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qu'ils se rendirent à la porte de l'église, où ils trouvèrent le spectre sur les marches, et dans la même attitude. La Fine trembiait comme une feuille malgré l’éto'e que le curé lui avait passée dans le cou et les exhortations qu'il lui faisait. Elle fait, cependant, un effort désespéré et elle monte les marches; mais au moment qu'elle allait poser le bonnet sur la tête du fantôme, il fit un mouvement pour l'enlacer de ses bras et elle tomba évanouie dans ceux de son père. Le prêtre profitant de l’occasion voulut se saisir du bonnet pour le restituer à son propriétaire, mais elle le tenait si serré dans sa main qu’il aurait fallu lui couper les doigts.
La Fine fut bien vite réduite à un état qui faisait compassion ; elle croyait entendre souvent la voix du spectre; elle tremblait au moindre bruit et ne pouvait rester seule pendant un instant. Dans cette vie de misère, ses belles joues aussi rouges que des pommes de calvine devinrent pales comme une rose blanche flétrie ; ses cheveux blonds et bouclés de naissance, dont elle était si fière, lui pendirent en mèches comme de la filasse humide, le long des joues et sur les épaules; ses beaux yeux bleus prirent la couleur de la vitre et tout son corps fut si amaigri que ç& tirait les larmes rien qu’à la regarder; elle avait tous les fantômes de la mort sur 1: figure. Les plus fins chirurgiens dirent qu'elle était poumonique mais qu’elle pouvait trainer encore longtemps.
Que faisait pendant ce temps41à Hippolyte Lamonde ? Il y avait trois ans qu'il était parti et personne n’en avait eu ni vent ni nouvelle. I} revenait pourtant au pays le cœur joyeux, car il avait fait de bonnes affaires, et il pouvait se présenter proprement devant le père de Joséphine,
sans crainte de recevoir un affront. Il arriva pendant la nuit et la première chose qu'il fit, après avoir embrassé ses parents, fut de demander des nouvelles de la Fine. On lui raconta toutes ses traverses et il s'arracha les cheveux de désespoir.
— Quoi! s'écria-t-il, de tous ces fendants qui paraissaient l’aimer, il ne s'en est pas trouvé un seul assez brave pour la secourir! Jaches! Tas de laches!
Après avoir passé la nuit blanche, en marchant de long en large, en parlant tout seul comme un homme qui aurait perdu la trémontade, il était à sept heures du matin en présence de sa fiancée. Elle était assise dans un fauteuil entourée d’oreillers, les pieds sur un petit banc couvert d'une peau d'ours, le corps entouré d'une épaisse couverte de laine, et malgré cela les dents lui claquaient dans la bouche. Elle parut se ranimer en voyant Hippolyte, elle allongea les bras de son côté et lui dit d'une voix faible et tremblante:
— Mon cher Polithe, il ne faut plus penser aux amitiés de ce bas monde, quand on se meurt, on ne doit penser qu’au ciel. C’est une grande consolation pour moi que de te voir avant de mourir: tu pleureras sur mon cercuei! avec mes bons parents et tu feras ensuite ton possible pour les conso'er: promets-le à celle que tu as si longtemps aimée. Je n’ai qu’un regret en mourant, c'est de mètre si mal comportée envers toi et de ne pouvoir réparer mes torts en te rendant heureux.
Les larmes aveuglèrent le pauvre Tamonde et il lui dit: Chasse, chasse, ma chère Fifine, ces vilaines doutances: Hippolyte est devant toi et tu vivras.
— Comment espérer de vivre, répondit-elle, quand :
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suis dans des craintes continucelles! Quand je tremble au moindre bruit que j'entends! Quand la lumière du jour m'épouvante autant que la noiceur de la nuit! Quand j'entends sans cesse à mon oreille le souffle d’une âme en peine qui me reproche ma cruauté! Je n'ose demander la mort pour mettre fin à mes souffrances, car le spectre est toujours là qui me dit: Tu n'auras de repos ni dans ce monde ni dans l’autre. Oh! c'est pitoyable! pitoyable! et la malheureuse fille se tordait les mains de désespoir.
— Joséphine! ma chère Fifine! prends courage pour l’amour de tes parents; pour l'amour de moi aussi, prends courage! J'irai moi-même restituer ce soir au revenant le vol que tu lui as fait et tu en seras délivrée.
— Tu n'iras pas! s'écria la pauvre Joséphine ; laisse-moi mourir seule. Je suis déjà assez malheureuse sans avoir à me reprocher ta mort!
— Qu'ai-je à craindre, répliqua Lamonde, je n'ai jamais fait aucun tort à une personne morte ou vivante, pourquoi ce fantôme me voudrait-il du mal? Crois-tu que si tu eusses tombé dans un précipice, j'aurais hésité un instant à voler à ton secours, certain même d'y périr avec toi! car, vois-tu, Fifine, je me ferais hacher cent fois par morceaux pour t'épargner une égratignure, Ce qui me reste à faire n’est qu'un jeu d'enfant, et je serai aussi calme que je le suis maintenant.
Josénhine eut beau le prier, le conjurer de ne point s'exposer pour elle, si indigne de tant d'amitié, ïl n‘en fut que plus déterminé dans la résolution qu’il avait prise.
À onze heures du soir, il demandit la clef du coffre dans iequei ie bonnet carré était enfermé; et il l'avait à peine ouvert que le bonnet carré lui tomba dans la main.
La nuit était bien sombre lorsqu'il arriva près de l'église ; la lampe qui brüle dans le sanctuaire jetait seule une petite lueur, au loin de l'édifice. Il se promena de long en large en priant jusqu'à ce que le spectre parüt. À minuit sonnant, il se trouva en sa présence, il monta d'un pied ferme les marches du perron où le spectre se tenait dans son attitude ordinaire, et il lui remit sans trembler son bonnet carré sur la tête.
Le frntôme lui fit signe de le suivre, et Lamonde obéit ; la porte du cimetière s'ouvrit d'elle-même et se referma quand ils furent rentrés.
Le fantôme s'assit sur un tertre couvert de gazon, et fit signe à Hyppolite de s'asseoir auprès de lui.
Il prit alors la parole pour la première fois, et dit:
— Faites excuse, bon jeune homme, si je ne puis vous offrir un siège plus convenable: on vit sans façon dans un lieu où tout le monde est égal: qu'il arrive un seigneur, un notaire, un docteur, on n’en met pas plus grand potau-feu.
— Vous voyez, fit le père Romain, que c'était un fantome poli et qu’il donnait de bonnes raisons.
— J'en suis d'autant plus sumpris, père Romain, répliquai-je, après le vacarme infernal qu’il a fait pour son misérable bonnet carré.
— Quand un homme fait une forte pénitence, fit le père Chouinard, il n’a pas toujours l'humeur égale, mais quand il l'a achevée ça le regaillardit.
Comme je n'avais rien à répliquer à une réponse si sensée, le père Romain continua:
— Bon jeune homme, dit le revenant, c'est à quatre pieds sous terre, à l'endroit où nous sommes assis, que j'ai
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résidlé trente ans: cette demeure vous parait bien triste à vous: eh bien! c'était toujours en soupirant que j'en Sortais, la nuit, quand mon àme venait chercher mon Pauvre corps pour lui faire faire pénitence; une pénitence que j'avais bien meritée.
J'étais gai pendant ma jeunesse et fou de plaisir: j'étais le bouffon de la paroisse et il ne se donnait pas une noce. un festin, une danse sans que j'y fusse invité, Si je veillais dans quelques maisons, tous les voisins accouraient pour entendre mes farces.
Passant un jour près de notre église, je vis les enfants rassemblés pour le catéchisme et le curé qui partait pour un malade. Je leur dis d'entrer, et que le curé m'avait chargé de leur faire l'instruction en attendant son retour. Je mets un surplis, je prends un bonnet carré, je monte en chaire et je leur fais tant de farces que tous les enfants riaienc comme des fous. En un mot, je fis toutes sortes de profanations dans le sanctuaire même.
Huit jours après, pendant une promenade que je faisais seul dans ma chaloupe sur le fleuve, par un temps assez caïme, une rafale de vent si subite s'abattit sur mes voiles qu'elle les déchira en larnbeaux et que ma berge chavira. Je réussis à monter sur la quille où j'eus le temps de faire bien des réflexions et de me recommander à la miséricorde du bon Dieu. Les forces me manquèrent ensuite, et une lame rejeta mon corps mort sur le rivage.
Je fus condamné à faire mon purgatoire pendant trente ans, sur les lieux mêmes que j'avais profanés. Au coup de minuit, mon âme rentrait dans mon corps et le trainait sur les marches de l'église.
Lamonde se recula jusqu'au bout du tertre, il croyait
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n'avoir affaire qu’à une âme, et il se trouvait en présence du corps par-dessus le marché. Il commença à s'apercevoir qu'il avait l'halcine forte. Le revenant n'y fit pas attention, et continua: Vous ne comprendrez jamais, bon jeune homme, ce que l'on endure d'affronts et de misères iorsque l'on sort de son lieu de repos. Les nuits les plus noires nous paraissent aussi claires que si la lune était au ciel. Comme on n'entend rien à quatre pieds sous la terre. le moindre bruit nous fait trembler. Les lumières dans les maisons des veilleux nous offusquent et nous brülent la vue. Le bruit des voitures qui passent, les éclats de rire des voyageurs, nous font l'effet du roulement du tonnerre.
Mais c'était là la moindre de mes misères; ce que j’avais à endurer l'automne, le printemps à la pluie battante et pendant les grands froids de l'hiver, est capable de faire hérisser les cheveux sur la tête à un homme au cœur de caillou. Car, voyez-vous, j'étais un volontaire, et on m'avait enterré sans cérémonie et vêtu légèrement. Un drap qu'une âme charitable avait donné pour m’erisevelir. était tout ce que j'avais sur le corps quand on me cloua dans mon cercueil. On aura peine à croire que pendant les grands froids du mois de janvier, mes pauvres os éclataient souvent comme du verre.
J'étais donc tout joyeux ; j’achevais ma dernière nuit de pénitence, quand une folle jeune fille...
— Sans trop vous interooliser, monsieur le squelette, dit Lamonde, allons doucement, s’il vous plait: je vous ai suivi sans me faire prier dans ce cimetière, qui n’a rien T'invitant pendant le jour et encore bien moins pendant «4 nuit; j'avouerai que j'y avais un petit intérêt, j'étais cu-
rieux de savoir si les morts mentent autant que les vi vants, et je voulais aussi savoir quelque chose qui me tient au cœur, allez: je n'en ai pas de regret: vous m'avez reçu poliment jusqu'ici, mais halte-là! je n’entends point qu'on dise du mal de Fifine : vous êtes content comme un fantôme qui a fini sa pénitenuce; c’est tout naturel, je voudrais en dire autant, car, moi, je commence la mienne: je mange mon ronge et je mordrais sur le fer.
Ainsi, si vous n'avez pas de meilleures raisons à me chanter, brisons là: séparons-nous sais rancune; bon- SOIT.
— Bon jeune homme, dit le revenant, je vous ai trop d'obligation pour chercher à vous faire de la peine; je finirai donc en vous disant que j'achevais ma dernière nuit de pénitence, quand mademoiselle Lalonde l’a interrom pue. Elle est maintenant terminée grace à votre courage. et je vous en remercie; je ne voudrais pas m'en tenir, s'il! était possible, aux remerciments, mais vous prouver ma reconnaissance d’une manière plus solide. Je désirerais connaître quelques trésors pour vous les enseigner, mais je n’en connais aucun.
— Je n'ai pas besoin de vos trésors, dit Eamonde: 1: n'en est qu'un pour moi: c'est ma fiancée; et si vous m'avez de l'obligation, rendez-lui la vie.
— Dieu seuil, bon jernine homme, est le maitre de la mort et de la vie.
— ]] ne faut pas revenir de l’autre monde, reprit Hippolyte, pour savoir ça: mais dites-moi au moins, si la pauvre Joséphine est véritab'ement poumonique, et si les docteurs ont raison quand îls disent qu’elle ne peut en ré. chapper.
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prenait la santé, vous seriez donc encore disposé à en faire votre femme? Vous méritez pourtant un meilleur sort que d'épouser une jeune fille qui peut vous rendre malheureux le reste de vos jours!
— M. le fantôme, reprit Lamonde, chacun son goût : j'aime mieux être malheureux avec elle qu’heureux avec une autre. Je n’aime guère, voyez-vous, qu’on se fourre le nez dans moa ménage : si vous n'avez pas d'autres consolations à me donner, bonne nuit donc.
Et il se leva pour partir, mais le fantôme lui fit signe de se rassire et il obéit.
Après un petit bout de temps, le spectre reprit la parole:
— Les chirurgiens ont dit que Joséphine était pulmonique et ils ne se sont pas trompés. Ils ont déclaré que c'était une maladie mortelle et n’ont pas dit la vérité; car si avec tout le savoir dont ils se vantent, ils n'ont iamais pu découvrir de remède pour la guérir, il y en a pourtant un. Et la mort sert souvent la vie. Emportez une poignée de cette herbe sur laquelle vous pilez, pour la reconnaitre demain: faites lui en boire des infusions, et dans un mois elle sera convalescente. Adieu: la barre du jour va paraitre, je n'ai que le temps de vous dire que votre fiancée est tranquille maintenant, je lui ai soufflé à l'oreille que vous m'aviez délivré.
E: le fantôme avait disparu. Lamonde tout joyeux mit une poignée d'herbe dans sa poche, sauta par-dessus le mur du ciraetière et un quart d'heure après, il entrait chez la Fine. Elle lui tendit le bras de tant loin qu’elle le vit, et ils pleurèrent longtemps sans pouvoir dire motte.
— Les gens de l’autre monde ne se trompent guère, re- Marqua le père Romain; et tout arriva comme le revenant l'avait prédit.
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Trois mois après, Lamonde conduisait à l'autel la plus belie créature de la paroisse.
—- C'est très bien finir jusque-là, dis-je, mais quelle sorte de ménage firent-ils ensemble ?
Le père Chouinard garda pendant quelque temps le silence et dit ensuite:
— Un ménage en règle. La créature, comme vous savez tous, est pas mal casuelle: la line voulut, d'abord, recommencer un peu son train-irain, elle n'avait pas tout à fait oublié, malgré ses traverses, son ancien métier de coquette, tc'ten aimant son mari comme les yeux de sa tête. Mais Lamonde y mit bien vite ordre; il déclara un jour à la porte de l'église qu'il n’était pas jaloux, que ça lui plairait mème de voir sa femme entourée de farauds, mais que par rapport aux mauvaises langues, il briserait les reins au premier freluquet jui s’aviserait de lui en conter. Et il ajouta que, pour n'être point pris au dépourvu, il avait déjà coupé un rondin d'érable prêt à lui rendre ce service.
Comme il était fort comme un taureau anglais, chacun pensa à son reintier : et se le tint pour dit.
— Je conseille, moi, reprit le père Romain, ie même remède à ceux qui ont des femmes scabreuses. Je ne parle pas. Dieu merci, pour la mienne: un gredin voulut un jour lui faire une niche et elle vous lui apphiqua les dix commandements sur le front avec ses ongles, et lui déchira la peau jusqu'à la mâchoire; et c'est pourtant une bonne femme! comme vous savez.
Quant à la Fine, quand elle vit que personne ne s’occupait d'elle, elle se mit bravement à élever ses enfants et à ne faire le beau bec que pour son mari...
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Monsieur Faucher de Saint-Maurice naquit à Beaumont, le 18 avril, 1844. Il fit la campagne du Mexique avec l’arm
française, comme officier d'ordonnance
d’abord, et plus tard comme Capitaine
stagiaire du deuxième bataillon d'infanterie légère d'Afrique. A son retour, il publia les volumes suivants: De Québec à Mexico (2 vol.), À /a brunante, De tribord à bâbord, Choses et autres, Pro-
menade dans le golfe, 1 fat député en 1881, à l'Assemblée Il a été tour à tour romancier, histor
législative, ien, chroniqueur, et plusieurs de ses
gale, resteront parmi les me:‘jleures de la littérature canadienne-française.
si hbét is doté hurtantéoibé on bhété dot ide à,
pages écril:s avec une verve sans é
Le récit que nous publions est
extrait de 4 /a brunante, parue en 1874. Monsieur Faucher de Saint.
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Maurice est décédé en avril 1897.