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Mademoiselle Emmélie Laforêt venait de sortir de sa chambre tonte blanche, où elle avait prié pendant que le canon tonnait et que les flammes dévoraient le couvent et l’église. Ses longs cheveux blonds tombaient en désordre sur ses épaules voilées d’un fichu de soie noire, et, dans les cils d’or de ses grands yeux bleus il y avait encore des pleurs. Elle s’approcha d’une fenêtre, Alors elle vit des tourbilluns d’étincelles monter dans l'air glacial, et des tisons enflammés retomber avec bruit sur le sol blanc de neige. Des hommes couraient çà et là comme des fauves pris de terreur. La porte s’ouvrit brusquement, et un de ces fugitifs se précipita dans la maison,
— Cachez-moi, pria-til, d’une voix altérée ! cachez-moi ! S'ils me prennent, ils vont me tuer.
Et il cherchait à pénétrer plus loin.
— C'est ma chambre, fit la jeune fille, émue et surprise,
L'homme était jeune et beau. La course avait rendu à sa figure pâlie par les veilles et les inquiétudes, une teinte vive.
— Mais qui êtes-vous ? demanda mademoiselle Laforêt.
— Un patriote !
— Et vous vous sauvez ?
— Tout est perdu ; Chénier est mort !
— C'est fâcheux qu’il ne soit pas mort plus tôt, observa aiors une voix sonore et menaçante,
Et un homme au ventre obèse, court, large d’épaules et barbu, parut dans une porte entr'ouverte. C'était monsieur Laforêt.
— C’est fâcheux, en effet, reprit-il, car, sans ce maniaque, le village serait encore debout et bien des citoyens honnêtes vivraient encore, qui sont là, dans le cimetière avec lui.
— Dieu l’a jugé, répliqua le patriote, et les jugements de Dieu sont plus équitables que ceux des hommes.
A ce moment on frappa trois coups dans la porte.
— Les voici ! reprit Despr 4,
Et, se tournant vers la jeune fille, 1] demanda de nouveau.
— Voulez-vous me sauver ?
I n'y avait plus une minute pour la réflexion ; il fallait écouter l'instinct, ou, plutôt, le cœur,
— Entrez là, répondit-elle.
Elle montrait sa chambre ; et sa parole tremblait sur sa lèvre pure, comme si elle eut avoué une grande honte,
— Que fais-tu ? demanda son père avec reproche,
— Je sauve un malheureux.
— Un traître!
— À cette injure, André Després s'était arrêté sur le seuil de la chambre virginale,
— Trois nouveaux coups retentirent, plus forts, plus impérieux.
— Mon père ! supplia Emmélie,
— Eh bien ! soit, puisque tu le veux.
Et plus bas, entre ses dents serrées, il grommela :
— Les maudits patriotes !...
Six hommes entrèrent, six soldats, des Anglais et des Canadiens,
Ils saluèrent monsieur Laforêt et sa fille, L'un d'eux prit ‘a parole :
— Nous venons de la part du gén fral Colborne, dit-il, vous demander si que!'que rebelle ne se cache pas ivi,
— Ne savez-vous pas que je suis un des chefs bureaucrates ? repartit monsieur Laforêt, d’une voix aigrie,
— C’est que nous donnons la chasse à un de ces brigands, et nous avons ordre de l'emmener,
— Mort ou vif, ajouta un autre.
— Depuis quand, reprit monsieur Laforêt, la maison d’un fidèle sujet de Sa Majesté sert-elle de cachette à un révolté:
— Oh! moi, je vous connais, .firma l’un des soldats ; je sais quelle confiance on doit avoir en vous,
“— Eh bien! pourquoi me fait-on l'injure de me soupçonner ?
— Et puis, c’est plus qu’un révolté, cet homme qui s° cache, c’est presque un assassin, observa un troisième.
— Comment cela ? demanda le vieux bureaucrate,
— Îl pouvait se rendre ; {1 n'était pas menncé, Il aurait eu la vie sauve sans doute, Au lieu de cela, pour franchir l'enceinte du cimetière et s'échapper, il a éventré l'un des nôtres, éventré ! c'est le mot,
— Hum ! hum ! gronda le vieillard.
Mademoiselle Emmélie écontait avec anxiété, Elle ne voyait pas un grand mal, après tout, à ce qu’un homme sauvât, même à ce prix, sa vie et sa liberté.
— Alors, il n’est pas ici ? questionnat-on de nouveau.
Et les limiers se disposaient à sortir.
— Vous pouvez chercher, répliqua froidement monsieur Laforêt.
— Nous n’aurions pas insisté, Monsieur, si quelqu'un ne nous avait pas dit l’avoir vu entrer ici,
— duelqu'un... quelqu'un, c’est aisé à dire, murmura le bureaucrate ahuri.
Puis il ajouta :
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Chénier tomba pour ne plus se relever, Plus heureux, Desprès réuunit à n'é happer, mais ce ne fut qu'en per- Sant d'outre en outre un jeune compatriote (Pate 242)
— Sait-on le nom de l'infortuné qui s’est fait éventrer ainsi ?
— Oui, c’est le jeune notaire Duquay, un brave !
— Hein ?
— Le jeune notaire Duquay.
—Le jeune notaire Duquay ?
Un cri perçant se fit entendre :
— Lui ! lui!
Et mademoiselle Emmélie tomba sur ses genoux. Puis elle murmura d’une voix pleine de sanglots :
Mon Dieu ! mon Dieu ! que faire ?
Elle venait de perdre son fiancé.
Monsieur Laforêt s'adressant aux soldats, leur dit la raison du désespoir de sa fille. Les soldats étaient émus et regrettaient d’être venus annoncer le deuil à cette maison,
Une lutte horrible se livrait dans le cœur de la jeune fille, Son bonheur tué par celui-là qu’elle s'efforce de sauver!...
ses rêves d’or envolés soudain comme des colombes que chasse la tempête... ses
espérances à jamais évanouies !..…. Qu’avait-il fait, son fiancé, pour mériter un pareil sort ?... Allait-elle protéger son assassin maintenant ?.., Car cest un assassin, ce patriote qui est là... dans sa chambre, à elle !.., dans sa chambre ! O la profanation !... Pourquoi cet homme n’expierait-il pas son crime ?... Etait-elle obligée de le cacher ainsi, puisqu'il lui faisait tant de mal?... C’était involontairement, c’est vrai, sans le savoir...
mais était-il nécessaire de se révolter ?..… Si encore c’eût été dans la chaleur du combat, face à face!... Elle voyait la blessure béante, elle eutendait les plaintes du mourant !... O angoisse ! à torture !
à désespoir ! Elle était pâle et les pleurs l'inondaient,
Sombre, indécis, son père la regardait.
Les soldats étaient dans la stupeur,
Soudain elle se leva, marcha vers sa chambre et en ouvrit la porte. Sur le seuil, elle parut hésiter ; ses regards mouillés semblaient chercher quelque
chose, Ils s’'arrétèrent sur le crucifix ‘d'ivoire suspendu au chevet de son lit.
Alors, se retournant vers les envoyés de Colborne,.
— Sortez ! ordonna:t-elle avec un geste douloureux... laissez-moi seule... j'ai besoin de pleurer.
Elle s’agenouilla “evant le crucifix.
Les soldats s’éloignèrent en silence,
Monsieur Laforêt, les mains derrière le dos, se mit à marcher à grands pas dans la chambre où flambait la cheminée. De temps en temps une larme roulait sur sa joue. De temps en temps aussi on l’entendait grommeler :
— Les maudits patriotes !
11 stratioms de Georges Latour.
Un soir de juin, un de ces soirs calmes et parfumés où le soleil s’attarde, étincelant, dans le ciel qu’il empourpre, où la brise tiède emporte sur les eaux les aromes des prairies et des jardins, les chants des oiseaux et des ménagères, je pris passage, avec quelques amis, sur un bateau en partance pour Ja métropole, Nous re- &ardions avec un indicible plaisir se dérouler, sur les deux bords du fleuve, les Campagnes toutes fleuries, et nous sentions qu'à cette heure nul pays au monde n’était Comparable au nôtre, Le
fleuve profond et large n’avait pas une ride, En arrière du vaisseau, dans le sillage qui s’élargissait toujours, la lumière ondoyait mollement et s’en allait, avec le flot un moment soulevé, se briser en millions de parcelles brillantes sur le sable doré de la rive. Nous aurions pu enteñdre les chansons des laboureurs revenant de l’ouvrage, et les aboiements des chiens aux premières ombres, si les grandes roues du bateau n'avaient sans cesse fouetté le fleuve dormant.
Sur un coteau lointain, tout à coup, au milieu des arbres qui paraissaient une dentelle noire au bord du ciel rose, on vit reluire une toiture toute petite. C'était comn.o une lampe qui se serait allumée sur un autel.
— Quel est ce point étincelant, me demanda l’un de mes amis ?
— C’est un calvaire, répondis-je... C’est un calvaire... Et si jamais vous passez là, arrêtez. Entrez dans la petite enceinte, agenouillez-vous sur la pierre, et
priez une minute, au pied de la croix, pour l’âme de Jacques Ledur.
Priez pour l’âme de Jacques Ledur...
répéta lentement Georges Valin, qui n'avait guère l'habitude de ce passetemps.
Et il ajouta d’un ton un peu goguenard :
— Je suppose qu’il y a une histoire au fond de cela ?
— Îl y a une histoire, en effet, affirmaije. ;
— Eh bien! dis-la-nous, si elle n'est Pas trop longue,
—Je vais abréger ; mais je ne puis toujours pas en dire le dernier mot tout de suite, ce serait d’un conteur maladroit.
Ecoutez bien.