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droit où l'on s'arrétait: on y buvait du lait, on y chantait des chansons, on y dansait quelquefois, et, quand il commençait à se faire un peu tard, on allait rejoindre les compagnons laissés à la garde des sanots et des marchandises. Alors on s'étendait sur le rivage, à la belle étoile, autour d'un bon feu quand il faisait beau temps, du mieux possible à l'abri des canots mis sur le côté, quand il faisait mauvais temps, pour dormir ainsi jusqu'à deux heures du matin, temps du réveil et des préparatifs du départ chaque jour du voyage. Et figurez-vous que ce voyage de canots chargés, durait environ trois mois, sans autres interruptions de repo. que celles que nous donnait quelquefois une tempête sur les lacs.
Enfin je faisais route à ce métier au temps dont je vous parle, et le dixième jour nous étions le soir à camper aux Écores, sur la rivière des Prairies. C’est là que j'ai entendu raconter à un vieux voyageur les deux histoires que je vais vous répéter maintenant: remarquez bien que nous étions alors, nous autres. assis en rond autour d'un feu de campement dans le voisinage de l'endroit où les choses s'étaient passées.
Vous savez qu'aux ÆÉcores il y a un rapide qu'on appelle le Saut-au-Recoilet: ce nom lui a été donné parce que (dame, je vous parle là d'une chose qui est arrivée dans les commencements du pays), parce qu'un récollet missionnaire s'est noyé dans ce rapide (1).
(1) Le père Nicolas Viel, noyé en 1625 avec un jeune néophyte. ['après les rapports des sañvages, trois Hurons auraient pris nart au double assassinat du père et « : jenne compagnon ; mais jamais on n'a pu savoir exactement ce qui st passé dans cette circonstance.
(Note de l'auteur.)
D noie Ex à :
Le missionnaire descendait de chez les Hurons avec les sauvages, parmi lesquels il y avait un vilain gars qui s'opposait à la prédication de l'Evangile au sein de sa nation: mais il avait eu le soin de cacher ses projets. Choisissant un moment favorable à l'accomplissement de ses desseins, le satané monstre noya le missionnaire dans le rapide.
On n'a jamais pu savoir au juste de quelle manière il s’y est pris: mais voici ce qui arriva quelques années plus tard.
Un canot, monté par des voyageurs, descendait la rivière des Prairies, on était campé, le soir, au pied du rapide. Il faisait noir comme chez le loup. En se promenant autour du campement, les hommes virent la lumière d'un feu sur la pointe voisine, à que'ques arpents seulement de leur canot. — Tiens, se dirent-ils, il y a des voyageurs arrêtés là, comme nous ici; il faut aller les voir.
Trois hommes de la troupe partirent pour aller à la pointe en question, où i's arrivèrent bientôt, guidés par Ja lumière du feu.
I n'y avait là ni canot, ni voyageurs: mais il y avait réellement un feu, et, auprès du feu, un sauvage en bravet, assis par terre, les coudes sur les cuisses et la tête dans les mains.
Le sauvage ne hougea pas à leur arrivée: nos gens regardèrent avec de grands yeux ce singulier personnage, et, comme ils s'approchaient pour le considérer de pus près, ils s’aperçurent que sa chevelure et ses membres dégouttaient d'eau.
Étonnés de l'étrange impassibilité de cet homme dans
cette situation, au moment où quelqu'un venait à lui, ils s'approchèrent encore, en l'interpe'lant; mais le sauvage demeura dans la même position et ne répondit pas.
L'examinant alors avec plus d'attention et à le toucher presque, à la lueur du feu, ils virent avec un redoublement de surprise, que cette eau qui dégouttait sans cesse du sauvage ne mouillait pas le sable et ne donnait pas de vapeur.
Les trois gaillards n'étaient pas faciles à effrayer, mais ils eurent souleur; ce qui ne les empêcha pas, cependant, de prendre le temps de se bien convaincre de tout ce qu'ils voyaient, mais sans oser toucher au sauvage. En passant et repassant autour du feu, ils remarquèrent encore que cette flamme ne donnait point de chaleur: ils jetèrent une écorce dans le brasier, et l'écorce demeura intacte.
Ils allaient se retirer, lorsque l'un d’eux dit aux autres: “ Gi nous racontons ce que nous avons vu, à nos compagnons, ils vont rire de nous et dire que nous avons eu peur.” — Or, passer pour peureux parmi les voyageurs, c'est le dernier des métiers.
Comme il ne leur était pas possible de ne pas raconter cette aventure, ils se décidèrent à emporter un des tisons de ce bûcher diabolique, qui donnait flamme et lumière sans brûler, afin d'offrir à leurs camarades une preuve de la vérité de leur récit.
Vous pouvez vous imaginer de la surprise des voyageurs à ce récit extraordinaire’ tous étaient à examiner ce tison, se le passant de main en main et mettant les doigts sur la partie en apparence encore ardente, lorsqu'un bruit de chasse-galerie et un sacakoua épouvantable se firent entendre. Au même instant, un énorme
chat noir fit, d'une course furibonde, poussant des imiauements effroyables, deux où trois jois le tour du groupe des voyageurs; puis, sautant sur Jeur canot renversé
sur ses pinces, il en mordait le bord avec rage et en déchirait l'écorce avec ses griffes.
Il va mettre notre canot en pièces, dit le guide à celui qui tenait le morceau de bois en ce moment, jettefui son tisrn!
Le tison fut lancé au loin: le chat noir se précipita dessus. le saisit dans sa gueule. darda des regards de feu vers les voyageurs et tout disparut.
Ce sauvage. qu'on a revu plusieurs fois depuis cette première apparition, tar tôt d’un côté tantôt de l'autre du S'aut-au-Récollet, quelquefois sur les iles voisines, c'est le Noyeux du père récollet. On suppose que le diable s'est emparé lu meurtrier au moment où il se faisait sécher après avoir trainé dans l'eau le pauvre missionnaire, et que lui et son feu ont été changés en loups-garous.
L'Hote à Valiquet
La seconde histoire que j'ai apprise au campement des Ecores t'est pas si vieille que la premicre, puisqu'elle ne date que des premières années des Anglais dans le pays.
Dans ce temps-là donc, et dans cette mème paroisse des Fcores, un pendu avait été mis dans une cage de fer et accroche à un poteau sur Le chemin Au Roi. I parait que c'était la facon des Anglais, dans ce temps-là. de mettre ‘es pendus en cage, et vous u'étes pas sans avoir enteudu parler de la cage de ta Pointe-Levis (1).
Un habitant de la paroisse, nommé Valiquet, avait fait bapiiser, un bon matin, et il donnait, le soir, un repas à ses amis: en revenant de faire ses invitations, il avait à passer devant la cage du pendu. Valiquet avait avec lui, dans sx carriole, un de ses voisins qui lui dit. en apercevant de loin la cage:
— Sais-tu que j'ai toujours souleur quand je passe devent cet objet? on devrait bien ne pas nous mettre des choses comme çà sur les chemins passants,
(1, Voir le mot {ossiseau dans le lexique-glossaire.
— Moi, répondit Valiquet, je m’en moque pas mal, et tu vas voir comme j'en ai peur de ton squelette.
Lä-dessus il fait augmenter le train de son cheval et serre 1. cloture de près, atte du qu'on était aux premières neiges, pour passer près de la cage qui pendait au-dessus de cette cloture.
Arrivé en face du pendu, il lui cingle un coup de fouet, en jui disant:
— ‘Je t'invite à venir souper avec moi ce soir !?
— Ce n'est pas bien ce que tu as fait là, Valiquet, lui dit son voisin. Ces restes ont appartenu à un grand scélérat, c'est vrai: mais il a subi son chatiment devant Îles hommes, et si son repentir a été sincère, c'est peut-Ctre un saint dans le Ciel aujourd'hui!
Ces réflexions touchèrent Valiquet: mais la chose était faite, et le mieux pour lui, pensa-t-il probablement, était de tâcher de l'oublier.
Tout le monde était à tab'e chez Valiquet. le soir, et la compagnie était en train de s'amuser: on en était même rendu à chanter des chansons après le gros du repas couru, lorsqu'on entendit frapper trois coups à la porte, laquelle s'ouvrit d'elle-même au troisième coup pour laisser entrer le pendu. 1l tenait sous son bras gauche sa cage de fer, q'il alla déposer dans un coin de la chambre; puis, s'avançant un peu, il dit au maitre de la maison.
— Je te prie de m'excuser si je suis venu un peu tard: mais les morts n'ont pas grand appétit, ils ont plus besoin de respect que de nourriture, et il est toujours temps d'en profiter.
Vous pouvez penser si la compagnie en eut une ve-
nette: les femmes se trouvaient mal, les enfants se sauvaient, et les plus hardis n'osaient pas regarder devant eux. Aux chansons et aux rires avait succédé un silence de mort. Enfin, Valiquet, qui au fond était brare come l'épée du Roi, comprit que, s'il y avait quelque chose à
gré la faiblesse de ses jambes, et dit à son invité:
— Je vous ai insulté bien mal à propos, je le confesse. et vous en demande pardon. Si un service, un hibéra ou d'autres prières peuvent vous être utiles, je m'offre à vous les faire dire: mais, je vous en prie, retirez-vous!
—.Il ne m'est pas permis, répondit le cadavre, de te laisser savoir si j'ai besoin des secours que tu m'offres. Quant à me retirer, je ne le ferai qu'à une condition, pour ne pas rester en dette de politesse avec toi qui m'as invité à souper ce soir, à la condition de me promettre de venir demain soir, au coup de minuit, danser au pied de mon poteau.
— Je le promets, dit Valiquet.
Ie pendu reprit alors sa cage de fer sous son bras, passa la porte, qui s'ouvrit d'elle-même devant lui, et disparut.
La réjouissance était finie! On alla donner quelques exp'ications à la nouvelle accouchée, qui, de sa chambre, n'avait rien vu, mais qui avait entendu les cris d'effroi ei ne pouvait pas en comprendre la cause, non plus que la raison du 1.:0rne silence qui avait Suivi: puis, on se mit à réciter le rosaire, qu'on fit suivre du De profundis.
: Mais, pour Valiquet, le pire n'était pas fait. On tinr conseil une partie de la nuit. Bien des avis furent ou-
verts et reletés: parce tous ces avis allaient empécher 1: ] à
faire, c'était à lui de l'entreprendre: il se leva donc, mal-
Mit
déandhtiaodi dt raies
site du coup de minuit, et que Valiquet, fier de sa parole, répondait toujours
— J'ai ie j'irai!
Enfin, la femme de Valiquet, qui n'avait point donné de conseils jusque-là, dit à son mari:
— Je ne sais ce que je sens; mais il me semble que je n'ai pas peur du mort, moi, et qu il ne nous arrivera rien de mal dans cette affaire; n'avons-nous pas ici un cher innocent, un ange pour nous protéger? Valiquet, tu as fait une mauvaise action, ainsi tu iras rendre ta visite au pendu pour ta punition: mais tu iras avec le petit dans les bras. Du reste, demain matin, il faut que tu alles consulter M. le curé, et puis faire plus que cea encore, tu me comprends!... Avec Ça, ajouta la bonne © “hrétienne de femme, on peut dormir en paix.
Valiquet suivit de point en point les sages avis de son excellente femme, et, le soir à minuit, il alla au rendez vous, portant le nouveau baptisé dans ses bras et accomr pagné de ses voisins, qui récitaient le chapelet
__ Tu n'es pas généreux, lui dit le pendu dé s AS son insulteur fut en face de lui, tu n'es pas eénéreux! Ier soir, je me suis débarrassé de ma cage afin de pouvoir m'asseoir à ta table, et toi, cette nuit. tu viens char cé d'un fardeau afin de ne pas danser avec moi: javais pourtant une belle ronde à te proposer, la mesure se bat à coups de fouet. C'est égal, tu auras toujours appris à respecter les morts: tu peux t'en retourner.
Personne, comme on le pense bien, ne se fit prier pour quitter l'endroit: Valiquet prit congé de son hote en se promettant bien de ne pas lui faire de nouvelle invitation.
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