PRÉFACE VII
Nos conteurs se divisent donc en deux groupes principaux. Dans le premier, je place ceux qui ont tiré leurs compositions des récits populaires.
Ce groupe se subdivise en deux, parce que ces écrivains ont adopté des modes différents. Les uns ont pensé qu’il serait mieux d’enjoliver le récit et de lui donner une forme grammaticale, tels MM. de Gaspé fils, Poitras, Faucher de St-Maurice, Sulte, Chauveau, Ducharme et Lemay. A une auire manière, supérieure me semble-t-il, à la précédente, appartiennent Philippe de Gaspé père, qui en est le créateur, Fréchette, Beaugrand et de Montigny. Ces derniers se sont plu à rendre au conte sa physionomie exacte, à lui donner la saveur du terroir, à conserver la couleur locale, le fait typique, l’idiome, on dirait presque le geste qui en font tout le prix.
Le second groupe se compose des littérateurs qui ont adopté le conte littéraire, genre de composition qui tient le milieu entre le corte et la nouvelle.
Il se subdivise aussi en deux, parce que les uns, comme Françoise et Larose, ont tenu à reproduire les coutumes et le parler de nos gens; tandis que les autres, comme Mme Dandurand et M. Choquette, se sont abstenus de localiser leurs récits.
J'ai placé ces contes dans l'ordre chronologique de leur publication et je les ai fait précéder d’une notice biographique et d’un portrait de chaque auteur. J’y ai encore ajouté un vocabulaire de toutes les expressions canadiennes, historiques, géographiques et linguistiques que l’on ne rencontre pas dans les dictionnaires ordi-
Viil PKRÉVACE
naires, afin de rendre ces récits plus compréhensibles aux étrangers ou à la jeunesse du pays. Ces notices et ce vocabulaire complètent l'ouvrage et lui donnent une plus grande valeur documentaire,
Un dernier mot. Ce livre n'est pas une collection de tous les contes publiés au Canada, e’est un choix fait époque par époque, de certaines productions qui m'ont paru plus caractéristiques que les autres.
Ai-je réussi? Je le croirai volontiers, si ce recueil fait défiler sous les yeux la théorie des êtres surnaturels du pays, s’il évoque le tableau de plusieurs <eènes de mœurs disparues, et de telle façon que les lecteurs en restent charmés.
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PHILIPPE-AUBERT DE GASPE, Fils
Les deux contes de cet auteur sont extraits de son petit roman de mœurs canadiennes : /e Chercheur de trésor, ou l'Influence d'un livre, paru en 1837.
M. P.-A. de Gaspé était fils de M. P.- A. de Gaspé, dont nous reproduisons
aussi quelques récits dans ce volume.
y PA C'est le seul ouvrage que cet écrivain a laissé, croyons-nous. A l'époque de sa mort, en 1841, M. de Gaspé fils était eimployé à 1: législature de la Nouvelle-Ecosse.
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L’Etranger
C'était le mardi gras de l’année 17**, Je revenais à Montréal, après cinq ans de séjour dans le Nord-Ouest. Il tombait une neige collante et, quoique le temps fût très calme, je songeai à camper de bonne heure: j'avais un bois d’une lieue à passer, sans habitation: et je connaissais trop bien le climat pour m'y engager à l’entrée de la nuit. Ce fut donc avec une vraie satisfaction que j’aperçus, à l'entrée de ce bois, une petite maison, où j'entrai demander à couvert. Il n’y avait que trois personnes dans ce logis lorsque j'y entrai: un vieillard d’une soixantaine d'années, sa femme et une jeune et jolie fille de dix-sept à dixhuit ans, qui chaussait un bas de laine bleue dans un coin de la chambre, le dos tourné à nous, bien entendu; en un mot, elle achevait sa toilette. “Tu ferais mieux de ne pas y aller, Marguerite.” avait dit le père, comme je franchissais le seuil de la porte. Il s'arrêta tout court, en me voyant et, me présentant un siège, il me dit avec politesse : ‘“ Donnez-vous la peine de vous asseoir, monsieur, vous paraissez fatigué. Noire femme, rince un verre; monsieur prendra un coup, ça le délassera.”
Les habitants n'étaient pas aussi cossus dans ce temps-là qu'ils le sont aujourd'hui; oh! non. La bonne femme prit un petit verre sans pied, qui servait à deux fins, savoir : à boucher la bouteille et ensuite à abreuver le monde; puis, le passant deux ou trois fois dans le seau à boire suspendu à un crochet de bois derrière la porte, le bonhomme me le présenta encore tout brillant des perles de l’ancienne liqueur, que l'eau n'avait pas entièrement détachée, et me dit: ‘Tenez, monsieur, c’est de la franche eau-de-vie, et de la vergeuse : on n'en boit guère de semblable depuis que l'Anglais a pris le pays.”
Pendant que le bonhomme me faisait des politesses, la jeune fille ajustair une fontange autour de sa coiffe de mousseline, en se mirant dans le même seau qui avait servi à rincer mon verre: car les miroirs n'étaient pas communs alors chez les habitants. Sa mère la regardait en dessous avec complaisance, tandis que le bonhomme paraissait peu content. ‘ Encore une fois, dit-il, en se relevant de devart la porte du poële et en assujettissant sur sa pipe un charbon ardent d'érable, avec son couteau plombé, tu ferais mieux de ne pas v aller, Marguerite.
— Ah! voilà comme vous êtes toujours, papa: avec vous on ne pourrait jamais s'amuser. — Mais aussi, mon vieux, dit Ja femme, il n'y a pas de mal, et puis José va venir la chercher, tu ne voudrais pas qu'elle lui fit un tel affront ?
Le nom de José sembla radoucir le bonhomme.
— C'est vrai, c'est vrai, dit-il entre ses dents: mais promets-moi toujours de ne pas danser sur le mercredi des Cendres; tu sais ce qui est arrivé à Rose Latulipe...
— Non, non, mon père, ne craignez pas; tenez, voi José.
Et en effet, on avait entendu une voiture; un gatllard assez bien découplé entra en sautant et en se frappant les deux pieds l’un contre l'autre, ce qui couvrit l'entrée de la chambre d’une couche de neige d’un demi-pouce d’épaisseur. José fit le galant ; et vous auriez bien ri, vous autres qui êtes si bien nippés, de le voir dans son accoutrement des dimanches : d'abord un bonnet gris lui couvrait la tête, un capot d'étoffe noir dont la taille lui descendait six pouces plus bas que les reins, avec une ceinture de laine de plusieurs couleurs qui lui battait sur les talons, et enfin une paire de culottes vertes à mitasses bordées en tavelle rouge, complétaient cette bizarre toilette.
— Je crois, dit le bonhomme, que nous allons avoir un furieux temps; vous feriez mieux d'enterrer le mardi gras avec nous.
— Que craignez-vous, père, dit José, en se tournant tout à coup et faisant claquer un beau fouet à manche rouge et dont la mise était de peau d’anguille, croyez-vous que ma guevale ne soit pas capable de nous trainer? Il est vrai qu’elle a déjà sorti trente cordes d'érable du bois; mais ça n'a fait que la mettre en appétit.
Le bonhomme réduit enfin au silence, le ga'ant fit embarquer sa belle dans sa carrio'e, sans autre chose sur la tète qu'une coiffe de mousseline, par le temps qu'il faisait ; s'enveloppa dans une couverte, car il n’y avait que les gros qui eussent des robes de peau dans ce temps-là ; donna un vigoureux coup de fouet à Charmante, qui partit au petit galop, et dans un instant gens et bête disparurent dans la poudrerie.
— I] faut espérer qu’il ne leur arrivera rien de facheux, dit le vieillard, en chargeant de nouveau sa pipe.
— Mais, dites-moi donc, père, ce que veus avez à craindre pour votre fille; elle va sans doute ce soir chiez des gens honnêtes.
— Ah! monsieur, reprit le vieillard, vous ne savez pas; c'est une vieille histoire, mais qui n’en est pas moins vraie! Tenez, nous allons bientôt nous mettre à table, et je vous Conterai cela en frappant la fiole. Je tiens cette histoire de mon grand-père, dit le bonhomme; et je vais vous la Sonter comme il me Ja contait lui-même :
Il y avait autrefois un nommé Latulipe qui avait une fille dont il était fou; en effet c'était une jolie brune que Rose Latulipe; mais elle était un peu SCabreuse pour ne pas dire éventée, — Elle avait un amoureux nommé Gabriel Lepard, qu'elle aimait Comme la prunelle de ses YEUX; cependant, quand d'autres l'accostaient, on dit qu'elle lui en faisait Passer. Elle aimait beaucoup les divertissements, si bien qu'un jour de mardi gras, un jour Comme aujourd'hui, il y avait plus de cinquante personnes assemblées chez Latulipe; et Rose, contre son ordinaire, qrique coquette, avait tenu toute la soirée fidèle Com pPagnie à son prétendu ; c'était assez naturel; ils devaient se marier à Pâques suivant. [Il pouvait être onze heures du soir, lorsque tout à COUP, au milieu d'un cotillon, on entendit une voiture s'arrêter devant la porte. Plusieurs personnes coururent aux fenêtres, et frappant avec leurs Poings sur les chässis, en dégagèrent Ja neige col'ée en dehors afin de voir le nouvel arrivé, car il faisait bien mauvais. Certes! cria quelqu'un, c'est un gros, comptes-tu, Jean, quel beau cheval noir: comme les Yeux lui flambent ; on dirait, le diable m'emporte, qu'il va grimper sur la mai-
son. Pendant ce discours, le monsieur était entré et avait demandé au maître de la maison de se divertir un peu. # C'est trop d'honneur nous faire, avait dit Latulipe, dégrcyez-vous, s'il vous plait: nous allons faire dételer votre cheval” L'étranger s'y refusa absolument, sous prétexte qu’il ne resterait qu'une demi-heure, étant très pressé. I] Ôta cependant un superbe capot de chat sauvage, et parut habillé en velours noir et galonné sur tous les sens. Il garda ses gants dans ses mains, et demanda la permission de garder aussi son casque, se plaignant du mal de tête.
— Monsieur prendrait bien un coup d'eau-de-vie, dit Latulipe en lui présentant un verre. L'inconnu fit une grimace infernale en l’avalant; car Latulipe. avant manqué de bouteilles, avait vidé l’eau bénite de celle qu'il tenait à la main, et l’avait remplie de cett. liqueur. etait bien mal au moins. — Il était beau cet étranger, sic n’est qu’il était très brun et avait quelque chose de saurnoiïs dans les yeux. Il s’avança vers Rose, lui prit les deux mains et lui dit: “ J'espère, ma belle demoiselle, que vous serez à moi ce soir et que nous danserons toujours ensemble.
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— Certainement, dit Rose à demi-voix et en jetant un coup d'œil timide sur le pauvre Lepard, qui se mordit les lèvres à en faire sortir le sang.
L'inconnu n’abandonna pas Rose du reste de la soirée, en sorte que le pauvre Gabriel, renfrogné dans un coin, ne paraissait pas manger son avoine de trop bon appétit.
Dans un petit cabinet qui donnait sur la chambre de bal était une vieille et sainte femme qui, assise sur un coffre, au pied d’un lit, priait avec ferveur; d’une main elle tenait un chapelet, et de l’autre se frappait fréquemment la poi-
5 CONTEURS CANADIENS PRANÇCAIS
trine. Elle S'arréta tout à Coup, et lit signe à Rose qu'elle voulait lui parler.
— Ecoute, ma fille, lui dit-e!'e: c'est bien mal à toi d'abandonner le bon Gabriel, ton fiancé. pOur Ce monsieur. Il y a quelque chose qui ne va pas bien: car chaque fois que je prononce les saints noms de Jésus et de Marie, il jette sur moi des regards de fureur. Vois comme il vient de nous regarder avec des veux enflammés de colère.
— Allons, tantante, dit Rose, roulez votre chapelet, et laissez les gens du monde s'amuser.
— Que vous : dit cette vieille radoteuse? dit l' étranger.
— Bah! dit Rose, vous savez que les anciennes prêchent toujours les jeunes.
Minuit sonna et le maitre du logis voulut alors faire cesser la danse, observant qu'il était peu convenable de danser sur le mercredi des Cendres.
-— Encore une petite danse, dit l'étranger.
— Oh! oui, mon cher père, dit Rose: et la danse continua.
— Vous m'avez promis. belle Rose, dit l’inconnu, d’être à io: toute la veillée : Pourquoi ne seriez-vous pas à moi pour toujours ?
-- linissez done, monsieur, ce n est pas bien à vous de vous moquer d'une pauvre fille d'habitant comme moi, répliqua Rose,
— Je vous jure, dit l'étr anger, que rien n'est plus sérieux que ce que je vous propose ; dites oui seulement, et rien ne pourra nous séparer à l'aveni
— Mais, monsieur!... et ele jeta nn Coup d'œil sur le
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— J'entends, dit l'étr: anger d'un air hautain. VOUS aimez ce Gabriel” ainsi n'en parlons plus
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— Oh! oui... je l'aime... je l'ai aimé... mais tenez, vous autres gros messieurs, vous étes st enjoteurs de filles, que je ne puis niv fier.
= Quoi! belle Rose, vous me croiriez capable de vous tromper? s'écria l'inconnu. Je vous jure par ce que j'ai de plus sacré... par...
= Oh! non, ne jurez pas: je vous crois, dit la pauvre Glle: mais mon père n'v consentira peut-etre pas.
— Votre père, dit l'étranger avec un sourire amer; dites que vous êtes à moi et Je me charge du reste.
— Eh bien! oui, répondit-elle.
— Donunez-moi votre main, dit-3l, comme <ceau de votre promesse,
L'infortw.ce Rose lui présenta la main, qu'elle retira aussitot en poussant un petit cri de douleur: car elle S'étiut senti piquer; elle devint pale comme une morte et, pré tendant un mal subit, elle abandonna la danse. Deux jeunes maquignons rentraient dans cet instant, d'un air effaré, et prenant Latuline à part, ils lui dirent:
— Nous venons de dehors examiner le cheval de ce monsieur: croiriez-vous que toute la neige est fondue autour de lui, et que ses pieds portent sur la terre?
Latulipe vérifia ce rapport et parut d'autant plus saisi d'épouvante, qu'ayant remarqué tout à coup la paleur de sa fille auparavant, il avait obtenu d'elle un demiaveu de ce qui s'était passé entre elle et l'inconnu. Ha consternation se répandit bien vite dans le bal: on chuchotait et les prières seules de Fatulipe empéchaient les convives de se retirer.
étranger, paraissant indifférent à tout ce qui se passait autour de lui. continuait ses galanteries auprés «le
Rose, et tout en lui présentant un superbe collier en perles et en or:
— Otez votre collier de verre, belle Rose, et acceptez, pour l'amour de moi, ce collier de vraies perles.
Or, à ce collier de verre pendait une petite croix, et la pauvre fille refusait de l’ôter.
Cependant une autre scène se passait au presbytère de la paroisse, où le vieux curé, agenouillé depuis neuf heures du soir, ne cessait d’invoquer Dieu, le priant de pardonner les péchés que commettaient ses paroissiens dans cette nuit de désordre, le mardi gras. — Le saint vieillard s'était endormi ei priant avec ferveur, et était enseveli, depuis une heure, dans un profond sommeil, lorsque s'éveillant tout à coup, il courut à son domestique, en lui criant: “ Ambroise, mon cher Ambroise, lève-toi, et attelle vite ma jument. Au nom de Dieu, attelle vite. Je te ferai présent d’un mois, de deux mois, de six mois de gages.
— Qu'y a-t-11, monsieur ? cria Ambroise, qui connaissait le zèle du charitable curé: y a-t-il quelqu'un en danger de mort ?
En danger de mort! répéta le curé; pius que cela, mon cher Ambroise : une âme en danger de son salut éternel. Attelle, attel!e promptement.
Au bout de cinq minutes, le curé était sur le chemin qui conduisait à la demeure de Latulipe et, malgré le temps affreux qu'il faisait, avançait avec une rapidité incroyable; c'était, voyez-vous, sainte Rose qui aplanissait la route.
Il était temps que le curé arrivât: l'inconnu en tirant sur le fil du collier l'avait rompu, et se préparait à saisir la
l'avait prévenu en passant son étole autour du cou de la
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ierne fille et, la serrant contre sa poitrine où il avait reçu sun Dieu le matin, s'écria d'une voix tonnante:
— Que fais-tu ici, malheureux, parmi des chrétiens ?
Les assistants étaient tombés à genoux à ce terrib'e spectacle, et sanglotaient en voyant leur vénérab'e pasteur, qui leur avait toujours paru si timide et si faible, maintenant si fort et si courageux, face à face avec l'ennemi de Dieu et des homa?s.
— Je ne reconnais pas pour chrétiens, répliqua Lucifer en roulant des veux ensanglantés, ceux qui, par mepris de votre religion, passent à danser, à boire et à se divertir, des jours consacrés à ia pénitence par vos préceptes imaudits: d'ailleurs, cette jeune fille s'est donnée à moi, et le sang qui a coulé de sa main est le sceau qu: me J'attache pour toujours.
— Retire-toi, Satan, s'écria le curé, en lui frappant Île visage de son étole, et en prononçant des mots latins que personne ne put comprendre. Îe diable disparut aussitôt avec un bruit épouvantable, en laissant une odeur de soufre qui pensa suffoquer l'assemblée. Le bon curé, s'agenouillant alors, prononça une fervente prière en tenant toujours la malheureuse Rose, qui avait perdu connaissance, collée sur son sein, et tous y répondirent par de nouveaux soupirs et par des gémissements.
— Où est-il? où est-i!? s'écria la pauvre fille en recouvrant l'usage de ses sens. — Il est disparu, s'écria-t-on de toutes parts. — Oh! mon pere! mon père! ne m'abandonnez pas! s’écria Rose. en se trainant aux pieds de son vénérabie pastetür; emmenez-moi avec vous... Vous ceul
pouvez me protéger... Je me suis donnée à lui... Je