‹ Contes vrais (volume 2)Chapitre 2 sur 5 · L- un offrait du comique, pour f aiïe rire · texte numérisé non relu

L- un offrait du comique, pour f aiïe rire

L'autre, du tragique, pour faire pleurer ;

Celui-ci, un chant patriotique, pour enlever la salle ;

Celui-là, une romance sentimentale, pour toucher les coeurs ;

Un autre, quelque ehose de corsé, de leste ;

Un autre encore, du voilé, à cause des jeunes filles.

On parla d'un solo.

Tout le monde voulut donner le solo.

On proposa un duo.

Tout le monde voulut chanter le duo.

Un grand chœur. . .

Personne ne consentit à on être. Y pensez-vous, un grand chœur?... On

LES MAKIONNETTES 287

entend toutes les voix à la fois, et pas une mieux que lets autres.

Une pianiste très brune voulut prendre la place d'une blonde, dans un morceau à quatre mains.

— Vous saA^z bien, répliqua celle-ci, piquée au vif, que j'en vaux deux comme vous.

— Comment cela, mademoiselle ?

— Comment cela ?. . . parce que je suis une blanche et vous, une noire.

Un violoniste boiteux s'entendit appeler double croche.

On cria à une petite bossue tapageuse :

— Savez-vous la valeur d'une ronde, mademoiselle ?

— Si vous saviez la valeur du silence, vous, répondit-elle.

On reprocha à un jeune ténor ses fréquents soupirs . . .

Et que sais-je ?

Mesdames et messieurs, dit enlin le directeur, ahuri, pratiquez davantage, je vous en supplie, les notes d'agi'ément.

Ainsi pendant dix longues minutes, et l'on finit par s'entendre, je crois, car l'on n'entendit plus rien.

Nous fûmes témoins, ensuite, d'un autre spectacle assez plaisant aussi. C'était le monde renversé, et la scène se passera vers la fin du siècle prochain. Il ne s'en portera pas plus mal, le monde, et, au lieu d'être à l'envers il aura peut-être reprie sa position normale des premiers jours. Au l'esté, si c'est un mal, un autre siècle le guérira. Laissons rouler la machine.

L'habitude de voir un défaut rend indulgent ; maie l'on finit souvent, hélas ! par douter d'une vérité qui est sans cesse souffletée. . .

C'était l'heure de la promenade. Nous vîmes défiler, sur une route imaginaire, de superbes carosses attelés de chevaux richement caparaçonnés. Haut juchés sur leur sièg-e, des cochers avec chapeau de soie sur la tête, boutons d'or sur la poitrine et galons brillante sur toutes les coutures, conduisaient ces équipages fas-

tueux. Sur la route, des piétons à la mine piteuse regardaient, d'un œil d'envie, ce déploiement de luxe, et secouaient, d'une main encore blanche, la poussière des roues qui les éclaiboussaient.

Dans ces voitures de gala, il y avait de grandes dames et de gros nieisisieuris.

Toutes les dames paraissaient belles ; seulement, les unes ressemblaient au matin et les autres, au soir. Les unes portaient, dans leur chevelure, l'or des blondes avoines, les autres, un léger duvet de neige, ou l'ébène d'une aile de corbeau. Tous les hommes paraissaient polis, mais ils saluaient d'une main calleuse et avec un peu de vanité.

C'était le défilé des travailleurs heureux. C'était la procession des parvenus, comme ceux qui vont à pied.

Il y avait des entrepreneiirs de toutes sortes de choses et des négociants en tout genre ; des spéculateurs aux aguets ; des exploiteurs de médecines hardiment patentées; des ouvriei's de toutes les heures;

des mamufacturiers, des politiqueurs, maie pas un poète, pas un peintre, pas un musicien.

Et ceux qui les regardaient passer, la mine rechignée et Pair déconfit, n'étaient plus que le reliquat d'une époque déjà lointaine, et le reste d-iin monde ancien. C'était la royauté en habit râpé et sans couronne. Des fils de princes et de duce, des rejetons de comtes et de barons, def? noms jadis retentissants et des veines où dormait une goutte de sang noble. . .

Et, parmi ces déchus, plusieurs tenaient là la main des parchemins jaunis qu'ils offraient aux belles ouvrières en landau. Toutes acceptaient avec un plaisir mal dissimulé, ces titres démodés et vains ; et princes et roturières continuaient leur route enisemble, parchemins contre bourses, dans un curieux téte-à-téte.

I^e tem])8 avait marché, comme vous voyez ; le peuple était devenu souverain. Jje travail refaisait le monde et les travailleurs régiiaient en maîtres à leur

LES MARIONNEITES 291

tour. A eux l'or et les richesses!,.. A eux les plaisirs !. . . A eux la gloire et les. honneurs ! . . . A eux la terre domptée qu'ils mettaient dans le oreuset !. . .

Pour combien -de temps ?

Voici une antre scène drolatique encore, mais comme les précédentes, tout à fait incroyable. Je vous l'ai -dit, c'était le monde à l'envers, que ces marionnettes du Muron.

Les femmes s'étaient émancipées. Elles ne portaient plus le jupon embarrassant, mais le pantalon étroit, la cravate iblanche et le jabot de dentelle. Elles s'entraînaient depuis un siècle, et leurs membres délicats avaient pris une vigueur extraordinaire. Les dames faisaient la boxe, jouaient aux quilles, à la crosse, aux palets, et jonglaient avec des haltères de vingt-cinq livres dans leurs salons parfumés.

Les paysannes tenaient les inaiicherons (le la charrue, faucliaient le bh' et creu-

292 LES IMARIONNETTES

saient les rigoles à travers les champs moissonnés.

Toutes se complaisaient dans la buée tremblotante d'un café divinement exquis, né de l'union de deux plantes étrangères, l'une de l'orient et l'autre, de l'occident. Les heureuses mères de famille donnaient, sans honte et sans regret, un lait généreux là leurs vaillants poupons, et les poupons souriaient narquoisement, comme s'ils avaient pu savoir les ruses de leurs belles aïeules, et les illusions des antiques bébés.

L'évolution n'était pas encore parfaite.

On aura beau faire, il restera toujours quelque chose de l'œuvre sage du Créateur.

Les hommes, sans ambition désormais, et contents de se reposer d'une lutte tant de fois séculaire, trouvaient tout naturel ce jeu des forces créées. Ils ne fumaient plus, ne buvaient plus, ne jouaient plus, et se laissaient aimer chastement, en riant malicieusement des surprises que l'avenir réservait ù d'autres.

LES :MARI0NNETTES 293

Ils se réunissaient encore le soir, de temps à antres, mais pour réciter le chapelet et jouer à la petite brisque, sans enjeu, deux contre deux, à la relève.

Après avoir négligé le salut éternel depuis le commencement des temps, ils négligeaient la vie terrestre. Ils dépassaient le but. Ils oubliaient que r homme est esprit et matière, que le travail est une loi divine, et que la terre est une hôtellerie où l'on peut manger, boire et dormir, en payant. Seulement, il faut laisser la chambre propre et payer un peu plus que ça ne vaut.

Parmi les femmes, il s'en trouvait que la Providence avait affligées du don de la parole, et elles abusaient affreusement de ce don précieux dans les assemblées publiques ; mais, chose incroyable encore, dans les réunions intimes, elles ne déchiraient plus leurs amies et parlaient charitablement de tout le monde, même de leurs maris.

Quelques-unes écrivaient des livres de

piété, à rusage des jeunes garçoné^ qui voudraient embrasser tout autre chose que le maigre célibat, et des manuels de jeux et de sport, pour les. jeunes filles soucieuses de 1-honneur de leur sexe.

Quelques autres se livraient à l'étude de l'antiquité, et nous confondaient avec les momies de l'Egypte. Elles trouvaient nos mœurs et nos coutumes bien étranges.

D'autres cherchaient le célèbre élixir de vie que notre mère Eve, dans une heure de gourmandise fort regi'ettable, vendit pour une pomme à un fameux intrigant qui s'en sert toujours. D'autres encore se flattaient de faire des lois sages et claires, que nul esprit retors ne pourrait interpréter à sa giiise, et appeler en témoignage contre le bon sens. D'autres aussi, mais en petit nombre, dépensaient des flots d'éloquence pour sauver, du bagne et de l'échafaud, les voleurs, les incendiaires et les assassins, et pour ravir à leui-s victimes infortunées le respect et la pitié de Icui's concitoyens. Ajoutant le blas-

plièiiie à Paiulace, elles appelaieut cela de la charité.

Et parmi ces dernières, j'en remarquai nne qui tournait, fiévreusement et tour à tour, les pages d'un traité d'astronomie et les pages d'une géographie. Elle s'agitait sur son siège, frappait du poing sur la table et jurait de sauver sa cliente.

Il s'ag-issait d'une séduction, d'un enlèvement, de quelque chose de monstrueux enfin. La coupable, une femme de quarante ans peut-être, avait enlevé un jeune homme encore sous la puissance paternelle. Il manquait douze heures à l'âge voulu pour l'émancipation. Le lendemain de l'attentat il eut été libre. Quelle hâte malheureuse ! Douze heures encore et le crime n'eut été qu'une idylle charmante.

Or, le jeune homme avait vu le jour dans une île de la baie de Bengale. Mais il était anglais. Les Anglais naissent anglais partout, surtout depuis qu'ils ont des îles dans toutes les mers, et des mers dans tous les continents. Il s'était échoué

sur nos rivages avec un vai'Sseau marcbancl dix ans auparavant.

La femme de loi soutenait d'abord qu'il n'avait pas opposé de résistance sérieuse à l'entreprenante fille d'Eve, car nul ne l'avait entendu crier : " Shocking " ! Mais elle allait démontrer, en outre, qu'il avait bien réellement les douze lieures qui semblaient lui manquer. En effet, le 'Soleil d'orient avait éclairé son berceau douz^e heures avant de paraître à notre horizon lointain. Donc le jeune homme avait douze heures de plus que les enfants d'ici nés, eu apparence, le même jour et au même instant . . . Une belle cause ! J'aurais voulu l'entendre plaider, mais d'un coup de baguette, le Muron fit disparaître le spectacle.

Ce fut au tour des boxeurs. Une espèce d'artistcis qui ne cliuiiteiit que des duos, et battent la mesure de leui-s poings fermés. La salle applaudit à outrance. Chez le

LES JVIAEIONNEÏTES 297

peuple, le roi de la taloche est le plus populaire des souverains. On aime les coups bien portés, les muiscles souples, les poings durs : on admire l'adreisse, la ruse, l'agilité, toutes le« vertus du corps. Je ne dis pas que l'on dédaigne les vertus de l'âme.

Ils se portèrent de rudes coups en pleine figure, d'un poing serré et sans gant.

lO'était affreux, et contre les lois du pugilat. Ils reculaient, puis bondissaient comme des béliers l'un sur l'autre. Leurs jambes flageolaient parfois, et l'on devinait l'épuisement. Ils poussaient de petits cris de fureur, comme s'ils se fussent haïs, et pourtant ils ne s'étaient jamais vus. Ils arrivaient des extrémités (lu monde pour se mesurer. Tous deux s'intitulaient champions de l'univers. Il y en avait un de trop. Comme si, plantés, l'un sur le pôle nord et l'autre sur le pôle sud, ils ne pouvaient pas se croire seuls maîtres de la teri-e.

298 LES aiARIONNETTES

A la dixième ronde, ils roulèrent l'un et l'autre sur l'arène et ne se relevèrent plus. Ils étaient niortts. Ils étaient morts illégalement, l'un ayant frappé trop haut et l'autre, trop bas. Auissi le diable vint-il les chercher. Un diable noir, au nez crochu, au front garni de cornes, au dos agrémenté d'une bosse, et terminé par une longue queue dévotement portée par quatre diablotins. . .

Quand l'enfer se fut refermé sur les restes meurtris des lutteurs, un ange parut, n avait des ailes aux épaules mais ne s'en t^ervait pas. Il était singulièrement attifé pour un ange. Il paraissait couvert de haillons, mais de haillcms brillants. Des lambeaux qui semblaient une parure étincelante. Les déchirures laistsaient ])asser des rayonnements. Il avait l'air fatigué cei>endaut : i>eut-ètre venait-il de loin, iveut-être avait-il souffert. 11 se dirigea veis un coin de la ]>lac<' et,

LES ]\IARIONNETTES 299

saus frapper, comme c'est le droit de ces divins voyageurs, il entra dans une maison de belle apparence, et la porte resta ouverte.

Par cette porte large et haute, on put voir un lit blanc, et, sur le Ut blanc une forme blanche de jeune fille. Il n'y a, en effet, qu'une jeune fille qui soit susceptible de vêtir une pareille blancheur et une forme aussi gracieuse.

Autour du lit immaculé se pressaient une famille dans l'affliction, des voisins et des amis. Le père demeurait sombre, la mère pleurait en priant, un jeune homme sanglotait en regardant la morte.

Or, voici en deux mots et comme l'a racontée le Muron, l'histoire de cette grande douleur.

C'était le soir des fiançailles. . . Les fiançailles de hi jolie défunte et du jeune homme tout (lésolé. Un beau soir de juin, plein de calme, de parfums, de fleurs et d'étoiles. Elle se promenait dans l'allée ombreuse (pii conduit <]v la maison à la

300 LES îklARIONNETTES

route, le front encore humide du premier baiser, et le cœur débordant d'une ivresse nouvelle, quand une femme inconnue l'aiborda. Cette femme tenait par la main un enfant d'une dizaine d'années.

Tous deux étaient misérablement vêtus.

Le petit garçon marchait avec peine et pleurait beaucoup. Il était malade. Il grelottait, et malgré la tiédeur de l'air, ses petites dents claquaient sinistre ment.

La jeune fiancée conduisit à sa mère les deux misérables créatures, et quand le petit malade fut débarrassé de ses gue- . nilles, lavé dans une eau pure et proprement habillé, elle le prit dans ses bras et le déposa sur un bon lit.

Pendant plusieurs jours, pendant plusieurs nuits elle veilla à son chevet.

Cependant le mal empirait. Fue fièvi'e maligne consumait ce petit corps déjà épuisé par les fatigues et hs privations. La mort arriva.

La mère était partie déjà, heureuse peut-être de n'avoir personne à traîner désormais sur le chemin public.

LES ilARIONNETTES

A quelque temps de là, la douce fiancée fut à son tour prise de la fièvre, et les soins et l'amour ne la sauvèrent pas plus qu'ils n'avaient sauvé le petit mendiant.

Quand l'ange s'approcha de la couche funèbre, on vit un sourire étrangement doux passer sur les lèvres blêmes de la morte. Il prit dans ses bras sacrés la chaste dépouille et s'éleva vers le ciel.

Voilà qui a du bon sens, au moins. . . Et ce fut la fin.

Geoiycs Delfiixse.

Il ne s'est jamais consolé de cette escapade. A la vérité c'était jouer de malheur, et ison scalpel «'était fourvoyé d'une façon tro]) luîi'ubre. . . ou trop plaisante, si vous l'aimtz mieux. Il aurait pu lui arriver pis cependant. Le mariage pouvait manquer, et un mariage manqué, c'est une catastrophe, si la dot fst ronde et le fiancé, carré.

Mon intervention l'a sauvé. En ce temps-là l'intervention était chose per-

mise. Ou "v mettait de la discrétion, de la bonne foi, et d'ordinaire, tout flniesait bien. C'était la franchise même que ce garçon ; il était franc comme l'épée du roi. Ne me demandez pas de quel roi.

J'oubliais de vous le nommer. Il s'appelait Noé Bergeron. Pourquoi Noé ?

Probablement parce que son père avait lu la bible et aimait les antiquités. Peutêtre aussi parce qu'il ne boudait pas son verre, et qu'il s'était endormi plus d'une fois dans les vignes du Seigneur.

Donc, il s'appelait Noé Bergeron. Qu'estil devenu ? Il exerce la médecine avec succès dans une grande paroisse où des gens vivent très vieux et meurent pour se reposer. Il n'est pluiS jeune et il doit être gris, car nous avons le même âge, sinon les même?, goûts. Il étudiait la médecine pendant que je faisais semblant d'étudier le droit. J;^ lui donnais des avis et il me /donnaiit des pilules. Je calmais ses inquiétudes et il calmait mee; souffra.nces. Nous sommes quittes.

J'étais à ses fiançailles. Il y avait beaucoup d'invités, tous de la haute ; raristoeratie des. lettres et l'aristocratie des écus, des diplômés et des cossus. Les parents de la campagne regardaient de loin. Des musiciens en habits, cravatés de blanc, rangés dans un coin du vaste salon, soufflaient de leurs cuivres une poussière de notes brillantes qui nous enivrait. Et puis la danse allait, allait, comme au temps où elle était une chose agréable au Seigneur.

Amaryllis voltigeait comme une phalène. On eut dit le même bourdonnement d'ailes. Tous savez, la phalène, ce beau papillon de nuit qui vient brûler à la flamme des candélabres, son corsage de velours et ses ailes de cire. Amaryllis, c'était la fiancée ; Amaryllis Belleau. Un beau brin de fille, je m'en souviens, et mise à ravir. Elle portait . . . Voyons, que portait-elle ? Ma foi ! je ne m'en souviens ]>lus. Seulement, ça lui allait à merveille. Des cheveux noirs comme des ailes de

corbeau, bouclés . . . Non, pas noirs, couleur de blé mûr, plutôt. Pour ça, pas (le doute. Ce qui la rendait séduisante surtout, c'était ce grand œil rêveur, même danis les bouffées de joie. Un œil ou l'azur du ciel . . . L'azur ... je ne sais pas trop. Or, je ne veux rien affirmer d'incertain ; comme mon ami Xoé Bergeron, je suis esclave de la vérité, je ne connais que ça.

Le commencement de l'affaire — car il ne faut pas commencer par la fin, — ce fut une escapade de troits étudiants en médecine et d'un étudiant en droit. L'étudiant en droit, c'était moi.

Je ne sais trop si je ne devrais pas parler, d'abord, de la mort de madame Belleau. Cette mort est bien la cause première de l'incident, et mon histoire serait courte sans cela.

Apprenez donc qu'à l'époque de la ui jinde soirée des fiançailles, la mère était, de])uis quelques années déjà, partie pour un monde meilleur, ce qui ne doit pas être chose difficile à trouver. Monsieur

Belleaii ne s'était pas vite consolé ; il ne s'était pas encore consolé. La tendresee de sa fille apportait bien un adoucissement à sa douleur, mais ne pouvait la calmer tout à fait. Kien ne remplace la femme aimée, surtout quand la maternité a sanctifié l'amour en le comblant.

Je reviens à l'escapade. Il vaut mieux commencer par là. Noé me demanda de me joindre à lui et à ses camarades, pour faire une petite expédition nocturne dans un cimetière. J'avais eu envie d'étudier la médecine, et cela faisait comme un trait d'union entre les disciples d'Esculape et le disciple de Thémis.

Et puis, je n'avais point peur des morts. Pauvres morts î que voulez-vous qu'ils fassent ?. . . Si seulement ils pouvaient parler ! Combien de fois j'ai désiré con- \'ei'ser avec eux ! Comme il serait curieux de leur entendre raconter les émotions du départ d'ici et de l'arrivée là-ibas. !... Ils nous apprendraient le mystère des rapports intimes entre les créatures de

notre monde et celles des autres mondes. Ils nous parleraient peut-être des canaux gigantesques de Maiis et nous diraient pourquoi, à certaines époques, ils se dédoublent. Ils nous révéleraient le secret des étoiles blanches comme Sirius, Véga ou Ataïr ; des étoiles jaunes, comme Arcturus, Pollux ou La Chèvre ; des étoiles rouges, comme Béteigeuse, Antarès, Algol. Ils nous raconteraient comment ils nous voient des profondeurs de l'infini où ils se sont envolés, pendant que nous, nous avons peine à voir plus loin que notre main. Nous ne pouvons pas découvrir les sentiments faux de l'ami qui nous sourit, les calculs égoïstes de la main qui nous relève, les roueries coupables du politiqueur qui nous harangue, la fragilité des promesses que nous fait l'amitié, la jalousie des confrères qui nous félicitent, et cetera . . .

Je n'avais pas peur des morts. Il était onze heui-es; du soir (piand nous mîmes, dans la. main du gardien, la pièce blanche

iwifh ^ '<É

..ÎMIJSM^^r*- . ■

1 ï::fc;--«

fc

nécessaire pour faire ouvrir l'infâme barrière. La dernière barrière qui tombera sera bien dans le voisinage de notre bonne ville de Québec. Les fortifications s'écroulent, mais les barrières restent debout. Fouette cocher ; mon récit s'attarde trop. Il était discret, notre cocher. Au reste sa discrétion lui rapportait de jolis deniers. Une vertu intéressée est peutêtre moins belle mais elle est plus sûre.

Sur la route large et dure les roues produisaient un grondement sonore et monotone, qui nous aurait endormis comme une berceuse, si l'acte audacieux que nous accomplissions ne nous eût tenus en éveil. De temps en temps, les bêches d'acier que nous emportions se heurtaient, et nous pensions aux clous du cercueil qui grinceraient tout à l'heure en se cassant.

— Nous voici rendus, fit le cocher qui n'avait rien dit encore.

— Déjà ?

Cette surprise nous échappa. Nous n'avions peut-être pas hâte d'arriver.

La nuit était tiède ; une superbe nuit d'été, moins la lune et les étoiles. C'est quelque chose, je l'avoue. Le ciel nuageux nous annonçait une averse, mais nous enveloppait d'ombreis. Un silence profond régnait partout ; personne sur la. route ; im& de lumières aux fenêtres des maisons voisines. Des morts, rien que des morts î Nous étions <lanis le cimetière. Joseph Labruère connaissait la fosse. Tiens ! je ne voulais pas le nommer, celui-là... N'importe, allons!

Joseph Labruère nous dit :

— Venez par ici.

— Attends, observa avec raison Noé, il est bon de se récooiforter un brin.

Et il nous présenta une gourde qui n'avait encore rien perdu de sa fraîcheur. Il se fit un petit bruit dans un coin du cimetièi^. Un hibou, peut-être, qui se fatiguait de veiller seul sur un cyprès, ]>ent-êtr(» un blaireau qui rev(Miait heureux en sa retraite. . .

— Allons! en voilà un qui se réveille avant la résnri'ection, fît Gaspard Côté.

Bon ! voilà l'autre nommé. Maintenant que vous les connaissez tous, je continue. Nous suivîmes Labruère. Nous marchions d'un pas léger afin de ne pas faire crier le sable, et de temps en temps nous noujs arrêtions pour écouter. Le cocber faisait sentinelle, ou dormait sur son siège.

Ici, fit Labruère, à voix basse, ici !

Un éclair jaillit de la nue, et dans la lumière rouge, sous les grands arbres, toutes les croix du cimetière parurent sortir de terre.

Hâtons-nous, dit Xoé, il faut en finir avant l'orage.

Les bêches s'enfoncèrent dru dans le sable nouvellenTent, remué. Un quart d'heure s'était à peine écoulé que le tombeau rendit un bruit sourd. Les instruments l'avaient heurté. Un frisson passa dans les veines de mes compagnons. S'ils avaient eu le courage d'avouer leur peur, j'aurais avoué mes remords. L'amour propre nous scella la bouche mieux que les clous n'avaient scellé la bière.

Enfin noue parvenons à ouvrir cette porte que l'on croyait à jamais fermée sur le mort, et nous réunissons toutes nos forces pour enlever le lugubre fardeau, et le hisser sur le bord de la fosse béante. Un autre éclair illumina les airs et des reflets blafards descendirent jusque s-ur la tombe encore ouverte, au fond du trou. Le cadavre que nous tenions reçut la lumière en pleine figure. Nous ne pûmes retenir un cri. Nous avions fait erreur. Notre guide s'était trompé.

Nous étions venus chercher un pauvre diable de matelot décédé à l'hôpital, et nous avions entre les bras les dépouilles mortelles d'une femme. Il était trop tard pour recommencer. Nous étions tous un peu fatigués aussi. Et puis, le sujet ne servirait pas moins bien la science, quand il serait sur la table de marbre de la dissection. Pour apaiser la conscience qui avait des velléités de révolte, la gourde fut vidée. C'est Pargument suprême.

Les remords se turent, et nous filâmes au trot vers la cité mal endormie.

Inutile de dire que nous avions fait disparaître la trace de notre sacrilège. Le fossoyeur n'avait pas ratissé le saible bénit avec un soin plus scrupuleux.

La femme dont nous avions, malgré nous, troublé le repos sacré, paraissait jeune encore et gardait, sous la pâleur effrayante de la mort, les traces d'une beauté frappante. Elle portait au doigt un anneau d'une grande valeur, un large cercle d'or fin où l'artiste avait incrusté une guirlande de petits diamants.

Que faire de cet anneau ? Notre honnêteté était déjà proverbiale, et nulle pensée mauvaise ne vint à notre esprit. Nous résolûmes de le vendre et d'en rendre la valeur à la défunte, sous forme de messes basses. Plus tard, Noé Bergeron qui ne ménageait pas les écus de son père, un riche marchand des environs de Montréal, racheta le bijou et le serra, soigneusement enveloppé dans une touffe de ouate blanche. Il le destinait au doigt mignon d'une adorable créature qu'il ne connaissait encore qu'en rêve.

Quelques années s'écoulèrent et nous fîmes un grand pas dans la vie. Chacun de nous prit son. chemin et commença la lutte pour l'existence.

Noé avait fixé »es pénates dans une place d'eau. A Cacouna, je crois. Je n'affirme point. Il jugeait que les bains lui seraient d'un grand secours, à cause de rimprudence des baigneurs ; cependant sa confiance n'allait pas jusqu'à espérer de rendre la vie aux infortunés, qui l'auraient définitivement laissée au fond des eaux amères.

Il fut appelé, un jour, auprès d'une jeune fille qui s'était,en effet,trop attardée dans l'onde caressante mais perfide. On l'avait retii'ée à demi noyée. Il la sauva. Elle eût été sauvée sans lui, mais il était écrit que la chose arriverait ainsi. Elle eut de la reconnaissance envers son jeune médecin. ^)v la reioimaissance à l'amitié la transition e^t toute naturelle et la distance, toute courte. ElU» lui <lonna son amitié. De l'amitié à l'amour le saut n'est jamais

bruisque et le chemin est quelquefois long. Elle parcourut le chemin. Lui, il l'avait aimée du premier coup d'œil ; il avait franchi l'espace d'un seul bond.

Et voilà pourquoi ils fêtaient leurs fiançailles. Car elle, vous n'en doutez pas, c'eist mademoiselle Amaryllis Belleau.

Nous voilà donc revenus à la soirée des fiançailles. L-e chant, la danse, les récitations se succédaient, avec la régularité dés'espérante des symphonies trouées, que déroulent mécaniquement les musiciens de la rue. Il y avait, dans l'atmosphère chaude, des senteurs exquises que les éventails des dames, gracieusement agités, faisaient courir et flotter sans bruit, de toute part. Quand l'heure du réveillon sonna, les cuivres et les violons suspendirent leurs poéti(|ues accords, et le cliquetis des couteaux et des fourchettes, ô sacrilège ! parut doux à l'oreille des gourmets.

L'homme ne vit pas seulement de son . . . Que de mets succulents furent savourés ! que de rasades joyeuses furent bues î La

première, la plus solennelle, la seule universelle peut-être, ce fut quand le père Belleau, une petite moustache sur une grosse lèvre, un ventre rebondi, paré, sur le côté, d'une pesante breloque, proposa la santé des fiancés. Au même instant Noé, mon ami Noé, tout ému, rouge comme un coquelicot, passa, au doigt d'Amaryllis, l'anneau précieux qu'il conservait depuis si longtemps dans la ouate. Amaryllis poussa un petit cri de surprise, et nous crûmes qu'il lui serrait trop l'annulaire. Elle se prit à regarder le joyau avec une grande attention, puis on la vit pâlir.

Le fiancé était tout fier. Le père débitait son discours de circonstance, avec une verve digne d'une meilleure grammaire. Quand il eut fini, il se pencha sur la main de sa fille.

— Oh ! fit-il, d'une voix drôle.

— Puis un moment après :

— Je ne croyais pas qu'il y en eût deux pareils.

Noé devenait rêveur. Amaryllis gardait

uu silence inquiétant. Monsieur Belleau reprit :

— Montre donc. Amaryllis.

Amaryllis lui passa l'anneau.

— Mais il est tout à fait semblable à celui que j'ai donné à ma chère défunte . . . On jurerait que c'est le même. . . C'est singulier ! . . . singulier ! . . . Et le même nom gravé en dedans . . . Amaryllis ! . . .

— C'est le nom de ma fiancée, observa Noé d'une voix qui s'efforçait de paraître sûre.

— C'est vrai ! c'est vrai ! . . . Amaryllis, comme sa pauvre mère. . . reprit Monsieur Belleau. Puis il demanda :

— Où donc l'avez-vous acheté. Monsieur Bergeron ?

Noé héisita. Je crus un instant qu'il était perdu. Il ne voulait pas mentir, et il cherchait une réponse acceptable.

Je vins à son secours. Dieu me pardonnera mon petit mensonge, en faveur de ma bonne intention ... ou bien il le fera expier à mon ami.

— Il vient de Paris en droite ligne, tout comme moi, dis-je alors ; il a vu le jour isur le iboulevard deis Capucines, dans l'atelier d'un juif honnête.

Tous les yeux me regardaient très curieux. Je repris :

— Mou ami m'avait demandé de lui apporter un anneau nuptial du beau pays de France, et je me flatte de n'avoir pas mal choisi.

Noé riait maintenant. Monsieur Belleau examinait toujours l'anneau.

— C'est singulier, remarqua-t-il à sa fille. Amaryllis n'a rien qu'un L, comme dans l'anneau de ta pauvre mère.

— Comment ! repris-je avec un grand air étonné, il y manque une lettre !. . . ce juif m'a donc volé ! . . . Il avait pourtant l'air bien honnête. . . Si jamais je retourne à Paris . . .

Mais enfin consolons-nous, cet anneau aura, nne ressemblance de ]ilus avec celui de la chère défunte.

Et Monsieur Belleau ajouta d'une voix solennelle :

— Oui, c'est cela.

Puis se penchant vers la fiancée :

— Garde bien ce sou^-^nir, ma fille, il e«t précieux à plus d'un titre. . . et quand tu mourras . . .

— Oh ! ne parlez pas de ça, fit Noé vivement. . .

— Tout de même, me dieait-il, plus tard, j'éprouve un grand remords d'avoir mis 1« «scalpel dans les chairs de ma belle-mère.

— Bah ! lui répliquai-je, ce n'est pas souvent qu'une belle-mère n'est déchirée qu'après sa mort.

llhit^tmiiiiiis ilr

Henri Julien

Si je meiîfi, c'est d'après Geneviève Jambette.

Il y a " beau temps passé " depuis qu'elle nous faisait ses récits <le loupsgarous, de feux follets et de chasse-galerie. J'allais alors à " l'école de l'église," et je n'étais qu'un gamin espiègle qui

faisait des niches à la destinée. A l'entrée de l'existence où je me trouvais placé, je regardais la vie par le gro« bout de la lunette. Elle se perdait dans un lointain mystérieux. O la douce illusion !

Je n'ai fait qu'un pas de l'enfance à la vieillesse. Le temps d'espérer en vain, d'aimer en fou, de rêver en poète et de souffrir en martyr. C'est tout. Mais il ne faut pas que je m'oublie à parler de moi ; c'est du loup-garou à Geneviève Jambette que je dois vous entretenir aujourd'hui.

Pauvre Geneviève, elle était vieille déjà quand elle nous racontait ses histoires si vraies !

— Satanpiette ! disait-elle, c'est la pure vérité. Demandez à Firmin.

Firmin, c'était son frère.

Elle demeurait à deux lieues de l'église, et fjour ne pas manquer la messe, elle arrivait la veille des fêtes et des dimanches. Combien, dans nos campagnes brûlantes de foi, font ainsi toujours !

Et toiijoinis nos maisons hospitalières s'ouvrent avec plaisir pour les l'ecevoir.

C'était chez le père Amable Beaudet qu'elle descendait, et c'est là que je l'ai bien dts fois écoutée. Elle e<st morte depuis longtempis la vieille conteuse naïve, et bien peu se souviennent d'elle aujourd'hui. La postérité n'existe pas pour elle, car dans «on amour de la vertu, elle aurait pu dire comme la A^ierge à l'ange : " Quomodo fiet istiid quoniani viriim non cognosco? "

Et ceux qui n'ont pas d'enfants meurent plus profondément que les autres.

— ' Lie loup-garou ! le loup-garou ! me criez-vous, ennuyés ou curieux.

Franchement, je ne sais pas trop si je vais me rappeler la chose.

Ha ! bon ! Greneviève commençait ainsi:

— Mes petits enfants, il faut aller à confesse et faire ses pâques. Celui qui est sept ans sans faire ses pâques " court " le loup-garou.

— Mais est-ce qu'il y a des chrétiens

qui reistent sept ans sans communier à Pâques ? disions-nous étonnés.

— Oui, il Y en a malheureusement. Ils isont rares, mais il y en a. Et si le monde continue comme il est parti, dans cinquante anis, ça ne sera pas drôle. On ne rencontrera que des loups-garous, la nuit.

— Est-ce que c'ast malin, un loup-garou? C'est ce pauvre Hubert Beaudet, mort

à l'autel, qui demandait cela d'un ton gouailleur. Et la vieille répondait :

— C'est effrayant. Ça ressemble à un autre loup, mais ce n'est pas pareil. Lee yeux sont comme des charbons ardente, les poils sont raidefi, les oreilles se dressent comme des cornes, la queue est longue. Ils rôdent, cherchant qui les délivrera.

— Les délivi'er ? Comment ?

— Il faut leur tirer du sang. Une goutte suffirait.

— Et si on tuait le loup-garou ?

— On tuerait le chrétien.

— Pendant le jour, où se cachent-ils, les

loups-garous? fit Elisée, le frère d'Hubert.

— L-e jour, ils reprennent leur forme humaine. Ou ne les distiugue point des autres hommes. Au premier coup de minuit la métamorphose commence, et elle dure jusqu'à la première blancheur de la " barre " du jour.

Ici, la conteuse crédule toussait, humait une prise, dépliait son mouchoir de poche à grands carreaux et nous enveloppait d'un regard vainqueur. Puis elle reprenait sur un ton confidentiel :

— Firmin, mon frère, en a délivré un.

Il y a plusieurs annéeis de cela. Il a failli perdre connaissance. Il ne s'y attendait pas, et il croyait avoir devant lui un vrai loup des bois qui voulait le dévorer.

— Xon ! Pas possible ! Vous vous moquez de nous !

— Satanpiette ! c'est la pure vérité. Demandez à Firmin. Vous ne croyez peutêtre pas aujourd'hui, car vous êtes jeunes; mais vous grandirez, et alors vous comprendez mieux les châtiments du ciel.

Voici donc l'iiietoire du loup-garou délivré par Firmin, le frère -de Greneviève.

Misaël Longneau, du Cap-Santé, et Catherine Miqiielon, de chez nous, allaient contracter mariage. Le troisième ban venait d'être publié. Une connaissance qui s'était faite l'hiver précédent, à l'époque du carnaval. Les Miquelon étaient alléis voir un de leurs parents, au Cap-Santé, et les jeunes gens s'étaient rencontrés là, en soirée. Ils avaient dansé ensemble, ensemble ils s'étaient assis à la table pour le réveillon.

Elle avait croqué, de ses belles dents blanches, la croûte dorée d'un pâté ; il avait rempli son verre plus d'une fois, le gaillaiMl, car il était noceur en diable.

Quand le père IMiquelon attela pour s'en revenir, le lundi gi'as dans la relevée, jNfisaël, qui était fier de montrer son jeune cheval, sou harnais blanc et sa carriole vernie de frais, proposa à Catherine

de la reconduire chez elle. La jeune fille n'eut garde de refuser. Le " pont " était pris, t'ne «lace vive et miroitante couvrait toute la largeur du fleuve, depuis la rivière Portneuf jusqu'à la Ferme.

Il fallait entendre le trot rapide des chevaux, et le chant des " lisseis " d'acier sur la route sonore. Les " balisée " de sapin fuyaient, deux par deux, comme si elles eussent été emportées par un torrent. Mais les jeunes gens ne regardaient guère la plaine nouvelle, et n'écoutaient guère la sonnerie des grelots de cuivi'e. Ils se regardaien,t à travers le frimas léger qu'une buée froide attachait à leurs cils ; ils écoutaient la voix suave qui montait du fond de leurs coeurs.

Le voyage ne leur parut pas long. Ils avaient perdu l'idée de la distance et du temps. Ainsi font les heureux. Ceux qui souffrent éprouvent le contraire : le temps leur dure et le chemin n'a plus de bout.

Misaël " enterra " le mardi gras auprès

de sa jeune amie. Un enterrement joyeux, celui-là. Pais de tombe noire ni de cierges mélancoliques ; pas de psaumes lugubres ni de fosse béante où s'entassent, avec un bruit sinistre, les pelletées de terre bénite; mais une table chargée de mets appétissants, des ibougies pétillantes, des refrains égrillards, des verres profonds où tombaient, avec un gai murmure, les gouttes d'or de la vieille " Jamaïque." Les dépouilles mortelles, c'étaient toutes les aimables folies auxquelles on disait adieu.

Les amours fidèles de Catherine et de Misaël duraient depuis un an, et le mariage devait avoir lieu après le carême.

En ce temps-là le carême était rude :

l'abstinence et le jeûne recommençaient chaque jour. Nos pères étaient de grands pécheurs ou de grands pénitents. Ils étaient plus forts que nous, à cause de la vie des champs et de l'arôme des bois.

Nous, leurs fils dégénérés, nous respirons trop l'air impur des villes, et nous dévastons trop nos campagnes. E/etonrnouiS à la charrue et plantons des arbres autour de nos demeures, et nos fils, plus forts et plus vertueux que uous, feront, pendant de longs carêmes, pénitence pour nos péchés . . .

Donc, le troisième ban venait d'être publié. Le " marié " était arrivé chez sa future, avec son garçon d'honneur, son père et plusieurs de ses amis. Chacun se disputait le plaisir de les héberger. C'était la veille du mariage, et il fallait fêter la " mariée.'' Les invités se rendirent, le violonneux en tête, chez le père Miquelon. Ils venaient dire un tendre adieu à la jeune fille qui s'apprêtait à -soulever un coin du voile mystérieux, derrière lequel se dérobent les femmes graves et les matrones prudentes. Ils venaient lui faire des souhaits qui jetteraient un peu de trouble dans son âme inexpérimentée.

Les noce« allaient être joyeuses ; elles

commençaient si bien. Les violons vibraient sous le crin rude des archets ; les danses faisaient entendre au loin leurs mouvements rythmés ; les piedis retombaient en mesure comme les fléaux des batteurs de grain. Or, pendant que le rire s'épanouissait comme un rayonnement sur les figures animées, et que les refrains allègres se croisaient comme des fusées dans l'atmosphère chaude, le premier coup de minuit sonna. Le ''marié" is'esquiva sournoisement. Il sortit.

Minuit, c'était l'heure marquée pour le départ. Les violons détendirent leurs cordes mélodieuses et ne chantèrent plus. Le garçon d'honneur s'avança alors dans la foule agitée par le plaisir et demanda :

— Le marié €«t-il ici ? Il faut qu'il nie suive ; il est encore mon prisonnier.

Demain une jolie fille le délivi'era.

Ce fut d'abord un éclat de rire. Puis, après un moment, l'un des convives dit qu'il l'avait vu sortir, au coup de minuit, par la i)()rt(' de derrière. 11 était nu-tête.

On attendit (^[uelques instants, le garçoin d'honneur entr'onvrit la porte et jeta un coup d'œil au dehors. Il ne vit personne. Il sortit. Au bout d'un quart d'heure il rentra : il était seul.

— C'est singulier, remarqua-t-il.

— L'avez-vous appelé ?

— Oui, mais inutilement.

Catherine, la fiancée, devenait inquiète.

— Il va rentrer, disait-on ; il ne peut rien lui arriver de fâcheux.

— Qui sait, encore?... Un étourdissement, une chute. . .

Tous les hommes se mirent à chercher.

Ils cherchèrent dan» la grange, sur le foin, dans la '' tasserie," à l'écurie et à l'étable, dans les " parcs " des chevaux et des bêtes à cornes, dans lt«s crèches, partout.

Une heure sonna et Misaël n'était pas revenu. Des femmes se mirent à pleurer. Catherine était pâle à la lumière des bougies, et une horrible angoisse lui serrait le cœur. Elle souffrait beaucoup.

Quand deux heures donnèrent, la

plupart des hommes étaient rentrés. Ils causaient à voix basse, comme auprès d'un mourant. Tout à coup la porte s'ouvrit et le "marié" parut. Il était livide.

Cependant ses yeux étincelaient encore.

Du sa no- coulait le long de son bras, et tombait goutte à goutte du bout de ses doigts glacés. Firmin le suivait, presque blême, et l'air hébété d'un homme qui ne sait s'il dort ou s'il veille, s'il a fait un rêve affreux ou un acte atroce.

— D'où viens-tu, Misaël ? que t'est -il donc arrivé ? demanda le garçon d'honneur.

Il expliqua assez gauchement qu'il avait éprouvé un singiilier malaise tout à coup, et (lu'il était sorti, pensant bien que l'air froid le remettrait . . . qu'il était tombé sur la glace et s'était fait une blessure à l'épaule... Il avait marché sans savoir où il allait, ayant probablement perdu connaissance. . .

Firmin le regardait avec de grands yeux animés. Il aurait bien voulu parler,

L'animal se dressa, et allongea comme pour le mordre, sou museau pointu... Firmin frappa.

(page 335)

c'était visible ; et il laissait voir qu'il en connaissait long, par ses signes de tête et ses haussements d'épaules. Cependant il ne dit rien. La blessure fut pansée. On aurait dit un coup de couteau. Il y a des glaçons qui tranchent ou percent comme un poignard.

La gaieté revint. On but une dernière rasade, et, le lendemain matin, la cloche carillonna l'heureux mariage de Catherine avec Misaël.

— Et le loup-garou ?

Attendez une minute.

Avant la messe, Misaël entra au confessionnal. Il y resta longtemps. Firmin recommença ses gestes et ses signes de la veille, mais avec une nuance approbative. Il ne dit i)as un mot cependant, car il avait promis de ne point parler.

Or, voici ce qui était arrivé dans la nuit. Chacun cherchait de son côté le marié si étrangement disparu. Firmin I>ensa qu'il pouvait être allé à l'écurie où se trouvait son jeune cheval. Pourtant,

nii-téte, ça n'avait guère de bon sens. N'importe, il s'y rendit. Comme il levait le crochet de fer qui tenait la porte fermée, il entendit marcher sur la neige, derrière lui. Il crut d'abord que c'était quelqu'un de la noce. Un autre pouvait avoir comme lui l'idée de venir ici. Il se retourna. Une bête de la taile d'un gros chien, mais plus élancée, venait par le sentier qui reliait la gTange à la maison. Elle était noire avec des yeux rouges ; des yeux flamboyants qui éclairaient comme des lanternes. Il eut peur, tellement peur qu'il resta là, sans ouvrir, immobile, incapable de faire un pas. L'animal s'avançait vers lui et le regardait. Il crut qu'il allait être dévoré. L'instinct de la conservation lui revint alors, il fit sauter le crochet de. fer et se précipita dans l'écurie. La. bête redoutable entra avec lui. Il fit le signe de la croix, tira sou couteau de poche et s'apprêta à défendre sa vie. 11 jjensait bien que c'était un loup véritabk'. L'animal se dressa, lui mit

sans façon, sur les épaules, ses pattes velues, et allongea, comme pour le mordre ou le lécher, sou museau pointu d'où s'exhalait un souffle brûlant. Firmin frappa. Le couteau atteignit l'épaule et fit couler le sang. Aussitôt le loup disparut, et un homme blessé à l'épaule surgit on ne sait d'où.

— Vous m'avez délivré, merci, fit cet homme.

— Comment, Misaël, c'est vous ?

— Oh ! n'en dites rien, s'il vous plaît !

— Vous " courez '' le loup-garou ?. . . Mon Dieu ! qui aurait pensé cela ? . . . Il y a donc sept ans que vous n'avez pas fait vos pâques ?

— Sept ans ; mais ne parlez pas de cela, je vous» en prie. Je vais aller à confesse demain matin, et je serai bon chrétien à l'avenir.

— Le jurez- vous ?

— Je le jure !

— Je serai à l'église, et si vous ne tenez

point votre parole, je dirai tout. Le mariage sera manqué.

— C'est entendu.

La voilà finie, cette histoire.

Geneviève Jambette avait le soin d'ajouter :

— Firmin, mon frère, n'a jamais soufflé mot de cela, et la choise n'a jamais été connue.

Ça finissait par un éclat de rire.

Vous allez me dire, peut-être, que vous ne croyez pas un mot de cela. . .

Eh bien ! moi non plus.

Illuxtratiuius de

Georges Delfusxe.

— Eh bien ! Monsieur le curé, avezvous réussi à leur faire entendre raison, à ces pauvres fous ? Ont-ils regagné leurs foyers ?

— Oui, Monsieur Laforêt, oui. Ils se sont dispersés ; ils ont repris le chemin de la maison. Chacun est chez soi maintenant.

— Ils s'étaient promis, cependant, de fermer l'oreille à vos conseils.

— C'est que je leur ai parlé avec force de la soumiission que l'on doit à l'autorité, et de l'inutilité de leur résistance. La conviction est , enfin entrée dans leur esprit méfiant. Un seul est resté, une tête chaude, iin exalté fraîchement sorti du collège, avec une grande disette de connaissances et une grande provision de prétentions.

— Oui-dà ! qui ça donc ?

— Le petit Després, le garçon de Jacques. C'est André qu'il se nomme, je crois.

— Ils ont la révolte dans le sang, ces gens-là. . . Mais que va-t-il faire, seul ?

— • Mourir !

Et Monsieur le curé Paquin, satisfait d'avoir placé convenablement le mot sublime de Corneille, versa du vin à monsieur Laforêt, à son vicaire, monsieur Desève, remplit aussi son veri'e, et s'écria :

— A l'autorité !

Cela se passait vers la fin de 1837, à Saint-Enstache.

Les pauvres fous, que le bon curé venait de faire rentrer dans l'ordre, étaient des patriotes. Ils s'étaient réunie dans le couvent du village comme dans une citadelle. Ils rentrèrent dans leurs foyers, tristes et la tête penchée comme sons le poids d'une action mauvaise.

Ils sauvaient leur vie pour ne pas perdre leur âme.

Mais André Després était resté, lui ; il était resté seul. Il comptait qu'il en viendrait d'autres, et qu'enfin les bataillons de Colborne ne pourraient se vanter d'avoir vu les portes s'ouvrir comme pour les recevoir, et les mains se tendre comme pour les supplier.

En effet, plusieurs de ceux qui avaient obéi à l'injonction du curé, revinrent avec leurs armes et le front haut.' D'autres arrivèrent du Grand-Brûlé et de Saint- Benoit. La troupe se reforma ; le courage se réveilla dans ces cœurs naïfs ; l'espoir fit sourire ces victimes volontaires ; et quand le vieux Colborne en-

tonra le village d'un cercle de fer, avec ses deux mille soldats et ses huit canons, une clameur fit tressaillir d'émoi les murs sacrés du cloître.

^ Vive la patrie !

Chénier était au milieu de cette troui^e. Després l'aborda.

— Plusieurs d'entre noue n'ont pas d' a rmes, obser va - t-i 1 .

Le patriote répondit avec calme :

— Plusieurs d'entre nous seront tués, les autres prendront leurs armes.

La résistance des patriotes fut vigoureuse, désespérée, mais inutile. Ils durent fléchir devant le nombre mieux armé, et devant l'implacable incendie qui s'allumait partout.

Obligés d'abandonner le couvent dont les pignons flambaient, l'église devint leur dernier refuge. Par les fenêtres ouvertes ils firent pleuvoir sur l'ennemi leurs dernières ball'es ; et quand les chevrons du

DUN GRAND DRAJVIE 343

toit en feu commencèrent à vaciller avec un craquement sinistre, ils s'élancèrent dehors, perçant d'une trouée sanglante les rangs serrés de l'armée anglaise.

C'est alom que Cliénier, leur chef, tomba pour ne plus se relever.

Plus heureux, André Deeprés réussit à s'échapper ; mais ce ne fut qu'en perçant d'outre en outre, un jeune compatriote, nn lieutenant du capitaine Leclerc, qui tentait de l'empêcher de franchir la palissade du cimetière. Alors, il jeta son arme rouge de sang, escalada l'enceinte et 'S'enfuit. Mais il était poursuivi. Ou voulait le prendre vif, et faii-e ensuite un exemple terrible.

La chasse fut longue. Il était agile et connaissait bien les lieux. Il disparut tout à coup, au moment o\\ des balles désespérées allaient l'atteindre. Mais il était dans le village. On le reconnaîtrait bien. Il ne saurait forcer les lignes ennemies, ni tromper la vigilance des sentinelles. Il serait pris, Colborne venait de le jurer.

Mademoiselle Emmélie Laforêt venait de sortir de isa chambre toiite blanche, où elle avait prié pendant que le canon tonnait et que les flammes dévoraient le couvent et l'église. Se« longe cheveux blonds tombaient en désordre sur ses épaules voilées d'un fichu de soie noire, et, dans les eils d'or de ses grands yeux bleus il y avait encore des pleurs. Elle s'approcha d'une fenêtre. Alors elle vit des tourbillons d'étincelles monter dans l'air glacial, et des tisons enflammés retomber avec bruit sur le sol blanc de neige. Des hommes couraient çii et là comme des fauves pris de terreur. La porte s'ouvrit brusquement, et un de ces fugitifs se précipita dans la maison.

— Cachez-moi, pria-t-il, d^une voix altérée ! cachez-moi ! S'ils me prennent, ils vont me tuer.

Et il cherchait à pénétrer plus loin.

— C'est ma chambre, fit la jeune fille, émue et surprise.

D'UN GRAND DRAIME 345

L'homme était jeune et beau. La course avait rendu à sa figure pâlie par les veilles et les inquiétudes, une teinte vive.

— Mais qui êtes-vous ? demanda mademoiselle La forêt.

— Un patriote !

— Et vous vous sauvez ?

— Tout est perdu ; Chénier eet mort !

— C'est fâcheux qu'il ne soit pas mort plus tôt, observa alors une voix sonore et menaçante.

Et un homme au ventre obèse, court, large d'épaules et barbu, parut dans une porte entr'ouverte. C'était monsieur Laforêt.

— C'est fâcheux, en effet, reprit-il, car, sans ce maniaque, le village serait encore debout et bien des citoyens honnêtes vivraient encore, qui sont là, dans le cimetière avec lui.

— Dieu l'a jugé, répliqua le patriote, et les jugements de Dieu sont plus équitables que ceux des hommes.

A ce moment on frappa trois coups dans la porte.

— Les voici ! reprit Després.

Et, ee tournant vers la jeune fille, 11 demanda de nouveau.

— Voulez-vous me sauver ?

Il n'y avait plus une minute pour la réflexion ; il fallait écouter l'instinct, ou, plutôt, le cœur.

— Entrez là, répondit-elle.

Elle montrait sa chambre ; et ea parole tremblait sur sa lèvre pure, comme si elle eut avoué une grande honte.

— Que fais-tu ? demanda son père avec reproche.

— Je sauve un malheureux.

— Un traître !

— A cette injure, André Després s'était arrêté isur le seuil de la chambre virginale.

— Trois nouveaux coups retentirent, plus forts, plus impérieux.

— Mon père ! supplia Emmélie.

— Eh bien ! soit, puisque tu le veux. Et i)lus bas, entre ses dents seri-ées, il

grommela :

— Les maudits patriotes ! . . .

Six hommes entrèrent, six soldats, des Anglais et des Canadiens.

Ils saluèrent monsieur Laforêt et ea fille. L'un d'eux prit la parole :

— Nous venons de la part du général Colborne, dit-il, vous demander si quelque rebelle ne se cache pas ici.

— Ne savez-vous pas que je suis un des chefs bureaucrates ? repartit monsieur Laforêt, d'une voix aigrie.

— -C'est que nous donnons la chasse à un de ces brigands, et nous avons ordre de l'emmener.

— Mort ou vif, ajouta un autre,

— Depuis quand, reprit monsieur Laforêt, la maison d'un fidèle sujet de S>a Majesté sert-elle de cachette à un révolté?

— Oh ! moi, je vous connais, affirma l'un des soldats ; je sais quelle confiance on doit avoir en vous.

— Eh bien ! pourquoi me fait-on l'injure de me soupçonner ?

— Et puis, c'est plus qu'un révolté, cet homme qui se cache, c'est presque un assassin, observa un troisième.

— Comment cela ? demanda le vieux ibureaucrate.

— Il pouvait se rendre ; il n'était pas menacé. Il aurait eu la. vie sauve sans doute. Au lieu de cela, pour franchir Teuceinte du cimetière et s'échapper, il a éventré l'un des nôtres, éventré ! c'est le mot.

— Hum ! hum ! gronda le vieillard.

Mademoiselle Emmélie écoutait avec

anxiété. Elle ne voyait pas un grand mal, après tout, à ce qu'un homme sauvât, même à ce prix, sa vie et sa liberté.

— Alors, il n'est pas ici? questionnat-on de nouveau.

Et les limiers se disposaient à sortir.

— Vous pouvez chercher, répliqua froidement monsieur La forêt.

— Nous n'auricms pas insisté. Monsieur, si quelqu'un ne nous avait pas dit l'avoir vu entrer ici.

— Quelqu'un... quelqu'un, c'est aisé h diix?, murmura le bureaucrate ahuri.

Puis il ajouta :

(h.Mii.T i(,iiii,ii |„„ir M.' jiiu- -.. i-,.|,.v,T. l'ius heureux, IJesprès réussit à s'échapper, mais ce ne fut qu'en perçant d'outre en outre un jeune compatriote. (page 343)

— Sait-on le nom de l'infortuné qui s'est fait éventrer ainsi ?

— Oui, c'e^t le jeune notaire Duquay, uu brave !

— Hein ?

— Le jeune notaire Duquay.

— Le jeune notaire Duquay ?

Un cri perçant se fit entendre :

— Lui ! lui !

Et mademoiselle Emmélie tomba sur ses genoux. Puis elle murmura d'une voix pleine de sanglots :

^lon Dieu î mon Dieu ! que faire ?

Elle venait de perdre son fiancé.

Monsieur Laforêt «'adressant aux soldats, leur dit la raison du désespoir de sa fille. Les soldats étaient émus et regrettaient d'être venus annoncer le deuil à cette maison.

Une lutte horrible se livrait dans le cœur de la jeune fille, f^on bonheur tué par celui-là qu'elle s'efforce de sauver!. . . ses rêves d'or envolés soudain comme des colombes que • chasse la tempête... ses

espérances à jamais évanouies !... Qu'avait-il fait, son fiancé, pour mériter un pareil sort?... Allait-elle protéger son assassin maintenant ? . . . Car c'est un assassin, ce patriote qui est là. . . dans sa chambre, à elle ! . . . dans sa chambre ! O la profanation!... Pourquoi cet homme n'expierait-il pas sou crime ?. . . Etait-elle obligée de le cacher ainsi, puisqu'il lui faisait tant de mal?... C'était involontairement, c'est vrai, sans le savoir . . . mais était-il nécessaire de se révolter ? . . . Si encore c'eût été dans la chaleur du combat, face à face!... Elle voyait la blessure béante, elle entendait les plaintes du mourant ! . . . O angoisse ! ô torture ! ô désespoir ! Elle était pâle et les pleurs l'inondaient.

Sombre, indécis, son père la regardait.

Les soldats étaient dans la stui>eur.

Soudain elle se leva, marcha vei-s sa chambre et en ouvrit la porte. Sur le seuil, elle parut hésiter ; ses regards mouillés semblaient chercher quelque

chose. Ils s'arrêtèrent sur le crucifix d'ivoire suspendu au chevet de son lit. Alors, se retournant vers les envoyés de Colborne.

— Sortez! ordonna-telle avec un .^este douloureux... laissez-moi seule... j'ai besoin de pleurer.

Elle s'agenouilla devant le crucifix.

Les soldats s'éloignèrent eu silence,

Moiisieiir Laforêt, les mains derrière le dos, se mit à marcher à grands pas dans la chambre où flambait la cheminée. De temps en temps nue larme roulait sur sa joue. De temps en temps aussi on l'entendait grommeler :

— ■ Les maudits patriotes !

Le ^yP DE r&URfHC

flP JACQUES LEDUR

Tlluiitratwns de

Georges Lai mu

. Un isoir de juin, un de ces soirs calmées et parfumés où le soleil s'attarde, étincelant, dans le ciel qu'il empouri>re, où la brise tiède emporte sur les eaux les arome« des prairies et des jardins, les chants des oiseaux et des ménagères, je pris passage, avec quelques amis, sur un bateau en partance pour la métropole. Nous regardions avec un indicible plaisir se dérouler, sur les deux bords du fleuve, les campagnes toutes fleuries, et nous «entions qu'à cette heure nul pays au monde n'était comparable au nôtre. Le

fleuve profond et large n'avait pas une ride. En arrière du vaisseau, dans le sillage qui s'élargissait toujours, la lumière ondoyait mollement et s'en allait, avec le flot un moment soulevé, se briser en millions de parcelles brillantes sur le sable doré de la rive. Nous aurions pu entendre les chansons des laboureum revenant de l'ouvrage, et les aboiements des chiens aux premières ombres, si les grandes roues du bateau n'avaient sans cesse fouetté le fleuve dormant.

Sur un coteau lointain, tout à coup, au milieu des arbres qui paraissaient une dentelle noire au bord du ciel rose, on vit reluire une toiture toute petite. C'était comme une lamj>e qui se serait allumée sur un autel.

— Quel est ce point étincelant, me demanda l'un de mes amis ?

— C'est un calvaire, répondis-je. . . C'est un calvaire... Et si jamais vous passez là, arrêtez. Entrez dans la petite enceinte, agenouillez-vous sur la pierre, et

priez une minute, au pied de la croix, ]X)ur l'âme de Jacques Ledur.

Priez pour l'âme de Jacques Ledur...

répéta lentement Georges A^alin, qui n'avait guère Phaibitude de ce passetemps.

Et il ajouta d'un ton un peu goguenard:

— Je suppose qu'il y a une histoire au fond de cela ?

— Il y a une histoire, en effet, afflrmai-

— Eh bien ! dis-la-nous, si elle n'est pas trop longue.

— Je vais abréger ; mais je ne puis toujours pas en dire le dernier mot tout de suite, ce serait d'un conteur maladroit. Ecoutez bien.

Un jour, dans la première heure de la relevée, Jacques Ledur entra chez lui, revenant du champ. Il était blême et chancelant, comme un homme ivre, lui qui ne prenait jamais un coup de trop. Sa main droite tenait une fourche de fer

épointée, sa main gauche serrait convulsivement, comme pour la refermer, une blessure qu'il s'était faite au côté. Il ne regarda personne, jeta sa fourche dans un coin, enleva vivement sa chemii^e <le toile, et se mit à examiner attentivement le mal qui allait i>eut-être l'emporter. Le sang coulait de deux larges déchirures.

Il ne dit rien, lui qui d'ordinaire sacrait comme un démon ; il ne dit rien et se prit à trembler comme une feuille.

— Mon Dieu ! comment as^tu pu te blesser ainsi ? demanda sa femme accourant à lui.

Il la repoussa rudement.

— Le docteur ! Il faut aller chercher le docteur, reprit-elle. 11 eut un rire nerveux, mauvais, qui im]n'ima à sa face livide une exj)ressi<)n douloureusement amère, et il 'grommela, en levant les épaules en signe de désespérance

— Le docteur ! . . . C'est le curé qu'il me faut.

Et il se jeta sur sou lit. I^es enfanta se

mireut à pleurer. L'aînée des filles courut chez le voisiu, lui conter l'acciclent et le prier d'aller quérir le prêtre et le docteur.

— Il faut qu'il se croie <^n ^raud danger pour demander le prêtre, observa le voisin, quand la jeune fille s'en fut allée.

Jacques Ledur était né colère. Sa première dent avait mordu le sein maternel, et depuis cette époque déjà lointaine, il avait laissé la trace de bien des morsures dans la réputation de son prochain. A l'école, il avait battu ses camarades pour une faute d'ortograplie de moins, ou pour une bonne note de plus. Jeune homme, il avait aimé avec jalousie, boudant sa " blonde " si elle osait sourire à un rival, on lever sur quelqu'un un regard bienveillant. Adulte, il se mêla d'avoir de l'ambition, voulut être au premier rang parmi les siens, et, comme on dit vulgairement, faii'^ la loi à tout le monde. Ce qui l'aigrit surtout, ce fut de se voir refuser la main de Madeleine Groslot. C'est le père qui fit des embarras. Il ne voulait pas d'un gendre bourin ]»our sa douce Madeleine. En effet, Madeleine était une douce créature, une créature aimante comme toutes les

âmes sensibles, maiis faible comme toutes les natures soumises.

Jacques épousa, par caprice et par dépit. Alpha béti ne Corbeau, qu'il n'aima jamais beaucoup, mais qui ne fut pas malheureuse. Au reste, elle l'avait averti avant de prononcer le oui fatal.

— Si tu me tarabustes, tu trouveras à qui parler. . .

Il avait souri drôlement.

— Je ne badine pas. Si tu égratignes, je déchire ... si tu piques, je mords . . . mais si tu me choies, je te dorlotte.

Les enfants étaient venus comme une rente viagère annuelle. La mère avait trouvé, dans Tamour de ses mioches, un refuge contre les chagrins et les ennuis.

Les enfants sauvent bien des vertus du naufrage. Jacques Ledur n'était pas un bon chrétien, mais il n'était pas un homme malhonnête. Il aimait Je sien et donnait peu, mais il ne volait personne. Il était de ceux qui pensent que les commandements de Dieu et de l'Eglise se

réduiseut en somme à deux: Ne point tuer, ne point voler. Le reste, ça s'arrangerait bien.

Aussi, quand il mesurait de l'avoine, du blé ou du sarrasin, il cognait avec ostentation du bout du pied sur le demi-minot, pour le bien remplir, et il donnait mesure comble. Par exemple, il vendait le haut prix et se faisait bien payer.

Il y avait une exception cependant à cette loyauté dans la vente, c'était quand il mesurait la dîme. Alors la mes.ui*e n'était ni comble ni foulée. Il haïssait tant le curé ! Voici pourquoi :

Une année, le marguillier devait être choisi dans son village. Jacques avait une honnête aisance; il entendait les affaires et prati(iuait l'économie; il crut doueavoir le droit de s'asseoir, à sou tour, dans le banc d'onivi-e, et û'y recevoir l'eau bénite et l'encens. Vu beau banc, du reste, en bois dur faisant face à la chaire, garni, sur le devant, d'un crucitix et de deux chandeliers d'argent, comme un

autel. Aujourd'hui on a enlevé, du banc tant convoité, Je sij»ne du salut et les deux flambeaux, et les marguilliers sont descendus au rang des autre<«5 mortels ; seulement, est-ce malice ou ironie ? ils sont encore, en mainte église, placés en travers des autres.

Donc Jacques voulut être marguillier, et il en parla à ses voisins qui l'approuvèrent, crainte de l'irriter. Il allait être élu quand le curé intervint. Le curé avait son candidat et n'était pas homme à se laisser flouer. L'assemblée fut orageuse, la discussion, aigre, et le résultat, dés;jstreux pour Jacques Ledur, Il sortit (le la sacristie en blasphémant. Dans sa liaine du curé il insultait la religion. Te n'était pas un homme qui l'avait écarté de l'honneur qu'il convoitait, c'était l'Eglise. Il n'irait pas de sitôt entendre chanter des " Dominus vobiscum," et courber la tête sous des "■Benedicat vos.'' Et en effet, il ne retourna plus à l'église que rarement, par affaires, pour voir les gens.

Puis il refusa de payer la dîme, «sous prétexte qu'il ne se servait poiur du curé. Un entêtement. Il «avait bien qu'il appartenait toujours à rEglise,et que sa famille remplissait ses devoirs religieux. N'importe, il se laissa condamner par les tribunaux : une sotte vanité. Il perdit l'estime de ses concitoyens et devint un objet de mépris. Son caractère s'aigrit davantage. Il en vint à refuser une voiture à sa femme, le dimanche.

— Si tu veux aller à la messe, vas-y à pied.

Trois années de suite, il empêcha le plus iigé de ses garçons de faire sa première communion. Il fallait labourer, il fallait herser. Est-ce qu'on ne sèmerait pas, allons î Et si l'on ne semait pas, qui donc apporterait la nourriture à la famille, l'hiver prochain ? I./es anges, peut-être . . . Ah ! oui, les anges !. . . allez-y voir !

L'enfant travaillait au champ tout le mois de mai, écoutant les jurons de son père qui alternaient avec les chansons des oiseaux. Et pendant qu'il peinait sur les

sillonis noirs et fumants, ses compagnons couraient à l'église apprendre les grandes vérité de la religion ; puis un jour, le plus beau de leiu' vie, ils revenaient palpitants de bonheur : ils avaient communié. Enfin, un printemps, il put s'agenouiller à la table sainte et recevoir la nourriture di\âne, qui, depuis deux mille ans bientôt, soutient le chrétien dans son triste pèlerinage. Il revint tout joyeux à la maison. Il se jeta dans les bras de sa mère en pleurant ; il embrassa ses petits frères, ses petites sœurs avec une effusion touchante, puis courut au devant de son l)ère qui rentrait de la grange. Son père lui dit rudement :

— • S-auras-tu mieux gagner ton pain maintenant ?

L'enfant osa répliquer :

— Je saurai souffrir patiemment, et vous respecter toujours.

* -îf- *

Il est, dans nos campaignes, une vieille et sainte coutume, c'est d'élever des croix de

distance en distance, le long des chemins. Ces croix hautes, noires dans le ciel clair, étendent leurs bras isacrés sur les maisons et les champs. On les aperçoit de loin, et toujours une jDensée grave et salutaire se réveille en notre esprit. Ou ise découvre en passant devant elles, et sur nos fronts plors descend une nouvelle bénédiction.

Il y avait une de ces croix sur la terre de Jacques Ledur, à une petite distance de sa maison. Elle était hi depuis longtemps, et les anciens étaient bien des foi« venus s'agenouiller sur le sol nu, dans la petite enceinte qui IVutourait. Maintenant elh^ s'affaissait comme toute chose bien vieille, et chaque souffle violent qui passait la faisait pencher tristement. Les étais devenaient inutiles, le pied avait pourri dans la terre, v\ Tim des bras pendait comme appesanti par une longue fatigue.

Quand Jacques revint de l'église, après l'élection dn margnillier choisi par le curé, il la renversa tout à fait. Il essaya d'abord en la poussant avec ses deux

Regardez ! reprit-il, et des sanglots lui montaient à la gorge. (page 370)

mains, mais elle demeura immobile Tlans t^cm trou rempli de cailloux gTÏfi. Il prit une perche et frappa le bras peudant, xjour le casser et le faire tomber. Ce ne serait toujours plus une croix. Le bras résista ferme, et c'était comme un bras suppliant qui le conjurait de s'arrêter en son criminel dessein. Il alla chercher une hache. Quelques coups de l'acier tranchant sur les anoieis émoussés; de petits éclats vermoulus qui volèrent sur la terre sans verdure; un son étrange qui fit vibrer tout l'arbre et se répéta comme un blasphème, et la croix, vieille et profanée, tomba lourdement sur la petite clôture qu'elle écrasa d'abord, puis sur la prairie où elle se brisa.

Les habitants du village se réunirent, à quelque teni])s de là, et résolurent d'élever un calvaire. Ce serait comme une expiation. La souscription alla bien, et l'œuvre fut confiée à un liabile sculpteur. Il fit un Clirint mourant. Des rayons célestes semblaient sortir du bois transformé.

Une douleur immense mais résignée était

:î66 le coup de fourche

|>einte swt cette fijçure penchée. Tvee yeux voyaient encore et regardaient ù tr;iv('i*s <l('s hiiincs. Ils regardaient rapôti'c aiiiio et la mère des doulenrs. La. hoiiclic, aiiiriciiuMil ciil r'oiivcilc. paraissait dire :

Enfant, voilà ta mère, femme, voilà ton tils î

C'était ce calvaire que Ton voyait étinceler, font à l'heure, sons le baiser de la lumière du soir.

Le jour de l'accident, le soleil de la matinée avait été chaud, le foin coupé de la veilh' avait séché, en t^atnrant l'air de senteurs cuivrantes, et k=is faucheurs canlinuaient à promener la faux sonore dans les prairicis. T^'S faneuses, en cha|H'au <le I>aille, ]>iquant dans le gazon les fourches de saule devenues inutiles, pi'enaient les i-alcaiix aux (h'iils de bois <lur, pour amasser en andains le foin ])lein de soleil. La serrée allait êlre bonne et l'on en-

tendait déjà le roulement des charrettes qui venaient de partout. Le foin, engi'angé dans C'es conditions heuremses, serait un vrai régal pour les cheva-ux qui henniraient de plaisir, et pour les bœufs qui le secoueraient drôlement du bout de leurs cornes.

Jacquets chargeait les voitures avec sa grande fourche d'acier. La sueur coulait sur son front, et sa chemise de toile, entr'ouverte, laissait voir sa poitrine haletante. Il était content et ne jurait pas, excepté quand le cheval faisait un pas de trop, ou s'arrêtait trop tôt. Tout en soulevant une pesante " fourchée," il jeta les yeux sur le ciel, au couchant, et il vit une large tache noire au-dessus des montagnes.

— Diable ! fit-il, est-ce un orage qui se forme là-bas ?. . . Par exemple ! S'il faut que ce bon foindà reçoive de la pluie !. . . A'ite, les gars !

Et le charriot, bientôt rempli, se mit en route pour le fenil. Jacques s'appuya sur sa fourche, et regarda venir l'orag<' avec

un air de défi. La colère bouillonnait an fond de «on âme insoumise.

— Si toujours il faut travailler comme cela iKiur rien, grommelait-il, il vaut mieux se croiser les bras alors. Le foin est bon ; la récolte rapporterait quelque chose; allons î \touis ne méritez pas ça, mallK iireux habitants. . . Perdez tout et crevez de faim. . . Et les jurons partirent comme une fusée brûlante.

Le nuag-e montait vite. Le tonnerre grondait et des éclairs aveuglants déchiraient le ciel ténébreirx:. I^es gouttes de pluie tombèrent sur le foin, qui se mit à crépiter comme un feu de branches. I^es traivailleurs revinrent à la maison.

Jacques courut, lui aussi, se réfugier à sou foyer, mais il ne partit qu'au dernier moment. Il espérait toujours (lue ce ne serait jkis grand'chose, mais, (]uand il passa devant le calvaire, le nuage creva (*t rciiu se préci])ita comme d'une cataracte. 11 eut un infernal emportement.

— Bst-il tombé sur sa fourche ? se deniandaieut leis gens accourus à son clievet. . . Comment a-t-il pu s'infliger de pareilles bleissures ?. . . Il ne l'a pas dit ? Et le sang coulait toujours des deux plaies béantes. Et le malheureux Jacques, souffrant, affaibli, désespéré peut-être, en entendant ce qui se disait autour de lui, ouvrait des veux hagards, et tâchait de fermer, avec ses mains, les plaies déjà enveloppées de linges de toile.

Le curé arriva. Il S'approcha du lit où le malheureux Jac(iues commençait à ^e tordre dans les horreurs de la mort qui a])prochait. Ees personnes qui se trouvaient dans la pièce s'éloignèrent.

— Eh bien ! mon pauvre Jacques, commença le prêtre, que vous est-il donc airivé ?. . . Un accident ?. . . le bon Dieu voulait vous rappeler à lui . . . Bénissez-le (lu mal qu'il vous envoie, c'est votre salut.

Le blessé poussa, un sanglot et murmura :

— Le salut !. . . le salut !. . .

Le confesseur se pencha et longtemps il Ini parla à voix basse, tantôt avec onction, tantôt avec fermeté. Que se passa-t-il alors ? C'est le secret de Dieu. Le moribond jeta enfin un cri long, amer, navrant, et il expira.

Le prêtre sortit de la petite chambre.

Il était pâle et pleurait.

— Il est mort, fit-il, d'une voix émue. Que Dieu ait pitié de son âme ! . . .

Puis il dit à ceux qui se trouvaient là :

— Suivez-moi.

Il sortit et se dirigea vers le calvaire. Tous le suivaient pleins de trouble et d'inquiétude, en se demandant ce que cela signifiait.

Il s'arrêta devant le grand crucifix de bois.

— Regardez ! reprit-il, — et des sanglots lui montaient à la gorgx? — regardez ! le côté gauche du crucifié est déchiré profondément en deux endroits, et une pointe de f'cr est restée dans l'une des blessures. C'est la fourche du malheureux Jacques qui a fait cela. . . A genoux !

Un cri d'horreur s'éleva, et tout le monde se prosterna devant le calvaire.

Le prêtre ajouta :

— Au même instant et de la même façon l'impie a été frappé.

Toutes les mains se tendirent vers le Christ outragé, et toutes les bouche« crièrent :

Pardon î pardon ! pardon !

Page 1