‹ Contes vrais (volume 2)Chapitre 4 sur 5 · C-elui-ci observa · texte numérisé non relu

C-elui-ci observa

— L'amour est comme la fortune : il est moins difficile de l'acquérir que de le conserver.

Un autre, un in-quarto pratique, sous sa peau de chagrin :

— L'amour platonique n'est qu'une imposture. . .

— Malheur à la femme candide qui se laisserait prendre à un tel piège . . .

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Un loustic juché haut lança ce proverbe :

— L'amour apprend les ânes à danser.

Mon Mentor, redoutant sans doute les

suites de cette causerie, à cause de mon inexpérience et de ma curiosité, m'invita à marcher encore. Je m'éloignai avec peine, à pas lents et l'oreille grande ouverte aux échos de l'amour.

— C'est ici, me dit-il, en me montrant des centaines de volumes au dos uniforme, c'est ici l'arsenal politique. Ici les candidats passés, présenta et future viennent chercher des armes. Ici les lutteurs de la parole, en temps d'élections, trouvent tout ce qu'ils veulent pour accuser et s'excuser. C'est un pandémonium légal. C^s volumes ^'appellent " statuts " et " journaux." C'est le recueil de la sagesse ou de ringéniosité de nos législateurs. Toute leur pensée est là. Le difficile, c'est de l'y découvrir. Là se trouve le droit de créer et de détruire, de me vendre et de vous acheter ; d'em-

prunter et de ne point rendre, de taxer le peuple et de le faire payer. C'est la pi'euve de la richeese de la nation ... ou de sa ruine. Le second volume amende le premier, le troisième amende le second, le quatrième amende le troisième, et ainsi jusqu'à la fin. — Ceci avec cela — Il montrait les journaux que l'on est convenu d'appeler politiques, littéraires, industriels et caetera — Ceci avec cela forme une source de renseioneiuents où tous les travailleurs de la plume viennent puiser. Ce qu'ils v trouvent ressemble à la manne biblique, en ce sens que cela prend toutes les couleurs et tous les goûts, selon le caprice ou l'appétit d'un chacun.

— Nul endroit de la bibliothèque, observa mon protecteur, n'est mieux connu, ni plus étudié. Voyez !

Et je vis, en effet, un grand nombre de personnes, de tout âge et de tout rang, qui feuilletaient avidement ces énormes livres.

— Tous ces hommes, me dit mon guide obligeant, se prétendent animés de l'amour de la patrie, et du désir de faire (lu bien à leuiis concitoyens. Faut-il les croire sur parole? Ils iront sur les tréteaux populaires, verser des flots d'éloquence sur la foule ébahie qui ne les comprendra guère, et s'amusera d'autant mieux. Notre peuple aime les beaux diseurs. Il aime davantage, peut-être, les rudes diseurs, les violents, les féroces, car la charit-é chrétienne est encore bien peu répandue sur la terre, après dix-neuf siècles de eulture.

Et, comme je regardais, un peu ahuri, ces enfiévrés travailleurs occupés à fourbir leurs armes et à i^mplir leurs carquois pour les luttes électorales, j'entendis une voix grave qui disait :

— La politique est un véritable fléau pour ceux qui s'en préoccupent à l'excès, lorsque leur rang ou leurs emplois ne leur en font pas en quelque sorte une oblisration.

Qui parlait ainsi, je l'ignore. La voix semblait venir de loin. Et, comme encouragé par cette remarque, un autre penseur ajouta :

— Dans tous les partis il y a des gens qui font du bruit et du mal sans y rien gagner.

— C'est Bacon, me dit mon protecteur.

Je reconnais son accent sévère.

Approchons de l'endroit où il s'est retiré, nous entendrons d'autres observations qui pourront vous être utiles.

Et, en effet, aussitôt une parole amère frappa mon oreille. '

— Gomme parmi les hommes on est convenu que duper son semblable est une action lâche et criminedle, on a été chercher un terme qui adoucit la chose, et c'est le mot ''politique" qu'on a choisi.

— En voilà un qui n'y va pas par quatre chemins, m'écriai-je, ce doit être un dupé, un. . .

— Oh ! (jue nou ! reprit mon maître, c'est Frédéric le Grand.

Je me mordis les lèvres jusqu'au sang.

Nous allions nous éloigner quand un autre livre, un livre portant couvert violet marqué d'une croix d'or, s'ouvrit à son tour. La page qu'il montrait était souillée d'une large tache de sang. Il disait :

— Le jour où un évêque prêchera une politique, même raisonnable, sa parole deviendra un objet de contradiction, et sa personne un objet de haine et de dédain.

J'étais presque scandalisé.

— Voilà un fier impie, remarquai-je

— C'est un martyr, répliqua mon protecteur en me jetant un regard de pitié, c'est Monseigneur Affre, archevêque de Paris.

Alors il se fit un bruissement semblable à celui qu'auraient produit des feuilles vivement tournées.

— Le prince de Talleyrand, ajouta mon compagnon : écoutons ce qu'il va dire.

Aussitôt nous entendîmes :

— Les diplomates ne se fâchent pas, ils prennent des notes.

Un instant après :

— En politique il ne faut pas dire " jamais."

Et mon vieil ami, fixant dans le lointain de la pensée son œil rêveur, murmura lentement un nom qu'il est inutile de répéter.

Alors ceux qui étaient penchés sur les feuilles politiques ou les journaux de la chamibre, levèrent tout à coup la tête, les uns souriant, les autres paraissant ahuris. Puis, ils se mirent à parler entre eux si bruyamment, que, pendant plusieurs minutes, je ne pus entendre les réflexions de mes livres.

Je le regrette, car à voir l'entrain avec lequel ils s'ouvraient, se fermaient, tournaient leurs feuilles, trépignaient sur leurs tablettes, je devinais une discussion des plus animées et des plus amusantes. Comme ces livres, mis en émoi par la remarque de mon Mentor, étaient presque tous des Urres hleus, j'en conclus qu'ils s'accusaient, et s'excusaient tour à tour. Je m'avançai alors vers un endroit de la

bibliothèque, où plus d'un vénérable bouquin portait, sur son vêtement de cuir o-aufré, une croix d'or.

Voici les vrais sages, me dis-je, il doit être consolant de les entendre.

Quelques voix s'élevèrent, graves et puissantes, et, par curiosité ou par respect, les autres gardèrent un silence momentané. C'était Cicéron qui s'écriait :

— En écartant la superstition, con servons la religion inaltérable,

A quoi l'abbé Prévost répondait :

— C'est prendre une mauvaise voie, pour arriver à quelque chose de certain en matière de relig-ion, que de chercher des démonstrations et des preuves. Les plus grands esprits ne sont pas communément •les meilleurs chrétiens. La foi demande de la simplicité et de la soumission.

Puis il ajoutait après un moment :

— La religion n'appi-eud pas qu'il soit facile de vaincre les passions qu'elle condamne ; mais elle offre, à tous moments, des secours qui peuvent assurer la victoire.

Un autre lepr-it, et sou accent était sombre et sa parole lente :

— Je n'entends pas qu'on puisse être vertueux sans religion. J'eus longtemps cette opinion trompeuse, dont je suis très désabusé.

C'était le célèbre Jean-Jacques Rousseau.

A peine avait-il fini qu'une voix ardente^ mais un peu aigrie, martela ces paroles :

— Quand la philosophie a voulu fonder un Etat sans religion, elle a été forcée de lui donner pour base des ruines ; elle a établi le pouvoir sur le droit de le renverser, la propriété sur la spoliation, la sûreté personnelle sur les intérêts sanguinaires de la multitude, les lois sur les caprices.

Qui parlait ainsi ? L'abbé de Lamennais, qui ne sut pas, comme son ami Lacordaire, dompter son orgueil, et mourut en reniant une religion qu'il avait si vaillamment défendue, quand son illustre ami mourait en la bénissant, is

Après Ini, un protestant d'une science profonde et d'une grande honnêteté, Guizot, affirmait avec l'autorité qu'on lui connaît :

— En fait, il n'y a jamais eu de gouvernement plus conséquent, plus systématique que celui de l'Eglise romaine. La cour de Rome a tenu une conduite bien plus cohérente que la Réforme. Celle-ci n'a pas respecté tous les droits de la pensée humaine ; au moment où elle les réclamait pour son propre compte, elle les violait ailleurs.

Et comme je m'éloignais lentement, je cueillis comme un dernier écho, cette superbe observation de Mennechet : — On ne tue pas une religion do conscience^ d'amour et de vérité. En lui créant des martyrs, on l'épure, on la multiplie, on la conserve, ou l'éternis.'. Le christianisme l";i prouvé.

Un flot d'harmonies qui n'était pas seulement un divin mélange de sons, mais

nue i^erbe de pensées hautes revêtues de brillantes paroles, s'éleva tout à coup, et je sentis un frisson de plaisir courir dans tout mon être. C'étaient Homère et Virgile qui récitaient aux siècles nouveaux leurs sublimes épopées ; c'étaient Pindare et Horace qui chantaient leurs odes incomparables ; c'était Tasso, génie sombré dans dans un océan de douleurs, qui racontait les merveilles des jardins d'Armide ; c'étaient Klopstock, le pieux, et l'aveugle Milton, qui célébraient en des vers magnifiques, l'un, la Chute de riiomme, et l'autre, le Messie promis et attendu ; le Camoëns, le plus illustre enfant du Portugal, aussi étonnant par ses malheurs que par son inspiration ; et d'autres encore, et par-dessus tous, peutêtre, Dante Alighieri, poète, sculpteur et peintre, qui sur les ailes de son ardente imagination, avait osé monter jusqu'au ciel pour en surprendre" les joies, descendre jusqu'aux enfers pour en voir les tourments, et qui maintenant faisait entendre,

en des stances merveilleuses, un éclio des alléluias célestes et des infernales imprécations. Et ces strophes inspirées que le génie de chaque langue avait burinées pour les temps futurs, ces strophes montaient sans se confondre, douces ou -sévères, gracieuses, souples, ondoyantes comme un tapis d'avoine blonde, ou sombres et désolées comme des temples en ruine.

Je marchais toujours. Je ne sais quelle fatalité m'entraînait ; j'aurais voulu m'arrêter, écouter religieusement ces poèmes divins ; impossible.

Mais d'autres chants s'élevaient, d'autres chants ou d'autres récits. J'entendis ces vers que vous reconnaîtrez bien ; mais ce que vous ne saurez jamais, c'est l'accent plein de douleur et de colère du vieux Corneille.

.... l'ieinez ririvparable artVuiil

Qiio sa fuite honteuse iniprimeà votre front ;

l^leurez le (li''.slionneur de toute notre race

Et l'opprobre éternel qu'il laisse au nom d'Horace !

Et, quand Julie lui répliqua tristement:

— Que vonIt'/.-voii.s (iii'il Ht contre tioi.s ";

Il eût fallu entendre le tressaillement de toute la bibliothèque à ce mot sublime :

<x)n'il mourut !

Puis aussitôt une voix onctueuse comme l'innocence murmura :

Celui qui met un frein à la fureur des tiots,

Sait atissi des méchants arrêter les complots.

Soumis avec respect à sa volonté sainte,

Je crains Dieu, cher Abner, et n'ai point d'autre crainte.

Je reconnus Racine.

A ces paroles solennelles succédèrent des rires et des trémoussements. C'était Molière qui lançait comme des fusées ses mots d'esprit, et se moquait des traverrs et des ridicules, en amusant ceux qui en étaient affligés. Cyrano de Bergerac lui reprocha de Ta voir pillé, de s'être approprié ses scènes les plus originales ; il l'appela même plagiaire ; mais le joyeux censeur provoqua un nouvel éclat de rire, et ce (ut pour lui le pardon.

Plus loin, sur la poussière des rayons.

un livre tout parfumé semblait dormir, et l'or de ses feuilles ravonnait comme un nimbe.

— Ce fut une lyre vivante, observa mon guide, une lyre presque divine. Nul n'aima, ne jouit, ne souffrit autant que ce poète. Il semble avoir divinisé dès cette vie la pou^-.sière dont tout homme est pétri.

J'avais deviné Lamartine.

— Et, f)rèis de lui, continua mon vénérable compagnon, sous ces feuillets innombrables qui frémissent et font jaillir des gerbes d'étincelles dans la nuit qu'ils crèvent, il est un génie littéraire incomparable, mais un génie fait de lumière et d'ombre. Sa i)arole sonne comme un clairon, mais quelquefois elle sonne faux ; son invective frappe comme un marteau de forge ; ses idées éclosent comme la foudre. Il aurait voulu refondre le monde entier dans son creuset de diamant.

Vivant, il a vu son apothéose ; mort, il est entré dans l'éternité comme le plus

liumble d'entre nous, la conscience nne . . . Yoim avez deviné Hugo.

J'éprouvais une indicible émotion. II me semblait que j'allais entendre, comme un écho mélodieux de l'autre vie, quelquesuns des vers immortels de ces immortels auteurs.

Ce fut ^NlQSset qui jeta d'un air un peu narquois, comme pour s'excuser lie n'avoir guère cru, d'avoir beaucoup aimé l'alcôve et le vin, cette strophe joliment ])hilosophique sous son costume badin :

L'âme et le corps, hélîis 1 i's iioiit ileux à deux.

Tant fjue le iiioiule ira, pas à pas, cùte à cote.

Comme s'en vont les vers classifjues et les hunifs,

L'mi «lisant : tu fais mal 1 . . . et l'antre : c'est ta faute '.

Pauvre Musset ! mort si jeune par la faute de son âme et de son corps. . .

Pauvre Musset î l'un des plus grands déjà, et le plus grand de tous, peut-être, s'il eût voulu. . .

Je vis un peu à l'écart, sur des tablettes encore modestement garnies, des noms chers à notre jeune patrie. Tout à cou]) plusieurs volumes, des petits encore

timides, des <>rands déjà prétentieux, se gTOiipèreiit autour d'un vieux compaguon, lin humble, un infatigable travailleur dans le champ de l'histoire, Garneau. Et lui, il se mit à leur raconter d'une voix vibrante d'émotion, et avec une fidélité que rien ne pouvait intimider, la longue suite de nos luttes sur les champs de bataille ou dans l'arène politique, nos sacrifices, nos douleurs, nos espérances et nos gloires.

Après lui Ferland, grave et replet dans son habit sacerdotal, prit la ]>arole et raconta aussi les choses de notre histoire, qu'il avait longuement méditée. Hélas !

il n'avait pas eu le temps de finir son œuvre

Mon guide me dit :

— D'autres viendront qui rempliront toutes ces places vides. Notre jeunesse commence à travailler et ses aptitudes sont remarquables. Le goût de l'histoire et des lettres, de l'industrie, des sciences et des beaux-arts se réveille chez nous comme il s'est rc'veillé, un jour, chez les

na rions plus grandes. Xons aurons notre heure.

Et je vis, comme à demi perdus encore dans une brume lointaine, des groupes nouveaux qui célébraient les sciences, les découvertes, la marche de l'humanité. Les uns vantaient les révolutions qui guérisc^*-nt les sociétés par le fer et le feu, comme le chirurgien fait d'un membre gangrené ; les autres regrettaient les âgeis glorieux, où les grands capitaines donnaient à leurs souveraine des royaumes et des esclaves. Ceux-ci demandaient des jours de paix et des chefs sans ambition, afin de laisser le laboureur à sa charrue et le savant à ses livres ; ceux-là s'imaginaient qu'un jour, sur la terre, il n'v aurait qu'un peuple, qu'une langue et qu'une religion. D'autres, plus curieux et plus audacieux, se promettaient de voir bientôt ce qui se passe chez nos voisins de l'infini.

J'aurais voulu m'attarder plus longtemps, désireux de m'instruire,et de mieux connaître les hommes au milieu desquels

je devais vivre. Ils m'auraient sans doute ouvert des horizons nouveaux, de^^ trouées lumineuses dans les ténèbres de l'avenir ; mais je me sentis touché au bras par une main pesante. Je me détournai vivement. Mon protecteur aimable était disparu, et devant moi se dressait, impassible comme un masque, un homme de haute stature. 11 portait une barbe crrisonnante, caressée souvent ; et cette barbe dissimulait un peu le travail des ans sur la joue de marbre qui se creusait. Son maintien était fier et son regard qui aurait voulu paraître doux, peut-être, s'allumait d'un rayon d'orgueil.

— Mon ami vénérable n'est plus là ?

fis-je avec inquiétude.

Il ne me répondit point ; mai« son bras s'étendit majestueusement et son doigt me montra une tombe.

Et comme j'allais m'agenouiller, l'àine serrée par une angoisse amère, la porte aux deux battants rouges, par où j'étais

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entré, s'ouvrit de nouveau, et le doigt implacable me fit signe de sortir.

Je poussai un sanglot et... m'éveillai.

La grive solitaire chantait encore audessus de ma tête, en regardant les flammes du couchant ; un souffle tiède passait sur mon front brûlant, et mes esprits revenaient je ne sais d'où.

TABLE DES 3IATIÈHES

Maison Hanii-e

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