LE R E ^^ E I L L O N
Tliiisiralioii de
(). Leduc.
Cette nuit-là il v avait réveillon chez le père Le^Mage, et je tenais à m'amiiser un brin, avec les bons habitants de Saint-X. ou de Sainte-S., dont il était le premier par droit de pacifique conquête. Il venait d'être élu maire.
Saint-X. ou Sainte-S., vous ne devinerez pas où fleurit cette localité, et vous devinerez encore moins le nom du patron obligeant qui veille sur ses destinées.
Notre territoire a des limites presque inconnues, et le nombre des saints est presque incalculable. Toutes nos' paroisses, toutes les concessions de nos parois^ses, et touis les chemins de nos concessions, portent un nom de saint en exergue ou comme une auréole. Le fleuve lui-même,après un baptême d'enseml)le, se
voit baptiser en détail, et, superbe Saint- Laurent partout, il s'appelle quelque part le Trou de Saint-Patrice.
Il eu est des saints comme de nous, les uns ont plus de vogue que les autres.
Deux ou trois syllabes harmonieuses suffisent pour éveiller la dévotion d'une oreille musicale, et voilà Sainte-Cuuégonde lancée. Ou bien un besoin jaloux de barrer le chemin aux autres, et l'on proclame Saint-Protais. Celui-ci soutient que l'honnêteté n'est qu'un mythe, et il veut que son village invoque Saint-Pancrace. On ne saurait dire où s'arrêtent la confiance et la dévotion des nôtres. Pourvu que ce ne soit pas à la condition tacite, que ces glorieux protecteurs ferment les yeux sur les peccadilles de tous les jours, et ne parlent jamais, au Seigneur trois fois juste, d'une mesure un peu faible ou d'un poids un peu faux.
Donc, cette nuit-là, il y avait réveillon chez le père T^Mage, et j'étais, sans le savoir, un des premiers invités. Ni parent, ni ami pourtant. Un simple hasard d'é-
lectiou. Ne craignez rien, je ne vous raconterai pas ma triste campagne d'alors, et vous ne saurez même pas si j'étais bretteur politique ou candidat sérieux, simple machine à parler, ou éducateur convaincu des libres et indépendants électeurs,
Cependant la fête agreste battait son plein lorsque je fis mon entrée. Encore lin peu, et je réveillonnaivs par cœur.
Fatigué d'une longue route en traîneau, sur des chemins coupés et cahoteux; engourdi par une véritable immobilité de colis, dans le poil caressant d'une peau de buffle authentique ; assoiffé par l'air vif, et ennuyé des propos d'élection qui me trottaient dans la cervelle, ou me sonnaient dans les oreilles, je m'étais jeté sur le grand canapé de l'auberge, tout près d'un poêle bourdonnant, et le -sommeil m'avait couvert de ses traîtres mais délicieux pavots, comme d'un suaire de plomb.
Des voisins, des parents, des amis entouraient la table nouvelle, solidement
installée «iir des chevalets, dans la chambre de compagnie. C'était très suggestif, cette longue table recouverte de nappes de toile blanchies par la lessive, et garnie de plats et d'assiettes aux larges fleurs rouges émergeant d'un feuillage bleu.
Les veux fouillaient avec plaisir les mets alléchants de l'inventive cuisinière, et les oreilles s'ouvraient volontiei*s au cliquetis des couteaux et des fourchettes, comme au choc des verres.
On taillait de largies bouchées, on versait d'abondantes rasades, en l'iionneur du divin nouveau-né.
C'était le réveillon de Noël.
La fête avait commencé par un cantique :
" Il est né le divin enfant,
Jouez. li;ni(l)ois. lésonni-z. imiscttes. . .
et les chanteurs, qui no connaissaient ni le li;nitb(»is. ni la musette, disaient,
sans sourciller, et en dépit de la saison rigoureuse :
"Jouez au bois, résonnez, musique!...
Le divin Enfant souriait sans doute à leur inoffensive ignorance.
La gaieté était alerte comme si elle se fut réveillée aux noteis émécbées d'une chanson à boire. Ce qui prouve qu'on peut dire des choses pieuses et rire, ivaiiger goulûment après une bonne prière, tenir ferme une coupe avec des maiuiS à peine disjointes, et ne pas se fourrer dans l'œil un doigt qui sort du bénitier.
Et les histoires alternaient avec les refrainis sacres, et toutes étaient marquées au coin de l'honnêteté, si toutes n'étaient pas de circonstance. Nos gens ont le sens des convenances et le respect de la morale, et quand ils se relâchent, c'es^t qu'ils se croient loin des messieurs ou fin Ixmi Dieu.
Cependant à boire et à manger la pei\s-
pective change peu à peu, réloignement se mesure mal, les choses revêtent un aspect neuf, les distances s'effacent, les hommes se démasquent et tout s'embrouille. Le réveillon sacré commençait à prendre des airs de profanes agapes, et les pensées dévotes se noyaient un peu dans les vapeurs odorantes des bouillons et des liqueurs, tant il est ^Tai que la chair est faible, et l'esprit . . . aussi.
Par bonheur, un vieillard entra. Oh !
il était très vieux ce vieux--là, mais, dans sa carrure, il faisait songer au chêne. Il détacha, en la battant de sa mitaine, la neige nui ceinturait de blanc le bas de son ])antalon gris.
— Venez-vous donc de l'église, seul et à pied, lui demanda l'un des convives ?
— Seul et à pied, comme tous les ans à Noël, depuis bientôt trois quarts de siècle, répondit-il avec une certaine fierté.
Il suspendit à un clou son " capot " de montdii noir et son casque de chat sauvage.
— Les mauvais temi»s vous ont sans
doute arrêté quelquefois, l'eprit un autre invité ?
— J'ai bravé les plus terribles vents de nord-est, le« vents de Québec, et les tourbillons de neiges les plus aveuglants, les tourbillons de la Canardière.
— Vraiment ?
— Et je n'ai jamais eu peur de rester étendu sous les plis mouvants du grand linceul de l'hiver, car l'étoile des Mages m'a toujours guidé vers Bethléem.
— C'était la lune, fit en riant le petit Dumas, un peu gouailleur.
— Gomment la lune, riposta le vieillard presque irrité, est-ce qu'à mon âge on ne distingue plus la lune d'une étoile ?
— Mais cette étoile dont vous parlez, elle était grosse comme la lune dans son plein.
— Non pas, enfant de la géhenne, elle était grosse, ronde et rose comme une " fameuse " que le soleil a longtemps caressée.
— Alors c'était une pomme ?
— Une pomme détachée d'un arbre céleste, si tu veux ; une pomme d'or ou de
feu, qui roulait dans le ciel fms<Dnnant de décembre, et me conduisait au vagiseant berceau de l'Enfant-Dieu.
— Viens prendre ta place à la table, Gaspard, et Mélanie va te verser une tasse de bon thé noir, dit alors, d'un accent ému, le père LeMage.
Les deux vieillards étaient frères ; ils se ressemblaient beaucoup et s'aimaient davantage. Leur vie s'était écoulée au même foyer, et dans la même paix des champs. Le travail avait été leur joie et l'honnêteté, leur apanage. Gaspard, celui qui venait d'entrer, n'avait pas aimé les femmes, parce que la vie était trop courte, disait-il, pour montrer toutes les grandeurs de l'amour, ou en réparer tous les désastres. Et puis, il avait attendu (lu'une (Hoile le guidât vers le nid mystérieux on gazouillait, dans une esi>érance encore embrumée, l'enfant que lui réservait la destinée. Il avait attendu eu vain. Il ignorait combien sont nombi'eux les hommes qui maudissent leur étoih\
L'étoile glissait à travers les nuages, et ses rayons me montrèrent le chemin de l'église. (page 390)
Pauvre étoile qu'ils n'ont su ni reconnaître ni comprendre.
Le vieux Gaspard dégustait son thé noir avec un plaisir... Comment dirai-je pour être neuf ?. . . un plaisir capitonné de sensualité ! Le léger tremblement de ses doigtis aigitait, tel un souffle, l'aromatique liqueur dans le bol de faïence.
— Ça réveille, fit-il, ça dessille les paupières, et le cœur monte au ciel par les yeux . . . comme aussi par les yeux il descend vers la fange.
— D'où lui vient ce langage élevé demandai-je à un voisin ?
Brutalement, comme pour faire contraste, le voisin grossier :
Il s'est usé le " dessous " sur les bancs du Collège de l'Assomption, comme il s'est usé le " dessus " sur les étoiles de là-haut.
Je devinai un martyr de la pensée.
— Quand vous aurez vidé votre tasse et mangé votre côtelette, père Gaspard, vous nous raconterez, n'est-ce pas, comment l'étoile des mages vous a guidé une
première fois vem l'église, pendant la nuit de Noël, insinua Madame Une Telle, qui logeait en face, de l'autre côté de la table.
— Oroyez-vous à l'incarnation ? demanda le vieillard, très gravement.
— Oh ! sans doute.
— Alors croyez tout car tout eet possible. Croyez à l'étoile et croyez aux mages ; croyez au " Gloria in excelsis " et croyez aux bergers ; croyez à la résurrection et croyez à l'Eucharistie. Soyez logiques.
Il but une grande gorgée.
— J'achève, continua-t-il ; les choses divines me font dédaigner les choses humaines. L'homme ne se nourrit pas de pain seulement, mais de la parole de Dieu. Chantez un cantique et je vais interroger mes souvenirs.
Une femme à la voix stridente commença aussitôt :
" Dans cette étable
Que Jésus est charmant ! . . .
Et bientôt, comme une digue qui se rompt, le cantique s'élança de toutes ces bouches rassasiées, avec un rythme si allègre et si violent, que la maison en tressaillit sur son " solage " de pierre. Le bonhomme Gaspard, la tête dans ses mains osseuses, toutes couvertes d'une ramille de veines bleues, songeait profondément. Quand le vol ardent du saint cantique se fut perdu dans les frissons du vent, bien au-dessus du toit neigeux, il se redressa et, promenant son regard sévère sur les hôtes attentifs, accoudé sans gêne sur la table du festin, il dit :
"Je m'appelle Gaspard LeMage. Des gens fort instruits m'assurent que je descends en ligne directe de Gaspard, l'un des trois mages de l'Orient qui vinrent à Bethléem i)our adorer le Sauveur des hommes, encore vagissant dans la fraîcheur humide d'une large gvotte, où s'abritaient les bêtes des champs. Rien d'étonnant qu'il en soit ainsi, puisque de fils en père, de même que tous les hommes.
je remonte jusqu'au paradis terrestre. Si j'insiste sur mon nom prédestiné, c'est pouiT vous faire comprendre mieux la convenance d'une intervention divine en ma faveur, aux jours de mon enfance si lointaine déjà. eT'avais dix ans et j'en ai quatre-vingt-dix. Donc, vous tous qui arrivez joyeux de la " Minuit," vous ne saviez pas encore ce que le ciel avait d'amour pour la terre, et vous attendiez dans le néant l'heure bénie de l'existence. J'avais dix ans et je ne savais pas grand'chose non plus ... et je ne sais rien encore. Au catéchisme du dimanche, entre messe et vêpres, le curé nous expliquait bien des mystèa'es ... ou plutôt, il nous expliquait les raisons de croire a-ux mystères, et c'était déjà saisissant de beauté. Pourtant ma jeune intelligence se montrait rétive. Je voulus la dompter. Elle devait comprendre, puisqu'autour de moi tout le monde paraissait comprendre et ne s'étonner de rien. Et je la domptai en effet. Une chose m'avait intéressé vivement
au catéchisme des Rois. C'était le voyage de Gaspard, Melchior et Balthasar, les trois prince® orientaux qui avaient apporté de leurs provinces fortunées de l'or, de l'encens et de la myrrhe. Et parmi ces princes, je voyais toujours Gaspard, le premier, le plus grand, le plus richement vêtu, et tout à fait semblable à mon père, avec ses épaules 'larg-es et légèrement voûtées, son regard doux où s'allumaient des éclairs, et sa barbe longue tombant sur sa poitrine en blanches ondulations.
J'attendais la Noël prochaine avec une vive anxiété, et quand tomba la première neige, je compris que le ciel couvrait d'un tapis d'argent la terre où devait reposer le Messie. Je comptais les jours qui me séparaient de la grande solennité, et je les vo3'ais s'égrener comme les " Ave " de mon chapelet.
Vinrent les Avents, avec leurs grands appels mystiques, presque douloureux, et leurs dolentes prières. Je me sentais
meilleur et plus joyeux. Quelque chose me disait que j'allais être témoin d'une grande merveille. De loin, de très loin, je voyais parfois étinceler le clocher de l'église, et le rayonnement se répercutait dans mon âme émue.
Enfin la Vigile arriva. Journée longue mais pleine de mouvement et de gaieté.
Dans la maison, au hangar, dans la grange, tout s'agitait étrangement. En brûlant l'épinette résineuse, le poêle avait, tour à tour, des grondements de tonnerre et des crépitements de grêle. Tout chantait dans le grand fourneau plein de vapeurs : l'eau de la bouilloire, le jus de la viande et le bouillon de la soupe. A retable, les bœufs et les génisses oubliant de ruminer, et la tête haute, au-dessus du râtelier, traduisaient leur plaisir par des meuglements sonores que scandait un balancement de cornes. A la bergerie, les agneaux sautaient, bêlaient, folichonnaient, sans souci de leur toison blanche qui s'effrangeait, et des flocons légers qui
s'accrochaient à l'humble lambris, comme pour le parer de guirlandes. A l'écurie, les chevaux faisaient semblant de s'ébrouer, puis ils piaffaient comme pour une danse, et leurs hennissements avaient des éclats de trompettes,
O l'adorable vigile !
Dès le premier coup de la messe, à onze heures du soir, je me dirigeai vers l'église. La cloche m'appelait, et le vent glacial se réchauffait aux caresses de sa voix pieuse. J'aurais eu ma place dans la " carriole," avec les autres, mais j'aimais mieux entendre sous mes pieds le craquement de la neige, et sur ma tête je voulais voir, comme le mage, mon ancêtre, une étoile rayonner.
Je me figurais venir des plaines fleuries de l'Orient, avec des parfums inconnus et des bijoux d'or pour le nouveau-né d'Israël. Parfois je sentais l'émotion me gagner, et les yeux vers le ciel, je voyais dans le bleu sombre une poussière de feux se perdre en l'infinie profondeur. La nuit
■se (fit soudaiiieinent ténébreuse. La cloche ne sonnait phis sa prière rythmée. La neige ne craquait plus sous mes souliers durs. Le verglas ne jetait plus de lueurs d'acier. Un frisson parcourut mon être. Des grelots agitèrent, dans l'éloîgnement, leur sonnerie gaie, et je me sentis aise de n'être pas seul sur la route. Mais après m'avoir effleuré du bout de l'aile, la chanson des grelots mourut dans l'épaisse obscurité des alentours, comme les étoiles dans les effrayants lointains.
J'étais égaré.
Je me vis enveloppé de noir, et la neige qui s'étendait partout, n'avait plue de reflets et paraissait une mer sombre.
" Etoile des mages, m'écriai-je éploré, perce le voile afPreux qui me dérobe le ciel, et conduis-moi vers l'ï]nfant-Dieu que je veux adorer !
O surprise ! ô bonheur ! A peine le Seigneur a-t-il entendu ma prière qu'il fait paraître, au milieu des airs enténébrés, une étoile radieuse, grande eomme la lune.
Sa lumière se mit à pleuvoir eu paillettes d'argent sur la terre qui allait être sauvée, et le clocher recommença plus joyeusement son hymne de gloire. Seulement, il n'était plus devant moi, faisant de sa flèche argentée une trouée claire dans le ciel sombre ; il était derrière moi maintenant, et un bouquet de bois planté dru nous séparait, tel un rideau lourdement tombé.
J'avais pris, à une fourche de chemin, la route qui conduisait au bois, et j'étais entré dans l'abatis de l'automne. L'étoile, subitement apparue, éclaira les gTands arbres. Les uns étaient debout comme des pyramides, les autres étaient couchés dans leur draperie de rameaux, ou nus comme des cadavres dépouillés. Sa lueur pénétrante descendit sur la mousse verte du merisier, et l'écoree blanche du bouleau; elle joua parmi les branches entassées ])our le feu du printemps. Sur tout cela l'hiver avait laissé tomber des flocons de neige qui s-emblaient des colombes,
mais il n'y avait plus de suaves roucoulementis.
Je fis quelques pas en regardant l'étoile bienveillante, comme pour la supplier de ne pas me laisser seul en ce lieu désert. O joie de ma vie ! l'étoile gliS'Salt à travers les nuages, et ses rayons me montrèrent le chemin de l'église. Je me mis à courir et elle courut aussi.
A l'orée du bois ce fut une bouffée de lumière aveuglante, et j'aperçus, très loin, les balises de sapin qui se tenaient comme des sentinelles, droites et raides, chaque côté de la route. Et plus loin encore, entre les ombres de la terre et les nuées du ciel, le clocher m'apparut tout resplendissant, eonime au réveil des matins clairs d'avril.
Les hommes qui passaient sur le chemin semblaient des ombres qui maculaient l'universelle blancheur. Voyaient-ils l'étoile mystérieuse ? Ils ne seuiblaient pas la deviner. Et ils étaient noyés dans l'éblouissement !. . . Moi, je ne pouvais en
détacher mes yeux, et je marchais sans souci de la neige, où j'enfonçais comme dans une vague d'écume.
Quand je pris la grande route, l'étoile décrivit un angle dans les champs supérieurs, et elle s'ouvrit une route éthérée qui devait, comme ie fbemin neigeux que je suivais, s'arrêter à l'église déjà tout en prière. Moi, je m'approchais du seuil, elle, de la croix du clocher. Et, tout à coup, en effet, comme si le cop d'étain qui surmontait cette croix de fer, se fut envolé dans l'espace mystérieux, la croix noire parut un instant couronner seule la haute flèche. Un instant seulement, car l'étoile qui m'avait guidé descendit comme un éclair des hauteurs célestes, et vint se poser, telle une lampe glorieuse, au sommet sacré d'où le coq venait de prendre son vol.
— Un rayon de lune qui faisait étinceler les plumes métalliques du vaillant coq, m'écriai-je impoliment, n'y pouvant plus tenir.
Je fus réveillé par nu éclat de rire.
— Que uous cbantez-YOUis là, dormeur, lil n'y a ni lune ni coq, mais un bon réveillon qui nous attend.
Le réveillon, balbutiai-je, ahuri . . .
mais j'y suis au réveillon. . . Nous y sommes tous. . . le père Gaspard vient de nous conter. . .
— Vous dormez encore.
Une rude secousse suivit de près, et cette fois, je sortis du sommeil comme un pantin d'une boite à surprise.
— Comment, je n'ai pas réveillonné ?
Je ne suis pas à la table du père Le- Mage ?. . . J'ai rêvé ?. . . C'est trop fort !
Tout le monde riait à l'auberge, et je fis comme les autres. Au reste, je ne suis pas le premier qui confond le rêve avec la réalité, et, ma foi ! je m'en bats :i'œil. Le rêve, tant qu'il dure, est semblable à la réalité, et la réalité, quand elle n'est plus, devient semblable au rêve.
IlliixtratioHii de
Geor.jeii Del fosse.
Il y a quelques années, le pasisant la voyait encore. C'était une croix tracée avec le doigt sur une groisee pieri'e, au bord du cliemin, à deux ou trois cents pas de la falaise, pas loin de la maison du vieux Boi<svert, tant renommé pour l'excellence de ses vergeiis.
Souvent, quand je me rendais à réuMis^ de Saint-Jean-des-Chaillons, alors que ma famille demeurait sur les bords pittoresques de la petite rivière du Chêne, à
l'endroit où elle se jette dans le fleuve, je m'arrêtais im moment devant ce signe sacré, et je me deonandais ei'il n'y avait pas là quelque douloureux mystère.
Les vieux disaient :
— Nous l'avons vue au temps où nous étionis jeunes. Elle ne s'est pas effacée. La pluie ne l'a jamais lavée, le soleil ne l'a jamais brûlée. Elle est la môme toujours. Le père Bouchette m'affirma qu'elle était là, rouge sur cette roche gTise, quand on ouvrit le chemin. C'est le chemin qui s'est approché d'elle.
Cependant la José-Baptiste, qui feint de tout savoir et n'a pas la langue dans sa poche, me conta plus tard que c'était Modeste Mailhot qui avait fait cette croix. Vous savez, le gros Modeste dont la canne ressemblait à une crosse d'évêque, et les souliers à des raquettes de peau d'orignal?
J'ai vu la canne formida.ble et les larges souliers. Le curé de ma paroisse, M.
Faucher, l'oncle de ^I. Faucher de Saint- Maurice, gardait ces singulières reliques.
Avec la canne on pouvait asisommer un bœuf, dans le soulier je me fourrais les deux pieds tout chaussés.
Ce géant demeurait sur la côte de la petite rivière du Ctiêne, tout près du pont. Il pesait plus de cinq cents livres, était fort comme dix et amoureux comme douze.
Or, la mère Jos-é-Baptiste me conta que le gros Modeste avait fait cette croix à l'époque où l'on ouvrait le chemin du roi. Il survint au moment où six hommes s'efforçaient en vain de rouler, à quelques pas, une roche énorme qui brisait la ligne droite de la route.
— Rangez-vous un peu, mes gars, fit-il.
Les gars ne demandaient pas mieux.
Ils étaient curieux de voir la force de ce gaillard. Lui, doucement, lentement il se pencha, s'appuya l'épaule au caillou, de ses bras fit un levier, puis se raidissant comme une amarre que la barre du cabestan met à l'épreuve, il souleva la masise lourde et la fit rouler plue loin. Alors, pour commémorer ce tour de force, il marqua la pierre d'une croix rouge.
La Joeé-Baptiste a-t-elle dit vrai ?
Voici, tout de même, une autre explication que beaucoup de meiS lecteurs délicats aimeront mieux.
Elle m'a été soufflée à l'oreille par mon démon familier.
Reportons-nous à deux siècles et plus en arrière.
Le voile mouvant de la forêt primitive «'étend encore sur les bords du grand fleuve et déroule, jusqu'en des lointains infinis, ses replis d'où s'échappent de mystérieux murmures ; le fleuve, drapé dans son écliarpe d'émeraude comme aujourd'hiui, comme aujourd'hui aussi dort paresseusement dans son lit profond, ou jette à ses bords impassibles l'écume de ses flots vagabonds.
Des oiseaux aux larges ailes iblanches tourbillonnaient dans l'air comme des voiles qui se déchirent, et, sur les eaux, des pirogues élancées glissaient comme de grands oiseaux. Des cris, nulle part
ailleurs entendiiis, perçaient l'obscurité des nuits ; des chants étranges s'élevaient et mouraient, les matins et les soins.
C'était, souvent aussi, le silence isaisiesant de la nature sauvage dormant en sa quiétude séculaire, avec, de temps en temps, les soupii\s ou les plaintes, les chants ou les sanglots de la vie qui cherche le réveil.
Un matin, le matin du 20 mai 1656, plusieurs canots d'écorce abordaient, avant l'heure du lever, à la grève tranquille de l'île d'Orléans. Un calme profond régnait sur la bourgade huronne, .dont les wigwams se serraient pieusement autour d'une petite chapelle de bois.
Des arbres avaient été abattus, et cela formait çà et là de larges blancheurs dans l'omibre de la forêt. Le sol était fouillé, et déjà, à travers les souches noircies qui semblaient des fauves aux aguets, le froment avait bercé ses épis barbelés, et le maïs ises longues tiges aux aigrettes pompeuses. La civilisation plantait ses premiers jalons sur l'une des plus belles îles
qui soient sorties des ondée de notre fleuve.
Les Hurons, dociles et intelligents, avaient prêté l'oreille à la parole du missionnaire et aux avances du soldat. Ile avaient offert leur front au baptême, et tendu leur main à la France. Ils sont demeurés fidèles.
Ce matin-là, Brin-d' herbe, la plus jolie Huronne du hameau naissant, quitta, aux premières lueurs de Taurore, sa couche de feuilles odorantes. Elle serra autour de ses hanches une longue bande d'étoffe brillamment " carreautée," chaussa des mocassins brodés avec du poil de porc-épic, teint de diverses couleurs, arma ses bras de bracelets de cuivre nouvellement poli, et mit à son cou un collier de verroterie, où s'attachaient une croix et une médaille d'étain fin. Ensuite elle alla prendre, sur une tablette, dans un coin de la icabane, une " couverte " de drap noir bordée d'une large raie bleue, et elle en envelopi>a ses brunes épaules. Alors, sou-
riante, elle s'agenouilla auprès de ea couche devant une image de la sainte Famille.
Elle pria longtemps ; elle pria avec une ferveur étonnante. Et ses lèvres où passait le frisson d'un amour nouveau, ■d'un amour idéal, répétaient toujours les mômes prières :
Notre Père qui êtes aux cieu.v, que votre nom soit sanctifié. . .
Je vous salue, Marie, pleine de grâce. . . Et son imagination ardente s'emportait, peut-être, sa foi neuve en des régions mer- \'eilleu'S€S, où les ivresses de la vie sauvage se fondaient avec les ravissements promis par une religion divine.
Le jour qui se levait devait être, pour la belle enfant des bois, un jour de grande joie. L'eau sainte du baptême allait couler sur son front. Déjà son cœur possédait les douces vertus chrétiennes et son esprit pénétrant s'était familiarisé avec les principales vérités de la religion.
Depuis longtemps elle soupirait après
l'heure bénie où l'Eglise de Jé^iifi-Ohrist la presserait sur son cœur de mère, en l'appelant sa fille bien-'aimée.
Aux pâles lueurs de l'aube avaient succédé des teintes plus vives, et le ciel d'orient fermait d'une barrière de pourpre, par delà les îles, le grand fleuve endormi. Les i^remières gerbes lumineuses tombèrent comme une pluie de diamants sur le feuillage, et les Hurons sortirent de leurs cabanes pour aller prier à l'église et travailler au champ. Libres fils de la forêt, fiers guerriers que le fer n'avait pu dompter, ils venaient humblement se courber sur la glèbe, après avoir enterré la hache de giieri'^ et rejeté loin le tomahawk, afin de vivre à l'ombre de la croix.
Les canots montés par les Iroquois avaient atteri*i dans une anse, sur la droite de l'île, à quelques arpents de la petite église. La rive était élevée eu cet endroit. Les arbreis s'y échelonnaient ma-
jestueusement jusqu'à la cime. L'eau dormait profonde et noire dans le demicercle formé par l'enfoncement du tuf grisâtre.
Sans effaroucher les oiseaux qui saluaient le matin ; sans rompre, sous leurs pieds, les branches sèches doct les craquements pouvaient trahir ; sans j)rononcer une parole, car le souffle venu du large aurait pu la porter à l'oreille des ennemis, les Iroquois montèrent à la file, courbés sur la mousse, glissant sous les rameaux épais, attentifs, recueillant tous les murmures, fouillant d'un œil ardent les alcôves sombres ou les clairières ensoleillées, le tomahawk à la main, le couteau à la ceinture, la soif du sang à la bouche.
Ils arrivèrent sur le sommet.
Devant eux alors le sol descendait, par une pente longue et douce, vers un autre point du rivage. Ils firent quelques pas et s'arrêtèrent. Le soleil, sortant d'une buée molle et laiteuse, inonda tout à coup
d'une lueur aveuglante lee cabanes d'écorce et le toit de la chapelle.
Ils virent une jeune fille se diriger vers la maison de la prière. Une foule bigarrée lui faisait escorte : des vieillards incapables de bêcher la terre des champs; des femmes portant sur leur dos la nagane oti dormait le nouveau-né ; des garçons jouant de la tambourine ; des vierges chantant des cantiques pieux.
Ils sourirent k cette ^n^ie, et leurs mains se crispèrent sur la gaine de leurs couteaux ou le manche de leurs casse-tête.
Ils reprirent leur marche de fauves, mais ils se hâtaient maintenant. Le sang les attirait.
Déjà les Hurons étaient dispersés dans leurs petits champs, et, penchés sur des instruments nouveaux pour eux, les yeux fixés sur les sillons qu'ils ouvraient, ils rêvaient des moissons abondantes qui se berceraient à l'automne, comme de gi*andes vagues jaunes, sur cette terre aujourd'hui toute nue.
Et ceux qui ne travaillaient point sous les feux du joyeux soleil, dans les flots des matinales et fraîches émanations venues des bois et des eaux, ceux-là priaient, réunis autour de leur père, au pied du plus humble des autels, mais tout près de Dieu.
Alors un cri formidable retentit :
Ohé ! ohé ! ohé !
Et la troupe barbare s'élança.
Pauvre Huron, la moisson qui va couvrir ton champ s'étendra comme un voile de deuil, à l'automne. Elle va germer dans ton sang.
Le saint missionnaire s'apprêtait à verser l'eau du baptême sur le front de la jeune néophyte, quand les féroces Iroquois firent, en hurlant, tomber la porte de l'église, et s'enfoncèrent par une trouée sanglante à travers les chrétiens en prière, jiis<]u';i l'autel du sacrifice.
Quand ils furent fatigués de tuer, écœurés de sang, ils enchaînèrent quelques prisonniers, pour la vengeance du len-
demain, et ils reprirent la route de leurs cantons lointains.
Soixante et onze victimes étaient tombées soue leurs coups.
Les canots des traîtres remontaient le fleuve, groupés comme une volée d'oiseaux de proie revenant de la curée. Les pagaies de frêne s'enfonçaient ensemble, d'un mouvement rapide et mesuré, dans le flot qu'elles repoussaient, et les chants cadencés, rauques et monotones, s'unissaient au biniit léger de l'eau qui tournoyait sous les pales flexibles. Ils passèrent devant Québec, hardiment, cyniquement, sans plus se soucier de la mitraille des visages pâles que de leur amitié.
Ils ne furent pas inquiétés.
Ils pagayèrent tout le jour, avec une vigueur qui ne se lassait x>oint. Ils se hâtaient de mettre une longue distance entre le lieu de leur crime et leurs
pirogues. Peut-être craignaient-ils quelque surprise. Peut-être aussi songeaientils au plaisir qu'allait procurer à la tribu la torture des prisonniers. Quand les derniers feux du soir se furent éteints sur la cime bleue deis montagnes, et que les nuages, tout à l'heure bordés de pourpre ou frangés d'or, furent devenus semblables à des rocliers sombres qui dentelaient l'horizon, ils s'approchèrent de la rive pour chercher un abri. Une rivière étroite et profonde coulait entourée de gracieuses collines, au fond d'une baie. Ils s'arrêtèrent à son embouchure. C'était la petite rivière du Chêne.
Les prisonniers furent attachés, à quelque distance les uns des autres, an tronc des arbres qui ombrageaient la grève.
Or, parmi ces prisonnier se trouvait une jeune fille. Ses cheveux en désordre et souillés de sang, son vêtement déchiré, des blessures cuisantes, indiquaient assez la lutte désespérée qu'elle avait
(Soutenue. Maintenant elle était calme, et son grand œil noir et doux était plein de larmes, comme la nuit où vainement il plongeait.
Brin-d'herbe n'avait piis reçu le baptême, et c'était la crainte de mourir sans avoir été purifiée par l'eau régénératrice qui l'attristait ainsi. Le sang de ses belles épaules meurtries, le souvenir de sa couche parfumée, près de sa mère, la pensée d'un exil sans fin, l'aspect du bûcher, la vision de mille instruments de supplice, tout cela pouvait bien faire frémir sa chair vierge. . . Oui, mais tout cela n'était que chcse d'uii moment. . . Après il n'y aur.i't plus rien. . , rien ! Mais le baptême !. . . le ciel. . . la joie éternelle de la possession de Dieu ! . . . Elle pleurait, la pauvre enfant des bois.
La nuit s'étendit comme une mer de téinèbres, et, dans cette mer impalpable, tout flottait invisible et comme perdu.
Les sanguinaires guerriers dormaient, couchés au fond, sur la mousse et les feuilles des étés disparus.
Tout à coup une main mde toucha la main tremblante de Brin-d'herbe. La captive frissonna et «se recula instinctivement, auissi loin que ses liens le permettaient.
— Tu serais ma femme, murmura une voix vibrante, et tu ne subiras pa,s le supplice des prisonniers.
C'était le chef qui parlait ainsi. La vierge huronne ne répondit rien.
— Veux-tu, reprit le chef, et je vais défaire tes lieuiS ?
Brin-d'herbe répondit d'une voix émue:
— Si tu veux écouter ]a parole de la robe noire, et te faire chrétien.
Ive chef se mit à rire dans les ténèbres. Il riait d'un rire cynique, mais personne ne le voyait rire.
— Le chef des Iroquois te le promet, dit-il. Il se fera instruire par la "robe noire." Viens, ô douce fleur de la forêt, viens !
Et il coupa les liens.
Rapide comme une gaz^elle que le plomb
du chasseur a touchée, Brin-d'herbe repousse le chef insolent et se précipite dans la rivière.
Le bruit de sa chute n'éveilla pas d'échos, mais le chef poussa un cri rauque, féroce, désespéré, et lança son couteau de guerre vers l'endroit où venait -de tomber la jeune fugitive.
Un léger cri de douleur répondit. Ce fut tout.
L'obscurité était profonde sous les arbres, et toute poursuite devenait inutile.
Le camp des Iroquois, un moment troublé, rentra dans un silence terrifiant.
Le matin, quand la lumière se répandit tiède et claire sur la rivière et sur le feuillage, le chef sourit en regardant les eaux devenues lourdes et immobiles, comme un couvercle bien cloué sur la face de sa victime. Mais quand il regarda les herbes et les plantes qui s'épanouissaient sur la berge, il vit luire des gouttes de sang, et ces gouttes faisaient une ligne rouge sur un tapis vert. Alom il s'é-
chappa de sa poitrine un sanglot de colère et de plaisir méchant. Il suivit la voie douloureuse où la martyre avait passé. Il marcha longtemps ; il marcha près d'une heure, avide, inquiet, tantôt irrité, tantôt s'oubliant en de folles et cou-
-j* //, "it^**»
pables espérances. Tout à coup il poussa une clameur de joie.
A genoux, près d'une roche grisâtre sur laquelle un rayon de soleil descendait, à travers les larges branches d'un orme, il venait d'apercevoir la vierge huronne. A son cri de triomphe le bois frémit, quelques oiseaux se prirent à chanter, et la gerbe de rayons qui tombait sur la roche enveloppa la vierge d'un nimbe éclatant.
La jeune fille seule ue s'émut point.
Elle ue détourua pas la tête. Mais, de sa main défaillante, elle prit du sang qui coulait d'une large blessure, et fit une croix sur son front immaculé. Puis, -g'inclinant vers la pierre, elle traça une autre croix, grande, pourprée, brillante comme le rayon qui venait du ciel. Sa lèvre pâle se colla saintement, amoureusement à ce signe du salut. C'était le baptême de sang.
Elle ne se releva point.
Tllustfatiun^: de
J. Ë. Lagacé.
Son cœur était pris. A la vérité, elle ne l'avait pas défendu, car elle voulait un maître, et elle se sentait faite pour la servitude, la douce servitude des âmes tendres, qui portent comme un trophée les chaînes de l'amour, et comme un diadème la couronne d'épines des épreuves.
Ce n'était pas dans les enivrantes fêtes du monde qu'elle l'avait rencontré. La lumière un peu aveuglante des candélabres dorés n'avait jamais enveloppé, de sou chaud rayonnement, la tête un peu mutine de cette libre fille des champs. Mais le cœur se réveille aussi bien dans
412 FANTOJME
le calme endormeur de la vallée, que sur les cimes bruyiante« qui regardent le ciel ; et le« amitiés qui naissent au soleil de ^a prairie, ou sous la ramure parfumée, gardent toujours quelque chos^ de leur suavité première.
Ensemble, aux jours de leur enfance, ils avaient fréquenté l'école du village. EH^j plus jeune et plus studieuse, lui, moins adonné à l'étude qu'au jeu, et regardant souvent, d'un œil coquin, par-dessus son livre ouvert, la petite écolière du banc voisin.
Ils avaient marché, poussés par la foule qui se hâte vers l'avenir, et quinze ans après, Joséphine Duvallon, la petite studieuse d'autrefois, était une grande brune, fraîche et rose comme un fruit mûr, et Mathias Padrol, son petit ami, robuste, large d'épaules, la lèvre marquée d'une moustache noii*e en accent circonflexe, passait à bon droit pour le plus faraud de la paroisse. Il n'en était pas le plus beau. Jean-Paul Duvallon, le frère de. Joséphine,
avait meilleure tournure. Puis son œil bleu plein de rêvets troublait agréablement les jeunes âm^eis. Les sensibles villageoiises se tournaient vers lui, comme les marguerites des prés se tournent vers la lumière. Matbias aurait été jaloux s'il n'eût aimé la sœur de son ami.
Un jour, ils partirent ensemble, Mathias et Jean-Pau], pour courir après la fortune. C-e fut un jour de deuil pour leurs familles et pour la jeunesse de la paroisse.
L'absence avait duré trois ans, et les jeunes voyageurs parlaient de leur retour au pays. Cependant Matbias revint seul.
Il avait le teint bronzé par le «oleil, les mains gercées par le travail, le front traversé par une ride, le regard chargé d'une lueur singulière. Avec tout cela, fier d'être au milieu des siens, pendant que ses compagnons peinaient encore là-bas, dans lès montagnes de la Californie, le pic à la main pour déterrer les filons d or, le pistolet à la ceinture pour se défendre contre les bandits.
Lui, il avait été très heureux. Sa bêche infatigable avait découvert d'inépuisables veines, et U avait marché dans la poussière d'or, comme d'autres marchent dans la boue. Il ue s'était pas montré souvent dans les rues de San Francisco, redoutant les appels séduisants des cho^^es mousseuses, des tapis verts, des alcôves sombres. Il avait mieux aimé la vie solltaire dans les âpres montagnes, les jours laborieux, les nuits reposantes sous les rameaux embaumés. C'était lui qui disait cela.
* L'espoir d'éblouir sa paroisse par l'éclat de sa fortune avait été un aiguillon puissant, il ne le cachait pas. Il aimait les richesses et, dans sa vanité, il ne lui déplaisait nullement d'éclabousser ses amis restés gueux.
Maintenant l'heure du repos sonnait.
Il allait jouir en paix du fruit de ses labeurs ; il se promettait une longue existence do plaisirs.
Bien d(\s jeunes gens lui portaient envie
FANTOISIE 415
et regrettaient de ne l'avoir pas suivi au paye de l'or. Ils ne songeaient pas aux autres qui n'étaient point revenus, à Casimir Pérusee, à Robert Du lac, à Jean- Paul Duvallon, le frère de Joséphine, la sage petite écôlière d'autan. Oui, ce Mathias Padrol, il faisait bien des Jaloux.
Le lendemain de son arrivée on était venu le voir d'une lieue à la ronde. La maison s'était remplie. On avait ouvert la chambre de compagnie, comme pour le curé, et c'est là qu'on était venu d'abord lui serrer la main ; ma's bientôt les fumeurs avaient fait irruption dans la cuisine, et les femmes s'étaient groupées un peu partout. Il fallait bien le voir et l'entendre. Lui, il passait d'une pièce à l'autre, fier de cet empressement, agitant la gTosse breloque d'or qui pendait à sa chaîne de montre, et faisant miroiter, comme par hasard, l'énorme chaton qui lui embai'rassait les doigts.
Les Duvallon étaient accourus les premier. Le père, la mère et la fille.
C'était là toute la famille maintenant.
Ils ne demeuraient pas loin, la quatrième terre eu gagnant l'église. Ils avaient espéré presser sur leur cœur l'enfant prodigue, mais Jean-Paul ne ee trouvait pas encore riche, et il restait là-bas, dans l'ennui, guettant une dernière occasion de réaliser de jolis bénéflceis.
Pourtant, il avait écrit qu'il partirait avec Mathias. Ils ne s'étaient jamais séparés, ils ne se sépareraient jamais. . , Entre son vieux père et sa vieille mère, il pouvait vivre heureux sur le bien de« ancêtres . . ,
Il avait même laissé deviner un secret qui jetait l'âme de sa sœur dans un doux émoi : Ils seraient, Mathias et lui, unis bii^ntôt i)ar un lien ])lus fort que ramifié. Cela dépendrait d'elle, Joséphine. . .
La mère Duvallon pleurait, Joséphine se consolait, disant que c'eût été trop de 'bonheur à la fois. Le ]tèr(» était songeur et ne disait mot.
— Il reviendra, affirmait Mathias, ne vous découragez point. . .
Le temps de régler certaines affaires importantes... Vous le reverrez, bien sûr. . . Il m'a prié de vous embrasser tous, et de vons dire de vivre sans inquiétude . . .
— Et nous autres qui comptions l'avoir à notre petite fête du foulage ! s'écria la mère Du va lion, en s'essuya nt les yeux avec le coin de son tablier.
En ce temps-là la vie des champs était plus rude qu'aujourd'hui, mais elle était plus belle. Les rapports entre les voisins étaient plus intimes ; les mœurs avaient encore quelque chose de patriarcal. La paroisse était une grande famille tenant feu et lieu un peu partout, à la " grand'côte " et dans les " concessions," sous l'œil du curé et des vieillards.
L'industrie dormait. La machine n'avait pas remplacé les bras et la corvée flo-
rissait. Non pas la corvée humiliant'e et lourde de la féodalité, qui taillait le peuple à merci, mais la corvée de la liberté clirétienne, qui s'empress-e à secourir la f^ouffrance.
Et parmi ces petites fêtes du travail, le foulage des étoffes de laine n'était pas sans originalité.
La mère Duvallon, qui portait allègrement ses soixante années, avait filé bien des aunes pendant les longues soirées de l'automne. Et toujours, pour accompagner le grondement du fuseau oii se tordait le brin soyeux, un refrain d'ancienne chanson avait voltigé sur ses lèvres. Joséphine, debout devant le métier bruyant, avait tissé les étoffes nouvelles. Le bourdonnement du rouet, le claquement des marches sous des pieds vaillants, la course étourdissante de la navette sur la chaîne, le clloc vif et dur des lisses sur la trame, tout cela avait rempli la maison d'un bruit singulier, et ceux qui passaient devant la porte se dé-
tournaient pour voir un peu les bonnes ouvrières, et mieux entendre les joyeux échos du travail.
Maintenant plusieurs pièces d'étoffe, roulées avec soin et recouvertes d'un drap, à cause de la poussière, attendaient, au grenier, l'heure du foulage. Elle arriva.
Quand les invités entrèrent, le grand chaudron pendait à la ^ crémaillère, audei^sus d'une flamme vive, dans la vaste cheminée de la cuisine. Dans cette ardente lueur du brasier, avec sa robe de usuie, il paraissait plus noir. L'eau dont il était plein commençait à frissonner sous les rayons de la chaleur, et une buée légère, bientôt évaporée, cachait à demi le crochet de fer et les pièces enfumées de l'antique instrument. Dehors, sur des foyers de cailloux tout étroits il y avait des feux de sarments qui pétillaient, et, sur ces feux, dans plusieurs ustensiles, l'eau bouillante chantait aussi.
Une auge longue, profonde et large comme un canot de voyageurs, occupait le
milieu de la pièce ; et, tout j)rèe, à l'un des bouts de cette auge, on avait placé un dévidoir solide. Des bâtons de merisier ou de bouleau, dépouillés de leur écorce, durs et pesants, étaient rangés le long de la cloison.
Mathias Fadrol était venu l'un des premiens. Il lui tardait de voir Joséphine et de lui dire comme il l'avait trouvée jolie, le dimanche précédent, quand elle avait fait la quête, à l'église, pour la chapelle de la Sainte Vierge. Il n'était pas, toutefois, sans éprouver un seri'ement de cœur, en songeant qu'il faudrait parler encore de Jean-Paul, (Son compagnon demeuré là-bas.
— A l'ouvrage, mes enfants, commanda le père Duvallon, voici les piècv'^-»? d'étoffe qui descendent du grenier.
— Que ceux qui ont de bons bras prennent les rames, ajouta madame Duvallon, en montrant les rondins sans écorce, qui faisaient des lignes claii*es sur le bleu sombre de la cloison.
II demeura terrifié. Puis, d'une voix pleine d'épouvante, il cria deux fois : Jean-Paul ! Jean-Paul ! (page 444)
La première pièce «e déroula lentement et descendit dans l'auoe pleine d'ean.
— Au nouvel arrivé, au voyageur des " pays hauts,-' l'honneur de commencer, proposa Pierre Beaulieu, le premier voisin.
Un murmure approbateur suivit.
Mathias Padrol alla prendre un des plus longiS gourdins, et vint .se placer auprès de l'auge. D'autres firent comme lui. Ile étaient six, trois d'un côté, trois de l'autre. Ils formaient la première " escouade." D'un bras nerveux, avec leurs bâtons, ils poussèrent de-ci de-là, dans l'auge profonde, le tissu neuf qui s'imbiba d'eau chaude, et devint très lourd.
Ils chantèrent des "chansons à la rame," des chansons aux refrains cadencés que toutes les voix ré]ïétaient, et leurs bâtons, en poussant l'étoffe, s'enfoncèrent dans l'eau comme des avirons. Quand ils les ]"elevaient, dcis gouttes brûlantes ruisselaient comme des colliers de perles, avec un bruissement clair.
— Drôles de canotiere, qui ise tiennent debout en dehors de leur canot, et plongent leurs pagaies en dedans, fit une jeune fille, avec un éclat de rire.
— C'est qu'il n'y a plus d'eau dans la rivière, depuis que le père Chiniquy a prêché la tempérance, répliqua l'un des " fou leurs."
— Si les jeunes filles venaient nous aider à ramer, la barque irait plus vite, observa un autre.
— Et l'aviron pèserait moins, affirma un troisième.
Quelques jeunes filles, des plus rieuses, s'empressèrent de mettre leurs mains blanches sur les pagaies d'un nouveau g^nre, et l'étoffe roula dans sa couche humide avec un élan rapide. Des couplets d'un mouvement plus vif accompagnèrent le murmure de l'eau tourmentée. Il y avait des moments de repo-s. Puis, d'autres jeunes gens s'approchaient, à leur tour, de l'immense vaisseau où trempaient les
aunes de drap neuf, et continuaient avec ardeur l'ouvrage commencé.
On avait jeté, dans l'eau chaude, quelques morceaux de savon fait à la lessive, et des bulles où s'allumaient de douces lueurs semblaient sourdre, comme des étincellers, du fond noir de l'auge, et une écume légère et blanche s'attachait, comme une dentelle fragile, aux longuers parois.
Parfois une aigrette humide se détachait du tissu violemment secoué, et venait s'abattre sur une robe rose, ou sur un gilet noir. Dcis rires éclataient, et la robe ou le gilet s'en allaient se sécher poétiquement à la flamme du foyer.
C'est ainisi que Mathias et Joséphine, robe et gilet largement éclaboussés, s'appuyèrent au manteau de la cheminée. La flîimme ondoyait, les vêtements séchaient, et les cœurs se réchauffaient. Tous les f()yers bien attisé'^ peuvent incendier les âmes, sauis bruh-r leur chétivc euv('loi)pe.
Sur le arand dévidoir lentement tourné
par des bras fermée, les aunes d'étoffe s'enroulèrent, trempées, chaudes, fumantes, et Teau tombait en gouttes pressées, comme d'un nuage qui crève.
Des femmes, un balai de cèdre à la main, essuyaient à mesure les ravages de l'ondée, et le plancher, sous le frottement des branches odorantes, prenait les clartés douces d'un brouillard au lever du soleil.
Au travail, succéda le plaisir, un plaisir fait de danses qui roulaient comme des tourbillons de chansons lancées à plein gosier, de causeriets jetées par bribes, d'un bout à l'autre de la salle.
Cependant, retirés dans un coin dv la pièce, assis sur un coffre peint eu bleu, près du lit de " parade," dont 'les rideaux de toile tombaient jusques à terre, Mathias et Joséphine avaient longtemps parlé tout bas, comme des amoureux qui ont peur d'ébruiter leur secret. Albert Duitnis, ]»' menuisier qui avait bâti la maison dn père Duvallon, un honnête homme et un bon ouvrier, avait jeté
souvent de leur côté un regard inquiet et jaloux. Depuis longtemps il aimait la jeune fille, en silence et avec discrétion. Maintenant il regTettait de ne pas lui avoir " parlé '" plUiS tôt. Le premier est toujours le premier.
Il fallut se reposer de la danse et des jeux, comme on s'était reposé du. travail. Il fallut aussi calmer la faim qu'avaient aiguisée l'exercice et la gaieté. Le réveillon survint. Il fut accueilli avec enthousiasme. Au dessert, après les chansons, Mathias fut prié de raconter quelque chose. Il parla de son retour.
[is étaient partis plusieurs ensemble pour revenir au pays. Ils avaient traversé les montagnes et les prairies, armés comme pour la guerre, car les sauvages (]ui errent dans ces contrées lointaines sont traîtres et féroces. Ils avaient marché par des sentiers ardus, le long des ravins ténébreux, au-dessus des précipices
426 FANTOiME
OÙ grondaient des torrents invisibles. Ils avaient escaladé des rochers abrupts calcinéis par le soleil. Grâce à leur connaissance de la forêt, à leur prudence, à l'ombre des arbres touffus, ils traversèrent heureusement la chaîne des Rocheuses, et descendirent dans l'immense prairie qui s'étend, comme un océan sans limites, vers le soleil levant. Désormais il fallait marcher à ciel ouvert. Plus de savane, plus de rochers, plus de ravins pour les protéger. S'ils étaient aperçus par les Indiens, ils seraient attaqués, et, s'ils étaient attaqués, pourraient-ils se défendre avec succès et sauver leur vie ?
Ils cheminaient à grands pas, dans le foin qui recouvre d'un voile mouvant l'immensité de la plaine, et en cheminant, ils regardaient à l'horizon, pour voir si la silhouette de quelque bande ne s'y lèverait point, comme un nuage menaçant.
Un soir, dit-il, le soltU, descendu lentement du ciel b]eu, s'enfonçait dans les vagues lointaines de la prairie, comme un
œil sanglant qui va se fermer, et les herbes légères qui ondulaient au souffle du vent paraissaient bercer des éclairs. Nous nous étions arrêtés pour contempler ce spectacle magnifique, et par instant, nous ne pouvions nous défendre d'un frisson de peur, car il nous semblait que le feu s'était allumé dans cet océan de verdure aride, et qu'il s'avançait sur nous avec la rapidité du torrent. Tout à coup, dans ce rayonnement merveilleux de la prairie, à une distance immense, nous aperçûmes des ombres qui s'agitaient. Des profils d'hommes et de chevaux se dessinèrent ]tvu à peu, noires et superbes, sur le fond de lumière. Les chevaux couraient, les hommes étaient armés. On ne traverse point ces déserts sans carabines, revolvers ou poignards. Nul doute, c'étaient des Indiems à la recherche d'une caravane, ou fuyant après un pillage.
Les ombres grandissaient en se détachant d(^ l'horizon de feu. La troupe se dirigeait sur nous. Etait-ce hasard ?
Nous avait-elle aperçus ? Impossible de fuir ; nous n'avions pas de montures, et les coursiers sauvage^s venaient comme le vent. Nous étions cinq, les Indiens paraissaient une cinquantaine. Et puis, ces hommes-là sont d'une adresse incroyable. Debout sur leurs chevaux au galot, ils lancent le lasso qui étrangle, la flèche qui transperce ou la balle qui foudroie.
Nous eûmes un moment d'angoi'Sise extrême, et nous nous dîmes adieu.
Jean-Paul s'écria :
— Si je nieuns, si vous vous sauvez...
— Jean-Paul ! firent ensemble les Duvallon, stupéfaits.
— Il est donc mort! s'écria la mère, d'une voix brisée par le désespoir.
— Mathias, pourquoi nous avoir caché cela ? reprocha Joséphine, en laissant tomber sur sa main sa figure inondée de larmes.
Le père Du va lion se leva de table et se prit à marcher j\ grands pas.
JFANTOME 429
Il murmurait :
— Jean-Paul ! . . . Mon Dieu ! c'est-il possible ?. . .
Et tout le monde se mit à parler à la fois. C'était un bruit sinistre de plaintes, (le regrets, de soupiris, de sanglots.
Mathlats eut un moment de frayeur. On Tentendit murmurer entre -seis dents serrées par le dépit :
— Ai-je été assez bête ?
Cependant on crut bien que ce mouvement de colère venait de la peine qu'il causait à cette brave famille Duvallon.
Il s'en voulait. Il ne pouvait toujours plus se taire maintenant. Il fallait tout dire. Le mal, au reste, n'en serait pas I>lus grand : le coup était porté.
— Voici, continua-t-il, il ne faut jamais se hâter de publier les mauvaises nouvelles. Pourquoi faire pleurer les gens aujourd'hui, si l'on peut attendre à demain ? Voilà pourquoi j'ai été discret. Et puis, il n'est pas sûr que Jean-Paul ait été tué. Il peut revenir. Vous savez.
dans ces immenses prairies on se perd, on s'égare, on prend des routes qui ne conduisent pas toujours où T^^n veut aller. Il est peut-être dans les mines à piocher de l'or, et il attend une caravane pour revenir.
C'est plus sûr, une caravane. . .
Il allait, il allait. . .
— Oli î Ce sont des illusions, des illusions ! interrompit le père Duvallou.
— Le cher enfant, il est bien mort ! il est bien mort ! sanglotait la pauvre mère.
Joséphine se retira dans sa chambre, pour pleurer, et on l'entendit gémir, car la porte resta entr'onverte. Ses meilleures amies, entrées avec elle, s'efforçaient de la consoler.
Et puis, chacun évoquait le souvenir du malheureux jeune homme. On parlait de son enfance et de sa jeunesse, de ses alternatives de douce gaité et de singulière tristesse. On vantait son amour du travail, sa complaisance, sa sensibilité. Il était pieux, il était fidèle à ses amitiés.
Un vieux chantre au lutrin, le père José- Henri, qui mettait sa gloire à chanter plus haut que les autres le« psaumes des vêpres, raconta comme il se hâtait de se rendre à l'église, le dimanche, pour servir la messe, ou s'asseoir dans les stalles dorées du sanctuaire, avec les autres enfants de chœur. Il se souvenait de son air digne et de sa démarche mesurée, alors que vêtu de sa jupe noire et de son surplis blanc aux larges manches, il était thuriféraire, les jours de grande fête. Nul mieux que lui ne balançait l'encensoir. Il faisait, d'un geste aisé, décrire à la chaîne luisante une courbe gracieuse ; et l'encensoir retombait mollement, sans bruit et sans perdre le feu bénit, puis remontait encore, trois fois pour le curé, trois fois pour chaque côté du chœur, et trois fois pour le peuple.
Alors un nuage d'encens roulait dans l'air tiède de l'église, et s'étendait comme un voile de gaze azurée sous les arceaux de la voûte.
Cependant l'on entourait Mathias. Il fallait savoir comment cela avait fini, cette attaque des Indiens.
— Dis tout, raconte tout ce que tu saie, cela vaut mieux, observa le père Du vallon.
Mathias, s'efforçant de paraître ému, reprit d'une voix basse, comme s'il eut eu peur de réveiller de nouvelles douleurs :
— Il ne fallait pas songer à demeurer ensemble, car le groupe que naus formions pouvait être vu d'une longue distance.
Chacun prit donc de son côté, au pas de coume, et chercha une cachette sous les touffes de foin, dans les replis du sol, qui sont comme les ondulations des eaux.
Pour moi, je me jetai immédiatement à terre, et j'attendis, dans une terreur que je ne saurais jieindre, et en coujiirant le ciel de me prendre en pitié, l'arrivée de la bande cruelle. Je m'imaginais que mes compagnons, poussés par l'instinct plutôt que guidés par la réflexion, se sauveraient aussi loin que possible, et seraient en conséquence observés plus longtemps. J'avais
rai^onué juste. J'auraiLS voulu retenir Jeau-Paul, mais il était déjà loin.
Au bout de quelques instants j'entendis le galop des coursiers. Il produisait un grondement sourd comme le tonnerre qui roule, et le sol frémissait sous mes membres. L'ardente chevaucliée approchait. Elle approchait en poussant des clameurs féroces. Soudain, je me vois envelopper d'un nuage horrible. Une sueur froide m'inonde et je me prends à trembler comme dans la fièvre.
Elle courait toujours. Elle s'éloignait.
Je n'avais pas été y\\. Le bruit infernal allait mourant. Mais voici qu'un hurlement nouveau remplit les airs, un hurlement de joie. Mes compagnons avaient été découverts, sans doute ; quelques-uns d'entre eux, du moins. Je n'osais pa3 remuer, de crainte de me trahir, et toute la nuit je restai sous le foin qui m'avai*: sauvé.
Le matin, quand les sauterelles et les criquets se mirent à voltiger au^essus des
brins de mil, ou à crier leurs rauques saluts au soleil levant, les Indiens avaient disparu, et je me trouvais seul au désert. J'appelai mes compagnons, mais nulle voix ne répondit à la mienne. Que sontils devenus ? Ont-ils été tués ? Sont-ils prisonniers ? Je l'ignore.
Deux fois les jours sombres et courts de l'automne »" étaient enfuis comme des volées de corbeaux, et deux fois l'hiver, de son écharpe de neige, avait enveloppé nos campagnes endormies. Noël avait chanté l'hosanna auprès de l'Enfant-Dieu, et le monde avait de nouveau tressailli d'allégresse, au souvenir du plus consolant des mystères. Le carnaval avait encore secoué ses grelots éveillés au milieu de la foule distraite, puis le carême était venu mettre un ])eu de cendre sur la tête des clirétieiis en leur murmurant d'une voix grave :
" Homme, souviens-toi que tu n'es que
FANTO]\rE 435
poussière et que tu retourneras en poussière ! "
On était au dimanche de PâqueiS fleuries, et les jours de grande tristesse qui allaient venir seraient suivis d'un solennel et joyeux alléluia.
Un alléluia joyeux, surtout, pour les iGunes gens qui devraient se jurer un éternel amour au pied des autels. Et parmi ces heureux que proclamait la rumeur, se trouvaient Mathias Padrol et Joséphine Duvallon.
Le père Duvallon avait besoin d'un homme pour l'aider à ses travaux. Le rude labeur de toute une vie aux champs commençait à peser sur ses épaules, et les ouvriers se faisaient rares. Les mines d'or de la Californie, et les manufactur(JS de la république voisine, attiraient toujours la jeunesse. Elle entendait, dans un rêve obsesseur, le bruit des machines puissantes ; elle voyait les étincelles des paillettes d'or. Il fallait partir. Mathiae demeurerait avec son beau-père. Il serait
l'enfant de la maison, puisque Jean-Paul ne revenait point.
Les bans furent publiés du haut de la chaire. Première et dernière publication. La choise fut remarquée, parce qu'à cette époque on ne se dispensait pas aisément des trois publications exigées par la discipline de l'Eglise. On savait que Mathias avait de l'argent, et qu'il aimait à trancher du grand.
Les invita à la noce étaient nombreux.
Le pèi'e Duvallon se serait bien donné garde d'oublier un parent ou un ami. Il n'aurait voulu froisser personne, d'abord ; puis, il aimait bien s'amuser un brin.
Mathias et les siens, uu peu pingres, un peu vaniteux, auraient préféré trier les convives. Ils durent cependant ouvrir grande la porte, pour ne pas déplaii-e au père Duvallon. Et puis, ça n'arriverait toujours (ju'une fois.
Le matin était un peu froid, mais les chemins étincelaient comme des ceintures diamantées, sou? les reflets d'un beau
sol-eil d'avril. Le soleil, un jour de mariage, semble un gage de bonlieur. L'union sera sans nuagee.
Une longue file de voitures se dirigea vers l'église. On entendait de loin la gaie musique des sonnettes argentines et des grelots sonores. De loin on voyait glisser, sur l'éclatant tapis de neige, les profils sombres des chevaux et des " carrioles."
Les cloches voulurent être de la fête, et quand la noce franchit le seuil de l'église, elles jetèrent, dans le ciel limpide, les éclats joyeux de leurs gTOSses voix d'airain.
La cérémonie tardait un peu. Le servant n'arrivait pas. Les cierges étaient allumés dans leurs chandeliers d'argent ciselé, deux sur l'autel et six sur le ba lustre, auprès des vases de fleurs ai'tiflcielles, devant les mariés. Leurs petites flammes douces étoilaient de points d'or le sanctuaire vide.
L'officiant s'était habillé pour la messe. Il avait mis un vêtement riche,
comme les jours de grande fête : une chasuble de soie blanche, toute moirée, avec une large croix et des. guirlandes de roses brodées en or. Il attendait, debout devant la haute armoire de la sacristie, vis^T-vis un crucifix d'ivoire. Il s'impatientait. On a beau avoir de la douceur, on ne «aurait empêcher la bile de s'échauffer un peu, quand on attend par la faute d'un autre.
Enfin, la porte s'ouvrit, et deux jeunes garçons se précipitèrent vers la garderobe oii pendaient les surplis.
Le prêtre murmura :
— Deux, maintenant... Aurait mieux valu un seul qui serait arrivé plus tôt.
Les petits servants se hâtaient de se vêtir. L'un d'eux, le plus jeune, dit à l'autre, en attachant autour de sa taille les cordons de sa jupe noire :
— T'es-tu mis au chœur, déjà ? . . . Astu servi des mariages ?
L'autre ne répondit point. Il cherchait un surplis, parmi tous ces vêtements
FANTOIVIE 439
blancs et noins, qui semblaient des spectres accrochés à la file.
— Ne prends pas celui-là. C'est au petit Moraud... Il vient de Jean-Paul Duvallon... c'est un souvenir... Tu le mets ?. . . M. le curé pourrait bien te le faire ôter.
L'autre ne répondit encore rien. Il s'habillait, et le surplis un peu raidi par l'empois, et la jupe, noire comme une plume de corbeau, lui allaient à merveille.
— Veux-tu porter le bénitier, reprit le premier, moi je porterai le livre?...
Comme tu voudras. Ça m'est égal.
Son compag-non, toujours silencieux,ne le regardait seulement pas.
— On n'est pas dans l'église ici, tu peux lâcher ta langue.
Le curé gronda :
— Allons ! Avancez !
Ils accoururent. L'un prit le livre, l'autre prit le bénitier.
Le prêtre s'inclina devant le crucifix d'ivoire, et se dirigea vers le sanctuaire,
«ans pins se soucier des petits servants qui marcliaient devant lui.
Presque tous les banos de la nef étaient occupés. On aurait dit un jour férié.
Il y avait beaucoup de curieux, des femmes surtout.
La lourde porte du chœur, toute sculptée, tourna lentement sur ses gonds de cuivre poli. La cérémonie commençait. Il se fit dans les bancs un mouvement houleux comme sur la mer. Les promis s'agenouillèrent sur la plus haute marche du balustre. La jeune fille, devant le mystère nouveau, sentait son cœur se serrer comme dans une angoisse. Elle était heureuse pourtant. Le jeune homme, un peu raide, la tête haute, tâchait de paraître beau. Il s'occupait de lui-même.
Api'ès une c urte lecture sip- la sainteté du sacrement de mariage, le prêtre s'adressa nt au marié, demanda :
— Matliias Padrol, preuez-vouis Joséphine Duvallou, qui est ici présente, pour votre future et légitime épouse ?
— Oui, Monsieur, répondit d'une voix forte le jeune liomme.
Alors le prêtre reprit :
— Joséphine Duvallon, prenez-vous Mathias Padrol, qui est ici présent, pour votre futur et légitime époux ?
— Non, Monsieur, répondit une voix faible.
Il V eut un mouvement de surprise dans l;i roule. Plusieurs se levèrent debout sur les bancs pour voir ce qui allait suivre.
Le prêtre, stupéfait, regardait la fiancée et semblait attendre une explication.
Mathias, la figure toute rouge à cause de la honte, ou peut-être de la colère, demanda tout haut :
— Pourquoi ?
Le curé, retrouvant le calme nécessaire, dit à l'épousée :
— Il ne fallait pas venir ici, mon enfant. . . C'est la profanation d'un grand sacrement. . . Si ce n'est tout à fait la profanation, c'est le mépris... Or, Dieu se sent offensé. . .11 ne faut pas agir ainsi
dans le temple du Seigneur, au pied de l'autel, eu présence de Jésus-Christ. . .
— Mais, Monsieur le curé, je n'ai rien dit, repartit la promise toute ti'emblante, et des larmes dans les yeux.
— Comment, ce n'est pas vous qui avez répondu : Non ?
— Je n'ai pas eu le temps de répondre, Monsieur le curé.
L'officiant s'indigna :
— Il y a donc, ici, quelqu'un qui oublie volontairement le respect dû à Dieu et à la sainte religion. On veut chang-er en comédie un des act^es les plus s-olennels de la société chrétienne. Que l'on prenne garde. La loi civile viendra, s'il en est nécessaire, au secours du culte sacré. . .
Il regarda les servants tour à tour, comme s'il les eut soupçonnés de cette indécente plaisanttrie. Ils se tenaient à ses côtés, l'un à droite, l'autre à gauche, calmes, immobiles, les yeux fixés sur la mariée.
Puis les regards se portèrent alors vers
eux. Ils n'avaient pas Pair de grands coupables. Le plus jeune se mit à sourire, trouvant cela drôle, sans doute. L'autre était très pâle et une tristesise étrange se peignait sur sa figure d'adoleiscent.
La mariée les regarda aussi et elle tressaillit.
On entendit chuchoter.
— C'est le petit Antoine Beaudet, celuici. On le connaît ; il sert la messe tous lee dimanches. Mais l'autre. . . l'autre. . . qui peut-il être ? On dirait que c'est Jean-Paul... enfant de chœur. Vous vous en souvenez ?
Mathias lui-même, comme pris de vertige, se mit à parler à sa future.
— Quel est ce petit servant ? Comme il ressemble à ton frère !. . . Tu dois savoir son nom ... Je ne le remets pas, moi . . .
La fiancée eut envie de pleurer ; cela lui aurait fait du bien. Elle s'efforça de sourire. Le prêtre recommença :
— Joséphine Duvallon, prenez-vous Mathias Padrol, qui est ici présent, pour votre futur et légitime époux ?
Elle n'eut pas davantage le temps de répondre. Une voix lugubre qui sortait comme d'une tombe répéta :
— Kon, Monsieur.
Cette fois, il passa un frisson de terreur sur la foule attentive, et il se fit un silence qui avait quelque chose d'effrayant. Le curé ne dit rien. Il eroyait toujours à un mauvais plaisant. Un ventriloque peutêtre, qui se cachait dans l'assemblée pieuse, et bravait, pour s'amuser, les foudres du Seigneur, Il se pencha vei-s la jeune fille, afin de recevoir sa réponse.
Elle allait dire : oui, quand ses regards rencontrèrent de nouveau les regards du servant que personne ne connaissait. Elle poussa un grand cri et s'affaissa.
Mathias voulut la secourir. Un vent brûlant passa qui éteignit le<s cierges, et tout le monde entendit le bniit d'un soufflet sur une joue.
Le marié l'eleva la tête. C'est lui qui venait d'être souffleté. Il voulait voir l'insolent qui l'avait frappé. Il demeura
terrifié. Puis, d'une voix pleine d'épouvante, il cria deux fois :
— Jean-Paul ! . . . Jean-Paul !
Et il sortit de l'église, titubant comme un homme ivre, le« yeux dilatés par l'effroi, pâle, avec une tache rouge sur la joue, la marque du soufflet.
Où allait-il ?
L'un des petits servants avait grandi tout à coup, et il paraissait un homme maintenant. Et cet homme, c'était Jean- Paul Duvallon. Il portait au cou une large blessure, et son front était percé d'une balle. Il avait la teinte livide du cadavre et ses yeux versaient des larmes.
— Assassiné!... il a été assassiné!
s'écrièrent plusieurs.
Mais l'assassin, où est-il ? Est-ce l'Indien de la prairie ? est-ce le jeune ]iomme superbe qui s'en va avec le soufflet du mort sur la joue ?
L'église retentit de lamentations, les cloches sonnèrent un glas funèbre ; le prêtre, dépouillant ses vêtements pom-
peux, mit sur ses épaules la chasuble noire et dit la mestse pour le repos de l'âme de Jéan-Paul Duvallon.
Il n'y avait plus qu'un petit servant.
Ainsi finit la noce, ainsi finit mon histoire.
llhi,^ti-atii>n de
Oeil rges Delfosne .
O vous tons, infatigables coureurs de bois, pêcheur« et chasseurs, touristes ou " hommes de chantiers," qui cent fois avez franchi, sur vos raquettes de peau d'orignal, ou dans vos canots d'écorce -de bouleau, les rivières tortueuses ou les lacs profonds qui baignent les pieds des rochers (4 des montagnes, entassés au hasard des cataclysmes, comme les vagues d'un océan pétrifié, depuis le fleuve Saint-Laurent jus(in'au lac ^saint-Jean ; vous tous, coureurs <le bois infatigables, " hommes de chantiers " et touristes, cliassenvs ou
pêcheurs, voue avez vu lee méandres de la belle rivière Batiscan,et vous avez enten-clu le orondement de ses rapides hérissés de cailloux ; vous avez traversé le lac Edouard, superbe dans ses colères, sous le fouet des vents, comme dans sou repos, sous les brumes molles des chaudes matinées de juillet ; vous avez longé le lac Trompeur, qui se replie comme un immense serpent d'argent, derrièi^e les pointes de sable blond qui dentellent ses bords ; vous avez vogué sur le lac Coucou qui se cache et dort paresseusement dans un lit sombre, au milieu d'une verdure sauvage ; mais vous n'avez peut-être pas vu le lac Croehe et la turbulente rivière Méquick.
Alors, si les sapins ont des panaches de diamants à leur cime ; si les lacs sombres et mouvants sont devenus des plaines immobiles et éblouissantes de blancheurs; si lee mousses et les lichens frileux sont engourdis sous les baisers de la glace ; si les sentiei-s que la hache a frayés
sont disparus sous la neige, attachez des raquettes à vos pieds vigoureux.
Mais si le soleil calcine le sommet des âpres rochers ; si les bouleaux drapés de blanc agitent leurs grappes vertes sur le penchant des collines ; si les eaux des lacs dorment dans un lit de lumière, ou murmurent d'étranges choses à leurs bords sauvages, coiffez le. chapeau légier, chaussiez les bottes étanches, et prenez l'aviron.
En route !
Le lac Croche est comme une volute d'or attachée à une rivière d'argent. Il commence au pied d'un rocher énorme, à cin- (juante pas de la Méquick, décrit une courbe parfaite à travers une région tourmentée, et revient mêler, dans un embrassement sans fin, son flot calme aux eaux capricieuses de la rivière, qui courent se perdre dans la Batiscan.
C'est un anneau grandiose avec un rocher abrupt pour diamant.
On arrive sur ses bords par une longue
et souvent pénible descente. Il faut suivre des sentiers dangereux, marcher danis les lits caillouteux des torrents, longer des murailles naturelles d'une hauteur prodigieuse, s'ouvrir une route à travers les arbres renversés par les ouragans, et roulés pêle-mêle, comme des gerbes déliées, sur le flanc maintenant uni d'une montagne.
Si vous pouvez atteindre le sommet arrondi qui s'élève là-bas, par-de«ssus la forêt, de l'autre côté du lac, vous jouirez d'une vue admirable et vous entendrez quelque chose d'étonnant.
Prêtez l'oreille.
Ce n'est pas uu bruit de feuilles qui palpitent au souffle des brises mystérieuses ; ce n'est pas le baiser strident d'un lambeau d'éeorce qui retombe, comme un orijteau biillant, sur le tronc immobile du bouleau; te n'est pas le i)ivet gourmand, (pii i)erce de son bec dur les arbres où se cai'lie le ver ; ce sont des coups ri'guliers sur quelque chose de résistant. On dirait
le son du métal. Puis, de temps eu temps, ou croirait qu'une plainte monte vers le ciel.
A^ous avancez, le bruit recule. Il est partout, il n'est nulle part.
Aux premieris jours de la colonie, alom que le drapeau de la France, longtemps regretté, flottait glorieux sur les hauteurs de Québec, des peuplades indiennes parcouraient, chassant et péchant, les vastes régions du nord. Nos saints missionnaires commencèrent leurs prédications sur les bords des fleuves et des lacs, comme autrefois Jésus. Les sauvages emportaient, dans leurs courses lointaines, les paroles de la " Robe Noire," et racontaient à leurs frères étonnés ce qu'ils avaient entendu.
Une de ces peuplades errantes avait élevé ses wigwams sur les rives du lac Croche. De quel nom s'appelait-il alors, nul ne le dira jamais.
Cette tribu était fièi'e de son chef, le Sagaino, fière de son sorcier, le Jongleur.
Le Saganio avait un fils : Matcliounon, le Jongleur avait uue fille : Onaïda.
La fille du Jongleur devait être fiancée au fils du Sagamo, avant le départ pour la chasse.
Matchounon se rendit à la cabane du Jongleur avec les présents d'usage : une hache de pierre finement taillée, nn tomahawk, un calumet ciselé et des peaux de castor.
Les présents ne furent pas acceptés.
— J'ai eu un songe, dit le père d'Onaïda, j'ai vu le Manitou et il m'a défendu de te laisser emmener ma fille dans ton wigwam... Il m*a défendu de te laisser emmener ma fille, à moins que tu ne te rendes à la gi'ande bourgade des Visageepâles, à Stadaconé, sur le bord du fleuve qui passe et l'evient toujours. Il m'a dit que la " robe noire " était venue, sur un grand canot, d'un pays étrange, par-delà le grand lac où le soleil se lève, pour nous
enseigner des choses nouvelles et détruire son pouvoir... Il m'a dit que ces honimeis, pâles comme le rameau du frêne à l'approche des neiges, et revêtus d'une robe sombre comme l'image d'un arbre au fond des eaux, portent avec eux un autre ^lauitou, jaloux et puissant, que des Jonjiieurs irrités ont fait mourir sur une croix, il y a bien, bien, bien des lunes. . .
Il m'a dit de t'envoyer chercher ce Manitou. 11 veut le voir. Va. Reviens vite. Apporte-le, et Onaïda te suivra dans ta cabane.
Le jeune chasseur partit.
Cependant Onaïda était triste, car son père ne lui avait pas dit pourquoi il avait refusé les présents des fiançailles.
Elle était triste et ne chantait plus en tressant les corbeilles et les paniers, avec des lanières taillées dans l'aubier du frêne pliant.
Elle craignait qu'il ne lui choisît un
époux parmi les gueri'iers qui n'avaient pas encore attaché de chevelure à la ceinture de leurs reins.
Le fils du Sagamo descendit vers la rivière Batiscan, et longtemps il en suivit le cours accidenté. Elle serpentait, comme une route plane et blanche, à travei^ des escarpements grisâtres, dans une solitude désolée. De place en place, un rapide où les panaches d'écume brillaient comme des flocons de neige au soleil, troublait réternel silence de la forêt. ])ar un grondement éternel.
Il marchait, et ses raquettes légères, semblables à d'immenscis feuilles ovales, laissaient derrière lui, sur le blanc tapis de neige, l'empreinte assombrie de leurs mailles fines.
Toute une journée il suivit la rivière, puis il s'enfonça dans un ravin, sinueux, nu pie;l d'une montagne couverte d'arbres nus.
Il se dirigeait sur Kébec.
Un missionnaire, le père Brébeuf,
Venait (Ve^iitrer dans la cabane (Vnn ji'nne indien malade. Saisousmat était son nom. Sasouismat avait entendn parler des peines de l'enfer et des récompenses dn paradis, raconte le père Brébenf, et il voulait se faire conduire en France pour être instruit.
Le missionnaire le trouva dans le délire. 11 . en fut désolé. Le lendemain, des messes furent dites pour demander à Dieu que ce pauvre enfant des bois ne mourût point isans recevoir le baptême. Les prières furent exaucées.
Le malade, ayant éprouvé un peu de mieux, demanda à la ''robe noire" de remmener dans sa demeure, car il souffrait du froid dans sa misérable cabane. Le père Brébeuf le fit placer sur une "traîne" et l'emmena.
Or, pendant qu'il marchait avec peine sur la neio-o molle, à travers les arbres qui couronnaient encore le rocher de (Québec, il fut rejoint par un jeune chasseur d'une tribu étrangère.
Il riuvita à le suivre.
Un éclair de joie brilla dans l'œil noir (le Matchounon.
Il avait entendu parler d'un Manitou puissant, dit -il, et il venait de loin pour le voir. Toute sa tribu se proposait de venir, après la grande chasse. Lui, il n'avait pu résister à la voix qui lui parlait dans son sommeil.
Tout en racontant ces choses mensongères, il passait sur son épaule la corde de la " traîne sauvage,'' et puis aidait le pieux missionnaire à transporter le malade, sou« le toit hospitalier des Jésuites.
Là il vit mourir de la mort des saints le bon Sasousmat.
Il le vit mourir, mais il ne comprit rien à ses paroles pieuses, rien à sa foi touchante. Une pensée l'obsédait : s'emparer du Manitou des visages-pâles ; une passion l'aveuglait : la possession de la belle Onaïda, la fille du Jongleur,
Le Sagamo avait allumé, sous sa tente d'éeorce, un feu de branches sèches, et audessus de la flamme, se doraient, par la cuisson, des pièces succulentes du chevreuil des bois, et des truites rouges du lac. C'était pour le festin du départ, car la chasse allait enfin s'ouvrir. Quelques heures encore et les wigwams du lac Croche seraient déserts. Plus de chants, plus de danses, plus de longs sommeils pleins de rêves paresseux, sur les couches de sapin.
Les chasseurs entrèrent dans le large wigwam, et s'assirent autour du feu, les jambes croisées, sur des nattes de " saplnage."
Les calumets de pierre firent montei', sous le plafond de bouleau, les orbes de la fumée bleue avec l'acre senteur du pétun.
Personne ne parlait.
Seulement, de temps en temps, le Jongleur disait :
— ■ Matchoimon n'est pas encore avec nous.
Et le Sagamo répondait :
— Matchounon est rusé comme le renard ; il court comme le daim : il arrivera.
Et les chasseurs assis en cercle, les jambes croisées, sur des nattes de '' sapinage," faisaient un signe de tête aftirmatif, et, silencieux, soufflaient une bouffée de fumée bleue vers le plafond de bouleau.
Soudain la i;orte s'ouvrit et le jeune chasseur entra. Sa prunelle sombre étincelait souiS ses noirs sourcils, un sourire de triomphe courait sur sa lèvre presque nue, et ses cheveux ])lats s'agitaient sur so; épaules.
Un gTOgnement joyeux roula sous la tente ; des spirales plus rapides s'enchaînèrent au-dessus des têtes des fumeurs, mais personni^ ne parla.
]\[atchouuoii ]>rit un inlumet, aspira fortement la fumée de la plante enivrante.
la fit descendre lentement, comme une boisvson chaude, dans sa gorge altérée, IHiis, soulevant la peau bigarrée dont il était vêtu, il tira de sa poitrine un crucifix d'ivoire.
C'était le crucifix du père Brébeuf !
Un cri rauque, farouche, prolongé, fit trembler le wigwam.
Le jongleur ise leva aussitôt. Sa face jaune où les rides mettaient un barriolage noir, s'éclaira d'une joie infernale. C'est le Manitou des Visages-pâles, s'écriat-il ! Il vient nouis chasser de nos forêts. . .
Le A'isage-pâle n'est pas un guerrier.
Il travaille courbé sur le sol comme un lâche!... Le ^lanitou de nos aïeux m'a l>arlé dans un c^onge. . . Il m'a parlé, et voici ce qu'il m*a dit :
— Tu feras mourir dans les supplices l'Esprit qu'adore le Visage-pâle. . . Tu le feras mourir, comme les jongleurs puissants des pays où le soleil se lève l'ont fait mourir, il y a bien, bien, bien des lunes !. . .
Un groïKlenient non veau, pins terrible encore que l'antre, ébranla le wigwam et se répercnta an loin.
Le jongleur prit le crncifix des mains de Matchonnon et dit : — Venez ! Suivezmoi ! Emportez des pointes dures et un marteau de pierre.
Tous se levèrent et sortirent après lui,
A travers les rameaux dénudés des merisieris rouges et des bouleaux blancs, le soleil laissait tomber, sur la neige immaculée, des gerbes de lumière ; mais parci par-là des sapins touffus jetaient, dans cette éblouissante clarté, de larges taches d'ombre.
Les femmes suivaient aussi.
Matchonnon s'approcha de la fille du Jongleur, sa bien-aimée, et lui dit :
— C'est à ce prix que nous serons unis comme le lac s'unit à la rivière.
— Matchonnon, repartit la naïve indienne, mon cœur tremble comme la première feuille à la première brise. . . je ne sais pas ce que j'éprouve. . . C'e«t comme
LE jMARTEAU du JONGLEUR 461
si je t' aimais moins . . . que veut donc faire mon père ?
— Regarde.
Le Jongleur avait enlevé le Christ de sa croix, et il se préparait à le clouer sur l'écorce du phiis haut des arbres.
Onaïda se précipita vers son père.
— O mon père, cria-t-elle d'une voix suppliante, arrêtez ! . , .
Si le Manitou des " Visages-pâles " est un puissant guerrier, il se vengera ! s'il est sans force et sans valeur, pourquoi le traiter ainsi?... N'êtes-vous plus généreux ? . . .
Le Jongleur repoussa la fiancée de Matchounon, et, de son marteau de pierre, il enfonça des pointes aiguës dans les mains et dans les pieds du Christ.
Et le Christ resta suspendu au tronc de l'arbre frémissant.
Et les coups du marteau se répercutèrent dans les montagnes sauvages. Ils se répercutèrent loin, bien loin !
— Mon père ! mon père ! reprit Onaïda,
les jevix mourants du Manitou crucifié versent des pleurs ! . . .
Le marteau de pierre frappait toujours ! . . .
— Matcliounou, reprit encore Onaïda, regarde, des gouttes de sang tombent des mains et des pieds du Manitou malheureux, retiens donc le bras de mon père ! . . .
Et le marteau de pierre frappait toujours !
Matcliounon, dit de nouveau la douce vierge >de la forêt, il y a du sang sur tes mains, et ce n'e«t pas le sang d'un ennemi.
Il y a du sang sur tes mains ! . . . et jamais elles ne joueront dans les cheveux de celle qui devait être t^ femme !. . .
Son œil s'était allumé, sa voix vibrait comme un fil d'acier.
Le Jongleur avait fini son leuvre diabolique, et les échos plaint.if;< des rocs sourcilleux ne se taisaient point.
Les chasseurs étaient i-entrës dans leurs cabanes, et toujours ils entendaient les
coups du marteau de pierre sur le crucifix.
L'heure de la chasse souua, et toujours retentissaient les coups mauditis.
Les Indiens revinrent avec le printemps. Ils retrouvèrent leurs wigwamis sur les bords du lac aimé, mais ils n'osèrent y entrer, et ils s'enfuirent vers d'autres ]ieux, car toujours, toujours, ils entendaient les coups du marteau sur le saint Manitou des Visages-pâles.
Ne serait-ce pas le marteau du Jongleur, que l'on entend encore sur les bords de ce lac étrange, dans cette solitude pleine d'épouvante ?
I'^ () N T A l X ]•: \' s . B () ] s V I] Tî T
n/Ksfratioi,>: ,1c
r/itiiics Uiiot.
L'institution des juges de paix n'est pas une chose vaine. Elle permet aux politiqueuris reconnaissants de payer, d'un seul coup, bien des dettes, sans délier les cordons de leur bourse, de récompenser en bloc maints dévoûments, «ans prodiguer les trésors de leur cœur. Si modeste qu'il soit, le nouveau titulaire reconnaît toujours l'heureuse inspiration du gouvernement qui le revêt de pouvoirs enviés, et, s'il est un peu juif, il se compare aux juges d'Israël, choisis par le Seigneur.
Il pense à ises " confrèi^es " les juges de tous les bancs, grands et petits ; il sent qu'un même devoir lui incombe, et qu'une même responsabilité pèse sur sa tête :
faire triompher la justice. Protéger les
4G6 FONTAINE VS. BOISYERT
humbles dans les humbles affaires, cela ne doit être ni un rôle inutile, ni une mince satisfaction. Aussi, il isourit souvent, mais on peut saisir une teinte de oTavité, dans le pli complaisant qui se dessine au coin de sa bouche.
Il parle, mais déjà sa parole est plus sobre, et son expression, moins familière. Il écoute, mais son regard, fixe et presque rêveur, paraît interroger les nuages du code, pour voir s'il en sortira des éclaii's de bon isens.
Sa personne est irresponsable et sacrée. . . devant les hommes. S'il se trompe, tant pis pour le plaideur. Le plaideur malheureux montera s'il le veut, d'échelon en échelon, jusqu'au bout de l'échelle. Il trouvera des hommes de bonne volonté qui l'aideront dans cette pénible ascension. S'il tombe, la chute sera lourde, le coup, presque toujours fatal, (t. . . ils s'en laveront le-^ ui;îiiis.
Les juges de i>aix arrivent d'ordinaire après les élections, pur fournées, comme
le pain ; et puisque c'est l'amour platouique des députés qui les engendre, ile ne coûtent rien pour naître. Ils accolent à leur nom le titre d'écujer, et cela leur suffit ; ils s'estiment payés des services passés et des déboires futurs.
Etienne Biion venait de recevoir sa commission de juge de paix. Il avait déployé, dans la dernière élection, un zèle de converti. D'aucuns diraient : de perverti. Cela dépend du point de vue où l'on se place, et de l'objet que l'on regarde. Je ne me mêle pas à la discussion, et ce qui est écrit est écrit.
Seulement, je dirai que je parle de l'élection d'un député pour représenter le comté de... Allons! voilà que le nom m'échappe. C'était un député à la législature de Québec, i)our remplacer ce pauvre. . . Bon ! encore une lacune <lans mes souvenirs. Ma mémoire me trahit, elle s'en va ; décidément je vieillis.
N'importe, Etienne Biron venait d'être ncimmé juge de paix. La " Gazette officielle '' avait publié son nom suivi d'un flamboyant " Ecuyer " ; et lui, d'heure en heure, pendant une longue soirée, il avait lu la miroitante petite prose qui le bombardait grand homme dans «a paroisse. Et quand il s'étîiit endormi, tard dans la nuit à cause des émotions, sa femme, un peu dans le ravissement aussi, l'avait entendu murmurer à différentes reprises, doucement, mollement, et avec des intervalles de plus en plus longs : " juge de paix... juge... écuyer... écu..."
Il était tout de même un homme de bon sens et un excellent chrétien. Si, ce soirlà, il s'est endormi un peu gTisé par les fumées de la gloriole, le bon Dieu, j'en suis sûr, ne lui a pas gardé rancune.
A quelque temps de là, Joseph Boisvert se rendit chez le voisin du nord-est. Moïse Fontaine, pour lui demander, de la part de
son père, la permission de déboucher nn fossé. Fontaine, dans un moment de mauvaise humeur, ou de faiblesse plutôt, avait, sur les instances de sa femme, rempli ce
fossé qui coupait sa terre pour aller se jeter dans un ruisseau, un peu plus loin.
C'était après les récoltes, le îjrain était entré, et les granges, pleines jusqu'au faîte, offraient un coup d'œil réjouissant. De chaque côté de l'aire, dans les " tas-
séries," les gerbes d'avoine et de blé, siiperposéeis comme les pierres d'une muraille, laissant pendre, blonds et lourds, les épis encore pleins de soleil. Les fenils regorgeaient de foin, et, quand s'ouvraient les portes, le parfum de la fenaison emmagasinée sous les vastes toits blancs, s'échappait par bouffées enivrantes. La terre avait bien rendu ; le temps s'était comporté admirablement ; hommes et bêtes allaient festoyer tout l'hiver.
Moïse Fontaine était fait d'une bonne pâte. Comparé à sa femme, il paraissait un rayon de miel. C'est que Scholastique Bellefaçon ne se laissait pas marcher sur le pied, et ce n'était pas Moïse qui avait li garde des tables de la loi. nu fo^'er conjugal.
Grande et sèche, elle cinglait comme unicravache. Au moral, sa langue emportait ]e morceau. Chose singulière, leur fille, Angélique, avait la douceur de l'agneau. Le mauvais exemple Tavait peut-être préservée. Souvent, en effet, devant une
faute grossière, la candeur naturelle se révolte et le bon seuis est écœuré.
Angélique était douce envers tout le monde, mais surtout envers Joseph Boisvert, qui l'avait fait danser plus souvent que les autres, à la dernière " épluchette" de blé d'Inde. Il l'avait même embrassée à deux repriseis, grâce à un épi rouge. Vous savez, dans les " épluebettes," les épis de maïs où le soleil a incrusté des rubis en guise de grains, confèrent au " porteur " le privilège d'effleurer de ses lèvres une joue rose... ou une autre. Mais une fois seulement. Plus que cela, il y a larcin. Vn larcin qui n'est pas encore prévu par le code. Au reste, il se pardonne toujours, et nos législateurs peuvent garder leurs foudres pour des baisers de Judas, par exemple.
Il lui avait dit, en partant, un mot un peu mystérieux, et elle s'était perdue en d'adorables conjectures.. Ils s'étaient revus le lendemain et les jours suivants. Quand on est voisins on se voisine. Il avait parlé
plus clairement ; ça n'aurait pas été nécessaire. Les amoureux déchiffrent tous les hiéroolyphes, comprennent tous les signes de la cabale, et devinent ce qu'ils ne comprennent point.
Quand il entra pour voir le père Fontaine au sujet du fossé, elle filait, en chantant, de molles cardées de laine blanche, couchées dans un long panier de frêne. Son pied s'arrêta sur la marche du rouet, la chanson ferma son aile, et le fuseau cesisa de bouMonner.
Le jeune homme la salua en souriant.
Elle se leva toute rougissante, et, approchant une chaise adossée à la cloison, elle le pria de s'asseoir.
— Je n"ai guère d'instants à passer a^x^c toi aujourd'hui, fit-il, mais je reviendrai bientôt, si tu le veux.
En disant cela il l'enveloppait d'un chaud regard.
— Si je le veux ? répéta-t-elle.
Et le rayon mystérieux qui s'échappa de leurs ]>;uipières, descendit jusqu'au
fond de leur âme, et, sous leur calme, des émotions ravissantes se réveillèrent, comme sous la mer unie les grandes lames invisibles. Ils demeurèrent un moment silencieux.
— Il faut que je voie ton père, commença l'amoureux garçon, est-il ici ?
— Il doit être à la grange, répondit Angélique. Il bat du blé qu'il portera au moulin demain.
Joseph le savait bien. Il avait entendu le fléau du vieux voisin tomber dru sur l'aire, mais il était venu quand même à la maison. Il ne fallait pas perdre une occasion de voir la jolie voisine.
— Il ne tardera peut-être pas à rentrer, continua la jeune fille ; attends un peu, assieds-toi.
Joseph ne résista i>as à la caresse de la voix. Il vint s'asiseoir près du rouet, et se mit à jouer avec le brin de laine qui flottait léger comme un fil de la vierge. Le fuseau se taisait, mais le cœur murmurait à son tour.
Madame Fontaine sortit tout à coup de sa chambre. Elle parut plus longue et plUiS sèche que de coutume.
— Bonjour, Joseph, fit-elle, d'une voix qui coupait les paroles comme une lame d'acier coupe leis muscles, et sans beau^ coup regarder le jeune homme. As-tu déjà fini ta journée, toi ? Tu as bien de la chance. Le soleil est encore haut. . . Oe n'est pas tout le monde qui " dételle " de si bonne heure.
Puis, se tournant vei's Angélique :
— Ton rouet est-il brisé ? Tu ne fileras pas ton aune aujourd'hui. Angélique rougit, reprit le brin de laine oublié entre les doigts du Yoisin et, pesant d'un pied uji peu dépité sur la marche du rouet, elle rendit au fuseau son mouvement rapide et «on monotone grondement.
Alors Joseph Boisvert se leva. Il dit qu'il allait rencontrer monsieur Fontaine à la grangt'. Il valait autant le voir là. D'ailleiirts, la présence de madame Fontaine gâtait beancouj) \v ])laisir.
Le pèi'e Mofee achevait de battre une airée, et le fléau tombait plus lentement, et un peu fatigué sur les épis étendus comme un tapis tissé cVor, à double rang, tout le long de la " batterie." Il ne vit pas arriver Joseph, et tout obsédé par son travail et le bruissement des épis mûrs qui s'égrenaient, il ne l'entendit pas, non plus.
— Reposez-vous donc un peu, dit Joseph. Et il parlait haut afin d'attirer son
attention. Le fléau resta sur les gerbes défaites et le batteiir de grain ise retourna :
— Tiens I c'est toi, Joseph! Viens-tu m'aider à battre ? fit-il en riant.
Avez-vous commencé à " battre " vous autres ?
— Pas encore, nous attendons le moulin.
— J'aime mieux le fléau, moi ; ça va moins vite, mais on égrène les épis tant bien que l'on veut. Il n'y a qu'à frapper. Puis la paille est bien i)lus belle.
— Mais le temps qu'on y met pourrait être mieux employé autrement, peut-êtr€.
— Chacun son goût, mon garçon.
Il alla pour relever son fléau, maie, comme s'il se fut ravisé :
— Veux-tu venir fumer une pipe à la maison ? demanda-t-il,
— Merci, monsieur Fontaine, je viens vous demander la permission de déboucher le fossé que vous avez rempli. Voici que les pluies vont tomber, et vous savez le dommage qu'elles peuvent nous causer, si elles ne s'écoulent point.
— C'est que Scholastique ne chantera pas sur ce ton-là.
— Vous n'allez pas vous laisser mener par le bout du nez, observa Joseph, c'est vous l'homme. . .. donnez le ton. . . Faitesla chanter juste. . .
Il disait cela d'une façon badine. Le père Moïse ne riait pas, cependant. Il reprit eu branlant la tête :
— Pour avoir la paix, mon garçon, il faut parfois s'exposer au ridicule.
— Mais il ne faut toujours pas faire de tort à son prochain.
— Arrange-toi avec Scholastique."
i FONTAINE VS. BOISVERT 477
Il leva son fléau et le fit retpmiber, par un mouvement plus rapide, sur Taire qui retentit gaiement. Joisepb Boisvert s'éloigna.
Une heure après, Scholaetique, faisant de grandes enjambées, jetant des lambeaux de phrases menaçantes à travers ses lèvres serrées, les bras battant Pair, arriva à la grange et se pencha dans la petite porte en tr' ouverte.
— Vas-tu endurer ça, Moïse?... Vontils se rendre maîtres chez nous ? hurla-telle, exaspérée.
— Hein ? Qu'y a-t-il encore ? répondit le père Fontaine ahuri.
— Boisvert et son garçon qui débouchent le fossé !. . .
— Sur notre terrain ?
— En voilà une demande ! Est-ce que j'ai coutume de m'occuper de ce qu'ils débouchent chez eux ?
— C'est peut-être aussi bon, après tout.
— Quoi, aussi bon ?. . . Que je ne m'oc-
cupe pas de ce qu'ils bouchent chez eux. . . ou débouchent chez nous ?
— Les deux choses.
— Par exemple ! . . . Ah ! je voie, le Joseph est venu t'endoctriner ... Et tu t'es laissé mettre le carcan, bêtement ! comme cette Angélique qui en raffole , . . Je suis là, heureusement, et voue allez voir, une fois de plus, ce que peut une femme résolue. Viens avec moi.
— Nous irons leur parler tantôt, à la veillée, ce sera tout aussi bon.
— Et en attendant ils jouent de la bêche . . . Tout de suite, ^Moïse ! Charbonnier est maître chez soi . . . Faut battre le fer pendant qu'il est chaud.
— Pi*ends garde, Scholastique, tu pourrais être le fer. Tu sais que Bois vert est fort comme deux.
— Il n'osera pas toucher à une femme.
— Aloi*s c'est sur moi que les coups tomberont.
— Dans tous les cas, viens, je le veux ! Tyaisse là ton fléau et passe devant.
— Allons ! ce que femme veut Dieu le
veut, murmura Moïse en aparté, et comme pour s'excuser de sa faiblesse.
Et tous les deux, la femme et le mari, lui devant, elle derrière, maugréant.
Pâme angoissée, ils se hâtèrent vers l'endroit où travaillaient le« Boisvert, père et iils. Avant d'arriver, la femme cria : -^ — Allez faire des fossés chez vous, si vous voulez en faire !
— Attends donc, fit le mari, on va leur parler amicalement, c'esst mieux.
— Va donc, vieux poltron !
— Fâchez-vous donc pas, répondit le père Boisvert, nous faisons votre ouvrage.
— Xous n'avons besoin de personne pour cela. Vous feriez mieux de travailler chez vous, vous pourriez plus aisément amarrer les deux bouts.
Les Boisvert sourirent et se remirent à la besogne.
— Si vous ne décampez point, vociféra la mégère, je vous assomme avec des roches.
Elle venait de ramasser un caillou ;
elle le lança en même tempe que sa menace. Elle atteignit le père Boisvert, et lui écorcba l'oreille. Il était très fort, Boisvert, et très doux aussi. Il dit à son garçon :
— Aie «oin du père Moïse, toi.
Joseph eut une minute d'hésitation. Il
allait, bien sûr, s'aliéner pour toujours le père d'Angélique, et les doux rêves dont il commençait à ee bercer, ne se réaliseraient sans doute Jamais. Ah ! le misérable fossé, il se creusait profond, maintenant, entre la jeune fille aimée et lui. Il allait devenir un abîme ! Quelques pelletées de sable enlevées ici plutôt que là, et voilà une destinée compromise, une vie brisée, un bonheur perdu !
En songeant à ces choses, il s'était approché du voisin et le tenait en échec, morne, triste, mais l'air décidé. Il fallait obéir à son père.
— Pourquoi cette chicane? demanda-t-il après quelques instants. Laissez-nous donc travailler en paix, monsieur Fontaine.
— Oh! quant à moi... C'est, Scholaetique... Il n'y a pas moyen de la faire plier.
Un petit colloque aigre-doux s'engagea.
Pendant ce temps-là Boisvert saisit madame Scholastique par sa longue taille uniforme, et, la forçant à s'incliner profondément sous l'étreinte de son bras gauche, il lui administra, de la main droite, tout ailleurs que sur la joue, cinq ou six bons "soufflets." Tout de même, quand elle se releva, c'est sa joue qui était rouge.
Moïse et sa femme reprirent le chemin de leur maison, elle devant et lui derrière, cette fois. Elle était dans une colère, une colère !. . . Lui, il ne savait pas s'il devait rire ou se fâcher.
Il ne se fâcha pas, mais il fut, quand même, obligé de se rendre chez Biron, le nouveau juge de paix, de bonne heure le lendemain. Scholastique n'avait pas fermé l'œil de la nuit, et il en avait appris long sur la couardise des maris qui laissent
battre leur femme par le voisin. C'était pire que l'autre, la couardise de ceux qui. . . souffrent tout.
Elle avait arrangé un beau procèc*. Il ne devait pas être difficile de venger la morale outragée par des tapes aussi . . . inconvenanteis.
Et voilà pourquoi le juge de paix Etienne Biron voyait comparaître, devant lui, les Boisvert, père et fils. L'audience avait lieu dans la cuisine, et la bonne odeur de la soui>e aux rboux, qui mitonnait,faisait faire de lugubi'es réflexions à l'un des curieux venus là pour s'amuser.
— Hélas ! murmurait-il à ses voisins, le pain sec sera la seule nourriture, et l'eau froide là seule boisson des Boisvert, s'ils sont trouvés coupables des borreui"S dont on les accuse.
Ive greffier que le juge de ]>aix venait d'attacher à sa personne, fit, d'une voix vibrante d'émotion, mais avec un sou-
verain mépris de la ponotuatiou des phrases, la lecture de la plainte.
Le "demandeur'' accusait les "défendeurs '' d'avoir travaillé sur son terrain, sans sa permission. Il accusait, de plus, Boisvert, père, de s'être porté à des voies de fait graves et honteuses, sur la personne de Scholastique Bellefaçon, son épouse légitime et dévoilée, à lui le " demandeur."
Il y eut un murmure dans l'assistance, et l'on entendit des rires étouffés,
La cuisinière oublia sou potage. Un moment elle eut peur pour la vertu de son homme, et fut tentée de lui souffler, à l'oreille, de ne pas se mêler de l'affaire de ce. . . criminel. Elle avisa même un bassin rempli d'eau où, dans un cas de doute, en dernières ressources, le nouveau Pilate pourrait se laver les mains.
Scholastique, pudiquement voilée, attendait le moment où elle serait requise de raconter sa pénible mésaventure.
Les Boisvert avouèrent leur faute, une
faute bien légère, et qui tournait à l'avantage de Fontaine. Le voisin devait laisser passer, eliez lui, les eaux des terrains supérieurs. Il avait, dans un moment de mauvaise humeur, après les dernières élections, rempli un fossé dont l'existence remontait loin, et dont l'utilité était indiscutable. Si on invoquait la loi, il serait forcé de le déboucher lui-même.
— Ce fossé n'a jamais été verbalisé, observa Fontaine.
— Il existe en vertu d'une entente et de la coutume, rétorqua Boisvert, fils.
— Qu'en sais-tu ? tu n'étais pas au monde quand . . .
Il allait dire une sottise, le père Moïse, et fournir une arme à son adversaire, mais le juge intervint.
— Que chacun parle à son tour, commença-t-il . . .
Ce n'était pas cela qu'il voulait dire. Il se reprit :
— Ne parlez pas plusieurs à la fois . . .
Il vit que c'était un peu la même chose. Il se recueillit.
— Rendez témoignage, ordonna-t-il d'une voix grave, mais ne discutez pas. Qu'avez-vous à répliquer, monsieur Fontaine ?
Le père Moïse salua respectueusement :
— Voici mon cas, monsieur le juge, fit-il. Scholastique m'a dit — Scholastique, c'est ma femme, comme vous savez. Il faut se faire comprendre — Scholastique m'a dit : " Moïse, ils travaillent chez nous ! . . . Est-ce que charbonnier n'est pas maître chez soi?. . . II faut les envoyer. , . Viens!"
" Nous sommes partis, moi et elle. Je marchais le premier. Ce n'est pas parce que j'avais hâte d'arriver ; j'aurais autant aimé rester à battre mon blé; je ne tenais pas, non plus, à me chicaner. J'aime la paix, la paix avec tout le monde, même avec mes voisins, même avec ma femme.
Je ne marchais pas vite et elle me talonnait. Un peu en-deya du fossé, je me suis arrêté pour. . . pour ne pas aller plus
486 FONTAIXE VS. BOISVERT
loin. La prudence est la mère de la sûreté. . . Ils avaient leurs bêches et leurs pioches. . . Quand un homme est en colère, il frappe quelquefois avec ce qui lui tombe sous la main... Scholastique a continué d'avancer. Un homme ne lui fait pas peur, deux non pluus. Elle leur a crié : " Allez faire des fossés chez vous ! •'
" Le garçon s'est approché alors. Un gars robuste et fort comme le père. Vous le connaissez, monsieur le juge. Il ne m'a rien dit -d'abord, mais je devinais à son air, ce qu'il avait envie de dire. Nous avons parlé tranquillement, après nous être regardés dans le blanc des yeux. Scholastique allait toujours. Elle ne devinait pas ce qui devait lui arriver."
— Moïse, ne va pas plus loin à mon sujet ! s'écria tout à coup madame Fontaine.
— Crains pas, Scholastique, je connais la réserve, répondit le brave homme en verve.
— Est-ce tout ce «iiie vous avez à ra-
conter, à regard du fossé ? demanda le juge de paix.
— - Oui, monsieur le juge, je vais parler de l'autre affaire, maintenant.
— Moïse, la langue te démange, hein ?
gronda de nouveau la femme aride et longue.
— Aimez-vous mieux raconter vousmême la malice de l'accusé ? suggéra le
— Moi, raconter une abomination pareille ! je mourrais de lionte, exclama madame Fontaine.
— Il faut pourtant bien savoir ce qu'il a fait ; je ne puis le juger sans cela.
— Mais si je vous affirme, sur mon honneur, qu'il m'a traitée indignement ?
— Je vous croirai, madame, mais le magistrat n'en saura rien. Il faut tout dire, comme à confesse.
— Parle, Moïse, moi je n'ose pas.
— C'est que, vois-tu, Scholaf^îtique, je n'ai rien vu. . . j'avais le dos tourné, et je causais avec Joseph.
Les auditeurs riaient, riaient.
— Le défendeur vous a-t-il embrassée ?
demanda le juge qui voulait agir à la manière des confesseurs, par suggestion.
— M'embrasser?. . . j'aurais bien voulu! répondit madame Fontaine, toute haineuse..
— Est-ce que vous ne pouviez pas fuir ?
— Fuir ?. . . Oui !. . . comme une peureuse !. . . Avec cela qu'il me tenait serrée comme dans un et au.
— Vous a-t-il battue ? Elle se redressa :
— Battue ?. . . Oui, battue ! comme un lâche qu'il est !
— Voue ne portez toujours pas de marque, observa le père Bois vert.
Scholastique lui lança un regard foudroyant.
— Pas de marque?... La marque est sur mon honneur.
Un loustic lança un mot qui fit éclater de rire la salle entière.
— Enfin, reprit le magistrat, l'accneé a-t-il manqué à la décence ?
— Grand Dieu î s'il a manqué à la décence ! . . . Heureusement que personne n"a vu. . .
— Les oiseaux effrayés fuyaient à tired'aile, recommença le loustic. .
— Youlez-vous que je fasse évacuer la salle ? vous serez plus à Taise, proposa le juge de paix.
— Il est bien temps, maintenant qu'ils ont tout entendu !
— Encore une fois, madame, vous n'avez rien précisé. . . quant à l'immoralité.
— Vous êtes juge et vous ne devinez pas où il m'a frappée ?
Etienne Biron, écuyer, faisait un effort suprême pour ne pas rire.
— Il s'adressa à l'accusé :
— Alors, monsieur Boisvert, vous avez battu une femme ?. . . madame Fontaine, la plaignante ?
— Je lui ai donné le fouet, comme on fait à une enfant maussade, monsieur le
juge. Tout le mal a été pour moi, car les os sont proches et la jupe est mince. Au reste, elle m'avait provoqué. Voyez, je porte des marques, mol. Mon oreille est à moitié déchirée. . . Elle a failli me tuer avec uije pierre. . . Je ne me suis pas vengé, j'ai voulu la rendre ridicule, rien df plus.
— Je vais garder la cause eu délibéré, déclara le juge de paix.
" Pendant que je réfléchirai, pensez bien, vous autres aussi . . . Pensez que vous êtes des voisins, que vous êtes d'anciens amis, que vous êtes dets chrétiens. Vous devez donc user de bonté les uus envers les autres. Le bonheur de vos familles dépend de votre bienveillance et de votre accord,"
Quand la foule fut dispersée, les plaideurs sortirent. Boisvert fils passa près de Fontaine.
— Je pense que le juge de paix a raison, dit-il, nous ferions mieux de vivre dans l'accord et l'amitié.
— Je le veux bien, mon garçon, mais tu paieras les frais.
— Avec plaisir. . . si je puis espérer devenir votre gendre.
— Hum ! je ne sais pas, fit Moïse avec un bon sourire. Si tu all'ais tenir de ton père, et donner le fouet aux femmes ?. . .
— Il n'y aura rien à craindre ... si elles ne me jettent pas la pierre.
Ils s'éloignaient. Je n'ai pas entendu la suite.
Illustrations de
Geargen Delfo>!sc,
Je revenaiis de Sainte-Croix par le Platon, C'e n'est pas le chemin le plue court, mais il longe, ce chemin, des hauteurs si pittoresques, il offre des échappées de vue si ravissantes, il perce des bois si sombres, qu'il donne aux yeux une fête toujours nouvelle, et qu'on ne se lasse jamais de le parcourir.
J'arrivais chez le père Marcel Poudrier. La maison dressait son pignon rouge au milieu des peupliers verts, droits comme des I, drapés élégamment dans leurs écharpes de branches montantes. La porte et les fenêtres étaient ouvertes, et faisaient, dans le carré blanc, des taches noires où s'estompaient des silhouettes de jeunes filles et d'enfants.
Tout à coup un vieillard s'avança sur le seuil. Il était mis comme le dimanclie, pour la messe. Il descendit le perron d'un pas assez léger, en s'appuyaut un peu sur sa grosse canne de cenellier, se retourna vivement, jeta une bouffée de rire, et s'écria d'une voix vibrante :
— La jambe vaut le cœur, allons-y !
Une femme très âgée aussi, grande et
l'air digne, parut à son tour dans la porte. Elle semblait une enluminure de sainte femme dans un cadre antique. Elle dit :
— Tu vas te fatiguer, peut-être: attends donc la relevée, tu prendras la voiture.
— Tut ! tut ! tut ! à quatre-vingt-cinq ans on n'attend plus. Si j'allais trépasser avant de voter !
— Sais-tu bien pour qui voter, au moins ?
Le bonhomme trottinait tout allègrement.
Elle se mit à rire en le regardant aller.
Ces deux beaux vieillards avaient leur histoire. Une histoire bien simple et bien
PATRIOTISIVIE 495
courte, mais enfin qui n'était pas sans offrir quelqu'intérêt. Youlez-vous l'entendre ? La voici.
Il T a longtemps de cela.
Le monde a marché depuis, et, s'il n'est pas meilleur, c'est que le progrès n'implique pas la vertu, c'est que le cœur et rintelligence ne vont pas toujours de pair.
Il n'est pas étonnant qu'il en soit ainsi puisque l'homme est libre. Il est libre, mais avec un fort penchant à l'esclavage. Pas à l'esclavage politique, peut-être. Il pousse, de temps en temps, un cri de révolte contre ses oppresseurs, et, de temps en temps aussi, il les broie sous son talon. ^Fais il aime les jougs qu'il se façonne lui-même. Un gueux gémit, dans sa paresse, sous les tortures de l'envie ; un avare se dessèche d'amour et de terreur devant son or entassé ; un ambitieux rampe devant la foule qu'il méprise; un libertin se traîne aux genoux de toutes les belles impures.
Et tout le monde est en route pour le ciel !
Drôle de monde et drôle de chose !
Il y a encore des âmes nobles. Il y a des vertus qui surnagent et des dévoûments qui planent. Mais les jours de paix sont souvent des jours d'abaissement. L'esprit se détend alors, l'imagination ferme ses ailes, le cœur s'amollit. Il n'en est pas ainsi dans les jours d'orage et de danger. Le sentiment du devoir se réveille, l'amour de la patrie s'affinne, le citoyen se relève, et l'homme grandit.
En mil huit cent trente-sept il y eut pour nous un de ces réveils glorieux. La voix de Papineau sonna le glas de la tyrannie, et des héros surgirent sur nos rives opprimées. Ils apparurent et passèrent comme des météores. Ils se perdirent au fond d'un horizon sanglant. La trace de leur passage se voit encore, étincelante et large à travers les nuages de notre ciel.
Suivons-la !
En mil liuit cent trente-sept, à l'époque des foins, le vieux Grédéon Poudrier l'evenait de l'église avec isa bonne femme dans une " petite charrette " aux ressorts de frêne. On ne se berçait pas sur d'élastiques lames d'acier en ce temps-là, et les caresses luisants qui promènent, de nos jours, tant de misères en toilette, ne soulevaient pas souvent la poussière de nos chemins. En i^etour, l'on dînait bien et l'on paj-ait bonne dîme au curé.
Le père Poudrier se tourna vers sa vieille :
— Dis donc, Mélonne, — elle s'appelait Mélonne, la mère Poudrier — dis donc Mélonne, as-tu compris les remarques de monsieur le curé à propos de Papineau ? J'ai l'oreille dure, moi, et je n'ai pas bien saisi.
— Il nous a conseillé de rester tranquilles, répondit-elle un peu sèchement.
Le bonhomme répliqua par deux petits
mouvemente de tête qui voulaient dire : oui, ordinairement, mais qui n'étaient pas, dans la circonstance, d'une traduction facile.
Elle reprit :
— Il a recommandé d'être prudents, de ne pas se laisser endoctriner par des gens qui ont plus de langue que de tête . . .
— Tiens ! tiens î
— De rester soumis à l'autorité...
D'obéir à nos prêtres, comme eux-mêmes ils obéissent à leurs évêques.
— C'est juste !
— De ne pas se mêler de choses que l'on ignore.
— Afin de rester dans l'ignorance î
— De voir, d'abord, à bien cultiver la terre qui nous a coûté tant de sueurs. . .
L'excellente chi'étienne allait continuer, a^'^c un entrain superbe, la répétition sainte.
— Prends les " cordeaux,'' que j'allume, grommela le vieux patriote.
Il n'avait pas l'air de bonne humeur.
La pieuse Mélonue prit les guides de cuir et retint le cheval qui voulait trotter. Le père Gédéou tira, de la poche de sa " somsveste," une pipe, un " batte-feu," une pierre et un morceau de tondre. Il fit sortir de la pierre des étincelles qui allumèrent la tondre odorante, et il se mit à dégus-ter avec une satisfaction profonde sa pipe culottée.
Cependant il y avait un nuage sur son front large coupé par une large ride. Sa pensée était fixée sur quelque chose d^invisible. Sa femme lui remit les guides. Il les prit machinalement.
— Toujours est-il, recommença-t-elle, que Marcel va se tenir tranquille, . j'espèi'e. . . Qu'il ne parle plus d'aller se battre pour Papineau.
— Tu voudrais qu'il irait prêter main forte aux chouayens, peut-être. . . Marche, Carillon.
Il fit tomber la " mise " du fouet sur la croupe du cheval.
500 PATRIOTISAIE
— Je voudrais bien le voir se mêler aux cliouayens, grommela-t-il ! . . . Un tas de malfaiteurs en habits, de voleurs titrés, de bourreaux en gants blancs ! On n'en verra pas de pareils avant cinquante ans, c'est sûr.
Marcel s'en revenait à pied avec d'autres jeunes gens de son canton. Us parlaient, tous ces gars, des troubles qui menaçaient d'éclater dans le district de Montréal, de l'assemblée de Deschambault, du grand Papineau qui était descendu à Kamouraska avec Girouard, Lafoutaine et Moriu. Les uns approuvaient le mouvement, les autres le blâmaient.
— Nous sommes des i>eureux, dit Marcel, et nous aimons mieux les coups de bâton que les coups d'épée.
— Que veux-tu ? riposta le plus petit du groupe, nous n'avons personne pour nous commander. . . Quand il n'y a point de chef il n'y a point de soldats.
— Et Papineau ?
— Papineau, fit un grand mince, il ne se
bat point, il pousse les autres à se battre.
— Et tu crois que c'est une besogne facile que de décider des hommes à lever la tête, à revendiquer leurs droits, et s'il le faut, à mourir pour la liberté. . . surtout quand ces hommes sont des Canadiens français ?
— Nous sommes soumis; c'est une belle vertu que la soumission, paraît-il.
— Nous sommes à quatre pattes ; c'est une position un peu humiliante.
— Les Canadiens, observa un autre, ça laisse les ordures s'amasser longtemps, mais une fois décidés, ça balaie net.
— Mais, rétorqua le grand mince, si on va à la guerre pour mourir, ceux qui nous tuent restent les maîtres.
— T'imagines-tu, clama Marcel, que celui qui fait d'avance le sacrifice de sa vie, se tient les bras croisés en face des canons ? C'est celui-là qui frappe le plus juste, et qui le plus sûrement jette l'épouvante dans les rangs ennemis. . .
— Vas-y doue, te battre, puisque tu trouves cela si beau.
— Je vais y aller en effet.
— Tu ne fais pas comme Rémi Gaudon, toi, Rémi se marie peur d'être " commandé," remarqua l'un de la bande.
— Le remède est pire que le mal, observa un vieux célibataire.
— Eh bien ! moi, continua Marcel, je devais me marier cet automne, et je reste libre pour faire le coup de fusil.
Le groupe diminuait. Chacun à son tour entrait chez soi, après avoir souhaité le bonjour à ceux qui allaient plus loin.
Le dimanche soir la jeunesse se rassemblait. Il en est de même aujourd'hui. Les curés ont beau prêcher contre les réunions, défendre les jeux, anathématiser la danse, il y a toujours un petit coin, dans la paroisse, où l'on vend du plomb sans dire ni: oui, ni: non, comme font les diplomates retors, où l'on
cueille dee cerises isiir dee joues rougissantefi, où l'on fait trois pas d'amour, et quelquefois plus, où le violon chante ses gignes enivrantes, où les pieds, pris de vertig-e, emportent le cœur et la tête en d'étourdissants tourbillons. On a dit son chapelet bien dévotement pendant la messe ; on a entendu les vêpres sans trop de distractions, on peut bien s'amuser un brin, sous le couvercle de la nuit, sans que le bon Dieu se fâche. S'il se fâche, ce sera contre les parents qui ferment les yeux trop tôt ou trop serrés.
Marcel avait, en effet, sérieusement eongé au mariage. Sa fiancée, Héloïse Dubien, n'était pas belle, mais elle était grande et bien faite, elle avait de la grâce dans la démarche et de l'esprit dans la tête. On oubliait vite l'irrégularité des lignes devant l'éclat de ses prunelles. Son cœur était bon, mais des lèvres un y/en serrées faisaient comprendre qu'il y avait de la résolution dans son caractère.
Elle avait été recherchée déjà par iiii citoyen du village, Augustin Lefouré, un veuf passablement cossu, très orgueilleux de ses écus, mais très déisolé du poids de ses années. Elle avait préféré la «olide jeunesse de Marcel. Et maintenant, voilà qu'un dimanche soir, Marcel se rendait auprès d'elle, profondément ému et l'âme remplie de tristesse.
Quand il entra, elle vit bien ce bouleversement inaccoutumé et elle se sentit douloureusement atteinte elle-même. Le pressentiment d'une amère angoisse la rendit muette, et elle tendit à son ami une main tremblante. I^e père Dubien, qui était bureaucrate sans savoir pourquoi, et gouailleur par tempérament, lui cria, dès qu'il le vit entrer :
— Viens-tu noiis faire tes adieux, Marcel ?
— Oui, monsieur Dubien, répondit le jeune homme, d'une voix qu'il s'efforçait de rendre ferme.
— Non, répliqua Héloïse, suppliante.
Le père Dubien reprit :
— Si tu es fatigué de vivre, mon garçon, tu n'as qu'à te rendre à la rivière Ohambly ; il y a là une bande de fous qui se proposent de servir de chair à canon ; tu pourras te faufiler dans leurs rangs.
— Des fous comme ceux-là, il faut qu'il y en ait pour effrayer les tyrans.
— Toujours des grands mots: tyrans. . .
bureaucrates . . . martyrs.
— Oui, M .Dubien, martyrs !. . . l'amour de la patrie vient immédiatement après l'amour de Dieu, et les martyrs de la politique ne sont guère au-dessous des martyrs de la religion.
Dubien éclata de rire.
Des voisins entrèrent. Ils venaient faire la partie de quatre-sept. Ils jouaient hommes contre femmes. La dernière fois, le sexe fort avait été d'une faiblesse désespérante, et il ne s'était pas sauvé du déshonneur. Il avait une revanche à prendre. Les jeunes amoureux voyaient avec plaisir la lutte ardente des joueurs.
Ils étaient oubliés. Leur entretien fut tendre d'abord, mais il fut triste aussi, car Héloïse, plus d'une fois, essuya ses beaux yeux noirs.
Puis. Marcel, dans un sombre enthousiasme, se prit à parler de la nécessité d'un soulèvement. C'est par là que les grandes révolutions commencent. Il proclamait le droit des citoyens à la liberté politique, et g-émissait sur la position bumiliante des Canadiens-français, les fils des défricheurs, les maîtres du sol autrefois. Il disait la morgue insolente des bureaucrates, le partage inégal des emplois, rabaissement organisé de la race française. Il peignait, d'une voix vibrante mais comprimée, la gloire de ceux qui meurent en luttant contre la tyrannie et l'injustice. Il expliquait l'héroïsme de ceux qui sacrifient leurs biens, leur jeunesse, les ivresses de l'amour, les espérances d'une longue félicité, pour adoucir les souffrances de leurs semblables et relever l'honneur de la patrie.
L'image sanglante de la bataille passait devant les regards de la jeune fille. Elle voyait le fer meurtrier s'enfoncer dans la poitrine des patriotes, et les rangs décimés s'affaisser tour à tour comme les blés mûrs sous la faux. Elle entendait les clameurs de l'airain, les piaffements des chevaux, les appels des blessés, les alléluias de la victoire. La poussière ouvrait son voile gris sur les chemins où serpentait l'armée. Des champs dévastés la fumée s'élevait comme un encens maudit vers le ciel implacable. Le Seigneur serait sourd à la prière des persécutés, il resterait insensible à la souffrance de son peuple. L'expiation n'était pas encore finie, ou bien la félicité n'était pas encore méritée.
Elle sentait son âme s'envoler dans une région nouvelle. Elle était emportée par un souffle ardent qui n'était plus la flamme énervante et douce des sens, mais un étrange élan vers l'idéal. L'amour de la patrie souffrante lui paraissait divin comme l'amour du ciel. La folie des sa-
crifices s'emparait de son imagination vive, et déjà elle cherchait un bûcher.
Quand ils se séparèrent, les deux jeunes amoureux se firent un adieu touchant, comme l'adieu des martyre qui s'en allaient aux lions de l'amphithéâtre.
Marcel partit, un matin d'octobre, avec quelques amis jeunes et inexpérimentés comme lui, pour aller se battre contre les chouayens. La petite troupe se rendait à Sorel. De là elle remonterait la rivière Chambly, cherchant les endroits où se ralliaient les soldats de la liberté. Ils ne connaissaient pas le pays, ces jeunes gens, et ils allaient guidés par les mille voix de la rumeur.
Le fusil sur l'épaule, la casquette sur l'oreille, ils marchaient gaiement, jetant un regaixl de mépris sur les peureux qui restaient avec les femmes ; et quand ils entendaient les enfants crier à leur mère que la "guerre" passait, ils se redressaient
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avec fierté malgré la fatigue, et souriaient à la mort entrevue dans la fumée des combâté prochains.
A mesure qu'ils approchaient du foyer de l'agitation, ils sentaient leur ardeur grandir et les regrets s'effacer. Les vieillards battaient des mains en les apercevant, et les femmes agitaient leurs mouchoirs. Cela les encourageait. Ils se grisaient d'orgueil.
— D-'où venez-vous, les braves, leur ci*iait-on ?
— D'en bas . . . tout près de Québec . . .
— De si loin!... Hourra pour les patriotes !
— En vient-il d'autres ?
Ils secouaient la tête avec tristesse.
Ile allèrent ainsi jusqu'à Saint-Denis.
Ils virent Nelson, ils virent Papineau, et ils ne songèrent plus qu'à mourir glorieusement.
Marcel écrivit à Héloïse :
" La mort ne nous fait point peur. Ceux qui nous tueront seront plue A plaindre que nous, car ils seront maudits, un jour, et nous, un jour, nous serons bénis. . . La liberté fleurira sur nos tombes . . . Les tyrans auront peur d'une autre révolution . . . Ils nous rendront nos droits peu à peu, et nous deviendrons forts ... Il faut que nous luttions . . . C'est sous le marteau que le fer se durcit ... Il faut que nous soyons unis, si nous voulons devenir grands parmi les autres. Il faut aussi que nous nous affirmions. La soumission aveugle prépare au joug. L'esclavage est le châtiment des peuples lâches..."
Des bribes ardentes qu'il avait probablement retenues des discours de Papineau ou de Nelson.
Il ajoutait :
" Nous n'avons pas assez de fusils.
Nous n'avons pas d'argent... Nous serions deux fois plus nombreux, si Ton pouvait donner des armes à tous ceux qui
en demandent. Il y a beaucoup de patriotes qui n'ont que des fourches et des faux pour attaquer ou se défendre. Moi, comme tu sais, j'ai le vieux fusil de grandpère. Il n'a pas coutume de rater ; et si je puis casser une tête de cliouuyens avant ... de le passer à un autre, je mourrai content. Prie pour moi."
A quelque temps de là il se répandit chez nous un bruit singulier. Personne ne voulait y croire. Héloïse, la fière HéloLse, comme on l'appelait, oubliait déjà le petit Poudrier, et se mariait avec le veuf naguère repoussé.
— Bah ! disait-on, elle ne pouvait longtemps résister à l'appât de l'argent...
Elle n'attendait que l'éloignement de Marcel... Les absents ont toujours tort ...Maintenant il n'avait plus, le malheureux garçon, qu'à se faire embrocher par une épée anglaise, cela vaudrait
autant que de revenir pour être témoin du triomphe de son vieux rival.
Alors Marcel, soldat dans l'armée des patriotes, à Saint-Denis, reçut une lettre un peu mystérieuse.
— Mon cher Marcel, disait cette lettre, moi aussi je suis capable de sacrifices. Tu m'as appris comment il fallait aimer son pays. . . Tu l'aimes jusqu'à la mort sur le champ de bataille, moi je l'aime jusqu'au martyre pendant toute la vie... Dans quelques jours je t'enverrai autant d'argent que tu en voudras pour acheter des armes . . . Dieu et patrie !
Héloïse.
Des armes ! murmura Marcel, et un souffle d'enthousiasme l'emporta un instant loin de la froide et triste réalité. Il vit apparaître devant ses yeux éblouis, comme un rideau mouvant, une file ondoyante de fusils meurtri ei-s et d'étincelautes baïonnettes. La surprise et la joie allaient être grandes p«.rmi les soldats,
et les chefs proclameraient son nom avec org'iieil, en face de tons les patriotes...
— " Moi, je l'aime jn^qu'an martyre pendant toute la vie ... Il retomba des hauteurs où- l'avait enlevé un premier élan généreux. Que signifiaient donc ces paroles solennelles et amères ?, . . D'où viendrait cet argent béni ? . . . Il se mit à creuser le sens de ces paroles, à chercher la main prodigue qui allait s'ouvrir ainsi. Tout à coup une angoisse profonde étreignit son âme. Mais le clairon sonna l'appel, un appel ardent, et la cloche se mit à tinter suppliante et grave dans le clocher. Des. hommes accouraient, traînant un vieux canon, d'autres s'alignaient, le fusil au bras. Il courut prendre place dans les rangs, et ne songea plus qu'à délivrer la patrie de son douloureux esclavage.
Gore arrivait à Saint-Denis. Gore avait vu la trahison de Waterloo, et il était prêt à river les fers de la colonie fran-
çaise. Il allait passer com-me un torrent sur cette contrée audacieuse, et les insensés qui avaient osé lever la tête et jeter le défi à leurs maîtres, seraient anéantis à jamais. C'était son espoir.
Nelson choisit ceux qui étaient les mieux armés, et les mit en embuscade sur la route du .colonel anglais, dans une maison de pierre. Marcel était entré l'un des premiers. Papineau se trouvait là. O'Callao'han aussi. Ils voulaient se battre, se faire tuer pour la cause sainte, mais Nelson ne le permit pas. Leur mort eut été l'anéantissement de toute espérance. Ils devaient vivre ; Papineau surtout, car il était la lumière qui éclairait le peuple, le souffle qui renversait la tyrannie.
Gore vint se briser honteusement conti'e le faible rempart des insurgés. Markham, le bouillant capitaine qu'il lança contre une distillerie où s'étaient cachés quinze patriotes résolus à mourir, Markham, à son tour, fut vaincu. Il tomba couvert de blessures.
Ail ! si les patriotes avaient eu des armée, s'ils avaient eu des chefs, s'ils avaient eu, surtout, la permission de se faire tuer pour une cause grande et sainte, la victoire de Saint-Denis n'aurait été que le prélude d'une série de victoires, et les héros qui sont montés sur l'échafaud auraient été portés en triomphe sur les épaules de leurs concitoyens !
Pleins d'espoir, grisés par le succès, nos valeureux soldats voulurent poursuivre leur marche glorieuse. Ils se dirigèrent vers Saint-Charles. Ici les attendait un douloureux échec. Ils furent écrasés par Je nombre.
Le^ champs désolés burent lentement le sang de nos braves. L'heure de la délivrance n'était pas encore sonnée. Cependant le sang versé fut comme une semence mystérieuse, où germèrent des espérances nouvelles et des idées généreuses. Les patriotes que la mitraille avait épargnés regagnèrent tristement leurs foyers.
Marcel S'on revenait meurtri *et légèrement blessé. Quelques-uns de ses coml^agnons cheminaient avec lui, les pieds alourdis par la fatigue, la tête penchée sous le poids des chagrins ; d'autres, moins heureux encore, ne reviendraient jamais. Côte à côte dan.^ une même fosse, ils dormaient le sommeil des martyrs au cimetière de Saint-Charles.
Ils arrivaient. A quelque distance, un bouquet d'arbres gris fermait la route comme un large rideau, et se prolongeait en ligne sombre et tortueuse à travers les prairies nues. Une trouée sinistre ouvrait ces arbres sans feuilles, et, au fond, à une grande profondeur, sous les replis obscurs de la falaise, un ruisseau coulait parmi les cailloux, dans une bordure de givre, étiucelante comme une dentelle d'argent.
D'un côté, le chemin descendait, en tournoyant, jusqu'à un petit pont de bois, de l'autre il montait un escarpement raide.
— Enfin, nous arrivons, fit ^f arcel en
poussant un long soupir, voici la côte à Boiisvert.
Les autres relevèrent la tête et sourirent.
— Si nos pauvres amis étaient avec nous ! reprit Marcel,
— Ds n'ont pas eu notre bonheur, répondit une voix.
Ils descendirent la côte et s'arrêtèrent un moment sur le pont, comme ils faisaient enfants, pour regarder, appuyés au garde-fou, Peau noire qui passait toujours.
Tout à coup ils entendirent une clameur. Un moment après retentit, sur la route, le galop d'un cheval emporté. En face d'eux la côte s'élevait dénudée, à cause d'un ébouli qui s'était fait pendant le dégel du printemps, et le chemin longeait l'arête de la falaise avant de s'enfoncer, par la spirale sablonneuse, jusqu'au ]>etit pont du ruisseau.
Un attelage passa comme un trait.
Deux hommes se cramponnaient à la voiture : une calèche à la chaise massive.
Ils n'avaient pas osé se jeter en bas tant l'allure était rapide. Maintenant ils atteignaient nn endroit dangereux. Une roue effleura le vide, mais elle ne tomba point, et le cheval s'élança -dans la côte tournante. Tout disparut aux yeux des jeunes gens effrayés.
Quelques secondes seulement s'écoulèrent et un bruit étrange sortit de la route cachée. C'était un choc violent, un craquement de bois qui se fend, un sanglot d'homme et de bête qu'on assomme. Les patriotes accoururent au lieu de l'accident. Le cheval se débattait, embarrasisé dans les bandes du harnais et les débris de la calèche. L'un des hommes se releva, il ne paraissait pas avoir de blessures graves ; l'autre restait immobile, la face contre terre.
— André Mathurin ! s'écria Marcel, à la vue du jeune homme qui se remettait sur pied en se tâtant les côtes.
— André ! firent également les autres. Et lui, André, tout abasourdi par le
choc, se mit à reg-arder ceux qui venaient ainsi à lui tout à coup.
— Tiens : Marcel !. . . Tiens ! François !. . . et Lazare !. . . ah ! mes amis, je l'ai échappé belle!... Je crois que ce pauvre Augustin Lefouré s'est tué. II ne bouge pas.
— Augustin Lefouré? reprit Marcel, fort étonné. Et ils s'approchèrent du malheureux, toujours immobile sur le sol gelé.
— Où le conduisais-tu donc ? demanda l'un des volontaires.
Avant qu'André Mathurin put répondre, plusieurs voitures arrivère^t, s'arrêtant tour à tour dans la pente de la côte, à l'endroit fatal.
— Est-il mort? criait-on... Est-il sans connaissance seulement?... Tu n'as pas trop de mal, toi, André?... Tiens!
les patriotes !. . . quelle rencontre ! Vaut mieux tomber sur le champ d<' bataille que dans cette affreuse côte. . .
On releva le malheureux Lefouré. Il
avait du sang dans les cheveux, dans \e^ narines, dans les oreilles, dans la bouche. Il ne donnait plus signe de vie. Le cœur ne battait plus.
— Dites aux femmes de ne point descendre, ordonna quelqu'un.
— Surtout, que la mariée ne vienne pas, ajouta un autre.
— La mariée ? demanda Marcel, un peu angoissé.
— Oui, ton ancienne... Héloïse.
— Héloïse !. . . Héloïse !. . . répéta-t-il d'un ton amer, et inclinant la tête, il remonta la côte à pas lents,
^Augustin Lefouré fut porté dans la maison de José Auger, son ami, à deux ]^as de là, et il eut une tombe pour lit nuptial.
Les gens de la noce s'en retournaient en devisant tristement, (ux <jui, l'instant d'aui>aravant, s'en venaient en jetant des éclats de rire, en éi>arpillant des couplets badins. Marcel i>assa près de la voiture où se trouvait la fiancée. Il ne leva pae
les yeux. Il éprouvait un mortel serrement d^ cœur, et, poussé par cette invincible besoin de faire quelque cboee pour dissimuler son affaissement, machinalement il changea son fusil d'épaule, et allongea le pas.
Une voix surprise et profondément émue laissa tomber, comme involontairement.
— Marcel ! Marcel !
Il ne se détourna pas.
Héloïse, dans un élan de patriotisme, avait, à l'exemple de Marcel, sacrifié sou amour et son bonheur. Elle épousait Augustin Lefouré, le veuf riche et vieux d'abord repoussé. Mais elle l'épousait à la condition qu'il mit, dans la corbeille de noce, une large somme d'argent : cet argent serait déposé sur l'autel de la ])atrie, et les rebelles auraient des annes.
Le bon Dieu qui, dans ce temps-là, protégeait encore les amours et quelque fois les amoureux. . . les dévouements, je veux
dire, le bon Dieu sourit au sacrifice, mais ne voulut pas qu'il fut consommé.
Hélofee est libre de nouveau, et de nouveau, Marcel a repris le travail ardu mads calme d-es champs. Ils vont se rencontrer au réveillon de Noël, chez un ami de leurs familles. Est-ce un piège tendu à leur amour ? Je le crois. Leur âme, encore toute remplie des échos divins de la grande fête chrétienne, vibrera comme ces lyres merveilleuises oîi passent les brises chantantes du soir. L'heure est bien choisie pour la réconciliation . . .
Vous qui aimez ; vous qui nourrissez dans vos cœurs purs des sentiments nobles ; vous qui avez souffert à cause de vos tendi'esses profondes, et qui mettez votre plaisir à répandre la félicité autour de vous, jeunes filles douces et constantes, jeunes garçons francs et loyaux, qu'auriez-vous fait à leur place ?
Ce que vous auriez fait, ils l'ont
fait. Ilis ont passé une longue vie ensemble à travailler et à prier, à souffrir e't à chanter, à espérer et à aimer. Et c'est lui, l'heur«ux vieillard qui s'échappe par la route ensoleillée pour aller, une dernière fois, déposer son honnête bulletin dans la boîte discrète. Et c'est elle, la vertueuse vieille femme, qui demande, d'une voix un peu goguenarde, s'il sait bien pour qui voter.
— Si je sais pour qui voter ? — répliquet-il en brandissant sa canne comme il eut fait d'un étendard — si je sais pour qui voter ? . . . Hourra pour . . .
Une bouffée de vent emporta le nom qu'il allait dire.
Ul^ntevE Z
nine
Illustrations de
Jobson Paradis.
C'était le soir. C'était un de cef5 soirs divins que parfument les fleurs blanches des pommiers, plantés le long des routes, comme pour faire naître le désir dans l'âme des Eves nouvelles qui passent parmi nous.
Sept heures sonnaient à toutes les horloges d'allure régulièi"e et de tempérament réglé ; mais ici, le timbre vibrait joyeux et dru, et là, ses notes semblaient tristes dans leur lenteur. ()a eut dit que la vie était rapide en certains endroits, moins pressée de finir en certains autres. J'aime mieux le marteau qui frappe lentement
les heures de mon existence ; il me donne le temps de song-er au dernier coup.
Je descendis sur la rive de notre fleuve aimé ; j'avais besoin d'être seul, car je souffrais. Une inquiétude profonde troublait toutes mes joies, et je regardais l'avenir avec effroi. La mer montait, calme, sans bruit, mais implacable comme la mort, et tout disparaissait, sable d'or et cailloux gris, sous un voile éclatant de lumière. Le soleil, en effet, apparaissait alors sur une des cimes bleues des Laurentides, comme un ostensoir céleste sur l'autel du sacrifice. Des nuages blancs, bordés d'une dentelle de feu, s'élevaient mollement comme l'encens du sanctuaire.
Et mon âme, bercée par la foi, montait comme eux vers le Dieu trois fois saint qui fit le monde si beau. Je me laissai tomber sur les feuilles et les mousses nées avec le printemps. Une grive solitaire se mit à chanter au-dessus de ma tête, en regardant les flammes du couchant ; un souffle tiède passa sur mou front brûlant,
et mes esprits s'envolèrent je ne eais où...
Alors un homme s'approcha de moi. Je l'avais vu déjà, et plus d'une fois il m'avait aidé de ses conseils paternels. Ses yeux avaient les éclairs du g^nie, ,sa lèvre nue, un peu dédaigneuse, souriait avec douceur, sa tête noble s'inclinait légèrement vers l'épaule. Il me tendit la main et me dit : — Venez !
Je les suivis. De temps en temps je me détournais pour regarder la férié du soleil et de Fonde, «'unissant dans un baiser de feu.
— Je ne vous arrache pas à la poésie, dit-il encore, mais j'ai pitié de vous et je vous sauve.
Et, quand nous eûmes longtemps marché par les chemius devenus sombres, il me fit entrer dans une demeure étrang-e où tout le monde venait, mais où personne n'avait son foyer. Nous traversâmes de longs corridors, et ceux qui nous rencontraient se découvraient en faisant de pro-
fonds saints. Il sonriait à tont le inonda, et tont le monde paraissait Fainier, Il onvrit nne porte ronge et, me ponssant dans nne pièce immense, il me dit en riant :
— Poète, voilà te«î amis désormais.
La pièce, c'était nne bibliothèqne, les amis, c'étaient des livres. Un tronble singnlier s'empara de moi, et j'étais ému jusqu'aux larmes. Il me semblait que tous les livreis étalés sur les rayons bordés d'une dentelle rouge, me regardaient avec curiosité et m'interrogeaient. Je ne pouvais surmonter ma timidité natui'elle, et j'allais implorer le secours de mon bienfaiteur, quand un bouquin ridé, poussiéreux, s'ouvrit de lui-même et me fit lire, sur ses pag-es jaunies, ces paroles remplies de sagesse :
— Choisis i)Our ton ami l'homme que tu connais le plus vertueux, ne résiste point à la douceur de ses conseils, et suis ses utiles exemples.
C'était Pjthagore qui parlait ainsi ;
Pythagore, le plus extraordinaire des philosophes et le plue imsatiable des savants de l'antiquité ; Pythagore qui découvre le carré de l'hypoténuse, qui enseigne le premier que l'étoile du soir et celle du matin sont le même astre, qui tantôt précède le lever et tantôt le coucher du soleil; Pythagore, l'apôtre de la métempsycose, qui sauvait un malheureux chien des coups • d'une bande d'enfants cruels, en déclarant que l'animal était un de ses anciens amis; il le reconnaissait à la voix.
C'était Pythagore, qui, faisant dans un discours public l'éloge de la vertu, s'exprima avec tant d'éloquence et toucha si profondément les cœurs, que les femmes les plus richement parées coururent déposer dans le temple de Junon leurs bijoux les plus précieux. Quelle parole, aujourd'hui, pourrait opérer semblable merveille ?
Je crus qu'il allait commencer une de ces harangues admirables, qui sauvaient les Crotoniates de leurs ennemis et d'eux-
mêmes, et je prêtai l'oreille. Mais alors, une voix montant aussi des profondeurs de ,1'antlquité, ee fit entendre pleine d'avertiissements. C'était la voix de Bias, un autre sage ; de Biars qui croyait à un Dieu unique, mais ne voulait pas que l'homme raisonnât sur l'essence de Dieu ; de Bias qui. après le siège de Priène par Oyrus, alors que les vaincus se retiraient avec le butin qu'ils pouvaient porter, sortit de la ville les mains vides, disant qu'il emportait tout.
Or, la voix de ce philosophe répliqua :
— Avec ses amis il faut agir comme s'ils devaient être un jour nos ennemis.
Et d'autres voix, éveillées par les premières de leur silence profond, montèrent de tous ces livres anciens pour m'instruire et me guider. C'était Confucius, le grand législateur de la Chine, qui disait :
— Avertissez avec douceur votre ami qui s'égare. Si vos soins sont inutiles, ne vous rendez pas ridicules par une vaine importunité.
Isocrate, le seul disciple de Socrate qui osa paraître en deuil après la mort du maître ; Isocrate qui murmurait :
— Vous connaîtrez vos amis à l'intérêt qu'ils prendront à vos disgrâces, et au zèle qu'ils montreront dans vos détresses.
Puis, des voix plus jeunes : Saint-Evremond, Madame du Deffand, de Chesnel, La Kochefoucauld. Et les livrée d'où sortaient ces paroles intéressantes, semblaient s'agiter sur les tablettes et se donner la réplique.
— Il n'y a rien qui trouble si fort le repos que les amis, si nous n'avons pas assez de discernement, pour les choisir, disait le premier.
— Les vieilles connaissances valent mieux que les nouveaux amis, affirmait Madame du Deffand.
Et de Chesnel répliquait :
— C'est aux deux extrémités de la vie qu'on est le plus sensible à l'amitié.
Puis, d'un ton goguenard, et comme pour égayer un brin la conversation, La Rochefoucauld ajoute :
— Ce qui fait que la plupart des femmes sont peu toucliées de l'amitié, c'est qu'elle est fade quand on a senti l'amour.
A ce mot d'amour, un frisson passa sur tous le« livres. Quelques formats légers dégringolèrent de leurs casiers, en haut, pendant que, en bas, de« in-folios s'entr'ouvraient lentemt at. Puis il y eut, parmi les maîtres de la pensée, comme un feu d'artifice de brillantes paroles.
— L'amour est plus hardi que la haine, dit l'un.
— On ne connaît la force de l'amour qu'au moment où on l'éprouve, fit un autre.
Puis un autre encore, un infortuné i)eutétre :
— L'amour nous trompe presque toujours.
— Il n'y a guère do gens qui ne soient honteux de s'être aimés quand ils ne s'aiment plus.
C'était de La Bruyère qui faisait cette remarque.
Il nio tendit la main et me dit : Venez ! (page 527)
La Kochefoucauld répliqua :
— Quand nous aimonis trop, il est malaisé de reconnaître si on cesse de nous aimer.
Puis il ajouta :
— On est quelquefois moins malheureux d'être trompé de ce qu'on aime que d'en être détrompé.
Un blasé s'écria :
— L'amour est une passion plus utile au théâtre qu'à la vie des hommes.
Et Madame du Deffand :
Iles imaginations vives aiment mieux de loin que de près.