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52 CONTEURS CANADIENS-FRANÇAIS ‘ue vo're vœu était insensé; qu'il faut toujours se fier à la providence du bon Dieu, qui sait mieux que l’homme ce qui lui convient ; ayez confiance en elle, et vous verrez que vous n'aurez pas l’humiliation de porter votre dime dans un mouchoir.
Après ces paroles, l'étranger disparut encore au pied du même côteau.
Larouche se le tint pour dit, et accepta ensuite, avec reconnaissance, le bien que le bon Dieu lui faisait, sans se mêler de vouloir régler les saisons,
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Légende du Père Romain Chouinard
Rendez-moi mon bonnet carré,
Cu me l'on fait son lit on se couche, dit sentencieusement le père Chouinard. Si Joséphine Lalande eût été mieux élevée, morigénée par ses parents, quand elle était petite, elle ne leur aurait pas causé tant de chagrin, ainsi qu’à elle-même.
La Fine, comme tout le monde l’appelait, était fille unique; et ses parents en étaient effolés, n'ayant point d'autres enfants qu’elle; elle fut en conséquence élevée à tous ses caprices: si le papa la grondaït un peu, la mère prenait la part de sa fille: et si la maman la reprenait, le papa disait: pourquoi fais-tu de la peine à l'enfant? Ce qui n'empêcha pas Joséphine d’être, à seize ans, la plus belle fille de la paroisse de Sainte-Anne: et si avenante avec tout le monde, surtout avec les garçons, que la maison des bonnes gens ne vidait jamais. C'était à qui se ferait aimer de la belle et riche héritière; mais si la Fine jouait et folâtrait avec eux tous, si elle les amusait chacun son tour, c'était pour accaparer tous les farauds de la paroisse, s’attirer des compliments et faire enrager les autres
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jeunes filles; car, voyez-vous, elle avait déjà porté ses amitiés sur un jeune homme, son voisin, qui avait été quasi élevé avec elle.
Si Joséphine était la plus belle créature de Sainte-Anne, Hippolyte Lamonde, alors âgé de vingt-huit ans, en était le plus beau garçon, mais aussi doux, aussi patient qu'il était brave et vigoureux. La jeune fille et lui s'étaient fiancés en cachette depuis longtemps: ce qui n'empéchait pas Lamonde de souffrir en la voyant folâtrer avec tous les garçons qui l'accostaient ; mais il mangeait son avoine sans souffler mot: il était trop fier pour se plaindre.
Hippolyte aurait déjà fait la grande demande, mais son orgueil l'en empèchait, car il avait, un jour, entendu le père Lalande dire qu'il ne donnerait sa file en mariage qu'à un jeune homme à son aise: et qu'il n'entendait pas la donner à un quêteux.
Ça lui avait pris au nez comme de la fine moutarde, car sans être un quéteux, il n'avait presque rien devant lui. Son père, chargé d'une nombreuse famille, n'était pas riche, et quant à lui, il ne faisait que commencer à vivre Proprement de son métier: il était adroit comme un singe, bon constructeur et fin menuisier.
Sur ces entrefaites, il reçut un lettre d’un de ses oncles qui demeurait dans le Haut-Canada, l’invitant à venir le trouver: la lettre mandait qu'il y avait de l'ouvrage à goueéche dans ce pays-là, peu d'ouvriers et qu'il lui donnerait une part dans une entreprise de bâtisses qu'il avait faite pour le gouvernement, laquelle entreprise lui faisait gagner beaucoup d’argent dans l’espace de trois années.
Il fit part de cette bonne nouvelle à sa fiancée: el'e pleura d'abord beaucoup, mais il lui donna de si bonnes
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raisons, qu’elle consentit à le laisser partir, en lui promettant de lui garder sa foi.
La Fine fut bien triste quelques jours après le départ de son fiancé, mais le sexe est pas mal casuel, comme vous savez, et peu de temps après, elle recommença son train de vie ordinaire; ni plus, ni moins.
Elle revenait un soir d’une veillée sur les minuit avec une bande de jeunesse, riant, sautant, dansant, poussant celui-ci, donnant une tape à celui-là, et faisant à «elle seule plus de tintamarre que tous les autres ensemb'e.
Arrivés près de l’église, ils aperçurent, debout sur le perron de la grande porte, un homme portant un surplis et un bonnet carré: cet homme avait la tête penchée et les deux bras étendus vers eux. Tout le monde eut une souleur; mais Joséphine se remit bien vite et leur dit:
— C’est Ambroise, le fils du bedeau, qui s'est accoütré comme Ça pour nous faire peur: je vais bien l'attraper, je vais emporter son bonnet carré, et il faudra bien qu'il vienne le chercher avant la messe.
Ce qui fut dit fut fait: elle monte à la course le perron de l'église, s'empare du bonnet carré, et se met à sauter et à danser au milieu des autres en faisant toutes sortes de farces.
Les bonnes gens dormaient quand elle arriva à son logis: elle rentra à la sourdine, mit le bonnet carré dans un coffre à moitié vide qui était dans sa chambre à coucher, le ferma avec soin avec une clef qu'elle mit dans sa poche, et dit en elle-même: Quand Ambroise viendra demain matin, je m'en divertirai un bon bout de temps en lui disant que j'ai perdu le bonnet carré dans la grande anse de Sainte-Anne, et qu'il le cherche.
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Elle allait s'endormir, lorsqu'elle entendit du bruit à la fenétre du nord de sa chambre: elle ouvre les yeux et voit le mème individu qu'elle avait vu sur les marches de l'église, qui s: tenait encore le corps en avant et les lèvres collées sur une des vitres du châssis, et elle entendit distinctement ces paroles : ‘ Rendez-moi mon bonnet carré!” un bruit qu'elle entendit aussitôt dans le coffre la fit frissonner. La lune était alors levée et elle vit qu'au lieu d'Ambroise, c'était un grand jeune homme pale comme un mort qui ne cessait de crier : ‘* Rendez-moi mon bonnet carré!” it à chacune de ces paroles, elle entendit frapper en dedans du coffre comme si un petit animai prisonnier voulait en sortir. La peur la prit tout de bon. et elle se couvrit la tête avec ses couvertures pour ne rien voir ni rien entendre: elle passa une triste nuit, tantôt assoupie, ct tantôt se réveillant en sursaut. Quand elle voulut se lever le lendemain au matin, elle entendit encore du bruit dans le coffre, elle ne fit qu'un saut. prit ses hardes et alla S habiller dans ia chambre voisine.
Lorsque ses parents la virent si changée (elle l'était, en effet, elle avait déjà un bouillon de fièvre), ils la grondèrent d'avoir veillé si tard: mais voyant qu'elle avait les larmes aux veux, ils l’embrassèrent en lui disant de ne pas se chag iner, et qu'ils étaient fâchés de lui avoir fait de la peine.
Joséphine passa la journée tant bien que mal: elle frissonnait au moindre bruit et se tint constamment aupres de sa mère et de sa tante. Elle leur dit vers le soir qu'elle avait peur de coucher seule et qu'elle Îes priait de jui faire un lit auprès de sa tante dans la mansarde. On lui accorda sa demande,
Elle était à peine couchée, le soir, que sa tante s’endormit; la pauvre Joséphine, elle, qui ne pouvait dormir, aperçut aussitôt vis-à-vis de la fenétre une ombre qui lui fit lever les veux, et elle vit le méme fantome qu'elle avait vu la veille et qui, suspendu dans les airs, et dans la même attitude, lui cria : “ Rendez-moi mon bonnet carré!” Elie poussa un cri lamentable et perdit connaissance.
Toute la famille fut aussitôt sur pied, mais ce fut avec bien de la peine au’on lui fit reprendre connaissance. Elle passa le reste de la nuit sans dormir, la tête appuyée sur le sein de sa mère et tenant serrées dans les siennes Îles mains de son père et de sa tante. Comme elle était plus accalmée le matin, on lui proposa d'aller chercher le plus fin chirurgien de la paroisse, mais elle s’obstina à faire venir le curé.
Quand le curé fut venu, elle lui raconta en secret toute son aventure. Il fit son possib'e pour la rassurer, il lui dit qu’il ne pouvait faire autre chose, pour le moment, que de lui envoyer des saintes reliques, mais que le lendemain matin il avait l'espoir de la délivrer de cette apparition qui l'avait mise dans l’état de souffrance où elle était.
Les bonnes gens lui firent un lit dans leur chambre, dont ils fermèrent les contrevents à sa demande, et passèrent encore la nuit auprès d'elle: ce qui fit qu'elle dormit assez bien et qu'elle se trouva mieux le lendemain au matin, quand le curé vint la voir, comme il lui avait promis.
Vous savez, messieurs, continua le père Chouinard, que tous ies curés ont ie Petit-Aïbert pour faire venir je diabie quand ils en ont besoin.
Nous baissimes tous la tête en signe d'assentiment à une sentence si incontestable. 3
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Quand il fut nuit, le curé tira le Petit-Albert qu'il tenait avec précaution sous clef, et lut le chapitre nécessaire en pareilles circonstances. Un grand bruit se fit entendre dans les airs, comme fait un violent coup de vent, et le mauvais esprit lui apparut. Comme c'était la première fois qu'il le voyait, il ne lui trouva pas la mine trop avenante et il croisa son étole sur son estomac en cas d’avarie.
Le diable s'était pourtant mis en frais de toilette pour l'occasion: habit, veste et culottes de velours noir, chapeau de général orné de plumes, bottes fines et gants de soie; rien n'y manquait. Et si ce n’est qu'il était pas mal brun, qu'il avait les pieds et les mains pas mal longs, il aurait pu passer proprement parmi le monde. Le curé lui reprocha amèrement ce qui était arrivé à la pauvre jeune fille, l'accusant de lui être apparu pour la faire mourir.
— M. le curé, dit le diable, sous le respect que je dois à votre tonsure, vous me croyez donc bien niais pour m'être servi de tels moyens, tandis que j'étais sûr de ma proie en flattant sa vanité et sa coquetterie, et que tôt ou tard j'aurais mis a griffe sur son âme; tandis qu'à présent la voilà guérie pour le reste de ses jours et qu’elle va se jeter à la dévotion. Allons donc, pour un curé d'esprit, j'aurais cru que vous connaissiez mieux le cœur humain.
Vous voyez, messieurs, ajouta le père Romain, que le diable parlait poliment et qu'il donnait de bonnes raisons. Ah! dame! Je ne lui aurais pas conseillé de se regimber contre ün prétre,; il aurait trouvé à qui parier. Ji vous l'aurait débarbouillé avec son étole qu'il en aurait hurlé comme un chien sauvage. Il parait que le curé goûta ses
bonnes raisons, car il coupa l'air en forme de croix; la terre trembla et le méchant esprit disparut.
Quand le curé vit que le diable s’en était retiré les mains nettes, il prit dans sa bibliothèque le plus gros livre latin qu'il put trouver et se mit à lire; et il lut si longtemps qu'il s’endormit la tète sur son livre. Il eut un songe pendant son sommeil: je ne puis dire quel était ce songe, mais il parait qu’il avait trouvé son affaire. Il dit la messe à l'intention de la pauvre Joséphine et se transporta ensuite chez elle, où il la trouva tant soit peu mieux.
— Ma chère fille, lui dit le bon curé, vous avez commis une grande faute, je ne vous en fais pas de reproche. Le fautôme que vous avez vu est une pauvre âme du purgatoire qui accomplissait une grande pénitence que vous avez interrompue et qu’il ne peut achever maintenant sans son bonnet carré: il faut donc vous résoudre à le lui remettre cette nuit sur la tête.
— Je n’en aurais jamais le courage, dit la malheureuse fille en pleurant, je tomberais morte à ses pieds.
— Il le faut pourtant, dit le prêtre, car sans cela vous n'aurez jamais de repos ni dans ce monde, ni dans l’autre: le spectre s'attachera sans cesse à vos pas. Vous n'avez, d’ailleurs, rien à craindre: vous serez en état de grâce, je serai là avec votre père et votre mère (auxquels nous allons tout raconter) pour vous soutenir et vous protéger au besoin.
La pauvre Joséphine après bien des façons y consentit. Grande fut la douleur des bonnes gens, quand ils surent la vérité, mais ils firent leur possible pour consoler leur malheureuse enfant. Ils passèrent toute la soirée au presbytère et prièrent avec ferveur jusqu'au coup de minuit