GIE
Le cadavre que nous tenions
reçut la lumière en pleine figure.
nécessaire pour faire ouvrir l’infâme barrière. La dernière barrière qui tombera sera bien dans le voisinage de notre bonne ville de Québec. Les fortifications s’écroulent, mais les barrières restent debout.
Fouette cocher ; mon récit s’attarde trop.
Il était discret, notre cocher. Au reste sa discrétion lui rapportait de jolis deniers. Une vertu intéressée est peutêtre moins belle mais elle est plus sûre.
Sur la route large et dure les roues produisaient un grondement sonore et monotone, qui nous aurait endormis comme une berceuse, si l’acte audacieux que nous accomplissions ne nous eût tenus en éveil.
De temps en temps, les bôches d'acier que nous emportions se heurtaient, et nous pensions aux clous du cercueil qui grinceraient tout à l’heure en se cassant.
— Nous voici rendus, fit le cocher qui n’avait rien dit encore.
— Déjà ?
Cette surprise nous échappa. Nous n'avions peut-être pas hâte d'arriver.
La nuit était tiède ; une superbe nuit d'été, moins la lune et leg étoiles, C’est Quelque chose, je l'avoue, Le ciel nuageux nous annonçait une averse, mais nous enveloppait d'ombres, Un silence profond régnait Partout ; personne sur la route ; pas de lumières aux fenêtres des maisons voisines, Des morts, rien que des morts ! Nous étions dans Je cimetière, Joseph Labruère connaissait la fosse, Tiens ! je ne voulais pas le nommer, celui-là... N'importe, allons !
Joseph Labruère nous dit :
— Venez par ici,
— Attends, observa avec raison Noé, il vst bon de se réconforter un brin,
Et il nous présenta une gourde qui n'avait encore rien perdu de sa fraîcheur.
Il se fit un petit bruit dans un coin du cimetière, Un hibou, peut-être, qui se fatigunit de veiller seul sur un cyprès, peut-être un blairean qui revenait heureux en sa retraite...
— Allons ! en voilà un qui se réveille avant la résurrection, fit Gaspard Côté,
Bon ! voilà l'autre nommé, Maintenant que vous les consaissez tous, je continue, Nous suivimes Labruère, Nous marchions d’un pas léger afin de ne pas faire crier le sable, et de temps en temps nous nous arrêtions pour écouter, Le cocher faisait sentinelle, où dormait sur son siège,
Ici, fit Labruère, à voix basse, ici !
Un éclair jaillit de la nue, et dans la lumière rouge, sous les grands arbres,
toutes les croix dun cimetière parurent sortit de terre,
Hâtons-nous, dit Noé, il faut en finir avant l’orage,
Les ‘bêches s’enfoncèrent dru dans le sable nouvellement, remué, Un quart d'heure s'était à peine écoulé que le tombeau rendit un bruit sourd, Les instruments l'avaient heurté, Un frisson passa dans les veines de mes compagnons.
S'ils avaient eu le courage d’avouer leur peur, j'aurais avoué mes remords, L'amour Propre nous scella la bouche mieux que les clous n'avaient scellé la bière.
Enfin nous parvenons à ouvrir cette porte que l’on croyait à jamais fermée sur le mort, et nous réunissons toutes nos forces pour enlever le lugubre fardeau, et le hisser sur le bord de la fosse béante, Un autre éclair illumina les airs et des reflets blafards descendirent jusque sur la tombe ‘neore ouverte, au fond du trou. Le cadavre que nous tenions reçut la lumière "en pleine figure, Nous ne pûmes retenir un cri. Nous avions fait erreur, Notre guide s'était trompé.
Nous étions venus chercher un pauvre diable de matelot décédé à l’hôpital, et nous avions entre les bras les dépouilles mortelles d’une femme, I] était trop tard pour recommencer, Nous étions tous un peu fatigués aussi, Et puis, le sujet ne servirait pas moins bien la science, quand il serait sur la table de marbre de la dissection. Pour apaiser la conscience qai avait des velléités de révolte, la gourde fut vidée, C'est l'argument suprême, Les remords se turent, et nous filâmes au trot vers la cité mal endormie,
Inutile de dire que nous avions fait disparaître la trace de notre sacrilège, Le fossoyeur n'avait pas ratissé le sable bénit avec un soin plus scrupuleux.
La femme dont nous avions, malgré nous, troublé le repos sacré, paraissait jeune encore et gardait, sous la pâleur effrayante de la mort, les traces d’une beauté frappante. Elle portait au doigt un anneau d’une grande valeur, un large cercle d’or fin où l'artiste avait incrusté une guirlande de petits diamants.
Que faire de cet anneau ? Notre honnêteté était déjà proverbiale, et nulle pensée mauvaise ne vint à notre esprit.
Nous résolûmes de le vendre et d'en rendre la valeur à la défunte, sous forme de messes basses, Plus tard, Noé Bergeron qui ne ménageait pas les écus de son père, un ricte marchand des environs de Montréal, racheta le bijou et le serra, soigneusement enveloppé dans une touffe de ouate blanche. Il Je destinait au doigt mignon d’uné adorable créature qu’il ne connaissait encore qu’en rêve,
Quelques ïinnées s’écoulèrent et nous fimes un grand Pas dans la vie, Chacun de nous prit son chemin et commença la lutte pour l'existence,
Noé avait fixé ses pénates dans une place d’eau, A Cacouna, je crois. Je naffirme point, Il jugeait « = les bains lui seraient d’un grand secours, à cause de l’imprudence des baigneurs ; cependant Sa confiance n’allait pas jusqu’à espérer de rendre la vie aux infortunés, qui l’auraient définitivement laissée au fond des eaux amèreg,
Il fut appelé, un jour, auprès d’une jeune fille qui s’était,en effet,trop attardée dans l’onde caressante mais perfide. On l'avait retirée à demi noyée. Il la sauva.
Elle eût été sauvée sans lui, maïs il était écrit que la chose arriverait ainsi. Elle eut de la reconnaissance envers son jeune médecin. De la reconnaissance à Pamitié la transition est toute naturelle et la distance, toute courte, Elle lui donna son amitié.
De l'amitié à l'amour le saut n’est jamais
brusque et le chemin est quelquefois long.
Elle parcourut le chemin. Lui, il l'avait aimée du premier coup d'œil ; il avait franchi l’espace d’un seul bond.
Et voilà pourquoi ils fêtaient leurs fianailles. Car elle, vous n’en doutez pas, c'est mademoiselle Amaryllis Belleau.
Nous voilà donc revenus à la soirée des fiançailles, Le chant, la danse, les récitations se succédaient, avec la régularité désespérante des symphonies trouées, que déroulent mécaniquement les musiciens de la rue. Il y avait, dans l’atmosphère chaude, des senteurs exquises que les éventails des dames, gracieusement agités, faisaient courir et flotter sans bruit, de toute part. Quand l'heure du réveillon sonna, les cuivres et les violons suspendirent leurs poétiques accords, et le cliquetis des couteaux et des fourchettes, Ô sacrilège ! parut doux à l'oreille des gourmets.
L’homme ne vit pas seulement de son...
Que de mets succulents furent savourés !
que de rasades joyeuses furent bues ! La
première, la plus solennelle, la seule universelle peut-être, ce fut quand le père Belleau, une petite moustache sur une grosse lèvre, un ventre rebondi, paré, sur le côté, d’une pesante breloque, proposa la santé des fiancés. Au même instant Noé, mon ami Noé, tout ému, rouge comme un coquelicot, passa, an doigt d’Amaryllis, l'anneau précieux qu’il conservait depuis si longtemps dans l1 ouate. Ar aryllis Poussa un petit cri d2 surprise, et nous crûmes qu’il lui serrait trop l’annulaire.
Elle se prit à regarder le joyau avec une grande attention, puis on la vit pâlir.
Le fiancé était tout fier. Le père débitait son discours de circonstance, avec une verve digne d’une meilleure grammaire. Quand il eut fini, il se pencha sur la main de sa fille,
— Oh ! fitil, d’une voix drôle.
— Puis un moment après :
— Je ne croyais pas qu’il y en eût deux pareils.
Noé devenait rêveur. Amaryllis gardait
un silence inquiétant, Monsieur Belleau reprit :
— Montre donc, Amaryllis.
Amaryllis lui passa l'anneau,
— Mais il est tout à fait semblable à celui que j'ai donné à ma chère défunte.….
On j. ‘erait que c’est le même... C’est singulier !... singulier !... Et le même nom gravé en dedans... Amaryllis !...
— C’est le nom de ma fiancée, observa Noé d’une voix qui s’efforçait de paraître sûre.
— C’est vrai! c’est vrai!... Amaryllis, comme sa pauvre mère... reprit Monsieur Belleau. Puis il demanda :
— Où donc l’avez-vous acheté, Monsieur Fergeron ?
Noé hésita. Je crus un instant qu’il était perdu. Il ne voulait pas mentir, et il cherchait une réponse acceptable,
Je vins à son secours. Dieu me pardonnera mon petit mensonge, en faveur de ma bonne intention... ou bien il le fera expier à mon ami.
car fist
— 11 vient de Paris en droite ligne, tout comme moi, dis-je alors ; il a vu le jour sur le boulevard des Capucines, dans l'atelier d’un juif honnête.
Tous les yeux me regardaient très curieux. Je repris :
— Mon ami m'avait demandé de lui apporter un anneau nuptial du beau pays de France, et je me flatte de n’avoir pas mal choisi.
Noé riait maintenant. Monsieur Belleau examinait toujours l’anneau.
— C'est singulier, remarqua-til à sa fille, Amaryllis n’a rien qu’un L, comm dans l’anneau de ta pauvre mère.
— Comment ! repris-je avec un grand air étonné, il y manque une lettre !.., ce juif m’a donc volé !... Il avait pourtant l'ai: bien honnête... Si jamais je retourne à Paris...
Mais enfin consolons-nous, cet anneau aura une ressemblance de plus avec celui d: la chère défunte.
Et Monsieur Belleau ajouta d’une voix solennelle :
— Oui, c’est cela.
Puis se penchant vers la fiancée :
— Garde bien ce souvenir, ma fille, il est précieux à plus d’un titre... et quand tu mourras...
—Oh'ne parlez pas de ça, fit Noé vivement...
LEE
— Tout de même, me disait-il, plus tard, j'éprouve un grand remords d’avoir mis le scalpel dans les chairs de ma belle-mère,
— Bah! lui répliquai-je, ce n’est pas souvent qu’une belle-mère n’est: déchirée qu'après sa mort.
u Uustrations de Henri Jutien
Si je mens, c’est d’après Geneviève Jambette.
Il y a “beau temps passé” depuis qu’elle nous faisait ses récits de loupsgarous, de feux follets et de chasse-galerie. J’allais alors à “ l’école de l’église,” et je n'étais qu'un gamin espiègle qui
faisait des niches à la destinée, A l'entrée de l'existence où je me trouvais placé, je regardais la vie par le gros bout de la lunette, Elle se perdait dans un lointain mystérieux, O la douce illusion !
Je n’ai fait qu’un pas de l'enfance à la vieillesse, Le temps d'espérer en vain, d’âimer en fou, de rêver en poète et de souffrir en martyr. C’est tout. Mais il ne faut pas que je m’oublie à parler de moi ; c’est du loup-garou à Geneviève Jambette que je dois vous entretenir aujourd’hui.
Pauvre Geneviève, elle était vieille déjà quand elle nous racontait ses histoires ei vraies !
— $Satanpiette ! disait-elle, c'est la pure vérité. Demandez à Firmin.
Firmin, c'était son frère.
Elle demeurait à deux lieues de l’église, et pour ne pas manquer la messe, elle arrivait la veille des fêtes et des dimanches, Combien, dans nos campagnes brûlantes de foi, font ainai toujours !
Et toujours nos maisons hospitalières s'ouvrent avec plaisir pour les recevoir,
C'était chez le père Amable Beaudet qu’elle descendait, et c’est là que je l'ai bien des fois écontée, Elle est morte depuis longtemps la vieille conteuse naïve, et bien peu se souviennent d'elle aujourd’hui. La postérité n'existe pas pour elle, car dans son amour de la vertu, elle aurait pu dire comme Ja Vierge à l’ange : “ Quomodo fiet istud quoniam virum non cognosco? ”
Et ceux qui n’ont pas d'enfants meurent plus profondément que les autres.
—Le loup-garou ! Je loup-garou ! me criez-vous, ennuyés ou curieux.
Franchement, je ne sais pas trop si je vais me rappeler la chose,
Ha ! bon ! Geneviève commençait ainsi:
— Mes petits enfants, il faut aller à confesse et faire ses Pâques, Celui qui est sept ans sans faire ses pâques “ court ” le loup-garou.
— Mais est-ce qu'il y a des chrétiens
en
pepe eee mor
qui restent sept ans sans communier À Pâques ? disions-nous étonnés,
— Oui, il y en a malheureusemert, Ils sont rares, mais il yen a, Et ai le monde continue comme il est parti, dans cinquante ans, ça ne sera pas drôle, On ne rencontrera que des lonps-garous, la nuit.
— Est-ce que c'est malin, un loup-garou ?
C’est ce pauvre Hubert Beaudet, mort à l’autel, qui demandait cela d’un ton gouailleur. Et la vieille répondait :
— C’est effrayant. Ça ressemble à un autre lonp, mais ce n’est pas pareil. Les yeux sont comme des charbons ardents, les poils sont raides, les oreilles se dressent comme des cornes, la queue est longue. Ils rôdent, cherchant qui les délivrera.
— Les délivrer ? Comment ?
— Il faut leur tirer du sang. Une goutte suffirait.
— Et si on tuait le loup-garou ?
— On tuerait le chrétien.
— Pendant le jour, où se cachent-ils, les
loups-garous? fit Elisée, le frère d'Hubert.
— Le jour, ils reprennent leur forme humaine, On ne les distingue point des autres hommes, Au premier coup de minuit la métamorphose commence, et elle dure jusqu’à la première blancheur de la “barre” du jour,
Ici, la conteuse crédule toussait, humait une prise, dépliait son mouchoir de poche à grands carreaux et nous enveloppait d’un regard vainqueur. Puis elle reprenait sur un ton confidentiel :
— Firmin, mon frère, en a délivré un.
Il y a plusieurs années de cela, Il a failli perdre connaissance. Il ne s’y attendait pas, et il croyait avoir devant lui un vrai loup des bois qui voulait le dévorer.
— Non! Pas possible! Vous vous moquez de nous !
— Satanpi tte! c’est la pure vérité.
Demandez À Firmin. Vous ne croyez peutêtre pas aujourd’hui, car vous êtes jeunes; mais vous grancirez, et alors vous comprendez mieux les châtiments du ciel.
ans né
Voici done l’histoire du loup-garou délivré par Firmin, le frère de Geneviève.
Misaël Longneau, du Cap-Santé, et On therine Miquelon, de chez nous, allaie:
contracter mariage, Le troisième ban venait d’être publié Une connaisennce qui s'était faite l'hiver précédent, à lé.
poque du carnaval. Les Miquelon étaient allés voir un de leurs parents, au Cap-Santé, et les jeunes gens s'étaient rencontrés là, en soirée, Ils avaient dansé ensemble, ensemble ils s'étaient assis à la table pour le réveillon,
Elle avait croqué, de ses belles dents blanches, la croûte dorée d'un pâté; il avait rempli son verre plus d’une fois, le gailland, car il était noceur en diable,
Quand le père Miquelon attela pour 8 à revenir, le lundi gras dans la relevée, Misaël, qui était fier de montrer son jeune cheval, son harnais blanc et sa carriole vernie de frais, proposa à Catherine
a reconduire chez elle. La jeune : ‘ut garde de refuscr, Le “ pont ” CH | +8, Une glace vive et miroitante it toute la largeur du fleuve, depuis a Tivière Portneuf jusqu'à la Ferme.
Il fallait entendre le trot rapide des
cvaux, et le chant des “ lisses ” d'acier sur la route sonore, Les “ balises ” de sapin fuyaient, deux par deux, comme si elles eussent été emportées par un torrent, Mais les jeunes gens ne regardaient guère la plaine nouvelle, et n’écountaient guère la sonnerie des grelots de cuivre. Ils ge regardaient à travers le frimas léger qu’une buée froide attachait à leurs cils ; ils écoutaient la voix suave qui montait du fond de leurs cœurs.
Le voyage ne leur parut pas long. Ils avaient perdu l’idée de la distance et du temps. Ainsi font les heureux. Ceux qui souffrent éprouvent le contraire : le temps leur dure et le chemin n’a plus de bout, .
Misaël “enterra ” le mardi gras auprès
328 LE LOUP-GAROU de sa jeune amie, Un enterrement joyeux, celui-là. Pas de tombe noire ni le cierges mélancoliques ; pas de psaumes lugubres ni de fosse béante où s’entussent, avec. un bruit sinistre, les pelletées de terre bénite; mais une table chargée de mets appétissants, des iboug'es pétillantes, des refrains égrillards, des verres profonds où tombaient, avec un gai murmure, les gouttes d’or de la vieille “ jamaïque.” Les dépouilles mortelles, c’étaient toutes les aimables folies auxquelles on disait adieu,
Les amours fidèles de Catherine et de Misaël duraient depuis un an, et le mariage devait avoir lieu après le carême, En ce temps-là le carême était rude :
l’abstinence et le jeûne recommençaient chaque jour. Nos pères étaient de grands pécheurs ou de grands pénitents. Ils etaient plus forts que nous, à cause de la vie des champs et de l’arome des bois.
Nous, leurs fils dégénérés, nous respirons trop l'air impur des villes, et nous dévastons trop nos campagnes. Retournons à la charrue et plantons des arbres autour de nos -meures, et nos fils, plus forts et pl. s rtueux que nous, feront, pendant de longs carêmes, pénitence pour nos péchés... -
‘Done, le troisième ban venait d’être publié. Le “ marié” était arrivé chez sa future, avec son garçon d’honneur, son père et plusieurs de ses amis. Chacun se disputait le plaisir de les héberger. C'était la veille du mariage, et il falluit fêter la “mariée” Les invités se rendirent, le violonneux en tête, chez le père Miquelon.
Ils venaient dire un tendre adieu à la jeune fille qui s’apprêtait à soulever un coin du voile mystérieux, derrière lequel se dérobent les femmes graves et les matrones prudentes. Ils venaient lui faire des souhaits qui jetteraient un peu de trouble dans son âme inexpérimentée.
Les noces allaient être joyeuses ; elles
Fonte
ee
Commençaient si bien, Les violons vibraïent sous le crin rude des archets ; les danses faisaient <rtendre au loin leurs mouvements rythmés ; les -pieds retombaient en mesure comme Jes fléaux des batteurs de grain. Or, pendant que le rire \s’épanouissait comme un rayonnement sur les figures animées, et que les refrains allègres se croisaient comme des fusées dans l'atmosphère chaude, le premier coup de minuit sonna. Le “marié” s’esquiva sournoisement. I] sortit.
Minuit, c'était l'heure marquée pour le départ. Les violons détendirent leurs cordes mélodieuses et ne chantèrent plus.
Le garçon d'honneur s’avança alors dans la foule agitée par le plaisir et demanda :
— Le marié est-il ici? Il faut qu’il me suive ; il est encore mon prisonnier, Demain une jolie fille le délivrera.
Ce ‘ut d’abord un éclat de rire. Puis, après un moment, l’un des convives dit qu’il l'avait vu sortir, au coup de minuit, par la porte de derrière. I] était nu-tête,
On attendit quelques instants, le garçon d'honneur entr’ouvrit la porte et jeta un coup d’œil au dehors. Il ne vit personne.
U sortit. Au bout d’un quart d'heure il rentra : il était seul.
— C'est singulier, remarqua-til,
— L’'avez-vous appelé ?
— Oui, mais inutilement,
Catherine, la fiancée, devenait inquiète,
— Il va rentrer, disait-on ; il ne peut rien lui arriver de fâcheux.
— Qui sait, encore ?... Un étourdissement, une chute...
Tous les hommes se mirent à chercher.
Ils cherchèrent dans la grange, sur le foin, dans la “tasserie,” à l'écurie et à Pétable, dans les “ parcs ” des chevaux et des bêtes à cornes, dans les crèches, partout.
Une heure sonna et Misaël n’était pas revenu. Des femmes se mirent à pleurer.
Catherine était pâle à la lumière des bougies, et une horrible angoisse Jui serrait le cœur. Elle souffrait beaucoup.
Quand deux heures sonnèrent, la
plupart des hommes étaient rentrés, Ils causaient à voix basse, comme auprès d’un mourant. Tout à coup la porte s’ouvrit et le “marié” parut, Il était livide.
Cependant ses yeux étincelaient encore.
Du sang coulait le long de son bras, et tombait gontte à goutte du bout de ses doigts glacés. Firmin le suivait, presque blême, et l'air hébété d’un homme qui ne “sait sil dort ou il veille, s’il a fait un rêve affreux ou un acte atroce.
— D'où viens-tu, Misaël ? que t’est-il donc arrivé ? demanda le garçon d’honneur.
Il expliqua assez gauchement qu’il avait éprouvé un singulier malaise tout à coup, et qu’il était sorti, pensant bien que .lair froid le remettrait.…. qu’il était tombé sur la glace et s'était fait une blessure à l'épaule... 1] avait marché sans savoir où il allait, ayant probablement perdu connaissance, ..
Firmin le regardrit avec de grands yeux animés, Il aurait bien voulu parler,
L'animal se mordre, son
dressa, et allongea comme pour le n museau pointu... Firmin frappa. (page 335)
c'était visible ; et il laissait voir qu’il en connaissait long, par ses signes de tôte et ses haussements d'épaules, Cependant il ne dit rien. La blessure fut pansée. On aurait dit un coup de couteau. Il y a des glaçons qui tranchent ou percent comme un poignard.
La gaieté revint. On but une dernière rasade, et, le lendemain matin, la <loche carillonna l’heureux mariage de Catherine avec Misaël,
— Et le loup-garou ?
Attendez une minute.
Avant la messe, Misaël entra au confessionnal. Il y resta longtemps, Firmin recommença. ses gestes et ses signes de la veille, mais avec une nuance approbative.
Il ne dit pas un mot cependant, car il avait promis de ne point parler, :
Or, voici ce qui était arrivé dans la nuit. Chacun cherchait de son côté le marié si étrangement disparu. Firmin pensa qu’il pouvait être allé à l'écurie où se trouvait son jeune cheval. Pourtant,
nu-tête, Ça n'avait guère de bon sens, N'importe, il s'y rendit, Comme il levait le crochet de fer qui tenrit la porte fermée, il entendit marcher sur 1n neige, derrière lui, Il erut d’abord que c'était quelqu'un de la noce. Un autre pouvait avoir comme lui l’idée de venir ici. 1] ge retourna, Une bête de ln taile d’un gros chien, mais plus élancée, venait par le sentier qui reliait la grange à la maison.
Elle était noire avec des Jeux rouges ; des yeux flamboyants qui éclairaient comme des Jlanternes, Il eut peur, tellement peur qu’il resta 1à, sans ouvrir, immobile, incapable de faire un pas. L’animal e’avançait vers lui et le regardait, Il crut qu’il allait être dévoré, L'instinct de la conservation lui revint alors, il fit sauter le crochet de fer et 8e précipita dans l'écurie, La bête redoutable entra avec lui. Il fit le signe de la croix, tira son couteau de poche et s’apprêta à défendre sa vie. Il pensait bien que c'était un loup véritable. L'animal se dressa, lui mit
LE LOUP-GAROU 335 sans façon, sur les épaules, ses pattes velues, et allongea, comme pour le mordre ou le lécher, son museau pointu d’où sexhalait un souffle brûlant, Firmin frappa. Le couteau atteignit l'épaule et fit couler le sang. Aussitôt le loup disparut, et un homme blessé à l'épaule surgit on ne sait d'où.
— Vous m'avez délivré, merci, fit cet homme,
— Comment, Misaël, c'est vous ?
— Oh ! n’en dites rien, s’il vous plait !
— Vous “courez” le loup-garou ?...
Mon Dieu ! qui aurait pensé cela ?...
Il y a donc sept ans que vous r’avez pas fait vos pâques ?
— Sept ans; mais ne parlez pas de cela, je vous en prie, Je vais aller à confesse demain matin, et je serai bon chrétien à l’avenir.
— Le jurez-vous ?
— de le jure!
— Je serai à l’église, et si vous ne tenez
Le ma-
— C’est entendu, La voilà finie, cette histoire,
point votre parole, je dirai tout.
g & = a = È Fi Le
Geneviève Jambette avait le soin d’ajouter :
— Firmin, mon frère, n’a jamais soufflé mot de cela, et la chose n'a jamais été connue,
Ça finissait par un éclat de rire.
Vous allez me dire, peut-être, que vous ne croyez pas un mot de cela...
Eh bien ! moi non plus.
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