Contes vrais
Enregistré, par Pamphilb LeMay, en l'année 1907, au ministère de l'Agriculture et de la Statistique, à Ottawa, conformément aux dispositions de l'Acte des droits d'auteur.
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MAISON HANTEE-
IlliiMiations fit-
Ed >ii ond-J. Ma .•>■« icoftc.
Moi, je n"ai pas en de chance. Rien ne m'a réussi. J'aurais pu devenir riche, <<i j'avais fermé la main au lieu de l'ouvrir. Je serais arrivé aux honneurs, mais j'ai oublié d'avoir de l'ambition. J'aurais bien épousé une dot. . . exemplaire, maie il y a tant de vertus qui ne sont pas dorées.
MAISON HANTEE
J*ai cliangé de lieu, et partout j'ai laissé des amis qui m'ont oublié. J'ai changé de foyer, et nulle part je n'ai trouvé cette orgueilleuse satisfaction que l'on éprouve, en regardant flamber des bûches qui ne doivent rien au bûcheron, en entendant mitonner dans la vieille marmite de famille, un potage acquitté.
C'est compris, je n'ai pas eu de chance. E8t-ce bien ma faute? D'abord, il y a le tempérament qui nous fait tourner comme le vent fait tourner une girouette, avec cette différence que l'on rit et que la girouette grince. Puis, ce sont les circonstances qui nous entortillent comme les araignées entortillent les mouches, dans leurs toiles ténues et collantes; puis le« chemins qui se bifurquent! et les montées raides! et les descentes vertigineuses! ... Tenez! la vie est un jeu de hasard; elle devrait être défendue.
Mais j'ai appris à souffrir. Je ne dis pas cela i^our me vanter. Il n'y a que ceux (jui ont '(ni ])eur de la souffrance qui se vantent d'avoir souffert. Or, savoir
son'Ti-ir, ('v-st peut-être ce qu'il y a de plue utile ;■>, l'iiouniie, et ceux qui ne le savent pas isont encore plus à plaindre que moi.
Et puis, il y a l'expiation.
Qui d'entre les hommes n'a pas quelques peccadilles sur la con,science?. . . La route où nous cheminons est glissante ... Le pied se heurte à une pierre mise là d'aventure. . . La lumière est douteuse. . . On chancelle, on roule ...
Dieu aveugle ceux qu'il veut perdre.
Pourquoi n'aveuglerait-il pas aussi, mais d'une autre façon, ceux qu'il veut sauver, afin qu'ils fassent des bévues, qu'ils ne soient pas heureux dans leurs entreprises, que leurs projets échouent, que leurs espérances s'envolent, que leurs richesses se dissipent, et qu'ils paient ainsi, dès maintenant, si leur soumission est sincère, la dette du péché?
Si je n'ai pas été chanceux, mon ami Célestin Graindamour l'a été. Dame! avec un nom pareil. Vous me direz peut-être que le nom n'y fait rien. Chacun peut penser et dire ce qu'il voudra, pourvu que
MAISOX HANTEE
cela ne fasse de tort à personne. Je ne suis pas de l'avis de tout le monde, moi; Je n'aime pas à opiner du bonnet.
]Mon ami Graindamour est né sous une bonne étoile: Vénus ou l'Epi de la Vierge. J'ai dit: Vénus. Nos jeunes astronomes vont sourire ou s'indigner. Il n'est pas permis, en effet, de prendre i)Our une étoile cette planète voluptueuse qui n'est pas plus grosse que la Terre, et ne vaut pas mieux qu'elle. Mais son rayonnement est si vif qu'on la croirait un grain de cette poussière de soleils qui monte sans cesse de l'infini ... Il en est donc du ciel comme de la terre, et là comme ici l'apparence est trompeuse, et l'éclat, souvent emprunté.
Tout de même, mon ami Célestin est né sous une bonne étoile. Je vais vous conter la chose. Si vous avez des doutes sur l'exactitude de mou récit, venez me prendre, nous irons ensemble à la maison hantée.
Avez-vous entendu ]iarler de la maison hantc%? Une petite maison do pieriv, dans le boie du moulin, et vieille! vieille!...
Elle doit y être encore, car après tout je n'ai pas rêvé ça.
Elle était abandonnée depuis longtemps. Quelquefois, lorsque nous allions à la pêche au crapet ou à la perchaude, daiiis; la Grande Rivière du Chêne, avant de descendre la côte «ablonneuee, nous nous y arrêtions. Nous poussions les ais vermoulus de la porte et nous pénétrions dans les pièces basses et humides. La cuisine paraissait désolée avec son âtre béant et sa crémaillère noircie par la fumée. Des hiibous taciturnes semblaient se complaire sur les pierres effritées de la cheminée. Célestin, qui est adroit au tir, eu a tué plusieurs. Moi, je n'ai jamais de ma vie fait jouer la gâchette d'un f-usil. J'ai peur du bruit.
Les bonnes gens du village disaient que c'était toujours le même hibou qui tombait sous le plomb de Célestin ; et je me rappelle l'exclamation soudaine et le geste comique de la mère Fanfan, un soir qu'elle nous rencontra portant triomphalement
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l'oiseau de Minerve au bout d'une carabine. Nous sortions du bois.
— Encore le hibou! fit-elle, en levant les bras ati ciel.
Puis elle ajouta d'un accent découragé:
— Vous ne le tuerez jamais, allez!
— Diable! répliquai-je, il me semble pourtant, qu'il en a pour son compte.
J'étais curieux, tout de même, de connaître la pensée de la vieille femme, et je demandai:
— Que voulez-vous dire, mère Fanfan?
Nous n'avons pas abattu le même oiseau deux fois ... Ce qui est mort est mort.
Elle me regarda avec des yeux indignés, puis sa bouche ridée lit une moue dédaigneuse:
— Je ne sais pas ce que je dis, peutêtre. . .
— Pardon, la mère, repris-je avec douceur, je ne veux pas vous offenser, mais je comprends qu'ils sont tous de la même famille. C'est cela, n'est-ce pas? Tl y a des familles de hibous: des p<M*es, des mères, des frères, des sœurs, des cousins,
des cousines, comme il y a des familles de loups, de renards et d'hommes.
La vieille ne riait pas. Elle repartit :
— C'est le même hibou; il n'a pas de famille. . . pas plus que le payen qui est enterré dans la masure du bois.
— Comment! il y a un homme d'enfoui là?
— Pas un homme, un payen, que je dis, et le hibou que vous tuez de temps en temps, c'est son âme à ce payen . . . L'âme est immortelle, vous savez... Le curé le dit assez souvent.
Elle était bien convaincue de ce qu'elle affirmait. J'ajoutai:
— Il devait avoir l'âme noire, ce payen que l'on tue et qui ne meurt jamais.
L'avez-vous connu?
Elle se hâta de répondre :
— Moi, non, mais mon père. Il vivait seul, n'aimait pas les pauvres et dépouillait les riches.
— Et ils ne se plaignaient pas, les riches? demandai-je.
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— Se plaindre, pourquoi? cela n'aurait servi de rien, car il était protégé par Béelzébuth.
— Quel est ce monsieur-là ?
— ^'ous voulez rire, je le vois bien.
Tout le monde connaît Béelzébuth.
— Je ne l'ai jamais vu.
— Je vous souhaite de ne jamais le voir. C'est satan en propre personne.
— Oh! oh! je comprends... Et ceux qu'il protège dorment donc en isûreté?
— Oui, mais c'est le réveil qui n'est pas drôle. Béelzébuth garde le trésor, ajouta-t-elle.
— Quel trésor?
— Le trésor du payen, dans la maison en ruine.
J'aurais voulu la faire parler encore, mais elle me tira sa révérence.
— Excusez, dit-elle, je me rends auprès d'Henriette Lépire, qui est bien malade. Elle va mourir peut-êti*e.
Elle fit deux ou trois pas et revint.
— Vous savez, recommença-t-^lle de sa voix glapi^ssante, elle est entrée, l'autre
jour, dans la masure, en passant, et elle a eu terriblement peur.
— Il pleuvait, je suppose, et elle s'est mise à l'abri ,
— Ou bien le soleil était trop chaud et elle s'est mise à l'ombre.
— Il n'aurait pas été nécessaire de se rendre sous le vieux toit moussu, les branches de sapin gardent bien de la chaleur, observai-je.
— - Et la mousse fait un bon lit, ajoutat-elLe, tout drôlement.
— Le jour baisse, partons, dit Célestin.
— Elle a eu peur? repris-je, un peu curieux de connaître la petite médisance.
Et la vieille de se hâter de répondre :
— Des plaintes, mon bon monsieur, des gémissements à fendre l'âme, puis aussitôt après, des ricanements. . .
— Elle était seule ?
— Oui ; il n'était pas encore arrivé.
— Viens donc, bavard, me cria Graindamour qui s'éloignait.
— Le vilain, se faire attendre ainsi.
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ajouta i-je eu ri a ut, et je courue après mon ami.
Je ne suis pas superstitieux et ma crédulité n'est pas robuste; ce jour-là, cependant il me vint à l'idée d'éclaircir le mystère de cette maison en ruine, orardée par un esprit j 03^ eux ou chagrin. Je flairais une aubaine, une aubaine littéraire, cela s'entend.
Nous marchions à gTands pas, Célestin Graindamour et moi, plongés l'un et l'autre dans cette pensée absorbante d'une intervention surnaturelle, quand le tintement d'une clocliette fit vibrer la forêt, comme le cri métallique de ce petit oiseau solitaire qui chaque soir salue le soleil couchant. Oélestin dit:
— C'est le bon Dieu.
— -Le bon Dieu? répétai-je un peu surpris.
La petite cloche sonnait de temps en temps, à l'approche des habitations, pour inviter les gens à s'agenouiller. Oélestin murmura d'une voix singulière:
— C'est peut-être pour Henriette.
Il aimait cette jeune fille, je le savais. Au reste, il ue s' eu cachait point.
— Mourir de peur, ce serait étrange, leuiarquai-je.
Deux voitures s'engageaient dans le chemin du moulin, sous la forêt. Dans la première, un homme seul, le sonneur; dans la seconde, deux hommes, le cocher et le prêtre. Le prêtre, profondément recueilli, portait sur sa poitrine, dans une custode d'or, le Suprême Viatique.
Dès qu'il nous aperçut, le sonneur fit tinter la clochette deux ou trois fois, en l'agitant au bout de son bras, et il secoua les guides sur la croupe de son cheval. C'était Jean Taillon. Il aimait à " rouler." Son cheval l'occupait plus que le bon Dieu, bien sûr. Je lui criai:
— Pour qui?
— Pour la petite Lépire.
L'autre voiture arrivait; celle du bon Dieu. Nous nous agenouillâmes sur le bord du chemin, dans la poussière, saluant tête nue le divin Vovageur.
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Quand nous fûmes debout, les voitures descendaient la côte de la rivière, dans un «able mouvant et chaud, au milieu des sapins odorants. Célestin proposa d'accompagner le bon Dieu. Je renia n pi ai qu'il filait un peu vite, le bon Dieu, que lîouis avions une assez longue route à parcourir, à pied, et que notre dévotion un peu entacli(% de curiosité, ne serait peutêtre pas très agréable au Seigneur.
— C'est que j'ai envie d'attemlre la nuit, répliqua-t-il.
— Pourquoi la nuit?
— Nous entrerons dans la maison de pierre.
— Dans la maison de pierre?... la nuit?. . . fis-je étonné.
— As-tu peur?
Je fus blessé dans ma vanité.
— Peur de qui ? peur de quoi ? répondis-je fièrement. Allons chez Lépire.
11 ne demeurait pas loin. Il habitait une maisonnette d'humble apparence, en deçà de la rivièr(\ dans un fonds de verdure i-iaiite, où se îl('i)linient de grands rideaux
de «apius «onibreis. L'eau qui se brisait sur des cailloux jetait à cette chaumière, comme des poionées de fleurs blanches, ses légers flocons d'écume. On y entendait le grondement monotone des meules qui broyaient le blé, et de la rivière qui tombait du haut de la chaussée.
Quand nous arrivâmes, le curé était en prière. Des voisins, hommes et femmes, garçons et filles, agenouillés sur le plancher nu, suivaient ses mouvements avec curiosité. Nous fîmes comme les autres.
Nous avions, par respect pour le bon Dieu, laissé le fusil et le hibou sur le perron de pierre, tout près de la porte. Sur une petite table recouverte d'un drap blanc, on avait placé un crucifix de plâtre et deux pâles bougies. Le crucifix portait de larges taches rouges sur le front, sur le côté, sur les mains et le^s pieds, et les bougies répandaient dans la pièce basse une lueur mélancolique.
Célestin regardait, d'une façon singulière, la jeune malade dont le visage livide émergeait de l'oreiller aux grandes fleurs
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bleues. Moi je priais; mais je ne priais pas sans distractions. Je songeais à la masure et au payen. Tout à coup la moribonde «-e dressa sur sa couche et jeta un cri:
— J'ai peur!
Le prêtre la calma avec des paroles onctueuses. Un instant après, elle ajouta:
— Il compte son or sous la pierre du fover.
Tout le monde chuchotait :
— Elle est folle. . . elle est folle. . .
La mère Fanfan, qui se trouvait prè« de moi, me poussa du coude:
— Je vous le disais, il y en a de For. Quand le curé sortit de la maison, la
malade reposait tranquillement:
— Un ébranlement du système nerveux, tit-il... pas dangereux. Pour la raison, peut-être , . . pas pour la vie.
Nous causâmes un instant avec le père Lépire, le meunier, et d'autres personnes du voisinage, puis nous leur souhaitâmes
le bonsoir, tout en les invitant à jeter un coup d'œil sur le bel oiseau que noue avions abattu.
La mère Fanfan sortait:
— Où e(St-il votre bel oiseau, flt-'elle?
— Là, sur le perron.
Elle regardait partout d'un œil furetant:
— Il n'y a pais une plume seulement, reprit-elle. L'oiseau était, en effet, parti. La vieille ajouta:
— Bien certain qu'il a regagné la masure.
— Je le retrouverai bien, dit Célestiu, Et noue partîmes un peu interloqués.
Au faîte de l'escarpement, les cimes des sapine et des épinettes, encore illuminées des feux du crépuscule, étaient semblablee à des bouquets gigantesquee. Au fond, dans l'ombre qui s'épaieeiseait, l'eau coulait tapageuse, avec des flocons d'écume, et les broussaillee qui ee penchaient sur elle tout le long de la rive, lui faisaient comme une bordure de deuil. Noue remontâmes à petits pas, dans le sable fuyant.
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la côte OÙ serpentait la route. Rendus au sentier qui conduit à la masure, C^leetin me dit:
— Viens-tu ?
Je n'y tenais pas, mais une fausse honte me fit répondre:
— Si tu n'as pas peur.
Il éclata de rire. Nous nous enfonçâmes dans un chemin tortueux, étroit, sombre, en écartant des mains les branches des aunes et des noisetiers qui nous barraient le passage. Il marchait vite, voulant me prouver qu'il n'avait point peur. Comme nous arrivions devant le seuil démantibulé, un cri lugubre: Hou, hou, hou ! réveilla la solitude, et un gros oiseau gris apparut sur la cheminée de la maison.
— Le hibou à la mère Faufan, dis-je, en m'efforçant de rire.
Et Célestin ajouta:
— Un hibou qui ne meurt point, comme la vache dont parlaient les notaires d'antan, dans les donations entre vifs.
Et tout en disant cela, il épaula son
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Nous nous asenouillilmos sur le bord du ,hemiu
saluant tête nue le divin Voyageur. " (page ]5)
arme. Le coup partit, l'oieeau ausisi. La détonation roula sinistre soue le dôme de la forêt; l'oiseau décrivit un cercle noir danfi la pénombre, et «es ailes lentes et larges s'agitèrent sans bruit dans l'air immobile. Il plongea dans la cheminée, et se prit à ululer d'une façon plaintive, comme la première fois.
— Il doit être blessé, fit Célestin, entrons; je le dénicherai bien.
Nous improvisons un flambeau d'écorce, et nous pénétrons dans la maison en ruine. Le bruit sourd d'un vol de chauves-souris s'éleva de tous les coins, et nous vîmes des ailes nues s'agiter froides et molles autour de nos têtes. Les nocturnes habitants de ces lieux s'indignaient de notre témérité, ou se laissaient éblouir par la flamme qui sortait tout à coup des ténèbres.
En face du foyer refroidi, il y avait des branches de sapin. C'était un lit où l'on pouvait dormir. L'odeur du sapin a quelque chose d'enivrant; elle calme la fatigue comme l'arôme du pavot, et elle réveille
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des songes agréables comme une bouftée d'opium. Quelques-unes de ces branches desséchées et couleur de rouille faisaient ressortir le vert sombre des branches noavellement apportées.
Il n'était pas gai de demeurer ainsi plongés dans l'obscurité, sous les plafonds humides, parmi les hôtes sauvages de la masure, en face de cette hideuse cheminée où se promenait toute la gente redoutable qui fait de la nuit ses délices, et des décombres sa retraite préférée.
Nous jetons dans le foyer quelques branches sèches, et nous nous amusons à voir la flamme tordre les ramilles en spirales ardentes, et à écouter le crépitement joyeux des feuilles résineuses. Soudain voici que nous apercevons, juché sur la crémaillère enfumée, le long de la paroi couverte de suie, un peu en arrière du feu, le hibou fantastique qui nous a salué tout à l'heure. Ses yeux étincellent comme des escaitboucles, dans les deux cercles de plumes grises qui lui étoilent la tête, et
son bec crochu, fermé serré, lui donne un air trèis méchant.
Il nous regardait.
— Tue-le, c'est le moment, dis-je à mon ami.
Il me répond qu'il va le prendre vivant. Et aussitôt il se lève du lit de sapin et s'avance vers la cheminée. Je fais de même, tout prêt à l'aider, car il n'était pas aisé de se rendre maître du morose oiseau, sans recevoir quelques baisers de son bec dur et quelques égratignures de ses griffes acérées.
— Je vais le saisir par le cou, prends-le par les pattes, ordonne-t-il.
Le hibou ne remuait pas. Il nous regardait toujours d'un air de défi qui n'était nullement rassurant. La flamme se repliait comme pour mourir; la lueur se tamisait comme si elle eut passé dans une brunie froide; le foyer avait des ombres singulières qui dansaient audessus de la cendre. Le hibou paraissait grossir.
Il est énorme, observai-je.
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Je n'en ai jamais vu d'aussi gros, répondit Célestin.
Nous nous avancions les mains tenduee.
Oélestin regardait le cou renflé de l'oiseau, moi j'aA^ais les yeux fixés sur ses pattes.
— Mais il grossit toujours! repris-je épouvanté.
Ses griffes paraissaient enfoncées dan« le bois enfumé de la crémaillère, et le bec s'entr'ouvrait menaçant maintenant. Nous étions tout prêts, et il ne pouvait nous échapper. Un hibou, ça ne s'élance pas avec la vivacité d'un oiseau-mouche. Et puis, il ne pourrait seulement pas déployer ses ailes dans cet antre étroit. Célestin fit un mouvement brusque pour lui saisir le cou, et il ne saisit rien. Je fis la même chose pour les serres, et mes mains restèrent vides. Une sueur froide mouilla nos fronts.
— C'est . étrange, murmurai- je en reculant.
— 11 y a du diable, s'écria Célestin qui se fâchait.
Il était un peu colère, Graindamour, et entêté aussi.
Nous jetâmes des branches dans le foyer, car nous avions peur des ténèbres maintenant.
— Allons-nous-en, repris-je, nous reviendrons demain dans la journée,
— Je suis venu, je reste, répondit mon compagnon.
Il n'avait pas fini de parler qu'un long gémissement monta du fond de l'âtre. On aurait dit que la voix dolente sortait du milieu des flammes. Nous nous regardons avec terreur.
Alors on entend un son argentin, le son des pièces de monnaie qui tombent les unes sur les autres, puis une voix chevrotante se met à compter :
— Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, dix. . .
Cela ne finissait plus. Ensuite, quand la voix eut compté jusqu'à mille, il se fit un bruit étrange, tantôt clair, tantôt sonore, comme si une main fiévreuse avait brassé toutes les pièces d'argent, et un
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rire aigu, saccadé, s'élança comme un jet de feu dans, la cheminée.
Nous pensions au récit de la mère Fanfan, et à toutes les histoires de revenants qui se racontent sous le chaume.
— Nous ne pouvons rien contre les esprits, observai-je, nous parlerons de cela au curé.
Célestin ne me répondit pas: je vis qu'il était furieux. Il souleva la trapx>e de la cave et cria :
— Donne-moi mon fusil.
— S'il j a un homme ici, qu'il parle, ou je fais feu, reprit-il, et si je tue . . .
Le silence demeura profond, effrayant.
— Pae de réponse? tant pis!
Il arme sou fusil et lâche la détente. Le coup était dirigé vers la cheminée. Le rire recommença amer et moqueur, comme un hoquet de damné.
— Je m'en vas, lui dis-je épouvanté.
— Attends un peu.
Il prend une poignée de rameaux secs, y met le feu et les jette dans la cave. Tout le dessous du plancher à demi-pourri
s'éclaire. C'était humide et vide. Il n'y avait personne dans ce trou infect qui n'était pas aussi grand que la cuisine audessoue de laquelle il avait été creusé. Des toiles d'araignée pendaient comme des crêpes funèbres aux angles des poutres rongées par la vétusté. Dee rats épouvantés de tant de lumière s'enfoncèrent dans leurs cachettes profondes, et un crapaud qui sautait lourdement sur le sol fangeux, s'arrêta tout à coup, gonflant son ventre blanc et son dos grisâtre émaillé de verrues. Il fixa sur nous, avec une troublante mélancolie, ses deux beaux yeux noirs cerclés d'or, ses yeux ronds, veloutés, brillants comme des perles sans prix.
— Il n'y a personne, observa Célestin ; sortons.
Je profitai de cette heureuse disposition de mon ami pour me précipiter dehors,
— Veux-tu revenir avec moi, demain, me demanda-t-il, quand nous fûmes sur la route?
Je lui répondis que j'en avais assez. Il me recommanda beaucoup de ne parler de
rien. Il avait son idée. Je promis le secret et le gardai fidèlement. Voue êtes les premiers, chers lecteurs, à qui je le révèle.
Vous allez me dire, sans doute, que voue ne Yovez pas en quoi mon ami a été plus chanceux que moi. C'est vrai, et je vais être obligé d'écrire une autre petite histoire, pour racheter ma parole. A demain.
J\Spectrk ^de^abylaè
Illustrations de
Edmond-J . Massicottv
Elle lono-eait, d'un pas indécis, le cliemin poussiéreux qui passe comme un rayon de lumière blanche à travers les chênes sombres de la rive. Parfois elle s'arrêtait, la tête penchée dans une réflexion amère, ne s'occupant ni des bruits de la route, ni des appels de la prairie, ni du murmure des eaux. Parfois aussi, les yeux levés vers le ciel, elle parlait d'une voix dolente et charmeuse, en décrivant de la main des gestes gracieux.
Elle n'était plus jeune, et see chevenx grisonnaient, frisottés avec une certaine coquetterie sur son front Mlé. Elle n'avait pas de rides, mais une joue fraîche encore, des dents blanclies et fermes dans leurs alvéoles, et des yeux d'un bleu pâle, où l'éclair de l'intelligence ne s'allumait plus qu'à de rares intervalles.
Elle n'était pas laide ainsi, avec son épaule tombante et sa poitrine en liberté sous les plif< d'un mantelet.
Pauvre Henriette Lépire!
Il j avait longtemps qu'elle traînait, au milieu des siens, une existence lamentable. Elle était douce et complaisante.
Elle savait encore travailler au métier et filer la laine; mais elle paraissait oublier tout à coup de faire glisser la navette entre les brins croisés de la chaîne, ou de peser du pied sur la pédale du rouet, pour faire tourner le fuseau. Elle éprouvait des joies enfantines qui finissaient souvent dans les pleurs. Elle voyait, dans un monde idé^l, des choses qui la transportaient de plaisir ou d'horreur; elle
entendait des chants qui la ravissaient ou des lamentations qui la faisaient tressaillir douloureusement.
Le jour oii nous la rencontrâmes, C'élestin Graindamour et moi, elle était dans un moment de calme et douce tristesse.
Elle sortit de son rêve en nous apercevant, et vint à nous.
— C'est le payen qui m'a tuée, dit-elle. Il avait pris la forme d'un hibou pour me parler. Je lui pardonne le mal qu'il m'a fait, car je suis au ciel.
Et elle se mit à chanter.
— Henriette, fit Célestin, te souviens-tn des jours de notre jeunesse?. . . de nos veillées, l'hiver?... de nos danses, l'été, autour de la grosse gerbe?
Elle porta la main à son front et parut chercher.
— Oh! oni, reprit-elle vivement; tu m'aimais en ce temps-là.
— Je t'aimais, dit Célestin, et si tu n'es pas ma femme, c'est que le bon Dieu ne l'a pas voulu.
— Ne ]>arlons plus iraiiionr. car j<' suis morte. J'ai beaucouj) souffert, niaits anjourd'bni je ne souffre plus, je n'ai plus de corps.
— Depuis combien de temps êtee-vous morte, lui demandai-je?
— Je n'ai pas compté les jours, parce qu'ici le soleil ne .se coucbe jamais.
— Et pourquoi êtes-voUiS morte, vous, jeune et belle?
— Pour laisser la place à la petite Irénée Caron.
La petite Irénée Caron, c'était la femme de Célestin. Noue partîmes d'un éclat de rire.
— As-tu encore peur de mes écus blancs? demanda Graindamour, en tirant de son gousset quelques pièces d'argent.
La malheureuse fille pâlit tout à coup. Elle regardait les écus avec nne fixité inquiétante, comme si elle eut vu s'y dessiner des figui-es extraordinaires. Soudain, elle repoussa la main de Célestin et s'enfuit en criant:
— J'ai peur! j'ai peur! j'ai i>eiir!
— Pauvre Henriette! soupira mon ami.
Après une minute, il ajouta:
— Il n'y a pas au monde d'arme plus redoutable que la langue.
Je plaçai là un gros point d'interrogation. Fais de même, ami lecteur.
Xous ne nous étions pas vus, Oélestin et moi, depuis vingt ans au moins. Attendez. La dernière fois, c'était dans la maison hantée, sous le bois du moulin. Nous avions ressenti les frissons d'une grande épouvante. :\roi du moins. H devait y revenir le lendemain. Moi, le lendemain, j'étais appelé à Québec, par un homme dont je bénis la mémoire, pour prendre charge de la bibliothèque de la Législature. Pendant vingt-cinq ans, je vécus en tête-à-tête avec les livres, et je ne songeai guère à la maison hantée. Je n'y songeai même pas du tout, jnsqu'au jour où un autre homme... Mais que Dieu m'aide à pardonner! Il y avait donc vingt-cinq ans. Comme le temps passe vite!
Célestin me dit:
— Tu vas comprendre. Au reste, tu connais le monde mieux que je ne le connais moi-même, et tu sais avec quel plaisir il i)ratique la médisance et la calomnie. On dirait qu'il n'y a qu'une certaine somme de vertus à se partager, et que plus il y en a ici, moins il y en a là.
— A propos de quoi cette tirade?
— Parce que l'infortunée que tu viens de voir a été calomniée, et que des gens implacables la montrent encore du doigt en disant:
— C'est uiîe punition.
— Je sais, répondis-je, que nos gens aiment à faire intervenir Dieu dans leurs petites affaires. Ils rétrécissent le cercle de notre liberté. Quand ils ne vivent pas en bon compagnonnage avec le ciel, ils deviennent fatalistes, et disent en branlant la tète:
— Cela (levait arriver.
— Te souviens-tu de la mère Fanfan?
demanda mon ami.
— Parfaitement; nous l'avons rencontrée ici, tout près, le soir de l'apparition de ce damué hibou dans la masure.
— Te rappellee-tu une parole malheureuse qu'elle a dite au sujet de Henriette?
— J'ai compris que la jeune fille était venue à un rendez-vous. C'est la seule chose dont je me souvienne.
— C'était un mensonge. La vieille répétait sans doute ce qu'elle avait entendu dire, mais tout de même, elle manquait à la charité.
— Elle en a laissé entendre plus qu'elle n'en a dit, observai-je. Infortunée jeune fiUe, repris-je, je regrette de t'avoir calomniée.. . par pensée! Et j'ai aussi terni
. alors, en mon for intérieur, la réputation sans tache de mon meilleur ami.
CéLestin me dit en souriant qu'il me pardonnait.
— N'a-t-elle donc jamais recouvré la raison, lui demandai -je?
— Si, si, et pendant une année je lui ai fait m*a cour régulièrement.
Il ajouta, une minute après:
— Je (levais l'épouser. Elle m'avait aimé quand j'étai« pauvre, je lui restai fidèle quaud je fus riche.
— Riclie, toi? m'écriai-je. . . Comment cela?
— Attends un peu, tu vas le savoir, fit-il se rengorgeant.
— Chanceux, va!
— Tu ne devines pas?
— Deviner?... Il y a bien des moyens de faire fortune. Non, pourtant, puisqu'il y a tant de déshérités. La fortune, c'est un coup du hasard. C'est une coquette qui fuit quand on veut l'étreindre, et qui vient quand on est endormi.
Tout en disant ces choses du bout des lèvres, je cherchais. Soudain un souvenir remonta du passé, comme un éclair qui sort de la nue.
— La maison hantée! Un trésor! fis-je vivement.
— Un trésor, en effet, dit mon compagnon. Ces pièces d'argent que le spectre comptait, et dont le tintement claii' le faisait rire. . . Je te révélerai tout. Pour
le moment, tu vas apprendre comment ont fini mes premières amours.
L'époque de mon mariage avec Henriette était fixée. Ce devait être après les récoltes. Nous avions une bonne quinzaine de répit, en ce temps-là, entre \e& récoltes et les guérets. Pourtant le grain ne mûrissait pas aussitôt qu'aujourd'hui.
— Et l'on semait moins, ajoutai-je, pour dire quelque chose.
— Ce qu'il y a de certain, c'est qu'on travaillait moins vite. Il fallait couper le grain à la faucille ou au " javelier."
— Et maintenant vous vous promenez dans vos champs, commodément assis sur vos faucheuses ou vos râteaux.
— C'est le progrès.
— C'est le progrès, mais ce n'est pas la richesse. Ce n'est qu'un déplacement de forces, et il y a souffrance partout en attendant que l'équilibre se rétablisse.
Quand cinq moissonneurs promenaient la faux dans les grands blés, ou liaient les gerbes pesantes, ou conduisaient à la
grange les charrettes aux larges rouée, il y avait du pain dans cinq familles . . .
J'étais pour continuer sur ce ton; il me dit brusquement:
— A qui la faute? Tous nos bras s'en vont à la manufacture.
Et c'était vrai.
Aujourd'hui encore, ne dirait-on pas que les jeunes gens rougissent de conduire la charrue et d'ensemencer le champ qui a nourri leurs pères? Le travail rude et noble du défricheur leur fait peur. Ontils donc perdu toute virilité? Ils s'en vont à la ville; ils s'en vont aux Etats-Unis, surtout, et là, jetant aux quatre vents leur Siotte fierté, ils se font valets et ne reculent devant aucune humiliation.
Les bras sont peut-être moins fatigués, le soir venu, mais les cœui-s sont moins allègres, assurément.
On se grise au son des pièces blanches que l'on compte chaque semaine, et la main ne se ferme pas pour les retenir.
On oublie que ce n'est pas en gagnant
beaucoup que l'on s'enrichit, mais que c'est en dépensant peu.
— Tous no.s bras s'en vont à la manufacture!
Frappé de la remarque opportune de mon ami, je m'écriai :
— L'amour de la vie libre, loin du foyer paternel, prépare pourtant de lourdes chaîneis aux enfants trop tôt émancipés!
Le patriotisme, cette religion humaine, «œur bien-aimée de la religion divine, le patriotisme sent faiblir l'élan qui l'emportait, et l'oubli des exigences sévères de la morale, amène la mollesse du caractère!
On ne prie pas, et le flambeau de la foi s'éteint vite quand il n'est pas ranimé par le souffle sacré de la prière!
Certes! loin de la maison des vieux pai-ents, ou loin du soleil de la patrie, toutes les énergies ne s'étiolent point, tous let^ beaux sentiments ne sont pas inconnus, tous les nobles désirs ne sont pas vains, tous les fruits du labeur ne sont pas perdus! Il y a des efforts qui triomphent, des volontés qui sont invincibles, des sou-
venirs qui ne nienreiit point, de« croyances qui ne se laissent pas écoudnire du sanctuaire intime; mais les naufraiies sont fié(]uents sur Tin visible et tempétueux océan où voî>uent les âmes; ils sont fréquents (Surtout lorsque ce port béni que Ton ai>])elle la ])atrie ou le foyer, est descemlu sous les brumes d'un horizon lointain!
— Une belle tirade, interrompit mon ami, c'est dommage que ta voix se perde dauis la solitude dets champs.
— Parlons quand même, répondis-je, disons ce qu'il faut dii'e. Qui sait si les échos ne porteront pas nos paroles aux défricheurs de là-bas ou de l'avenir. . . Mais je veux bien me taire et t'écouter.
Et il i-eprit:
— Je songeais depuis longtemps à fiancei- Henriette. Je voulais lui donner un anneau d'or et une bague oraée d'une bel h' pien-(\ Nous nous rendîmes à la vilh^ ensemble, par le bateau. C'était un lundi. Je m'en souviendrai toujours.
Elle paraissait joventse et parlait \oloutiers de l'avenir heureux qui se levait (levant elle. Le passé ne l'effrayait plus. Elle le voyait avec calme s'éloigner et se perdre en l'abîme qui s'ouvre éternellement derrière nous.
Le bateau accosta le quai, vers les cinq litMires du soir, et nous débarquâmes avec la foule des passagers, par l'étroite passerelle où se précipitaient les cochers et les bouchers de la ville.
(^ue pieuse coutume appelait aloi-s à l'humble église de Xotre-Dame-des-Vic- Toires les '* haibitants " qui venaient au iiiarclié; et souvent la célèbre petite nef avait ]ieinr à contenir la multitude dévote. C'était un va-et-vient continuel. La porte roulait toujours sur ses gonds et le bénitier était mis à sec.
Après une bonne prière, on étalait ses denrées sur le pavé des halles et l'on guettait l'achetçur. Les choses se passent encore un peu comme cela aujourd'hui. On va parfois à l'église faire une prière avant de mettre en vente sa marchandise.
Oela ne veut pas dire que l'acheteur doit fermer les jenx et payer le prix demandé tout d'aboi'd. Nos cultiTateurs sont malins, et ce n'est pas sans raison qu'ils essaient de mettre ainsi de leur côté la bonne Vieroe Marie.
Xous allâmes tous deux, elle et moi, nous agenouiller devant le saint autel, parmi les nôtres. Nous sortîmes l'âme en paix et remplis des plus douces espérances. Nul ne sait ce que lui apporte riieure qui va sonner.
Voilà que nous nous arrêtons bientôt devant une vitrine étincelante. Le rayonnement des joyaux nous captivait.
— Vrais ou faux, ajoutai-je encore, car ce n'est qu'à l'épreuve que l'on connaît la valeur d'une chose. . . ou d'un homme.
Ma sage observation passa inaperçue.
Il disait.
— Nous entrons tout émus. Moi, je redoutais un peu les prix, elle, ma libéralité. Elle resta toute confuse lorsque je lui dis de choisir. Elle n'osait. Le bijoutier aidant, elle Unit i»ar se décider.
Si tu avais vu l'e i*egard d'amour et de reconnaissance dont elle m'enveloppa!. . .
— Tiens! elle était femme, et jamiais une femme n'enveloppe . . .
Inutile de continuer, il ne m'écoutait pas pluis qu'auparavant.
— Quand vint le moment d'acquitter la note, dit-il, je tirai de mon goueiset une poignée de pièces blanches. Le marchand eut un sourire de satisfaction. Ma fiancée leva les yeux de deS'SUis ses joyaux, et les porta machinalement vers mes bons vieux écus.
Je les empilais en les comptant avec lenteur, par plaisir et pour ne pas me tromper. Sentant son regard peser sur mon trésor et sur moi tour à tour, je me détournai un peu pour lui sourire. Elle était d'une pâleur affreuse.
— Qu'as-tu donc? lui demandai -je tout surpris.
Elle ne répondit rien. Le marchand courut chercher un peu d'eau froide. Il pensait qu'elle allait s'évanouir. Je le crovais aussi.
— Oh! ces figures!. . . Ces monetres!. . . fit-elle aloiis, les yeux hagards, la bouche s.tupideuient ouverte. , , Ils veulent m'ôter mes bijoux!... Allons-nous-en!... J'ai peur! j"ai peur! j'ai peur!
Elle était redevenue folle. Cette fois, il n'y eut plus de remède, et je dus l'oublier.
Nous avions marché longtemps en causant ainsi, et nous suivions maintenant la route de la Pinière, qui relie le chemin du moulin à celui de la grande côte, le long du fleuve. Xous nous laissâmes tomber sous un bouquet de trembles, auprès d'une mare calme où des araignées d'eau, sveltes et légères, se jouaient à l'envie, entremêlant comme des arabesques, sur la surface huileuse, de petits sillons frcMiiissants qui s'eiïaçaient aussitôt.
Là-bas, vers le nord, le grand fleuve endormi paraissait un lac d'argvnt dans les long\ies èchancrures de ses côtes
Elle devint d'une pâleur affreuse. Puis les yeux hagards, la bouche stupidement ouverte.... j'ai peur ! j'ai peur ! (page 44)
«ombres, et lea arbres, des bords se découpaient comme une couronne royale «ur le fond éclatant des eaux et du ciel. Le soir arrivait et les oiseaux remplissaient l'air de leurs cris d'allégreisse. Pourtant, on aurait dit qu'il y avait des plaintes au milieu de ce concert d'amour. Mais non, les oiseaux qui souffrent ne chantent pas, et l'homme iseul peut trouver la consolation en chantant ises douleurs. Il a le souvenir et l'espérance; il a surtout son âme et Dieu.
Tout à coup, dans le lointain de la forêt, un oémissement prolongé s'éleva.
Xouis nous regardâmes un peu surpris et la même parole nous échaippa.
— Le hibou!
Nous récoutâmes avec émotion. Il ululait d'un(' voix lugubre, et des échos non moins lugubres lui répondaient des bords escarpés de la rivière.
— Je ne sais pas s'il est réel, celui-là, fit Célestin en se levant.
FA ses regards demeurèrent longtemps fixés vers l'enrlroit de la forêt où se trou-
vait jadis la maison hantée, et l'un eut dit qu'il revoyait une horrible scène du passé. Nous nous , éloignâmes de la mare dormante et des trembles palpitants, vSur la route quelques charriots passaient, chargés d'écorce de pruche pour les tanneries.
— Et ta fortune, demandai-je à mon ami, d'où vient-^lle donc? Il me tarde de le savoir.
— Il n'a tenu qu'à toi, mon cher, de la Ijartager, me répondit-il.
Pendant que je me plongeais dans l'étonnement, il continua.
— Te souviens-tu que je t'ai dit en sortant de la masure: "Veux-tu revenir demain? '' et que tu m'as répondu: " Merci bien, j'en ai assez,*' T'en souviens-tu?. . . Je voulais en avoir le cœur net, de cette apparition. Je n'étais pas très rassuré, cependant, et je sentais des frissons courir sur mou épiderme. Je me disais, pour soutenir mou courage, qu'on n'a jamais vu les morts faire du mal aux vivants. Il fallait y aller bravement, et ne pas se laisser effrayer par les cris, les
plaintes ou lets rires d'un fantôme. Et, s'il y avait de For, comme je serais récompensé!
— Et tu t'en es allé seul, le matin, fouiller cette cave maudite?
— Seul, sans doute. Au reste, que feraient dix hommes contre un spectre?
— Je partis en voiture dèis les premières lueuris du jour. Je ne voulais pas éveiller la curiosité. Le monde jase toujours aissez. J'apportais une bêche, une pioche, une hache. Je m'étudiais à demeurer fermé. Des rires, des cris, des plaintes, cela ne fait pas mal, que je me disais toujours.
Je ne rencontrai personne. Mais quand je passai devant la maison d'Alphée Gagnou, tout près du bois, le vieux Elisée rentrait d'une joyeuse sauterie, le violon sous le bras.
— Où vas-tu si matin, me cria-t-il?
— Faire danser le diable. Et toi, d'où viens-tu ?
— De faire danser la jeunesse.
Il me dit autre chose, mais mon cheval
trottait (Irn, mes iiistniiiioiit<«< de fer sonnaient fort, et je ne compris pas.
Je cachai mon attelage à cinquante pas du chemin, sons le« broussailles, et, mes outils sur l'épaule, je me dirigeai vers la maison hantée, ^^rai, le cœur me battait joliment. Je me disais, pour me rassurer, que l'on n'entendait rien, peut-être, durant le jour. La lumière, ça dissipe des mystèi^es, et les ténèbres, ç^i cache bien des supercheries. Et puis, les tréi)assés ne sont pas libres de laisser comme cela, à chaque instant, leur nouvel emploi, pour venir ennuyer les vivants.
Le vieux plancher craqua sinistrement sous mes pieds. La porte de la cuisine était fermée; nous l'avions laissée ouverte, si je me souvieuis bien.
— Je ne sais, dis-je, en l'interrompant, je. sortis le ])remier, sans regarder en arrière. Je pensais à la femme de Loth.
— J'ai toujours admiré ta prudence...
et ta galanterie, dit-il d'un ton sarcastique, et il continua :
Je fis tourner la porte sur ses vieux goutls rouilles, et je me trouvai devant un l'eu de elieuiinée qui flambait à merveille.
— "Diable! peusai-je, il j a quelqu'un
Te le dirai-je? Je crus un moment que c'était toi. . . que j'étais devancé. . . joué.
J'appelai, rien ne répondit. Je m'approchai du fojer. La flamme rnontait sans pétillement et sans chaleur. Il n'y avait qu'un peu de cendre sur la pierre. Je ne pus me défendre d'un grand saisissement, et je compris que la lutte allait être sérieuse.
Je fis le signe de la croix et le feu mystérieux s'éteignit aussitôt. Cela me rendit le courage. Avec ma bêche, j'enlevai la cendre et mis à nu la large pierre de Pâtre. Alors, j'entendis derrière moi un bl'uit de ])ie<ls lourds qui tombaient en mesure sur ]<^s planches vermoulues, comme dans une ronde infernale. Je me détournai vivement et ne vi,s rien.
Je voulus reprendre ma besogne hardie, mais la cendre maudite était revenue sur
le foyer, et elle paraissait roujye de sang maintenant. Je sentis un accès de colère me monter au cerveau. Je saisis ma kache et me mis à frapper de grands coup« sur la pierre plate qui formait le fond de la cheminée. Je n'entendis pas résonner la pierre, mais j'entendis des cris épouvantables, comme doivent en pousser les malheureux qu'on assassine. Je ne me laissai pas effrayer. Une espèce de fureur me possédait et je ne craignais ni Dieu ni diable.
La pierre se fendit, et j'en tirai les mor- •ceaux avec* ma pioche. C'est-à-dire que j'en tirai un morceau; les autres tombèrent dans une cavité noire, étroite, horrible. Qu'y avait-il là? Je ne pouvais voir. Une clameur stridente monte de ce cachot obscur; j'entends un cliquetis d'ossements secs qui paraissent se chercher et s'unir; puis un spectre blanc, petit comme un rachitique, avec des trous noirs à li place des yeux, du nez et de la bouche, m'apparaît tout à coup. Je recule d'épouvante.
— PoiTrquoi me troubles-tu dans mon enl^er, vocifère-t-il, de sa bouche sans langue ni lèvres?
L'assurance et le sang-froid me reviennent à cette question :
— Qui es-tu? lui demandai -je.
Tous ses os trépignèrent et claquèrent comme des castagnettes infernales.
— Parle, au nom de Dieu.
— Babylas, l'hôtelier.
— Babylas? Un grec?
— On m'appelait ainsi, mais j'ignore où j'ai vu le jour.
— Et pourquoi es-tu damné?
— Pour avoir tué et volé.
— Quel est ton supplice?
— Je compte mon or jusqu'à la fin de l'éternité, avec des mains rougies qui laissent tomber une goutte de sang sur chaque pièce brillante.
Il, éclata de rire, mais d'un rire si douloureusement épouvantable, et qui me fit tant de mal, que je m'évanouis.
Quand je repris mes sens, je me mis à genoux et priai.
Petit à petit, la terreur se dissipa et Faudace revint.
— Es-tu là, Babylas, demandai-je?
Personne ne me répondit. Je ne me
déconcertai pas. Je suie curieux et je voulais (Savoir quelqne chose de l'autre monde.
— Babylas, repris-je, par la Yierore Marie, je veux que tu parles.
Il se fit un vacarme épouvantable dans toute la maison, et une voix cria:
— Oh! ce nom! ce nom! si je pouvais le prononcer, il me semble que mon supplice finirait!... J'essaie, et mes lèvres impures ne peuvent jamais!... Heureux ceux qui le disent souvent pendant leur vie, ils le chantent dans la mort!
— Souffre-t-on beaucoup en enfer? demandai-je encore.
Il me répondit qu'il y avait des damnés qui s'y trouvaient mieux que sur la terre. Surtout les hommes qui avaient eu des femmes jalouses ou bavardes, et les f(^uime« qui étaient demeurées incomprises ou avaient eu des maris . . . réfrigérants.
— Et votre peine est éternelle?
— Eternelle comme Dieu !
— Et toujours la même?
— Pas pour tous les damnés . . . Elle peut s'adoucir, mais elle ne finira jamais.
— Les flammes qui vous consument sont-elles plus ardentes que les bûchers allumés par les hommes?
Il se prit à rire sinistrement, et il dit ;
— Sur la terre, il y a de-s flammes de toutes sortes, et les plus redoutables sont les flammes allumées par les passions. Il en est de même ici. On brûle de haine, on brûle d'en^de, on brûle d'amour. . . C'est le feu de l'amour qui est le plus dévorant. Les damnés entrevoient Dieu en mourant et se prennent à l'aimer à i-ause de sa beauté. Dieu les repousse de devant sa face. Sa sainteté ne peut soufl'rir leurs embrassements impurs. Alors la jalousie et le désespoir se mêlent à l'amour, et le supplice devient indicible. N'est-ce pas ainsi que les choses se passent sur la terre? Combien de malheureux dédaignés se consument au feu
de leur amour et meurent après un long martyre! L'homme garde ici ses passions et son caractère.
— Mais le souvenir de Dieu ne suffit-il pas pour voiiis faire oublier vos douleurs?
— Et sur la terre, me répond durement le damné, le souvenir d'une femme que vous adorez et qui vous repousse pour aller à un autre, peut-il adoucir votre chagrin?
— Mais vous paraissez avoir du plaisir à compter votre or, dis-je encore, bien décidé à tout savoir?
— Je hais cet or qui m'a perdu, et je voudrais ne le voir jamais. Dieu le met sous mes yeux et me force à le compter toujours ; c'est un châtiment insupportable. Laissez-moi remplir ma tâche maudite, ajouta-t-il, et ne me troublez plus.
Et il recommença le décompte de ses pièces volées et teintes de sang.
— Encore une question, la dernière, suppliai-je. Dites-moi comment vous pouvez vous reconnaître là-bas?
— Comme on se reconnaît sur la terre.
— Mais, vous n'avez plus de corps?
— L'âme garde la forme du corps, ou, plutôt, c'est le corps qui se modèle sur l'âme. Votre esprit voit souvent de ces formes impalpables, mais vous ne pouvez pas communiquer avec elles, à cause de la matière qui vous enveloppe.
Et il se mit à compter de nouveau: Un, deux, trois, quatre ... et encoi^e, et toujours... et les pièces tombaient les unes sur les autres, avec un tintement funèbre, dans l'horrible cbeminée.
Je fis de la lumière, et je vis, au fond de la lugubre cachette, un squelette agenouillé sur un tas d'argent. Je pris l'argent et laissai le squelette. N'auraistu pas fait de même?
— Et c'est sur cet arg-ent néfaste qu'Henriette a vu les horreurs qui l'ont rendue folle?
Bah! c'était dans son imagination
malade.
— Tu sais bien que non. Et tu as perdu cette femme que tu aimais?
— J'en ai trouvé une autre qui m'aime.
— Chanceux, va!
Il/ustratioiix de
J.-B. Lcujacè.
rienriette la folle, comme on l'appelait ordinairement, faisait «ouvent de longues promenades à pied, sur les routes solitaires qui traversaient les prés et les bois. Au temps de la floraison, elle errait dans les prairies où se berçaient, comme des ailes de papillons, la renoncule d'or, le bluet d'azur, et la blanche marguerite ; dans les champs ensemencés, où se déroulaient les nappes odorantes du sarrasin et
les vaguee blondes de l'avoine et du blé. Ici elle prenait un épi qu'elle mettait dans ses cheveux, là elle cueillait une marguerite qu'elle effeuillait en disant: Il m'aime . . .un peu. . . beaucoup. . . pas du tout. . . à la folie. . . Parfois elle jetait an éclat de rire, parfois une larme coulait sur sa joue pâle.
Cependant ses pas ne s'égaraient point toujours au hasard, mais souvent se dirigeaient vers une maison cachée comme un nid dans un bouquet d'ormes, au bord de la grève.
Quelquefois elle passait devant la porte de cette maison, la tête penchée afin de ne voir personne; quelquefois encore elle s'arrêtait sur le seuil, appelait les enfantiS qui se sauvaient, et demeurait de longs instants les bras croisés sur sa poitrine, et comme muette de stupeur. Nul n'aurait pu dire ce qui se passait aloi'S dans son esprit malade. Elle entrevoyait peutêtre, A la lueur d'un éclair, rabîmc où sa pauvre raison avait sombré. Elle essayait peut-être de renouer le fil rompu de
ses idées, de ressaisir la trame de sa douce existence.
Le plus souvent elle entrait, et si la ménagère était seule, elle demandait un verre d'eau, buvait une gorgée et poursuivait sa course. Quand le maître n^était pas sorti, elle se disait fatiguée et acceptait une chaise. Bientôt ses yeux bleus s'allumaient au fond de sa figure tout à l'heure impassible, et sa bouche, amèrement triste, se fermait dans un sourlrt» navrant. Elle buvait l'ivresse sans souci du réveil prochain. Elle ne songeait plus au départ tant qu'il restait là, lui, l'homme aimé.
Or, cet homme était mon ami Graindamour, le chanceux dont je vous ai parlé déjà. Madame Graindamour ne s'était jamais montrée jalouse de ces singulières attentions d'une folle. Elle se plaisait même parfois à attiser la flamme inconsciente mais redoutable qui consumait l'âme de l'ancienne amie de son mari. Pauvre âme souffrante, elle ressemblait à l'épave en feu que ballottent les vagues de la mer. au milieu de
leurs inquiétantes solitudes. Le monde était pour elle une immense solitude aussi. Elle n'en comprenait ni les appels séduisante, ni les douloureuses inconstances, et pourtant elle éprouvait l'amer ennui des âme« délaissées.
Célestin devenait pensif. La vue de cette femme qu'il avait aimée aux jours ensoleillés de «a jeunesse, lui rappelait des félicités à jamais perdues. Une tristesse vague passait sur son front et il commençait à ressentir un attendrissement dangereux. Il se demandait comment, dans ce cœur brisé, l'amour n'avait pas sombré avec les autres sentiments. Il sentait de plus en plus la chaleur de ce rayon mystérieux qui l'avait inondé, malgré son indifférence et son éloignement, et il se trouvait cruel.
C'était peut-être sa faute, si le choc avait été mortel. Le désespoir avait pu s'ajouter à l'effroi. S'il fut resté près d'elle, le trouble se serait peut-être calmé. L'amour est un i-eniêdc puissant quand il n'est pas un mal (jui tue. 11 l'eut sauvée! Et alors
l'épouvante fatale qui avait ébranlé la raison de cette infortunée lui apparaissait comme une chose, monstrueuse; et il était tenté d'accuser la justice de Dieu. Jamais encore il n'avait compriis l'inéluctable malheur. L'aimait-il plus, cette femme, qu'il ne l'avait aimée autrefois? Oh! non, se dieait-il; mais il avait vieilli, son intelligence s'était développée, il voyait de plus loin, il jugeait mieux.
Le nuage montait et projetait des traînées d'om'bre sur la limpidité de ea conscience.
Sa femme vit bien, à la fin, qu'il souffrait et que sa tendresse se refroidissait. Elle n'essaya point de le consoler. Elle ne pensait pas qu'il pouvait se détacher d'elle. Elle avait ses enfants. Et puis, une femme de ménage n'a guère le temps de s'occuper des hommes, même de son homme. C'est elle qui faisait cette réflexion. Il ne lui venait pas à la pensée que l'amour vit plus longtemps de rêves et de souvenirs, de regrets et d'espoirs, que de passagères satisfactions; et cet instinct
irrésistible et doux qui ramenait la folle à son foyer, l'amusait plutôt qu'il ne l'inquiétait. .
— Ma pauvre Henriette, lui dit-elle un »oir, tu aimes mon mari, Je crois,
La folle s'attardait. Elle était assise auprès d'une fenêtre par où descendait une orerbe de lumière, et elle reoardait tournoyer légèrement, dans ce rayon de fen qui traversait la pièce comme un (jlaîve étincelant, un fiot d'atomes invisibles ailleurs. Célestin venait d'entrer, et il s-e tenait debout contre la cheminée, cherchant d'une main distraite,sur la corniche de bois peint, sa pipe et son tabac. Ses reo^ards tombaient avec complaisance sur sa malheureuse amie et son cœur se serrait dans une anji^oisse.
Henriette la folle était devenue pAle, et il se faisait un travail singulier dans son esprit. La violence de l'amour qui trouble si souvent notre raison, paraissait dé- . î^as^er la sienne des nuasres qui l'obscurcissaient depuis tant d'années. Des larmes mouillaient ses grands veux d'azur
douloiireusemeiit ouverts, et sa poitrine se soulevait lentement sous l'émotion contenue. Et quand madame Graindamour lui dit : Tu aimes mon mari, je crois, elle ré])Oudit frémissante :
— L'amour, c'est le souffle du bon Dieu. S'embrasser, c'est. . .
Elle ne savait plus et elle cherchait.
— C'est se goûter, ajouta Célestin, en souriant. Et il s'approcha d'elle. L'infortunée comprit. Elle se leva d'un bond et lui jeta autour du cou ses bras durs comme des cercles d'acier.
Madame Graindamour éclata de rire.
— Te voilà bien enchaîné, dit-elle à son mari.
Lui, il était ému; il était confus, car il se sentait devenir coupable. Il fit un léger effort pour rompre la chaîne troublante qui le retenait.
— Assez, Henriette, fit-il avec douceur, ma femme va. se fâcher. . . Elle est jalouse.
— Ta femme, reprit la pauvre insensée, ta femme, c'est moi! Est-ce que tu ne me
reconnais plus? Regarde-moi donc 'bien, je suis Henriette.
Elle s'interrompit un moment, et son visage tout à l'heure souriant, prit une expresision d'indicible étonnement.
— Mon Dieu! recommença-t-elle en dénouant ses bras, quel rêve affi^ux j'ai fa.it!
Est-ce que j'étais folle? Que m'est-il arrivé? Il me semblait que tu m'avais abandonnée le jour même de notre mariage, et que, dans mon désespoir, je m'étais enfuie au fond des bois, parmi les bêtes sauvages. . . Et les bêtes sauvages ne voulaient pas me dévorer parce que j'allais être mère. Combien de temps s'uis-je reistée en cet état? je l'ignore. Disle moi... Une autre femme, plus cruelle que les bêtes de la forêt, se moquait de moi et me disait en riant:
— Ton mari, il m'aime, il m'appelle. Tu ne le presseras jamnit> plus sui' ton cœur. Oh ! comme j'ai souffert !
Mais c'est un rêve, n'est-ce pas?. . . C'est un mauvais rêve que j'ai fait. , . C'est fini
LE BAISEE, FATAL 65
maintenant. . . Me voici réveillée, tout à fait réveillée ... Je ne dors plus . . .
Elle porta ses regards autour de la chambre et parut tomber dans un étonnement nouveau.
— Où sommes-nous? s'écria-t-elle tout à coup. Nous ne sommes pas chez nous!. . . Et, cette femme qui nous regarde, qui estelle?. . . Viens! allons^nous-en . . . je ne me sens pas bien dans cette maison étrangèr-e. . . Tu ne me réponds rien. . . Qu'astu donc?. . . Comme te voilà changé!. . . Ce n'est plus toi, Célestin. On dirait un vieillard!... Tu étais jeune, il y a une minute, jeune et beau!. . . Reprends donc ta jeunesse, nous sommes au jour de notre mariage... Tu pleures?... Pourquoi?...
Vais-je retomber dans mon sommeil affreux?. . . Est-ce la mort? est-ce la folie?. . . Mon Dieu! ayez pitié de moi!
Elle s'affaissa sur le plancher, aux pieds de Célestin.
Et la femme de mon ami ne riait plus. Elle ne riait plus, mais de grosses larmes roulaient dans ses yeux.
Les jours longs et brûlants de Tété s'étaient, l'un après l'autre, éteints dans les brumes légères qui couronnaient les montagnes du couchant, et avec eux dans le cœur de l'homme, s'étaient de même éteints bien des soucis amers et des inquiétudes mortelles; mais Célestin n'avait plus retrouvé la paix d'autrefois, et il allait se consumant dans la mélancolie.
Le spectre de la maison hantée se dressait devant ses yeux, comme le soir où nous avions osé troubler son repos de damné. Il entendait, comme alore, le son argentin des pièces de monnaie, que la voix sépulcrale de l'avare aubergiste comptait sous la pierre de la cheminée. Les rires et les gémissements du fantôme arrivaient tour à tour à ses oreilles, comme des reproches ou des menaces. Il n'entendait plus les paroles qu'on lui adressait : il était obsédé. Les amis parlant entre eux disaient:
— Célestin a quelque chose; il n'eat
plus le même . . . On dirait que les remords le rongent. Eien d'étonnant après tout.
Cet argent qui est tombé tout à coup dans ses poches, vous vous souvenez? d'où vient-il? On ne l'a jamais su. Il ne l'a jamais dit. C'est un mystère pour tout le monde. Bah! il vaut mieux rester pauvres et joyeux comme nous autres. L'argent du diable retourne en son.
Une fois. Pierrot Miquelon conta sérieusement que Célestin s'était fait recevoir franc-maçon, dans sa jeunesse, et que depuis ce temps, il appartenait au diable. Il y avait de quoi rendre sérieux.
A la mort, le diable en T>ersonne viendrait réclamer tson âme au tribunal du souverain Juge. Il produirait un papier signé avec du sang. Le Père Eternel n'aurait qu'à faire »droit. Ce monsieur Lucifer est un retors et ses comptes sont bip-n tenus. Soyez sur vos gardes, aveugles affiliés de la secte infernale!...
Soyez aussi sur vos gardes, ô chrétiens impitoyables, qui chaque dimanche venez courber devant le Dieu des ïiumbles vos
têtes pleines d'orgueil, venez ouvrir devant le Dieu de cliarité vos cœurs pleins de malice! Le diable n'aura peut-être pas besoin d'un papier signé de votre sang pour emporter vos âmes.
Les travaux des champs étaient finis. La récolte avait été bonne, et les granges, pleines jusqu'au faîte, promettaient l'abondance pour l'hiver qui allait venir.
Célestin avait coutume de se réjouir à la vue de ses feniLs où le foin et le trèfle dégageaient leur doux arôme; à la vue des " tasseries " où les gerbes laissaient pendre comme des grappes de diamants les épis mûrs. Aujourd'hui, il regardait avec indifférence les riches produits des sillons et des prairies. Les chevaux hennissaient joyeusement; les bœufs et les génisses au poil luisant beuglaient tour à tour comme pour le saluer, lui leur maître toujours fidèle à leur apporter le mil succulent et la paille dorée, l'eau
Une forme étraiiKe. un spectre de (eu se précipite vers mon ami. (page 75)
fraîche et l'avoine réchauffante, mais il ne les entendait plus !
Henriette la folle 'ne venait plus qu'à de rares intervalles dans la maison de son ancien promis. Elle se souvenait peutêtre d'une grande joie ; elle avait gardé, bien sûr, le souvenir d'une grande douleur. Au reste, la femme de Oélestin ne la recevait plus comme autrefois; elle la traitait même un peu rudement.
Un soir du mois de septembre, un de ces beaux soirs d'automne qui gardent tard les doux effluves d'une journée chaude et les lueurs merveillexises du soleil disparu, il y avait chez Célestin Graindamour une de ces tapageuses " épluchettes," dont le souvenir réjouit encore ma mémoire fatiguée.
Les voisins étaient venus, les voisins et les amis. On vidait le petit verre, on mangeait les épis rôtis à la braise ou bouillis dans l'eau, à plein chaudron. Les
feuilles décliirées formaient des amas bmissants et moelleux où se roulaient les enfants; les aiarrettes dorées s'étaient accrochées aux boutonnières comme des décorations royales. Célestin avait dépouillé sa noire mélancolie. Il s'abandonnait à la gaieté comme pour s'étourdir ou reprendre les heures perdues. Souvent ainsi l'âme se dégage d'une longue tristesse pour s'élancer étourdiment vers le plaisir. Inconstante et inquiète, elle vole au hasard vers le mal ou le bien, si la foi ne la guide pas. Pauvre âme humaine, mystérieuse étincelle de la Divinité qu'un souffle mauvais a jetée, dès le commencement, en dehors du céleste foyer, pauvre âme, tu tourbillonnes aux caprices des passions, dans un ciel souvent obscur, mais tu laisses un trait de feu dans la nuit désolée, car tu es lumière, et tu viens te perdre au brasier divin, si tu crains la justice, si tu espèi^s en la miséricorde!
Pendant la soirée, Trefflé Lépire, le frère (rilciiricttc. vint trouver Célesitin Graindaniour, pour savoir s'il avait vn la
pauvre isimple. Elle était partie depuis deux jours, et l'on avait peur de la trouver morte quelque part. Célestin lui dit qu'elle n'était pais venue. Mais un petit garçon du voieinaoe affirma l'avoir aperçue, au coucher du soleil, sur le baut de la falaise. Elle était assise sous un arbre. Il l'avait bien reconnue, à son chapeau de paille grand comme un parapluie, et à sa roibe blanche comme un eurplie de curé.
Trefflé avait peine à croire qu'elle ne fut pas entrée dans la maison de Célestin. Il ne savait pas qu'on avait peur d'elle maintenant, et qu'on la tenait à distance. Oélestln ne voulait pas lui dire que sa femme se montrait jalouse et la recevait mal, crainte de le chagriner ou d'être obligé de parler trop. Il ne voulait pais tout dire.
Une femme se hâta de supposer qu'elle pouvait bien se précipiter du haut du cap. Elle devait être fatiguée de la vie. Et puis, elle ne savait ]>lus qu'il faut prendre soin de son existence, même quand c'est
[ Liir souffrir; que le bon Dieu qui nous la donne a seul le droit de nous l'ôter.
Ti^efflé s'éloigna suivi de deux ou trois petits garçons que la curiosité poussait autant que le désir d'être utiles.
Il ne trouva pas sa sœur. Elle n'était pas tom;bée sur la grève au pied de la falaise. Il Favait appelée en vain. Il pensa quelle .s'en retournait par les champe, son chemin de prédilection. I^ nuit était belle, et c'était un plaisir de marcher sous les étoiles.
On ne s'inquiéta pas davantage de l'infortunée. Le rhum couleur d'ambre remplit les gobelets, et 1' " épluehette " reprit son entrain et sa tapageuse gaieté.
Minuit venait de sonner lentement à la grande horloge de faux acajou, debout dans un coin de la salle, avec ses trois pommes d'or sur la tête, quand un petit garçon entra subitement ]X)iir dire qu'on allait avoir de l'orage. Tve ciel ét-ait affreusement noir, et des lueurs sinistres ravaient l'horizon.
Au même moment un grondement sourd fit trembler les fenêtres. Ceux qui ne demeuraient pas loin ise levèrent pour ]>artir, mais un éclair fulgurant les rel)0U8Sa dans la maison. Lee femmes jetèrent un cri d'effroi.
— Ne sortez pas, c'est dangereux, assurait-on.
Quelques-uns cependant se sauvèrent en courant.
Bientôt le ciel se transforma en une fournaise ardente ouverte de toiis les côtés. Les éclairs brûlaient les paupières et tous les objets s'illuminaient de lueurs plus vives que les feux du soleil, pour s'envelopper ensuite d'un voile de ténèbres plus sombre que la nuit. La foudre éclatait avec un fracas terrible. La pluie se mit à tomiber par larges gouttes d'abord, et mollement; mais bientôt le nuage creva et le torrent se précipita sur les toits, sur les arbres, sur les chemins, partout, ajoutant aux éclats de la foudre un grondement plein d'horreur.
Madame Graiii'lamonr ouvrit un placard et prit nue chaudelle enveloppée dans un papier blanc. C'était une chandelle bénite le jour de la Purification, Elle la fixa dans le chandelier de cuivre et ralluma, pour éloigner le tonnerre.
On causait tranquillement, un peu terrifiés et pour chasser la peur, quand soudain la porte s'ouvrit et une voix cria:
— Célestin, ta grange brûle I. . . Le tonnerre!. . .
C'était Pierre Audet, le premier voisin, un de ceux qui étaient partis dix minutes auparavant.
Ma grange! clama Célestin, bondissant de son siège.
Tout le monde s'élança dehors, sous la pluie et le tonnerre.
La grange brûlait. Une belle et longue grange, pleine de grain. Du blé, je ne sais combien de lourdes gerbes! De l'avoine, la plus belle que le " javelier " eut jamais coupée! Des pois aux gousses renflées! De l'orge comme des grains d'or! Et le seigle blanc comme la neige! Et le
fiarrasin dont l'arôme se répandait jusque dans la bergerie, à l'autre bout! Jamais la récolte n'avait été si belle. Et les voitures, les herses, les charrues, les râteaux! Aurait-on le temps de tout sauver? La vaste toiture n'était plus qu'une immense nappe de flammes, qu'un vent subit agitait, comme des panaches d'enfer, dans les ténèbres du ciel,
— Sauvons le moulin à battre! cria Oélestin. Il est ici.
Il montrait une grande porte rouge dans la façade blanche.
— Sauvons le moulin! répétèrent tous les hommes en se précipitant.
La porte s'ouvrit et une bouffée de flamme, dans une épaisse fumée, les arrêta soudain. Célestin cria de nouveau :
— Courage, mes amis, courage !
Au même instant un appel lamentable s'élève du fond de l'aire:
— Célestin! Célestin!
Et une forme étrange, un spectre de feu se précipite vers mon ami. Il pense au fantôme de la maison hantée. Deux bras
nerveux et brûlants entourent son cou mouillé par l'orage, et deux lèvres de feu se collent à ses lèvres et les consument dans la douleur et l'amour.
Il roule sur la terre liuuiide, à la porte de la grange, avec le fantôme. On se hâte de le relever. T^e spectre le tient toujoiirs dans ses embrassements mortels.
C'était Henriette la folle! Elle avait clierehé là un refuge contre l'orage, elle trouva la mort, le seul refug-e contre les désespérances de la vie.
Célestiu sentit, cette fois, sa raison chanceler.
Il erre tristement en ces lieux où naguère il étalait ses richesses et sa félicité. Il mourra bientôt. Peut-être ne sera-til plus demain.
Décidément j'ai eu tort de l'appeler chanceux.
llluntratimis de
Getirgen DelJ'oxue.
Un soir, je racontais l'histoire de la maison hantée à mes voisins: le bonhomme rhénard, le vieux Biais, le vieux Letellier, le père Ducap et plusieurs autres. Cela k^ amusait assez, mais ils paraissaient suspecter un peu mon honnêteté de conteur, et ils me décochaient tour à tour, pour l'acquit de leur conscience, de petits
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traits malins qui faisaient rire tout le monde et me chatouillaient désagréablement. Je n'en laissais rien voir. Je saie diissimuler comme un vrai diplomate.
Cependant, le père Ducap devint tout à coup fort pensif. Il semblait ne plus rien entendre. Quand j'eus fini, il se leva, et lentement, d'une voix grave que faisait vibrer l'émotion:
— Je connais, moi, dit-il. ce qui s'est pasisé dans cette maison du bois du moulin. Je sais quel s.pectre la hantait ^t quel crime fit descendre sur elle la malédiction de Dieu.
Il garda le silence un instant. Xous étions tous fort surpris, car il n'avait jamais parlé de ces choses. D'ordinaire on se hâte de dire ce que Ton sait. Il en est même qui disent ce qu'ils ne savent pas. Il avait eu sans doute quelque bonne raison pour se taire.
— C'est que moi, reprit-il, je ne crovais ni au hibou fantastique, ni au fantôme expansif de la masure. Les ricanements et les plaintes des trépassés ne m'ont
jamais empêché de dormir. Mais si ce que Von vient de raconter est vrai, je n'ai plus qu'à m'incliner.
— Je vous jure que c'est vrai, affirmaije avec aplomb.
Il parut réfléchir un moment encore, puis il ajouta:
— Il est toujours pénible de dire du mal des aAitres, et surtout des siens.
— Comment! repris-je très étonné, vous voulez vous amuser à nos dépens. Vous n'êtes pas de la famille de ce damné.
— Je suis de la famille de ce damné, mais par alliance, et c'est encore trop, avoua-t-il.
Puis, comme fortifié par cet aveu, il continua :
Enfin, ce n'est pas ma faute, c'est le liasard. L'ivraie se mêle au bon «rain, les chardons poussent au milieu des fleurs. Quand il s'agit des âmes et des consciences, des vertus et des vices, c'est le bon Dieu qui fait le triage, et il le fait bien.
Nous le prions alors de raconter cela. . . de dire tout. Nous sommes dee gens d'honneur, et capables de garder un secret quand c'est nécessaire.
— Pas ce soir, demain, répond-il. Il faut que je me recueille un peu. Bien des choses s'effacent de ma mémoire maintenant; et puis, je ne sais pas s'il est bien opportun de réveiller des souvenirs mauvais, et de raconter la vie de ceux qui n'ont pas craint le Seigneur.
Le lendemain, dès après le souper, nous étions tous assis dans nos fauteuils de frêne, les uns à demi-perdus dans l'ombre des angles, les autres se profilant dans un cercle de pâle lumière, à une petite distance de la table où brûlait mélancoliquement une lampe de verre. Nous causions spectres, fantômes et revenants, en attendant le vieux voisin qui devait nous renseigner sur les habitants de la maison hantée. Il tai-dait. Peut-être ne voulaitil phiis i)arler. Son secret mourrait avec lui. Le poêle grondait sous ''l'attisée''
d'épinette roiigte ... on l'attise, si vous l'aimez mieux.
Tout à coup, on entend craquer la neige sous des pieds pesants, à la porte. C'est lui, le bon vieillard. Il entre. Xous échangeons les cordialités ordinaires. Il suspend au crochet de fer son casque, son capot d'étoffe grise, réchauffe au poêle ses mains frileuses, et vient s'asseoir près de la table, en pleine lumière. Nous voulions ne rien perdre des impressions de cette honnête figure de vieux. Nous étions très attentifs, très anxieux. Un latiniste dirait:
" Conticuere omnes, intentique ora tenebant ; Inde toro pater ^neas sic orsus ab alto:"
^Vous vous souvenez des premiers vei"s du second livre de l'Enéide ?
Il n'y avait pas chez nous de reine malheureuse, toute pâmée d'amour; il n'y avait que les bonnes ménagères du voisinage, bien abritées contre les tempêtes du cœur par le soin des marmots, les oraisons
jaculatoires et les soixante et quinze ans du nouvel Enée.
Le père Ducajp toussa trois fois, se campa sur sa chaise, et commença en ces termes :
— Ce damné était mon oncle.
— Votre oncle ? fîmes-nous, épouvantés.
— Mon père et lui avaient épousé les deux sœurs, deux jeunes filles assez jolies et fort avenantes, disait-on, mais de caractères tout à fait différents. Ma mère était douce et cliaritable, l'autre, dure et avare. On est toujours cruel quand on aime l'argent.
Les deux mariages eurent lieu un même matin, dans l'église de Sainte- Anne-de- Beaupré, C'est de Sainte-Anne que viennent mes ancêtres maternels. Mon père, lui, était de l'Ile d'Orléans, l'île des sorciers, comme on l'appelait jadis.
Mon oncle Michel Babvlas n'avait pas de parents dans nos environs. Il se disait originaire des vieux pays. ]Même, il affirmait descendre en ligne indirecte du grand prêtre Hanan, qui s'était si fort moqué de
Jésus. C'était du badinage, vous comprenez; il ne pouvait pas montrer see parcbemins. Mais ce qu'il aurait bien pu faire, par exemple, c'eut été de crucifier le doux Sauveur du monde.
Il était petit, bronzé, très vif et grand parleur. Il s'était fait marchand forain, et parcourait nos paroisses, sa pacotille «ur le dos. Ce fut dans l'une de ses tournées d'affaires qu'il fit connaissance de mademoiselle Lucie Dupincourt, la sœur de ma mère.
La jeune fille se sentit fière d'être remarquée, et répondit aux avances galantes de cet étranger. Imprudente, qui repoussait l'amitié d'un brave garçon de ferme, son voisin, sous prétexte qu'il manquait d'élégance et ne s'exprimait pas avec facilité.
Les époux Babylas n'eurent qu'un fils.
Un enfant comme les autres pour tout le monde, mais pour ' eux un petit prodige. Us le trouvaient beau, bien fait, pétillant d'esprit, trop fin assurément pour vivre longtemps dans notre pauvre monde,
comme si les niais seuls devaient arriver aux cheveux blancs. C'est vrai pourtant qu'il mouinit jeune, mais pas de trop d'esprit.
Il en avait sa part, qu'il dépensait peutêtre à faire des sottises, comme bien d'autres. Cependant il ne paraissait pas adonné à la dissipation, et il semblait naturellement bon. Un fruit encore sain sur un arbre déjà malade. Mais il allait être piqué d'un ver, lui aussi, comme l'arbre paternel, le ver de l'ambition. Il voudrait fiaire parler de lui, et pour cela il faudrait des écus. L'argent est le commencement de la sagesse selon le monde, et le piédestal de toutes les grandeurs d'un jour.
Dans nos campagnes, en ce temps-là comme aujourd'hui, il fallait peiner longtemps pour emplir d'écus un gousset un peu profond. Il se fatigua d'attendre. Il donna un baiser à sa mère, une poignée de main à son père, et il mit un paquet sous son bras. La mère versa une larme et le père sourit.
— Ne m'Oublie pas, dit^elle, et reviens bientôt.
— Va et fais de l'argent, recommanda le père. L'argent est un levier formidable, qui peut soulever toutes, les volontés, une huile magique qui adoucit tous les rouages, un argument irréfutable, un voile qui cache les défauts, un verre qui grossit les vertus. Pauvre, tu n'es rien; bien pauvre, tu deviens méprisable; très pauvre, tu n'es qu'un sot. Riche, tu mérites la considération et le respect; bien riche, tu as l'esprit et le talent que tu veux payer; très riche, tu possèdes tout le génie qu'une tête humaine peut emmagasiner. . . et rien n'empêche que tu renifles l'encene de la flatterie jusqu'à pâmoison.
Toutes les plumes sottes ou affamées t'offriront leurs pointes serviles, et tous les rimeurs en mal d'enfant chanteront ta gloire. Et plus tu verseras l'aumône à la réclame et plus la réclame ajoutera de fleurons à ta couronne. . . Va!
Il était déjà loin sur la route qui mène partout.
A la tombée de la nuit, Babylas et sa femme venaient s'asseoir au coin du foyer et regardaient mélancoliquement les félines ondulations de la flamme qui dévorait des sarments résineux, et ils semiblaient se complaire dans la morne solitude de leur demeure. Ils conversaient par monosyllabes, soit paresse de l'esprit soit caprice de la voix. Ils se devinaient ou ils se dédaignaient.
Lui, 11 fumait à longues bouffées un tabac mordant; elle, le menton penché sur sa grosse poitrine, elle faisait jouer les aiguilles de son tricot. Puis, dans leur égoïsme, ils enveloppaient l'âtre d'un regard jaloux, et lui tendaient plaisamment leurs membres un peu frileux.
Il y avait de la tristesse au fond de leur âme. Il y avait aussi de l'envie, car ils étaient chagrins de la félicité des autres, ne disaient du bien de personne, et ne songeaient à aucune œuvre de charité.
Il j avait même de la haine. Ils auraient voulu voir la misère assiéger le seuil de leurs voisins, et les malheurs empoisonner leur existence.
Parfois cependant Famertune se fondait tout à coup, et ils souriaient. Ils parlaient de richesse, ébauchaient des rêves séduisants, se promettaient une vieillesse fortunée.
On ne les aimait guère dans la paroisse. Babylas affichait du mépris pour tout ce qu'on respectait. Il ne prenait jamais le chemin de l'église. Il disait que le confessionnal est un écueil où périt la liberté de l'homme, ou s'effeuille l'amour de la femme; que "les prêtres font un métier lucratif et facile; que la superstition bat son plein dans notre pays; qu'il n'y a qu'une religion sensée, la croyance en un Dieu qui s'amuse de nos chimères. . . Un tas de bêtises enfin, qu'on ne se donnait pas la peine de i-éfuter. On levait les épaules, on tournait le dos.
Le peuple n'est pas savant, dis-je alors, mais il a du bon sens. Il juge vite et ibien
les personnes qni se mêlent de dogmatiser, sans en avoir la mission. Si le dogme rembarrasse, il regarde à l'honnêteté de ceux qni l'affirment II comprend la morale. Il sent bien qu'il devient meilleur après la prière, plus fort après la confession, plus courageux devant les promesses du ciel, plus charitable au souvenir de la miséricorde divine, plus doux à la pensée de Jésus pardonnant à seis bourreaux.
S'il voit couler une eau limpide, il sait que la source est pure. Quand le fruit est délicieux et sain, les rameaux sont verts, et la sève circule vaillamment dans le tronc; Farbi'e est bon. Lee fiiiits de la religion sont divinement beaux et infiniment bons, donc la religion est infiniment bonne et divinement belle.
Que les rhéteuT*s, les philosophes et les savants de toutes les époques et de tous les lieux, pâlissent sur les livres, interrogent la nature, demandent leurs secrets aux ruines antiques, et cherchent à con-
naîti'^, jusqu'en ses mvstérieuses profondeurs, l'histoire de la vie sur la terre, c'est bien. L'esprit humain a le droit de connaître. Mais qu'il ne cherche pas en dehors de Dieu, c'est peine perdue. Dieu lui a donné le thème, qu'il le développe. Dieu lui a laissé des notes, qu'il les recueille et les commente. Il pourra se tromper, mais ses erreurs n'infirmeront jamais la loi première. Il semblera inventer peut-être, quand il ne retrouvera que la trace perdue. Partout il verra eur^r une croyance religieuse, mais nulle part, excepté dans la parole du rhn'st, il ne trouvera la lumière, nulle part, excepté au pied de la croix, il ne trouvera l'amour, nulle part, excepté dans la foi, il ne trouvera la paix.
Prie et crois, dans ton heureuse ia;norance, ô peuple courbé sur la .2:1 èbe, car ni In foi, ni la prière ne t'empêcheront d'aspirer plus haut, de voir ^plus loin, de marcher plus vite. La relisfion n'enraie pas le proofrès, elle le dirio^e; la foi n'emprisonne pas la liberté, elle lui donne des
ailes ; la charité ne mine pas les institutions financières, elle leur demande un noble emploi de leurs richesses.
Mais, pardon! je m'aperçois que j'ai pris sans gêne aucune la place de notre cher vieux conteur. Je lui rends la parole, m'écriai-je après cette longue tirade.
Le père Ducap sourit et continua ainsi :
Le vide se fit autour du petit marchand forain. Les amis, les voisins cessèrent même de le visiter, à cause de sa mauvaise conduite. Il était canaille. Sa femme se laissa corrompre. Elle l'avait aimé d'abord; et l'amour qui donne tant de force et de courage quand il est pur, inspire, quand il est mauvais, une lâcheté singulière et une extrême cruauté.
Elle revit son premier ami, celui qu'autrefois par une vanité sotte, elle avait refusé d'épouser. Il était marié et paraissait heureux. Des souvenirs adroitement rappelés, des entretiens prolongés trop longtemps, des soupirs mal étouffés, des regards chargés de flamme, enfin tout ce que la chair* en effervescence peut
inspirer à l'esprit curieux, elle l'employa, et il fut vaincu.
Babvlas découvrit la liaison qui l'outrageait et, un matin, le cadavre de son rival fut trouvé sur la route. Nul n'avait été témoin du crime, cependant tout le • monde montrait du doia^t le coupable.
L'existence devint insupportable au couple infâme, et la femme adultère et le mari assassin s'en allèrent vivre ailleurs.
C'est à cette époque que fut construite, dans le bois du moulin, à Lotbinière, une maison de pierre dont vous connaissez les débris, sinon l'histoire.
Alors, il n'y avait ni bateaux, ni chemins de fer. et les voyageurs se faisaient conduire d'une ville à' une autre, en de lourdes voitures, sur des chemine caillouteux ou coupés d'ornières.
La voie la plus droite était comme aujourd'hui la plus courte, et ia plus courte était la plus avantageuse. Economie de temps, de chevaux et d'argent. Or, de Sainte-Croix à Gentilly, la ligne droite coupe de grandes pointes superbes qui
font, dans le fleuve, nne dentelure <\o rochers ou de caps, avec d'immenses panaches de forêts et des villages florissants : Le Platon, le Bois des Hurons, tout Lotbinière d'autrefois; Le Cap Charles, le Cap à la Tîoche à Saint-Jean-Des-Chaillons; le cap Levrard et tout Saint-Plerreles-Becquets. Les voyageurs suivaient d'ordinaire cette ligne droite, et traversaient le bois du moulin, au deuxième rang de Lotbinière.
Sauvage, sur les écores d'une belle rivière, sous les bois, l'endroit n'était pas mal choisi pour un relai, et hommes et bêtes s'y reposaient avec plaisir.
L'auberge de Babylas fut achalandée.
On y dormait un calme sommeil dans cette atmosphère saturée des baumes de la forêt; on y mangeait de bon appétit la perdrix et le lièvre accommodés à des sauces que Brillât-Savarin n'aurait pas soupçonnées; on y buvait le bon vieux rhum (le la Jamaïqms qui sonveiites fois attisa l'esprit de nos pères. C'e]>endant de temps ù autres, il se fit à son sujet des con-
fidences étranges, et sa réputation périclita. Lres voyageurs n'osaient plue y coucher. On entrait, en passant, boire un verre, manger un potage et l'on »e hâtait de fuir. La solitude se fit.
Mais Babylas était riche. Pendant dix ans, il avait exercé son industrie avec succès. Pas difficile sur le choix des moyens, les scrupules ne l'avaient jamais ennuyé. Fort peu de dépenses, pajs de toilettes pour le dimanche, pas de cheval à l'écurie, une vache que nourrissaient les plantes du bois et l'herbe des routes, des poules, du gibier, de la venaison, point n'aurait été besoin de faire de la rapine, pour amasser. Le pécule eut fait boule de neige.
Un jour, la nouvelle se répandit qu'il avait été dévalisé. Personne n'en éprouva de chagrin. Il ne s'expliqua jamais comment son argent si bien caché avait pu être trouvé. Y avait-il eu trahison?
Seule sa femme connaissait la cachette, et elle paraissait fort désolée, elle aussi. Il
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ise passe de si étranges choses parfois dans le cœur des femmes dévoyées.
Cependant toutes ses piastres si âprement amassées n'étaient pas disparues. Il en avait fait deux parts, — pour lui toutes deux, — et les avait enfouies en des cachettes différentes. Il ne ri.squait jamais tout à la fois. L'une de ces deux parts avait été trouvée. Il devint irritable et sombre. Il se mit à surveiller sa femme avec un soin jaloux. Et comme elle allait au moulin de temps en temps, pour acheter de la farine, il y alla, lui aussi.
Un soir du mois d'octobre, il s'y était rendu pour faire un bout de causerie avec le meunier. T^e ciel n'avait pas une étoile, et la rivière coulait noire en son lit de cailloux, enti'e les deux falaises.
Les meules du moulin tournaient avec un grondement monotone et régulier, broyant le blé que dorait un rayon de la lampe. Au plafond sombre montait une blanche poussièi*e de farine. Toute la
pièce semblait remplie d'une brume très légère qui ne laissait d'humidité nulle part, maifi qui voilait tous les objets comme d'un subtil pollen de fleurs. Dans l'obscurité qui enveloppait la route et le moulin, le ciel et la côte, s'élevait l'éternelle clameur de la rivière tombant du haut de la chaussée.
Tout à coup, les sabots ferrés d'un cheval retentirent sur le petit pont d'en face. Une voiture passait. Le meunier remarqua :
— Ce sont des voyageurs, car ceux qui vont quérir le prêtre ou le médecin, me disent toujours un mot en passant. S'ils n'entrent pas, ils appellent et je fions.
— Alors, bonsoir; je rentre chez moi, fit Babylas. Le chat doit être au bord du trou quand le rat se montre.
Et il sortit.
— Quelle obscurité d'enfer! prommelat-il.
— Bonne nuit pour le crime, répliqua le meunier en riant.
Babylas entendait le roulement de la
calèche, à une petite distance, et il «e hâtait, connaissant bien le chemin. Quand il arriva sur la côte, une voix rude criait:
— Ce damné chemin de l'auberge, où eetil ? . . . On ne voit que du noir partout.
Il se mit à courir, criant à son tour:
— Attendez, messieui's, je vais vous guider.
La voiture s'arrêta. Babjlas prit le cheval par la bride et le conduisit jusqu'à la porte de sa maison,
— C'est un voyag-eur que je vous amène, monsieur Babylae, fit le cocher en mettant le pied à terre.
— Mille fois merci, monsieur Spénard, et venez souvent.
— Pas en des nuits pareilles. Monsieur était pressé, il fallait bien marcher. Le voici isain et sauf, j'en suis aise et m'en retourne.
Babylas lit entrer son hôte et l'installa dans la meilleure chambre. Il revint ensuite trouver Spénard qui montait déjà dans isa voiture.
— Vient-il de loin ? demanda-t-il.
— Je ne crois pas, répondit le cocher, car son bagag^e est mince.
— Est-ce Tin commerçant?
— Je n'en sais rien. Peut-être que c'est un pêcheur à la ligne. . . Il ne parle point.
— Il vous a dit où il allait, au moins?
. — Il ne le sait pas. Il a l'air de chercher quelque chose. Il s'est informé seulement du prix et de la qualité des terres, dans nos environs. Il a aussi demandé s'il y avait quelque jolie maison à vendre dans notre village. Il n'y en a point. S'il veut aller plus loin, comme la chose est probable, vous lui trouverez une voiture, n'est-ce pas? Une bonne, car il n'aime pas se faire ballotter comme un colis. Moi je ne peux pas faire une lieue de plus, il faut que je conduise monsieur Baby aux Trois- Rivières, demain matin. Je vous souhaite le bonsoir.
Il s'enfonça dans le chemin ténébreux.
Le voyageur, un jeune homme de vingtcinq ans, se laissa d'abord tomber sur un sofa, et, la tête dans ses mains, il parut absor'bé dans une sérieuse réflexion.
Il avait un air un peu rude, La fatigue, peut-être, ou les contrariétés, les mécompteis; on ne savait. Tout de même, il n'était pas laid avec se« cheveux crépue, sou œil perçant, ses joues hâlées, sa moustaclie épaisse.
Madame Babvlas entra. Il eut un tressaillement et il se leva pour la saluer. Elle lui demanda s'il voulait prendre une tasse de thé. Il ne faudrait qu'une minute pour faire bouillir l'eau. Il remercia, prétextant la fatigue et le besoin de dormir.
Elle le conduisit dans une chambre assez propre, et blanchie au lait de chaux, en arrière du salon. Elle se retirait, quand il la rappela pour lui confier une petite sacoche de cuir très ronde et bien pesante.
— Prenez-en grand soin, recommandat-il, c'est toute ma fortune.
Les yeux de la femme étincelèrent et elle eut un sourire singulier.
— Grand soin, oui, dit-elle... Voue pouvez dormir sur vos deux oreilles.
Quand elle rentra dans la cuisine, Ba-
bvlas PatteuclaJt debout prèiS de la table. Il prit la sacoche et la soupesa curieusement.
— Qu"v a-t-il donc là-dedans, fit-il, c'est bien lourd?
Puis il ajouta d'un ton earcas tique:
— Est-ce qu'il vend du plomb, ce monsieur-là?
Madame Babylas répondit que c'était peut-être de l'argent, vu qu'il lui avait confié ce petit sac en lui recommandant d'en prendre un soin tout particulier. . . Qu'il valait une fortune,
— Une fortune ! . . , Une fortune làdedans! reprit Bab^las étranglé par le désir de regarder, de palper, de. . .
— On pourrait toujours voir, proposa la femme, il n'y a pas de mal à voir.
— Du mal? Mais non, il n'y en a pas. . . Une fortune! Cela ne se voit pas souvent, comme ça, tout à la fois, d'un coup d'œil. Laissons-le s'endormir. 11 semble fatigué. . . Il est bien fatigué; il l'a dit.
Ils jetèrent des sarments secs dans la cheminée et une flamme vive s'éveilla,
Templissant l'humble pièce d'une lueur molle et flottante. Ils éteignirent la bougie. Pourquoi une bougie? Dépense inutile. Le bois ne coûte rien dans la forêt ; on peut yaillauiment attiser la cheminée.
II (levait dormir maintenant. Il était couché depuis une heure, une longue heure. Il dormait en effet. Il dormait d'un «ommeil calme, profondément confiant, et un sourire de béatitude avait fait disparaître l'af^pect tro]) rude de sa figure.
Le couple hideux s'approcha du foyer où le bois résineux flambait toujours.
La sacoche était fermée à clef. Il y eut un mouvement d'impatience.
— Ou ne peut toujours pas briser la serrure, diisait la femme.
— Il faut voir tout de niôiiie, répliquait l'Iiomme.
Ils s'assirent côte à côte, en face de la flamme et leurs visages inquiets et mauvais prcuaicut dcis teintes rouges comme du sang.
Babjlas proposa d'aller fouiller les poches du vêtement.
Il faut être bien prudent et ne pas éveiller riiôte, observa sa femme.
Il partit, marchant sur le bout des pieds, sans souliers et sans lumière. Dix minutes après, il revint tout souriant, montrant une petite clef qu'il tenait entre le pouce et l'index, dévotement. Il mit cette clef dans la serrure en simulant sacrilègement l'hostie sainte que le prêtre offre au communiant. Un sarment ee fendit dans le brasier avec un bruit d'explosion, et des étincelles volèrent à la face des misérables.
Le petit sac fut ouvert, et les deux infâmes poussèrent de leur crosier serré par la crainte et le plaisir, une exclamation de surprise. Ils se penchèrent sur le trésor, puis, se regardèrent muets et presque tremblants. Ils avaient peur d'être surpris. Si le voyageur s'éveillait... s'il avait entendu leur cri étouffé!... Mais non, ce n'était pas possible, il dormait
bien profondément dans son bon lit de plume, et les portes étaient fermées.
Ils enfoncèrent leurs maine dans la sacoche ouverte, et brassèrent les pièces (le monnaie et les liasses de billets. Comme ça sonnait agréablement à l'oreille, et comme c'était doux à palper!
— Comptons les écus, proposa la Babylas.
Et ils s'appro'cbèrent Fun de l'autre, comme pour se soutenir dans la lutte qui allait commencer. Ils prirent les billets.
Désenchantement! Une cinquante de misérables unités!
Il y en avait d'autres qu'ils étalèrent d'une main fiévreuse.
C'était mieux: des billets de cinq, de dix, de cinquante, de cent.
Un véritable éblouissement. Et ces pièces sonnantes qui paraissaient blanches tont à l'heure, dans la demi-obscurité, ne voilà-t-il pas qu'elles jettent des reflets fauves maintenant à la lueur du foyer! De l'or! C'est de l'or!
Et sur la petite table qu'on avait appro-
chée de la cheminée, les piles s'élevaient comme deis chandeliers d'autel.
Quel rêve î Quel enchantement !
L'es deux amis, lui et elle, se retiraient un peu en arrière, de temps en temps, pour mieux embrasser d'un coup d'œil ravi, cet échiquier étincelant.
Il y avait dix mille piastres.
Ils comptèrent dix fois chacun, et toujours les dix mille piastres y étaient; jamais moins. Ils ne pouvaient en détourner leurs regards.
— Il faut pourtant remettre cela dans la sacoche, soupira-t-elle.
— Oui, oui, sans doute, mais rien ne presse. Il dort comme un bienheureux. . . Il devrait ne se réveiller jamais, répondit-
— Ne se réveiller jamais... reditelle, comme un écho mourant.
— Dix mille piastres, femme, c'est le ciel sur la terre, et le ciel, on fait bien d'y entrer quand la porte s'ouvre.
Elle approuva disant qu'un merle en
106 SAXG ET OR
cage .vaut mieux que toute une nichée au bois.
Il reprit d'un ton lamentable:
— Ah! si l'on ne noue avait pas •dépouillés comme on l'a fait !. . . C'est peutêtre notre argent qui revient ainsi ... Il y a des compensations ... Et puis sommesnous obligés de perdre, comme cela, ce que nous avons amassé avec tant de peines!
Il cherchait une excuse au crime dont il sentait les premières suggestions. Elle dit alors d'une voix dolente aussi et en soupirant :
— Non, il ne faut pas se laisser tenter . . .Les tentations; sont fortes parfois et la chair est faible. . . On pi^end son bien où on le trouve, c'est vrai . . . Mais cet argent . . .
Il l'interrompit brusquement:
— L'argent est à tout le monde . . . Pas plus à lui qu'à d'autres . . . On m'a dépouillé, c'est bien; j'en dépouille un autre, c'est encore bien. Tant pis pour celui qui se fait pincer. Il paie pour tous. . . C'est au plus fort et an plus tiu... Ix^s gros
mangeut les petits... L'essentiel est de réus-sir. Le succès justifie tout. . .
La tentation devenait terrible et ils n'offraient guère de résistance. Ile s'aveuglaient. Les bons même ne résistent pas longtemps à la violence de certaines suggestions. L'énergie s'use vite quand on lutte contre soi-même, et Fhomme a tellement besoin de bonheur, qu'il sacrifie souvent une félicité durable mais tardive, à une fatale et passagère satisfaction.
— Qu'as-tu donc envie de faire, Babylas, demanda la femme un peu émotionnée?
Il répondit froidement:
— Garder cet or.
Elle répliqua qu'il ne se laisserait point dépouiller comme cela, lui... qu'il porterait plainte, et que ce serait difficile, peut-être, de se tirer d'affaire.
— Il n'ira pas porter plainte devant nos magistrats, dans tous les cas. Nous allons prolonger son sommeil . . . Nous dirons qu'il s'fst mis eu route à pied, de bon matin, si jamais ou nous ])arle de lui. Nous ne sonnii»'^ pas tcuus de veiller sur
les voyageurs ... ni de les conduire ... ça ira !
Ils remirent l'or et le papier dans la sacoche et se dirigèrent vers la chambre de l'étranger. Lui, il tenait un lourd marteau; elle, une bougie pleureuse.
Quand ils furent devant la porte, il demanda :
— Voulez-vouis être éveillé de bonne heure?
Il faisait cela pour voir si le jeune homme :lormait. Le jeune homme répondit d'une voix mal éveillée:
— Non ; je suis fatigué, laissez-moi dormir.
Et il se tourna sur sa couche. Ils eurent un mouvement de surprise et de frayeur en l'entendant parler.
La Babylas dit tout bas:
^- Viens-t'en.
Et elle tira son homme par le bras.
Quand ils furent devant \<e feu de l'âtre, elle dit qu'on pouvait prendre un peu d'or sans qu'il s'en aperçut peut-être... Il
roira ce qu'il voudra, «'il s'en aiperçoit. . . 'ersonne ne trouvera jamais rien ... Il y , des cachettes dans le bois. . .
— Des cachettes dans le bois, gronda e mari soupçonneux, parles-en.
— Il ne faut pas le tuer, reprit-elle, 'ai peur du sang, moi. . . Et puis, ce jeune lomme, il a sa mère sans doute. . . sa ►auvre mère!. . . Non, ne le tuons pas. . . '■este ici !
— Folle!
— Je vais réveiller.
— Je vais l'endormir, moi.
Et il la menaça de son marteau. Elle upplia: Je vais tout voler. . , Je vais me auver avec l'or... Tu diras que je suis a plus misérable des femmes et la honte le ta maison . . . Que tu m'as chassée léjà. . . tout!. . . Mai« verser le sang -de ce eune homme qui a mis sa confiance en lous, et dort en rêvant à sa mère,' peutïtre. . . A sa mère qui l'attend dans les )leurs et l'ennui. Oh! non, jamais!
— C'est bien, femme, répliqua-t-il, illons-nous reposer comme deux bonnes
bêtes, et ne touchons pais un sou de cette fortune qui s'offre à nouf>. . . A nous que le monde a ruinés et volés. . . Viens!
Ils entrèrent dans leur chambre. T^ feu s'éteignit dans le forer et d'épaisses ténèbres remplirent la maison. Ils feignirent le sommeil, car ils s'épialeut l'un l'autre. Des reflets d'or brillèrent devant leurs yeux fermés, dans la nuit . . . L'obscurité parut s'étoiler avec magnificence. . . Les piastres précieuses tourbillonnèrent comme une étincelante poussière. . . Des rêves île fortune ravissants et fous s'ébauchèrent avec délice, puis un sentiment chcrainte,comme un souffle froid, les dissipa tout à coup. . . Mais ils revinrent toujours, et la volonté faiblissait... Elle, la Babylas, elle se disait, à la fin, étourdie par la cupidité:
— S'il se mêlait seul de cette affaire. . . Il devrait y songer. . . Pourquoi se mettre deux?. . .
Et elle faisait semblant de dormir d'un sonnuoil ])r(^fond.
Le fluide uiustérienx qui parfois vole, rapide comme l'éclair, d'uue personne à une autre, emportant une pensée intime ou un mesisage étrange, circulait autour de leurs fronts et mêlait leurs idées criminelles.
Il se leva sans bruit, doucement, alluma une lanterne, puis Tenveloppa d'un linge pour eu disisimuler la lumière. Cela fait, il prit son marteau et, de nouveau, se rendit dans la chambre du voyageur. Il attendit debout près du lit paisible. L'étraugt^r dormait bien. Cela se voyait au mouvement calme et régiilier de ses larges poumons.
Il laissa passer un mince rayon de lumière, et put contempler la figure heureuse de cet homme trop riche, qu'une fatale destinée vemait de mettre devant lui. Il eut un moment d'hésitation et il voila la lueur de sa lampe. Mais, dans les ténèbres, il vit de nouveau scintiller les pièces d'or, et le vertige le saisit. . .
Le coup fut terrible et la mort du jeune liomuve, instantanée. Il traîna le cadavre
daii« le bois, puis il revint se coucher tranquillement. Sa femme ronflait toujours. Il savait bien qu'un si profond sommeil n'était pas naturel, mais il n'en fit rien paraîti'e.
Le matin, il dit en se levant qu'il allait réveiller le voyageur. Elle eut un singulier sourire. Il revint en criant :
— Parti!. . . il est parti!. . . La chambre est vide!. . . C'est étrange!. . .
Et la sacoche, ajouta-t-il ironiquement?... A-t-il au moins oublié la sacoche?. . .
— Elle est là, répondit la femme, en montrant le placage entre les deux fenêtres de sa chambre.
— A nous la fortune! à nous le bonheur! clama Babylas en levant les bras au ciel.
— Mais il va revenir sans doute, observa-t-elle, pour faire croire qu'elle ne devinait pas.
— Jamais! sois tranquille.
Et elle demeura tranquille.
Il alla reprendre sa victime et la cacha
daiKs la i-ivièi'é. sons quinze pieds d'eau, avec des roches aux pieds et au cou.
A quelque temps de là, ils se rendirent au villag-e .pour acheter des vêtements.
Le marchand leur demanda, en mesurant l'étoffe d'une robe, s'il était vrai que leur garçon était de retour.
Ils ne répondirent pas; ils ne -purent répondre tant ils furent étonnés, et ils se regardèrent stupidement. Le marchand pensa qu'ils ne l'avaient pas compris:
— Votre fils est revenu? questionna-til de nouveau.
— Notre garçon! répétèrent-ils d'une voix haletante.
Le marchand continua:
— Il était parti depuis dix ans, n'est-ce pas? Vous m'avez dit cela un jour. Il avait quinze ans alors.
— Quinze ans, oui, balbutia Babylas.
— Et il est revenu, quelle joie pour vous, n'est-ce pas?
— Kevenii? comment?... Non, il n'est pas revenu.
La femme de Babvlas tremblait et sa pâleur était extrême.
Le marchand ajouta :
— C'est le père Sx>énard, de Saint- Pierre, qui "m'a raconté cette nouvelle. Même il m'a dit que c'est son garçon qui l'a conduit chez vous, un soir de l'autre •semaine ... Il paraît qu'il a rapporté beaucoup d'argent.
— Notre enfant! clama la malheureuse femme, et elle tomba lourdement sur le plancher.
On s'empressa de la secourir, mais elle semblait ne plus vouloir vivre ni penser. Elle reprit ses sens et s'évanouit mainte fois.
— C'est l'émotion, la surprise, disait Babylas tout épouvanté aussi.
Il allait se perdre quand le marchand lui demanda si son garçon était venu sans se faire connaître. Il saisit cette planche de salut:
— Non, il ne s'est pas fait connaître!. . .
Non ! . . . Pourquoi ? . . . Nous aurions eu tant de bonheur à le presser dans nos bras!... Nous ne l'avions pas vu depuis dix ans!... Il était parti enfant, il eet revenu homme!... nous ne pouvions pas le reconnaître!... Le bon Dieu nous éprouve terriblement!... Mais peut-être qu'il va revenir nous surprendre . . .
La misérable mère sortit enfin tout à fait de son évanouissement, et demanda à partir, disant avec des larmes qu'elle était malade, qu'elle allait mourir.
Ils s'en allèrent, laissant le marchand fort perplexe. Le monde n'était pas orrand alors; les p:ens ne se voisinaient pas beaucoup, et les rumeurs s'éteio-naient vite. Cependant il se fit bien des suppositions au sujet des BabyJas. Mais la police était bénévole et les criminels se cachaient aisément.
Il y eut entre les énoux méchants des reprocues amers, des menaces i-edoutables, des haines de damnés. Ils s'accusèrent l'un l'autre et voulurent se tuer.
Ils furent tentés de tout avouer par venji^eance. Mais la vue du trésor qui brillait toujours dans la pauvre sacoche, adoucit peu à peu l'amertume de leurs paroles et de leurs remords. Les querelles devinrent moins fréquentes.
Si dénaturée que soit une mère, il reste toujours, au fond de son cœur, un souffle de l'amour sacré qu'elle seule peut connaître, et ses efforts pour oublier pleinement la sainte joie de la maternité sont toujours inutiles. Et t)1u8 elle se plonjre dan« le mal pour étouffer la voix de la nature, et plus cette voix invincible lui crie:
— Tu es mère! tu es mère! tu es mère!
Moins de deux ans après le meurtre du jeune voya.oreur, son fils, la femme Babylas mourait. Personne ne comprit le mal qni l'emporta. C'était le remords. Elle avait eu le prêtre.
■Rabylas vécut plusieurs années encore, seul dans son aubero-e sancflante. Tl se disait pauvre, mais 7>ersonne ne le croyait, et l'on évitait sa porte comme la porte de l'enfer. Plus encore.
Un matin de janvier, on s'aperçut qne le sentier qui conduisait à sa demeure n'était pas battu, et cependant il n'avait pas neigé depuis plusieurs jours. On le crut malade. Il ne fallait toujours pas le laisser mourir comme cela, sans confession. Son âme avait coûté cher à Jésus-Christ. Des voisins ouvrirent la porte. C'étaient Gagnon, Lépire et Rivard. Us le trouvèrent mort en face de l'âtre éteint.
" Requiescat in pace," dit le père Gagnon.
La maison trembla jusqu'en ses fondements, et une voix terrible et mystérieuse répondit:
'• Non est pax impiis! "
Illustratiiinx de
Albfii-S. Brodeur.
Je commence par nne petite histoire de mon oncle Placide.
J'ai penr qn'elle ne vons amnee guère cependant, tant elle est simple et facile à raconter. Elle est vraie, et c'est peutêtre un défaut ; elle ne saurait induire au mal, et c'est peut-être une naïveté. . . aux yeux de quelques-uns.
Mou oncle n'était ni menteur ni grivois. Il avait bien le mot pour rire ; il aimait la plaisanterie inoffenfiive ; il donnait un
peu dans l'exagération ; mais le mensonge lui faisait horreur, surtout quand il se montrait nu.
Au reste, quand il m'a fait ce récit . anodin, il arrivait de confesse. Cependant, comme s'il avait eu peur, malgré cela, de me trouver incrédule, il ajouta sur un ton solennel :
— C'est vrai comme je te vois là !
Et il me regarda fixement, tout en souriant d'une singulière façon.
Il louchait, mon oncle.
J'y songe. 11 ne me voyait peut-être pas du tout. Son œil oblique devait tomber sur mon voisin.
Que de serments et de promesses on élude ainsi peut-être, en obliquant un peu !
Vous connaissez la route de glaise qui rattache, comme un chaînon d'acier, le deuxième rang au bord de l'eau, tout près du Saut-à-la-Biche, à la Vieille-Eglise?. . . Vous ne la connaissez pas? Vous n'êtes
pas de chez nous alors. Mais passons; cela ne fait pas grand'chose à Phistoire.
Cette route perce une claire trouée dans le bois sombre, au bout des terres en culture. L'eau diaphane d'un petit ruisseau la coupe comme une épée d'ars^ent. Il coule naresseusement. le petit ruisseau, dans un lit étroit, sous les feuillaigres et parmi les fleurs, au milieu de la forêt ombreuse ou de la prairie ensoleillée, un peu partout où le caprice le pousse. T^es oiseaux y baisment leurs ailes, et les bêtes h cornes des clos voisins y viennent boire h la file.
En haut de la route, dans une maisonnette noircie par la pluie et la vétusté, habitait une femme passée fleur, bien qu'elle fut, en apparence, dans toute la splendeur de sa virginité.
C'est que, d'après mon oncle, il aurait fallu une certaine hardiesse pour se glisser dans l'intimité de cette espèce de. . . Cherche un mot, lecteur.
Elle était assez grande, assez grosse et rudement ébauchée. Ses bras durs et
bronzés ponyaient sembler appétissants quand ils «e balançaient nns le lonp; de ses banchee ; mais au bout de ces bras s'épanouissaient des mains gercées qui tapaient ferme. Elle avait des yeux bleus pleins de malice et une bouche large pleine de jurons.
En été, une chemise de toile hardiment échancrée, un jupon de droguet ridiculement court, et un chapeau de paille démesurément large, composaient sa toilette ordinaire. En hiver, elle chaussait des bottes tannées, retenues en haut des mollets par des jarretières de cuir rouge, endossait une capote grise agrémentée fl'un capuchon, et coiffait un casque de peau de chat muni de larges oreilles.
Elle n'était pas séduisante.
Elle s'apx>elait Marguerite Leclaire. et nous, les gamins de ce temps-là, nous l'appelions ]\rarguerite-le-bœuf.
Elle n'aimait pas ça.
Pourquoi Tappelions-nous ainsi ? Pour un rien. Tout simplement parce que, le printemps et l'automne, après les se-
Qaillee et après les récoltes, elle charojait du bois de corde ou de l'écorce de ►ruche, aux bateaux, sur la grève, avec 'intéressant animal qui répond ou ne épond pas à ce nom sonore.
Bien dompté, le bœuf de Marguerite lUait à hue et à dia comme un vieux heval de labour. Parfois, quand il avait iiangé une portion convenable, et que 'étrille avait lissé son poil roux, il se Liettait à courir sur la route avec une apidité surprenante, et semblait tout fier [es nuages de poussière que soulevaient les pieds fourchus.
Marguerite passait pour sorcière dans lotre canton, et elle se donnait garde de létromper les naïfs. Ce n'est pas une dince satisfaction que d'être remarqué tes siens, et il se trouve des vaniteux qui ►réfèrent une mauvaise réputation à 'oubli. On les regarde, on les salue, on es craint, pendant qu'on néglige l'honnêeté commune, et cela leur suffit.
Elle n'avait rien d'aimable, et ne souponnaît pas le plaisir d'une bonne action.
On évitait de la contrarier de peur d'attirer sa vengeance. Elle pouvait changer en sang le lait pur d'une génisse, faire boiter tout à coup un cheval fringant, donner une couleur grise et un goût acre à la meilleure farine de blé: et si un ieun? homme voulait se faire aimer d'une jeune fille, il n'avait qu'à lui donner un écu blanc, elle savait où cueillir le moureiller pinuant dont le fruit rend amoureux.
Les enfants se cachaient dans les talles d'aunes ou derrière les clôtures, quand ils la voTaient venir avec son bœuf ensorcelé.
Or, il est bon de vous dire que Jouas Bernier, de la Rivière-Bois-CIair, offrait un grand repas à ses amis. C'était à son tour. Tl avait dîné chez Louis Daigle. la semaine précédente, soupe avec les Trébert quelques jours après, réveillonné dans la famille Poudrier ensuite ; partout enfin où l'on avait festoyé un brin, pendant le carnaval, il avait eu sa place à table, et n'avait pas boudé la cuisinière.
LE BŒUF DE :MAIiGUERITE 125
Et le carême arrivait. Les petits enfants s'imaginaient apercevoir sa face blême dans les vitres fleuries de givre. C'était le souper du mardi gras. Un souper joveux et tapageur. Le bruit de® couteaux et des fourchettes sur les assiettes de faïence, le tintement des cuillers sur les bols, la sonnerie des verres, les apostrophes, les refrains, les éclats de rire, tout cela se mêlait pour faire la plus étourdissante des musiques et le plus original des tintamarres. T'était un regain de folle gaieté à la veille du jeûne et de la pénitence.
Marguerite entra.
Elle venait du village voisin, et sa voiture, traînée comme toujovirs par son bœuf docile, était remplie de provisions. Les mains s'étaient ouvertes, la bienfaisance n'avait pas lésiné.
Elle souhaita le bonjour aux hommes et aux femmes, et sa voix rauque se perdit dans les quatre coins de la salle. Il y eut un moment de silence.
— Il fait meilleur ici que dehors, remarqua-t-elle en déboutonnant sa capote.
— Viens t'aseeoir près du poêle, lui dît Jonas, en hiver le poêle vaut mieux que le soleil.
— Et si vous avez faim vous mansrerez, ajouta Madame Jonae, par prévenance et pour la mettre de bonne humeur.
— Et si elle a soif elle boira, continua l'un fief! convives, en riant.
— Et elle chantera, fit un autre.
— Et elle dansera, continua un troisième.
Chacun disait son mot et le rire résonnait comme une cymbale. Personne n'avait peur. La vieille Jamaïque soutenait les couragjes. Mar^erîte répliqua d'un ton mauvais :
— Vous autres, pesez bien vos paroles et n'essayez pas de vous amuser à mes dépens. . . Rira bien qui rira le dernier.
Cependant le joueur de violon lui demanda par bravade :
— Veux-tu danser un menuet, je vais mettre mon instrument d'accord ?
Lp] BŒUF DE MARGUERITE 127
— Mets-toi donc d'accord avec ta femme, lui répondit-elle durement, ce sera mieux.
Puis, «'adressant à Jouas Bernier, elle ajouta:
— Jouas, ne me laisse pas insulter dans ta maison, sinon tu le regretteras.
]\ron oncle, qui se trouvait parmi les convives, lui dit d'un accent paternel :
— Marguerite, on ne se fâche pas aujourd'hui, mais on rit, badine, et s'amus-e, car c'est le mardi gras. Demain, on se couvrira de cendre, on deviendra poussière et ou dira : " Meâ culpâ/'. . .
— Des " Meâ culpâ," interrompit la virago, ça ne m'a jamais défoncé la poitrine.
— Je le savais, affirma mon oncle, d'une voix onctueuse.
— Au reste, ça se voit, fit un écho.
Les jeunes gens î>assèrent, avec le joueur de violon, dans une pièce voisine, et la danse commença, vive, leste, entraînante. Jonas Bernier se mit à pérorer. Il avait de la langue. Il parla longtemps à tort et à travers. Des éclats de rire s'élevaient
quand il disait quelque chose de drôle, ot s'il devenait ennuyant, on entendait le niuTinure des conrersations intime*^.
Quand il vit qu'on ne l'éroutait ])hif?, il ]>rit un verre et dit à Marguerite :
— ^larguerite, approche.
— Pourquoi ? demanda-t-elle.
— Tu dois avoir soif, tout le monde e^^t altéré ce soir ; tu dois avoir froid, le vent est sec et coui>e comme une lame de couteau ; tn dois avoir faim, le jurand air aiouise l'appétit.
Il fit couler dans le verre un filet de rhum d'or. La rude femme s'avança prèe de la table, la main tendue, la lèvre frémissante.
Pierre Biais, le tanneur, prit un «iobelet d'étain et le remplit aussi.
— Je trinque avec Margueriti', annonçat-il.
— J'ai déjà trinqué avec de plus drôlee que toi ; n'importe, je n'ai pae de rancune, repartit la mégère en souriant.
La vue de la liqueur réchauffante radoucissait, lye verre et le oobelet s«^ ton-
(•lièi*ent joyeusement. Alors le jeune tanneur se tournant lentement vers les convives, clama d'une voix solennelle :
— A la santé de la jeune et tendre Marquer ite-le-bœuf !
A peine avait-il lâché le mot, que le verre de Marguerite lui écorchait roreille et allait se briser en mille éclate, avec un tintement clair, sur le mur tout blanc. Une bordée de jurons suivit de près. Ils défilaient encore, quand retentit un beuglement formidable.
— C'est le taureau de Marguerite qui chante ses ennuis, fit une voix moqueuse.
— C'est un avertissement, répliqua la vieille fille. . . On cherche le bonheur, on trouve la peine. , . Que ceux qui peuvent comprendre C()iu])rennent.
— Ce n'est toujours pas le ciel qui parle ])ar la bouche de ta bête, observa quelqu'un. . .
— Alors ton boeuf a le diable au corps, remarqua Pierre Plais.
— Et tu l'attelles à ton traîneau ... Il pourrait te mener loin, dit Trébert.
130 LE BŒUF DE jVIARGUERITF;
— ^Où vouis irez tous un jour, répondit la femme exaspérée.
Plusieurs riaient. Elle reprit :
— Les rires se changeront en pleure.
Souviens-toi de cela, Pierre Biais ; et toi aussi, Adèle Dubf^, souviens-toi de cvla.
Or, Pierre et Adèle étaient des amoureux pour le bon motif. Ils devaient se marier entre les foins et les récoltes. Cette menace de la vieille hère les troubla.
Une lueur parut dans les fenêtres.
— C'est une cheminée qui flambe, supposa la femme Abel.
Quelques jeunes filles se mirent à gratter le givre des vitres pour voir dehors. Alors une voix tremblante se fit entendre :
— Apportez de l'eau bénite !
— De l'eau bénite I répéta la femme de Jonas.
Et elle courut prendre une petite fiole suspendue au chevet de son lit.
— Pourquoi ? demandait-on tout surpris.
On se précipita dans les chassie et vers la porte.
Le blanc rideau de frimas qui voilait les fenêtres laissait passer des lueurs indécises et molles. Seuls les dessins capricieux de la gelée sur le verre, fougères et ramilles, brillaient d'un éclat vif, et jiaraissaient des bruyères en feu. Cependant les bouffées de chaudes haleines eurent vite fondu les jolis tableaux, et plus d'un œil curieux se colla sur les vitres froides. Quelques femmes reculèrent épouvantées.
— C'est le démou, disaient les unes.
— Il porte des cornes de feu ! remarqu aient les antreis,
— La colère de Marguerite va tomber sur moi, gémit Adèle Dubé. . . Je sens que je suis sa victime. . . Mes amours seront malheureuses !. . . Mon mariage ne se fera peut-être jamais !. . . Mon Dieu ! que vat-il m 'arriver ?
— Comme aux autres, va, prends courage , fit, d'une voix grave, la mère
132 LE BŒUF DE ^^lAEGUERITE
Pouilrier, uue bonne vieille qui ne «e laissait pas désemparer du premier coup.
Mou oncle Placide s'était précipité dans In porte en criant :
— Le taureau de Marguerite est possédé !.
Le vaillant animal paraissait enveloppé d'un nimbe de feu, et son poil roux eombre se détachait singulièrement sur un fond de vive lumière. Il stniblait, aux hôtes épouvantés de. Jonas, un holocauste sur un bûcher. Il ne brûlait pa« cejyendant. Il n'y avait pas de flamme, excepté sur las cornes. La neige prenait uue teinte de sang, et les reflets de l'étrange foyer se fondaient avec les étoiles dans le ciel limpide.
Chose horrible, l'animal ensorcelé se prit à danser sur la glace rouge que le vent balayait, et ses pieds de corne imitaient, par leur cadence, le rythme rapide des danseurs dans la maison en fête ; et sa longue tête muselée secouait les boucles de fer de la vieille bride, comme des castagnettes infernales.
Le vaillant animal paraissait d'un nimbe de feu.
enveloppé
(page 132)
Il est sûr que la surprise, la peur, l'ignorance, ajoutaient des couleurs au tableau .et lui donnaient un piquant relief.
La scène diabolique ne dura pas longtemps, et bientôt tout rentra dans le isilence et le<s ténèbres. Les étoiles continuèrent à scintiller dans le bleu profond (le l'infini, la neige reprit sa blancheur d'argent, et le bœuf demeura immobile sur son miroir de glace.
Quand tout le monde fut entré, Jonas s'approcha de Marguerite et lui dit sur un ton fort grave :
— Sorcière, jure de renoncer à tes pratiquer? coupa ble^s, ou sors d'ici et va rejoindre ta bête.
— Tu n'ais pas besoin de sortir pour rejoindre la tienne, toi, répliqua-t-elle brutalement.
Oe fut un immense éclat de rire.
Satisfaite de l'émoi qu'elle avait causé sans le vouloir, contente surtout de la malice qu'elle venait de décocher à son ami Jonas, elle se boutonne, enfonce son casque sur ses oreilles, fourre ses mains
dans ses mitaines et part en mangeant.
Quand elle fut au bout du village, elle aperçut, dans la route qui conduisait chez elle, un spectacle étrange. Les petitiS cèdres aux branches en éventails, les petits sapins à l'écorce embaumée, plantés deux à deux le long du chemin, brûlaient en crépitant, et leurs têtes se penchaient comme des chevelures de flamme sur le blanc manteau de la neige.
Elle s'arrêta d'abord. Elle eut peur, elle qui tout à l'heure voulait effrayer les autres. Elle pensa aux feux-follets, à la chasse-galerie, aux boules de feu qui tombent du ciel ; mais les feux-follets sont petits, légers, remuants, et ne s'accrochent pas aux branches des arbres ; la chasse-galerie passe dans les nuages avec des jap])ements et des cris ; les globes de feu ne tombent pas du ciel pour brûler les sapins, mais bien pour avertir les gens de leur mort.
Alors c'était de la sorcellerie. Le diable se nu'^dait donc de ce qui ne le regarde pa«.
Il existait donc, le diable, et il pouvait jouer de vrais tours aux hommes.
Elle allait toujoure et tremblait en passant devant le« touffes enflammées.
Elle tremblait pour elle-même et pour son animal. Qui sait si le feu maudit n'allait pas les consumer l'un et l'autre?
La plupart des convives s'étaient réunis à table, mais la gaieté avait perdu quelque chose de son éclat. Les femmes surtout, plus crédules et trèe portées vers le mystérieux, ne faisaient plus sonner, dans le concert rustique, leurs notes d'ordinaire si pittoresques et si charmantes.
Adèle Dubé, frappée d'une terreur singulière, se disait réellement ensorcelée, et son fiancé n'était pas loin de le croire, tant il avait peur de ne pas être heureux au moment fixé pour le bonheur. Madame Jouas Bernier aurait bien voulu que Marguerite ne fut pas venue ce soir-là, et elle se répandait en lamentations.
— Bail ! remarqua mon oncle, Maro:iierite e65t moins dangereuse qu'elle ne voutlrait l'être. On ne s'improvise pas sorcier. C'est un métier difficile et le diable choisit ses élus. N'est pas sorcier qui veut. . . Ce n'est pas elle qui a mis un vêtement de flamme à son taureau . . . Cette lueur soudaine que vous venez de voiis n'est ni rare ni extraordinaire. C'eet un météore, disent les savants.. Moi, je crois que c'est un flambeau que le ciel allume pour éclairer notre fête. . . Amusons-nous donc ! Dansez, jeunes gens !
Vieillards, chantez !
Et il entonna d'une voix abominablement fausse :
Pour ma Clara j'ai d'ia constance ;
Je bois sec et je fais l'amour.
Demain, je ferai nénitence ;
Ainsi chaque chose à son tour.
Les uns firent chorus en se versant à boire, les autres, en lutinant leurs voisines. Peu à peu, le mardi gras reprit ses droits : la pensée de la sorcière se fondit comme un nuage en un brumeux lointain,
et la chanson reprit son vol d'une aile un peu mouillée.
L'événement lit du bruit. On en parla beaucoup. Ce n'était plus un bœuf que ^[ari>uerite avait attelé à son traîneau, c'était le diable lui-même. On l'avait entendu ru<>ir ; on l'avait touché ; le feu de ses cornes était resté aux mains.
Quelques parents des promis disaient qu'il ne fallait pas songer au mariage, après de i)areilles menaces. Ou ne s'expose pas ainsi. Il devenait nécessaire au moins de consulter ^[arguei'ite, et de lui l'aire un cadeau ])our gagner sa bienveillance.
Les jeunes gens trouvaient dur de se soumettre. Ils étaient revenus un peu de leur terreur maintenant, et ils ne voyaient ])as pourquoi le ciel refuserait de leur ouvrir les portes de cet éden enchanteur où, avant eux, s'étaient introduits bravement leurs pères et knirs mères.
Le presbytère, d'ordinaire soigneusement fermé, dut s'ouvrir à la fin pour laisser entrer la rumeur. Le curé fut mis au courant de tout ce qui se passait. Il en apprit tellement long qu'il demeura tout à fait scei)tique. Ces récits d'un bœuf enveloppé de flammes surnaturelles, qui avait chanté et dansé à la parole d'une femme, et d'un sort jeté par la vieille hère à une fille naïve qui entrevoyait le ciel dans le mariage, lui parurent indignes d'occuper un esprit sérieux. Il hocha la tête, et sourit malicieusement.
Cependant, un matin de mai, le bruit courut dans la paroisse que le bœuf de Marguerite s'était promené le long de la route, avec de nouvelles cornes de feu sur le front. Il avait été vu, le soir, par des jeunes gens qui revenaient de la veillée. On crut d'abord à une mystification, et l'on dit i\ ces jeunes gens qu'ils i>erdaient leur temps et ne feraient j>oint de dupes. Mais des hommes dignes de foi, un conseiller munii'ijtal, un marguillier même, affirmèrent à leur tour l'avoir vu aussi.
Et c'était toujours par des nuits noires et piuvieuiSBS, qu'il se montrait avec ce panache infernal. Cela fit dire à mon oncle qu'il était bien prudent après tout, cet animal, de ne promener ainsi le feu que sous les bois mouillés et quand la pluie tombait pour l'éteindre.
Les simples se cramponnèrent de nouveau à leurs superstitions attrayantes.
Ils se réunissaient, le soir, pour causer sorcellerie, et ils menaçaient de ne plus voir bientôt que l'intervention de l'enfer dans les choses de ce monde. Le diable allait tenir le beau rôle, et le bon Dieu, mis en disponibilité, n'aurait qu'à se retirer avec les débris de la milice céleste, dans son château fort, bien difficile du reste à enlever.
Le curé dut enfin intervenir. Il fut même sur le ]>oint de se fâcher, lui toujours si doux et si conciliant.
C'était un dimanche. Après avoir chanté l'évanoile d'une voix plus énergique que de l'accoutumée, il se dirigea vers l'escalier de la chaire, d'un pas grave
et isans prêter attention anx chantres et aux enfants de chœur qui le saluaient.
Mais à mesure qu'il montait les pieux defiré--, rindignation se calmait dans son âme indulgente ; et quand il fut au-dessus de «on petit peuple attentif et soumis, toujouris dans une enivrante atmosphère de prière et d'encens, il se sentit tout à fait rasséréné. Il retrouva sa bonhomie journalière et son esprit un peu frondeur. Il se moqua de ce démon désœuvi*é et peu fier qui se cachait dans les entrailles d'un bœuf, et ridiculisa les poltrons qui en avaient peur ; puis il finit par donner une petite leçon de théologie pratique à ses ouailles bien-aimées. Je vais dire tout, cela peut servir.
"Ce n'est pas le diable à poil roux et bien dompté de la pauvre Marguerite qu'il faut éviter et craindre, mes chers frères, commença-t-il, mais l'autre, le vrai, celui qui vous cajole, vou« amuse et vous porte au mal sans montrer ses cornes.
Il a sur les lèvres des paroles mielleuses et non des beuglements. Ses promesses
sont douces, ce qui ne les empêche pas d'être menteuses. Il n'entre pas avec fracas dans vos demeures, et il se donne garde de vous effrayer. Il n'a pas la figure menaçante d'une bête, mais souvent la forme gracieuse d'un ange ou d'une femme. Il ne brûle pas vos lambris, mais il allume en vos cœurs des ardeurs mortelles.
Et, ce chef suprême des enfers, il voit, comme le souverain des deux, une légion d'esprits s'empresser à le servir.
C'est d'abord le démon de l'oroneil. Un flatteur qui vous souffle à l'oreille que vous valez votre pesant d'or, quand tout votre mérite se pèserait dans la balance d'un apothicaire ; que vous avez de la vertu (pi a 11(1 c'est du tempérament, de l'intelligence, quand votre esprit est de l'emprunt que vous ne pouvez rendi'e.
C'est le démon de l'avarice. Un vilain qui vous empêche de doiiiicr, à votre femme et à vos cufauts, les vêtements nécessaires pour venir à l'église, ap])reudre à aimer le bon Dieu qui le mérite tant, et les
hommes qui le méritent si peu ; qui voue empêche de donner au pauvre un morceau de pain oublié dans la huche, et au curé la dîme oubliée dans le grenier.
C'est le démon de l'impureté, cet attrape-sots qui. . . que. . . dont. . . Je vous le dirai au confessionnal.
C'est le démon de l'envie. Un farceur qui vous fait regarder vos félicités et vos biens par le gros bout de la lunette, et, par le petit bout, les biens et la félicité des autres ; un drôle qui vous fait accroire que le potage manque d'assaisonnement chez vous, et qu'il est bien permis d.e soupirer un peu après la cuisine d'autrui.
C'est le démon de la gourmandise, qui vous porte à boire comme des éponges, et à manger comme des ogres, sans soif ni faim. Si bien, qu'on vous verrait dormir souvent à la belle étoile, dans l'abandon du patriarche Xoé, si vous saviez cultiver hi vigne ; si bien, qu'on vous verrait saccager tous les pommiers du paradis terrestre, si le bon Dieu faisait la sottise de
VOUS rendre l'héritage de votre premier père.
C'est le démon de la colère, qui vous fait isauter comme une bouilloire sans soupape, pour un regard de travers ou une parole dure, et vous fait crier à tue-tête des folies que, dans le calme, vous n'oseriez même dire tout bas.
Enfin, c'est le démon de la paresse, le plus sot et le plus méprisable de tous. Ce fainéant vous fait croire que vous êtes fatigués quand vous n'êtes qu'engourdis, et que vous allez de l'avant quand vous reculez. Il vous porte à dormir à la maison quand l'heure du travail sonne, et à l'église, quand votre curé prêche.
Et puis, les commandements de Dieu sont battus en brèche par d'autres anges déchus, bien peu semblables au doux bœuf de Marguerite.
Les uns vous poussent à jurer comme des payens, sous le prétexte que ça donne de l'énergie au discours ou un tour dégagé à l'esprit ; les autres vous font parler du Seigneur comme d'une vieille connais-
sance, sans plus de respect et avec autant de familiarité.
Il Y en a qiii se chargent de changer le dimanche eu un jour de divertissements, et proposeut des promenades, des jeux, des danses même, pour remplacer la prière isi uécessairo à l'Aine et le r(-i)OiS si utile au corps.
Un esprit retors qui ne perd pas son temps, c'est celui qui est chargé de vous faire mépriser le sixième et le neuvième commandement... J'en sais quelque chose. Je ne parle pas seulement pour les jeunes gens qui promettent de s'amender plus tard, mais aussi pour les vieux qui ]>romettaient de s'amender plus tôt.
Un autre aussi qui a la besogne rude et fait un mal incalculable à la société chrétienne, c'est le démon de l'injustice. La scène où il joue sou rôle ;^st iniuuMise, et les acteurs qu'il fait agir sont sans nombre, depuis le gamin qui dérobe un sou pour acheter un pain d'épice, jusqu'au souverain qui enlève une province pour agrandir sou royaume; depuis le mendiant
qui se fait donner le prix du travail, jusqu'au millionnaire qui refuse à l'ou- A'rier un salaire raisonnable. L'injustice prend toutes les forme^^ et toutes les couleurs, et la réparation des torts n'embarrasse personne. On fait taire la conscience, S0U.S prétexte qu'elle n'entend rien aux affaires.
Il y a bien encore le démon du mensonge qui vous fait dire : Oui, quand c'est " non," et : non, quand c'ast " oui." On est trop lâche pour affirmer la vérité. On oublie que la parole donnée et reçue est l'unique lien qui peut unir les hommes les uns aux autres. Il y a le démon du parjure, le plus insolent de tous et le plus détesté de Dieu, qui parfois vous fait mettre le pied sur la face du Christ saint, quand vous allez voter au poil ou plaider au palais.
Et je n'ai pas fini.
Comme il y a des mauvais anges spécialement occupés à faire oublier les commandements de Dieu, il y en a d'autres dont le zèle s'exerce contre l'Eglise.
146 LE BŒUF DE IVLAilGUERITE
Ils s'efforcent de vous faire croire
qu'elle est inutile, et qup ler-^ commanrlements de Dieu vous suffisent. Comme si le Père ne l'avait pats instituée par le Fils, pour qu'elle fut la gardienne immortelle de ces commandements. Il savait que le chrétien du Nouveau Testament se montrerait inconstant et léger, comme le juif de l'ancien ; qu'il se prosternerait volontiers devant le veau d'or, et serait un grand fabricant d'idoles ; qu'il faudrait par conséquent le rappeler souvent à l'ordre.
Ecoutez-la donc !
Il me reste un mot à ajouter. Le dernier commandement est un scandale pour plusieurs :
"Droits et dîme tu paieras à l'Eglise fidèlement."
Je vous ferai remarquer d'abord que ceux qui refusent de paver la dîme, ne paient pas davantage leurs autres dettes.
Le prêtre vous mène au ciel, et vous vous chargez des frais du voyage. C'est juste, n'est-ce pas?
Il hii faut un asile un peu loin du bruit, pour que sa prière eoit plus recueillie et son étude, moins interrompue. C'est là que vous le trouvez, le jour ou la nuit, par le beau temps ou les tempêtes, quand vous éprouvez le besoin de lui confier un chagrin ou de lui demander un conseil.
T'est à sa porte que vous frappez quand le deuil menace votre maison, et que la personne que vous aimez le plue peut-être vous a dit, dans un sanglot, qu'elle se sentait mourir.
Il est père, mais son foyer est vide.
Les rêves d'amour n'ont jamais voltigé dans l'alcôve où il dort, et les bras qui s'ouvrent pour le recevoir, quand il tombe sur sa couche pudique, sont les bras miséricordieux de fioif crucifix.
Il est père et vous êtes sa famille.
Tl n'est pas nécessaire, sans doute, qu'il habite un château, et nulle paroisse ne doit se ruiner pour loger son curé plus magnifiquement que son Dieu. Mais en ceci comme en toutes choses, il faut de la convenance et de la dignité.
14S I.I-; lUKlF DE MAU<aKj;ri"K
— Xcttre Seigneur n'avait pas une pierre où reposer sa tête, me direz-vous, et les apôtres ne portaient que leur bâton.
C'est vrai, mais depuis lors il s'eist ^coul(^ dix-neuf cents ans !
Tl y a dix-neuf cents ans, l'Eglise n'était pas descendue du calvaire. Elle était encore tout entière dans la pensée de son divin fondateur, et Uis douze apôtres qui devaient se partag'er le monde, pouvaient recevoir l'Esprit Saint dans une humble et étroite enceinte, et rédiîjer, dans une caverne, le " Credo " qui devait renouveler 1o fjTcp dp In terre.
Depuis, comme une mer débordante, l'Eaflise a baigné tous les rivages, comme un soleil ardent elle a rayonné sur toutes les contrées. Elle s'est assise comme une «onveraine sur la terre qu'elle sanctifie, et la pierre choisie par le Sauveur est devenue son trône inébranlable.
Elle n'a qu'un chef, cependint, et qu'une seule autorité suprême. Elle n'est ni de France, ni d'Angleterre, ni d'Allemagne, ni de Russie, ni d'Amérique, ni d'Asie,
ni d'Afrique, ni d'Europe ; elle est du ciel. Elle est du ciel, maie elle est faite pour lee hommes. C'est pourquoi elle a des relations à établir et à maintenir, dee intérêts à surveiller, des fidèles à protéger, des biens à distribuer, des souffrances à soulager, des enseignements à répandre, des conciles à rassembler, des dogmes à promulguer.
Il y a dix-neuf cents ans, c'était l'éclosion, aujourd'hui c'est l'épanouissement.
Je suis sûr que si Xotre-Seigneur Jésus- Christ et les apôtres revenaient sur la terre, simples et dépouillés de tout comme aux premiers jours, les chrétiens de partout s'uniraient dans l'enthousiasme et Famour, pour leur élever la plus magnifique des demeures, et je vous connais as-sez pour affirmer que vous ne seriez pas les derniers à offrir votre obole. Ainsi si)it-il."
A])rùs ]a messe, les fidèles se rcMinireiit par groupes, à la porte de régi! se, les hommes d'un côté, les f^Miimes, de l'autre. Tous commentaient le >sermon du curé. Le
plus g-rand nombre s'amusait de la façon originale dont il avait cinglé les superstitieux. Quelques-uns soutenaient qu'il avait un peu exagéré les défauts de ses paroissiens. D'autres disaient qu'il n'aurait pas dû rappeler l'ivresse, aussi accidentelle qu'antique, de notre vaillant ancêtre Noé ; qu'il n'aurait pas dû, surtout, supposer le bon Dieu capable de faire une sottise.
Cependant plusieurs persistaient encore à voir du surnaturel dans le bœuf de Marguerite, et se proposaient d'aller, le soir même, examiner consciencieusement cet animal qui faisait tant parler de lui.
Mon oncle qui les écoutait, leur dit d'un ton goguenard :
— Ne vous dérangez donc pas. Si c'est un bœuf comme les autres, c'est inutile, et, si- c'est le diable, vous le verrez bien assez tôt.
A quelque temps de là, ^lar guérite tomba malade. Mon oncle qui revenait de la Rivière-Bois-Clair avec Olivier Bé-
langer, un voisin de la rustaude, voulut la voir une dernière lois, car on la disait finie. Le lendemain, elle serait sur les planches.
Olivier Bélanger était, lui aussi, un fameux plaisant. Il semait le rire sur son passage comme d'autres sèment l'ennui.
Il était blond, avec une figure épanouie, rose, épilée. . . Sa taille haute, ses épaules larges, ses poignets de fer le rendaient redoutable... en temps d'élection.
Il entra avec mon oncle. Tous deux s'approchèrent du lit où la sorcière allait probablement laisser sa vilaine dépouille. Mon oncle demanda à la femme qui la soignait :
— Est-elle en règle avec le cîel ?
Les jeux de la moribonde s'ouvrirent.
Il y avait encore de la malice au fond, et ils ne paraissaient pas sur le point de se fermer pour toujours.
— Oh ! gémit-elle, le bon Dieu ne me reprochera toujours point de m'être occupée des affaires des autres.
La voisine dit tout bas :
— Elle ne se soucie guère d'avoir le prêtre. Essayez donc fie la faire consentir.
^lon oncle f<e pencha sur le chevet enfiévré :
— Veux-tu que nous allions chercher le curé, ma bonne ^farouerite ? demanrla-t-
— Pourquoi le curé ?
— Pour t'ouvrir la porte du ciel.
— Je rouvrirai bien toute seule.
Elle se tourna, vers la ruelle du lit en ébauchant une vilaine grimace. Bélanger dit :
— Il ne faut pas la laisser mourir comme cela. Nous allons casser une croûte ensemble et ensuite, j'irai chercher le prêtre. Il s'y entend à débarbouiller les consciences malpropres.
Les deux amis sortirent. Alors mon oncle s'excusa. Il n'acceptait pas le moneau de pain, mais allait plutôt continuer sa route... Il avait une idée. Le bœuf de :Marguerite le hantait. Si la vieille hère perdait la vie, le vieil animal
devait perdre «on prestige. Il fallait en finir avec la superstition.
— Xons nous reverrons tout à l'heure.
(lit-il en s'éloignant.
Il se dirigea vers la demeure de son beau-frère, à la tête de la route. Un quart d'heure plms tard, il longeait le fossié de ligne, à une petite distance du chemin, marchant à grands pas et tenant à la main quelque chose que je ne saurais définir.
Il avait plu. De gros nuag"es lourds semblaient peser sur la cime des arbres, ia nuit descendait vite sur les champs. Olivier Bélanger partit au trot de sa jument grise, une bonne 'bête. Les sabots ferrés tombaient en mesure dans, la vase et les flaques d'eau. La boue volait, l'eau ruisselait, mais rien n'était visible.
Il songeait à sa malheureuse voisine, dont les heures paraissaient bien comptées. Il se demandait quelle responsabilité pouvait avoir, aux yeux d'un Dieu souverainement juste, une créature si peu soucieuse de ses d<*voirs, mais jetée depuis
l'enfance dans une voie fatale, capable de lutter pour un morceau de pain, mais sans force pour les combats de l'esprit, et sans humilité dans les choses de la foi.
Et sa pensée glissa tout naturellement de la femme étrange au docile animal qui était devenu son fidèle compagnon. Le bœuf renommé devait être, selon sa coutume, au pacage, le long de la route.
C'était dommage que ses cornes ne fussent pas allumées, pour chasser un peu les ténèbres et montrer les ornières.
Il arrivait au ruisseau. Les pieds du cheval et les roues de la calèche firent résonner les ])ièces de cèdre du petit pont. Aussitôt, de la lisière du bois, un peu en arrière, un beuglement répondit. Bélanger ne put se défendre d'une certaine souleur.
— Maudite bête ! cria-t-il. pour se donner de la contenance.
Un instant après, le taureau de Marguerite s'élau(;a sur la route, les cornes suriii(>nl('es il'uu panache de flammes. Bé-
langer, tout instinctivement, donna un coup de fouet à sa jument qui partit au galop. Mais aussitôt, mon oncle lui cria de l'attendre. Il rougit de sa poltronnerie et arrêta sa bête.
Lee deux cornes flamboyantes approchaient. Il entendait un piétinement dru dans la boue. L'animal courait. Il arrive, se heurte à la voiture, pousee un cri rauque et demeure immobile. Mon oncle le tenait sûrement au moyen d'un fort licou de cuir.
— Que diable est ceci ? demanda Bélanger.
— La fin de la comédie, répondit mon oncle.
Le bœuf les regardait avec de grands yeux épouvantés, en secouant ses cornée de feu. Alors les bois entendirent un long éclat de rire et la jument tressauta dans son brancart.
Sans perdre de temps, car le salut de Marguerite pouvait être compromis par un retard, les deux compères attachent à
la voiture le bœuf naguère ensorcelé, et reprennent au petit trot leur voyage de charité.
Quand ils traversèrent le village enveloppé d'ombres épaisses, les deux cornes qui flambaient jetèrent sur les arbres et les maisons de sini^sti'es lueurs. Le village s'émut, s'agita, se précipita vers la place de l'église où le fantôme s'était arrêté.
Les cornes du bœuf roux de Marguerite, enveloppées de linges épais, brûlaient comme des candélabres superbes.
Le pétrole venait d'être trouvé et remplaçait déjà l'huile fumeuse des lampes primitives, et le suif de la pâle bougie.
Le merveilleux s'évanouissait. L'inter- Aeution de l'esprit mauvais n'était plus qu'une farce. La superstition chère aux simples s'en allait en- fumée.
11 en viendra bien, désormais, des diables boiteux ou cornus, dans notre paroisise, avant que l'on gaspille l'eau bénite ])oiir les aiTOser.
Marguerite put faire sa confeseion, ce 6oir-là, mais elle ne mourut point. Elle n'était pas mûre pour le ciel. Il y a quelques années, elle fut trouvée sur le bord du chemin, à Saint-Basile de Portneuf. Elle était morte de misère.
Quand Pierre Biais fut convaincu que le diable ne s'était nullement dérangé pour venir ennuyer les bêtes et les gens, et que les cornes qui lui avaient tant fait peur étaient des cornes tout à fait ordinaires, il se hâta de faire bénir son union avec la petite Dubé.
BAPTEME DE SANG
Illustrations de
Georges Delfosse.
Godefroi Vaiidreuil, mon cousin, était venu m'inviter à un levage. J'aime beaucoup les corvées rustiques, car elles sont de véritables fêtes du travail. Je supposais avec raison qu'une soirée agréable suivrait la journée laborieuse, et, par ma vie ! je ne sais pas plus refuser un plaisir qu'accepter un ennui.
Au reste, j'espérais voir, au chantier, le vieux Désorcy, un patriote d'autrefois, dont la verve m'amusait beaucoup. On disait un mot, un nom, une date : la rébellion, Papineau, mil huit cent trentesept, et il partait comme une fusée. Son
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patriotisme était encore en ébiillition. Il nous racontait les faits d'armes dont il avait été témoin, toujours les mêmes, maie de plue en plus beaux et grandissant toujours, . . Ils avaient l'auréole du passé et le prestige de la distance. Lee héros de eon temps lui paraissaient des demi-dieux, et nous, nous lui paraissions à peine dee hommes. Cependant il nous appelait eee enfants. Mais ce mot plein de douceur avait parfoie de terriblee vibrations eur ses lèvres. Il noue appelait ainsi, je suppose, à cause de son grand âge et de notre jeunesee ; ou bien, à cauee d'une comparaison qu'il faisait "in petto'' entre lee vertus d'aujourd'hui et les vertus d'antan. Peut-être aussi que oettp annellntion toute paternelle remplaçait dans sa bouche honnête le vilain juron. Il dieait : Mes enfants ! comme d'autres dieent : Sacré tonnerre !
Mou cousin " levait " une maison. Le mot ne se dit peut-être qu'ici, mais la chose se fait partout. Durant l'hiver, il
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avait coupé les pièces de charpente, dans le coin de forêt qu'il garde jalousement au bout de sa terre, et les avait charroyées sur place, attendant les beaux jours de l'été pour édifier son nid.
Plus prudent que beaucoup d'autres, il ne défrichait pas ison bien tout entier. Il conservait un large abri de verdure pour ses troupeaux et ses fontaines. Il prévoyait les besoins de l'avenir : la construction des bâtisses, les clôtures, le chauffage, toutes ces onéreuses nécessités de notre rigoureux climat.
Il avait voyagé loin, travaillé partout, ()bt>ervé beaucoup. Actif. iiitelUgfnt, hardi, il était allé au devant de la fortune et avait eu le bonheur de la rencontrer . . .
Cependant il n'avait pas oublié le pays, et le souvenir du petit coin de terre béni qui, un jour, avait été pour lui tout le monde, était encastré dans son cœur, comme une perle sertie dans l'or. Il était venu mourir au lieu de sa naissance. Il avait dormi dans le berceau des aïeux, il
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dormirait aussi dans le cimetière où ils reposaient.
Bon nombre de travailleurs étaient à l'œuvre, et l'on entendait de loin résonner, comme nue fanfare étrange, eous les coups de la hache et du maillet, les morceaux de bois souores.
Léandre Martel, un des garçons de Louis, taillait l'ouvrage et dirigeait les ouvriers.C'était un gaillard calme, pas empressé du tout, mais qui voyait juste et marchait droit au but. Souriant toujours, il allait d'un groupe à l'auti'e, traçant avec un crayon noir des mortaises et des entailles, donnant des conseils ou dictant des ordres.
Les scies aux dents acérées chantaient en faisant pleuvoir le bran, coninie nnv poudi'e d'or, sur l"lu rbe piétiuée. Le carré s'élevait vite avec ses châssis béants comme des yeux vides. Les chevrons fureut euliu montas l'un après l'autre, -bien appuyés sur les sablières et liés ensemble par ries lattes. Le (soir. quand le
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soleil descendit sons l'horizon deis montagnes bleues, le comble parut comme un triangle de bronze dans la lumière rose. On cloua sur le pignon un énorme bouquet de sapin, et l'air retentit de mille cris joyeux.
La table fut dressée dans la vieille maison, entre les quatre pans nus. On avait enlevé les cloisons. Une liqueur excitante coula comme une nouvelle fontaine de Jouvence, et, à l'instant même, tout le monde se «entit rajeunir .
Le père Désorcy arriva souriant.
— " Tardé venientibus ossa "... s'écria Jean Dupont, qui avait fait sa troisième, et s'était remis à planter des choux.
Le vieux patriote ne comprit pas, mais il répondit quand même :
— Ah ! ça !.. . à mon âge on commence à tarder, mes enfants !
La soirée était avancée, et nous allions nous séparer sans entendre une histoire, quand un mendiant entra.
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Il était infirme, très vieux, et s'appuyait sur deux béquilles. Tous les regards se fixèrent sur lui. Il demanda un gîte pour la nuit. La maison était petite et déjà trop remplie. La femme de Godefroi lui offrit à souper, mais le pria d'aller dormir chez le voisin, où les lits étaient bons et l'hospitalité, cordiale. Elle lui parlait avec une grande politesse, et l'on voyait qu'elle avait du chagrin de ne pouvoir faire davantage.
Il répondit durement qu'il ne demandait pas du pain, mais un lit. On se mit à le questionner. Il était de Saint- Oésaire, près des lignes ... Il se nommait Jérôme Dumal. Un drôle de nom, et pas commode à porter, ce semble.
A ce nom, le père Désorcy fit un bond, s'approcha du mendiant et le regarda fixement. On voyait frissonner ses vieux membres tout à l'heure immobiles. Il répéta deux fois avec une évidente émotion et d'une voix sourde :
Un mendiant entra. Il était vieux, infirme,
et s'appuyait sur deux béquilles. (page 164)
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— Jérôme Duma], mes enfants ! Jérôme Dumal !. . .
— Est-ce que vous me connaissez ? demanda le mendiant.
Le père ne répondit pas à ea question, mais après une minute d'un silence qui avait quelque chose de sinistre, il pommela :
— Je vais vous donner un lit, moi...
un bon !
Et, se tournant aussitôt vers le petit jjarçon de mon cousin, qui rep^ardait curieux, il ajouta :
— Va conduire ce pauvre chez moi. . . et qu'on lui donne mon lit.
Craignant de blesser la femme de Vaudr-euil, il lui dit que ce n'était pas pour lui faire la leron qu'il aL''ii^snit ainsi. Il voyait bien qu'elle ne pouvait héberger cet homme, •et lui, il le pouvait aisément.
Lre petit garçon sortit suivi de l'infirme.
Pendant quelques minutes, personne ne dit mot. Pour rompre un silence qui de-
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venait embarrassant, mon cousin hasarda une petite plaisanterie :
— Comme ça, dit-il, vous ne coucherez pais dans votre lit, ce soir, père Désorcy . . . Pourtant, plus l'oiseau est vieux plus il tient à sa plume.
— C'est vrai, mes enfants ! répliqua le vieillard, mais pour bien traiter les autres il faut souvent se maltraiter soi-même .
Pendant que je rherchaiis un thème quelconque, ou tout au moins une phrase h défaut d'une idée, il reprit :
— Je vais vous raconter une petite histoire de mil huit cent trente-sept.
— Une histoire do trente-sept! répondons-nous ensemble, en faisant cercle autour de lui, oui ! oui ! père Désorcy, contez, nous écoutons !. . .
Il commença :
" En ce temps-là, il y avait de la souffrance et de l'humiliation dans nos campagnes. Le nom français était honni. La religion de Notre-Seiirnenr u'c^tnit T>ns comprise de nos maîtres. Nous étions
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leniis en servage ! mes enfants !. . . Aujonrd'hui que vainqueurs et vaincus sont devenus frères et ne forment plus qu'un seul peuple, on ne comprend guère les luttes et les douleurs d'autrefois.
Il ne faudrait pas oublier cependant que la liberté germe dans le sacrifice, gTandit par le dévouement, et s'épanouit dans la charité. . .
Nous avons été les premiers ouvriers de la grande œuvre nationale. Il y avait des hommes de cœur et de génie qui nous guidaient. Nous obéissions. . . Ils étaient les nuages qui s'amoncellent et nous étions les gouttes de pluie qui tombent sur les sillons ensemencés.
A Saint-Césaire, ma paroisse natale, comme à Saint-Denys, comme à Saint- Charles, comme h Saint-Eustache, comme à Chambly, le réveil du patriotisme fut admirable et l'élan des cœurs fut généreux. I] se trouva chez nous, comme ailleurs cependant, des timides et des lâches ; maie ils sont oubliés, mes en-
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fants ! et les noms des braves appa»
raissput île plii« en plus brillants, à mesure qu'ils ee dégagent des brumes du passé.
Je fus un des premiers à décrocher le fusil. J'étais pris d'un singulier besoin de faire le coup de feu, et pourtant je n'étais pa^ méchant. Une force invincible me poussait, et je ne pouvais pas croire qu'il n'est jamais permis au peuple d'affirmer son autorité et de revendiquer ses droits au prix du sang. S'il en était ainsi, mes enfants ! comment l'Eglise pourraitelle accepter le fait accompli, et s'en faire ensuite hautement la protectrice ? Le mal est toujours le mal, et la prescription n'existe que pour le tribunal du siècle, pas pour la conscience de l'homme.
Plusieurs jeunes gens imitèrent mon exemple ; un de mes amis entre autres, qui avait trompé la surveillance de son père pour lui déi'ober une arme vaillante. Ce pèr(^ de mon ami était un peu bureaucrate et n'aimait point Papineau. Moi, je marchais des lieues pour aller rentendre,
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mes enfants ! Il faut entendre parler lee hommes ou lire leurs écrits, ei on veut les connaître.
J'avais une petite amie. A vingt-cinq ans, le cœur ne demande qu'à s'ouvrir à l'amour, comme une fleur au soleil. Elle m'aimait bien. Du moins, je le croyais. L/es femmes ont toujoui's l'air d'aimer quand elles ne haïssent pas. Nous faisions des rêvcis enchanteurs. Nos parents unis par une longue amitié, jouissaient d'une certaine aisance. Ils ne manqueraient pas de favoriser nos vœux. . . Nous aurions notre maisonnette au fond d'un jardin, sur le bord de la rivière. . . Quand je vi'endrais du champ, elle poserait ses lèvres fraîches sur mon front baigné des sueurs du travail... Xous dînerions en tête-à-tête... Nous irions nous asseoir à l'ombre des grandis arbres, sur Therbe épaisse comme un coussin. . . Toute la félicité que rêvent les amoureux de tous les remps et de tous les lieux, nous l'aurions certainement, mes enfants! Illu.sion ! lUu-
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eion !. . . Mais j'espère qne la jeunesse ne m'entend pais. Je ne voudrais point la détromper. Le rêve seul est beau . . . Au reste, qu'ai-je à craindre ? La jeunesse croira toujours fatalement dans l'avenir, comme le vieil âge regrettera toujours le passé.
J'avais hâte d'entendre l'appel du clairon et de courir à la bataille. Je voulais me distinguer,et venir déposer mes lauriers aux pieds de ma Dame, comme les chevaliers •d'auti'efois. J'avais donc deux amours : Ma patrie et ma Dame. Si je regarde bien, j'en trouve encore : Mon foyer, ma famille, ma mère. . . Ma mère surtout ! . . . Le cœur est immense et les choses qu'il doit aimer sont sans nombre.
Enfin, je reçus le baptême de sang. Un divin baptême, celui-là aussi, mes enfants! quand c'est pour le droit que le sang est versé.
C'était à (|uelqnes milles de Longueuil, vis-à-vis la propriété d'un nommé Trudeau, si j'ai bonne souvenance, et sous le
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commandement de Bonaventure Vîger, nn brave qui s'était improvisé chef.
Il s'agissait d'arracher aux anglais fanfarons Demaray et Davignon, deux des nôtres qu'ils avaient faits prisonniers. Je crois que cet engagement est le premier qui eut lieu à cette époque troublée.
Xous étions une trentaine de citoyens occupés à fondre des balles dans la maison du capitaine Vincent, à Longueuil, lorsque Viger arriva. Quel vaillant que ce Viger, mes enfants ! Il pouvait tenir un bataillon en échec. Jeune, dévoué, sans peur, adroit, agile, il était partout à la fois.
Nous voulions nous battre tout de suite, dans les rues, contre tous les " Goddam," mais les " Goddam " juraient de brûler le village si nous faisions un mouvement.
— C'est bien, dit Viger, nous allons leur jouer un tour de notre façon. Les Chouayens vont voir ce que c'est que des l>atriotes. Attendons la nuit.
Elle était lente à venir. Nous avions
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tant hâte de glisser nos balles neuves dans nos vieux mousquets. Enfin, elle arriva. Nous sortons. Nous passons tour à tour comme une procession de fantômes sur la route déserte. Le village est disparu là-bas dans la zone noire. Nous voilà embusqués derrière un petit rideau d'arbustes, le long d'une clôture, et là, priant le Dieu des nations de nous couvrir de son bouclier, nous regardons avec confiance l'endroit d'où l'ennemi doit surgir. Nous n'avions pas honte de prier, mes enfants ! Plus on craint le Seigneur, moins on craint les hommes !
Le jour commence à poindre. Des lueurs blanches glissent sur les champs, à travers les bosquets d'arbres noii*s.
Un trait rouge comme du sang déchii'e, à la hauteur des forêts lointaines, le levant endormi. Un nuage de poussière monte sur la route, là-bas.
— Courage, mes amis, dit Yiger, les voici !
Un frisson court dans nos veines, et nos
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cœurs battent avec violence. Pas de peur, mes enfants ! je voue le jure ! Nous regardons nos mousquets, comme pour leur demander s'ils vont répondre à notre attente et seconder nos efforts. Viger embrasse le sien :
— La mort seule nous séparera, dit -il. Nous faisons la même chose, et nos yeux
s'emplissent de larmes.
Ils arrivent traînant les deux prisonniers.
— Halte ! crie notre chef.
En même temps, nous nous levons et mettons en joue. Les Anglais paraissent ahuris.
— Halte ! crie de nouveau le bouillant Viger. . . Libérez les prisonniers !
C'est le fusil qui lui répond. Une balle lui effleure la jambe, une autre lui emporte le bout du petit doigt.
— En avant, les braves! clame-t-il d'une voix formidable.
Et il s'élance le premier. Il barre le chemin aux Anolais. Il fait feu et blesse
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au genou le cavalier qui était à la tête de la troupe. L'enta oement devient général. Xous nous battons comme des lions.
Nous éveutrons des chevaux et nous désarçonnons des soldats. L'ennemi nous croit nombreux, et, pour le confirmer danâ son erreur, Viger crie, menace, appelle, se tournant de tous les côtés, comme si le champ eut été rempli de guerriers qui n'attendaient que ses ordres pour accourir.
Bientôt les Anglais sont pris de peur, mes enfants ! Ils faiblissent, lâchent pied, se sauvent ! Yiger se jette sur les chevaux qui entraînent les prisonniers, et de «on épée leur ouvre les entrailles. Ils roulent dans la poussière. Une clameur de joie monte au ciel. Nous ramenons en triomphe nos compatriotes délivrés enfin de leurs fers.
J'étais blessé. Deux de mes camarades, moins heureux, m'aidaient à ma,rcher, contents de partager ainsi ma oloire. Je retournai dans ma famille.
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D€e soins intelligents me remirent vite sur pied, et je i épris le mousquet. Il ne fallait pas le laisser se rouiller, mes enfants ! Cependant l'élan ne fut pas universel.
L'organisation était défectueuse, les ressource;s étaient iuàufliisauteis, les armtiS, trop rares.
Le temps marchait vite. Nous eûmes des triomphes, nous essuyâmes des défaites. Un jour, voyant qu'il était inutile et dangereux de prolonger une lutte d^espérée, nous nous décidons à rentrer dans nos foyers.
La persécution commençait, cruelle, impitoyable. Nous fûmes traqués comme des fauves. Les uns prirent en pleurant le chemin de l'exil, les autres montèrent sur l'échafaud, comme des criminels...
Des criminels, mes enfants ! ces hommes honnêtes, ces soldats valeureux qui avaient trop aimé leur pays ! Trop aimé, non, on n'aime jamais trop, même quand on aime jusqu'à la mort!... Demandez au CrucilSé.
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Le vieillard, ému, resta silencieux pendant quelques instants, puis il reprit :
Je me tenais caché, dei^uie quelques jours, à une petite distance du village, dans un bois épais. A part ma famille, un ami, un seul, connaissait ma retraite ; c'était le brave qui avait décroché la carabine de son père pour tuer les despotes.
Tomber sur un champ de bataille, dans l'ardeur du combat, enivré de haine ou d'amour, c'est bien. Etre fait prisonnier après une lutte sans merci, blessé, épuisé, c'est encore bien. Mais se faire pincer comme un serin, quand l'épée est au fourreau et la fumée des canons disparue, c'est absurde, mes enfants ! . . . et je voulais garder ma liberté.
Un jour, je faisais ma prière du matin, à genoux sur un tronc renversé, dans un rayon de soleil qui glissait à tiavers les rameaux, — car les rebelles priaient comme les autres, et mieux peut-être que les lâches pour qui tous les jougs sont faits, — j'entendis un bruissement de
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feuilles inaecontumé. Je me levai, reo-ardant fiévreusement vers l'orée du bois, car c'était de là que venait le bruit. Je reconnus le froissement des branches sèches, des mousses et des fougères par des pieds pesants. Je cinis bien que ma cachette était découverte et j'éprouvai un amer découragemen-t. L'hiver approchait, je ne pouvais pas m'enfoncer loin dans la forêt. Il faudrait sortir de temps en temps, pour trouver des aliments et me tenir au courant des choses politiques. Je savais que la justice — comme ils disaient — avait mis aux fers plusieurs des nôtres, et je me sentais de plus en plus triste dans ma solitude. Je crois que j'avais même des remords, mes enfants ! et je sentais le besoin de partager les souffrances de mes compatriotes.
Le silence se fit tout h coup, et je n'entendis plus que le chant des oiseaux et la chute des feuilles. Je me dis que j'avais eu peur de quelque renard fripon, ou, peut-être, d'un ours grognard, allant à la
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curée, et je commençais à reprendre ma quiétude, quand un pas précipité retentit de nouveau, et presqu'aussitôt, j'aperçus dans le fouillis des branches, la silhouette de mon ami.
— Tu m'ais fait peur, m'écriai-je. . .
Quelles sont les nouvelles?... Y a-t-il danger ?
Il arriva. Il essayait de sourire, mais il y avait de l'amertume dans les plis de sa bouche. Il était pâle, haletant.
— Ta cachette est découverte, fit-il.
— Découverte ! Comment ? Par qui ?
— Les Anglais vont arriver ... Ils arrivent . . . sauve-toi !
— Qui leur a révêlé l'endroit où je me cache ? Le sais-tu ? Ce n'est ni mon père, ni ma mère, assurément. . . toi, non plus.
Il perdit contenance.
— Il serait peut-être plus sage de te rendre, balbutia-t-il. . . Ils ne te feront certainement pas mourir.
— Et comment le sais-tu ? Pourquoi ce
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conseil ? Pourquoi n'es-tu pas prisonnier toi-même ? Ne savent-ilts point que tu ee un rebelle comme moi ?
— Ils savent tout, fit-il d'une voix sourde. Impossible de leur échapper . . . Il vaut mieux se soumettre, cela les désarme et ils se montrent généreux.
— Et c'est ce que tu as fait ? demandaije, d'une voix qui dut résonner loin, mes enfants !
Il ne répondit pas. J'entendis de nouveau des pieds qui retombaient dru sous le bois silencieux. Un éclair me traversa l'esprit, et je compris tout.
— Tu m'as vendu ! m'écriai-je, et tu me livi-es ! . . . Judas ! Judas ! Judas !
— Sauve-toi ; tu peux échapper encore, répéta-t-il, presqu'à voix basse.
Et il disparut.
Les limiers saxons arrivaient. Je n'eus pas le temps de prendre mon fusil. C'était mieux sans doute. Dieu l'a voulu ainsi.
Je fus entouré, saisi, écrasé sur le sol vierge par ces impurs. Ils me mirent des
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fers aux mains, et me poussèrent, impuitssant et désarmé, devant eux, à travers les grands arbres impassibles. Ils riaient et les oiseaux chantaient.
De nouveau, le bon vieillard fit silence, et l'on eut dit que son regard fauve ee perdait dans ce lointain douloureux qu'il venait d'évoquer.
On savait qu'il avait été exilé aux Bermudes, avec sept de ses compagnons, pendant que plus de cinquante autres patriotes étaient entassés dans l'entrepont des voiliers, et transportés par delà l'équateur, aux antipodes, dans la terre encore inconnue de l'Australie. . .
Mais la liberté germe vite dans le sang des martyrs, et les grandes douleurs toucbent le ciel. Une ère nouvelle commença. Les lois qui avaient été imaginées pour nous perdre devinrent notre bouclier, grâce au dévouement et à l'habileté de nos hommes d'état, et après quelques années, les pauvres exilés purent revoir leur beau Saint-Lauront. leur campagnes paisibles,
Ta cachette est découverte, fit-il . . . verte ! . . . . Comment ?. . . . Par qui
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leurs foyers bien-aimés. L'exil n'était plus qu'uu mauvais rêve.
Ce que vouis ne savez pas, mes enfants ! reprit le vieux conteur, c'est que mon retour fut douloureux comme mon départ. Je n'avais pas épuisé le calice des amertumes . . . Mon pauvre cœur devait souffrir à son tour des tourments nouveaux. . .
La jeune fille que j'aimais et qui devait être ma femme, un jour, n'avait pas eu le courage de l'attente. Un lâche l'avait circonvenue. Il lui avait fait croire que je ne reviendrais jamais, ou que je serais encore traqué comme un scélérat. Il lui avait dit... Mais pourquoi rappeler ces choses qui ne vous intéressent nullement ? . . . Elle m'oublia. Elle devint sa femme, à lui, à lui qui m'avait trahi et livré !
Il acheva dans un sanglot.
Un frisson de colère passa dans nos veines.
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— Et le ciel ne l'a point puni ? demandai-je anxieux.
— Le ciel, répondit le vieillard, ne punit pas toujours en ce monde. . . Il ne punit pas souvent. C'est à la mort que les comptes se règlent, mes enfants ! . . .
L'homme a pour lui le tempe et Dieu a l'éternité. . . Cependant jugez. Elle n'a pas vécu longtemps auprès de ce traître qu'elle méprisait.
Lui, c'est cet homme qui vient de sortir d'ici pour aller dormir dans mon lit . . . Dieu veuille qu'il y repose bien !
n/iistratlonx de
liaoul Barrt
Autrefois, il y avait du poisson dans toutes les eaux, et les ruisseaux les plus humbles voyaient se jouer sous leur mousse blanche, parmi les cailloux, d'alertes goujons. Vous jetiez la ligne et ça mordait. Achigan, truite ou perchiaude ne regardaient guère à l'appât, et se laissaient enlever par amour pour le pêcheur. Aujourd'hui, les ruisseaux sont à demi desséchés, à cause des défrichements, et le poisson qui s'attarde encore dans les mares formées par les échancrures de leurs bords, ne mord qu'aux hameçons dorés et aux amorces succulentes. Il imite l'homme, son frère.
Il faut s'enfoncer maintenant sous la grande lorêt, dans cette région vierge des Laurentides, immense et tourmentée comme une mer en fureur ; dans cette région de montagnes ombreuses et de crêtes scalpées, qui viennent brusquement s'arrêter au grand fleuve, et lui faire un rempart crénelé qui déchire la nue.
On escalade les rochers, on franchit les torrents, on dort sur la dure, on est poursuivi par une légion de moustiques qui chantent, vibrante et claire comme un verre qui se brise, leur monotone chanson, nous embrassent effrontément un peu partout, et, comme le " kissing bug " dont ils devraient au moins imiter la pudeur, ise gorgent ensuite de notre sang le plus pur. Mais quel paysage merveilleux !
Quel air vivifiant ! Quelle senteur enivrante et douc-e ! Quel calme endormeur et profond ! Partout des lacs bleus comme le ciel baignent le pied des montagnes ; partout des rivières serpentent dans les vallées ; partout des cimes provoquent les
mordante baisers de la foudre ; partout des collines se couronnent de grandr^ bouleaux rouges et de sapins odorants. Et, dans la suprême tranquillité de la solitude, on entend le bruissement d'une feuille, le murmure d'une source, le chant d'un oiseau. Seulement, quand la tempête arrive, les torrents mugissent, les arbres tombent, les lacff écument, les flots bondissent, la nue éclate et le tonnerre roule de montagne en montagne avec un fracas épouvantable.
Nous revenions, un jour, cinq ou six amis, de l'une de ces intéressantes excursions de pèche en pays sauvage. Nous commencions à descendre le Cap Tourmente. A nos pieds, l'île d'Orléans, avec ses florissantes paroisses, semblait une corbeille de fleurs bercée par les eaux ; Québec, sur son rocher noir, h trente milles de distance, luisait comme un astre nouveau dans les fauves lueurs du couchant, et toute la côte de Beaupré, qui descend des montagnes vers le fleuve par
échelons merveilleusement taillés dans la forêt, la verdure et le roc, avec ses champs encadrés de clôtures grises, ses prairies et ses pièces de grain, paraissait dormir sous un voile de satin moiré, sous un voile tissé en larges carreaux bruns et verts, oranges et safrans, où les coteaux formaient des replis moelleux et les ruisseaux, des fils d'argent.
La vue des pâturages verts et des troul>eaux beuglants réveilla, dans nos gorges sèches, la soif du lait, et nous noue arrêtâmes devant une maison de bonne apparence, flanquée d'une laiterie de pieri-e. Un vieillard à l'œil vif fumait sa pipe à la porte, du côté du soleil. Il se leva, nous pria d'entrer et vint s'asseoir avec nous.
A peine avions-nous vidé le petit verre de politesse, qu'un bambin joufflu se précipita sur le seuil.
— Grand-père, cria-t-il, il y a des animaux dans le grain !
— Oui-ilà ! On va voir... Excusez-moi, mes bons messieurs, fit le vieillard.
Et il e'élança dehors, sauta d'un bond, une clôture de cinq perches, enjamba un large fossé, et tomba soudain, après une vaillante course, au milieu des délinquants qui ise délectaient du fruit défendu.
— Diable de grand-père! nous écriâmesnous. . . Quels jarrets î Quelle vigueur !
— Voulez-vous connaître son histoire?
proposa une jeune femme, en npus versant du lait.
— De votre bouche, surtout, l'histoire ne i)eut manquer d'être intéressante, répondit l'un de nous.
La jeune femme rougit et parut belle.
— Je ne raconte pas bien, reprit-elle, mais je ne raconte que des choses vraies.
Mes compagnons me regardèrent en souriant. Je compris et ne me fâchai point.
— Cependant, ajouta-t-elle, prenant un air dégagé, j'ai décroché un prix de narration aux Ursulines, et je croie qu'avec un peu de temps et d'audace, je serais an'ivée au pays de la fiction . . . J'avais du goût pour le mensonge.
Cet aveu gentil fut accueilli par un éclat de rire.
— Et l'imagination se joue facilement des murailles épaisses du cloître, remarqiiai-je, pour la pousser à parler encore.
— Oui, ré]>onrlit-elle, l'imagination est une grande voyageuse.
Elle poursuivit :
Mais on est bien placé, tout de même,
flans le monastère de Marie de l'Incarnation, ponr évoqner lee olioses du pass^. Il est encore tout impréiLïné des émanations de l'antique forêt et des vertus de ses premières religieuses. . . J'ai bien des fois arrêté mon regard rêveur sur le tronc dévasté du vieux frêne, qui prêtait à la fondatrice célèbre son ombre et son feuillage, quand elle réunissait les enfants sauvag-es pour leur apprendre à lire et à prier. . , Mais laissons dormir ces souvenirs sacrés. Je les éveillerai quand je serai seule. Je tiens à vous raconter l'histoire du vieillard qui vient d;- sortir, le père de mon mari.
Et voici le récit qu'elle noue fit pendant (jue l'étrange bonhomme relevait la clôture brisée.
— " Un jour, des bohémiens passèrent.
Il y a longtemps de cela. Ils étaient dix (le leur bande, vêtus de haillons éclatants, sales et drôhs. Ils dressèrent leur tente
8ur la place publique, en face de l'église. Le conseil municipal et le corps des marguilliers s'étaient entendus pour diviser le prix du permis L'entente avait été d'autant plus facile que le marouillier en charge et le maire ne faisant qu'une seule et même personne.
Un farceur, qui aurait pu faire rire un tas de pierres, Alexandre Marchavêque, je peux bien vous le nommer, avait annoncé, du haut de la tribune, les exploits merveilleux promis par les saltimbanques. Pour récompense de sa réclame, il s'était contenté de deux billets d'entrée, un pour lui-même et l'autre pour sa moitié... Il n'avait pas dit pour sa femme, afin de ne pas mentir. Il cultivait un célibat enragé.
La foule l'entourait massée près de lui. Les hommes d'abord, un cordon noir et large, puis les femmes plus gaies dans leurs robes de couleurs.
— Vous allez voir, criait-il do sa grosse voix de bourdon, vous allez voir pour rien... presque pour rien... pour cinq
SOUS . . . pour dix soue tout au plus, des choses incompréhensibles comme des mys-
tères... et tout à fait simples ce])('ndinit. 11 3; a un escamoteur incomparable. Il
serait de force à escamoter une élection inalf>ré touis les votants, et le ciel maljïré le bon Dieu. Vous serez témoins de cent merveilles opérées par la magie. Pas la magie noire des soreiens de l'île d'Orléans, qui rend les filles amoureuses malgré elles, et les garçons volages malgré eux ; mais la magie blanche des anciens, qui change une fève en dragée et un bouton en trente sous. . . Vous payez cher quelquefois pour les tours que l'on vous fait, et là, 7>our rien, vous rirez des tours qu'on jouera aux autres... Si vous avez des yeux vous verrez, si vous avez des oreilles vous entendrez le plus extraordinaire des enfants moilernes, le grand Victor. . . Le gi'and Victor, un petit gamin gros comme ç^, surpasse par la hardiesse de ses bonds, tous les sauts de carpe des cabrioleurs politi(iues... Je ne fais allusion à personne, et s'il y en a qui se sentent atteints, ils seront sans doute assez madrés pour ne ])as le laisser voir.
Victor s'enferme dans une boîte et joue
des marches an pas de course, comme le ferait un caieeier de banque, maie, quand il sort, la caisse est pleine et son gousset est vide.
Ce prodige possède une voix de sirène.
Quand il chante, les rossignols se taisent. 11 a des couplets d'une gaieté folle. La statue de sainte Anne, dans le portail de l'église, éclaterait de rire si elle pouvait l'entendre. Il en a d'autres qui font couler les larmes à torrent. Il faut ouvrir son parapluie.
Il danse sur la corde plus légèrement qu'un moineau sur la tige du blé. Ne manquez ])as de venir admirer ce phénomène.
Il n'est pas seul. Vous ])ourrez applaudir une jeune Andalouse des bords. . . de la (îaronne I Son œil noir est si ardent qu'il réduit les cœurs en cendre. Jeunes gens, laissez les vôtres à la maison. . .
Une vieille ;ée lit dans les mains comme dans un livre ouvert, et vous révèle tout ce que vous aimez ou n'aimez pas à savoir.
Tu pourras venir, chose, tu mettras des gante de boxe.
Il y a aussi un joueur de trompette mandé exprès de Jéricho. Il est retenu pour le jugement dernier. Lui seul, parait-il, serait capable de réveiller Pierrot Lallemand, quand le curé prêche sur la boisson.
Venez ! venez ! venez !
Le soir, il y avait foule sous la tente. Le joueur de trompette s'était tenu à la porte jusqu'à la dernière minute, soufflant de toute la force de ses poumons dans son cuivre sonore.
Parmi les curieux se trouvaient les Piqueter ; toute la famille : le grand-père et la mère grand', le papa et la maman, les enfants ; trois générations. Le papa, c'était Dubosquet. Il «'était fait Piquefer en devenant gendre. Il avait amené sa femme pour la distraire d'un ]ong chagrin, et elle, elle avait amené ses enfants pour
les voir rire un peu. La vie est monotone aux champs, et les âmes qui pleurent y sont souvent laissées à elles-mêmes.
Dubosquet avait placé lee siens en avant, sur des chaises, près de la grand'maman, et il s'était retiré un peu en an'ière, au milieu d'un oroupe d'amis, afin de rire plue à son aise.
Un jongleur déguisé en derviche ouvrit la séance d'une façon galante. Il sortit, d'un chapeau de soie haut et vide, une douzaine de bouquets parfumés qu'il offrit iaux dames. Un loustic remarqua d'un ton sentencieux :
— Cela paraît naturel, mais ça ne l'est pas. Les couleurs viennent de vos yeux et l'odeur, de votre nez . . .
C'étaient de vrais bouquets cependant.
Ensuite, il mangea de l'étoupe, cracha des flammes et déroula entre ses dents un long ruban rose. Il y eut un murmure d'approbation, surtout parmi les jeunes filles.
— On dirait que c'est du feu, reprit le même loustic ; il nous le fait voir ; c'est
la qu'est la magie. Quant au ruban rose, j'en ferais une boucle pour les cheveux de ma mie.
Puis, entre autree choses stupéfiantes, il s'arma d'un couteau dont il fit reluire la lame à la lampe fumeuse, et d'une voix grave et légèrement tremblante, il annonça qu'il allait se couper le poignet. Il y eut un frémissement d'hori-euT. Il n'é coûta point la terreur des femmes, et bravement, il fit glisser le taillant du couteau sur (Son bras nu. Le sang coula et des cris s'élevèrent.
— Calmez-vous, tendres âmes, repartit encore le connaisseur, c'est une vaine. . . illusion ; le couteau seul est vrai.
Quand le vieux jongleur eut fini ses sortilèges, deux 'jeunes filles se mirent à danser en secouant, d'un bras gracieux, des tambourines- garnies de jietites feuilles métalliques. Leurs pieds souples et légers, glissant eu cadence, décrivaient sur les planches sonores, des tiguies étranges comme font sur les ondes blenes
OU les sables d'or, les vols d'hirondelles. Et, sous la tente encombrée, petit à petit con:me un écho qui s'éveille, il se fit "an bruissement plaisant et mesuré. Involontairement, tous les pieds frémissaient, toutes les bouches souriaient. C'était l'irrésistible entraînement de l'exemple, la suofo-estion ...
Enfin, on annonça le petit prodige, le prince de l'air, le favori des fées.
En attendant le lever du rideau, et pendant que le héraut de la troupe fait l'éloge de son jeune sujet, je vais prendre mon récit de pins loin et le rendre aussi clair que possible.
Balthazar Piquefer n'était pas intraitable dans les affaires ordinaires de la vie. Il ne refursait pas de rendre un petit service, ni d'en soHiciter un ^rand. Tl se iiKiutiail reconnaissant comme tout le monde, quand la reconnaissance n'entraînail ])as de sacrific<'S. Il fredonnait
en revenant du champ si la journée avait été bonne ; il maugréait s'il était survenu un contretemps. Il allait à la messe tous les dimanches et chantait au lutrin. Mais il ne fallait pas lui parler politique,ou bien il fallait lui en parler de la façon qu'il aimait. La contradiction l'irritait ; il ne discutait pas, il tapait. Il n'y avait qu'un bon parti, le sien. Hors de Ih point de salut.
Il comprenait pas que le curé permit à Lubin Dubosquet de chanter au lutrin. Lubin appartenait au groupe des "Francsparleurs." Un jjroupe fait de vieux qui n'avaient jamais baissé pavillon, et de jeunes qui voulaient aussi mettre la main à la hampe. On y voyait srermer la révolte, n supportait mal l'autorité. Il devait obéir aux suiro^stions du jjrand or^neilleux biblique. Il n'était donc pas convenable qu'une voix, sortie de ce groupe, se mêlât (le célébrer les louan,£;es du Seigneur, à l'église, chaque dimanche. Il est vrai que ces louanges se chantaient en
IndiK (>t que nul n'y comprenait jïontte ; mais i AÛn c'était le langage de l'Eglise, et les chantres se tenaient auprès de l'autel, comme le prêtre.
Il faisait son possible pour couvrir la voix de son rival. Quand ils psalmodiaient ensemble, il enflait la sienne jusqu'à lui donner le son du tonneau, et quand l'autre chantait seul, il toussait et crachait comme un phtisique. Il avait même songé à dépouiller la chape d'or, puisque Dubosquet s'obstinait à la porter. Ce qui le retenait, c'était la peur de passer pour battu. Les gens auraient dit peut-être, qu'il se voyait éclipsé, lui le moins vieux, et que les notes sonnaient mal dans sa gorge.
Cependant il ne put s'empêcher, un jour, d'en parler au curé. Le curé se mit à rii<^, comme s'il se fut agi d'une chose bien amusante. Il se sentit déconcerté et commença à craindre pour la religion. Il temporisa, mais il changea de place. Il alla s'asseoir à oauchc-, dans la stalle voi-
8inf du siège curial. Comme cela, il ne chanterait plus à l'unisson avec l'impie Diibosquet, et il aurait l'air de lui donner la réplique.
Or, Piqueter avait une fille et Dubosquet, un «arçon. La fille de Piquefer s'appelait Blanche et elle était fort brune, le garçon de Dubo(squet s'appelait Eoch, et il avait le cœur fort tendre. Ils s'aimaient malgré la divergence d'opinion de leurs père«, et iiis chantaient à l'unisson les espérances qui planaient comme des oiseaux de neige sur leur sereine jeunesse.
Piquefer u'eiuoinageait guèi*e k^s avances de l'amoui"eux. Il ne perdait pae une occasion de vanter le mérite de tel autre jeune homme de bonne famille, qui sou])irait en secret. Il perdait son temps. Il suffi! que vous chuchottiez à l'oreille de votre fille le nom (riui vaillant amoui'eux, pour que l'oreille se ferme et que votre fiHe devienne ;«ourde. L'amour cherche son
chemin lui-même et se montre le plus récalcitrant des sujets.
Quand Roch Dubosquet vint, avec son père, faire la " grand'demande ", il n'était pas du tout rassuré. Il dut promettre d'élever ses fils dans les bons principes. Il ne recevrait aucune gazette à l'allure trop libre. Il voterait toujours comme le beau-père. Bre", il changerait de politique et se mettrait en tutelle. Il promit tout et ne tint rien. Sa femme lui pardonna «a ruse et le ménage fut heureux.
Les petits enfants sortaient du nid en gazouillant, comme ks oiseaux. I/ailc maternelle les couvrait amoureusement.
Le plus âgé venait d'avoir six ans. Lin joli bambin aux cheveux d'or bouclés, à l'œil bleu doux et fin. Le grand-père Piquefer l'adorait et le gâtait. Il remmenait déjà à la pêche, au large, dans son canot, et lui a])prenait à tenir une ligne. Il avait voulu lui iutiig<'r, au ba])têm(\ los noms de Sauveur-Balthazar-Albert- Victor.
Sauveur, pour qu'il fut «auvé des mauvais
principes, Balthazar, en souvenir de l'aïeul, Albert-Victor, par respect et par amour pour la famille royale et l'autorité. Avec cela l'enfant devait marcher droit et loin.
Un dimanche du mois de . . . Je ne me souviens plus de quel mois ; c'était en été, cependant, car lee arbres, le long du chemin, se couvraient d'une fine poussière grise, les cigales lançaient comme des fuisées, leurs notes sti-ident<:^is et monotones, et les ruisseaux dormaient dans leurs lits de saible, entre leurs borde fleuris. Madame Dubosquet avait accompagné sou mari à réglise, laissant à une petite voisine la garde de ses trois enfants. Elle en avait trois, Albert- Victor, que vous connaissez déjà, et deux petites filles que vous ne connaîtrez jamais.
Croyez^ vous aux pressentiments, aux avertissements, aux songes, à toutes ces choses inexplicables qui hantent la pensée humaine à certaines heures ? Moi, j'y
crois ; et si je n'étais pas si pressée de finir, je vous en raconterais de bien bonnes.
La messe allait se terminer tout à Theure. L'officiant chantait d'une voix suppliante le " Pater Noster," et tous les fidèles, rame au vol, s'unissaient à lui pour demander le pain quotidien. Le reste les touchait assez peu. Le pardon des offenses, surtout, paraissait une question assez embrouillée et de peu d'urgence.
Quand les chantres répondirent avec ensemble :
'' Ked libéra nos à malo,"
Madame Dubosquet se sentît frappée au cœur. Une pensée, douloureuse comme un glaive qui fouille une blessure, l'obséda tout entière. Elle se mit à prier avec une ferveur nouvelle en regardant le saint tabernacle. Elle s'efforça de chasser cette idée absurde qui la tenaillait comme une angoisse. Elle se dit que c'était une tentation. Il fallait la mépriser. Dieu était là, sur l'autel. Il voyait sa peine et
ses efforte. Il aurait pitié d'elle et ne lui tiendrait pas compte de cette distraction. Elle savait bien que rien n'arrive sans qu'il le veuille. Elle l'appelait bon, miséricordieux, juste. Il ne permettrait pas le malheur t'errible dont la pensée la désolait si fort en ce moment.
" Ite, missa est," chanta le prêtre.
Déjà ! pensa-t^Ue ... La messe est finie ! Mais je n'ai pas eu connaissance de 1'" Agniis Dei "... de V" Oremus " ! . . .
— Allons-nous attendre les vêpres ?
lui demanda son mari, en sortant de l'église :
— Mon Dieu! non... Je suis inquiète des enfante. Allons-nous-en vite.
Il la regarda curieusement.
— Les enfants ? Avec la petite Pérusse, ils sont en sûreté. J'aurais quelqu'un à voir.
— Fais comme tu voudras. Je ne sais pas ce que j'ai. C'est de la folie, je crois bien.
Il la regarda de nouveau. Elle était très pâle.
— Tu n'es pas bien, chère femme ; il fallait le dire tout de suite. Allons.
Quand ils arrivèrent, les deux petites filles jouaient avec du sable, au soleil, devant la porte.
— Où est votre petit frère ? demanda anxieusement la jeune mère.
— Sais pas, fit la plus âgée, en jetant en l'air une poignée de sable qui retomba comme une poudre d'or sur ses beaux cheveux.
Madame Dubosquet se précipita dans la maison. En même temps, la petite Pérusse entrait par la porte de derrière. Elle avait un air consterné.
— Le petit ? demanda de nouveau la pauvre femme.
— Je le cherche, répondit la gardienne. Il était avec les autres, il n'y a pas un quart d'heure.
— Mon Dieu ! s'écria la malheureuse
mère, en se tordant les bras, j'avais un pressentiment ! . . .
— Voyons, chère, il n'y a pas lieu de se désespérer, observa Dubosquet. Nous allons chercher. Il ne peut pas s'être I>erdu.
Ils l'appelèrent en vain, en vain ils le cherchèrent. Il n'était pas tombé dans le puits ; le puits était fermé par un couvercle solide. Le ruisseau ne le gardait point dans ses flaques peu profondes. Il n'y avait point de ravins, et la côte boisée descendait par une i>ente fort peu raide.
Quelques-uns dirent qu'ils avaient vu, le matin, voguer, le long des battures, un grand canot rempli d'hommes et de femmes — peut-être des sauvages.
La pauvre mère voulut mourir. Elle souffrit des douleurs indicible®, et son existence devint un martyre. La j>ensée que son enfant vivait, qu'il allait grandir h)in d'elle et l'oublier, la torturait comme un cauchemar maudit. Elle aurait mieux aimé qu'il fut moi't lu, dans son petit lit
blanc. Elle pourrait aller porter des fleurs sur (Sa tombe ; elle pourrait, dans see lonoiK s et tristes nuits, le voir voltiger comme un ange au-dessus de sa tête alourdie !
Dix années passèrent ainsi. La prière et la foi commençaient enfin à calmer, de leur baume divin, la blessure encore saignante. Le sourire revenait sur cette bouche qui avait bu tant de larmes.
Quand les saltimbanques vinrent planter leur tente sur la place publique et se promener dans le village, au son de la musique, avec un singe qui faisait des grimaces à tout le monde et passait le chapeau comme un homme, les enfants s'attroupèrent et suivirent en criant, riant et battant des mains. Ils promirent d'être sages, d'étudier, d'obéir, de prier, de se coucher de bonne heure, tout ce que l'on voulut enfin, si on leur permettait d'aller à la représentation du soir.
^Fadame Dubosquet céda,' comme les autreis, aux instances de ses enfants.
— Vous allez voir le priiu-e de Tair, le favori des fée.s, criait le héraut cliarpj^ de la réclame.
Le rideau se leva et un bel enfant <le seize ans, blond comme un épi, svelte comme un jonc, souple comme un écureuil, se précipita sur la scène en tournoyant comme un soleil, avec st^s jv.iillettes -d'or aux épaules et aux jambes, orimpa sur le trapèze et salua la foule d'un geste gracieux. Ses longs ebeveux que retenait un cordon -d'argent se défirent tout à coup et l'etombèrent en boucles soyeuses sur ses épaules presque nues.
— Pardon, mesdames, fit-il, et sa voix «uave vibra ((niiiiu' un fil '.racier. pardon si je refais ma toilette devant vous.
Et, debout sur la barre vacillante, il attacha de nouveau avec le fil étincelant Na (•licvcliirc <'n désordre. Une femme, assise an milieu de la salle, ne put s'empêcher de (liic Imit liant, à sos voisins,
qu'elle n'avait jamais vu de si beaux cheveux. Le jeuue acrobate répliqua, en souriant, qu'ilts étaient tout de même un I>eu nuisibles, mais qu'il les gardait ainsi en souvenir de sa mère qui les aimait tant. Et il ajouta avec un profond soupir :
— Pauvre mère ! pauvre mère !
Une voix d'homme, une voix de vieillar-d demanda, tremblante et forte :
— Est-elle morte votre mère ?
— Je ne le sais pas, répondit le jeune gars, il y a dix ans que j'ai été enlevé à son amour.
— Tais-toi ! gronda quelqu'un, derrière le rideau.
Tve vieillard s'était approché de l'estrade, et fixait l'acrobate d'une façon étrange, cherchant à faire revivre des traits effacés, peut-être.
Tout à coup, une femme se leva, criant d'une voix déchirante où la crainte et l'espoir vibraient également fort :
— Mon Dieu ! si c'était mon enfant, mon petit Albert-Victor !
Et, brisée par la violence de rémotion, elle s'affaissa sur son siège.
Le jeune acrobate sauta du trapèze et s'avança au bord de la scène. Il était pâle et agité :
— Albert-Victor? dit-il tout angoissé. . . Je m'appelle Albert-Victor.
Et le vieux Piquefer, de plus en plue troublé :
— Te souviens-tu de grand père Balthazar ?
— Qui m'emmenait à la péclie dans un grand canot, ajouta l'enfant,
— Mon petit-fils ! clama le vieillard, mon petit-fils ! et il fondit en larmes.
Dubosquet, écartant tout le monde, s'était précipité en avant, les bras tendus :
— Mon enfant ! criait-il.
Il escalade la rampe, prend le gars dans ses bras, le couvre de baisers et vient le déposer sur les genoux de sa mère, qui rit et pleure à la fois, dans le délire de sa félicité.
Le tumulte était grand. Tout le monde
voulait voir. On montait sur les chaises et sur les bance ; on riait, on pleurait. Le directeur de la troupe imposa silence.
— Nous sommes heureux, dit-il, que notre jeune élève ait retrouvé sa famille. Il n'était pas né pour la scène. Il fera son chemin dans une carrière plus modeste et moins accidentée. La représentation va continuer. Vous allez voir maintenant les prouesses d'un singe qui mériterait d'être appelé homme, tant il a de ressources dans son sac. Il doit descendre de quelque fils d'Adam égaré dans les forêts du Congo.
Tout le monde sortit.
Le jeune acrobate d'alors, c'est le vieillard d'aujourd'hui. Le voici qui revient. Vous prendrez un verre à sa santé, ça lui fera plaisir.
— Et à la vôtre, Madame.
Asor
Illustiatidiis de
J. Lahelle
Le vieux Jean-Baptiste Rasoy s'en allait mourant. Nous le savions ; mais il s'en allait depuis si lono-temps qu'il isemblaît ne devoir jamais arriver. Cette fois pourtant, il n'y avait pas à dire, la porte était ouverte et son pied touchait le seuil. La porte et le seuil de l'éternité. Vous l'auriez sans doute deviné sans mon aide.
On était à la veille de l'Assomption, et les gens disaient que la grande fête ne se passerait certainement pas, sans que Ton vit sa vieille dépouille s'échapper par une route aérienne quelconque. Ils disaient
cela par dérision, car on n'avait jamais connu d'ailes au bonhomme. Il s'était complu au terre à terre. 11 ne prêta jamais rien sur les promesses de la Foi, et la Charité ne lui parut point un bon placement.
Vers le soir je me rendis auprès de lui. Je ne suis pas un médecin, mais dans l'occasion, je porte, comme tout le monde, quelques petits secours aux pauvres moribonds. Je vis qu'il baissait, et je m'installai pour la nuit à son chevet.
D'abord, il tallait de temps en temps lui mouiller les lèvres avec de l'eau et du vinaigre, pour rafraîchir l'haleine brûlante. Il avait une cuillerée de je ne sais quoi à prendre d'heure en heure, si la chose était possible. Il était urgent de guetter les moments de lucidité et les retours de la vigueur, pour lui murmurer une parole de religion et l'ecevoir une confidence, s'il en avait à faire. Jusque là il s'était renfenné dans un mutisme absolu. Il s'était un peu habitué ù la maladie et il n'en redoutait
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plus les suites. Il oubliait que la vieillesse est la pltis redoutable des maladiee. Son microbe, qui détruit tout, est luimême indestructible. Il est partout, et le microscope ne peut le découvrir. Il sème les ruinée sur son passage ; il se nourrit de la vie et il se cache dans la mort.
Le père Rasoy ne s'était pas confessé depuis . . . je ne sais pas au juste, mais depuis sa première communion, peut-être.
Personne, jamais, ne l'avait vu prendre le chemin du confessionnal, ni dans les ueuvaines, ni dans les retraites, ni dans les quarante heures, jamais ! Il disait que la confession est une chose aussi inutile qu'humiliante, puisqu'on recommence toujours les mêmes sottises et les mêmes Meâ culpâ. Maintenant il avait peur de l'Extrême-Onction. Il croyait, je suppose, que ce grand sacrement coupe le fil de la vie, comme le faisaient jadis les ciseaux de je ne sais plus quelle Parque. . . Atropo« ! la vieille Atropos !
Donc, Jean-Baptiste Rasoy se mourait, et j'étais installé pour la nuit auprès de sa couche enfiévrée. Pa.s inutilement, vous allez voir. Mais auparavant il faut que je vous parle de Séraphine Langette. Vous savez, Séraphine cette orpheline gentille qui a été recueillie par Louison Hardy, du troisième rang ? Un beau brin de fille. Chez nous, il y eu a beaucoup, et c'est avec ces brinS'là que nous tissons nos chastes et fortes générations.
Séraphine avait passé dans les pleurs la nuit que j'avais passée dans la morne compagnie du malade. Cela arrive souvent que de douces et pures jeunes filles versent en secret des larmes abondantes. Leur sensibilité exquise les prédispose à la souffrance connue à la joie ; l'indifféi-ence qui les entoure quelquefois ne détourne point d'elles k»s traits grossiers qui les blessent ; elles sont moins que les autres à l'abri des brutales affections. Elles versent I'mioiuv' de leurs vertus sur les ailes du vnit (jui les caresse et s'enfuit.
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Un jour, une parole de tendresse, souvent menteuse, réveillera au fond de leur cœur un sentiment nouveau. Ce sentiment délicieux et un peu confus, d'abord, se fera jour bientôt par d'enivrantes et rliaudes bouffées. C'est un réveil, une résuri'ertion. Une heure de calme succède ; l'esprit veut réfléchir, la conscience s'alarme, la prudence parle. Mais tout à coup un nouveau souffle mystérieux monte plus doux et plus brûlant, l'âme se dilate d'aise, l'im.aiïination ouvre une aile hardie, et tout l'être, ravi, se sent emporté aux régions divines de l'amour.
Et comme la jeune fille qui aime sait bien arranger, dans ses rêves, l'existence du bien-aimé î Jamais homme n'aura reçu tant de baise ris sur son fi-ont .serein !... Jamais âtre où la flamme ])étille n'aura entendu plus nimabh^ entretien I. . . Jamais plus invitants sourires n'auront salué le travailleur revenant de l'ouvrage!...
Jamais humble toit n'aura caché si grande
félicité !. . . Elle sera l'esclave heiirense, il sera le maître noble et bon.
O rêvée bénis dos jeunes filles, c'est l'inconstance de l'homme qui vous coupe les ailes ! Rêves bénit^ des jeunes filles, si vous pouviez devenir une chose vraie, la société deviendrait une chose sainte !
Séraphine avait passé la nuit dans les pleurs.
L'âme ne saurait toujours souffrir, ni jouir toujours. Elle se console par l'excès de sa douleur, comme elle s'attriste par l'excès de sa joie. Elle se fatigue parce qu'elle subit l'influence nécessaire d'une enveloppe périssable. Cependant, elle peut trouver ai.Fsi le repos dans la peine et la mesure dans la joie, en sortant en quelque sorte de la prison qui l'enferme, pour s'envoler aux réoions bénies où se cache Dieu. Elle s'élève sur les ailes dv la foi et cherche, dans l'inconnu mystérieux, le bien-aimé qui l'iitteud.
Séraphine avait gémi sur k\s félicités perdues. Elle se sentait descendi*e en un .
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gouffre effrayant comme une fosse de cimetière. La solitude allait se faire autour d'elle. Ses yeux ne verraient plus, avec le plaisir accoutumé, fleurir les marguerites menteuses ; ses oreilles se fermeraient aux chansons des nids ; le murmure de la source ne lui dirait plus rien. Une indifférence mortelle la rendrait odieuse aux autres, étrangère à ellemême.
Il n'est pas de consolations dans le monde pour celui qui souffre à cause du monde.
Mais si l'amour blessé se réfugie au pied de la croix, le sang qui tombe goutte à goutte du bois sacré le ranime et le guérit. Cet amour se calme comme un flot lorsque le vent s'endort, ou bien il prend un essor nouveau vers un nouveau but.
La paroisse le savait, Séraphine devait se marier avec Edmond Beaulac, du Grand-Brûlé. La mère Durand qui se trouve la tante d'Edmond, et qui de-
meure dans le même rang que lui, ra'avai affirmé que la"grancr demanda" était faite Je le rroYais bien, car j'avais vu le promi' et le père nourricier de Séraphine descen dre ensemble du champ, un soir, et parle sérieusement, très sérieusement. Il étaient tellement absorbés qu'ils ne m'on pas vu. Cependant, les bans n'avaient pai été publiés; je l'aurais su. Au reste, je vai à la grand'messe tous les dimanches, e j'écoute les paroles qui tombent du hau de la chaire, les annonces surtout.
Il paraît — je n'affirme pas, il se fa brique tant de nouvelles en nos villages — il paraît que tout le chagrin de Sera phine vient du retour, parmi nous, d'un» jeune fille absente depuie cinq ans. Voui savez de qui je veux parler ? C'est d< Zulma Laron, une petite-fille au pèr< Rasoy, au défunt père Kasov, je pourrai; dire, puisqu'il est mort à Fheui'e qu*i est. On la disait cousue d'or. Elit est petite, mais droite comme un I co qui la fait paraître plus grande
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Elle regarde devant elle, hardiment, ce qui ne l'empêche pas de voir ailleurs, tant ses petits mouvements de tête sont souples et rapides. Un œil qui flambe, une bouche qui rit, une joue pâle, des dents blanches
qui doivent mordre ferme, des boucles noires qui se détachent aisément, tout cela lui compose une beauté qui s'appelle la beauté du diable. C'est cette beauté, et le
tintement des pièceis d'or, qui ont séduit ce pauvre Edmond, juste au moment où il allait sceller son bonheur.
Et il a trahi la vertueuse Séraphine pour cette créature, gentille assurément, mais dont la ceinture est trop dorée peut-être. Il aime tout ce qui luit, ce malheureux garçon, le clinquant comme l'or ; il aime tout ce qui fait du bruit, le grelot comme la cloche. Il veut être riche et devenir préfet du comté. Il n'avoue pas encore qu'il aspire à siéger à la législature, mais il se croit de l'étoffe dont on fait les députés. Il ignore que ces hommes-là n'ont pas été fabriqués d'une façon spéciale, et que les couleurs agréables dont ils se parent, changent souvent à la pluie de l'or ou au soleil du pouvoir, comme les grands ramages des indiennes à meubles.
Pendant que Séraphine, tout engoissée, regardait ses chères espérances tomber comme les feuilles qu'un souffle violent détache des rameaux, Edmond, le cœur fermé aux remords, l'esprit réveillé par la
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soif du lucre, Edmond se plaisait à édifier un avenir digne d'envie. Il aurait des serviteurs pour faire la rude besogne des semailles et de la moisson. Il taillerait l'ouvrage, eux, ils l'exécuteraient. Il dirait : " Allez ! " et ils iraient, " Venez " ! et ils viendraient. Les senteurs écœurantes de l'étable ne s'attacheraient plus à son vêtement. Il entrerait dans les stalles des bêtes à cornes, quand la pelle de " l'engagé " aurait enlevé les immondices, et que les fétus d'or d'une paille épaisse lui auraient fait un tapis. Ce n'est pas Zulma qui pourrait supporter, dans sa maison luisante et claire, les émanations grossières de la grange, Zulma qui fleure bon comme une rose.
Or, cette Zulma, la petite-flUe de feu le père Rasoy, un vieux riche, très riche même, jusqu'à la dernière minute de son existence, Zulma venait directement de Fall River. Sa mère était morte depuis longtemps, et son père, qui avait convolé.
s'occupait d'élever une nouvelle famille à l'abri du drapeau étoile. Cela lui permettait d'économiser les billets de passage, disait-il.
Elle était employée dans une manufacture de laine. Depuis plusieurs années elle avait fourni, aux bobines ronflantes des rouets, les cardées qui, presque sans fin, se tordent et s'allongent sous les doigts exercés des machines humaines.
Les émanations malsaines des huiles qui chauffent dans les rouages, les buées nauséabondes qui flottent sous les plafonds noircis, au-dessus des métiers bruyants, auraient dû, ce semble, la préparer aux odeurs peu agréables, sans doute, mais moins dangereuses, de l'étable et de l'écurie.
Des cousins et des cousines avaient attendu, comme elle, avec une impatience bien déguisée, le départ de l'aïeul pour le cimetière.
Cet aïeul qui venait de mourir, il s'était montré, toute sa vie, d'une avarice sor-
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<li'Je; il n'avait jamais rien donné, jamais rien promis, même. Mathurin Lefort disait que, dans sa crainte de perdre quelque chose, il ne laissait point de piste derrière lui.
Il avait fait son argent dans le commerce, et la vieille Gritoclie Lafond affirmait très sérieusement qu'il avait " déclaré fortune " à rage où les autres commencent à distinguer un sou d'un bouton. Entré fort jeune au service d'une maison déjà bien établie, il se fit remarquer par son zèle et sou assiduité. Il était né pour les affaires. Son talent se développa vite. Il sut attirer les clients et les engluer. Il lui restait toujours de l'argent après les griffes. Son maître se félicitait d'avoir découvert un pareil " travailleur," Les ventes allaient à merveille, cependant les profits ne semblaient pas aller en proportion. Après dix ans le patron était en déconfiture, et le serviteur s'installait dans ses comptoirs. Il y serait encore, si la vieillesse n'était venue, et, avec elle, l'affaissement, la maladie et enfin la mort.
On savait que la conscience de ce vieux riche n'était pas précisément une feuille de route pour le céleste séjour. Le sermon de la montagne et les béatitudes n'avaient jamais eu à ses yeux la valeur de la multiplication des pains.
Il n'avait pas été pauvre d'esprit.
Il n'avait jamais été excessivement doux.
On ne l'avait jamais vu pleurer.
Il n'eut jamais faim ni soif de la justice.
Il n'abusa point de la miséricorde.^
Son cœur n'eut point la pureté du cristal.
Par exemple, il fut pacifique et ne souffrit jamais de persécution. . , pour la justice.
Après avoir pleuré, après avoir gémi, Sérapbine, la jeune délaissée, tourna ses regards vei*s le petit Christ de cuivre qui pendait au-dessus de sou lit blanc. Elle crut voir des gouttes de sang sur le front,
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sur les mains et les pieds du Divin supplicié. Un singulier frisson courut sur ses chairs délicates et elle tomba à genoux. Elle ne pouvait détacher ses yeux humides du Christ sanglant, et tremblante, confuse, désolée, elle demanda pardon de sa faiblesse ! Pauvre enfant !
L'amour se transformait. Le feu divin allait s'allumer dans les cendres de l'amour terrestre. . . Le doux Jésus comptait une amante de plus, et l'homme méprisable était oublié.
Oh ! miracle ineffable de la croix !
Quand le jour parut comme un sourire du ciel dans la fenêtre close, Séraphine, toute consolée, avait choisi le couvent des tertiaires pour sa retraite. Là, aux pieds de l'époux céleste, éternellement fidèle à ceux qui l'aiment, elle attendrait l'heure de l'union sans fin.
Vers la même heure, durant cette nuit remarquable dont je ne perdrai jamais la mémoire, je regardais avec pitié le vieillard in'Conscient,pour qui les choses de
la terre n'existaient plue déjà, et les choses <le l'autre vie n'existaient pas encore. Terrible moment où, d'ordinaire, les fautes ne se rachètent plus, les récomi>en6es ne se gaj*nent plus, la dése«[)érance des une et le triomphe des autres ne s'évitent pins !
Sa barbe blanche descendait onduleuse sur sa poitrine réjfulièrement soulevée par un souffle brusque et fiévreux, ^s yeux, fermés sous leurs sourcile épais, ne verraient jamais plus les richesses de la terre!. . . Ses oreilles closes n'entendraient j)lus Jamais le joyeux tintement des pièces d'argent qui se heurtent î
8i elles pouvaient entendre les noms de Jésus, de Marie et de Joseph, pensais-je, l'écho de ces noms bénis réveillerait ï>eutêtre l'esprit débarrassé des matérielles affections. Je répétai donc à plusieui*s reprises : Jésus, Marie, Joseph ! Jésus, Marie, Joseph !. . .
Le mourant parut comprendre. Sa bouche murmura quelque chose d'insaisissable, et ses mains, je crois, essayèrent de
On <oui\it ( liciclici- le coiil'fssfur cl ],■ iiotairo. (pane 2;! I )
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se joindre comme dans la prière. Alors, poussé par une inspiration soudaine, je lui mis au cou mon scapulaire de Marie-Immaculée et ma croix de tertiaire, puis lentement je m'agenouillai en priant avec toute l'ardeur dont est susceptible l'âme inconstante d'un rêveur inquiet. De temps en temps je me penchais sur le lit funèbre, le visage caché dams mes mains, et mon imagination vagabonde m'emportait aussitôt en d'étranges régions, je ne sais où. Je m'éveillais comme d'un songe, et je regardais le vieillard que rien ne paraissait troubler. J'espérais, cependant, car l'espérance et la foi sont ancrées sûrement dans mon âme.
J'étais là, à genoux, la tête enfouie dans un coussin, endormi depuis assez longtemps peut-être, quand tout-à-coup un^e voix sombre et tremblante s'écria :
— II y a du sang sur ce crucifix î C'était la voix du moribond. Je me lève. Ses yeux ouverts sinistrement regardaient un point fixe sur la cloison d'en
face, sa bouche s'entr'ouvrait comme dans une surprise horrible.
— Du sang?... Le crucifix!... dites
vous ? . : .
— Oui... regardez... le crucifix saigne . . . balbutia-t-il.
Je ne voyais rien.
— C'est pour l'amour de vous, répliquaije. Demandez pardon, le bon Dieu veut vous pardonner.
— Vous croyez ?
— Je vous le promets au nom de Dieu
lui-même.
— C'est pour elle qu'il saigne. . .
Je ne comprenais pas.
— Pour elle, dites-vous?. . . qui, elle?. . .
— La jeune fille... qui est agenouillée. . . à ses pieds et qui pleure. . .
— Il rêve, il a une hallucination, me dis-
je.
Il ajouta d'une voix plus basse et comme
avec terreur :
— C'est sa petite ftUe. . . c'est à elle. . .
à elle...
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— Recommandez-vons à Jésus, à Marie, à Joseph, je vais mander le prêtre ... Le S-eigneur est miséricordieux.
Il prononça : Jésus, Marie, Joseph...
Un moment après il murmura :
— R-endre tout. . . tout !. . . tout î. . . Puis un lonor soupir souleva sa poitrine
recouverte comme û\m suaire par sa lon2:ue barbe aro^entée.
Je devinai un orrand trouble, h cause des richesses entassées depuis tant d^années. H fallait ajsir vite, sauver cette âme, s'il en était temns encore, et rendre aux malheureux injustement dépouillés 1p bien mal acquis.
On courut chercher le confesseur et le notaire.
Tl -parnissait dormir nnîsiblement maintenant, et sa ficrure perdait coffp oxnres- Rion de dureté qui recouvre comme d'un masque maudit la figure des avares.
Sîes lèvres remuaient comme pour la prière et ses mains étaient jointes.
Quand le curé entra il sourit. A la vue du notaire, il eut un serrement de cœur
indicible, son front se plissa, sa bouche se fendit en un rictus amer, ses mains se disjoignirent, un frémissement étrange agita ses vieux membres engourdis.
— Le crucifix saigne, lui murmurai-je à l'oreille.
Auf'isitôt la crise diabolique finit. Ses yeux se fixèrent sur la cloison, à l'endroit où se montrait le Christ sanglant. Il se confessa. Le notaire eut son tour. Ce ne fut pas aussi long que... que mon esprit malveillant l'aurait cru.
Il mourut en paix.
Dans le doute, le vieux converti avait exagéré ses obligations. Son testament fut une surprise. Il donnait peu à sa famille ; il donnait un joli denier aux nécessiteux, il donnait beaucoup à une étrangère. Et cette étrangère, c'était la petite fille du maître qu'il avait dépouillé, Séraphine, la pauvre délaissée.
En apprenant cela, Zulma, sa petitefille à la ceinture dorée, entra dans une colère ridicule, congédia brutalement son
DU PERE RASOY
aniouiviix intéressé, et reprit ]a route des Etats-Unis.
Edmond, tout penaud, voulut rapporter ses hommages aux pieds de son ancienne amie.
— Je suis toute à Jésus, lui réponditelle avec un sourire d'une grâce ineffable.. .
Il insista, ne s'imaginant pas, dans sa vanité, qu'elle pouvait déjà l'avoir oublié, et jurant que sa fidélité serait éternelle. Elle le laissa dire une foule de choses, tout ce qu'il voulut. Et il était éloquent. Elle était si riche aujourd'hui ! C'était cet éblouissenient de la richesse qui lui avait fait perdre la tête. Toujours souriante, et remplie d'un grand calme, elle lui répondit encore :
— Celui que j'aime maintenant ne me trahira jamais. . . J'ai sa parole et il a la mienne. . . Adieu !
L'or du père Rasoy retomba en pluie divinement bienfaisante sur les déshérités.
fNarietre
^ Conte de Noël
niiistiritiDiis (le
Itaiiii/ Barri'
Il faisait froid. La neige des chemims criait sous l'acier des traîneaux. Les pi'^s vt les collines resplendissaient dans leurs blanches draperies, et les sapins sombres, chargés de brillants flocons, inclinaient vers le sol leurs rameaux pesants.
C'était la veille de Noël. La terre allait tressaillir et les anges allaient chanter, comme il y a dix-neuf siècles .
" Gloria in excelsis Deo,"
Maie seuls les petits et les humbles, comme alors peut-être, pourraient entendre le céleste cantique.
236 MAEIETTE
Il semble qu'à cette heure solennelle un doux effluve d'amour se répand dans les airs. Les fronts se relèvent, les courages se rafïermissent, l'espérance rafraîchit, comme une ondée bienfaisante, les coeurs meurtris. Et pourtant il se trouve encore des âmes qui souffrent et des lits de douleur où la vie agonise.
Là-bas, dans la maison de madame Verchamp, une veuve très estimée, dormait, sur un lit tout blanc, une jeune fille malade. Elle dormait, et un songe agréable la visitait sans doute en ce moment, car malgré sa souffrance, elle souriait. Elle revivait peut-être un beau jour perdu, comme cela arrive parfois dans le sommeil.
Elle était amaigrie, et la pâleur de ses joues faisait ressortir son grand œil noir plein de tristesse. Près d'elle, sa mère pleurait.
Sa mère pleurait, et en essuyant ses larmes du coin de son tablier, elle pensait:
Pourquoi l'a-t-elle tant aimée ?. . .
Soudain la porte s'ouvrit. Elle vit
entrer deux hommes. Elle ne les reconnut pas d'abord, à cause des grandes capotee qui les enveloppaient, et défi collets de fourrure qui leur montaient jusqu'aux veux. Elle tressaillit cependant, et s'avança au devant d'eux.
* * -se-
Trois ans auparavant, un soir de la fenaison, Mariette, la jeune malade d'aujourd'hui, revenait au fenil sur un charriot de foin. Enfoncée dans le trèfle et le mil comme dans un nid, elle se laissait bercer au cabotage des roues, et chantait, de sa voix douce et quelque peu plaintive, une chansonnette gracieuse dans sa forme et sage dans son enseignement :
La fleur de la charmille, La fleur de la famille, Ont un destin commun.
Lorsque les mains les cueillent.
L'une et l'autre s'effeuillent Et perdent leur parfum . . .
Petite rose blanche.
Reste donc a la branche Dont la sève nourrit, Petite fille chère.
Reste donc il ta mère Dont l'amour te sourit.
Octave Deeruiseeaux qui traversait le clos voisin, 1^ faux sur l'épaule, l'entendit et fut charmé. Il ne la connaissait point. Il devina qu'elle était belle et se prit à l'aimer, sans ee demander s'il ne courait pas au désenchantement. Il était jeune, d'humeur agréable, bien découplé, laborieux, avec cela il serait bien maladroit s'il ne réussissait pas à décrocher un bon petit cœur. C-ela ne tient pas tant après tout.
Il était de Sainte-Oroix. Victor Poudrier l'avait fait venir pour les foins et les récoltes, car il passait pour vaillant. Sa faux a Honorait de fiers andains, et son " javelier " couchait d'épaisses javellets, depuis les heures fraîches du matin jusqu'aux ombres de la soirée.
Un dimanche, la jeunesse se réunit, après le repas du soir, chez Marcelin Thiboutot, le forgeron, pas loin de la côte de sable. Octave et Mariette se virent et s'aimèrent. Us gardèrent leur secret cependant.
Le lendemain, Mariette alla au champ pour faner le foin nouveau. Le soleil rayonnait et donnait aux clôtures grises une apparence de cadre lumineux. Un large chapeau de paille protégeait contre les rayons trop chauds, sa jolie figure. Car elle était jolie, Mariette. Un mince fichu de mousseline se tordait négligemment sur sa gorge un peu brunie. Elle tenait une fourche de saule et jetait dans l'air pur les bribes perlées de la dernière chanson du village. De temps à autre, ses regards curieux se promenaient sur le pré voisin. Une pensée douce l'obsédait. Elle éprouvait les délices du réveil de l'amour, et tiouvait à aimer un bonheur inexprimable. Tout à coup elle aperçut un jeune faucheur courbé sur la prairie, et elle sentit son cœur se serrer et sa joue rougir. C'était lui. Quand elle fut plus près, elle vit, comme un serpent de feu, la faux luisante s'enfoncer dans l'herbe, et elle entendit, comme un cbant d'amour, le cris-
«ement de l'acier qui montait du clos, par intervalles courts et mesurés.
Le faucheur ne la devina point.
Un peu plus tard, il suspendit son travail et marcha vers l'endroit où il avait déposé sa pierre à aiguiser. Plusieurs jeunes filles fanaient dans les alentours, en criant des choses gaies, et en jetant de;? éclats de rire. Il chercha à les reconnaître, mais il n'y parvint guère, à cause des larges bords de leurs chapeaux. 11 se tourna vers le clos de la veuve Verchamp. Mariette paraissait absorbée dans sa tâche. Il aurait bien voulu qu'elle regardât de son côté. Il prit la pierre qui trempait dans un vase plein d'eau, et leva sa faux devant lui. La lame décrivait une courbe étincelante comme un nimbe vis-à-vis isoii front trempé de sueurs. La pierre mordit l'acier. D'autres faucheurs aussi affilèrent leurs outils, et ce fut comme un clair retentissement de cymbales dans l'air sonore. Les jeuues filles levèrent la tête, et les fourches restèrent piquées
dans le foin parfumé. Les cigales, cachées flans le feuillage des grands arbres, jetèrent comme des fusées leurs trilles vibrants. Des oiseaux, entraînés par le plaisir, se mirent à voltiger d'une aile folle, en éparpillant de joyeuses notes. . . Et des rires s'égrenaient de toute part. Jamais fête plus belle n'avait fait tressaillir ces champs tant de fois moissonnés.
Faucheurs et faneuses reprirent leur travail. D'un bras infatigable, Octave Desruisseaux couchait les andains pleins d'arôme, mais son esprit hantait le clos voisin.
Les pensées des jeunes amoureux se fondaient mystérieusement. Dans l'aprèsmidi, les faneuses quittèrent leurs fourches et s'arm'èrent du râteau. Le foin séché par l'ardeur du soleil fut amassé, lié avec des harts de coudrier, et transporté sur les fenils.
Octave et Mariette se rencontrèrent et se sourirent.
Le lendemain, ils causèrent quelques instants à l'ombre d'un cenellier touffu, sur le bord de la route. La tendre liaison se fortifia de plus en plus.
On parlait dès lors de la grande république américaine, et nos campagnes se dépeuplaient. Jeunes gens et jeunes filles, pères, mères et vieillards se levaient de partout et prenaient le chemin de la terre étrangère. Quelques-uns revenaient ; la plupart renonçaient, volontiers, sur le sol de la liberté, aux durs labeurs du défrichement et au pain noir de la patrie.
Hélas î nous oublions trop facilement que la vie est un temps d'épreuve et la terre, une arène où la lutte est sans merci.
L'homme ne peut naître cependant pour une destinée qu'il ne saurait atteindre.
Nous devons donc espérer une autre existence plus parfaite en sortant de ce monde. S'il n'en était ainsi, Dieu aurait fait une œuvre monstrueuse en nous créant.
En effet, j'ai soif de bonheur et le bonheur est un rêve que je poursuis en vain ! J'ai faim de plaisirs, et les plaisirs me fatiguent et m'épuisent ! Je veux la paix, et je suis en butte à mille tracasseries ! Je cherche l'amour, et je suis dédaio^né ou trahi î Tves voluptés qui m'enivrent un moment ne me laissent que des remords et des remets !
Si j'arrive aux honneurs, la calomnie me mord et l'envie travaille à ma ruine. Si je prie ave^ humilité, je suis un hvpocrite, et si j'entre dans l'éjrlise la tête haute, je suis un impie ! Mon champ est semblable à une nappe d'or, et les pluies tombent par torrents pour détruire mes moissons. Mes biens sont considé râbles, et des procès ruineux ou des malheurs inévitables me les enlèvent ! Ma santé est florissante, et voilà qu'au sortir d'une fête un souffle .ijlacé me flétrit. Une chute de voiture, et je suis brisé. Un naufrage, et me voilà enseveli dans les flots î J'ai une femme que j'adore, des enfants
qui font ma joie, et voici que ma porte s'ouvre pour laisser passer des tombes !
Des espo'irs envolés, des plaisirs fugitifs, des consolations éphémères, un travail pénible, des inquiétudes, des soucis, la maladie, l'oubli, l'indifférence, les morsures de l'envie, la crainte de la misère, les revers, les infirmités, l'énergie qui s'émousse, la mémoire qui s'en va, l'œil qui s'éteint, l'oreille qui se ferme, l'esprit qui se refroidit, le corps qui s'affaisse, voilà la vie !
Et c'est pour cela que l'homme serait fait ? Absurdité !
Si encore il n'y avait que quel-ques malheureux, on pourrait croire à un accident. Mais la désolation est universelle ; la douleur est de tous les temps et de tous les lieux ; la souffrance est de tous les âges ! . . .
Alors ?
Alors, cette vie est une épreuve, et il y en a une autre.
Alors, restez où vous êtes et accomplissez votre œuvre en hommes et en chrétiens. Eestez dans votre patrie surtout, car la patrie doit être pour ses enfants le meilleur et le plus beau pays du monde.
Les travaux de la ferme terminés, Octave Desruisseaux ne trouvait, chez les cultivateurs, qu'un salaire fort modique, et cela le contrariait d'autant plus que l'ambition se réveillait avec l'amour dans son cœur de vingt ans.
Il prêta l'oreille aux récits un peu fantaisistes de ses aînés, qui revenaient au pays vêtus de noir, gantés de chamois, le chapeau de soie sur l'oreille, et la breloque dorée sur le gousset. Il se laissa convaincre et partit.
Mariette pleura beaucoup. Kien de désolant comme la pensée de ne plus voir une personne que l'on aime. L'âme se sent tomber dans un vide froid, et elle se replie
sur elle-même comme ces fleurs sensibles qui se ferment à l'approche de la nuit. Elle pleura beaucoup. L'amour ne brûlait pas ses veines, mais il réchauffait son cœur et donnait des ailes à isa pensée. Il l'emportait en des régions inconnues, et le transport suave qui l'agitait semblait la rapprocher de Dieu. C'est ainsi que la femme commence toujours par aimer ; c'est ainsi, souvent, qu'elle continue à aimer ; c'est dans cet amour demeuré pur en sa source, qu'elle trouve, plus tard, sa puissance irrésistible, son dévoùment sans borne, et son étonnant jnépris de la souffrance.
Octave Desruisseaux demanda de l'emploi dans une fabrique de cotonnade. Il devint bientôt une machine habile, parmi toutes les machines aveug'les ou intelligentes qui font, au profit de quelques-uns, suinter la richesse par tous les ai s des inoimenses ateliers. La vie au grand air de la liberté, loin de toute protection et de toute contrainte, le grisa peu à peu, et
rien ne lui parut beau comme le ciel étranger.
Il écrivait à sa bonne Mariette et lui peignait son existence nouvelie : . ses journées ardues, ee« soirées amusantes.
Il lui parlait de ses promenades dans les jardiné; publics ; des bals où lee violons faisaient sauter la libre jeunesse ; des théâtres pleins de rires ou de larmes ; des cirques peuplés de clowns et de félines amazones.
Il jurait bien qu'il l'aimait toujours et n'aimerait jamais qu'elle. Cependant à la lecture de ces choses, une angoisse étrange serrait l'âme de la pauvre enfant, et un soupçon douloureux troublait sa quiétude.
Une année s'écoula, une année mauvaise. Les semailles avaient été tardives à cause des pluies de mai, et les moissons n'avaient pas rempli les greniers. Alors, séduit par les images riantes que faisaient
passer devant ses yeux les lettres de son ami ; désireux surtout d'améliorer le sort de sa famille, Pierre Verchamp, le frère de Mariette, alla rejoindre Desruisseaux, aux métiers des grandes fabriques.
Tristes furent les jours qui suivirent le départ du frère de Mariette.
L'hiver passa avec ses tourbillons de neiges, ses froids vifs, ses nuits étoilées; le printemps rendit aux champs leur verdure, aux bois leurs feuillages, aux ruisseaux leurs murmures ; l'été ramena les oiseaux à leurs nids et les fleurs aux arbustes, mais le chagrin des pauvres femmes ne passa point, et rien ne ramena auprès d'elles les deux êtres regrettés.
Madame Verchamp ne se laissait pas aller au désespoir cependant. Elle souffrait avec patience, mais sa résignation n'était pas l'affaissement morne des âmes sans espérance. Elle éprouvait les consolations des humbles. Elle conversait avec le ciel. Les orgueilleux se moquent bien de ces relations intimes qui se nouent
entre les âmes et Dieu ; et il leur semble que ce Dieu si haut placé serait un mal appris, s'il passait à leur porte pour aller frapper à celle du pauvre.
Il en est ainsi pourtant.
Nul ne peut entendre la voix du Seigneur, ni comprendre les choses de la religion, s'il n'est humble. Mais les épanchements du Sauveur dans les cœurs sont d'une douceur infinie, et rien n'égale la félicité de ceux qui aiment dans la souffrance. Et comment la foi chrétienne aurait-elle pu subjuguer le monde, elle qui n'habite guère que dans les petits et les malheureux, si elle n'apportait avec elle la preuve de sa divinité ?
Pierre écrivait de temps en temps à sa bonne mère. Il lui parlait des travaux de la ferme, de l'étable, de la bergerie, et se montrait fort soucieux. De temps en temps aussi, il lui envo^-ait le fruit de ses épargnes.
C'était un bon enfant.
Verchamp, père, était mort troj) tôt. Il
avait en le tempe, cependant, de former au bien sa petite famille. Il n'avait pas laissé de richesses, mais il avait laissé le souvenir de ses bons exemples. I^e plus bel héritage qu'un père puisse léguer à ses enfants, c'est l'amour du travail et de la vertu. Il se trouve, cet héritage, à l'abri des vicissitudes de toutes sortes qui troublent le monde, et les calculs mauvais ne sauraient l'entamer. Vous l'emportez avec vous en tous les lieux où vous allez, et iloin d-e vous cau&er de l'embarras, il vous assure un secours précieux. La crainte de le perdre ne vous fatigue point ; les voleurs n'en connaissent pas le prix et le dédaignent ; chaque jour le voit s'accroître, et vous vous y attachez de plus en plUvS, sans trouble et sans remords. T^e soir venu, vous reposez d'un sommeil paisible, car vous êtes sûr de le retrouver intact à votre réveil.
Mariette ne recevait j^lus qu'à de longs intervalles les lettres tendi-es qui seules la consolaient dans ses ennuis. Elle sup-
MAKIETTE 261
pliait le ciel de la prendre en pitié, mais le ciel semblait sourd, et le désespoir la tuait lentement. Sa mère voulait la distraire et pleurait avec elle.
Un jour, le médecin fut appelé. Il jugea le cas fort grave. Il se recueillit. Il inventoria ses petits flacons, suspendit sa légère balance, pesa des poudres, ordonna du vin, et sortit sans laisser beaucoup d'espoir à cette maison affligée.
Noël arrivait avec ses divines consolations et ses hymnes de reconnaissance.
Dans toutes les maisons, il se faisait comme un réveil des allégresses passées, et toutes les voix chantaient le mystère adorable.
La malade allait s'affaiblissant toujours, et pour elle les choses de la terre paraissaient finies. Cependant quand sa mère lui dit qu'on était à la veille de la grande fête chrétienne, elle sourit d'un sourire angélique, ouvrit ses grands yeux
humides, les referma bientôt, et pamt s'endormir dans une vision céleste. . .
C'est alors que la porte de la maison s'ouvrit, et que deux hommes entrèrent.
Madame Verchamp s'avança au devant d'eux, surprise, agitée. Tout à coup :
Pierre ! mon Pierre ! s'écria-t-elle, Dieu bon, soyez béni !
A ce cri, la malade sortit de son rêve. Elle vit sa mère, son ami, son frère . . . Elle entendit des paroles affectueuses. Tout à coup elle se sentit soulevée par une mystérieuse force et se dressa sur sa couche.
L'un des deux jeunes hommes s'approcha du lit :
— Mariette, fit-il ; je reviens pour ne plus te quitter.
Noël ! Noël !
Partie de l'orient en fleur, au milieu de la nuit profonde, une vague d'amour et de lumière s'est avancée jusqu'à nous ! . . .
Mariette sourit, et dans ses beaux yeux pres-
qu'éteints, on vit reluire un rayon nouveau. (page 257)
Elle s'est avancée jusqu'à nous, et nos épaisses neiges et nos vents glacials ne l'ont point refroidie. Elle roule maintenant, pleine de mélodies suaves, vers le couchant qui veille dans l'attente. Sur son passage, tour à tour tressaillent les mers et les rivages, les peuples, tour à tour, se prosternent et adorent !
Noël !
Le ciel est sans nuages, et -dans l'azur sombre, parmi les étoiles, la lune promène son croissant orgueilleux. Nul souffle ne berce les rameaux, et des ombres étranges dorment ça et là sur la couche immaculée de la neige.
Noël ! Noël !
Les cloches sonnent à toute volée dans les clocher.s étincelants, au-dessous des croix de fer qui les surmontent comme ■des étendards glorieux, et les échos des lointaines collines répètent de plus en plus mollement leurs appels sacrés. Ces voix de l'airain qui luonleiit de partout, graves ou légères, claires ou sonores, enveloppent
d'harmonies nos campagnes pieuses et nos villes superbes. . . La terre, qui porte Dieu fait homme, s'en va chantant dans les espaces infinis, sous les regards des mondes étonnés !
Noël !
Les voitures trottent à la file sur la route d'argent, entre les branches verdoyantes des jeunes sapins, et au cou des chevaux ou sur leur dos, joyeusement résonnent les grelots de cuivre, gaiement " tintinent " les sonnettes éveillées !
Noël ! Noël !
L'église s'illumine. . . Des refiets clairs, au bercement des lampes, passent comme des ailes d'ange dans la pénombre des arceaux. . , Les fenêtres jettent des gerbes chaudes sur la neige des toits voisins. . . Vn murmure inaccoutumé s'élève et grandit. . . La foule se précipite comme un flot ])uissant !
Noël !
Les banderoUes aux vives couleurs tombent gracieusement de la voûte, les
cierges ^'allument parmi les fleurs, Fenceus fume devant Faute], et le tabernacle adorable disparaît au fond d'une nuée lumineuse !
Noël ! Noël !
L'orgue frémit comme une âme dans l'allégresse, et la nef s'emplit de mélodies saintes. Le prêtre, vêtu d'or, s'avance pour le sacrifice ; les hymnes montent à Dieu, Fassemiblée se prosterne !
Noël !
Quand se reposent les chants majestueux de la messe, des voix fraîches redisent les cantiques anciens qui faisaient palpiter nos âmes au matin de la vie, et dont les échos bénis se répercutent, de plus en plus doux, jusqu'en notre vieillesse !
Noël ! Noël !
On revoit toutevs les années vécues. Elles défilent comme une procession de berceaux divins où s'éveillent et sourient' les espérances et les joies, comme une procession de tombeaux mystérieux où s'endorment les douleurs et les regrets.
Noël !
256 ilARIETTE
L'âme, touchée de l'amour de Dieu, pardonne et s'humilie; l'esprit enivré d'espoir se soumet an mystère ; le cœur «e dilate dans l'ivresse d'une volupté divine, et tout l'être, un moment transformé par la grâce, prend son élan vers l'éternelle Vérité !
Noël ! Noël ! Noël !
* * -îfr
Pendant qu'à l'église les fidèles adoraient le Verbe fait homme pour sauver l'homme, la jeune malade s'endormait d'un sommeil calme et prolongé. Tout à coup elle se vit, comme à la Noël dernière, au milieu d'une foule de jeunes personnes qui louaient Dieu par des cantiques. On la pria de chanter. Elle se leva, regarda la crèche misérable où i*eiK)sait l'Enfant du ciel si longtemps attendu, puis elle commença d'une voix douce comme un soupir de fauvette :
"O saint berceau qu'environnent les anges...
Elle chanta tout le cantique. Sa mère,
et OU née, ise pencha snr elle et s'aperçut qu elle ■dormait.
Alors elle tomba à genoux en pleurant.
Au dernier coup de la messe, lin jeune homme était entré dans l'église, marchant d'un pae fier, un sourire dédaigneux sur leis lèvres. Il vit ces" transports d'allégresse qui remuaient la foule, il entendit ces refrains débordant d'une pieuse affection, ces couplets naïfs qui avaient charmé son enfance. La grâce descendit comme une rosée bienfaisante dans son âme aride. Il pencha la tête et se souvint. Des larmes coulèrent sur ses joues, et il se prosterna.
Quand il fut de retour à la maison, il s'approcha de la jeune malade et lui dit tout ému :
— Mariette, j'ai prié, et je siiis heureux.
Mariette sourit, et dans ses beaux yeux presqu'éteints, on vit reluire un rayon nouveau . . .
C'était la vie qui revenait avec le bonheur.
Ilhistratians de
Ulric Lamarc/ie
A l'heure où commence la veillée dans nos campagnes, c'est-à-dire aux dernières hieurs du crépuscule, je m'acheminais vers la demeure d'un vieil ami de ma famille, l'e père Jean Du val, et en marchant dans la neige épaisse, qui jetait sur la route son manteau de vierge, j'arrangeais, dans mon esprit, le nouveau récit que je devais faire à mes rustiques auditeurs.
Je venais de fermer mes auteurs classiques, et de suspendre au clou la livrée du séminaire Je me croyais instruit et je ne savais rien. Les villageois naïfs me re-
260 LES IVIAUIONNETTES
gardaient avec une curiosité respectueuse. Ils se disaient entre eux que je comprenais le latin comme un curé, que j'avais lu tous les livres, même les mauvais, et que je serais évêque ou avocat, selon que l'Esprit saint soufflerait en tempête sur mon âme, ou la laisserait dans un calme plat. Je suis avocat.
Je devais cette belle réputation à la reconnaissance du maître chantre et de ses subalternes pieux. Un jour, je les avais jetés dans l'étonnement, en leur disant qu'ils parlaient grec toutes les fois qu'ils chantaient le " Kyrie eleison " de la messe ou le " Agios ô Theos " du vendredi saint.
Ils n'en pouvaient croire leurs oreilles.
Je fus obligé d'évoquer l'Hellade et de les promener dans le jardin des racines grecques.
Une promenade qui les a fort intrigués et qui m'a bien amusé. . . pour la première fois.
Le dimanche qui suivit cette singulière
l'évélatiou, ils ise rendirent tons au chœur, dans les premières stalles, avant " l'Asperges " même, se mirent à feuilleter d'une main fébrile leurs manuels de plaiucliaut, puis s'arrêtèrent soudain, comme fascinés par certains caractères nieryei lieux.
La messe commença. A " l'introit," ils parurent distraits. Longues et brèves s'envolaient également vite, et le " Gloria Patri " ne se fit pas attendre. Mais voilà (ju.e tout à coup ils prennent un air grave et, fiers de leur science trop longtemps ignorée, ils entonnent le " Kyrie " avec un ensemble, une force, une chaleur vraiment superbes, tout en regardant le curé du coin de l'œil, comme pour lui dire :
— Qu'en pensez-vous?... Le grec ça nous connait, allez !
Ils s'étaient empressés de faire part à leurs familles de cette grande nouvelle, <iu'ils ])arlaient au bon Dieu comme de vrais grecs, le dimanche, à l'église. Or, (luand ils commencèrent le " Kyrie," des
femmes et des filles se penchèrent tout émues vers leurs voisines, et chuchotèrent à la fois :
— Ecoutez bien, c'est du vrai grec qu'ils chantent.
Et les voisines, ahuries, se tournèrent vers d'autres bancs pour répéter la même chose. Et d'un siège à l'autre, tout le long des rangées, jusqu'au fond de la nef, on vit un plaisant mouvement de têtes> et on entendit un singulier murmure :
— Ecoutez ! ils chantent du vrai' grec ! . . .
— Ils chantent du vrai grec ! . , .
— Chantent du vrai grec !. . .
— ] )u vrai grec ! . . .
— Vrai grec ! . . .
— arec ! . . .
Les chanlres avaient dit au Seigneur pour la dernière fois: " Eleison! eleison! '' et le curé, distrait par cet inexplicable vaet-vient des têtes et cet excentrique murmure des lèvres, restait cloué sur son siège, oublinut le '' Dominus vobiscum."
J'aurais dû vous dire, peut-être, que les gens de notre canton me demandaient souvent de leur raconter des histoires.
Tantôt ils venaient chez mon père et tantôt j'allais chez eux. Je lee amusais surtout avec des récits anciens.
Hans sortir de son village, on peut ainsi donner aux voyageurs qui viennent de loin, la monnaie de leur pièce.
Parfois ils prenaient la parole, et les récits alternaient. Je n'avais pas touj(mrs l'avantage. Ainsi je parlais, un soir, de l'héroïsme de Léonidas et de trois cents Spartiates, aux Thermopyles, dans ce défilé célèbre que les Grecs de nos jours n'ont pu, hélas ! fermer à l'invasion du cimeteri-e et du croissant.
— Bah! me réplique un de mes vieux auditeurs, les Thermopyles, ce n'est pas plus beau que Châteauguay, et Salaberry vaut peut-être Léonidas . . .
Savez-vous qu'à Châteauguay nous n'étions que trois cents, nous aussi ?. . .
264 LES :\IARIONNETTES
Tioit^ cents contre sept mille !. . . Mais uons étions des Voltigeurs ! . . . Oh ! les Voltigeurs, on en parle encore î. . .
Et il continua, sse grisant avec ses souvenirs liéroïqueis comme avec un vin généreux :
" Les Américains voulaient conquérir le pays, comme cela, sans savoir si la chose nous était agréable. Ile nous auraient fait place dans l'Union et nous aurions eu notiv étoile. Une étoile dans la grande constellation Américaine, c'était alléchant... Mais il eut fallu renoncer à l'espoir de devenir un ^^euple a part. Il est vrai que les Anglais faisaient aussi de sérieux efforts pour nous barrer le chemin, et nous empêcher d'arriver jamais à l'indépendance. Ils se disaient nos maîtres et se i)laisaient trop souvent à nous faire sentir la pesanteur de leur bras... Il fallait (le la générosité et de l'abnégation 11(1111- coniir à la (U'Crnse de leur drai>eau. Xous ne voulions pas être Anglais, non ])lus. Le sang français ne .s'était pas refroi-
ili dans nos veines. Il est eoninie le bon vin, il gajine à vieillir. Quelque chose nous, disait d'attendre et d'espérer. C'était sans doute la voix de notre ange gardien, <le cet ange fidèle qui jadis suivit la France sur nos bords... Attendons, espérons...
Allons ! fit-il se reprenant, voilà que je nremballe. . . Où suis-je rendu ?. . . Je ne suis plus sur le cbemiii de Châteauguay. . . Revenons sur nos pas. Ohâteaugua y ! . . . C'était le vingt-six octobre mil huit cent treize ; je m'en souviens comme du premier baiser que j'ai donné à ma chère défunte. . . Nous avions abattu des arbres pour nous faire un rempart ; nous avions démoli les ponts, pour empêcher les trou])es ennemies de franchir la rivière et (le ts'avancer vers nos beaux villages.
Nous étions bien décidés à mourir là, à notre poste, sous les yeux de notre commandant, comme vos gens de l'ancien temps.
Tout à coup voici qu'un long Yankee se détache de l'armée bostonnaise, et s'ap-
proche de nous d'un air mystérieux. Il faisait de la main un signe qui voulait dire : Ne tirez pas, mes bons amis. Tout de même, je donne un coup d'œil à mon fusil, pour lui conseiller de se bien comporter. Quand il fut près de nous, le Yankee, il nous demanda d'une voix doucereuse :
— Braves Français, rendez-vous, nous ne vous ferons aucun mal.
— Un Canadien-français se rendre, que je réponds, furieux... Tiens! guette bien ! . . .
Je lui eu voie une balle. 11 tombe sur la terre qu'il voulait prendre, et cette terre le garde à jamais !. . .
O la belle bataille, après cela !. . . O la belle victoire!... I^ Canada est resté anglais. . . Mais nous sommes restés français !
Le vieux soldat de Salaberry soulign-i cette dernière parole d'un formidable coup de poing sur la table.
La dernière fois, je leur avais parlé des
Carthaginois, et cela leur avait plu. Ils les L-onnaissaieut un peu, les Carthaginois. . . Oh I bien peu. Par une chanson seulement... Il« les connaissaient par cette chanson :
Les Carthaginois, ces lurons,
A Capoue ont fait les Capons, S'ils ont été vaincus, C'est qu'ils ne daignaient plus
Manger à la gamell', vive le son !
^Tanger à la gamell". viv' le son du chaudron ! . . .
De même, par une chanson aussi, ils «avaient que Moïse, retour d'Egypte avec Israël, qui s'amusait, depuis quatre «siècles, à peupler les bords du Nil, avait traversé la mer lîouge à pied sec, ou à peu près. En effet la chanson disait :
Il la pas. . . il la sa, Il la pas, pas, pas. . . il la sa. sa, sa, Il la passa toute Sans boire une goutte.
Mais le pharaon qui le poursuM-alt, fâché de voir son empire se dépe ipler ainsi, n'eut pas la même chance. Quiiûd il fut entré dans le chemin miraculeux, creusé jiar la verge de Moïse à travers les
268 LES :*1ARI0NNETTE!3
profondeurs de la mer, 1-es murailles frémissantes que la main de Dieu retenait tout à coup, et l'abîme des eaux se referma. Alors
Il vit pé. . . il vit rir.
Il vit pé, pé. pé. . . il vit rir, rir, rir, Il vit périr vite Sa phalang' maudite. . .
Las entrailles de la terre, mises sous les regards de l'homme par la science moderne, ont vengé la Bible des sarcasmee et des outrages de Tiguare impiété du dernier siècle ; un jour, quand la religion aura besoin d'une preuve nouvelle pour confondre l'incrédule ou raffermir le croyant. Dieu prêtera une nouvelle science à la terre, et les savants fouilleront les entrailles de la mer Kouge pour en tirer les débris de l'armée du pharaon.
Ce soir-là, nous devions nous réunir chez le père Jean Du val.
Les fenêtres des maisons projetaient un pAle rayonnement daiis le brouillard gris.
Le vent commençait à souffler, et, dans cette hienr tamisée des fenêtres, la neige tourbillonnait comme une poussière d'argent.
Cependant la plupart des lumières s'éteignirent bientôt, et les maisons parurent de gros points noirs dans une blancheur laiteuse. Le grésil me fouettait la figure maintenant, et cela m'ennuyait. J'allongeai le pas afin -d'arriver plus tôt. Il fait si bon ])rès du poêle où flambe une écorçe saturée de poix, quand dehors souffle la bise mordante. Et puis l'homme supporte mal un petit contretemps ; il se résigne mieux dans l'adversité. Il secouera le faix qui l'embarrasse légèrement, et portera avec courage le fardeau solidement ficelé à son épaule.
Dans son rideau de peupliers sans feuilles, la maison de Jean Duval me parut éclairée comme pour les jours de fête. On m'attendait, sans doute, et c'était en mon honneur que brûlaient tant de bougies.
J'en ressentis de l'orgueil, et ma vertu d'humilité reçut une large blessure.
270 LES ilARIONNETTES
Je secouai la neig^ qui me couvrait, et, d'une main légèrement frémissante, je soulevai la clenche d'acier. Alors de l'intérieur j'entendis :
— Le voici ! le voici !
— Toujours fidèle à la parole donnée, dis-jê eu entrant.
La isalle, très grande pourtant, contenait à peine la foule curieuse. Evidemment je plaisais et mes récite étaient amusants.
Je me délectais dans ma vanité, quand une douce voix de jeune fille annonça :
— Pas d'histoire, ce soir ! . . . Les marionnettes ! . . . On va bien s'amuser !
— Ils t'attendent pour commencer, me dit le père Jean Du val.
— C'est trop d'honneur à me faire, répliquai-je, un peu refroidi, un peu humilié même.
— Ce sont des marionnettes nouvelles, affirma la mère Duval. Elles vont agir comme du vrai inonde. . . Nous allons rire.
— En effet, le monde prête bien î\ rire, ajoutai-je rudement.
— C'est si drôle du monde si petit, remarqua la jeune fille qui allait s'amuser,
— Eli ! Mademoiselle, reprits-je emphatiquement, nous ne paraissons pas plus grands que ces marionnettes, quand on nous regarde du haut du clocher. Il n'y a ni petits ni grands ; il n'y a que des comparaisons. La fourmi trouve énorme le joli pied d'enfant qui l'écrase, et l'éléphant trouve bien petit le joli pied qui écrase la foiirmi. . . Tout de même ajoutaije d'un ton plus conciliant, cela m'intéressait, je l'avoue, quand j'avais dix ans.
Une petite sonnette " tintina " soudain, annonçant le lever du rideau. Dans un encadrement de tentures rustiques, sur un fond de lumière, apparut une figure larg-e, vieille, bronzée et bien connue. C'était le .^^uron... On le disait un ancien soldat, mais écumeur de champ de bataille, détrousseur de morts. La femme qui le suivait, la " Muronne," Marie Germain,
272 LES ,AIARIONNETTES
.était une fille de Cap Santé qu'il avait ensorcelée. Il la battait souvent, mais elle ne pouvait «e détacher de lui. Ils avaient vieilli sur le chemin public. . .
C'était le Muron, l'heureux propriétaire des marionnettes perfectionnées.
— Mesdames et messieurs, fit-il d'un ton grave eu embrassant l'assistance d'un regard satisfait, c'est l'heure solennelle qui sonne, soyez attentifs, lu repr^entation va commencer.
Vous allez être surpris des i)rooTès qu'a faits, depuis le siècle dernier, l'industrie des inai-iounettes. Il ne s'agit plus aujourd'hui d'un jeu d'enfants et d'un amusement inutile, mais d'une récréation digne des esprits sérieux, et d'un enseignement précieux sous une forme amusante. Par quels moyens sommes-nous arrivés à représenter la société telle qu'elle est ou telle qu'elle sera, c'est notre secret. . .
Silence, et riez bien.
Vuv petite voix très grêle et qui eem-
blait sortir d'une boîte mal fermée, jeta tout à coup im tlot de paroles brèves et vives qui furent entendues jusqu'au fond de la salle.
Tout le monde se mit à rire. I! n'y avait pas de quoi, cependant, comme vous allez le voir.
C'était une poupée qui se promenait à pas lentis et gesticulait d'une façon tragique. Elle sanglotait parfois, et parfois, «'irritant, elle faisait des menaces. . . L'infortunée avait un mari infidèle.
N'est-ce pas la chose la plus invraisemblable ?
Un instant après, un jeune homme s'avança derrière elle, à pas de loup, puis, la saisissant dans ses bras, il l'attira sur son cœur et lui mit un baiser sur la bouche pour la forcer au silence.
N'est-ce pas là encore une chose invraisemblable ?
Et Ton entendit dans un soupir de flûte molle :
— Je vous adort' 1
274 LES :marionnettes
— Laissez-moi donc ! dit une roix pins molle encore. . .
— Vous êtes ma vie !
— Vous savez bien que je ne m'appartiens plus. . .
— Il vons trahit ! . . .
— Je le sais, hélas !
— ^ Je vous consolerai, cher ange !
— Je ne veux pas être consolée. . .
— Cela, par exemple, c'était bien naturel.
Je ne sais comment finit l'idylle. Une foule survint et la pauvre délaissée s^ sauva. Le consolateur aussi... par le même chemin.
Une foule survint ; une foule d'électeurs. Nous eûmes le spectacle d'une élection à la mairie, dans un centre rural, alors que tous les contribuables pouvaient voter. Tous ces petits hommes de huit à dix pouces de hauteur, allaient, venaient, couraient, s'arrêtaient au moyen de ficelles habilement dissimulées, comme dans le monde réel.
Les candidats — il y en avait deux, afin de doubler l'intérêt et de permettre un échange de gracieusetés à l'absinthe — les candidats vinrent à l'encontre l'un de l'autre. Il est rare, du reste, que deux adversaires tirent dans le même collier. Ils étaient suivis de leui'S partisans, et parmis ces partisans à la culotte serrée sur la cuisse, on voyait se déployer des jupons larges et bigarrés. Là aussi, dans ce peuple de carton, l'émancipation de la femme jetait ses racines.
Une invraisemblance encore !
Les deux partis se rencontrèrent au milieu de la place. Ils paraissaient également forts. Une boîte d'allumettes servit d'estrtidr. Les candidats, souples comme des acrobates, sautèrent d'un bond sur le couvercle bien assujetti, ne se doutant pas, sans doute, qu'ils s'arrêtaient sur un volcan prêt à se réveiller.
— ^Messieurs les électeurs, commença le l>lus âgé, je viens de nouveau solliciter les honneurs de la mairie — Il avait occupé
pendant trois ans déjà le fauteuil civique. — J'ai travaillé, selon mes forces et mon intelligence, à l'agrandissement et an bonlienr de notre municipalité. . . Vos intérêts sont les miens et mes espérances sont les vôtres . . . J'ai comme vous toutes les intentions lionnêtets et toutes les ambitions légitimes. Je compte sur votre bienveillance, comptez sur moti extrême désir de vous être utile.
Je voiis dirai d'abord que j'aime le progrès et ne marche- pas à reculons. . . C'est par les municipalités surtout que le peuple est gouverné. Si elles sont bien administrées le pays le sera aussi. Il le sera surtout si vous placez au timon des affaires des hommes déjà éprouvés ; car ceux qui sont habiles dans les petites choses le sont de même dans les grandes.
Il est bien malaisé de rendre justice à chacun, si Ton arrive au pouvoir sans avoir um^ connaissance intime des humbles et des malheureux. En effet, lorsqu'on est placé haut on voit moins à ses pieds
que dans le lointain. Il n'est pas inutile cependant de regarder loin, puisque si vous marchez tête basse, vous arrivez à l'abîme sans le voir.
On dit que j'ai de l'ambition, que je cherche k m'élever. . . N'ayez pas peur de vous élever ; il se trouvera toujours des gens au-dessus de vous que vous ne pourrez atteindre, et qui vous feront comprendre votre impuissance.
Les municipalités ont besoin des lumières de la science pour devenir florissantes. Il faut qu'on leur parle, il faut qu'elles apprennent. Or, le meilleur moyen de parler pour être entendu de tout le monde, c'est de parler dans les journaux. La gazette est le porte-voix de tous les ouvriers de la pensée, et elle jette auxquati«e vents du ciel toutes les audaces de l'esprit humain. . . Le journaliste sait tout ou feint de tout savoir, ce qui est à peu près la même chose... Nous devons donc recevoir les journaux, et forcer le gouvernement à les payer. C'est le
meilleur système d'économie eociale, et le moyen le phis expéditif de relever la nation. Puis, il faut tout lire dans un journal, tout, depuis le nom jusqu'aux conditions d'abonnement exclusivement, en passant par les guériisons miraculeuises de la réclame, les mariages qui sont un prétexte pour étaler, .saus pudeur, la toilette de la mariée et les innombrables cadeaux des innombrables amis, les naissances où les parrains et le« marraines viennent saluer le public, et les enterrements qui se changent en parties de plaisir.
On gagne toujours quelque chose à lire, même*à lire des livres du terroir ; mais en retour on perd souvent à parler, même quand on parle pour dire des vérités. . . Et je vais me taire.
Encore un mot pourtant. J* favorise les cercles agricoles et je vous conseille d'en faire partie. On y apprend à cultiver la terre avec intelligence, à faire pousser des légumes nourrissants, et des grains (]ui valent uiieux que la |>oussière
LES JVIARIONNETTES 279
d'or de la Californie. . . Dans la plupart des antres cercles on apprend à cultiver rivrognerie et le jeu, deux plantes dont les épines sont cruelles et les parfums dangereux.
Les travaux de la voirie étaient négligés. Chacun, comme vous le savez, devait y mettre la main et faire sa part. Or, tous attendaient après chacun et personne ne commençait. On se décharge aisément, voyez-vous, d'une obligation partagée. Le Conseil municipal s'est fait votre serviteur et il a agi. Maintenant vous marchez d'un pied ferme sur de larges trottoirs et vous ne crottez plus vos souliers. Plusieurs sont fâchés de cela. Ils disent que la boue ne salit que la chaussure, et que la brosse rend au cuir son éclat. Ils ne disent pas qui rend au gousset les sous dépensés pour la brosse et le reste. . .
Aujourd'hui l'eau coule dans les fossés au lieu de dormir dans les ornières, et les chemins sont bons ; les clôtures sont
280 LES IVIARIONKETTES
solides, et les béliers en quête d'aventure ne vont plus fourrager le domaine du procliaiii. Les routes sont comme les rivièreis. Les unes et les autres font naître la richesse sur leur passage, mais à la condition qu'il n'y ait pas d'écueils dans celles-ci, ni d'ornières dans celles-là. . . Sur de bons chemins il n'y a ni mauvaises voitures, ni chevaux paresseux. . . Vos chemins sont beaux, et vous pouvez aller vous promener. . .
Plusieum se mirent à crier, pensant qu'il ise moquait d'eux. Vous pouvez aller vous promener ! cela se dit quand on veut se -débarrasser de quelqu'un ; c'est une injure. Une bagarre s'en suivit et les jupons s'enfuii'ent. La boîte prit feu et ce fut bientôt un sauve qui i>eut général. Le deuxième candidat î* en fuit comme les autres, sans répliquer un mot. ce qui manque de vraisemblance.
Après quelques minutes de repos, le Muioii nous présenta une danseuse de l'opéra. r]11e avait fait tourner bien des
têtes royales par ses pirouettes élégantes et ses grâces incomparables.
Elle arriva leste et pimpante sur le parquet luisant. Le parquet, c'était toujours la table. Elle n'était pas excessivement habillée, mais il paraît que c'est mieux.
Les mouvements sont plus à l'aise en dehors des nœuds et des agrafes. La robe semblait ne commencer nulle part et finir partout, mais on distinguait assez un maillot rose et un soulier mignon. Au reste, elle était si petite.
L'orchestre, une fltîte chafiipêtre comme Titjre et Mélibée savaient en faire, égTena sans mesure une averse de notes éveillées, et les petits pieds de la petite créature s'agitèrent fort adroitement, avançant, reculant, glissant, sautant. . . sautant surtout. Puis, finalement, la danseuse pirouetta, selon la parole du Muron, comme on pirouette sur les ])arquets cirés des grands opéras. Mais aucune tête ne tourna. Il est vrai qu'il n'y avait là que de bonnes têtes " d'habitants."
Après cela, nous fûmes introduits dans un petit salon intime. Quand je dis : introduits, vous comprenez ce que cela signifie. Ici encore nous vîmes un spectacle assez amusant, mais pas commun du tout, et qui ne se trouve guère que dans l'imagination des romanciers.
Quelques tables rondes et beaucoup de chaises vernies meublaient ce petit salon. Sur les tables, il y avait des tapis verts, et sur les tapis verts, des jetons d'ivoire. Assises au tour de ces tables, des femmes élégantes tenaient, comme des éventails, dans leurs mains blanches, des cartes chiffrées dans les coins.
Presque toutes fumaient des cigarettes, et, de' leurs bouches roses, montaient sous un souffle lé<;èrenient odorant, les molles ondulations d'une fumée grise.
On entendait de toute part le son mat (le la monnaie de convention, puis des lihi-ases courtes, des mots pleins de sens
pour les initiés, mais absolument vides pour les autres.
— J'y suis.
— De combien ?
— Deux de mieux.
— J'accorde.
— Passe.
— Rien ! rien î rien !
— Combien de cartes ?
— Une.
— Deux.
— Trois.
— • Pas du tout.
— Parlez, maintenant.
Evidemment on jouait le " Bluff ".
Cependant, chose sing-ulière et que je
n'avais jamais vue chez les joueurs de mon sexe, il régnait là une gaieté bruyante, et les décavées riaient plus fort que les autre.!<. On aurait dit qu'elles jouaient à '^ qui per<l gagne." Jamais une plainte comme chez les hommes d'autrefois...
surtout jamais un juron. On faisait une cagnotte, et les jetons d'ivoire \.ombaient
dru dans le plateau destiné à cet objet. Sur les murs de la salle, de distance en distance,des boîtes élégantes se profilaient comme las troncs suggestifs des églises et des chapelles.
Un coucou perché sur une corniche d'ébène. entre deux vaseis de fleure, comptait, avec une précision de mathématicien, les minutes données au jeu. Quand, de sa voix monotone et un peu plaintive, il annonça la dixième heure, toutes les dames se levèrent et terminèrent debout la dernière donne.
Puis on fit le bilan.
Les gagnantes, toutes ravies, partirent à la file et se dirigèrent vers les troncs cloués au mur. Chacune selon sa dévotion. Il y avait un tronc des pauvres, un tronc jiour les âmes du purgatoire, un autr(' ]»our des messe<s. nu autre pour le luminaire, un autre pour le pain de Saint Antoiiu^ de Padoue, et le reste.
Les pauvres avaient toujours bonne ]tart. Ce soir-là. Saint Antoine eut du
pain à revendre . , . mais les âmes du purgatoire n'éprouvèrent guère d'adoucisisement à leurs -ennuis.
La cagnotte était destinée aux maris sages, restés au coin du foyer pour surveiller les bonnes. On la tira au sort et la plus haute carte l'emporta. Toutes les dames reprirent en hâte le chemin de leur maison. Et plusieurs disaient, pour s'excuser, que cette manière de faire l'aumône valait bien les bazars et les petits sacs.
Quelques moments plus tard, nous entendîmes, dans les coulisses, une querelle passablement amusante. Une querelle de musiciens et de chanteurs. . . chose bien incroyable encore, et qui ne trouvera que des incrédules. Je vais tout de même vous raconter cela.
La scène se passait derrière les rideaux. De fait, il s'en passe plus là qu'ailleurs, et de plus piquantes aussi . . . Comme toujours le rideau laissait voir ce qu'il aurait dû cacher.
C'était à qui chanterait ou ne chanterait
pas, jouerait ou ne jouerait pas. Chacun voulait donner le morceau de son choix, ou ne donner rien du tout. Le directeur avait beau prier, supplier, gourmander, commander, on lui riait au nez. Il fallait laisser passer Forage.