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La Douce
On engerbait.
Dans les champs. le long des haies, hommes et femmes ramassaient les épis couchés sur ‘es sillons, en épaisses javelles, et en formaient d'énormes gerbes. qu'on nouait ensuite avec des harts d'aulne bien torses. Puis. des bras vigoureux enlevaient at bout des fourches. jusqu''ux charrettes aux hautes ridelles, ces gigantesques bouquets d'épis mûrs.
Le long des fossés. dans Îles endroits ombreux. les gerbes se faisaient plus petites, et prenaient alors le nom de guintaux. Quelques brins de paille servaient de liens et ces faisceaux. ainsi réunis, étaient déposés au milieu du champ,en groupe de six et de huit chacun, — les derniers formant cône, — pour achever de faire mürir et sécher le grain au soleil, avant de l'enserrer.
Une voix s'éleva tout à coup dans l'espace. On chanait une mélodie dont tous les couplets. finissant en ton mineur, remplissaient l'air d'échos tristes et plaintifs.
En général, dans nos campagnes. que les motifs soient mélanco!iques ou joyeux, on les module si lentement, en trainant sur l'air et sur les syllabes, que tout chant devient mélopée, et ces accents indéfinissables émeuvent toujours CetiX qui n'y sont point habitués.
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Une jeune fille qui descendait alors la route, prêta lo reille à ce chant pastoral. C'étaient les p'aintes d'une
amante, rappelant à l'ami infidèle les proinesses sitot ou-
bliées d'un constant et inviolable amour.
— Je ne sais si ces gens naïfs et paisibles ressentent profondément ce qu'ils chantent en termes si émus. pensait Sabine. Ne possédant pas ce raffinement que donn: une complète civilisation, et n'ayant pas les facultés in tellectuelles développées par l'éducation, ils n’éprouvent probablement pas cette acuité de la souffrance, ni, par contre, la jouissance intime du bonheur...
AÀ ce moment, comme pour faire diversion aux réflexions de Sabine, un garçonnef jouffiu frola sa robe, de la longue gau'e qu'il tenait à la main.
__ Peux-tu me dire à peu près quelle heure il est, petit? demanda Sabine.
__ L'heure des vaches, mamzelle, répondit l'enfant.
— Près de six heures, alors, pensa la jeune fille. Tout juste le temps d'aller dire à la Douce. avant mon souper. que j'aurai besoin de ses services demain.
Et faisant tourner sur son pivot la ‘ongue barrière qui la séparait de la propriété du fermier, Sabine s’'enga gea dans l'avenue.
Dans un petit jardinet, devant la porte, s'étalaient d’orgueiileux tournesols, communément appelés tournesoleils: des bouquets de soucis fleurissaient çà et là, mais i! ne fallait pas trop consacrer de terrain aux fleurs, qui ne rapportaient rien: mieux valaient les beaux carrés d'échalotes et de poireaux.
Le jardin était momentanément occupé par une nuée de poules, qui grattaient les allées et picoraient sur Îles
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plates-bandes à qui mieux mieux; leur jouissance ne fut pas de iongue durée car, la porte ce la ferme, s’ouvrant précipitamment, livra passage à irois marmots qui se mirent à les pourchasser par-dessus les fleurs et les légumes, avec une ardeur digne de leurs jeunes années, n'ayant pas l'air de se douter qu'ils ravageaient plus encore
que la gent gallinacée.
A son tour, la fermière parut à la porte, criant à sa
belliqueuse progéniture:
— Assez, assez l's enfants. Fais donc attention, Pite, v'là qu't'as quasiment arraché un beau pied d'soucisses avec tes pieds. Je t'assure que tu vas t'faire ramasser par ton père, mé qu’i arrive à soir, mon insuspect. Pi, je l'dirai à mesieur le curé qui te coupera ls oreilles... Ah! ben, c'est vous, mamzelle? Excusez si j m'en sus pas-t aperçue plus vite. Ces espièques-là m'en donnent du tourment. Entrez vous r'poser un brin. C'est bien vré de dire qu'en parlant du soleil, on en voit les rayons, jpensais à vous tantôt... Toé, Pite, marche-t'en aux bâtiments, préparer l'manger des alimaux; vous autres, Marie pi Didoune, allez sur les fanils, faire le tour des niques, ramasser les œufs et si vous avez l’malheur d'en casser un, vous voirez!
__ Dieu merci, continua Jacqueline refermant la porte rrière elle, nous allons pouvoir jaser en paix. Ah! les
rs insuffrabes! Pourtant, ajouta-t-elle avec un gros soupir, quand y sont petits, c'est des p'tites peines, quand y sont grands, c'est des grosses.
Et la brave femme retourna à ses poê'es, dans les-
elles de bonnes omelettes rôtissaient, au-dessus d’un
feu vif et pétillant.
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— J'ai détrempé mes crêpes un peu d’bonne heure, mè j'voulais leur donner un coup d’main pour rachever d’engerber c'soir. J'eré qu'i vont pouvoir finir avant la brenante.
__ Ne souperont-ils pas plus tôt? interrogea Sabine.
Non. Voyez-vous, ça leur ferait perdre du temps. [ ont fait une bonne r’levée aujard’hui et pour les regaler, je leur-z-ai fait des crêpes au Jard, et avec du lait cailié, pi, des pataques, y vont être comme aux noces.
Prenant une poêle entre ses deux mains, Jacqueline l’agita quelques instants; puis, imprimant en l'air un mouvement sec et rapide, elle fit sauter l’omelette, qui retomba sur l’autre côté, jaune et appétissante.
— Ah! laissez-moi, je vous en prie, retourner l'autre, dit gaiement Sabine.
__ À vot’ liberté, mamzelle. Quand on sait ben r’virer une crêpe, dit Jacqueline très sérieusement, c'est signe qu’on est bonne à marier.
Sabine prit en riant la poêle, la secoua timidement, et en fit sauter le contenu, mais l’évolution ne se fit pas, faute d'expérience, et !’omelette retombant brusquement, alla s’aplatir dans les cendres du foyer.
— Je m'en doutais, s'écria la jeune fille. Vous voyez que je ne suis pas encore bonne ménagère; par ccuséquent, je ne dois point songer au mariage.
— Ça s’apprend, mamzelle, ça s’apprend. Y a rien qu’à y mettre d'la bonne volonté.
— C’est bien ce qui me manquera toujours, car, enfin,
QI
à quoi cela me servirait-il, puisque je ne veux pas me marier ?
— Faut pas parler d’même, ma chère d'moizelle; si
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vot’ défunte mère, — que Dieu lait en son saint paradis! — était de ce monde, alle vous dirait comme moé. Quand qu’on manque de s'marier par sa faute, on est tourmenté dans l’aut monde, par les fantômes de tous les enfants qu'on aurait pu avoir. Ma tante Margritte, défuntisée à soixante-dix ans, a vu dans son agonie, les apparitions de trois grandes personnes, qui vinrent y r'procher de s'être point mariées. C’qui paraît qu’c’était sa fille, pi, ses deux garçons. Alle était si difficile à plaire aussi, ma tante Margritte!
Puis, voyant que Sabine était prise d’un rire inextinguible, qu’elle essayait vainement de dissimuler :
— Vous trouvez ça ben drôle, mamzelle, on voit ben qu'vous êtes jeune. C’est pourtant pas des histouères que j'vous conte là, mais la vrée vérité.
—— Je ne doute pas de votre parole, Jacqueline, et je vous remercie de votre bon conseil. Je puis vous assurer que j'y penserai souvent. En attendant, il faudra marier ja Douce; les apparitions lui ont toujours fait grand’peur. Mais à propos, où est-elle donc? Je ne l’ai pas vue dans le champ.
— La Douce? ah! non, elle est dans son cabinette à s'faire brave pour à soir. Elle est invitée aux noces de Louison à Marcel Côté, qui s’est marié d'à matin, avec la grande Marichette. Y a un grand raccroc en leu z-honneur, chez l’père de la mariée, et comme la Marichette ne sait point chanter, ni la suivante non plus, la Douce a été priée pour entonner la chanson des noces. Vous savez, continua Jacqueline avec orgueil, que la Douce, c'est point pour la vanter, ni parce que c'est ma fille, mé c’est une fine chanteuse et y a point de noces à