’entre pas avec fracas dans vos demeures, et. il se donne garde de vous effrayer. Il n’a pas la figure menaçante d’une bête, mais souvent la forme gracieuse d’un ange ou ‘une femme. Il ne brûle Pas vos lambris, :1aie il allume en vos cœurs des ardeurs mortelles,
Et, ce chef suprême des enfers, il voit, comme le souverain des cieux, une légion d’esprits s’empresser à le servir.
C’est d’abord le démon de l'orgueil. Un flatteur qni vous souffle à l'oreille que vous valez votre pesant d’or, quand tout votre mérite se pèserait dans la balance dun apothicaire ; que vous avez de la vertu quand c’est du tempérament, de l'intelligence, quand votre esprit est de l'emprunt que vous ne pouvez rendre.
C’est le démon de l’avarice. Un vilain qui vous empêche de donner, à votre femme et à vos enfants, les vêtements nécessaires pour venir à l’église, apprendre à aimer le bon Dieu ar" le mérite tant, et les
hommes qui le méritent si peu ; qui vous empèche de donner au pauvre un morceau de pain oublié dans la huche, et au curé la dîme oubliée dans le grenier,
C’est le démon de l’'impureté, cet attra.
pe-sots qui... que... dont... Je vous je dirai au confessionnal.
est le démon de l'envie. Un farceur qui vous fait regarder vos félicités et vus biens par le gros bout de la lunette, et, par le petit bout, les biens et la félicité des autres ; un drôle qu‘ vous fait accroire que le potage manque °‘\ssaisonnement chez vous, et qu’il est bien permis de soupirer un peu après la cuisine d'autrui.
C’est le démon de la gourmandise, qui Vous porte à boire comme des éponges, et à manger comme des ogres, sans soif ni faim. Si bien, qu'on vous verrait dormir Souvent à la beïle étoile, dans l'abandon du patriarche Noë, si vous saviez cultiver la vigne ; si bien, qu’on vous verrait saccager tous les pommiers du paradis terrestre, si le bon Dieu faisait la sottise de
vous rendre l’héritage de votre premier père,
C’est le démon de Ja colère, qui vous fait sauter comme une bouilloire sans sou- Pape, pour un regard de travers ou une Parole dure, et vous fait crier à tue-tête des folies que, dans le Calme, vous n’0seriez même dire tout bas.
Enfin, c’est le démon de la paresse, le plus sot et le plus méprisab'e de tous. Ce fainéant vous fait croire que vous êtes fatigués quand vous n'êtes qu’engourdis, et que vous allez de l'avant quand vous reculez, c maison quand V’heure du travail sonne, et à l’église, quand votre curé prêche.
Et puis, les commandements de Dieu sont battus en brèche par d’autres anges déchus, bien Peu semblables au doux bœuf de Marguerite.
Les uns vous Poussent à jurer comme des Payens, sous le prétexte que ça donne de l’énergie au discours ou un tour dégagé à l'esprit ; leg autres vous font parler du Seigneur comme d’une vieille connais.
sance, sans plus de respect et avec autant de familiarité.
Il y en a qui se chargent de changer le dimanche en un jour de divertissements, et proposent des promenades, des jeux, des danses même, pour remplacer la prière si nécessaire à l’âme et le repos si utile au corps.
Un esprit retors qui ne perd pas son temps, c’est celui qui est chargé de vous faire ‘“mépriser le sixième et le neuvième commandement... J'en sais quelque chose. Je ne parle pas seulement pour les jeunes gens qui promettent de s’amender plus tard, mais aussi pour les vieux qui promettaient de s’amender plus tôt.
Uri autre aussi qui a la besogne rude et fait un mal incaleulable à la s-iété chrétienne, c’est le démon de l'injustice. La scène où il joue son rôle est immense, et les acteurs qu’il fait agir sont sans nombre, depuis le gamin qui dérobe un sou pour acheter un pain d’épice, jusqu’au souverain qu nlève une province pour agrandir son royaume; depuis le mendiant
qui se fait donner le prix du travail, jusqu’au millionnaire qui refuse à l’ouvrier un salaire raisonnable. L’injustice prend toutes les formes et toutes les couleurs, et la réparation des torts n’embarrasse personne. On fait taire la conscience, sous prétexte aw’elle n'entend rien aux affaires,
11 y a bien encore le démon du mensonge qui vous fait dire: Oui, quand c’est “ non,” et: non, quand c’est “ oui.” On est trop lâche pour affirmer la vérité. On oublie que la parole donnée et reçue est l’unique lien qui peut unir les hommes les uns aux autres. Il ya le démon du Parjure, le plus insolent de tous et le plus détesté de Dieu, qui partois vous fait mettre le pied sur la face du Christ saint, quand vous allez voter au poll ou plaider au palais.
Et je n’ai pas fini.
Comme il y a des mauvais anges spécialement occupés à faire oublirr les commander.ents de Dieu, il yen a d’autres dont le zèle s’exerce contre l’Eglise.
Ils s'efforcent de vous faire croire qu'elle est inutile, et que les commandements de Dieu vous suffisent. Comme si le Père ne l'avait pas instituée par le Fils, Pour qu’elle fut la gardienne immortelle de ces commandements. Il savait que le chrétien du Nouveau Testament se montrerait inconstant et léger, comme le juif de l’ancien ; qu'il se prosternerait volontiers devant le veau d’or, et serait un grand fabricant d’idoles ; qu’il faudrait Par conséquent le rappeler souvent à l’ordre,
Ecoutez-la donc !
Il me reste un mot à ajouter. Le dernier Commandement est un scandale pour plusieurs :
“Droits et dîme tu paieras à l'Eglise fidèlement.”
Je vous ferai remarquer d’abord que ceux qui refusent de Payer la dîme, ne paient pas davantage leurs autres dettes.
Le prêtre vous mène an ciel, et vous vous chargez des frais du voyage. C’est juste, n’est-ce pas?
T1 Jui fant un asile un peu loin du bruit, Pour que sa prière soit plus recueillie et son étude, moins interrompue, C’est là que vous le trouvez, le jour ou la nuit, par le beau temps ou les tempêtes, quand vous éprouvez le besoin de lui confier un chagrin ou de Ini demander un conseil.
C’est à sa porte que vous frappez quand le deuil menace votre maison, et que la personne que vous aimez le plus peut-être vous a dit, dans un sanglot, qu’elle se sentait mourir,
Il est père, mais son foyer est vide.
Les rêves d'amour n’ont jamais voltigé dans l’alcôve où il dort, et les bras qui s’ouvrent pour le recevoir, quand il tombe sur 8a couche pudique, sont les bras miséricordieux de son crucifix.
Il est père et vous êtes sa faraille.
Il n’est pas nécessaire, sans doute, qu’il habite un château, et nulle paroisse ne doit se ruiner pour loger son curé plus magnifiquement que son Dieu. Mais en ceci Comme en toutes choses, il fant de la convenance et de la dignité.
— Notre Seigneur n'avait pas une pierre où reposer sa tête, me direz-vous, et les apôtres ne portaient que leur bâton.
Cest vrai, mais depuis lors 1l s’est écoulé dix-neuf cents ans !
T1 y a dix-neuf cents ans, l'Eglise n’était Pas descendue dn calvaire, Elle était encore tout entière dans la pensée de son divin fondateur, et les douze apôtres qui devaient se partager le monde, pouvaient recevoir l'Esprit Saint dans nne humble et étroite enceinte, et rédiger, dans une caverne, le “ Credo ” qui devait renouveler In face de 1n terre,
Depuis, comme nne mer débordante, l'Eglise a baigné tous lea rivages, comme un soleil ardent elle a rayonné «ur toutes les contrées, Elle s’est assise comme une souveraine sur la terre qu’elle sanctifie. et la pierre choisie par le Sanveur est devenue son trône inébranlable.
Elle n’a qu'un chef, cependant, et qu’une seule autorité suprême. Elle rest ni de France, ni d'Angleterre, ni d'Allemagne, ni de Russie, ni d'Amérique, ni d'Asie,
LE CŒUF DE MARCt EUULTE 149
ni d'Afrique, ni d'Europe ; elle est du ciel. El!'e est du ciel, mais elle est faite pour les hommes. C'est Pourquoi elle a des relations à établir et à maintenir, des intérêts à surveiller, des fidèles à protéger, des biens à distribuer, des souffrances à soulager, des enseignements à répandre, des conciles à rassembler, des dogmes à promulguer,
Il y a dix-neuf cents ans, c'était l’éclosion, aujourd’hui c’est l'épanouissement.
Je suis sûr que si Notre Seigneur Jésus- Christ et les apôtres revenaient sur la terre, simples et dépouillés de tout comme aux premiers jours, les chrétiens de Partout s’uniraient dans l'enthousiasme et l'amour, pour leur élever la plus magnifique des demeures, et je vous connais assez pour affirmer que vous ne seriez pas les derniers à offrir votre obole, Ainsi soit-il,”
Après la messe, les fidèles se réunirent par groupes, à la porte de l'église, les hommes d'un côté, les femmes, de l’autre.
Tous Commentaient le sermon du euré, Le
plus grand nombre s'amusait de la façon originale dont il avait cinglé les superstitieux. Quelques-uns soutenaient qu’il avait un peu exagéré les défauts de ses paroissiens. D’autres disaient qu’il n’aurait pas dû rappeler l'ivresse, aussi accidentelle qu’antique, de notre vaillant ancêtre Noé ; qu'il n'aurait pas dû, surtout, supposer le bon Dieu capable de faire une sottise,
Cependant plusieurs persistaient encore à voir du surnaturel dans le bœuf de Marguerite, et se proposaient d’aller, le soir même, examiner consciencieusement cet animal qui faisait tant parler de lui.
Mon oncle qui les écoutait, leur dit d’un ton goguenard :
— Ne vous dérangez donc pas. &i c’est un bœuf comme les autres, c’est inutile, et, si c’est le diable, vous le verrez bien assez tôt.
LE
À quelque temps de là, Marguerite tomba malade. Mon oncle qui revenait de la Rivière-Bois-Clair avec Olivier Bé-
langer, un voisin de Ja rustaude, voulnt la voir une dernière fois, car on la disait finie, Le lendemain, elle serait sur les planches,
Olivier Bélanger était, lui aussi, un fameux plaisant, 1] semait le rire sur son Passage comme d'autres sèment l'ennui, I était blond, avec une figure épanouie, rose, épilée... Sa taille haute, ses épaules larges, ses Poignets de fer le rendaient redoutable,,, en temps d'élection.
Il entra avec mon oncle. Tous deux s’approchèrent du lit où la sorcière allait probablement laisser sa vilaine dépouille.
Mon oncle demanda à la femme qui la soignait :
— Est-elle en règle avec le ciel ?
Les yeux de la moribonde s’ouvrirent.
Il y avait encore de la malice au fond, et ils ne Paraissaient pas sur le point de se fermer pour toujours, ;
— Oh ! gémit-elle, le bon Dieu ne me reprochera toujours point de m'être occupée des affaires des autres,
La voisine dit tout bas :
— Elle ne se soucie guère d’avoir le prêtre, Essayez done de la faire consentir,
Mon oncle &e pencha sur le chevet enflévré : .
— Veux:tu que nous allions chercher le curé, ma bonne Marguerite ? demanda:til,
— Pourquoi le curé ?
— Pour t'ouvrir la porte du ciel,
— de l'ouvrirai bien toute seule.
Elle se tourna vers la ruelle du lit en ébauchant une vilaine grimace, Bélanger dit :
— Il ne faut pas la laisser mourir comme cela, Nous allons casser une croûte ensemble et ensuite, j'irai chercher le prêtre. Il #’y entend à débarbouiller les consciences malpropres,
Les deux amis sortirent. Alors mon oncle s'excusa. Il n'acceptait pas le morceau de pain, mais allait plutôt continuer sa route. ..Il avait ‘ne idée. Le bœuf de Marguerite le hantait, Si Ja vieille hère perdait la vie, le vieil animal
devait perdre son prestige. 11 fallait en finir avec la superstition,
— Nous nous reverrons tout à l'heure, dit-il en s'éloignant,
Il se dirigea vers la demeure de son beau-frère, à la tête de la route, Un quart d'heure plus tard, il longeait le fossé de ligne, à une petite distance du chemin, marchant à grands Pas et tenant à ]n main quelque chose que je ne saurais dé.
finir.
Il avait plu, De gros nuages lourds semblaient peser sur In cime des arbre, la nuit descendait vite sur les champs.
Olivier Bélanger partit au trot de sa jument grise, une bonne bête, Les sabots ferrés tombaient en mesure dans la vase et les flaques d'eau, La boue volait, l’eau ruisselait, mais rien n’était visible,
Il songeait à sa malheureuse voisine, dont les heures Paraissaient bien comptées. Il se demandait quelle responsabi.
lité pouvait avoir, aux Yeux d'un Dieu souverainement juste, une créature si peu soucieuse dé ses devoirs, mais jetée depuis
l'enfance dans une voie fatale, capable de lutter pour un morceau de pain, mais sans force pour les combats de l'esprit, et sans humilité dans les choses de la foi.
Et sa pensée glissa tout naturellement de la femme étrange au docile animal qui était devenu son fidèle compagnon. Le bœuf renommé devait être, selon sa coutume, aû pacage, le long de la route.
C'était dommage que ses cornes ne fussent Pas allumées, pour chasser un peu les ténèbres et montrer les ornières,
Il arrivait au ruisseau. Les pieds du cheval et les roues de la calèche firent résonner les pièces de cèdre du petit pont.
Aussitôt, de la lisière du bois, un peu en arrière, un beuglement répondit. Bélanger ne put se défendre d’une certaine souleur.
— Maudite bôte ! cria-t-il, pour se donner de la contenance.
Un instant après, le taureau de Marguerite s'élança sur la route, les cornes surmontées d’un panache de flammes. Bé-
langer, tout instinctivement, donna un Coup de fouet à sa jument qui partit au galop. Mais aussitôt, mon oncle Jui cria de l’attendre, Il rougit de sa poltronnerie et arrêta sa bôte.
Les deux cornes flamboyantes approchaient. Il entendait nn Piétinement dru dans la boue, L’animal courait. Il arrive, se heurte à la voiture, pousse un cri Tauque et demeure immobile, Mon oncle le tenait sûrement an moyen d’un fort licou de cuir.
— Que diable est ceci ? demanda Bé.
langer.
— La fin de la comédie, répondit mon oncle.
Le bœuf les regardait avec de grands yeux épouvantés, en Secouant ses cornes de feu. Alors les bois entendirent un long éclat de rire et la jument tressanta dans son brancart.
Sans perdre de temps, car le salut de Marguerite pouvait être compromis par un retard, les deux compères attachent à
la voiture le bœuf naguère ensorcelé, et reprennent au petit trot leur voyage de charité.
Quand ils traversèrent le village enveloppé d’ombres épaisses, les deux cornes ‘ qui flambaient jetèrent sur les arbres et les maisons de sinistres lueurs. Le village s’émut, s’agita, se précipita vers la place de l'église où le fantôme s'était arrêté.
Les cornes du bœuf roux de Marguerite, enveloppées de linges épais, brûlaient romme des candélabres superbes.
Le pétrole venait d’être trouvé et remplaçait déjà l’huiie fumeuse des lampes primitives, et le suif de la pâle bougie.
Le merveilleux s’évanouissait. L'inter.
vention de l'esprit mauvais n’était plus qu’une farce. La superstition chère aux simples s’en allait en fumée.
Il en viendra bien, désormais, des diables boiteux ou cornus, dans notre paroisse, avant que l’on gaspille l’eau bénite pour les arroser,
Marguerite Put faire sa confession, ce soir-là, mais elle ne mourut point. Elle n'était pas mûre Pour le ciel, 1] ya quelques années, elle fut trouvée sur le bord du chemin, à Saint-Basile de Portneuf. Elle était morte de raisère,
Quand Pierre Blais fut convaincu que le diable ne s'était nullement dérangé Pour venir ennuyer les bêtes et les gens, et que les cornes qui lui avaient tant fait Peur étaient des cornes tout à fait ordinaires, il se hâta de faire bénir son union avec la petite Dubé.
BAPTEME DE SANG
Illustrations de Géorges Delfosse,
Godefroi Vaudreuil, mon cousin, était venu m’inviter à un levage. J'aime beau- Coup les corvées rustiques, car elles sont de véritables fêtes du travail. Je sup- Posais avec raison qu’une soirée agréable Suivrait la journée laborieuse, et, par ma vie ! je ne sais pas plus refuser un plaisir qu’accepter un ennui,
Au reste, j'espérais voir, au Chantier, le vieux Désorey, un patriote d’autrefois, dont la verve m’amusait beaucoup. On disait un mot, un nom, une date : la rébellion, Papineau, mil huit cent trentesept, et il partait comme une fusée, Son
te
160 BAPTEME DE SANG
patriotisme était encore en ébullition. Il nous racontait les faits d'armes dont il avait été témoin, toujours les mêmes, mais de plus en plus beaux et grandissant toujours... Ils avaient l’auréole du passé et le prestige de la distance. Les héros de son temps lui paraïissaient des demi-dieux, et nous, nqus lui paraissions à peine des hommes, Cependant il nous appelait ses enfants. Mais ce mot plein de douceur avait parfois de terribles vibrations sur ses lèvres. Il nous appelait ainsi, je suppose, à cause de son grand Age et de notre jeunesse ; ou bien, à cause d’une comparaison qu'il faisait “in petto” entre les vertus d’aujourd’hui et les vertus d'antan.
Peut-être aussi que cette apnellation toute paternelle remplaçait dans sa bouche honnête le vilain juron. Il disait : Mes enfants ! comme d’autres disent : Sacré tonnerre !
Mon cousin “levait” une maison. Le mot ne se dit peut-être qu'ici, mais la chose se fait partout. Durant l'hiver, il
BAPTEME DE SANG 161
avait coupé les Pièces de charpente, dans le coin de fort qu’il garde jalousement au bout de sa terre, et les avait charroyées sur place, attendant Jes beaux jours de l'été pour édifier son nid,
Plus prudent que beaucoup d’autres, il ne défrichait Pas son bien tout entier, II Conservait un large abri de verdure pour ses troupeaux et ses fontaines, 1] prévoyait les besoins de l’avenir : la construction des bâtisses, les clôtures, le chauffage, toutes ces onéreuses nécessités de notre rigoureux climat.
Il avait voyagé loin, travaillé partout, observé beaucoup. Actif, intelligent, hardi, il était allé au devant de la fortune et avait eu le bonheur de la rencontrer...
Cependant il n'avait pas oublié le pays, et le souvenir du petit coin de terre béni qui, un jour, avait été pour lui tout le monde, était encastré dans son cœur, comme une perle sertie dans Por. Il était venu mourir au lieu de ga naissance, Il avait dormi dans le berceau des aïeux, il
168 BAPTEME DE SANG
dormirait aussi dans le cimetière où ils reposaient,
+ Bon nombre de travailleurs ‘int à l’œuvre, et l’on entendait de loi svnner, comme une fanfare étrange, 80 : ; les coups de la hache et du maillet, les morceaux de bois sonores.
Léandre Martel, un des garçons de Louis, taillhit l'ouvrage et dirigeait les ouvriers.C’était un gauilard calme, pas empressé du tout, mais qui voyait juste et marchait droit au but, Souriant toujours, il allait d’un groupe à l’autre, traçant avec un crayon noir des mortaises et des entailles, donnant des conseils ou dictant des ordres,
Les scies aux dents acérées chantaient en faisant pleuvoir le bran, comme une poudre d’or, sur l'herbe piétinée. Le cârré s'élevait vite avec ses châssis béants comme des yeux vides. Les chevrons furent enfin montés l’un après l’autre, bien appuyés sur les sablières et liés ensemble par des lattes." Le &oir, quand le
BAPTEME DE SANG 163
sôleil descendit sous l'horizon des montagnes bleues, le comble parut comme un triangle de bronze dans la lumière rose, On cloua sur le pignon un énorme bouquet de sapin, et l'air retentit de riïlle cris joyeux.
La table fut dressée dans la vieille maison, entre les quatre pans nus. On avait enlevé les cloisons, Une liqueur excitante coula comme une nouvelle fontaine de Jouvence, et, à l'instant même, tout le monde se sentit rajeunir .
Le père Désorcy arriva souriant,
—“Tardè venientibus ossa 7... s’écria Jean Dupont, qui avait fait sa troisième, et s'était remis à planter des choux.
Le vieux patriote ne comprit pas, mais il répondit quand même ,
—Ah!çal!... à mon âge on commence à tarder, mes enfants !
LEE
La soirée était avancée, et nous allions nous séparer sans entendre une histoire, Quand un mendiant entra.
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Il était infirme, très vieux, et s’appuyait sur deux béquilles, Tous les regards se fixèrent sur lui. 11 demanda un gîte pour la nuit, La maison était petite et déjà trop remplie. La femme de Godefroi lui offrit à souper, mais le pria d’aller dormir chez le voisin, où les Uts étaient bons et l'hospitalité, cordiale, Elle lui parlait avec une gfande politesse, et l’on voyait qu’elle avait du chagrin de ne pouvoir faire davantage,
Il répondit durement qu’il ‘ne demandait pas du pain, mais un lit On se mit à le questionner, Il était de Saint- Césaire, près des lignes... 11 se nommait Jérôme Dumal. Un drôle de nom, et pas commode à porter, ce semble,
À ce nom, le père Désorcy fit un bond, s’approcha du mendiant et le regarda fixement. On voyait frissonner ses vieux membres tout à l'heure immot,iles Il répéta deux fois avec une évidente émotion et d’une voix sourde :
Un mMendiant entra et K'appuyait
Il était leux, ur deux béquilles
Infirme, (page 164)
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BAPTEME DE SANG 165
— Jérôme Dumai, mes enfants ! Jérôme Dumai !...
— Est-ce que vous me Connaissez ? demand& le mendiant.
Le père ne répondit pas à sa question, maïs après une minute d’un silence qui avgit quelque chose de sinistre, il grommela :
— Je vais vous donner un lit, moi...
un bon !
Et, se tournant aussitôt vers le petit garçon de mon cousin, qui regardait curieux, il ajouta :
— Va conduire ce pauvre chez moi.., et qu’on lui donne mon lit.
Craignant de blesser la femme de Vaudreuil, il lui dit que ce n’était pas pour lui faire la lecon qu’il agissait ainsi. Il voyait bien qu’elle ne pouvait héberger cet homme, et lui, il le pouvait aisément.
Le petit garçon sortit suivi de linfirme.
Pendant quelques minutes, personne ne dit mot. Pour rompre un silence qui de-
16€ BAPTEME DE SANG
venait embarrassant, mon cousin hasarda une petite plaisanterie :
— Comme ça, dit-il, vous ne coucherez pas dans votre lit, ce soir, père Désorcy...
Pourtant, pius l'oiseau est vieux plus il tient à sa plume.
— C'est vrai, mes enfants ! répliqua. le vieillard, maïs pour bien traiter les autres il faut souvent se maltraiter soi-même .
Pendant que je cherchais un thème quelconque, ou tout au moins une phrase à défaut d’une idée, il reprit :
— Je vais vous raconter une petite histoire de mil huit cent trente-sept.
— Une histoire de trente-sept ! répondons-nous ensemble, en faïîsant cercle autour de lui, oui! oui! père Désorcy, contez, nous écoutons !...
Il commença :
“En ce temps-là, il y avait de la souffrance et de l’humiliation dans nos cam-.
pagnes. Le nom français était honni. La religion de Notre-Seignenur n'était nas comprise de nos maîtres. Nous étions
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tenus en servage ! mes enfants !.,, Aujourd’hui que vainqueurs et vaincus sont deventis frères et ne forment plus qu’un seul peuple, on ne comprend guère les luttes et les douleurs d’autrefois,
Il ne faudrait Pas oublier cependant que la liberté germe dans le sacrifice, grandit par le dévouement, et s’épanouit dans la charité...
Nous avons été les premiers ouvriers de la grande œuvre nationale. 11 y avait des hommes de cœur et de génie qui nous guidaient, Nous obéissions. .. Ils étaient les nuages qui s’amoncellent et nous étions les gouttes de pluie qui tombent sur les Sillons ensemencés,
À Saint-Césaire, ma Paroisse natale, comme à Saint-Denys, comme à Saint- Charles, comme à Saïnt-Eustache, comme à Chambly, le réveil du patriotisme fut admirable et l'élan des cœurs fut généreux. Il ge trouva chez nous, comme ailleurs cependant, des timides et des lâches ; mais ils sont oubliés, mes en-
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fants ! et les noms des braves apparaissent de plus en plus brillants, à mesure qu’ils se dégagent des brumes du passé.
Je fus un des premiers à décrocher le fusil. J'étais pris d’un singulier besoin de faire le coup de feu, et pourtant je n'étais pag méchant. Une force invincible me poussait, et je ne pouvais pas croire qu'il n’est jamais permis au peuple d’affirmer son autorité et de revendiquer ses droits au prix du sang. il en était ainsi, mes enfants ! comment Eglise pourraitelle accepter le fait accompli, et s’en faire eneuite hautement la protectrice ? Ze mal est toujours le mal, et la prescription n'existe que pour le tribunal du siècle, pas pour la conscience de l’homme.
Plusieurs jeunes gens imitèrent mon exemple ; un de mes amis entre autres, qui avait trompé la surveillance de son père pour lui dérober une arme vaillante.
Ce père de mon ami était un peu bureaucrate et n’aimait point Papineau. Moi, je marchais des lieues pour aller l’entendre,
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mes enfants ! Il fau. entendre parler les hommes ou lire leurs écrits, si on veut les connaître,
J'avais une petite amie, A vingt-cinq ans, le cœur ne demande qu’à s'ouvrir à l'amour, comme une fleur au soleil, Elle m'aimait bien. Du moins, je le croyais.
Les femmes ont toujours l'air d’aimer quand elles ne haïssent pas, Nous faisions des rêves enchanteurs. Nos parents unis par une longue amitié, jouissaient d’une certaine aisance, Ils ne manqueraient pas de favoriser nos vœux... Nous aurions notre maisonnette au fond d’un jardin, sur le bord de la rivière... Quand je viendrais du champ, elle poserait ses lèvres fraîches sur mon front baigné des Sueurs du travail .. Nous dinerions en tête-à-tête... Nous irions nous asseoir à l'ombre des grande arbres, sur l'herbe épaisse comme un coussin... Toute la félicité que rêvent les amoureux de tous les temps et de tous les lieux, nous l’aurions certainement, mes enfants! Illusion ! Illu-
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sion !.,. Mais j'espère que la jeunesse ne m'ectend pas, Je ne voudrais point la détromper. Le rêve seul est beau... Au reste, qu’'ai-je à craindre ? La jeunesse croira toujours fatalement dans l’avenir, comme le vieil âge regrettera toujours le passé,
J'avais hâte d'entendre l'appel du clairon et de courir à la bataille. Je voulais me distinguer,et venir déposer mes lauriers aux pieds de ma Dame, comme les chevaliers d’autrefois. J'avais donc deux amours : Ma patrie et ma Dame, Si je regarde bien, j'en trouve encore : Mon foyer, ma famille, ma mère... Ma mère surtout !... Le cœur est immense et les choses qu'il doit aimer sont sans nombre.
Enfin, je reçus le baptême de sang. Un divin baptême, celui-là aussi, mes enfants!
quand c’est pour le droit que le sang est versé.
C'était à quelques milles de Longueuil, vis-à-vis la propriété d’un nommé Trudeau, si j'ai bonne souvenance, et sous le
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commandement de Bonaventure Viger, un brave qui s'était improvisé chef.
Il s'agissait d’arracher aux anglais fanfarons Demaray et Davignon, deux des nôtres qu'ils avaient faits prisonniers, Je crois que cet engagement est le premier qui eut lieu à cette époque troublée,
Nous étions une trentaine de citoyens occupés à fondre des balles dans la maison du capitaine Vincent, à Longueuil, lorsque Viger arriva, Quel vaillant que ce Viger, mes enfants ! Il pouvait tenir un bataillon en échec, Jeune, dévoué, sans peur, adroit, agile, il était partout à la fois.
Nous voulions nous battre tout de suite, dans les rues, contre tous les “ Goddam,” mais les “ Goddam ” juraient de brûler le village si nous faisions un mouvement.
— C’est bien, dit Viger, nous allons leur jouer un tour de notre façon. Les Chouayens vont voir ce que c’est que des patriotes. Attendons la nuit.
Elle était lente à venir, Nous avions
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tant hâte de glisser nos balles neuves duns nos vieux monsquets, Enfin, elle arriva. Nous sortons, Nous passons tour à tour comme une procession de fantômes sur la route déserte, Le village est disparu là-ban dans la zone noire, Nous voilà emb'squés derrière un petit rideau d’arbustes, le long d’une clôture, et là, priant le Dieu des nations de nous couvrir de son bouclier, nous regardons avec conflance l'endroit d’où l'ennemi doit surgir.
Nous n’avions pas honte de prier, mes enfants ! Plus on craint le Seigneur, moins on craint les hommes !
Le jour commence à poindre. Des lueurs blanches glissent sur les champs, à travers les bosquets d'arbres noirs.
Un trait rouge comme du sang déchire, à la hauteur des forêts lointaines, le levant endormi, Un nuage de poussière monte sur la route, là-bas.
— Courage, mes amis, dit Viger, les voici !
Un frisson court dans nos veines, et nos
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cœurs battent avec violence, Pas de peur, mes enfants! je vous le jure ! Nous regardons nos Mousquets, comme pour leur demander s'ils vont répondre à notre attente et seconder nos efforts, Viger embrasse le sie, :
— La mort seule nous séparera, dit-il,
Nous faisons la même chose, et nos yeux s'emplissent de larmes,
Ils arrivent traînant les deux prisonniers,
— Halte ! crie notre chef.
En même temps, nous nous levons et mettons en joue, Les Anglais paraissent ahuris,
— Halte ! crie de nouveau le bouillant Viger... Libé:ez les prisonniers !
C’est le fusil qui lui répond, Une balle lui effleure ;a jambe, une autre lui emporte le bout du petit doigt.
— En avant, les braves ! clame-til d’une voïx fcrmidable,
Et il s’élance Je Premier. Il barre le chemin aux Anglais, TI] fait feu et blesse
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au genou le cavalier qui était à la tête de lu troupe, L'engagement devient général.
Nous nous battons comme des lions.
Nous éventrons des chevaux ct nous dé.
sarçonnons des soldats. L'ennemi nous croit nombreux, et, pour le confirmer dans son erreur, Viger crie, menace, appelle, se tournant de tous les côtés, comme si le champ eut été rempli de guerriers qui n'attendaient que ses ordres pour accourir.
Bientôt les Anglais sont pris de peur, mes enfants! Ils faiblissent, lâchent
pied, se sauvent ! Viger se jette sur les chevaux qui entraînent les prisonniers, et de son épée leur ouvre les entrailles. Ils roulent dans la poussière, -Une clameur de joie monte au ciel. Nous ramenons en triomphe nos compatriotes délivrés enfin de leurs fers,
J'étais blessé, Deux de mes camarades, moins heureux, m'’aidaiert à marcher, contents de partager ainsi ma gloire, Je retournai dans ma famille.
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Des soins intelligents me renirent vite sur bied, el je repris Le Mousquet, Il ne fallait pas le lnisser ge rouiller, mes enfants !
Cependant l'élan ne fut :18 universel, L'organisation était défectueuse, les res.
sources étaient insuffisunte #, les urines, trop rares, ;
Le temps marchait vite, Nous eñmes des triomphes, nous essuyAmes des dé.
faites. Un jour, voyant qu’il était inutile et dangereux de prolonger une lutte désespérée, nous nous décidons à rentrer dans nos foyers,
La perséeu, à commençait, cruelle, impitoyable, Nous fûmes traqués comme des fauves, Les uns prirent en pleurant le chemin de l'exil, les autres montèrent sur l’échafaud, comme des criminels...
Des criminels, mes enfants ! ces hommes honnêtes, ces soldats valeureux qui avaient trop aimé leur Pays ! Trop aimé, non, on n'aime jamais trop, même quand On aime jusqu’à la mort !... Demandez au Crucifié,
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BAPTEME DE SANG
Le , vieillard, ému, resta silencieux pendant quelques instants, puis il reprit :
Je me tenais caché, depuis quelques jours, à une petite distance du village, dans un bois épais. A part ma famille, un ami, un seul, connaissait ma retraite ; c'était le brave qui avait décroché la carabine de son père pour tuer les despotes.
Tomber sur uu champ de bataille, dans l’ardeur du combat, enivré de haine ou d’amour, c’est bien. Etre fait prisonnier après une lutte sans merci, blessé, épuisé, c’est encore bien. Mais se faire pincer comme un serin, quand l’épée est au fourreau et la fumée des canons disparue, c’est absurde, mes enfants !... et je voulais garder ma liberté.
Un jour, je faisais ma prière du matin, à genoux sur un tronc renversé, dans un rayon de soleil qui glissait à travers les rameaux, — car les rebelles priaient comme les autres, et mieux peut-êtie que les lâches pour qui tous les jougs sont faits, — j'entendis un bruissement de
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feuilles inaccoutumé. Je me levai, regardant fiévreusement vers l’orée du bois, car c'était de là que venait le bruit. Je reconnus le froissement des branches
sèches, des mousses et des fougères par des pieds pesants, Je crus bien que ma cachette était découverte et j'éprouvai un amer découragement, L'hiver approchait, je ne pouvais pas m’enfoncer loin dans la forêt. Il faudrait sortir de temps en temps, pour tro-ver des aliments et me
tenir au courant des choses politiques. Je savais que la justice — comme ils disaient — &vait mis aux fers plusieurs des nôtres, et je me sentais de plus en plus triste dans ma solitude. Je crois que j'avais même des remords, mes enfants ! et je sentais ‘ le besoin de partager les souffrances de mes compatriotes.
Le silence se fit tout à coup, et je n’entendis plus que le chant des oiseaux et la chute des feuilles. Je me dis que j'avais eu peur de quelque renard fripon, ou, peut-être, d’un ours grognard, allant à la
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curée, et je commençais à reprendre ma quiétude, quand un pas précipité retentit de nouveau, et presqu’aussitôt, j'aperçus dans le fouillis des branches, la silhouette de mon ami.
— Tu m'as fait peur, m'écriai-je..….
Quelles sont les nouvelles ?... Y a-t-i!
danger ?
Il arriva. Il essayait de sourire, mais il y avait de l’amertume dans les plis de sa bouche, Il était pâle, haletant.
— Ta cachette est découverte, fitil.
— Découverte ! Comment ? Par qui ?
— Les Anglais vont arriver... Ils arrivent... sauve-toi !
— Qui leur a révélé l’endroit où je me cache ? Le sais-tu ? Ce n’est ni mon père, ni ma mère, assurément... toi, non plus.
Il perdit contenance. :
— Ïl serait peut-être plus sage de te rendre, balbutia-t-il... Ils ne te feront certainement pas mourir.
— Et comment le sais-tu ? Pourquoi ce
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conseil ? Pourquoi n’es-tu pas prisonnier toi-même ? Ne savent-ils point que tu es un rebelle comme moi ?
— Îls savent tout, fitil d’une voix sourde, Impossible de leur échapper...
Il vaut mieux se soumettre, cela les désarme et ils se montrent généreux.
— Et c’est ce que tu as fait ? demandaije, d’une voix qui dut résonner loin, mes enfants !
Il ne répondit pas. J’entendis de nouveau des pieds qui retombaient dru sous le bois silencieux.. Un éclair me traversa l’esprit, et je compris tout.
— Tu m'as vendu ! m'écriai-je, et tu me livres !... Judas ! Judas! Judas !
— Sauve-toi ; tu peux échapper encore, répéta-til, presqu’à voix basse.
Et il disparut.
Les limiers saxons arrivaient. Je r’eus pas le temps de prendre mon fusil. C'était mieux sans doute. Dieu l’a voulu ainsi.
Je fus entouré, saisi, écrasé sur le sol vierge par ces impurs. Ils me mirent des
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fers aux mains, et me poussèrent, impuissant et désarmé, devant eux, à travers les grands arbres impassibles. Ils riaient et les oiseaux chantaient,
De nouveau, le bon vieillard fit silence, et l’on eut dit que son regard fauve se perdait dans ce lointain douloureux qu’il venait d'évoquer.
On savait qu’il avait été exilé aux Bermudes, avec sept de ses compagnons, pendant que plus de cinquante autres patriotes étaient entassés dans Ventrepont des voiliers, et transportés par delà l’équateur, aux antipodes, dans la terre encore inconnue de l’Australie...
Mais la liberté germe vite dans le sang des martyrs, et les grandes douleurs touchent le ciel. Une ère nouvelle commença. Les lois qui avaient été imaginées pour nous perdre devinrent notre bouclier, grâce au dévouement et à l’habileté de nos hommes d'état, et après quelques années, les pauvres exilés purent revoir leur beau Saint-Laurent, leur campagnes paisibles,
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Décou-
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leurs foyers bien-aimés, L’exil n’était plus qu'un mauvais rêve,
Ce que vous ne SAVEZ pas, mes enfants ! reprit Je vieux conteur, c’est que mon retour fut douloureux comme mon départ. Je n'avais Pas épuisé le calice des amertumes.., Mon Pauvre cœur devait souffrir à son tour des tourments nouveaux...
La jeune fille Que j'aimais et qui devait être ma femme, un jour, n'avait pas eu le Courage de l'attente. Un lâche l'avait circonvenue. I] lui avait fait croire que je ne reviendrais jamais, ou que je serais encore traqué comme un scélérat. Il lui avait dit... Mais Pourquoi rappeler ces choses qui ne vous intéressent nullement ?... Elle m’oublia. Elle devint sa femme, à lui, à lui qui m’avait trahi et livré !
Il acheva dans un sanglot.
Un frisson de colère passa dans nos veines,
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— Et le ciel ne l’a point puni ? demandai-je anxieux.
— Le ciel, répondit le vieillard, ne punit pas toujours en ce monde... Il ne punit pas souvent. C’est à la mort que les comptes se règlent, mes enfants !...
L'homme a pour lui le temps et Dieu a l'éternité... Cependant jugez. Elle n’a pas vécu longtemps auprès de ce traître qu’elle méprisait.
Lui, c’est cet homme qui vient de sortir d’ici pour aller dormir dans mon lit...
Dieu veuille qu’il y repose hien !
usteations de havut harré
Autrefois, il y avait du poisson dans ‘toutes les eaux, et les ruisseaux les plus humbles voyaient se jouer sous leur mousse blanche, parmi les cailloux, d’alertes goujons. Vous jetiez la ligne et ça mordait. Achigan, truite ou perchaude ne regardaient guère à l’appât, et se laissaient enlever par amour pour le pêcheur. Aujourd’hui, les ruisseaux sont à demi desséchés, à cause des défrichements, et le poisson qui s’attarde encore dans les mares formées par les échancrures de leurs bords, ne mord qu'aux hameçons dorés et aux amorces succulentes, Il imite l’homme, son frère,
Il faut s’enfoncer maintenant sous la grande forêt, dans cette région vierge des Laurentides, immense et tourmentée comme une mer en fureur ; dans cette région d2 montagnes ombreuses et de crêtes scalpées, qui viennent brusquement s'arrêter au grand fleuve, et lui faire un rempart crénelé qui déchire la nue,
On escalade les rochers, on franchit les torrents, on dort sur la dure, on est poursuivi par une légion de moustiques qui chantent, vibrante et claire comme un verre qui se brise, leur monotone chanson, nous embrassent effrontément un peu partout, et, comme le “ kissing bug ” dont ils devraient au moins imiter la pudeur, se gorgent ensuite de notre sang le plus pur. Mais quel paysage merveilleux !
Quel air vivifiant ! Quelle senteur enivrante et douce ! Quel calme endormeur et profond ! Partout des lacs bleus comme le ciel baignent le pied des montagnes ; partout des rivières serpentent dans les vallées ; partout des cimes provoquent les
mordr ts baisers de la foudre ; partout des co!iines se couronnent de grands bou leaux rouges et de sapins odorants, Et, dans la suprême tranquillité de la solitude, on entend le bruissement d'une feuille, le murmure d'une source, le chant d'un oisean. Seulement, quand la tempête arrive, les torrents mugiasent, les arbres touibent, les lacs écument, les flots bondissent, la nue éclate et le tonnerre roule de montagne en montagne avec un fracas épouvantable,
Nous revenions, un jour, cinq ou six amis, de l’une de ces intéressantes excursions de pêche en Pays sanvage. Nous commencions à descendre le Cap Tourmente. A nos pieds, l’île d'Orléans, avec ses florissantes paroisses, semblait une corbeille de fleurs bercée par les eaux :
Québec, sur son rocher noir, À trente milles de distance, Inisait comme un astre nouveau dans les fauves lueurs du «ouchant, et toute la côte de Beaupré, qui descend des montagnes vers le fleuve par
échelons merveilleusement taillés dans 1n forêt, la verdure et le roc, avec ses champs encadrés de clôtures grises, ses prairies et ses pièces de grain, paraissait dormir sous un voile de satin moiré, sons un voile tissé en larges carreaux brurs et verts, oranges et safrans, où les coteaux formaient des replis moelleux et les ruisseaux, des fils d'argent.
La vue des pâturages verts et des troupeaux beuglants réveilla, dans nos gorges sèches, la soif du lait, et nous nous arrttâmes devant une maison de bonne apparence, flanquée d’une laiterie de pierre.
Un vieillard à l'œil vif fumait sa pipe à la porte, du côté du soleil. Il se leva, nous pria d'entrer et vint s'asseoir avec nous.
A peine avions-nous vidé le petit verre de politesse, qu’un bambin jouffln se nrécipita sur le seril.
— Grand-père, cria-ti!, il y a des animaux dens le grain !
— Oui-dà ! On va voir... Excusez-moi, mes bons messieurs, fit le vieillard.
Et il s'élança dehors, sauta d’un bond, une clôture de cinq perches, enjamba un large fossé, et tomba soudain, après nne
vaillante course, au milien des délinquants qui se délectaient du fruit défendu.
— Diable de grand-père! nous écriÿmesnous... Quels jarrets ! Quelle vigue: :!
— Voulez-vons connaître son histoire ?
proposa une jeune femme, en nous versant din lait.
— De votre bouche, surtout, l’histoire ne peut manquer d’être intéressante, répondit l’un de nous.
La jeune femme rougit et parut belle.
— Je ne raconte pas bien, reprit-elle, mais je ne raconte que des choses vraies.
Mes compagnons me regardèrent en souriant. Je compris et ne me fâchai point.
— Cependant, ajouta-t-lle, prenant un air dégagé, j'ai décroché un prix de narration aux Ursulines, et je crois qu’avec un peu de temps et d’audace, je serais arrivée au pays de la fiction... J'avais du goût pour le mensonge.
Cet aveu gentil fut accueilli par un éclat de riré,
— Et l'imagination se joue facilement des murailles épaisses du cloître, remarquai-je, pour la pousser à parler encore.
— Oui, répondit-elle, l'imagination est une grande voyageuse,
Elle poursuivit :
Maïs on est bien placé, tout de même,
dans le monastère de Marie de l'Incarnation, pour évoquer les choses du passé, Il est encore tout imprégné des émanations de l’antique forêt et des vertus de ses premières religieuses... J’ai bien des fois arrêté mon regard rêveur sur te tronc dévasté du vieux frêne, qui prêtait à la fondatrice célèbre son ombre et son feuilla ge, quand elle réunissait les enfants sauvages Pour leur apprendre à lire et à prier...
Mais laissons dormir ces Souvenirs sacrés.
Je les éveillerai Quand je serai seule. Je tiens à vous raconter l’histoire du vieillard qui vient de sortir, le père de mon mari.
Et voici le récit qu’elle nous fit pendant que l'étrange bonhomme relevait la clôture brisée,
— “Un jour, des bohémiens passèrent.
ya longtemps de cela. Ils étaient dix de leur bande, vêtus de haïllons éclatants, sales et drôles. Ils dressèrent leur tente
sur la place publique, en face de l’église.
Le conseil municipAl et le corps des marguilliers s'étaient entendus pour diviser le prix du permis L’entente avait été d'autant plus facile que le mar” uillier en charge et le maire ne faisant qu’une & seule et même personne.
Un farceur, qui aurait pu faire rire un tas de ipierres, Alexandre Marchavêque, je peux bien vous le nommer, avait annoncé, du haut de la tribune, les exploits merveilleux promis par les saltimbanques.
Pour récompense de sa réclame, il s'était contenté de deux billets d'entrée, un pour lui-même et l'autre pour sa moitié... Il n'avait pas dit pour.sa femme, afin de ne pas mentir. Il cultivait un célibat enragé.
La foule l’entourait massée près de lui.
Les hommes d’abord, un cordon noir et large, puis les femmes plus gaies dans leurs robes de couleurs.
—Vous allez voir, eriait-il de sa grosse voix de bourdon, vous allez voir pour rien... presque pour rien... pour cinq
sous,
- pour dix sous tout au plus, des choses incompréhensibles comine des mys-
tères...
et tout à fait simples cependant.
Il y
4 Un escamoteur incomparable, Il
serait de force à escamoter une élection malgré tous les votants, et le ciel malgré le bon Dieu. Vous serez témoins de cent merveilles opérées par la magie. Pas la magie noire des sorciers de l’île d'Orléans, qui rend les filles : raureuses malgré elles, et les garçons volayes mal:''6 eux ; mais la magie blanche des anciens, qui change une fèvé en dragée et un bouton en trente sous... Vous payez cher quelquefois pour les tours que l’on vous fait, et là, pour rien, vous rirez des tours qu’on‘jouera aux autres... Si vous avez des yeux vous verrez, si vous avez des oreilles vous entendrez le plus extraordinaire des enfants modernes, le grand Victor... Le grand Victor, un petit gamin gros comme Ça, surpasse par la hardiesse de ses bonds, tous les sauts de carpe des cabrioleurs politiques... Je ne fais allusion à personne, et s’il y en a qui se sentent atteints, ils seront sans doute assez madrés pour ne pas le laisser voir.
Victor s’enterme dans une boîte et joue
des marches au pas de course, comme le ferait un.caissier de banque, mais, quand il surt, la caisse est pleine et son gousset est vide,
Ce prodige possède une voix de sirène.
Quand il chante, les rossigrols se taisent.
Il a des couplets d’une gaieté folle, La statue de sainte Anne, dans le portail de l’église, éclaterait de rire si elle pouvait l’entendre. Il en a d’autres qui font couler les larmes à torrent. Il faut ouvrir son parapluie.
Il danse sur la corde plus légèrement qu’un moineau sur la tige du blé. Ne manquez pas de venir admirer ce phénomène,
Il n’est pas seul. Vous pourrez applaudir une jeune Andalouse des bords... de la Garonne ! Son œil noir est si ardent qu’il réduit les cœurs en cendre. Jeunes gens, laissez les vôtres à la maison...
Une vieille :ée lit dans les mains comme dans un livre ouvert, et vous révèle tout ce Que vous aimez ou n’aimez pas à savoir.
Qi:
Hs:
D Lie peut
Tu pourras venir, chose, tu mettras des gants de boxe.
Il y a aussi un joueur de trompette mandé exprès de Jéricho. Il est retenu pour le jugement dernier. Lui seul, paraît-il, éerait capable de réveiller Pierrot Lallemand, quand le curé prêche sur la hoisson.
Venez ! venez ! venez !
LE
Le soir, il ; avait foule sous la tente.
Le joueur de trompette s'était tenu à la porte jusqu’à la dernière minute, soufflant de toute la force de ses poumons daus son cuivre sonore.
Parmi les curieux se trouvaient les Pique‘er ; toute la famille : le grand-père et la mère grand’, le papa et la maman, les enfants ; trois générations. Le papa, c'était Dubosquet. Il s'était fait Piquefer en devenant gendre, Il avait amené sa femme pour la distraire d’un long chagrin, et elle, elle avait amené ses enfants pour
les voir rire un peu. La vie est monotone aux champs, et les âmes qui pleurent y sont souvent laissées à elles-mêmes.
Dubosquet avait placé les siens en avant, sur des chaises, près de la grand’maman, et il s'était retiré un peu en arrière, au milieu d’un groupe d'amis, afin de rire plus à son aise,
Un jongleur déguisé en derviche ouvrit la séance d'une façon galante. I! sortit, d’un chapeau de soie haut et vide, une douzüine de bouquets parfumés qu’il offrit aux damés, Un loustic remarqua d'un ton sentencieux :
— Cela paraît naturel, mais ça ne l’est pas. Les couleurs viennent de vos yeux et l'odeur, de votre nez...
C’étaient de vrais bouquets cependant.
Ensuite, il mangea de l’étoupe, cracha des flammes et déroula entre ses dents un long ruban rose, Il y eut un murmure dapprobatiou, surtout parmi les jeunes filles.
— On dirait que c’est du feu, reprit le même loustic ; il nous le fait voir ; c’est
Ià qu'est la magie, Quant au ruban rose, j'en ferais une boucle pour les cheveux de ma mie,
Puis, entre autres choses stupéfiantes, il s’arma d’un couteau dont il fit reluire la lame à la lampe fumeuse, et d’une voix grave et légèrement tremblante, il annonça qu’il allait se couper le poignet. Il Y eut un frémissement d'horreur, 11 n’é couta point lu terreur des femmes, et bravem, :t, il fit glisser le taillant du couteau sur son bras nu. Le sang coula et des cris s'élevèrent.
— Calmez-vous, tenûres âmes, repartit encore le connaisseur, c’est une vaine...
illusion ; le couteau seul est vrai.
Quand le vieux jongleur eut fini ses 8ortilèges, deux jeunes filles se mirent à danser en secouant, d’un bras gracieux.
des tambourines garnies de petites feuilles métalliques. Leurs pieds souples et légers, glissant en cadence, décrivaient sur les planches sonores, des figures étranges comme font «ur les ondes blenes
ou les sables d’or, les vols d’hirondelles.
Et, sons la tente encombrée, petit à petit Corrme un écho qui s’éveille, {1 se fit un
tairement, tous les pieds frémissaient, toutes les bouches souriaient. C'était Pirrésistible entraînement de l'exemple, la Sugrestion...
Enfin, on annonça le petit prodige, le prince de Vair, le favori des fées,
En attendant le lever du rideau, et pendant que le héraut de Ja troupe fait l'éloge de son jeune sujet, je vais prendre mon récit de plus loin et le rendre aussi clair que possible.
LEE
Balthazar Piquefer n’était pas intraitable dans les affaires ordinaires de Ja vie, Il ne refnsait Pas de rendre nn petit ser.
vice, ni d'en solliciter nn grand. TI se montrait reconnaissant comme tont le monde, quand la reconnaissance n’en.
fraînait pas de Sacrifices, I] fredonnait
on nent com
én revenant dv champ si la journée avait été bonue ; i! maugréait s'il était survenu un contretemps. Il allait À la messe tonus les dimanches et chantait au lutrin, Mais il ne fallait pas lui parler politique,ou bien il fallait lui en parler de la façon qu'il aimait, La contradiction l’irritait ; il ne discutait pas, il tapait, Il n’y avait qu'un bon parti, le sien, Hors de là point de salnt,
Il comprenait pas que le curé permit à ;'ubin Dubosquet de chanter au lutrin.
Lubin appartenait au groupe des “Francsparleurs.” Un groupe fait de vieux qui n'avaient jamais baissé pavillon, et de jeunes qui voulaient aussi mettre la main à la hampe. On y voyait germer la révolte, Il supportait mal l'autorité. II devait obéir aux suggestions du grand orgueilleux biblique. 11 n’était donc pas convenable qu'une voix, sortie de ce groupe, se mêlât de célébrer les louanges dn Seigneur, à l’église, chaque dimanche, Il eft vrai que ces louanges se chantaient en
tin, et que nul n'y comprenait goutte ; Mais Cain c'était le langage de l'Eglise, et les chantres se tenaient auprès de Vautel, comme le prêtre,
Il faisait son Possible pour convrir la voix de son rival. Quand ils psalmodiaient ensemble, il enflait la sienne jusqu'à Ini donner le son du tonneau, et quand l'autre chantait senl, j] toussait et crachait Comme un phtisique, Il avait même songé à dépouiller Ja chape d’or, puisque Dubosquet s’obstinait à la porter. Ce qui le retenait, c'était la peur de passer pour battu, Les gens auraient dit peut-étre, Qu'il se voyait éclipsé, Ini le moins vieux, et que les notes sonnaient mal dans sa gorge.
Cependant il ne Pit s'empêcher, un jour, d'en parler an curé. Le curé se mit à rire, comme s’il se fut agi d’une chose bien amun- Sante, Il se sentit déconcerté et commença à craindre Pour la religion, 1] temporisa, mais il changea de place, I] alla s'asseoir à £auche, dans la stalle voi-
men ur
sine du siége eurial, Comme cela, il ne chanterait plus à l'unisson avec l’imple Dubosquet, et il aurait l'air de lui donner la réplique,
Or, Piquefer avait une fille et Dubosquet, un garçon, La fille de Piquefer s'appelait Blanche et elle était fort brune, le garçon de Dubosquet s'appelait Roch, et Il avait le cœur fort tendre. Ils s’aimaient malgré la divergence d'opinion de leurs pères, et Ïs chantaient à l'unisson les espéronces ani planaient comme des oiseaux de neige sur leur sereine jeunesse,
Piquefer n'encouragenit guère les avances de l’amoureux. Il ne perdait pas une occasion de vanter le mérite de tel autre jeune homme de bonne famille, qui soupirait en secret. Il perdait son temps.
Il suffit que vous chuchottiez à l'oreille de votre fille le nom d'un vaillant amoureux, pour que l'oreille se ferme et que votre fille devienne sourde, L'amour cherche son
chemin lui-même et se montre le plus ré.
calcitrant des sujets,
Quand Roch Dubosquet vint, avec son père, faire ln # grand'demande ”, 1] n'était Pas du tout rassuré, 11 dut promettre d'élever ses fils dans lex bons principes, Il ne recevrait aueune gazette à l'allure trop libre, Il voterait toujours comme le beau-père, Bre’, ji] changerait de politique et se mettrait en tutelle, Il promit tout et ne tint rien, &a femme lui pardonnn sa ruse et le ménage fut heureux.
Les petits enfants sortaient du nid en #üzouillunt, comme les oiséaux. L'aile maternelle les couvrait aimoureusement, Le plus âgé venait d’avoir six ans, Un joli bambin aux cheveux d’or bouclés, à l'œil bleu doux et fin, Le grand-père Pi.
quefer ladorait et Je gâtait, 1] l’emmenait déjà à la pêche, au large, dans son canot, et lui apprenait à tenir une ligne, [l'avait voulu Ini infliger, au baptôme, les noms de Sauveur-Balth: . r-Albert-Victor.
Sauveur, pour Qu'il fut sauvé des mauvais
OR rem]
principes, Balthazar, en souvenir de l’aïeul, Albert-Victor, par respect et par amour pour la famille royale et l’autorité.
Avec cela l’enfant devait marcher droit et loin.
Un dimanche du mois de... Je ne me souviens plus de quel mois ; c'était en été, cependant, car les arbres, le long du chemin, se couvraient d’une fine poussière grise, les cigales lançaient comme des fusées, leurs notes stridentes et monotones, et les ruisseaux dormaient dans leurs lits de sable, entre leurs bords fleuris. Madame Dubosquet avait accom- Pagné son mari à l’église, laissant à une peüte voisine la garde de ses trois enfants. Elle en avait trois, Albert- Victor, que vous connaissez déjà, et deux petites filles que vous ne connaîtrez jamais.
Croyez-vous aux pressentiments, aux avertissements, aux songes, à toutes ces choses inexplicables qui hantent la pensée humaine à certaines heures ? Moi, j'y
dite
crois ; et si je n'étais Pas si pressée de finir, je vous en raconterais de bien bonnes,
La messe allait se terminer tout à l'heure, L’'officiant chantait d'une voix suppliante le “ Pater Noster,” et tous les fidèles, l'âme au vol, s’unissaient à Jui pour demander le pain quotidien, Le reste les touchait assez jeu. Le pardon des offenses, surtout, paraissait une question assez embrouillée et de pca d'urgence.
Quand les chantres srépondirent avec ensemble :
“Sed libera nos à malo,”
Madame Dubosquet se sentit frappée au cœur, Une pensée, douloureuse comme un glaive qui fouille une blessure, l’obséda tout entière, «Elle se mit à prier avec une ferveur nouvelle en regardant le saint tabernacle, Elle s'efforça de chasser cette idée absurde qui la tenaillait comme une angoisse. Elle ge dit que c'était une tentation. I] fallait la mépriser. Dieu était là, sur l’autel, I] voyait sa peine et
ses efforts. Il aurait pitié d’elle et ae lui tiendrait pas compte de cette distraction.
Elle savait bien que rien n’arrive sans qu’il le veuille. Elle l’appelait bon, miséricordieux, juste. Il ne permettrait pas le malheur terrible dont la pensée la désolait si fort en ce moment.
“Ite, missa est,” chanta le prêtre.
Déjà ! pensa-telle... La messe est finie ! Mais je n’ai pas eu connaissance de V&Agnus Dei”... de l’“Oremus ” !...
— Allons-nous attendre les vêpres ?
lui demanda son mari, en sortant de l’église: ,
— Mon Dieu! non... Je suis inquiète des enfants. Allons-nous-en vite.
Il la regarda curieusement.
— Les enfants? Avec la petite Pérusse, ils sont en sûreté. J'aurais quelqu’un à voir.
— Fais comme tu voudras. Je ne sais pas ce que j'ai. C’est de la folie, je crois bien.
Le tumuite était grand Tout le monde voulait voir.
Il la regarda de nouveau. Elle était très pâle.
— Tu n'es pas bien, chère femme ; il fallait le dire tout de suite, Allons.
Quand ils arrivèrent, les deux petites filles jouaient avec du sable, au soleil, dévant la porte.
— Où est votre petit frère ? demanda anxieusement la jeune mère.
— Sais pas, fit la plus âgée, en jetant en Vair une poignée de sable qui retomba
comme une poudre d’or sur ses beaux cheveux.
Madame Dubosquet se précipita dans la maison. En même temps, la petite Pérusse entrait par la porte de derrière.
Elle avait un air consverné.
— Le petit ? demanda de nouveau la pauvre femme.
— Je le cherche; répondit la gardienne.
Il était avec les antres, il 2’y a pas un quart d'heure.
— Mon Dieu! s’écria la malheureuse
‘aère, en se tordant les bras, j'avais nn pressentiment !...
— Voyons, chère, il n’y a pas lieu de se désespérer, observa Dubosquet. Nous allons chercher, Il ne peut pas s'être perdu.
Ils l’appelèrent en vain, en vain ils le cherchèrent. Il n’était pas tombé dans le puits ; le puits était fermé par un couvercle solide, Le ruisseau ne le gardait point dans ses flaques peu profondes. Il n’y avait point de ravins, et la côte boisée descendait par une pente fort peu raide,
Quelques-uns dirent qu'ils avaient vu, le matin, voguer, le long des battures, un grand canot rempli d’hommes et de femmes — peut-être des sauvages.
La pauvre mère voulut mourir, Elle souffrit des douleurs indicibles, et son existence devint un martyre. La pensée que son enfant vivait, qu’il allait grandir loin d’elle et l’oublier, la torturait comme un cauchemar maudit. Elle aurait mieux aimé qu’il fut mort là, éans son petit lit
LE MEUNE ACROBATE 207
blanc, Elle pourrait aller porter des fleurs sur sa tombe ; elle pourrait, dans ses longues et tristes nuits, le voir voltiger comme un ange au-dessus de sa tôte alourdie !
Dix années passèrent ainsi, La prière et la foi commençaient enfin à calmer, de leur baume divin, la blessure encore saignante, Le sourire revenait sur cette bouche qui avait bu tant de larmes,
Quand les saltimbanques vinrent planter leur tente sur la place publique et se promener dans le village, au son de la musique, avec un singe aui faisait des grimaces à tout le monde et passait le chapeau comme un homme, les enfants g’attroupèrent et suivirent en criant, riant et battant des mains. Ils promirent d’être sages, d'étudier, d’obéir, de prier, de se coucher de ‘bonne heure, tout ce que l’on voulut enfin, si on leur permettait d’aller à la représentation du soir.
Madame Dubosquet céda, comme les antres, aux instances de ses enfants.
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2 fi st re Se
— Vous allez voir le prince de l'air, le favori des fées, criait le hérant chargé de la réclame,
Le rideau se leva et un bei enfant de seize ans, blond comme un épi, svelte comme un jonc, souple comme un écureuil, se précipita sur la scène en tournoyant comme un soleil, avec ses paillettes d’or aux épaules et aux jambes, grimpa sur le trapèze et salua la foule d’un geste gracieux. Ses longs cheveux que retenait un cordon d’argent se défirent tout à coup et retombèrent en boucles soyenses sur ses épaules presque nues.
— Pardon, mesdames, fitil, et sa voix suave vibra comme un fil d'acier, pardon si je refais ma toilette devant vous.
Et, debout sur la barre vacillante, il attacha de nouveau avec le fil étincelant sa chevelure en désordre, Une femme, assise au milieu de la salle, ne put s’empêcher de dire tout haut, à ses voisins,
qu'elle n'avait jnmais vu de si beaux cheveux. Le jeune ncrobate répliqua, en souriant, qu'ils étaient tout de même un peu nuisibles, mais qu’il les gardait ainsi en souvenir de sa mère qui les aimait tant, Et il ajouta avec un profond soupir :
— Pauvre mère ! pauvre mère !
Une voix d’homme, une voix de vieillard demanda, tremblante et forte :
— Est-elle morte votre mère ?
— Je ne le sais pas, répondit le jeune gars, il y a dix ans que j'ai été enlevé à son amour.
— Tais-toi ! gronda quelqu'un, derrière le rideau.
Le vieillard s'était approché de l’estrade, et fixait l’acrobate d’une façon étrange, cherchant à faire revivre des traits effacés, peut-être,
Tout à coup, une femme se leva, criant d’une voix déchirante où la crainte et l'espoir vibraient également fort :
— Mon Dieu! si c'était mon enfant, mon petit Albert-Victor !
Et, brisée par la violence de l'émotion, elle s’affaissa sur son siège,
Le jeune acrobate santa du trapèze et s'avança au bord de la scène, Il était pâle et agité :
— Albert-Victor? dit-il tout angoissé..
Je m'appelle Albert-Victor.
Et le vieux Piquefer, de plus en plus troublé ;
— Te souviens-tu de grand père Balthasar ?
— Qui m'emmenait à la pêche dans un grand canot, ajouta l'enfant.
— Mon petit-fils ! clama le vieillard, mon petit-fils ! et il fondit en larmes,
Dubosquet, écartant tout le monde, s'était précipité en avant, les bras tendus :
— Mon enfant ! criaitl.
Il escalade la rampe, prend le gars dans ses bras, le couvre de baisers et vient le déposer sur les genoux de sa mère, qui rit et pleure à la fois, dans le délire de sa félicité,
Le tumulte était grand. Tout le monde
voulait voir, On montait sur les chaises et sur les bancs ; on riait, on pleurait.
Le directeur de la troupe imposa silence, — Nous sommes heureux, dit4l, que notre jeune élève ait retrouvé sa famille.
I n’était pas né pour la scène, I] fera son chemin dans une carrière plus modeste et moins accidentée, La représentation va continuer, Vous allez voir maintenant les prouesses d’un singe qui mériterait d’être appelé homme, tant il a de ressources dans son sac. Il doit descendre de quelque fils
d'Adam égaré dans les forêts du Congo.
Tout le monde sortit,
Le jeune acrobate d'alors, c’est le vieillard d'aujourd'hui, Le voici qui revient. Vous prendrez un verre à sa santé, ça lui fera plaisir.
— Et à la vôtre, Madame.
1 trations de J, Labette
Le vieux Jean-Baptiste Rasoy s’en allait mourant. Nous le savions ; mais {] s’en allait depuis si longtemps qu'il semblait ne devoir jamais arriver, Cette fois pourtant, il n’y avait pas à dire, la porte était ouverte et son pied touchait le seuil. La porte et le seuil de l'éternité. Vous V’'auriez sans doute deviné sans mon aide,
On était à la veille de l’Assomption, et les gens disaient que la grande fête ne se passerait certainement pas, sans que l’on vit sa vieille dépouille s'échapper par une route aérienne quelconque. Ils disaient
cela par dérision, car on n'avait jamais connu d’ailes au bonhomme. Il s'était complu au terre à terre. Il ne prêta jamais rien sur les promesses de la Foi, et la Charité ne lui parut point un bon placement.
Vers le soir je me rendis auprès de lui.
Je ne suis pas un médecin, mais dans l’occasion; je porte, comme tout le monde, quelques petits secours aux pauvres moribonds. Je vis qu’il baissait, et je m'installai pour 1a nnit à son chevet.
D’abord, il fallait de temps en temps lui mouiller les lèvres avec de l’eau et du vinaigre, pour rafraîchir l’haleine brûlante.
Il avait une cuillerée de je ne sais quoi à prendre d’heure en ueure, si la chose était possible. Il était urgent de guetter les moments de lucidité et les retours de la vigueur, pour lui murmurer une parole de religion et recevoir une confidence, s’il en avait à faire. Jusque là il s'était renfermé dans un mutisme absolu. Il é’était un peu habitué à la maladie et il n’en redoutait
DU PERE RASOY 215
plus les suites, 11 oubliait que la vieil lesse est la plus redoutable des maladies.
Son microbe, qui détruit tout, est luimême indestructible. Il est partout, et le microscope ne peut le découvrir. Il sème les ruines sur son passagé ; il se nourrit de la vie et il se cache dans ia luurt,
.Le père Rasoy ne s'était pas confessé depuis... je ne sais pas au juste, mais depuis sa première communion, peut-être.
Personne, jamais, ne l'avait vu prendre le chemin du confessionnal, ni dans les neuvaines, ni dans les retraites, ni dans les quarante heures, jamais ! 1] disait que la confession est une chose aussi inutile qu’humiliante, puisqu'on recommence toujours les mêmes sottises et les mêmes Med culpâ. Maintenant il avait peur de l’Extrême-Onction. Il. croyait, je suppose, que ce grand sacrement coupe le fil de la vie, comme le faisaient jadis les ciseaux de je ne sais plus quelle Parque...
Atropos ! la vieille Atropos !
Donc, Jean-Baptiste Rasoy se mourait, et j'étais installé pour la nuit auprès de sa couche enflévrée. Pas inutilement, vous allez voir. Mais auparavant il faut que je vous parle de Séraphine Langette, Vous savez, Séraphine cette orpheline gentille qui a été recueillie par Louison Hardy, du troisième rang ? Un beau brin de fille.
Chez nous, il y en a beaucoup, et c’est avec ces brins-là que nous tissons nos chastes et fortes générations.
Séraphine avait passé dans les pleurs la nuit que j'avais passée dans la morne compagnie du malade, Cela arrive souvent que de douces et pures jeunes filles versent en secret des larmes abondantes.
Leur sensibilité exquise les prédispose à la souffrance comme à la joie ; l'indifférence qui les entoure quelquefois ne détourne point d'elles les traits grossiers qui les blessent ; elles sont moins que les autres à l’abri des brutales affections. Elles versent l’arome de leurs vertus sur les ailes du vent qui les caresse et s’enfuit.
Un jour, une parole de tendresse, souvent menteuse, réveillera au fond de leur Cœur un sentiment nouveau. Ce sentiment délicieux et un peu confus, d’abord, se fera jour bientôt par d’enivrantes et chaudes bouffées. C’est un réveil, une résurrectior Une heure de calme succède ; Pesprit veut réfléchir, la conscience s’alarme, la prudence parle, Mais tout à coup un nouveau souffle mystérieux monte plus doux et plus brûlant, l’Ame se dilate d’aise, l’imagination ouvre une aile hardie, et tout l'être, ravi, se sent emporté aux régions divines de l’amour.
Et comme la jeune fille qui aime sait bien arranger, dans ses rêves, l'existence du bien-aimé : Jamais homme n’aura rèçu tant de baisers sur son front serein !...
Jamais âtre où la flamme pétille n’aura entendu plus aimable entretien!... Jamais Plus invitants sourires n'auront salué le t'iailleur revenant de Pouvrage !...
Jamais humble toit n'aura caché si grande
félicité !... Elle sera l’esclave heureuse, il sera le maître noble et bon.
O rêves bénis des jeunes filles, c’est l’inconstance de l’homme qui vous coupe les âiles ! Rôves bénis des jeunes filles, si vous pouviez devenir une chose vraie, la société deviendrait une chose sainte !
Séraphine avait passé la nuit dans les pleurs.
L’âme ne saurait toujours souffrir, ni jouir toujours. Elle se console par l’excès de sa douleur, comme elle #attriste par l’excès de sa joie. Elle se fatigue parce qu’elle subit l'influence nécessaire d’une enveloppe péissable. Cependant, elle peut trouver x le repos dans la peine et la mesure dans la joie, en sortant en quelque sorte de la prison qui l’enferme, pour s'envoler aux régions bénies où se cache Dieu. Elle s'élève sur les ailes de la foi et cherche, dans l'inconnu mystérieux, le bien-aimé qui l'attend.
Séraphine avait gémi sur les félicités perdues. Elle se sentait descendre en un
DU PERE RASOY 219
gouffre effrayant comme une fpsse de cimetière, La solitude allait se faire autour d'elle, Ses yeux ne verraient plus, avec le plaisir accoutumé, fleurir les marguerites menteuses ; ses oreilles se fermeraient aux chansons des nids ; le mur.
mure de la sou: e ne lui dirait plus rien, Une indifférence mortelle la rendrait odieuse aux autres, étrangère à ellemême.
Il n’est pas de consolations dans le monde pour celui aui souffre à cause Cu
monde,
Mais si l’amour blessé ge réfugie au pie“ la croix, le sang qui tombe goutte à goutte dun bois sacré le ranime et le guérit, Cet amour se calme comme un flot lorsque le vent s’endort, ou bien il prend un essor nouveau vers un nouveau fut.
La paroisse le savait, Séraphine devait se marier avec Edmond Beaulac, du Grand-Brûlé, I4 mère Durand qui se trouve la tante d’'Edmond, et qui de-
meure dans le même rang que lui, m'avait affirmé que la‘“grand’demande’” était faite, Je le croyais bien, car j'avais vu le promis et le père nourricier de Séraphine descendre ensemble du champ, un soir, et parler sérieusement, très sérieusement. Ils étaient tellement absorbés qu’ils ne m'ont Pas vu. Cependant, les bans n'avaient pas été publiés; je l'aurais su. An reste, je vais à la grand’messe tous les dimanches, et j'écoute les paroles qui tombent du haut de la chaire, les annonces surtout.
Il paraît — je n’affirme pas, il 8e fabrique tant de nouvelles en nos villages, —-il paraît que tout le chagrin de Séraphine vient du retour, parmi nous, d’une jeune fille absente depuis cirq ans. Vous savez de qui je veux parler ? C’est de Zulma Laron, une petitefille au père Rasoy, au défunt père Rasoy, je pourrais dire, puisqu'il est mort à Pheure qu’il est. On la disait cousne d’or. Elle est petite, mais droite comme un I, ce qui la fait paraître plus grande.
DU PERE RASOY 221 Elle regarde devant elle, hardiment, ce qui ne l’empêche pas de voir ailleurs, tant ses petits mouvements de tête sont souples et rapides, Un œil qui flambe, une bouche qui rit, une joue Pâle, des dents blanches
qui doivent mordre ferme, des boucles noires qui se détachent aisément, tout cela lui compose une beauté qui s’appelle la beauté du diable. C’est cette beauté, et le
tintement des pièces d’or, qui ont séduit ce pauvre Edmond, juste au moment où il allait sceller son bonheur.
Et il a trahi la vertueuse Séraphine pour cette créature, gentille assurément, mais dont la ceinture est trop dorée peut-être.
Il aime tout ce qui luit, ce malheureux garçon, le clinquant comme l'or ; il aime tout ce qui fait du bruit, le grelot comme la cloche. Il veut être riche et devenir préfet du comté. Il n’avoue pas encore qu’il aspire à siéger à la législature, mais il se croit de l’étoffe dont on fait les députés. Il ignore que ces hommes-là n’ont pas été fabriqués d’une façon spéciale, et que les couleurs agréables dont ils se parent, changent souvent à la pluie de l'or Ou au soleil du pouvoir, comme les grands ramages des indiennes à meubles,
Pendant que Séraphine, tout engoissée, regardait ses chères espérances tomber comme les feuilles qu'un souffle violent détache des rameaux, Edmond, le cœur fermé aux remords, l'esprit réveillé par la
DU PERE RASOY 223
soif du lucre, Edmond se plaisait à édifier un avenir digne d'envie, I] aurait des ser.
viteurs pour faire la rude besogne des semailles et de la moisson. Il tâillerait l'ouvrage, eux, ils l’exécuteraient, 1] dirait: “Allez!” et ils iraient, “ Ve.
nez”! et ils viendraient, Les senteurs écœurantes de l'étable ne s’attacheraïent plus à son vêtement. Il entrerait dans les stalles des bêtes à cornes, Quand Ja pelle de « l’engagé ” aurait enlevé les immondices, et que les fétus d’or d’une paille épaisse lui auraient fait un tapis. Ce n’est pas Zulma qui pourrait Supporter, dans sa maison luisante et claire, les émanations grossières de Ja grange, Zulma qui fleure bon comme une rose, .
Or, cette Zulma, la petite-fille de feu le père Rasoy, un vieux riche, très riche même, jusqu’à la dernière minute de son existence, Zulma venait directement de Fall River, Sa mère était morte depuis longtemps, et son père, qui avait convolé,
pentes ram =
s’occupait d'élever une nouvelle famille à l'abri du drapeau étoilé, Cein lui permettait d'économiser les billets de passage, disait-il.
Elle était employée dans une manufacture de laine, Depuis plusieurs années elle avait fourni, aux bobines ronflantes des rouets, les cardées qui, presque sans fin, se tordent et s’allongent sous les doigts exercés des machines humaines,
Les émanations malsaines des huiles qui chauffent dans les rouages, les buées nauséabondes qui flottent sous les plafonds noircis, au-dessus des métiers bruyants, auraient dû, ce semble, la pré- Parer aux odeurs peu agréables, sans doute, mais moins dangereuses, de l’étable et de l'écurie. « :
Des cousins et des cousines avaient attendu, comme elle, avec une impatience bien déguisée, le départ de l’aïeul pour le cimetière,
Cet aïeul qui venait de mourir, il s'était montré, toute sa vie, d’une avarice sor-
DU PERE RASOY 225
dide; 11 n'avait jamais rien donné, jamais rien promis, même. Mathurin Lefort disait que, dans sa crain!e de perdre quelque chose, i} ne laissait point de piste derrière TA
Il avait fait son argent dans le commerce, et la vieille Gritoche Lafond affrmait sérieusement qu’il avait « dé.
claré fortune ” à l’âge où les autres commencent à distinguer un sou d’un bouton.
Entré fort jeune au service d’une maison déjà bien établie, il se fit remarquer par son zèle et son assiduité, 11 était né pour les affaires, Son talent se développa vite, Il sut attirer les clients et les engluer. Il lui restait toujours de l'argent après les griffes. Son maitre ge félicitait d’avoir découvert un pareil « travailleur.” Les ventes allaient à merveille, cependant les profits ne semblaient Pas aller en proportion. Après dix ans le patron était en déconfiture, et le serviteur s’installait dans ses comptoirs. Il 3 serait encore, si la vieillesse n'était venue, et, avec elle, l’affaissement, la maladie et enfin la mort,
On savait que la conscience de ce vieux riche n'était pas précisément une feutile de route pour le céleste séjour. Le ser.
mon de la montagne et les béatitudes n'avaient jamais eu à ses yeux la valeur de la multiplication des pains,
Il v’avait pas été pauvre d’esprit.
Il n'avait jamais été excessivement doux. ‘
| On ne l’avait jamais vu pleurer, ’ I n'eut jamais faim ni soif de la justice, 11 n’abusa point de la miséricorde, Son cœur n'eut point la pureté du cristal.
Par exemple, il fut pacifique et ne souffrit jamais de persécution... pour la justice,
LEE
Après avoir pleuré, après avoir gémi, Séraphine, la jeune délaissée, tourna ses {1 regards vers le petit Christ de cuivre qui pendait au-dessus de son lit blanc, Elle crut voir des gouttes de sang sur le front,
DU PERE RASOY 227
sur les mains et les pieds du Divin supplicié. Un singulier frisson courut sur ses chairs délicates et elle tomba à genoux, Elle ne pouvait détacher ses yeux humides du Christ sanglant, et tremblante, confuse, désolée, elle demanda pardon de sa faiblesse ! Pauvre enfant !
L'amour se transformait. Le feu divin allait s'allumer dans les cendres de l'amour terrestre... Le doux Jéeus comptait une amante de plus, et l’homme méprisable était oublié.
Oh ! miracle ineffable de la croix !
Quand le jour parut comme un sourire du ciel dans la fenêtre close, Séraphine, toute consolée, avait choisi le couvent des tertiaires pour sa retraite, Là, aux pieds de l'époux céleste, éternellement fidèle à ceux qui l’aiment, elle attendrait l’heure de l'union sans fin.
Vers la môr:: heure, durant cette nuit remarquable dont je ne perdrai jamais la mémoire, je regardais avec pitié le vieillard inconscient, pour qui les choses de
228 LA DERNIERE NUIT la terre n’existaient plus déjà, et les choses de l’autre vie n’existsient pas encore.
Terrible moment où, d'ordinaire, les fautes ne se rachètent plus, les récompenses ne se gagnent plus, la désespérance des uns et le triomphe des autres ne s’évitent plus !
Sa barbe blanche descendait onduleuse sur sa poitrine régulièrement soulevée pr un souffle brusque et flévreux. $es yeu., fermés sous leurs sourcils épais, ne verraient jamais plus les richesses de la terre!... Ses oreilles closes n’entendraient plus jamais le joyeux tintement des pièces d’argent qui se heurtent !
&i elles pouvaient entendre les noms de Jésus, de Marie et de Joseph, pensais-je, l'écho ie ces noms bénis réveillerait peutêtre l'esprit débarrassé des matérielles affections. Je répétai donc à plusieurs reprises : Jésus, Marie, Joseph ! Jésus, Marie, Joseph !...
Le mourant parut comprendre. Sa bouche murmura quelque chose d’insaisissable, et ses mains, je crois, essayèrent de
On courut chercher le confesseur et Je notaire, (page 231)
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se joindre comme dans la prière. Alors, Poussé par une inspiration soudaine, je lui mis au cou mon scapulaire de Marie-Immaculée et ma croix de tertiaire, puis lentement je m’agenouillai en priant avec toute l’ardeur dont est susceptible l’âme inconstante d’un rêveur inquiet, De temps en temps Je me penchais sur le lit funèbre, le visage caché dans mes mains, et mon imagination vagabonde m’emportait aussitôt en d’étranges régions, je ne sais où. Je m'éveillais comme d’un songe, et je regardais le vieillard que rien ne paraissait troubler. J’espérais, cependant, car Pespérance et la foi sont ancrées sûrement dans mon âme.
J'étais là, à
lève. Ses Yeux ouverts sinistrement re- 3ardaient un point fixe sur la cloison d’en
face, sa bouche s’entr'ouvrait comme dans . une surprise horrible,
—Dt sang ?... Le crucifix!... dites vous ?...
— Oui... regardez... le crucifix saigne... balbutia-til.
Je ne voyais rien.
— Cest pour l’amour de vous, répliquaije. Demandez pardon, le bon Dieu vent vous pardonner.
— Vous croyez ?
— Je vous le pronrets au nom de Dieu lui-même. .
— C’est pour elle qu’il saigne...
Je ne comprenais pas.
— Pour elle, dites-vous?.., qui, elle?....
— La jeune fille... qui est agenouillée... à ses pieds et qui pleure...
— 1i rêve, il a une hallucination, me disje. , Il ajouta d’une voix plus basse et comme avec terreur :
— C’est sa petite fille... C’est à elle...
à elle...
DU PERE RASOY 231 mme +
— Recommandez-vous à Jésus, à Marie, à Joseph, je vais mander le prêtre... Le Seigneur est miséricordieux.
Il prononça : Jésus, Marie, Joseph...
Un moment après il murmura :
— Rendre tout... tout Re tout
Puis un long soupir souleva ga poitrine recouverte comme «d’un Suaire par ga longue barbe argentée,
Je devinai un grand trouble, à cause des richesses entassées depuis tant ‘années. I] fallait agir vite, sauver cette âme, s’il en était temps encore, et rendre aux malheureux injustement dépouillés le bien mal acquis.
On courut chercher le cor ‘esseur et Je notaire.
Il paraissait dormir Paisiblement maïntenant. et sa figure perdait cette expression de dureté qui recouvre comme d’un masque maudit la figure des avares.
Ses lèvres remuaïent comme pour la prière et ses mains étaient jointes.
Quand le curé entra il sourit, A Ja vue du notaire, il eut un serrement de cœur
: indicible, son front se plissa, sa bouche se fendit en un rictus amer, ses mains se disjoignirent, un frémissement étrange agita ses vieux membres engourdis.
— Le crucifix saigne, lui murmurai-je à l'oreille.
Aussitôt la crise diabolique finit. $8es yeux se fixèrent sur la cloison, à l'endroit où se montrait le Christ sanglant. Il se confessa. Le notaire eut son tour. Ce ne fut pas aussi long que... que mon esprit malveillant l'aurait cru.
I1 mourut en paix.
Dans le doute, le vieux converti avait exagéré ses obligations. Son testament fut une surprise. Il donnait pen à sa famille ; il donnait un joli denier aux nécessiteux, il donnait beaucoup à une étrangère. Et cette étrangère, c’était la petite fille du maître qu’il avait dépouilié, Séraphine, la pauvre délaissée.
En apprenant cela, Zulma, sa petitefille à la ceinture dorée, entra dans une colère ridicule, congédia brutalement son
DU PERE RASOY 233
amoureux intéressé, et reprit la route des Etats-Unis.
Edmond, tout penaud, voulut rapporter
ses hommages aux pieds de son ancienne amie,
— Je suis toute à Jésus, lui répondit.
elle avec un sourire d’une grâce jineffable... i
Il insista, ne s'imaginant pas, dans sa vanité, qu’elle pouvait déjà l'avoir oublié, et jurant que sa fidélité serait éternelle.
Elle le laissa dire une foule de choses, tout ce qu’il voulut. Et il était éloquent.
Elle était si riche aujourd’hui ! C'était cet éblouissement de la richesse qui lui avait fait perdre la tête. Toujours souriante, et remplie d’un grand calme, elle lui répondit encore :
— Celui que j'aime maintenant ne me trahira jamais... J'ai sa parole et il a la mienne... Adieu !
L'or du père Rasoy retomba en pluie divinement bienfaisante sur les déshérités.
uatrations de Raul Rarrs
I faisait froid. La neige des chemins criait sous l’acier des traîneaux. Les prés et les collines resplendissaient dans leurs blanches draperies, et les sapins sombres, chargés de brillants flocons, inclinaient vers le 801 leurs rameaux pesants.
C'était la veille de Noël. La terre allait tressaillir et les anges allaient chanter, comme il y a dix-neuf siècles .
“Gloria in excelsis Deo,”
Mais seuls les petits et les humbles, comme alors peut-être, pourraient entendre le céleste cantique.
11 semble qu'à cette heure solennelle un doux effluve d'amour se répand dans les airs, Les fronts se relèvent, les courages se raffermissent, l'espérance rafraichit, comme une ondée bienfaisante, les cœurs meurtris. Et pourtant il se trouve encore des âmes qui souffrent et des lits de douleur où la vie agonise.
Là-bas, dans la maison de madame Verchamp, une veuve très estimée, dormait, sur un lit tout blanc, une jeune fille malade, Elle dormait, et un songe agréable la visitait sans doute en ce moment, car malgré sa souffrance, elle souriait. Elle revivait peut-être un beau jour perdu, comme cela arrive parfois dans le sommeil,
Elle était amaigrie, et la pâleur de ses joues faisait ressortir son grand œil noir plein de tristesse, Près d'elle, sa mère pleurait,
Sa mère pleurait, et en éssuyant ses larmes du coin de son tablier, elle pensait :
Pourquoi l'a-telle tant aimée ?...
Soudain la porte ouvrit, Elle vit
entrer deux hommes. Elle ne les reconnut pas d’abord, à cause des grandes capotes qui les enveloppaient, et des collets de fourrure qui leur montaient jusqu'aux Jeux. Elle tressaillit cependant, et e’avança au devant d’eux,
LEZ
Trois ans auparavant, un soir de la fenaison, Mariette, la jeune malade d’anjourd’lui, revenait au fenil sur un Charriot de foin. Enfoncée dans le trèfle et. le mil
comme dans un nid, elle se laissait bercer au cahotage des roues, et chantait, de sa voix douce et quelque peu plaintive, une chansennette gracieuse dans sa forme et sage dans son enseignement :
La fleur de la charmilie,
La fleur de la famille,
Ont un destin commun, Lorsque les mains les eueillent, L'une et l’autre s'effeuillent
Et perdent leur p»fum...
Petite rose blanche, Reste donc & la branche Dont la sève nourrit, Petite fille chère,
donc à ta mère Dont l'amour te sourit.
‘as MARIETTE
Octave Desruiwmoaux qu traversait le clos voisin, ln faux eur l’épaule, l'entendit et fut charmé, Il ne lu connaissait point, Il devina qu'elle était belle et se prit à l'aimer, sans se “emander si] ne courait Pas au désenchantement. H était jeune, d'humeur agréable, bien découplé, 1aborieux, avec cela il serait bien maladroit #il ne réussissait pas à décrocher un bon petit cœur, Cela ne tient pas tant après tout,
Il était de Sainte-Croix. Victor Poudrier l'avait fait venir Pour les foins et les ré.
coltes, car il passait Pour vaillant, Sa faux allongeait de fiers andains, et son “javelier” conchait d’épaisses javelles, depuis les heures fraîches du matin jusqu'aux ombres de la soirée,
Un dimanche, la jeunesse se réunit, après le repas du soir, chez Marcelin Thi.
boutot, le forgeron, pas loin de la côte de sable, Octave et Mariette se virent et s’aimèrent, Ils gardèrent leur secret cependant. :
+ lendemain, Mariette alla au champ
* fan: la foin nouveau. Le soleil
NI 0 J'anait aux clôtures grises rene de cadre lumineux, Un
e © 1 + paille protégeait contre ‘ve trop chauds, sa jolie figure. Car
t ‘ut jolie, Mariette, Un mince fichu de icus ne se tordait négligemment sur 9. rie un peu brunie, Elle tenait une fourche de saule et jetait dans l'air pur les bribes perlées de la dernière chanson du village. De temps à autre, ses regards curieux se promenaient sur le pré voisin.
Une pensée douce l’obsédait, Elle éprouvuit les délices du réveil de l'amour, et trouvait à aimer un bonheur inexprimable.
Tout à coup elle aperçut un jeune faucheur courbé sur la prairie, et elle sentit son cœur se serrer et sa joue rougir, C'était lui. Quand elle fut plus près, elle vit, comme un serpent de feu, la faux luisante s’enfoncer dans l'herbe, et elle entendit, comme un chant d’amour, le cris-
” sement de l'acier qui montait du clos, par intervalles courts et mesurés.
Le faucheur ne la devina point.
Un. peu plus tard, il suspendit son travail et marcha vers l'endroit où il avait déposé sa pierre à aiguiser. Plusieurs jeunes filles fanaient dans les alentours, en criant des choses Saies, et en jetant der éclats, de rire. Il chercha à les reconnaître, mais il L’y parvint guère, à cause des larges bords de leurs chapeaux. Il se tourna vers le clos de la veuve Verchamp.
Mariette paraissait absorbée dans ga tA.
che: Il aurait bien voulu qu’elle regardat de son côté. I] prit la pierre qui trempait dans un vase plein d’eau, et leva sa faux devant lui. La lame décrivait une courbe étincelante comme un nimbe vis-à-vis son
lèrent leurs outils, et ce fut comme un clair retentissement de cymbales dans Vair sonore, Les jeunes filles levèrent la tête, et les fourches restèrent piquées
dans le foin parfumé, Les cigales, cachées dans le feuillage des grands arbres, jetèrent comme des fusées leurs trilles vi.
brants. Des oiseaux, entraînés par le plaisir, se mirent à voltiger d’une aile folle, en-éparpillant de joveuses notes... Et des rires s’égrens'"n’ de toute part. Jamais fête plus belle n'avait fait tressaillir ces champs tant de fois moissonnés. ue:
Faucheurs et faneuses reprirent leur travail. D’un--bras infatigable, Octave Desruisseaux couchait les sndains pleins d’arcme, mais son esprit hantait le clos voisin,
Les ‘pensées des jeunes amoureux 6€ fondaient mystérieusement. Dans l’aprèsmidi, les faneuses quittèrent leurs fourches et s’armèrent du rateau. Le foin séché par lardeur du soleil fut amassé, lié avec des harts de coudrier, et transporté sur les fenils.
Octave et Mariette se rencontrèrent et se sourirent.
Le lendemain, ils Causèrent quelqnes instants à l'ombre d'un cenellier touf'n, sur le bord de la route. -La tendre liaison se fortifia de plus en plus.
LEE
On parlait dès lors de la grande république américaine, et nos Campagnes ge dépeuplaient, Jeunes gens et jeunes filles, pères, mères et vieillards se levaient de partout et prenaient le chemin de la terre étrangère. Quelques-uns revenaient ; la plupart renonçaient volontiers, sur le 80] de la liberté, aux durs labeurs du défrichement et au Pain noir de la patrie.
Hélas ! nous oublions trop facilement que la vie est un temps d’épreuve et la terre, une arène où la lutte <st Sans merci.
L’homme ne Peut naître cependant pour une destinée qu’il ne saurait atteindre.
Nous devons donc espérer une autre existence plus Parfaite en sortant de ce monde. S'il n’en était ainsi, Dieu aurait
En effet, j'ai soif de bonheur et le bonheur est un rêve que je poursuis en vain ! J'ai faim de plaisirs, et les plaisirs me fatiguent et m’épuisent ! Je veux la paix, et je suis en butte à mille tracasseries ! Je cherche l'amour, et je suis dédaigné où trahi ! Les voluptés qui m’enivrent un moment ne me laissent que des remords et des regrets !
Si j'arrive aux honneurs, la calomnie me mord et l'envie travaille à ma ruine. Si je prie avec humilité, je euis un hvpocrite, et si j'entre dans église la tête haute, je suis un impie ! Mon champ est semblable à une nappe d’or, et les pluies tombent par torrents pour détruire mes moissons, Mes biens sont considérables, et des procès ruineux ou des malheurs inévitables me les enlèvent ! Ma santé est florissante, et voilà qu’au sortir d’une fête un souffle glacé me flétrit. Une chüte de voiture, et ie suis brisé. Un naufrage, et me voilà enseveli dans les flots !
J'ai une femme que j'adore, des enfants
qui font ma joie, et voici que ma porte s'ouvre pour laisser Passer des tombes !
Des espoirs envolés, des plaisirs fu:
gitifs, des Consolations éphémères, un travail pénible, des inquiétudes, des soucis, la maladie, l'oubli, l'indifférence, | les morsures de lenvie, la crainte de Ja | misère, les revers, les infirmités, l'énergie Î qui s’émousse, la mémoire qui s’en va, l'œil qui s'éteint, l'oreille qui se ferme, Pesprit qui se refroidit, le Corps qui s’affaisse, voilà la vie !
Et c’est pour cela que l’homme serait fait ? Absurdité !
Si encore il n’y avait que quelques mal]heureux, on pourrait croire à un accident.
Mais la désolation est universelle ; la ! douleur est de tous les temps et de tous | M les lieux ; la souffrance est de tous les | | âges !...
Alors ?
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Alors, cette vie est une épreuve, et il y en a une autre,
MARIETTE “s
Alors, restez où vous êtes et accomplissez votre œuvre en hommes et en chrétiens. Restez dans votre patrie surtout, car la patrie doit être pour ses enfants le meilleur et le plus beau pays du monde, :
Les travaux de la ferme terminés, Octave Desruisseaux ne trouvait, chez les cultivateurs, qu’un salaire fort modique, et cela le contrariait d'autant plus que lambition se réveillait avec l'amour dans son cœur de vingt ans,
Il prêta l'oreille aux récits un peu fantaisistes de ses aînés, qui revenaient au pays vêtus de noir, gantés de chamois, le chapeau de soie sur l’oreille, et la breloque dorée sur le gousset. Il se laissa convaincre et partit.
Mariette pleura beaucoup. Rien de désolant comme la pensée de ne plus voir une personne que l’on aime. L'âme ge sent tomber dans un vide froid, et elle se replie
es
gt mme
246 MARIETTE sur elle-même comme ces fleurs sensibles | qui se ferment à l'approche de la nuit.
Elle pleura beaucoup, L/amour ne
brûlait pas ses veines, mais il réchauffait s0n cœur et donnait des ailes à sa pensée, Il l’emportait en des régions inconnues, et le transport suave qui Pagitait semblait la rapprocher de Dieu. C'est ainsi que la femme commence toujours par aimer ; c'est ainsi, souvent, qu’elle continue à aimer ; c’est dans cet amour demeuré pur <n sa source, qu’elle trouve, plus tard, sa puissance irrésistible, son dévoûment Sans borne, et son étonnant mépris de la souffrance,
Octave Desruisseaux demanda de l’emploi dans une fabrique de’ cotonnade. pol devint bientôt une machine habile, parmi toutes les machines aveugles ou intelligentes qui font, au profit de quelques-uns, suinter la richesse par tous les ais des immenses ateliers. La vie au grand air de la liberté, loin de toute protection et de toute contrainte, le grisa peu à peu, et
rien ne lui parut beau comme le ciel étranger.
I écrivait à sa bonne Mariette et lui peignait son existence nouvelle: ses journées ardues, ses soirées amusantes. Il lui parlait de ses promenades dans les jardins publics ; des bals où les violons faisaient sauter la libre jeunesse ; des théâtres pleins de rires ou de larmes ; des cirques peuplés de clowns et de félines amazones,
I jurait bien qu’il l’aimait toujours et n’aimerait jamais qu’elle. Cependant à la lecture de ces choses, une angoisse étrange serrait l’âme de la pauvre enfant, et un soupçon douloureux troublait sa quiétude.
LEE
Une année s’écoula, une année mauvaise. Les semailles avaient été tardives à cause des pluies de mai, et les moissons n'avaient pas rempli les greniers. Alors, séduit par les images riantes que faisaient
Passer devant ses yeux les lettres de son ami ; désireux surtout d'améliorer le sort de sa famille, Pierre Verchämp, le frère de Mariette, alla rejoindre Desruisseaux, aux métiers des grandes fabriques,
Tristes furent les jours qui suivire:t Je départ du frère de Mariette,
L'hiver passa avec ses tourbillons de neiges, ses froids vifs, ses nuits étoilées; le printemps rendit aux champs leur verdure, aux bois leurs feuillages, aux ruisseaux jeurs murmures ; l'été ramena les oiseaux à leurs nids et les fleurs aux arbustes, mais Je chagrin des pauvres femmes ne Passa point, et rien ne ramena auprès d’elles les deux êtres regrettés.
Madame Verchamp ne se laissait pas aller au désecpoir cependant. Elle sonffrait avec patience, mais sa résignation n’était pas l’affaissement morne des âmes Sans espérance, Elle éprouvait les consolations des humbles, Elle conversait avec le ciel. Les orgueilleux se moquent bien de ces relations intimes qui se nouent
MARIETTE 249 entre les âmes et Dieu ; et 11 leur semble que ce Dieu si haut placé serait un mal appris, s’il passait à leur porte pour aller frapper à celle du pauvre,
Il en est ainsi pourtant,
Nul ne peut entendre Ja voix du Seigneur, ni comprendre les choses de la religion, s’il n’est humble, Mais les épanchements du Sauveur dans les cœurs sont d’une douceur infinie, et rien n’égale la félicité de ceux qui aiment dans la souffrance, Et comment la foi chrétienne aurait-elle pu subjuguer le monde, elle qui n’habite guère que dans les petits et les malheureux, si elle n’apportait avec elle la preuve de sa divinité ?
Pierre écrivait de temps en temps à sa bonne mère. I] lui parlait des travaux de la ferme, de l’étable, de la bergerie, et se montrait fort soucieux. De temps en temps aussi, i] lui envoyait le fruit de ses épargnes.
C'était un bon enfant.
Verchamp, père, était mort trop tôt. Il
AR ad br ami
DEEE NT opt
MARIBTTE
avait eu le temps, cependant, de former au bien sa petite famille, 11 n'avait pas laissé de richesses, mais 11 avait laissé. le souvenir de ses bons exemples, Le plus bel héritage qu’un père puisse léguer à ses enfants, c’est l'amour du travail et de la vertu. Il se trouve, cet héritage, à l’abri des vicissitudes de toutes sortes qui troublent le monde, et les calculs mauvais ne sauraient l’entamer, Vous l'emportez avec vous en tous les lieux où vous allez, et loin de vous causer de l'embarras, il Vous assure un secours précieux, La crainte de le perdre ne vous fatigue point ; les voleurs n’en connaissent pas le prix et le dédaignent ; ehaque jour le voit s’accroître, et vous vous y attachez de plus en plus, sans trouble et sans remords, Le soir venu, vous reposez d'un sommeil paisible, car vous êtes sûr de le retrouver intact à votre réveil.
Mariette ne recevait plus qu’à de longs intervalles les lettres tendres qui seules la consolaient dans ses ennuis, Elle sup-
MARIETTE ss1
pliait le ciel de la prendre en pitié, mais le ciel semblait sourd, et le désespoir la tuait lentement. Sa mère voulait la distraire et pleurait avec elle.
Un jour, le médecin fut appelé, Il jugea le cas fort grave. Il se recueillit.
Il inventoria ses petits flacons, suspendit sa légère balance, pesa des poudres, ordonna du vin, et sortit sans laisser beaucoup d'espoir à cette maison affligée.
LEZ
Noël arrivait avec ses divines consolations et ses hymnes de reconnaissance, Dans toutes les maisons, il se faisait comme un réveil des allégresses passées, et toutes les voix chantaient le mystère dorable,
La malade allait e’affaiblissant toujours, et pour elle les choses de la terre paraissaient finies. Cependant quand sa mère lui dit qu’on était à la veille de la grande fête chrétienne, elle sourit d’un sourire angélique, ouvrit ses grands yeux
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humides, ies referma bientôt, et parut s’endormir dans une vision céleste. . LU
C'est alors que la porte de la maison s’ouvrit, et que deux hommes entrèrent.
Madame Verchamp savança au devant d’eux, surprise, agitée. Tout à coup :
Pierre ! mon Pierre ! s’écria-t-elle, Dieu bon, soyez béni !
A cé cri, la malade sortit de son rêve.
Elle vit sa mère, son ami, son frère... Elle entendit des paroles affectueuses. Tout à coup elle se sentit soulevée par une
mystérieuse force et se dressa sur sa couche,
Lun des deux jeunes hommes e’approcha du lit :
— Mariette, fitil ; je reviens pour ne plus te quitter.
Noël ! Noël !
Partie de l’orient en fleur, au milieu de la nuit profonde, une vague d’am 'et de lumière sest avancée jusqu’à nous !...
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Mariette sourit, et qu'éteints, on vit re
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Elle s’est avancée jusqu’à nous, et nos épeisses neiges et nos vents glacials ne Vont point refroidie, Elle roule maintenant, pleine de mélodies suaves, vers le couchant qui veille dans l'attente, Sur Son passage, tour à tour tressaillent les mers et les rivages, les peuples, tour à tour, se ;rosternent et adorent !
Noël !
Le ciel est sans nuages, et dans l’azur sombre, parmi les étoiles, la lune promène Son croissant orgueilleux. Nul souffle ne berce les rameaux, et des ombres étranges dorment Sa et là sur la couche immaculée de la neige,
Noël ! Noël !
Les cloches sonnent à toute volée dans les clochers étincelants, au-dessous des croix de fer qui les surmontent comme des étendards glorieux, et les échos des lointaines collines répètent de plus en plus mollement leurs appels sacrés, Ces voix de l’airain qui montent de Partout, graves ou légères, claires ou sonores, enveloppent
d'harmonies nos campagnes pieuses et nos villes superbes... La terre, qui porte Dieu fait homme, s'en va chantant dans les espaces infinis, sous les regards des mondes étonnés !
Noël !
Les voitures tiottent à la file sur la route d'argent, entre les branches verdoyantes des jeunes sapins, et au cou des chevaux ou sur leur dos, joyeusement résonnent les grelots de cuivre, gaiement “tintinent ” les sonnettes éveillées !
Noël ! Noël] !
L'église s'illumine... Des reflets clairs, au bercement des lampes, passent comme des ailes d'ange dans la pénombre des arceaux... Les fenêtres jettent des gerbes chaudes sur la neige des toits voisins...
Un murmure inaccoutumé s'élève et grandit... La foule se précipite comme un flot puissant !
Noël !
Les banderolles aux vives couleurs tombent gracieusement de la voûte, les
cierges s’allument parmi les fleurs, l'encens fume devant l'autel, et le tabernacle adorable disparaît au fond d'une nuée lumineuse !
Noël ! Noël !
L’orgue frémit comme une âme dans l’allégresse, et la nef s’emplit de mélodies saintes. Le prêtre, vêtu d’or, s’avance Pour le sacrifice ; les hymnes montent à Dieu, l'assemblée se prosterne !
Noël !
Quand se reposent les chants majestueux de la messe, des voix fraiches redisent les cantiques anciens qui faisaient Palpiter nos âmes au matin de la vie, et dont les échos bénis se répercutent, de plus ‘en plus doux, jusqu’en notre vieillesse ;
Noëi : Noël !
On revoit toutes les années vécues. Elles défilent comme une procession de berceaux divins où s’éveillent et sourient les espérances et les joies, comme une procession de tombeaux mystérieux où s’endorment les douleurs et les regrets.
Noël !
pierre aremnerenrpiiaminterlninn
L'âme, touchée de l'amour de Dieu, pardonne et s’humilie; l'esprit enivré d'espoir se soumet un mystère ; le cœur se dilate dans l'ivresse d’une volupté divine, et tout l'être, un moment transformé par lo grâce, prend son élan vers l’éternelle Vérité !
Noël ! Noël ! Noël !
LEZ
Pendant qu’à l’église les fidèles ndoraient le Verbe fait homme pour sauver
l’homme, la jeune malade s’endormait d’un sommeil calme et prolongé, Tout à coup elle se vit, comme à la Noël dernière, au milieu d’une foule de jeunes personnes qui louaient Dieu par des cantiques. On la pria de chanter, Elle se leva, regarda la crèche misérable où reposait l'Enfant du ciel si longtemps attendu, puis elle commença d’une voix douce comme un soupir de fauvette :
“O saint berceau qu'environnent les anges...
Elle chanta tout le cantique. Sa mère,
étonnée, se pencha sur #lle et ‘aperçut qu'elle dormait,
Alors elle tomba à genoux en pleurant,
\n dernier coup de la messe, un isune homme était entré dans l’église, marchant d’un pas fier, un sourire dédaigneux sur les lèvres. Il vit ces transports d’allégresse qui remuaient la foule, il entendit ces refrains débordant d’une pieuse affection, ces couplets naïfs qui avaient charmé son enfance, La grâce descendit comme une rosée bienfaisante dans son âme aride,
Il pencha la tête et se souvint. Des larmes coulèrent sur ses joues, et il se pro iterna.
Quand il fut de retour à la maison, il s’approcha de la jeune malade et lui dit tout ému :
— Mariette, j'ai prié, et je suis heureux.
Mariette sourit, et dans ses beaux yeux presqu’éteints, on vit reluire un rayon nouveau...
C'était la vie qui revenait avec le bonheur.
Illustrations de Utrie Lamarche
A l’heure où commence la veillée dans nos campagnes, c'est-à-dire aux dernières lueurs du crépuscule, je m'acheminais vers la demeure d’un vieil ami de ma fa mille, le père Jean Duval, et en marchant dans la neige épaisse, qui jetait sur la route son manteau de vierge, j'arraugeais, dans mon esprit, ie nouveau récit que je devais faire à mes rustiques auditeurs.
Je veaais de fermer mes auteurs classiques, et de suspendre au clou la livrée du séminaire Je me croyais instruit et je ne savais rien. Les villageois naïfs me re-
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gardaient avec une curiosité respectueuse, Île se disaient entre eux Que je comprenais le latin comme un curé, que j'avais lu tous les livres, même les mauvais, et que je serais évêque ou avocat, selon que l'Esprit saint soufflerait en tempête sur mon âme, où la laisserait dans un calme plat, Je suis avocat.
Je devais cette belle réputation à la reconnaissance du maître chantre et de ses subalternes pieux, Un jour, je les avais jetés dans l’étonnement, en Jeur disant qu’ils parlaient grec toutes les fois
qu’ils chantaient le “ Kyrie eleison ” de la messe ou le “ Agios à Theos ” du vendredi saint,
Ils n’en pouvaient croire leurs oreilles.
Je fus obligé d'évoquer l’Hellade et de les promener dans le jardin des racines grecques,
Une promenade qui les a fort intrigués et qui m’a bien amusé... pour la première fois,
Le dimanche qui suivit cette singulière
LES MARIONNETTES 2a1
révélation, ils se rendirent tous au chœur, dans les premières stalles, avant “l'A.
perges” même, se mirent à feuilleter d'une main fébrile leurs manuels de plainchant, puls s'arrêtèrent soudain, corame fascinés par certains caractères mer.
veilleux,
La messe commença, A “l'introit,” ils Parurent distraits Longues et brèves s’envolaient également vite, et le “ Glorin Ps tri” ne se fit pas attendre, Mais voilà qe tout à coûp ils prennent un air grave et, ners de leur science trop longtemps ignorée, ils entonnent le “ Kyrie ”’ avec un ensemble, une force, une chaleur vraiment s1perbes, tout en regardant le curé du coin de l'œil, comme pour lui dire :
— Qu'en pensez-vous ?.., Le grec ça nous connait, allez !
Ils s'étaient empressés de faire part à leurs familles de cette grande nouvelle, qu'ils parlaient au bon Dieu comme de vrais grecs, le dimanche, à l’église, Or, quand ils commercèrent le “ K, rie,” des
femmes et des filles se penchèrent tout émues vers leurs voisines, et chuchotèrent à la fois :
— Ecoutez bien, c'est du vrai grec qu’ils chantent.
Et les voisines, ahuries, se tournèrent vers d’autres bancs pour répéter la même chose, Et d’un siège à l’autre, tout le.
long des rangées, jusqu’au fond de la nef, on vit un plaisant mouvement de têtes, et on entendit un singulier murmure :
— Ecoutez! ïils chantent du vraÿ grec !...
— Ils chantent du vrai grec !...
— Chantent du vrai grec !...
— Du vrai grec !...
— Vrai grec !...
te >: PEN
Les chantres avaient dit au Seigneur pour la dernière fois: “ Eleison! eleison! ” et le curé, distrait par cet inexplicable vaet-vient des têtes et cet excentrique murmure des lèvres, restait cloué sur son siège, oubliant le “ Dominus vobiscum.”
J'aurais dû vous dire, peut-être, que les gens de notre canton me demandaient souvent de leur raconter des histoires.
Tantôt ils venaient chez mon père et tantôt j'allais chez eux. Je les amusais surtout avec des récits anciens.
Sans sortir de son village, on peut ainsi donn-r aux voyageurs qui viennent de loin, la monnaie de leur pièce.
Parfois ils prenaient la parole, et les récits alternaient. Je n’avais pas toujours l'avantage. Ainsi je parlais, un soir, de l’héroïsme de Léonidas et de trois cents Spartiates, aux Thermopyles, dans ce défilé célèbre que les Grecs de nos jours n’ont pu, hélas ! fermer à l'invasion du cimeterre et du croissant.
— Bah! me réplique un de mes vieux auditeurs, les Thermopyles, ce n’est pas plus beau que Châteauguay, et Salaberry vaut peut-être Léonidas...
Savez-vous qu’à Châteauguay nous n’étions que trois cents, nous aussi ?...
Trois cents contre sept mille !... Mais nous étions des Voltigeurs !... Oh! les Voltigeurs, on en parle encore !...
Et il continua, se grisant avec ses souvenirs héroïques comme avec un vin généreux :
“Les Américains voulaient conquérir le pays, comme cela, sans savoir si la chose nous était agréable, Ils nous auraient fait place dans l’Union et nous aurions eu notre étoile, Une étoile dans la grande constellation Américaine, c'était alléchant... Mais il eut fallu renoncer à l'espoir de devenir un “euple à part. Il est vrai que les Anglais faisaient aussi de sérieux efforts pour nous barrer le chemin, et nous empêcher d’arriver jamais à l’indépendance. Ils se disaient nos maîtres et se plaisaient trop souvent à nous faire sentir la pesanteur de leur bras... Il fallait de la générosité et de l'abnégation pour courir à la défense de leur drapeau.
Nous ne voulions pas être Anglais, non plus. Le sang français ne s'était pas refroi-
di dans nos veines. Il est comme le bon vin, il gagne à vieillir. Quelque chose nous disait d'attendre et d’espérer. C'était sans doute la voix de notre ange gardien, de cet ange fidèle qui jadis suivit la France sur nos bords... Attendons, espérons...
Allons ! fit-il se reprenant, voilà que je m’emballe... Où suis-je rendu ?... Je ne suis plus sur le chemin de Châteauguay...
Revenons sur nos prs. Châteauguay !...
C'était le vingt-six octobre mil huit cent treize ; je m’en souviens comme du premier baiser que j’ai donné à ma chère défunte... Nous avions abattu des arbres pour nous faire un rempart ; nous avions démoli les ponts, pour empêcher les troupes ennemies de franchir la rivière et de s'avancer vers nos beaux villages.
Nous étions bien décidés à mourir là, à notre poste, sous les yeux de notre commundant, comme vos gens, de l’ancien temps.
Tout à coup voici qu’un long Yankee se détache de l’armée bostonnaise, et s’ap-
Pr mt ein sp rm sc
proche de nous d’un air mystérieux, Il faisait de la main un signe qui voulait dire : Ne tirez Pas, mes bons amis, Tout de même, je donne un coup d'œil à mon fusil, pour lui conseiller de se bien comporter, Quand il fut Près de nous, le Yankee, il nous demanda d'une voix doucereuse :
— Braves Français, rendez-vor3, nous ne vous ferons aucun mal.
— Un Canadien-français se rendre, que je réponds, furienx.… Tiens ! guette bien !...
Je lui envoie une balle. 1] tombe sur la terre qu’il voulait prendre, et cette terre le garde à jamais !...
O la belle bataille, après cela !.,, O la belle victoire !.., Le Canada est resté anglais... Mais nous sommes restés français !
Le vieux,soldat de Salaberry souligna cette dernière parole d’un formidable coup de poing sur la table,
La dernière fois, je leur avais parlé des
Carthaginois et cela leur avait plu. Ils les connaissaient un peu, les Carthaginois... Oh! bien peu. Par une chanson seulement... Ils les connaissaient par cette chanson :
Les Carthaginois, ces lurons, A Capoue ont fait les Capons, S'ils ont été vaincus, C'est qu'ils ne daignaient plus
Manger à la gamell’, vive le son !
Manger à la gamell’, viv’ le son du chaudron !...
De même, par une chanson aussi, ils savaient que Moïse, retour d'Egypte avec
Israël, qui s'amusait, depuis quatre siècles, à peupler les bords du Nil, avait traversé la mer Rouge à pied sec, ou à peu près. En effet la chanson disait :
Il la pas... il la sa,
Il la pas, pas, pas... il la sa, sa, 34, Il la passa te Sans boire joutte.
Mais le pharaon qui le poursuivait, fâché de voir son empire se dépe ipler ainsi, n’eut pas la même chance. Quand il fut entré dans le chemin miraculeux,
creusé par la verge de Moïse à travers ies
profondeurs de Ja mer, les murailles frémissantes que la main de Dieu retenait tout à coup, et l’abime des eaux se referma. Alors
I vit pé... il vit rir,
Il vit pé, pé, Pé... il vit rir, rir, rir, IL vit périr vite Sa phalang maudite...
Les'entrailles de la terre, mises sous les
regards de l’homme par la science moderne, ont vengé la Bible des sarcasmes et des outrages de l’ignare impiété du dernier siècle ; un jour, quand Ja religion aura
besoin d’une Preuve nouvelle pour confondre l’incrédule ou raffermir le croyant, Dieu prêtera une nouvelle science à la terre, et les savants fouilleront les entrailles de Ja mer Rouge pour en tirer les débris de l’armée du pharaon,
Ce soir-là, nous devions nous réunir chez le père Jean Duval.
Les fenêtres des maisons projetaient un pâle rayonnement dans le brouillard gris.
Le vent commençait à souffler, et, dans cette lueur tamisée des fenêtres, la neige tourbillonnnit comme une poussière d'argent,
Cependant la plupart des lumières s'éteignirent bientôt, et les maisons parurent de gros points noirs dans une blancheur laiteuse. Le grésil me fouettait la figure maintenant, et cela m'ennuysit. J'allongeai le pas afin d'arriver plus tôt. Il fait si bon près du poèle où flambe une écorce saturée de poix, quand dehors souffle la bise mordante. Et puis l’homme supporte mal un petit contretemps ; il se résigne mieux dans l’adversité. Il secouera le faix qui l’embarrasse légèrement, et portera avec courage le fardeau solidement ficelé à son épaule.
Dans son rideau de peupliers sans feuilles, la maison de Jean Duval me parut éclairée comme pour les jours de fête. On m'attendait, sans doute, et c'était en mon honneur que brûlaient tant de bougies.
J'en ressentis de l’orgueil, et ma vertu d’humilité reçut une large blessure.
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Je secouai la neige qui me couvrait, et, d'une main légèrement frémissante, je soulevai Ja clenche d'acier, Alors de l’intérieur j'entendis :
— Le voici ! le voici !
— Toujours fidèle à ja parole d'innée, dis-je en entrant.
La salle, très grande pourtant,contenait à peine la foule curieuse, Evidemment je Dlaisais et mes récits étaient amusants,
Je me délectais dans ma vanité, qua::4d une douce voix de jeune fille annonsa :
— Pas d'histoire, ce soir !... Les maricnnettes !.,. On va bien s'amuser !
— Ils t’attendent Pour commencer, me dit le père Jean Duval.
— C’est trop d'honneur à me faire, ré.
Pliquai-je, un peu refroidi, un peu humilié même,
— Ce sont des marionnettes nouvelles, affirma la mère Duval. Elles vont agir comme du vrai monde... Nous allons rire.
— En effet, le monde prête bien à rire, ajoutai-je rudement.
— C'est si drôle du monde si petit, remarqua la jeune fille qui allait s'amuser,
— Eh ! Mademoiselle, repris-je emphatiquement, nous ne paraissons pas plus grands que ces marionnettes, quand on nous regarde du haut du clocher, Il n'y a ni petits ni grande ; il n'y a que des comparaisons, La fourmi trouve énorme le joli pied d'enfant qui l’écrase, et l'éléphant trouve bien petit le joli pied qui écrase la fourmi... Tout de même ajoutaije d’un ton plus conciliant, cela m'intéressuit, je l'avoue, quand j'avais dix aps.
Une petite sonnette “tintina ” soudain, annonçant le lever du rideau. Dans un encadrement de tentures rustiques, sur un fond de lumière, apparut une figure large, vieille, bronzée et bien connue, C'était le Muron... On le disait un ancien soldat, mais écumeur de champ de bataille, détrousseur de morts. La femme qui le suivait, la “Muronne,’ Marie Germain,
était une fille de Cap Santé qu'it avait ensorcelée, Il Ja battait souvent, mais elle ne pouvait se détacher de Jui, Ils fvaient vieilli sur le chemin public...
C'était le Muron, l'heureux Propriétaire dés marionnettes perfectionnées,
Mesdames et messieurs, fitil d'un ton BTAve en embrassant l'assistance d'un regard satisfait, c'est l'heure solennelle qui sonne, soyez attentifs, la représentation va commencer,
Vous allez être surpris des progrès qu'a faits, depuis le siècle dernier, l’industrie des marionnettes, Il ne s'agit plus aujourd'hui d'un jeu d'enfants et d’un amu- Sement inutile, mais d’une récréation digne des esprits sérieux, et d’un enseignement précieux sous une forme amusante, Par quels moyens sommes-nous arrivés à représenter la société telle qu'elle est ou telle qu’elle sera, c’est notre secret...
Silence, et riez bien.
Une petite voix très grêle et qui sem-
LES MARIONNETTFS 273
blait sortir d'une boîte mul fermée, jeta tout à coup un flot de paroles brèves et vives qui furent entendues jusqu'au fond de la salle, 5
Tout le monde se mit à rire, 1! n’y avait pas de quoi, cependant, comme vous allez
le voir.
C'était une poupée qui se promenait à pas lents et gesticulait d’une façon tragique, Elle sanglotait parfois, et parfois, s'irritant, elle faisait des menaces... L’infortunée avait un mari infidèle,
N'est-ce pas la chose la plus invraisemblable ?
Un instant après, un jeune horame s’avança derrière elle, à pas de loup, puis, la saisissant dans ses bras, il l’attira sur son cœur et lui mit un baiser sur la bouche pour la for er au silence,
N'est-ce pas là encor: une chose invraisemblable ?
Et l’on entendit dans un soupir de flûte molle : x
— Je vous adore !
en TETE RES
LES MARIONN ETTES
Laissez-moi done ! dit une voix plus molle encore...
— Vous êtes mn vie l
- Vous “avez bien que je ne m'appartiens plus...
- I vous trahit !...
- Je le sais, hélas !
-Je ,ous consolerai, cher ange !
— Je ne veux Pas être consolée.. .
— Cela, par exemple, c'était bien na.
turel,
Je ne sais comment finit l'idylle, Ure foule survint et Ja Pauvre délaissée se Sauva, Le consolateur aussi... par le même chemin
Une foule Survint ; une foule d’électeurs, Nous efmes le spectacle d’une élection à la mairie, dans un centre rural, alors ‘ue tous leg contribuables pouvaient voter, Tous ces petits hommes de huit à dix pouces de hauteur, allaient, venaient, couraient, s’'arrôtaient au moyen de ficelles habilenrent dissimulées, comme dans le monde réel,
Les candidats — il y en avait deux, afin de doubler l'intérêt et de permettre un échange de gracieusetés à l’absinthe — les candidats vinrent à l'encontre l’un de l'autre, Il est rare, du reste, que deux adversaires tirent dans le même collier, Ils étaient suivis de leurs partisans, et parmis ces partisans à la culotte serrée sur la cuisse, on voyait se déployer des jupons larges et bigarrés. Là aussi, dans ce peuple de carton, l’émancipation de la fem: « jetait ses racines.
Une invraisemblance encore !
Les deux partis se rencontrèrent au milieu de la place. Ils paraïissaient égasement forts, Une boîte d’allumettes servit d'estradi, Les candidats, souples comme des acrobates, sautèrent d'un bond sur le converele bien assujetti, ne se doutant pus, sans doute, qu'i ss'arrêtaient sur un volcan prêt à se révei.ler.
— Messieurs les électeurs, commença le plus âgé, je viens de nouveau solliciter les honneurs de la mairie — F1 avait >ceupé
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Pendant trois ans déjà le fauteuil civique.
— J'ai travaillé, selon mes forces et mon intelligence, à l'agrandissement et au bonheur de notre municipalité... Vos intérêts Sont les miens et mes espérances sont jes vôtres... J'ai comme vous toutes les intentions honnêtes et toutes les ambitions légitimes. Je tompte sur votre bienveil.
lance, comptez sur mon extrême désir de vous être utile.
Je vous dirai d’abord que j'aime : progrès et ne marche. Pas à reculons...
C’est par les municipalités surtout que le Peuple est gouverné. Si elles sont bien administrées le Pays le Sera aussi, Il le sera Surtout si vons placez au timon des affaires des hommes déjà éprouvés ; car CeUX qui sont habiles dans les petites choses le sont de même dans les grandes.
Il est bien malaisé de rendre justice à chacun, si l’on arrive au Pouvoir sans avoir une Connaissance intime des humbles et des malheureux. En effet, lorsqu'on est placé haut on voit moins à ges pieds
que dans le lointain. Il n’est pas inutile cependant de regarder loin, puisque si vous marchez tête basse, vous arrivez à l’abîme sans le voir.
On dit que j'ai de l'ambition, que je cherche à m'’élever... N’ayez pas peur de vous élever ; il se trouvera toujours des gens au-dessus de vous que vous ne pourrez atteindre, et qui vous feront comprendre votre impuissance.
Les municipalités ont besoin des lumières de la science pour devenir florissantes. Il faut qu’on leur parle, il faut qu’elles apprennent. Or, le meilleur moyen de parler pour être entendu de tout le monde, c’est de parler dans les journaux. La gazette est le porte-voix de tous les ouvriers de la pensée, et elle jette aux quatre vents du ciel toutes les audaces de lesprit humain... Le journaliste sait tout ou feint de tout savoir, ce qui est à peu près la même chose... Nous devons donc recevoir les journaux, et forcer le gouvernement à les payer. C’est le
meilleur système d'économie sociale, et le moyen le plus expéditif de relever la nation. Puis, il faut tout lire dans un journal, tout, depi,.3 le nom jusqu'aux conditions d'abonnement exclusivement, en Passant par les guérisons miraculeuses de la réclame, les mariages qui sont un prétexte pour étaler, sans pudeur, la toilette de la mariée et les innombrables cadeaux des innombrables amis, les naissances où les parrains et les marraines viennent saluer le public, et les enterrements qui se changent en parties de plaisir.
On gagne toujours quelque chose à lire, même à lire des livres du terroir ; mais en retour on perd souvent à parler, même quand on parle pour dire des vérités...
Et je vais me taire.
Encore un mot pourtant, Je favorise les cercles agricoles et je vous conseille d'en faire partie. On Y apprend à cultiver la terre avec intelligence, à faire pousser des légumes nourrissants, et des grains qui valent mieux que la poussière
d'or de la Californie... Dans la plupart des autres cercles on apprend à cultiver l'ivrognerie et le jeu, deux plantes dont les épines sont cruelles et les parfums dangereux.
Les travaux de la voirie étaient négligés. Chacun, comme vous le savez, devait y mettre la main et faire sa part. Or, tous attendaient après chacun et personne ne commençait. On se décharge aisément, voyez-vous, d’une obligation partagée. Le Conseil municipal s'est fait ‘vtre serviteur et il a agi. Maintenant vous marchez d’un pied ferme sur de larges trottoirs et vous ne crottez plus vos souliers. Plusieurs sont fâchés de cela.
Ils disent que la boue ne salit que la chaussure, et que la brosse rend au cuir son éclat. Ils ne disent pas qui rend au gousset les sous dépensés pour la brosse et le reste...
Aujourd’hui l’eau coule dans les fossés au lieu de dormir dans les ornières, et les chemins sont bons ; les clôtures sont
solides, et les béliers en quête d’aventure ne vont plus fourrager le domaine du Prochain, Les routes sont comme les rivières, Les unes et les autres font naît la rich-ese sur leur passage, mais à la conc'tion qil n’y ait pas d’écueils dans celles-ci, ni d’ornières dans celles-là...
Sur de bons chemins il n’y a ni mauvaises voitures, ni chevaux paresseux... Vos chemins sont beaux, et vous pouvez aller vous promener. . .
Plusieurs se mirent à crier, pensant qu’il se moquait d’eux. Vous pouvez aller vous promener ! cela se dit quand on veut se débarrasser de quelqu'un ; c’est une injare, Une bagarre s’en suivit et les jupons s’enfuirent, La boîte prit feu et ce fut bientôt un sauve qui peut général.
Le deuxième candidat s'enfuit comme les autres, sans répliquer un mot, ce qui Manque de vraisemblance,
Après quelques minutes de repos, le Muron nous présenta une danseuse de l’opéra. Elle avait fait tourner bien des
têtes royales par ses pirouettes élégantes et ses grâces incomparables.
Elle arriva leste et pimpante sur le parquet luisant, Le parquet, c'était toujours la table, Elle n'était pas excessivement habillée, mais il paraît que c’est mieux.
Les mouvements sont plus à l’aise en dehors des nœuds et des agrafes. La robe semblait ne commencer nulle part et finir partout, mais on distinguait assez un
maillot rose et un soulier mignon. Au reste, elle était si petite.
L’orchestre, une flûte champêtre comme Tityre et Mélibée savaient en faire, égrena sans mesure une averse de notes éveillées, et les petits pieds de la petite créature s’agitèrent fort adroitement, avançant, reculant, glissant, sautant... sautant surtout. Puis, finalement, la danseuse pirouetta, selon la parole du Muron, comme on pirouette sur les parquets cirés des grands opéras. Mais aucune tête ne tourna. Il est vrai qu’il n’y avait là que de bonnes têtes “ d’habitants.”
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Après cela, nous fûmes introduits dans un petit salon intime, Quand je dis : introduits, vous comprenez ce que cela signifie. Ici encore nous vimes un spectacle assez amusant, mais pas commun du tout, et qui ne se trouve guère que dans l'imagination des romanciers.
Quelques tables rondes et beaucoup de chaises vernies meublaient ce petit salon.
Sar les tables, il y avait des tapis verts, et sur les tapis verts, des jetons d'ivoire, Assises au tour de ces tables, des femmes élégantes tenaient, comme des éventails,
dans leurs mains blanches, des cartes chiffrées dans les coins.
Presque toutes fumaient des cigarettes, et, de leurs bouches roses, montaient sous un souffle légèrement odorant, les molles ondulations d’une fumée grise,
ns
On entendait de toute part le son mat de la monnaie
de convention, puis des Phrases courtes
+ des mots pleins de sens
pour les initiés, mais absolument vides pour les autres,
—- J'y suis,
— De combien ?
— Deux de mieux,
— J’accorde,
— Passe,
— Rien ! rien ! rien !
— Combien de cartes ?
— Une,
— Deux.
— Trois,
— Pas du tout.
— Parlez, maintenant,
Evidemment on jouait le “ Bluff ”.
Cependant, chose singulière et que je v’avais jamais vue chez les joueurs de mon sexe, il régnait là une gaieté bruyante, et les décavées riaient plus fort que les autres, On aurait dit qu’elles jouaient à “qui perd gagne” Jamais une plainte comme chez les hommes d'autrefois...
surtout jamais un juron, On faisait une cagnotte, et les jetons d'ivoire Lombaient
deu dans le plateau destiné à cet objet.
Sur les murs de la salle, de distance en distance,des boîtes élégantes se profilaient comme les troncs suggestifs des églises et des chapelles,
Un coucou perché sur une corniche d'ébène, entre deux vases de fleurs, comptait, avec une précision de mathématicien, les minttes données au jeu, Quand, de sa voix monotone et un peu plaintive, il annonça Îa dixième heure, toutes les dames se levèrent et terminèrent debout la dernière donne.
Euis on fit le bilan.
Les gagnantes, toutes ravies, partirent à la file et se dirigèrent vers les troncs cloués au mur. Chacune selon sa dé.
votion. Il y avait un tronc des pauvres, Un tronc pour jes âmes du Purgatoire, un autre pour des messes, un autre pour le luminaire, un autre pour le pain de Saint Antoine de Padoue, et le reste,
Les pauvres avaient toujours bonne Part. Ce soir-là, Saint Antoine ent du
pain à revendre,,, mais lea îmes du pur:
gatoire n’éprouvèrent guère d’adoucisse.
ment à leurs ennuis,
La cagnotte était destinée aux maris sages, restés au coin du foyer pour surveiller les bonnes, On la tira au sort et la plus haute carte l'emporta. Toutes les dames reprirent en hâte le chemin de leur maison. Et plusieurs disaient, pour s’excuser, que cette manière de faire l’aumône valait bien les bazars et les petits sacs,
Quelques moments plus tard, nous entendimes, dans les coulisses, une querelle Passablement amusante, Une querelle de musiciens et de chanteurs... chose bien incrovable encore, et qui ne trouvera que des incrédules, Je vais tout de même vous raconter cela,
La scène se passait derrière les rideaux.
De fait, il s’en passe plus là qu'ailleurs, et de plus piquantes ausi. .. Comme toujours le rideau laissait voir ce qu’il aurait dû cacher,
C'était à qui chanterait ou ne chanterait
Rs |
Pas, jouerait où ne jouerait pas, Chacun voulait donner le morceau de son choix, où ne donner rien du tout, Le directeur avait beau prier, supplier, gourmander, commander, on lui riait au nez, Il fallait laisser passer l'orage,
L'un offrait du comique, pour faire rire ;
L'autre, du tragique, pour faire pleurer ;
Celui-ci, un chant patriotique, pour enlever la salle ;
Celui-là, une romance sentinu ntale, pour toucher les cœurs ;
Un autre, quelque chose de corsé, de leste ;
Un autre encore, du voilé, à cause des jeunes filles,
On parla d’un solo.
Tout le monde voulut donner le solo.
On proposa un duo.
Tout le monde voulut chanter le duo.
Un grand chœur...
Personne ne consentit à enôtre, Y pensez-vous, un grand chœur ?... On
entend toutes les voix à la fois, et pas une mieux que les autres,
Une pianiste très brune vouiut prendre la place d'une blonde, dans un morceau à quatre mains,
— Vous savez bien, répliqua celle-cl, piquée au vif, que j'en vaux deux comme vous,
— Comment cela, mademoiselle ?
— Comment cela ?.., parce que je suis une blanche et vous, une noire,
Un violoniste boiteux s'entendit appeler double croche,
On cria à une petite bossue tapageuse :
— Savez-vous Ja valeur d'une ronde, mademoiselle ?
— Si vous saviez la valeur du silence, vous, répondit-elle,
On reprocha à un jeune ténor ses fréquents soupirs..,
Et que sais-je ?
Mesdames et messieurs, dit enfin le directeur, ahu:'. pratiquez davantage, je vous en supplie, les notes d'agrément,
Ainsi pendant dix longues minutes, et l'on finit par s'entendre, je crois, car l’on n’entendit plus rien.
Nous fûmes témoins, ensuite, d’un autre spectacle assez plaisant aussi, C'était le monde renversé, et la scène ge passera vers la fin du siècle prochain. Il ne s’en portera pas plus mal, le monde, et, au lieu d’être à l'envers il aura peut-être repris sa position normale des premiers jours. Au reste, si c’est un mal, un autre siècle le guérira. Laissons rouler Ja machine.
L’habitude de voir un défaut rend indulgent ; mais l’on finit souvent, hélas ! par douter d’une vérité qui est sans cesse souffletée.
C'était l’heure de la promenade. Nous vimes défiler, sur une route imaginaire, de superbes carosses attelés de chevaux richement caparaçonnés. Haut juchés sur leur siège, des cochers avec chapeau de soie sur la tête, boutons d’or sur la poitrine et galons brillants sur toutes les coutures, conduisaient ces équipages fas-
tueux. Sur la route; des piétons à la mine piteuse regardaient, d’un œil d'envie, ce déploiement de luxe, et secouaient, d’une main encore blanche, la poussière des roues qui les éclaboussaient.
Dans ces voitures de gala, il y avait de grandes dames et de gros messieurs.
Toutes les dames paraissaient belles ; seulement, les unes ressemblaient au matin et les auires, au soir, Les unes portaient, dans leur chevelure, l’or des blondes avoines, les autres, un léger duvet de neige, ou l’ébène d’une aile de corbeau.
Tous les hommes paraissaient polis, mais ils saluaient d’une main calleuse et avec un peu de vanité.
C'était le défilé des travailleurs heureux. C’était la procession des parvenus, comme ceux qui vont à pied.
Il y avait des entrepreneurs de toutes sortes de choses et des négociants en tout genre ; des spéculatenrs aux aguets ; des exploiteurs de médecines hardiment patentées; des ouvriers de toutes les heures;
des manufacturiers, des politiqueurs, mais pas un poète, pas un peintre, pas un musicien,
Et ceux qui les regardaient passer, la mine rechignée et l'air déconfit, n'étaient plus que le reliquat d’une époque déjà lointaine, et le reste d’un monde ancien.
C'était la royauté en habit râpé et sans couronne. Des fils de princes et de ducs, des rejetons de comtes et de barons, des noms jadis retentissants et des veines où dormait une goutte de sang noble...
Et, parmi ces déchus, plusieurs tenaient à la main des parchemins jaunis qu’ils offraient aux belles ouvrières en landau.
Toutes acceptaient avse un plaisir mal dissimulé, ces titres démodés et vains ; et princes et roturières continuaient leur route ensemble, parchemins contre bourses, dans un curieux tête-à-tête.
Le temps avait marché, comme vous voyez ; le peuple était devenu souverain.
Le travail refaisait le monde et les travailleurs régnaient en maîtres à leur
tour. A eux l’or et les richesses !.,, A eux les plaisirs !... A eux la gloire et les honneurs !... A eux la terre domptée qu'ils mettaient dans le creuset !...
Pour combien de temps ?
Voici une autre scène drolatique encore, mais comme les précédentes, tout à fait incroyable, Je vous l'ai dit, c'était le monde à l’envers, qu: ces marionnettes dn Muron.
Les femmes s'étaient émancipées. Elles ne portaient plus le jupon embarrassant, mais le pantalon étroit, la cravate blanche et le jabot de dentelle, Elles s’entrainaient depuis un siècle, et leurs membres délicats avaient pris une vigueur extraordinaire. Les dames faisaient la boxe, jouaient aux quilles, à la crosse, aux palets, et jonglaient avec des haltères de vingt-cinq livres dans leurs salons parfumés.
Les paysannes tenaient les mancherons de la charrue, fauchaient le blé et creu-
saient les rigoles à travers les champs moissonnés.
Toutes se complaisaient dans la buée tremblotante d’un café divinement exquis, né de l’union de deux plantes étrangères, l’une de l’orient et l’autre, de l'occident.
Les heureuses mères de famille donuaient, Sins honte et sans regret, un lait généreux à leurs vaillants poupons, et les poupons souriaient narquoisement, comme s'ils avaient pu savoir les ruses de leurs belles aïeules, et les illusions des antiques bébés.
L'évolution n'était pas encore parfaite.
On aura beau faire, il restera toujours quelque chose de l’œuvre sage du Créateur.
Les hommes, sans ambition désormais, et contents de se reposer d’une lutte tant de fois séculaire, trouvaient tout nature!
ce jeu des forces créées. Ils ne fumaient plus, ne buvaient plus, ne jouaient plus, et se laissaient aimer chastement, en riant malicieusement des surprises que l’avenir réservait à d’autres.
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Ils se réunissaient encore le soir, de temps à autres, mais pour réciter le chapelet et jouer à la petite brisque, sans enjeu, deux contre deux, à la relève.
Après avoir négligé le salut éternel depuis le commencement des temps, ils négligeaient la vie terrestre. Ils dépassaient le but. Ils oubliaient que l’homme est esprit et matière, que le travail est une loi divine, et que la terre est une hôtellerie où l’on peut manger, borre et dormir, en payant. Seulement, il faut laisser la chambre propre et payer un peu plus que ça ne vaut.
Parmi les femmes, il s’en trouvait que la Providence avait affligées du don de la parole, et elles abusaient affreusement de ce don précieux dans les assemblées publiques ; mais, chose incroyable encore, dans les réunions intimes, elles ne déchiraient plus leurs amies et parlaient charitablement de tout le monde, même de leurs maris.
Quelques-unes écrivaient des livres de
piété, à l'usage des jeunes garçons qui voudraient embrasser tout autre chose que le maigre célibat, et des manuels de jeux et de sport, pour les jeunes filles soucieuses de l'honneur de leur sexe.
Quelques autres se livraient à l'étude de Fantiquité, et nous confondaient avec les momies de l'Egypte. Elles trouvaient nos mœurs et nos coutumes bien étranges.
D’autres cherchient le célèbre élixir de .Vie que notre mère Eve, dans une heure de gourmandise fort regrettable, vendit Pour une pomme à un fameux intrigant qui s'en sert toujours. D’autres encore se flattaient de faire des lois sages et claires, que nul esprit retors ne pourrait interpréter à sa guise, et appeler en témoignage contre le bon sens. D’autres aussi, mais en petit nombre, dépensaient des flots d’éloquence pour sauver, du bagne et de l’échafaud, les voleurs, les incendiaires et les assassins, et pour ravir à leurs victimes infortunées le respect et la pitié de leurs concitoyens. Ajoutant le blas-
phème à l’audace, elles appelaient cela de la charité,
Et parmi ces dernières, j'en remarquai une qui tournait, fièvreusement et tour à tour, les pages d’un traité d'astronomie et les pages d'une géographie, Elle s'agitait sur son siège, frappait du poing sur la table et jurait de sauver sa cliente.
Il s'agissait d’une séduction, d’un enlèvement, de quelque chose de monstrueux enfin. La coupable, une femme de quarante ans peut-être, avait enlevé un jeune homme encore sous la puissance paternelle, Il manquait douze heures à l’âge voulu pour l'émancipation. Le lendemain de l'attentat il eut été libre. Quelle hâte malheureuse ! Douze heures encore et le crime n’eut été qu’une idylle charmante.
Or, le jeune homme avait vu le jour dans une île de la baie de Bengale. Mais il était anglais. Les Anglais naissent anglais partout, surtout depuis qu’ils ont des îles dans toutes les mers, et des mers dans tous les continents. Il s'était échoué
sur no8 rivages avec un vaisseau marchand dix ans auparavant,
La femme de loi soutenait d’abord qu’il n'avait pas opposé de résistance sérieuse à l’entreprenante fille d'Eve, car nul ne l'avait entendu crier : “ Shocking ” ! Mais elle allait démontrer, en outre, qu’il avait bien réellement les douze heures qui semblaient lui manquer, En effet, le soleil d’orient avait éclairé son berceau douze heures avant de paraître à notre
horizon lointain. Donc le jeune homme avait douze heures de plus que les enfants d’ici nés, en Apparence, le même jour et au même instant... Une belle cause ! J’aurais voulu l'entendre plaider, mais d’un coup de baguette, le Muron fit disparaître le spectacle.
LEE
Ce fut au tour des boxeurs. Une espèce d'artistes qui ne chantent que des duos, et battent la mesure de leurs poings fermés.
La salle applaudit à outrance, Chez le
peuple, le roi de la taloche est le plus populaire des souverains, On aime les coups bien portés, les muscles souples, les poings durs : on admire l'adresse, la ruse, l’agilité, toutes les vertus du corps. Je ne dis pas que l’on dédaigne les vertus de l’âme,
LEE
Ils se portèrent de rudes coups en pleine figure, d’un poing serré et sans gant.
C'était affreux, et contre les lois du pugilat. Ils reculaient, puis bondissaient comme des béliers l’un sur l’autre. Leurs jambes flageolaient parfois, et l'on devinait l'épuisement. Ils poussaient de petits cris de fureur, comme s'ils se fussent haïs, et pourtant ils ne s'étaient jamais vus. Ils arrivaient des extrémités lu monde pour se mesurer. Tous deux s’intitulaient champions de l’univers.
Il y en avait un de trop Comme si, plantés, l’un sur :e pôle nord et l’autre sur le pôle sud, ils ne pouvaient pas se croire seuls maîtres de la terre,
nn
A la dixième ronde, ils roulèrent l’un et l'autre sur l'arène et ne se relevèrent plus, Ils étaient morts, Ile étaient morts illé.
galement, l’un ayant frappé trop hant et l'autre, trop bas, Aussi le diable vint.il les chercher, Un diable noir, au nez crochu, au front garni de cornes, au dos agrémenté d'une bosse, et terminé par une longue queue dévotement portée par quatre diablotins...
LEE
Quand l'enfer se fut refermé sur les restes meurtris des lutteurs, un ange parut. Il avait des ailes aux épaules mais ne s’en servait pas, Il était singulière.
ment attifé pour un ange, Il paraissait couvert de haillons, mais de haillons brillants. Des lambeaux qui semblaient une parure étincelante, Les déchirures laissaient passer des rayonnements, Il avait l'air fatigué cependant : peut-être venait-il de loin, peut-être avait-il souffert. I se dirigea vers un coin de ]n place et,
sans frapper, comme c’est le droit de ces divins voyageurs, il entra dans une maison de belle npparence, et ln porte resta ouverte,
Par cette porte large et haute, on put voir un lit blanc, et, sur le lit blanc une forme blanche de jeune fille, I n'y a, en effet, qu'une jeune fille qui soit susceptible de vôtir une pareille blancheur et une forme aussi gracieuse,
Autour du lit immaculé se pressaient une famille dans l’affliction, des voisins et des amis, Le père demeurait sombre, la mère pleurait en priant, un jeune homme sanglotait en regardant là morte.
Or, voici en deux mots et comme l’a racontée le Muron, l'histoire de cette grande douleur,
C'était le soir des fiançailles... Les fiançailles de la jolie défunte et du jeune homme tout désolé. Un beau soir de juin, plein de calme, de parfums, de fleurs et d'étoiles. Elle se promenait dans l'allée
ombreuse qui conduit de la maison à la
Pr
route, le front encore humide du premier baiser, et le cœur débordant d'une ivresse nouvelle, quand une femme inconnue l'aborda, Cette femme tenait par la main un enfant d'une dizaine d'années,
Tous deux étaient misérablement vêtus.
Le petit garçon marchait avec peine et pleurait beaucoup. Il était malade, 1]] grelottait, et malgré Ja tiédeur de l'air, ses petites dents claquaient sinistrement.
La jeune fiancée conduisit à sa mère les deux misérables créatures, et quand Je
petit malade fut débarrassé de ses guenilles, lavé dans une eau pure et proprement habillé, elle le prit dans ses bras et le déposa sur un bon lit.
Pendant plusieurs jours, pendant plusieurs nuits elle veilln à son chevet,
Cependant le mal empirait, Une fièvre maligne consumait ce petit corps déjà épuisé par les fatigues et les privations, La mort arriva,
La mère était Partie déjà, heureuse peut-être de n'avoir personne à traîner désormais sur le chemin publie,
A quelque temps de là, la douce flancée fut à son tour prise de la fièvre, et les
soins et l'amour ne la sauvèrent pas plus qu'ils n'avaient sauvé le petit mendiant.