‹ Conteurs canadiens-français du XIXe siècle [microforme]Chapitre 31 sur 77 · SE URE · texte numérisé non relu

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Comme de faite, les enfants, aussitôt son engagemen' fini, Bob Nesbitt nous dit bonsoir et repartit tout de suite pour le Saint-Maurice avec un autre Irlandais.

Quoi c'qu'il allait faire 1à ? On sut plus tard que le chanceux avait trouvé une mine d’or dans les crans de l'île aux Corneilles.

A l'heure qu’il est, Bob Nesbitt est queuque part dans l'Amérique, à rouler carrosse avec son associé; et Jos Violon, lui, mourra dans sa chemise de voyageur, avec juste de quoi se faire enterrer, m'a dire comme on dit, suivant les rubriques gle not’ sainte Mère.

De vot’ vie et de vos jours, les enfants, dansez jamais sus le dimanche; ça été mon malheur.

Sans c'te grivoise de Célanire Sarrazin, au jour d’aujourd'hui Jos Violon serait riche foncé.

Et cric. crac, cra!... Sacatabi, sac-à-tabac! Mon histoire finit d'en par là.

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Le Money Musk

Nous étions encore réunis, ce soir-là, chez le père Jean Bilodeau, et c'était tout naturellement encore l'ami Jos Violon, le conteur habituel, qui avait la parole.

Après le préambule sacramentel dont il avait pour ordinaire de faire précéder ses histoires — “ Cric, crac, les enfants,” etc. — à seule fin d'obtenir le si'ence et de provoquer l'attention de ses auditeurs, le vétéran des “ chantiers ” entama son récit, en ayant bien soin, suivant sc habitude, d’émailler ses phrases des expressions les plus pittoresques de son répertoire.

D'après c'que j'peux voir, les enfants, dit-il, vous avez pas connu Fiñ Labranche, le jouor de violon. Vous êtes ben trop jeunes pour ça, comme de raison, puisqu'il est mort à la Pointe-aux-Trembles, l'année des Troub'es.

En v'ià un rodeux qu'avait de la twist dans le poignet pour faire sauter la jeunesse, dans son temps! Ma dire comme on dit, ça se battait pas! Quand il avait l'archet au bout du poignet, on pouvait courir toute la côte du Sud, depuis la Baie-du-Febvre jusqu’au Cap-Saint-Ignace, sans rencontrer, parmi les vieux comme parmi jes jeunes, un snorreau pour le matcher.

Y sont rares les ceuses qu'ont pas entendu parler de Fifi Labranche pi de son violon.

Eh ben. donc, c'était à seule fin de vous dire, les enfants, qu'un automne je m'étais associé justement avec lui. Pas associé pour jouer de la musique, vous entendez ben; parce que, malgré qu'on m'appelle Jos Violon — un nom de monsieur que j'ai toujours porté un peu cor rect, Dieu merci! — ça jamais pris moi pour jouer tan' seurment un air de bombarbe.

C'était pas dans mes éléments.

Non, Fifi Labranche et pi moi, on s'était associé tout bonnement pour faire du bois carré. C'était un bon piqueux que Fifi Labranche; et pour tant qu’à moi, on Me connait, pour jouer de la grand'hache dans le chêne, dans l'orme, dans le pin rouge ou l’épinette blanche, c'était comme lui pour jouer des reels pi des gigues; on aurait été virer loin avant de trouver un teigneux pour m'en remontrer? C'est mc: qui vous Île dis!

Ça fait que, c't'hiver-là, on fut camper tous les deux dans les environs de la Gatineau, sus la rivière à Baptiste. qu’on appelle, avec une gang de malvats qu'un des foremans du bonhomme \Wright avait caracolés dans les Cèdres, une paroisse de par en-haut.

Les voyageurs des Cèdres, les enfants, ça sacre pas comme les ceuses de Sorel, non! Ça invictime pas ie bon Dieu et tous les saints du calendrier comme les hurlots de Trois-Rivières non plus. Ça se chamaille pes à toutes les pagées de clôtures comme les batai'leurs de Lanoraie. Mais pour parier au diable, par exemple, y en a pas beaucoup pour les accoter.

Tous les soirs que le bon Die: amène, sus les cage-

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comme dans le bois, ces pendards-là ont toujours queuque sorcilège de paré.

Ah!les enfants de perdition!{

J'en ai vu qui levaient des quarts de lard sus le bout de leux doigts, comme si ç'avait été des traversins, en baragouinant des prières à l'envers, où c'que y avait pas mèche pour un chréquin de comprendre motte.

J'ai vu un Barabbas qui rongeait des tisons, sus vot respèque, contme sa chique.

Ÿ en avait un — un nommé Pierre Cadoret dit La Babiche -- qu'avait emporté une poule noire avec lui. Quoi c’qu’y faisait de ça? L: bon Dieu le sait; ou plutôt le diable, parc* que, tc :s matins, au petit jour, la vingueuse de pouic noire antait le coq comme si elle avait eu toute une communauté de basse-cour à desser

Oui, paro'e de Jos Violon, les enfants! j'ai entendu de ines propres yeux plus de vingt fo: s!

Enfin, des vrais réprouvés, tous c’qu’ils en étaient.

Ça me peignait joliment le caractère à brousse poil, vous comprenez, d’être obligé de commercer avec ces espèces-là. Je suis pas un rongeux de balustres, Dieu merci! mais les poules noires et pi moi, ça fait deux, surtout quand c’est des poules qui chantent le coq.

Ce qui fait que je gobais pas fort € te société-là. Mais j'étais matché avec Fifi Tabranche, c'pas; je laissais le reste de la gang fricoter leux sacrilèges entre eux autres: et, après les repas, on jouait une pattie de dames à nous deux en fumant not’ pipe, histoire de tuer le temps sans mettre not’ pauvre âme entre les griffes de Charlot.

Mais ça fut comme rien, ailez: la mauvaise compagnée, c'est toujours la mauvaise compagnée. Comme dit M. le

curé, dis-moi c'que tu brocantes et j'te dirai c'qui t'tuait.

[a veille de Noël au soir. le boss vint nous trouver:

__ C'outez donc, vous deux, qu'y nous dit, c'est-y parce que vous êtes ces dos blancés de la Pointe-Lévis que vous voulez pas vous amuser avec les autres? Me semblait que t'avais apporté ton violon, Fifi; comment ça S€ fait au'on l'entend jamais? Ho! tire-moi l'vire-broquin du coffre, et joue-nous un reel à quatre, une gigue simple, une voleuse, tout c'que tu voudras, pourvu que ça gigote. Ecoutez, vous autres, là-bas; j'allons avoir de la musique. Les ceuses qu'ont des démangeaisons dans Îles orteils ont la permission de se les faire passer.

Fifi Labranche était pas ostineux:

— Je défouis pas, qu'y dit.

Et le v’là qu'aveint son violon, passe j'arcanson sus son archette, s’assit sus le coin de la table, casse une torquette, se crache dans les mains; et pi crin! crin! crin! en avant, les boys!

Le poêle était rouge dans le milieu de ia place: au bout d'une demi-heure, on pouvait, je vous mens pas, tordre les chemises comme des lavettes.

__ C'est ça qui s'appelle jouer du violon! que dit le boss en rallumant sa pipe; Fifi, t'es pas raisonnable de pas jouer pus souvent que Ga.

— Corrèque! que dirent tous les autres, faut qu'y joue pus souvent G :€ ça!

— Jouer du violon quand personne danse, c'est pas une grosse job, que dit Fifi.

__ Mais de quoi c'qu'on fait donc là? que demande un de nos coupeux de chemin, justement l’homme à la poule noire. un grand maigrechine qui se baissait pour passer dans les portes, — La Babiche, comme on le nonuaait, —

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ça s'appelle pas danser, ça? On est pas après écosser des fèves, à c'qui m'semble.

— Oui, vous dansez à soir parce que c'est demain fête. Si vous étiez ob'igés d'aller bûcher demain matin avant le jour, vous seriez pas aussi souples du jarret. Qu'en dis-tu, Jos Viclon?

— Potence! que je dis, pour tant qu'à mc, je ménagerais mes quilles pour aller me coucher.

— Quiens, c't'affaire! que dit La Babiche, quand Îles hommes dansent pas, on fait danser d'autre chose.

— Qui ça? Les chaudrons, manquable? les tables, les bancs ?

— Non, mais les marionnettes.

— Les marionnettes?

— Oui, les marionnettes...

Vous savez p't'être pas c'que cest (ue les marionnettes, les enfants; eh bei, c'est des espèces de lumières malfaisantes qui se montrent dans le Nord, quand on est pour avoir du frette. Ça pétille, sus vot' respèque, comme quand on passe la main, le soir, sus le dos d'un chat. (Ça s'élonge, ça se racotille, ça s'étire et ça se beurraille dans le ciel, sans comparaison comme si Île diab'e brassait les étoiles en guise d'œufs pour se faire une omelette.

C'est ça les marionnettes! i

11. le curé, lui, appelle ça des horreurs de Morréal, pi \ dit aue ca danse pas.

Eh ben, je sais pas si c'est des horr trs ce Morréal ou ben de Trois-Rivières, mais j'en ai ben su à Québec étout: et je vous dis que ça danse, mot, Jes Violon!

C'est ben le diable qui s'en méle, je le cré ben, mais ça danse! Je les ai vues danser, et ji j'avais pas la berlue.

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Fifi Labranche étout les a vies, puisque c'est lui qui les faisait danser, à preuve que son violon en est resté ensorcelé pour plus de trois mois.

Parce qu'y faut vous dire qu'en attendant parler de faire danser les marionnettes, le pauvre Fifi, qu'était un bon craignant Dieu comme moi, s'était un peu rébicheté.

— Mais quand y en a pas, qu'y dit, de marionnettes...

— Quand y en a pas, on les fait venir, que dit La Babiche, c'est ben simple.

—- Comment, on les fait venir?

— Dame oui, quand on sait les paroles.

— Queux paroles ?

— Les paroles pour faire venir les marionnettes.

—- Tu sais des paroles pour faire venir les marionnettes,

toi?

— Oui, pi pour les faire danser. J'ai appris ça tout petit, de mon grand-père, qu'était un fânseux jouor de violon, lui étout, dans son temps.

—'Tu pourrais faire venir les marionnettes à soir?

— Ben sür! le temps est clair, si tu veux jouer du violon, je dirai les paroles, et vous allez les voir arriver.

— Je serais curieux de voir ça, que dit Fifi Labranche.

— Fifi, que j'y dis, méfie-toi, c'est pas des jeux de chréquins, Ça!

— Ouacht! qu'y répond, pour une fois on n'en mourra pas.

__ C'est correct, Fifi! que dirent tous les autres. laisse Jos Violon faire la poule mouillée, si ça y fait plaisir, et pi toi roule ta bosse avec les bons vivants.

— Fifi, que j'y répète, prends garde! Tu devrais pas te

mêler de ces paraboles-là. C'est des manigances du Ma-

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lin qu'y veulent te faire faire. Tu connais La Babiche... Et pi le jour de Noël encore!...

Mais j'avais pas fini de parler qu’ils étaient déjà tous rendus sus le banc de neige, la tête en l'air, et reluquant du côté du Nord, pendant que Fiñ Labranche accordait son violon.

Ma fui. tant pire, je fis comme les autres en me disant en moi-même :

— Tant que je ferai rien que regärder, y peut toujours pas m'arriver grand mal.

Y faisait un beau temps sec; pas une graine de vent, la boucane de not’ cheminée montait dret comme un cierge pascal, et les étoiles clignaient des yeux comme une créature qu’enfile son aiguilie. On entendait les branches qui craquaient dans le bois, je vous mens pas, pires que des coups de fouette de charrequier.

— Es-tu prêt, Fifi? que dit La Babiche.

— Oui, que répond mon associé; quoi c'que vous voulez que je joue?

— Joue c'que tu voudras, pourvu que ça saute,

— Le Money musk?

— Va pour le Money musk!

Ça fut comme un cilement de toupie, les enfants: l’archette fortillait dans les mains de Fifi, sans comparaison comme une anguille au bout d'une gaffe.

Et zing! zing! zing!... et zing! zang! zong!... Les talons nous en pirouettaient dans le banc de neige malgré nous autres. Je cré quie le v'limeux avait jamais joué comme ça de sa vie.

La Babiche, lui, marmottait on sait pas quelle espèce de zitanie de sorcier, les yeux virés à l'envers, en mème

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temps qu'y faisait toutes sortes de simagrées avec son pouce, par devant, par derrière, à gauche, à drette — comme on dit, aux quat’ vents.

Et le Money musk allait toujours. Fifi zigonnait comme un enragé.

Tout d'un coup, je sens comme un frisson de glace qui me griffait entre les deux épaules: je venais d'entendre ratre ou cinq de ces petites pétarades de peau 4 chat que je vous ai parlé tout à l'heure.

— Les vlont ! que se mettent à crier les camarades; les vlont. Hourra pour La Babiche! Envoie fort, Fifii!

En même temps on apercevait comme manière de petites lueurs grisâtres qui se répandaient dans le Nord, comme si on avait barbouillé le firmament avec des allumettes soufrées.

— Envoie fort, Fifi, les v'lont! que répétait la gang de possédés.

Comme de faite, les damnées lueurs arrivaient par-ci par-là tout doucement, se faufilaient, se glissaient, s’éparpillaient, se tordaient comme des pincées de boucane blanche entortillées après des éclairs de chaleur.

-— Envoie fort, Fifi! que criaient la bande d’insécrables.

La Babiche étout envoyait fort, parce que vlà des flammèches, pi des étincelles, ni des braises qui se mettent à monter, à descendre, à s’entrecroiser, à se courir après, comme une sarabande de fi-follets qu'auraient joué à la cachette en se galvaudant avec des rondins de bois pourri. Des fois, ça s'amortissait, on voyait presque pus rien; et pi crac! ça se mettait à flamber rouge comme du sang.

Je vous mens pas, je cré que le diable s’amusait à fermer, pi à rouvrir queuques soupiraux de l'enfer, ni plus ni moins.

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— Envoie fort, Fifi! envoie fort!...

Fifi pouvait pas faire mieux, je vous le garantis; Île bras y allait comme une manivelle, et je m'aperçus qu'y commençait à blémir. Moi, les cheveux me regrichaient sous mon casque comime la queue d'un matou qui se damne.

— Viens-t'en, que j'y dis: viens-t'en! le diable va en emporter queuqu’un, c'est sur!

Mais le malheureux m'entendait plus. Y paraissait aussi possédé que les autres, et le Money musk retontissait sour son archette qu'on aurait dit des cris de chats sauvages écorchés par une bande de loups-cerviers. Vous avez jamais rien entendu de pareil, les enfants!

Mais c'était pas le plus beau, pourtant, vous allez voir.

Pendant que ts mes garnements criaient à s'égosiller, vlà-t-y pas les marionnettes maudites qui se mettent à danser.

Parole la plus sacrée, les enfants! Jos Violon est pas un menteur, vous savez ça — vlà l'engeance infernale qui se met à danser, ma grand’ conscience du bon Dieu, comme des grand’ personnes. Y perdaient pas un step, si vous plait!

Et pi ça se tassait, ça se poussait, Ça se croisait, ça baraudait, ça sautait les uns par-dessus les autres; des fois on les voyait raculer, et pi tout d'un coup y s'avançaient.

Oui, je vous conte pas d'histoires, les enfants, les noms de gueuses d'horreurs de Morréal, comme dit M. le curé, s'avançaient si tel'ement en accordant sur le Money musk de Fifi, que les vlont presque sus nous autres!

Je vous ai déjà dit, à c'qui me semble, que j'étais pas un peureux, et pi je peux vous en donner des preuves; eh

ben, en voyant ça, je vous le cache point, je fais ni une ni deux, je lâche la boutique, je prends mes jambes à mon cou, et les cheveux drettes sus la tête, je cours me cacher dans la cabane.

Cinq minutes après, quatre hommes rapportaient le pauvre Fifi sans connaissance.

Y fut une journée sans parler, pi trois jours sans pouvoir lever sa hache pour piquer. Il avait, à ce que disait le foreman, une détorse dans la langue, pi un torticolis dans le bras. C’est ce que le foreman «. ait, mais moi je savais mieux que Ça, allez!

Toute la semaine y fut jongleur: pas moyen même de y faire faire sa partie de dames. Y bougonnait tout seul dans son coin, comme un homme qu'aurait, sus vot’ respèque, le sac aux sentiments revirés à l'envers.

Ça fait que, la veille du jour de l'An, vlà les camarades qu’avaient encore envie de danser.

— Hourra, Fifi! aveins tes tripes de chat, pi brassenous un petit virvâle, c'est le temps! que dit le boss. Faut pas se laisser figer comme du lait caillé, hein! Etes-vous prêts, là, vous autres?

— Oui, oui, ça y est! que dit toute la gang en se déchaussan: et en se crachant dans les mains; ho! Fifi, déwourdis-nous les erminettes!

Je pensais que le pauvre esclopé se ferait prie ; mais non. Il aveint son violon, graisse son archette, se crache dans les mains à son tour, et comnience à jouer le Money musk.

— Ah! ben, que dirent les danseux, y a un bout pour le Money musk! on n'est pas des marionnettes.

— C’est drôle, que dit Fifi en se grattant le front, c'est

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pourtant pas ça que j'avais l'intention de jouer. Allons, de quoi t'est ce que vous voulez avoir? Une gigue simple ? un harlapatte ?

— Un cotillon, bondance! faut se faire aller le canayen à soir.

— C'est correct! que dit Fifi.

Pi y recommence à jouer... le Money musk...

— Coute donc, Fifi, viens-tu fou, ou ben si tu veux rire de nous autres avec ton Money musk? On te dit qu'on en a assez du Money musk.

— Ma foi de gueux, je sais pas ce que j'ai dans les doigts, que dit Fifi: je veux jouer un cotillon, et pi ça tourne en Money musk malgré moi.

— Est-ce que t'as envie de nous blaguer ?

— Je veux être pendu si je blague!

— Eh ben, recommence, torrieux! et pi fais attention!

— Allons, vlà Fifi qui se piète; et pi l’archette d'une main, le violon de l’autre, le menton arbouté sus le tirant, et les deux yeux fisqués sus la chanterelle, y recommence.

Ça fut rien qu’un cri, les enfants:

— Ouah!...

Avec une bordée de sacres.

Y avait de quoi: le véreux de Fiñ jouait encore le Money musk.

— Patèche! qu'y dit, y a du criminel là-dedans; je vous jure que je fais tout mon possible pour jouer un cotillon, moi, et pi le vingueux de violon veut pas jouer autre chose que le Money musk. 11 est ensorcelé, le bout de crime! Un violon que vlà quinze ans que je joue avec" Vià c'que c'est aue de faire danser le diable avec ses petits. Quins! tu me feras pus d’affront, toi! va retrouver les gueuses de marionnettes!

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Ft en disant ça, y prend le désobéissant par le manche, et le lance à tour de bras dans le fond de la cheminée, où c'qu'y se serait débriscaillé en mille morceaux, ben sûr, si j'avions pas été là pour l'attraper, m'a dire comme on dit, au vol.

Deux autres fois, dans le courant de l’hiver, le pauvre Fifi Labranche prit son archette pour essayer de jouer queuque danse: pas moyen de gratter autre chose que le Money musk!

On peut pas être plus ensorcelé que ça, c'pas?

Enfin ça durit comme ça jusqu’au printemps, jusqu'à ce qu'en descendant l'Ottawa avec not’ cage, Fifi Labranche eut la chance de faire bénir son violon par le curé de l’île Perrot, à la condition qu'y ferait pus jamais danser les marionnettes de sa vie.

Y avait pas beaucoup besoin de y faire promettre ça, je vous le persuade!

Toujours qu'après ça, ça marchait comme auparavant. Fifi Labranche put jouer n'importe queu rigodon à la mode ou à l’ancienne façon.

Vlà c'que Jos Vioion a vu, les enfants! vu de ses propres oreilles!

Eh ben, vous me crairez si vous voulez, mais le tordvice de Fifi — pour me faire passer pour menteur manquablement — a jamais voulu avouer, jusqu'à sa mort, que son violon avait été ensorcelé.

Y disait que c'était un tour qu’il avait inventé pour se débarrasser des ceuses qui voulaient le faire jouer à tout bout de champ, ta.dis qu’il aimait mieux faire sa pariie de dames. Je vous demande un peu si c'était croyable . C'est toujours pas à moi qu’on fait accraire des choses

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pareilles, parce que j'y étais! j'ai tout vu! et. c'est pas à cause que c'est moi, mais tout le monde vous dira que Jos Violon sait c’qu'y dit.

Avec ça que l’au*re violon — celui de Fifi Labranche — est encore plein de v'e comme moi; c'est le garçon de George Boutin qu'en a hérité.

Y peut vous le montrer, si VOUS ne CTOYEZ Pas.

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M. Honorius Beaugrand est né à Lanoraie, le 24 mars 1848. Il a fait la campagne du Mexique avec l'armée frauçaise, et après deux ans de service il reçut la médaille mexicaine. M. leaugrand fit alors un court séjour en France, puis se fixa à la Nouvelle-Orléans, en 1868. Il fut le père de plusieurs journaux éphémères aux Etats-Unis, puis il vint se fixer

à Montréal où il fonda la Patrie qui

existe encore. Sa carrière de journaliste a été un succès. 11 a publié

les ouvrages suivants : Jeanne la fileuse, le Vieux Montréal, Mélanges,

Lettres de Voyage, Six mois dans les montagnes Rocheuses, et la Chasse-

galerie.

Le conte que nous reproduisons est extrait d: ce dernier volume.

Il parut d’abord en français dans la Z’utrie, puis en anglais dans le Cex-

tury Alagazine de New-York.

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La Chasse-Gallerie

Le récit qui suit est basé sur une croyance populaire qui remonte à l'époque des coureurs «les bois et des voyageurs du Nord-Ouest. Les ‘ gens des chantiers ” ont perpétué la tradition. J'ai rencontré plus d'un voyageur qui affirmaient avoir vu voguer dans l'air des canots remplis de “ possédés ” s’en allant voir leurs ‘blondes ”, sous les auspices de Belzébuth. Si j'ai été forcé de me servir d'expressions peu académiques, on voudra bien se rappeler que je mets en scène des hommes au langage aussi rude que leur difficile métier.

— Pour lors, Je vais vous raconter une rodeuse d'histoire, dans le fin fi. Mais s'il y a parmi vous autres des lurons qui auraient envie de courir la chasse-galerie ou le loup-garou, je vous avertis qu'ils font mieux d'aller voir dehors si les chats-huants font le sabbat, car je vais commencer mon histoire en faisant un grand signe de croix pour chasser le diable et ses diabiotins. J'en ai eù assez de ces maudits-là, dans mon jeune temps.

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Pas un homme ne fit mine de sortir; au contraire, tous se rapprocherent de la cambuse où le cook finissait son préambule et se préparait à raconter une histoire de circonstance.

On était à la veille du jour de l’an 1858, en pleine forêt vierge, dans les chantiers des Ross, en haut de la Ga*1neau. La saison avait été dure et la neige atteignait déjà la hauteur du toit de la cabane.

Le bourgeois avait, selon la coutume, ordonné la distribution du contenu d’un petit baril de rhum parmi les hommes du chantier, et le cuisinier avait terminé de bonne heure les préparatifs du ‘ fricot de pattes ” et des ‘“ glissantes ” pour le repas du lendemain. La mélasse mijotait dans le grand chaudron pour la partie de tire qui devait terminer la soirée.

Chacun avait bourré sa pipe de bon tabac canadien, et un nuage épais obscursissait l'intérieur de la cabane, où un feu pétillant de pin résineux jetait cependant, par intervalles, des lueurs rougeâtres qui tremblotaient en éclairant, par des effets merveilleux de clair obscur, les mâles figures de ces rudes travailleurs des grands bois.

Joe, le cook, était un petit homme assez mal fait, que l’on appelait assez généralement le bossu, sans qu’il s’en formalisât, et qui “ faisait chantier ” depuis au moins quarante ans. Il en avait vu de toutes les couleurs dans son existence bigarrée, et il suffisait de lui faire prendre un petit coup de jamaïque pour lui délier la langue et lui faire raconter ses exploits.

— Je vous disais donc, continua-t-il, que si j'ai été un peu fough dans ma jeunesse, je n'entends plus risée #ur les choses de la religion. Je vas à confesse régulièrement tous les ans, et ce que je vais vous raconter là se passait aux jours de ma jeunesse, quand je ne craignais ni Dieu ni diable.

C'était un soir comme celui-ci, la veille du jour de l'an, il y a de cela trente-quatre ou trente-cinq ans.

Réunis avec tous mes camarades autour de la cambuse, nous prenions un petit coup; mais si les petits ruisseaux font les grandes rivières, les petits verres finissent par vider les grosses cruches, er, dans ces temps-'à, on buvait plus sec et plus souvent qu'aujourd'hui, et il n'était pas rare de voir finir les fêtes par des coups de poings et des tirage: ‘2 tignasse.

La jamaïque était bonne — pas meilleure que ce soir — mais elle était bougrement bonne, je vous le persucte!

J'en avais bien lampé une demi-douzaine de petits gobelets, pour ma part; et sur les onze heures, je vous l'avoue franchement, la tête me tournait, et je me laissa tomber sur ma robe de carriole pour faire un petit somme, en attendant l'heure de sauter à pieds joints, par-dessus la tête d’un quart de lard, de la vieille année dans la nouvelle, comme nous allons le faire ce soir sur l'heure de minuit, avant d’aller chanter la guignolée et souhaiter la bonne année aux hommes du chantier voisin.

Je dormais donc depuis : sez longtemps, lorsque je me sentis secouer rudement par le boss des piqueurs, Baptiste Durand, qui me dit:

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