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— Et c'te pauvre Angèle Clouquier donc! Elle avait ri de p'tit Bob une fois et i l'avait regardée de travers d'un air qui voulait pas dire grand’chose de bon. Après ça, alle pouvait rien faire sans trouver des cheveux: dans la soupe qu’alle trempait, dans la galette qu'alle cuisait, si ben, qu’à la fin, alle se fàche et alle dit comme ça : “ Si c’est toé, p'tit Bob, qui m'as jeté un sort, il va t'en cuire.” Et alle mit sur la braise par la petite porte du poêle un des cheveux noirs et graisseux qu'alle venait justement de trouver sur son beau tab'ier blanc. Au bout de inq minutes qu'est-ce qui arrive? P'tit Bob. Pourtant i avait été vu la veille au grand Maska, à ben des lieues d’icite. I était tout essoufflé, blanc comme un drap et grognait tout bas. Sans prendre la peine de parler à la compagnie, i s'en va drette au poële et s'met à manigancer un tas de choses en fouillant dans les charbons. ‘“ Qué que tu fais à?” lui d'mande le père d'Angèle. “ J'allume ma pipe,” qui répond. Mé après ça, Angèle n'a jamais trouvé de cheveux ni sur elle, ni dans son manger.
__ C'est dans dimanche huit jours qu'alle publie Angèle avec Octave Guérette, dit la petite Louise qui épluchait des pois au bout de la longue table. On peut ben dire que sa malchance est passée, car c'est un fier beau garçon!
— C'est toujours ben curieux, reprit l'ainée, qu'avant de l'connaître alle l’avait vu en rêve aussi clairement que j'vous vois devant moé. Mélie Lantagne lui avait mis un miroir sous son oreiller et tel qu’alle l’a vu dans son songe, tel qu'i était habillé quand alle l’a rencontré à la corvée cheux son parrain l'automne dernier.
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CORP RTE PETER 2 Des 19
— Vous m'en mettrez un à soir, moé itou, demanda Luce dont les veux noirs pétillaient de curiosité.
— ÎÏ faut pas que tu le saves d'avance, car ça ne compte pas; mé, queuque bon soir quand tu t'en doutras pas, on verra, dit aimablement la Phine qui intérieurement pensait au proverbe: un service en attire un autre.
La conversation lancée sur ce nouveau sujet prit une allure des plus animées. P’tit Bob et ses ensc,cellements furent bier vite oubliés; chacune raconta sa petite expérience, jusqu’à la bonne Sophie qui, ayant fini de pétrir ia pâte, vint reprendre son rouet et joindre ses observations à ce gai Labillage.
Au même instant on entendit frapper à la porte.
— Ouvrez, dit Sophie qui, pour tout l'or du monde, n'eut voulu se servir d’une formule plus hospitalière.
À la campagne, on vous racontera qu’une jeune femme se trouvant seule, le soir à la maison, il prit fantaisie au diable qui passait par là d’ailer cogner à sa porte. La jeune femme qui, nature:lement, ignorait à quel visiteur étrange elle avait affaire, répondit: Entrez. Le diable profita de la permission, en abusa même, puisauw’il emporta avec lui l'âme de sa gentille hôtesse dans les régions infernales.
Depuis cette expérience néfaste, oncques on ne dit: Entrez, au hameau.
La sage précaution de Sophie fut, cette fois, tout à fait inutile, car, au lieu de sa majesté satanique, on vit apparaitre sur le seuil la p'us jolie friinousse de jeune fille qu'on puisse rêver: des yeux noirs, des lèvres rouges s'ouvrant sur deux rangées de dents bien blanches et un
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petit nez mutin, légèrement retroussé, qui ajoutait à l’ensemble un charme particulier.
La nouvelle venue fut saluée
mations de joie.
__ Viens te dégreyer, Angèle, criat-on autour d'elle tandis que la Phine la débarrassait du fanal allumé qu'elle tenait à la main et que la petite Louise s'empressait de dénouer le châle entortillé autour de sa tête.
— J'ai pensé à venir faire un p'tit bout de veillée avec vous aut’ pour jaser un brin, dit la jolie visiteuse.
__''as ben faite, ma fille, t'as ben faite, interrompit Sophie amicalement, d'autant plusse que nous SOMIMES pas mal seulettes ce soir. Jean est descendu au bord de l'eau avec les trois garçons et ils rmontront que d'main.
- On parlait de toé quand t'es arrivée, dit Luce, qui évidemment brülait d'entrer en matière. C’est ben vré
‘que tu t’maries?
— Oui, avoua franchement Angèle e peu, c’est pour les Jours Gras.
Il y eut un petit soupir d'envie dans le groupe des jeunes travailleuses et Angèle grandit en importance à leurs yeux.
— J'sus ben contente pour toé, ma. fille, dit la mère Sophie avec bonté. Octave Guérette est un honnête garçon et capable de faire vivre une femme.
— Oui, répliqua Angèle, et vous savez que depuis que ma défunte mère est morte et qe paJa s’est r’marié, je m'sens pas cheux nous comme avant. Ma belle-mère m'fait s d'méchant temps, mé on marche toujours de travers sur un plancher qui nous appartient point...
— Pauvre petite! dit Sophie, mé laisse faire, va, con-
par de bruyantes excla-
n rougissant un
tinua-t-elle d’un ton encourageant, Ociave va te rendre ben heureuse et tu r'yretteras rien avec lui.
— C'est-y vré, Angèle, que t'as vu ton cavalier en rêve? interrogea Luce qui, pour des raisons particulières, tenait à être informée des moindres détails.
— C'est vré, affirma sérieusement Angè'e, j'lai vu comme j'vous vois, et, en me réveillant, jme suis dit: j'en aurai jamais d'autre que lui. C’est Mélie qui m'’avait, sans que je m'en doute, mis un miroir enveloppé d'un mouchoir de soie attaché par deux épingles en croix. Alle m'avait fait ça pour m'’jouer un tour; ça n'impose pas que j'ai rêvé qu'Octave entrait dans la cuisine et qu'i allait ajuster l'nœud de sa cravate dans l'miroir accroché à son clou. Ça c’est arrivé comme j'vous l'dis..
— J'te crée, ma fille, interrompit Sophie, moi aussi j'avons vu mon homme ben avant qu'il m'fasse la cour. Ma cousine qui restait cheux mon père, m'avait manigancé une manière de petite échelle à trois barreaux, parce qu’i faut que les barreaux soient en nombre impair, qu'alle avait mise sous mon oreiller et dans la nuit, alle m'entendit crier tout haut aussi clairement que j'vous parle à soir: ‘“ Jean, prends garde de tomber.” *Y va s'appeler Jean,” qu’a m'’dit en riant et, comme de fait, un mois après, on mettait l’premier ban à l’église avec Jean, mon mari. Mé, ça tourne pas toujours aussi ben pour tout l'monde, car, ma cousine qui a couché la tête sur un miroir a vu passer dans son rêve un long cercueil recouvert d'un drap blanc. C'était celui qui y était destiné, j’'suppose, qui était mort avant son temps. car alle s’est jamais mariée, Et vous savez que les vieux
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garçons et les vicilles filles sont des veufs et des veuves dont les maris ou les femmes sont morts avant le mariage. -
— Moé, j'ai-t-essayé la galette salée, avoua Luce. On prend une cuillerée de farine avec une cuillerée de sel au’on détrempe avec une cuillerée d’eau; on fait cuire ça au coin de l’âtre et on la mange avant de s'coucher: not’ cavalier vient en songe nous offrir un verre d'eau pour étancher not’ soif... Ah! que c'est mauvais! fit-elie avec une grimace, jamais je n'recommencerai.
— Et qu'as-tu vu?
— J'ai rien vu parce j'ai pas pu m'empêcher de boire avant de dormir.
— Dis plutôt que t'es trop bavarde, reprit la petite Louise. Tu sais qu'i faut faire c'te galette et la manger sans dire un mot et c’est plus fort que toé.
Tout le monde se mit à rire, et, comme il y avait beaucoup de vérité dans ce témoignage porté contre sa discrétion, Luce n'osa pas trop se récrier.
— C'est trop difficile aussi, ça, j'voudrais essayer antre chose.
— Compte les étoiles, suggéra Angèle, on en compte neuf pendant neuf soirs de suite et, le premier homme à qui on donne la main après la neuvième soirée portera lnom de ton futur.
— C'est ça, c'est ça, s'écria Luce en battant des mains avec enthousiasme, voilà quelque chose de facile au moins.
— Pas tant que tu crois, car ben souvent le temps est couvert l’soir et y a pas d'étoiles...
— J'ai-t-entendu parier d'une pomme qu’on coupait en
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neuf morceaux et qu'on mangeait à la noirceur, toute seule dans sa chambre. Après le neuvième morceau, on voyait la figure de son cavalier dans l'miroir.
— J'ai ben trop peur pour faire ça, répondit Luce qui frissonnait d'épouvante en y songeant; d'autant plus que quand on s’regarde dans un miroir le soir, on peut voir l’méchant esprit.
— C'est pas toé qui s’rait assez brave pour aller sur l’coup de minuit tourner le crible dans la grange, ou ben qui irait tirer deux sieaux d’eau à reculons à la fontaine, le premier soir de la lune,pour voir ensuite dans l’eau l’portrait de ton cavalier.
— Dans ma jeunesse, dit Sophie, j'en ai connue-t-une qui a fait ça, mais les cheveux lui sont venus tout blancs par les choses effrayantes qu’elle avait vues et qu’on n’a jamais pu savoir; à chaque fois qu'on en narlait devant elle, les dents lui claquaient dans la bouche comme des éclats de bois d’four.
La conversation roula longtemps sur ce sujet qui est un des thèmes favoris durant les longues réunions d’hiver.
On proposa comme moyens infaillibles pour connaitre son futur époux de se laver les mains sans se les essuyer avant de se mettre au lit, en les laissant sur les couvertures et, en rêve, celui qui doit être l’heureux élu apporte à la belle endormie une serviette pour essuyer ses mains.
Ou bien, lorsqu'on passe la nuit sous un toit étranger pour la première fois, on compte les “ ouvertures ”— les portes et les fenêtres, — et c’est encore un autre moyen d'interroger le destin.
Personne ne songe à émettre un doute sur la réussite.
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A la campagne on croit à tout cela et à plus encore: aux loups-garous, aux farfadets, aux chasse-galeries, aux jutins qui tressent la crinière des chevaux pendant la nuit et les montent ensuite pour des courses furibondes. Et il ne manque jamais de témoins oculaires pour certifier de l'authenticité de ces faits.
Ils sont de bonne foi, ayant été aidés par un hasard, une circonstance fortuite qui a jeté les bases d'une de ces histoires où une imagination facilement surexcitée a libre cours pour les créations Îles plus fantastiques qu'on puisse imaginer.
Rien n'intéresse plus nos paisib'es cultivateurs que le récit de ces aventures surnaturelles, et souvent on ne se rassemble que pour avoir le plaisir d'entendre raconter les détails invraisemblables de ces scènes effrayantes,. jamais contredites, qu'on écoute avec le respect des Mahométans assistant à la lecture du Coran.
Et quand la Phine dit à le mère Sophie:
__ M’'man, raconte-nous donc des peurs, Sa proposition fut accueillie avec transport.
Le rouet fut installé dans son coin, pour la nuit; on cessa de travailler pour se rapprocher davantage de Sophie, qui tira de son répertoire des histoires de sorciers et de revenants à faire dresser les cheveux sur la tête.
La frayeur du petit auditoire devint si grande qu'on n'osait plus retourner la tête et les poitrines oppressées avaient peine à respirer. Mais ces récits avaient sur les esprits une fascination telle qu'on n'eût voulu les abréger du plus insignifiant détail.
Ce genre d'émotions est très goûté et fort apprécié, aussi la réputation de “beau conteur ” est-elle fort enviable.