BENJAMIN SULTE
M. Benjamin Sulte est né aux Trois-Rivières, le 17 septembre 1841. Ils'est formé seul, grâce à ses talents naturels, car il quitta l’école à l’âge de 10 ans, pour prendre de l'emploi dans le commerce. 11 débuta dans le journalisme vers 1860, et depuis, n'a pas cessé de produire. Ecrivain brillant, primesautier et incisif, il a touché à presque tous les e de gloire est l’histoire du Ca-
nada, où il règne en maître.
M. Sulte est employé au ministère de la milice, à Ottawa, depuis 1870
Le conte suivant est extrait de ses A/é/anges d'histoire et de litléra-
ture, publiés en 1876.
Le Loup-Garou
Ah! les histoires merveilleuses, surnaturelles, incroyables, je ies adore!
Les récits de vrais revenants qui vous donnent là chair de poule à gros grain, c'est cela qui captive l'attention!
Les aventures mystérieuses, horrib'es, cauchemaresques, ne les aimez-vous pas comme moi?
Je vais vous narrer ce qui. à ma connaissance, à eu lieu dans les ‘ is du Saint-Maurice, voilà un peu plus de trente ans.
J'ai vu, je le répète — vu des mes veux.
Le lecteur va se dire:
— Enfin! je rencontre un conteur qui n’a rien emprunté à un autre conteur, car il a été témoin du fait — ce qui est bien le merle blanc à trouver lorsque l'on parle d'histoire de loup-garou. Soyons tout oreilles.
C’est très aimable de votre part, ami lecteur, très aimable, aussi vais-je faire de mon mieux pour mériter votre confiance.
Entrons en matière, c'est un de mes amis qui parle:
J'étais en tournée dans les chantiers du haut de la rivière aux Rats, dit-il, et je venais de me débotter devant la cambuse de Pierre Miron, contremaitre de chantier, lorsque le cuisinier, n.2 tirant à part, me confia une grande nouvelle.
Le diable rôdait dans les environs en personne naturelle!
Tout ce qu'il peut y avoir de plus diable et de plus vivant!
— Bah! tu badines, lui dis- -je.
— Badiner, Monsieur? moi badiner avec ces choses-là! le bon Dieu m'en préserve! Ce que je vais vous dire est “hors du commun.” Ecoutez-moi un instant, je vous prie.
— Parle, parle. tu m'intéresses déjà rien qu'avec tes airs et ta mine effrayée.
— Eh bien, Monsieur, je dois vous dire que voilà une semaine, le gros Pothier est parti ‘“ de la campe ” le soir pour tirer de l’eau à la fontaine, à deux petits arpents d'ici. Il n'était pas à cinquante pieds qu’il revint en courant comme un homme poursuivi et nous assura qu'il avait reçu un coup de bâton sur la tête. En effet, il avait une écorchure au cou près de l'oreille. Comme son casque était tombé et qu’il n'avait pas pris le temps de le ramasser pour s'enfuir, et comme d'un autre côté on voulait savoir d'où venait l'attaque, plusieurs hommes se rendirent sur les lieux, mais sans succès. Il fallut revenir. Je suivais les autres, et sans m'en apercevoir, je me trouvais le dernier, lorsque tout à coup je fus aveuglé par une “ claque ” sur chaque œii et je sentis qu'on me saisissait aux cheveux. Vous pensez si je criais! Quand on me releva, je n'avais presque pas de connaissance...
+ Wécasili e
BENJAMIN SULTÉ 95
— Tu avais donc été frappé bien fort ?
— Pour ce qui est de ça, oui, une paire de terribles, mais c’est tout... excepté que mon casque avait disparu; c’est en me l’en'evant que le manitou m'avait
LE claques
tiré les cheveux.
—- Comment expliques-tu cela?
— Personne ne peut l'expliquer. Il y a des &ens qui prétendent que nous avons affaire à l’âäme d'un charretier de bœufs, mort en reniant Dieu dans ces endroits ici, il y a plusieurs années; d'autres disent d'autres choses, mais c'est une affaire effrayante tout de même. Demain, nous quitterons tous le chantier.
Comme le cuisinier achevait ces mots et que je me récriais contre la décision qu'il venait de m'annoncer, Pierre Miron, suivi de tous ses hommes, entra dans la * campe.”
— Qu'est-ce que cela veut donc dire, Pierre? vous parlez de départ! En plein mois de janvier, vous n'ignorez pas la perte que cela devra occasionner.
— Ah! M. Charles, ce n’est pas un badinage — je suis resté le dernier à méconnaitre le sortilège, mais hier soir, je me suis rendu à l'accord général. C'était le sixième casque qui partait..
— Le sixième casque, celui de France Pigeon.
— Le cinquième était celui de Philippe Lortie. tte.
— Le troisième...
— Ah ça! leur dis-je en cherchant à me montrer un peu en colère, êtes-vous tous devenus fous! Quel conte bleu me faites-vous là; on croirait, à vous entendre, que le diable loge ici.
— M. Charles, reprit Miron d'un air grave et conv aincu, c'est une affaire sérieuse comme personne n’en a Vu.
j f é Î + | ë è Hi Æ k $ La &
— Eh bien! mes amis, leur dis-je à tous, si vous voulez rester ici ce soir, je taächerai de me convaincre par moi même de ce que l'on dit. Demain avant-midi, Olivir Lachance, contremaitre en chef, doit me rejoindre; nous déciderons alors ce que nous aurons à faire.
— Convenu! mais pas plus tard que demain.
— Pas plus tard que demain.
Le souper fut servi au crépuscule, ce qui était nouveau au chantier, où le travail dans la forêt durait d'ordinaire “ jusqu'aux étoiles.” Personne ne voulait plus rester hors du campement à l'heure où la nuit succède au jour, comme disent les gens qui s'expriment en belles paroles mesurées par cadence, avec des rimes au bout des lignes.
Quand ce fut sur les huit heures, je proposai d'accompagner celui qui voudrait se rendre à la fontaine. puiser de l'eau. Je promettais de “ couper ” l’eau avec :e contenu d'un flacon de genièvre, z'ulgo “ gin.”
Personne ne répondit à l'invitation.
Je ne voulais cependant pas en démordre. Je me levai tranquillement, coiffai mon casque avec un soin que je désirais que l’on remarquât, et prenant en main une chaudière, je me dirigeai vers la porte en disant:
— J'irai bien tout seul!
Rendu dehors, tous les hommes étaient sur mes talons. protestant de leur bonne volonté, mais soutenant aussi que le diable allait encore 1ious jouer quelque nouveau tour.
— Bah! leur dis-je en plaisantant, pour voir à quel point le sentiment de cette terreur extraordinaire les dominait, — j'ai déjà ‘ délivré” un loup-garou; il ne me sera pas difficile d'en rencontrer un second.
BENJAMIN SULTÉ 97
Nous allâmes à la fontaine. C'était une claire fontaine comme toutes celles que vous connaissez. [Le cuisinier rapporta la chaudière pleine d'eau. Nous l’escortions en masse serrée ; — rien d'étrange ne signala notre marche, soit en allant soit en revenant.
Le genièvre coula jusqu’à la dernière goutte du flacon. A la ronde finale, les plus nerveux parlaient de sortir et de provoquer en combat singulier le manitou du Saint- Maurice. En homme rusé, je soutenais que personne n’oserait accomplir cette prouesse. Au plus fort de la contestation, la porte s'ouvrit brusquement et Olivier Lachance entra.
— Bonsoir la compagnie, dit-il. Je suis venu plus tôt que vous ne m'attendiez, parce qu’au chantier voisin j'ai entendu raconter des histoires que ne me vont pas du tout.
Pierre Miron l'invita à s'asseoir. Je lui dis que l'affaire en question me paraissait prendre une tournure alarmante. Bref, nous lui contàmes tout ce qui pouvait l'éclairer sur la situation.
Olivier est un homme tout d'une pièce, physiquement et moralement. Il eut bientôt pris un parti.
— Pierriche, dit-il, en s'adressant au petit garçon qui dans les chantiers sert de marmiton et d'aide au cuisinier, tu vas aller tout seul, puiser de l'eau à la fontaine, et moi je vais te suivre de l'œil, mais de l'œil seulement. Ne crains rien. Et vous autres, reprit-il, en se tournant vers les hommes, restez tranquilles — je défends que l'on cherche même à savoir ce que je vais faire.
Le petit garçon ne paraissait pas du tout rassuré.
— Voyons, lui dit fermement Olivier, tu n'as que faire
sg gb à pre ve mire on pe rh eme vor dÈ
de t'épeurer, je sais ce que c’est, et je te promets qu'il ne te sera pas fait de mal. A présent, prends la chaudière et surtout mets le plus gros casque du campement, c'est le point principal. Vous, M. Charles, veuillez rester ici à surveiller les hommes; je ne veux pas qu'ils me voient agir. Viens, mon garçon, termina-t-il en emmenant Pierriche. Et la porte se referma sur eux. Ils étaient dehors.
Pendant dix minutes personne ne souffla mot autour de moi. Un malaise indéfinissable accablait tous les es: prits. Ce silence fut rompu par des cris de détresse poussés par Pierriche et le gros rire de Lachance qui rentra presque sur le coup en tenant l’enfant par la main.
Le mystère était expliqué. Olivier avait vu le manitou!
Nous n'avions pas assez de paroles pour formuler toutes nos questions. Peine inutile, Olivier prétendait garder son secret jusqu'au lendemain.
Quant à l'enfant, interrogé, il répondit qu'il n'avait rien vu.
— En sortant, dit-il, M. Lachance se cacha, et moi je marchai vers la fontaine: je savais qu’il ne me perdait pas de vue: la nuit n’était pas très noire. Tout à coup. je l’entendis qui me disait: “Vite, vite, Pierriche, reviens!” C'est alors que je criai, car, en l’entendant m'appe’er ainsi, jeus peur qu'il y eût du danger; mais lui, il riait.
C'était tout. Impossible d'en savoir plus long. Je ne tentai même pas de faire parler Lachance sur ce sujet. car sa première parole en réponse aux interpellations des hommes du chantier avait été: “ Vous saurez cela demain, soyez tranquilles.”
BENJAMIN SULTEÉE 99
Le lendemain arriva. Dès sept heures du matin l’ouvrage recommençait dans la forêt pour se continuer jusqu'au soir.
Lachance, Pierriche et moi, nous restions au chantier.
Vers huit heures, Lachance avait chaussé ses raquettes, et une hachette à la main il allait d’un arbre à l’autre, choisissant les plus gros autour de notre logis, et frappant sur le tronc avec le dos ou la tête de son arme. Après chaque coup il levait les yeux vers le faîte de l'arbre et attendait un instant.
Au cinquième arbre, il poussa un cri de triomphe:
— Nous le tenons!
— Qui?
— Le diable! Le loup-garou. Tenez, regardez dans la fourche, là-haut.
Nous regardons. Effectivement, dans une grosse fourche du dernier arbre frappé par Lachance, il y avait un être vivant, dont les gros yeux et la mine renfrognée manifestaient une mauvaise humeur mal contenue.
C'était un très gros hibou gris.
Lachance eut bientôt saisi sa carabine de chasse et abattu ie gibier, qui à l'examen se trouva être prodig eusement fort, un roi de l'espèce.
— Hier soir, nous dit Lachance, quand je l'aperçus tout à coup qui planait au-dessus de la tête de Pierriche, j'eus peur pour cet enfant. Vrai, je le trouvais si puissamment découplé que je le croyais capable d'enlever le petit marmiton tout grandi. Mais au son de ma voix, il tarda de s'abattre et Pierriche eut le temps de revenir à moi Du
M RE pren a 9 dhre sp pre gg rie 3
re
100 CONTEURS CANADIÉENS-FRANÇAIS
reste, en écoutant les récits des gens du chantier, j'avai déjà acquis la certitude qu'il devait y avoir du hibou là dedans. Ces animaux-là sont plus effrontés qu'on ne Île pense, et les plus gros comme celui-ci, ont une force surprenante. Regardez ces ailes, ces pattes, ces serres. C'est ça qui vous décoiffe un homime! Sans compter qu'en s’abattant sur sa victime le hibou frappe, comme l'aigle, un double coup de ses ailes qui peut étourdir l'homme le plus solide. C'est ce qui est arrivé à nos gens.
— Vous pensez donc qu'ils retrouveront leurs coiffures ?
— Hé! pardine, oui! Dans le nid de l'oiseau vous Îles trouverez toutes les sept, mais laissez-moi faire, n'en dites
rien aux hommes.
Le soir arriva. Chacun au retour de l'ouvrage de la journée s'informait du resultat des recherches de Lachance.
— Soupe, dit celui-ci: après cela je vous le ferai voir.
L'art avec lequel notre contremaitre en chef conduisait jusqu'au bout cette mystification défie tonte tentative de description. L'apparente tranquillité d'esprit que sa figure revêt d'ordinaire était plus marquée que jamais au milieu des angoisses de ceux qui l'entouraient et que sa position et son air d'autorité tenaient en respect. Il mettait son plaisir à ne pas paraitre s'occuper de cette terrible affaire, et feignait de la traiter avec Île dernier mépris.
Le souper fini, il appela quelques-uns des bücherons, leur fit prendre des hachies. et accompagné de tout Île monde, il marcha droit à l'arbre du hibou.
BÉNIAMIN SULTE 101
— Abattez moi ça, comimanda tal Sans hésiter, les bücherons se mirent à l'œuvre. Tls se perdaient en conjectures sur le but de ce singulier travail.
Enfin l'arbre tomba.
— C'est bon, dit Lachance, en regardant les hommes, rentrons au chantier maintenant. Ceux qui ont perdu des casques pourront les reprendre dans le trou de la grosse fourche.
Et il désignait du doigt la partie de l'arbre où était cette fourche, très visible d’ailleurs.
On se figure aisément si la surprise fut grande. Le cuisinier se mit le premier à fouiller dans l'immense nid de hibou: ilen tira les sept casques en peu de temps.
Le diable s'était ‘rit là un nid bien rembourré, bien capitonné, bien chi
Figurons-nous l. gaieté des hommes pendint que le
cuisinier retirait leurs couvre-chefs de la cacii l’oiseau, et durant le trajet, depuis l'arbre abattu ju au campement.
La troupe joyeuse fit irruption autour de la cambuse en criant: ‘“ Hourra pour M. Lachance!”
Lachance fumait tranquillement sa pipe et les regardaït impassiblement.
A terre devant ses pieds était le corps du hibou que les hommes n'avaient pas encore vu.
— Howrra pour M. Lachance!
— Oui-dà! riposta Lachance, une belle affaire! Ça valait bien la peine de me presser tant de vemir hier soir!
D < ui > en « < (®)
CR On
Pierre-J.-O. Chauveau est né à Québec, le 30 mai 1820. Il fut avocat, député, surintendant de l’Instruction publique, premier ministre de la province de Québec, président du Sénat et shérif de Montréal. Mort à Québec, en 1890. Il a collaboré au Courrier des Etats-Unis, et à la plupart de nos revues et journaux importants. Son œuvre comprend de remarquables discours, des poésies,
Charles Guérin, roman, Voyage du Prince de Galles en Amérique, l'Instruction publique au Canada, F.-X. Garneau, sa vie el ses œuvres, l'Abbé Holmes el ses conférences ue Notre-Dame, etc.
Il est, croyons-nous, le seul écrivain canadien qui ait osé mettre en vers nos contes populaires. Celui que nous publions est extrait de Souvenirs et légendes (1877, qui renferme trois contes : /e Colporteur, la Messe de Minuit et l'Histoire de Lanouet. Cette dernière, nous dit l'auteur, a une authenticité qu'il ne lui soupçonnait pas d’abord. Il paraîtrait que le fait s'est passé à la baie de: Chaleurs et non pas au Labrador,
‘ Le prêtre qui reçut une lettre à peu près semblable à celle que j'ai rimée, était le vénérable M. Desjardins, chapelain de l'Hôtel-Dieu, et non pas le curé de Québec ; elle venait de Chine et non pas de Bretagne.”’
Les contes sont précédés d’un prologue ‘‘ qui suppose un campement de ros voyegeurs dans les pays d'en haut. Ils se sont, d’une manière ou d’une autre, égarés dans leur course à travers le désert, et la nuit venue, ils trompent leur inquiétude en écoutant les récits de deux ancieus.""
ibid 9e
éd
L'Histoire de Lanouet
Racontée par Ladébauche.
— Gà. mes amis, dit-il, vous n'êtes pas peureux ? — Viens nous conter ce que tu vis au Labrador. Voyons, Fanfan, tu dois t'en souvenir encor:
L'histoire de Lanouet!
Et Fanfan Ladébauche, Balançant ses grands bras, comme un homme qui fauche. S'en vint tout lourdement tomber au milieu d'eux
Et si quelqu'un l'était, il vaudrait mieux le dire.
Je commencerai donc par ainsi... Tout d'abord,
Nous étions deux trappeurs, sur la côte du nord,
Deux trappeurs, bons lurons, aimant très bien à rire.
A prendre un petit coup quand nous pouvions nous voir; Ce n'était pas souvent. On ne va pas le soir
Veiller chez son voisin, quand il est à cent milles.
Il chassait à Mingan— moi j'étais aux Sept-Îles,
Plus tard à Masquero, Lanouet à Wapityan:
Eh bien! malgré la neige et malgré l'ouragan,
Malgré des froids de loup, sans compter la distance, Chaque hiver nous faisions deux ou trois fois bombance. L'un chez l'autre, à son tour — grâce aux chiens esquima'ix, Aux cométics légers que ces fiers animaux,
Plus promote que des éclaire, font voler sur la neige.
Un soir, je revenais, je ne dis pas à lège,
COXTEURS CANADIENS-FRANÇAIS
Car Lanouet défrayant noblement son écot,
M'avait pendant trois jours fait un royal fricot, Arrosé librement de bonne jamaïque
Et d’un excellent vin qu’un bourgeois d'Amérique Avait laissé chez lui Nous avions bien mangé
De l'ours, du caribou pas trop mal arrangé,
De bons civets de lièvre et puis des perdrix blanches, Du saumon, du homard, même du rat musqué.
Je m'endormais un peu, lorsqu’à travers les branches, J'aperçus, près d’un cap, un sauvage embusqué.
Un sauvage! non pas; mais c'était, chose étrange, Un beau monsieur bien mis et l'air doux comm: un : ige. Il me dit en passant: ‘“ Retourne chez Lanou .
Il court un grand danger.” Puis, sans prendre mon fouet Il parut commander à tout mon aitelage!
Il me fit un salut et toucha de sa main
Le gros chien de devant, qui rebroussa chemin,
Et puis il descendit du côté du rivage,
Et disparut... Mes chiens , sans s'occuper de moi, Partirent tout d’un trait, s’élançant dans les brousses, Comme s'ils avaient eu tout l'enfer à leurs trousses. Je fus choqué d’abord et puis je dis: ma ïoi,
Cet homme n'est pas fou... je suis sûr qu'il se passe Aux dépens de Lanouet quelque chose là-bas... Laissons-les donc courir... j'ai mon fusil de chasse, De quoi tirer vingt coups, et un grand coutelas. L'ami n'est pas prudent... quelques rôdeurs de côtes Pour le dévaliser, sont devenus ses hôtes;
Il vantait sa richesse... ils l’auront entendu;
Un trésor dont on parle est un trésor perdu!
le bourgeois de tantôt connait leur manigance.
lit mon bon cométic refaisait, d'anse en anse,
Le chemin parcouru. La lune se sauvait
Devant nous, dans le ciel, sur les rochers sauvages, Sur les mornes chemins, sur les bois sans feuillages, Et ma meute toujours en vain la poursuivait,
Comme fait ce chasseur courant sur un nuage
Avec des chiens nombreux la veille d’un orage.
Vous l'avez vu sans doute:
Du moins, dans votre enfance... Il s'était écoulé
PS -O CHI UMEAT
Plus d'une heure déjà... l'attelage allait vite,
Ft plus vite toujours, sans jamais arriver:
Ét je songeais alors aux choses qu'on évite
De se dire tout bas, pour ne pas enlever
Un peu de son bonheur à notre pauvre vie.
Chaque maxime était par une autre suivie, Comme dans un sermon, car j'entendais prècher Quelqu'un plus fin que moi dans ma triste cervelle Et je me demandais comment, ayant embelle
A penser au bon Dieu, j'avais pu m'empêcher.
Etant seul dans les bois ou bien dans ma cabane, De le prier souvent; et comment |1 savane,
Le grand fleuve, les lacs, et les monts orgueilleux, De tous les saints devoirs m’avaient fait oublieux. Car enfin, mes amis, s’il est bien difficile
D'être sage à travers les plaisirs de la ville,
On devrait être bon et meilleur de beaucoun Dans ces vilains recoins où le sort nous éprouve, Où l’on vit au hasard; et le contraire prouve
Que le diable est toujours rôdant comme un vieux loup, Dans la cité . “uyante et dans la solitude.
Ensuite, je songeais, non sans inquiétude,
À ce pauvre garçon qui courait un danger,
D'après ce qu'avait dit le monsieur étranger.
— Baptiste, me disais-je, en cela me ressemble,
Il n'est pas trop dévot. Quand nous étions ensemble, Nos discours n'étaient point des sujets d'oraison: Et nous buvions souvent bien plus que de raison.
D'avoir fait tout cela, bien sûr il le regrette
A présent, mais trop tard! Et je tenais toujours Sur son compte et le mien ces sévères discours,
Et je laissais courir mon vaillant attelage
De rochers en rochers, de rivage en rivage,
Si bien qu'enfin, je vis paraitre, à l'horizon,
Dans un bois de sapins le toit de sa maison,
Ou, si vous l’aimez mieux, sa hut*e ou sa chaumière Aussitôt j’aperçois une blanche lumière,
Forme d'ange ou de femme, au sombre firmament, Au-dessus des sapins s'élevant lentement.
Un instant je pen-ai que c'était de ces flammes,
Dans notre ciel du nord si communes, — les âmes, Disent les Montagnais, des chefs pleins de valeur,
Qui reprennent là-haut leurs combats ou leur chasse. Mais le cisl était noir et dans le vaste espace
On ne voyait briller aucune autre lueur,
Si ce n'est comme ici des étoiles en foule.
Pour ne rien vous cacher, j'eus bien la chair de poule, Lorsque rendus enfin tout près de chez Lanouet,
Tous mes bons esquimaux rebelles même au fouet, Poussant des hurlements se mirent à plat ventre.
Je charge mon fusil. et prenant à deux mains
Mon courage: -— Voyons, Fanfan, dis-je, que diantre! J1 faut al'er tout droit, non par quatre chemins!
Deux fois je frappe... Rien. “uvre, j'entre, je crie: Paptiste!... Pas un mot... Estu mort ou en vie? Réponds-moi donc un peu!... tien... J'avance en poussani La porte de sa chambre; alors je vois dans l'ombre
Un animal velu, hideux et repoussant,
Dans ses gros yeux de chat roulant comme un feu sombre, Debout au pied du lit. — Monsieur Satan, je crois?
Ce que disant ‘+ fais un grand signe de croix.
Sans se faire prier, démon, ou bête fauve,
Je ne sais trop par où, mon animal se sauve,
Laissant de la fumée, une mauvaise odeur,
Et pour moi, croyez bien, une fameuse peur.
J'allume une chandelle et voici le plus triste.
Je marche droit au lit de ce pauvre Baptiste:
Il était mort... bien mort... ce pauvre cher enfant. Son air était sercin et comme triomphant,
De coups ni de blessure il n'avait point de trace; D'ailleurs dans la maison tout était à sa place.
J'en fis le tour pour voir... et pour boucher le trou ar où pouvait venir cet affreux loup-garou.
Mais je n'en trouvai point. Je fermai très b'.n la porte Près de lui je priai, puis me mis à jong'er
Comment on avait pu si ra‘ de l'étrangler,
Ce pauvre enfant... ou bien si trop de boisson forte N'’aurait point par hasard amené son trépas.…
Puis je bourrai ma pipe... et je ne fumais gas
P.-J.-0. CHAUVÉAU 109
Depuis plus d’un quart d'heure, alors qu'à la fenêtre J'entends: toc, toc, toc. Ah bien! oui, carca'ou,
C'est moi qui vas t'ouvrir! Reste chez toi... Peut-être Est-ce un ami, repris-je, et non point le grichou.
La compagnie au fait serait la bien venue!
— Toc, toc, encor... Risquons... et je criai: Qui est là? — Le père Duchesneau, du Grand Mécatina,
Répondit au dehors une voix bien connue.
— Père, vous arrivez bien mal d'une façon,
Dis-je, en ouvrant la porte, et pas trop mal de l'autre; La volonté de Dieu soit faite et non la nôtre,
Mais notre ami Lanouet, cet excellent garçon,
Est mort... mort cette nuit... et vous voyez bien comme Vous n'êtes pas de trop. C'était un bien saint homme, Ce père Duchesneau, savant comme un curé.
Je le pensais, dit-il, d'un air très assuré;
Ma femme a fait un rêve et m'a fait mettre en route De bonne heure: elle avait ses raisons... plus de doute. Elle a mis dans mon sac un vieux rameau bénit,
Un flacon d’eau bénite et son gros formulaire,
Mais j'arrive trop tard... tout est fait... tout est dit! Excepté de le mattre, hélas! dans un suaire.
Tu m'aideras, Fanfan, ce matin tous les deux
Nous ferons un cercueil. Il est bien malheureux
De vivre et de mourir si loifñ de tous les prêtres.
Mais le bon Dieu le sait, nous n’en sommes pas maitres. Là-dessus je contai mon histoire: d'abord
Le bourgeois qui m'avait fait revirer de bord, Au-dessus des sagins l’étonnanie lumière,
Et le vilain gibier que j'avais fait lever.
C'est sérieux, dit-il, faisons une prière,
Et la prière faite et sans se relever,
Et jetant l'eau bénite à la droite, à la gauche;
Je m'explique très bien mon pauvre Ladébauche,
Tout ce qui s’est passé. Vraiment un grand danget Vous menaçait tous deux et tu l'as paré belle.
Oui, le bon Dieu nous aime... il te faudra changer
De vie et t'occuper de l’autre... l’éternelle!
Celui qui t'a parlé... c'est son ange gardien”
Le rêve de ma femme était du sien.
C'est le malin. bien sür, qui rôde sous la forme
De ce gros loup-cervier; et cette bête énorme Venait pour vous gripper; mais elle a fait trouvaille Qu'elle ne flairait point: scapulaire et médaille
Sont sur le corps, vois-tu?... puis d’un saint il a l’air; Enfin, cette lueur apparaissant dans l'air;
Tout cela, bout à bout, fait une certitude
Qui ne me laisse pas la moindre inquiétude.
Il avait bien raison, comme vous allez voir.
Quand nous eümes rendu le funèbre devoir À notre cher ami...” Faut trouver sa cachette, Dit le père. Il avait, soi-disant, un trésor ; Il en parlait souvent et voulait que son or Servit à son aeveu, le fils de Jean Touchette, Pour le faire éduquer.”
Après avoir fouillé Partout, on découvrit un coffre-fort rouillé, Tout petit, mais bien lourd; pistoles portugaises, Piastres d'Espagne, écus, doublons, piastres ang'aises. Tout compté, formaient bien plus de trois mille francs Le père Duchesneau se char:zea de la somme Au nom de l'héritier; c'était un si brave homme, Bon parmi les meilleurs, franc parmi les plus francs, Que je le laissai faire. Il prit encore, avec. La montre, les fusils et les peaux les plus belles De martre et de renard, pour les vendre à Québec, Disant qu'à son retour j'aurais de ses nouvelles.
Dans l'automne suivant, deux voyageurs, un soir, L'un jeune, l’autre vieux, frappèrent à ma porte. Le vieux dit en entrant: Mon Fanfan, je t’apporte Des nouvelles tout pleii; de plus tu vas savoir Le fin mot du mystère au sujet de Baptiste.
Ce monsieur que voilà, c'est son neveu François, Son héritier, qui vient... par ici... tu conçois... — Je conçois qu’ii faut boire et manger, et j'insiste, Père, pour que l'on prenne au moins un petit coup. Après nous jaserons un peu de tout... beaucoup De not ani anouet... son neveu iui ressemibie,
Et je sus très content de vous avoir ensemb'e...
Seulement je crois bien que vous ne ferez pas, Avec un civet cuit sans oignons, un repas
Bien soigné; car enfin, faut que je vous le dise,
Je suis pauvre à présent, comme un vrai rat d'église Mais toujours, mes amis, c'est offert de grand cœur!
Nous causâmes bien tard, tout en faisant honneur A mon raigre festin. J'appris bien des histoires, Comment les avocats et leurs maudits grimoires Avaient failli manger la moitié du gâteau.
Comment, aussi fin qu'eux, le père Duchesneau Sut par un compromis régler toute l'affaire.
— Nous avions tout signé par-devant le notaire, Dit-il, je n'avais plus qu'à porter au curé, Pour des messes, vingt francs. Il commençait à lire A peine mon écrit... Etes-vous assuré De ce nom-là, Lanouet, fit-il: voulez-vous dire Lanouet du Labrador? — D'où le connaissez-vous ? Vous ne fûtes jamais en mission chez nous — Non. mais je corresponds avec un prêtre en France, Je le charge souvent des messes en souffrance... Cela semble impossible... enfin nous allons voir. Puis il prit une lettre au fond d’un grand tiroir, Disant: C'est qu’elle vient, voyez-vous, d’un saint prêtre; On y lisait ceci:
Daté de Caudebec, Fête de saint Etienne — Au curé de Québec.
Messire le curé, je ne voudrais pas être En retard avec vous... J'ai reçu ces jours-ci Votre bonne missive et la lettre de change; Le tout mérite bien que l'on dise merci.
Souffrez que je vous conte une aventure étrange Qui vient de m'arriver... J'exorcise un garçon, Que le méchant esprit poursuit d'une façon Cruelle et dangereuse. Il ne lui laisse trêve Ni jour, ni nuit; souvent, il le traine à la grève Dour le faire r-yer. Comme un homme enivré, Le pauvre enfant trépigne et jure et se démène. Je croyais. grâce à Dieu, ce chré en délivré De sun affreux tourment. Depuis une semaine,
ana | etre rien 02e
Le démon se taisait. Il reparut encor
Hier, plus furieux, et faisant un tapage
Plus infernal, criant: Je viens du Labrador,
De chez Lanouet. Et puis répondant avec rage, Interrogé par nous: Je n’ai pu réussir,
Car Marie était là! Vous pourrez découvrir
S'il a dit vrai. Priant Dieu pour qu'il vous conserve En parfaite santé, surtout qu’il vous préserve
De tout esprit du mal, sorcier ou manitou,
Vous et votre troupeau, de tout mon cœur je signe Votre humble serviteur, Jean de Kergariou, Curé de Caudebec et prêtre bien indigne.
— Tu le vois donc, Fanfan, c'était bien le démon, Et la blanche lumière était la sainte Vierge. Comme a dit le curé, tu lui dois un beau cierge! Là-dessus, vous pensez s’il m'en fit un sermon! Je n'avais pas besoin de toute sa morale; On n'est jamais flatté d’avoir vu de si près Sa Majesté le roi de la cour infernale!
J'en frissonnais encore plus de deux ans après, Et redoutais sans cesse un second tête-à-tête, La nuit surtout, ave cette vilaine bête.
Le père Duchesneau m'avait donné pourtant Un chapelet bénit. Il me dit en partant:
Pour ne pas avoir peur, souviens-toi de Marie. Elle a sauvé Lanouet... De celui qui la prie Elle a toujours grand soin.
Le temps était très beau, Quand je les conduisis à bord de leur vaisseau; Mais, cependant, à peine avaient-ils pris le large, Qu'un nordais enragé vint secouer leur barge.
Ils me l'ont dit depuis, de tristes hurlements, Semblables tout à fait aux cris d’un chat sauvage, Les suivirent toujours, s’élevant du rivage.
On entendait aussi de grand ricanements Applaudis dans les airs aux coups de la tempête. Pendant trois jours et plus, la mer se fit un jeu De ieur terreur, et puis lorsqu'ils se faisaient fête D'arriver chez I anouet ils virent un grand feu
Ft ne trouvèrent plus, débarqués sur la plage,
Que cendres et fumée, au lieu de l'héritage Que cherchait le neveu... mais fort heureux encor
D'avoir pu conserver peaux de martre et trésor. Les flammes n'avaient point laissé planche sur planche: Le diable, c'est trop clair, avait pris sa revanche,
NN 2 Cyr
KE
Si
À PETER RENE AORTEE A
Ps TO EE EM nda Te PEAR 2 PUR Rare | NME EIRE TE LT eat
pis à
Jean-Charles Taché est né à Kamouraska en 1821 ; il fit ses études au Séminaire de Québec et étudiz la médecine.
Il a été député, journaliste, publiciste et assistant-ministre de l’agriculture. Il a publié un grand nombre de volumes et de brochures. Ses principaux ouvrages sont: Æsquisses sur le Canada et Forestiers et Voyageurs ; c'est de ce dernier
volume que nous avons extrait les deux contes ci-dssous. M. Taché
est mort en 1895. Il était chevalier de la Légion d'honneur.
Le Noyeux
Nous avions donc quitté Québec pour les pays d'en haut, comme je vous l'ai dit, reprit le Père Michel.
Dans ce temps-là, il n'y avait sur le fleuve que des goélette, des bateauz. plats et des canots qui voyagaient entre Québec et Montréal: souvent les bâtiments à voile mettaient deux semaines, quelquefois trois, à monter à Montréal: le voyage le plus prompt était celui qu'on faisait en canot d’écorce lège. Je crois vous avoir dit que nos canots à nous, cette fois-là, étaient chargés: or, avec un maître-canot chargé et bien monté, on fait, l'un portant l’autre, six lieues par jour en remontant Îles rivières, et environ le double en descenda:t, les portages compris.
Je vais tâcher, dans ce récit de mon voyage, de vous faire connaître comment on raccourcit le temps de ces longs parcours. Et tout d'abord, au départ, c'était la coutume des voyageurs, avant d'atteindre le point de la grande rivière des Outaouais où cessaient Îles établissements, de profiter d zur reste pour aller tous les soirs, à tour de rôle, aux tuaisons d'habitants voisines de l'en-