‹ Conteurs canadiens-français du XIXe siècle [microforme]Chapitre 38 sur 77 · SL | PSTÉEITEREENS ENCORE RO DE TRUE G · texte numérisé non relu

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trois lieues la ronde, sans qu'elle y chante son couplet.

— Louison Côté? Louison Côté, n'était-ce point Île cavalier de la Douce? Oh! ma pauvre Douce!

— Eh! ben, oui, éclata brusquement Jacqueline, c'est ben ça qui m'tarabusque, vu que j'ai peur que ma pauv’ fille en prenne du chagrin. Ÿ avait coutume, vous Savez, de venir faire son tour le dimanche après les vêpres, et comme c’est un garçon ben avenant, ben astiqué, y fallait pas un miracle pour s’faire aimer des filles. Par exemple, j peux ben dire qu'i ne lui en a pas fait accraire dans ses discours, car i avait parlé de rien, mé j'vous assure ben que j'm’attendais, d’un jour à l’autre, à la grand'demande.

— Alors, pourquoi n’a-t-il pas proposé à la Douce, qui est jolie comme un cœur, et tout aussi riche que Marichette ?

— Ah! ben, pour ça oui, quoique les parents de la Marichette soient des gros-t-habitants et qu'ils lui aient donné un beau ménage.

— Qu'est-ce que vous entendez par un beau ménage?

— Un ménage, mamzelle? C’est un rouet, une commode, six chaises, un lit tout grayé, quat’ mères moutonnes, une vache, vingt-cinq louis en argent, pi, un coffre si plein d’butin, qu’on met l’genou dessus pour l’fermer. La Douce aura tout ça, Dieu marci, et si les années n’sont pas trop dures, j'y achèterai une belle visite en gros d’Naples, qui farlassera, j'vous en réponds.

— Je ne vois pas alors pourquoi, avec tous ces avantages, Louison aurait préféré...

— C'est les bonnes gens qui ont arrangé ça entr'eux autes. Voyez-vous, la Douce est féluette, et les vieilles

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gens la trouvent pas assez résistable pour les travaux des champs. Tandis que Marichette, elle, alle est laite assez pour faire sürir la soupe, c’est vré; mais, c'est résolue et ça coupe son arpent entr’ les deux soleils (le soleil levant et le soleil couchant), sans se surmener.

— Et c'est pour cette seule raison qu'on briserait deux vies? Depuis quand se trouve-t-il des fils aussi dociles ? dit amèrement Sabine.

.—Mamzelle, dit gravement la fermière, sans vous faire la leçon, un garçon doit toujours obéir à son père. Les parents ont pus d'expérience dans un p'tit doigt que les jeunes dans tout leur corps. D'ailleurs, ajouta Jacqueline avec fierté, la Douce était ben que trop ordilleuse, pour rentrer dans une maison par la fenêtre, si la porte y était barrée.

— N'importe, je suis désolée pour cette pauvre enfant, et comment peut-elle avoir le courage d'aller chanter aux noces de celui qu'elle aime? Personne ne l'y oblige, je suppose?

— Pour ça, non, Seigneur! J'ai fait d'mes pieds et d'mes mains pour l'en imposr. Mé, vous savez, alle aimerait mieux s'faire hacher par morceaux, que d'laisser craire qu’elle n’a pas vou'u y aller, parce qu'elle en avait d'la peine... Au moins, si Ça avait eusse été préparé de longue main, p'têtre ben que ça l'aurait pas tant surpris, mé, dimanche dernier quinze jours, i est venu icite comme de coutume, et la semaine après, i mettait son ban à l’église avec la Marichette.

— Il est un peu trop expéditif, votre marié, pour mon goût.

— Ah! c’est la façon avec nous autres. Mon bonhom-

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me a proposé à not deuxième rencontre, et on s'est mariés deux jours après. Les fréquentations, c'est pas bon pour la jeunesse. Pi, pour en revenir à Louison, on est dans le temps des récoltes et le grain presse. La Mari. chette peut donner un bon coup d’main, al'e vaut l’temps de deux criatures et la main-d'œuvre est chère... Mé, si vous vouliez dire un mot à la Douce, ça m'soulagerait ben. Vu que vous êtes sa préférée, alle vous écouterait p't-être. Alle fait piqué depuis quelques jours, alle va t’et vient dans la maison comme une âme en peine. Bonté divine! mes omelettes qui hrülent pendant que j'bavasse. Montez, Mamzelle, c'est la petite porte dans l’fond.

Sabine gravit le raide escalier conduisant à l'étage supérieur, qui servait aussi de grenier. De la laine cardée et du lin s’entassaient dans les coins, tandis que sur des planches, supportées par deux tasseaux, on voyait, d’un côté, d'énormes morceaux de savon, de l'autre, soigneusement alignés, de gros pains de sucre du pays. Des petites bottes d'herbages achevaient de sécher, suspendues aux poutres.

A l'extrémité de la maison, on avait ménagé un espace, séparé du reste par une mince cloison en planchc: brutes. Sabine frappa doucement à la porte, dont or avait retiré le loquet pour la tenir fermée en dedans.

— C'est moi, Sabine. Ouvre donc.

Il se fit un mouvement à l'intérieur et une voix répondit :

— J'peux pas. C’est trop en désordre. Tout est à !: traine.

— Allons, allons, riposta Sabine, depuis quand fait-on des façons avec moi? Ouvre, j'ai quelque chose à te dire ue je ne puis te crier à travers la cloison.

Après quelques minutes d'attente, la porte s’ouvrit, et Sabine entra dans la chambre à coucher de la Douce. Une petite fenêtre éclairait le modeste réduit; sur les vitres bien claires, on avait tiré des rideaux de calico à fleurettes roses: un lit bien étroit se cachait à demi dans une encoignure et sur la commode, devant une petite Vierge de plâtre toute enfumée, dans un pot de faïence ébréché et fêlé, quelques fleurs achevaient de mourir.

Modestement encadrées de bois peint en blanc, quelques images pieuses, parmi lesquelles une sainte Elisabeth, patronne de la Douce, se détachaient sur les murs.

Un miroir, dont le tain avait été un peu enlevé par endroits. était retenu entre quatre clous, et si petit qu’il n'aurait pu suffire à tout autre qu’à la Douce. Mais son minois était si fin, si délicat, qu’il pouvait bien s'y mirer tout entier, avec ses yeux pensifs et son joli front, audessus duquel une raie blanche et droite séparait une abondante chevelure d’un blond cendré.

Elle était toute prête pour la fête. Sa robe soigneusement empesée et repassée de frais, tombait en plis autour de sa taille, qui paraissait, dans cette blanche toilette, encore plus frêle. Elle se tenait debout, au milieu de la chambre: une grande énergie brillait sur ses traits, et dans son regard, si tranquille d'ordinaire, se lisait une inébranlable résolution.

— Je m'en vas aux noces, dit-elle en essayant de sourire; si vous avez besoin de moé, c'est ben facheux, mé vous comprenez qu’une invitation aux noces, ce n'est pas de refus.

— Je crois pourtant que tu devrais refuser celle-ci, ma

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bonne petite. Voyons, je t'amène avec moi, ce soir, et je lirai pour toi dans les livres que tu aimeras le mieux.

— Non, répondit la Douce, il faut que j'y aille là-bas et j'irai. Croyez-vous, continua-t-elle, en s’animant toujours davantage, que j voudrais leur laisser dire que j'y vas pas parce que Ça m'fait deuil? J'aime mieux en mourir à la peine.

— Mäis chanter, ma pauvre enfant! Y as-tu bien songé? Ne vas-tu pas te trahir dès les premières notes? Aussi, pourquoi te donner ce tourment de plus? Croismoi, va, personne n'a d'intérêt à t'infliger cette douleur inutile.

— Ah! vous n’savez pas vous! vous n'pouvez pas Savoir. Mé la Marichette et moé, on a jamais été bonnes amies. Même quand on marchait ensemble pour faire notre première communion, alle m’pinçait les bras parce que j'savais mon catéchisme mieux qu’elle. Quand on était petites, pour se venger, alle me massacrait toutes mes catins. Plus tard vous savez, alle n'avait pas autant de cavaliers que moé, et alle a ben souvent mangé de l’avoine rapport à moé.

— Elle sentait bien que tu étais plus jolie qu’elle...

— Jolie! jolie! dit amèrement la Douce, une beauté de d'moizelle! C’est pas ça qu'i nous faut, à nous autres, files d'habitants. J'estimerais autant être moins jolie, et avoir la capacité de Marichette. C'est elle qui vous décharge ça, un voyage de foin! J'en avais ben de la jalouserie en dedans de moé, allez, de la voir si forte... I avait longiemps, elle aussi, que Louison lui avait tombé dans l'œil: vous pouvez vous figurer si ça la mettait en bonne humeur, quand alle pensait qu'i venait m'voir. Alle

disait que j’enjôlais tous les garçons. Mé, aujourd'hui, alle a le dessus et c'est pour ça gu'alle m'a priée de chanter à sa place.

— Il faut être femme et méchante, pour trouver pareil raffinement de cruauté, exclama Sabine.

— Vous voyez ben qu'il faut que j'aille, reprit la Douce. Ça lui fera voir que j'avais pas une grosse amiqué pour Louison, puisque j'sus capable d'aller à ses noces.

— Mais c’est dur, c’est dur, ma chère d’moizeille, continua la Douce, glissant à genoux aux pieds de Sabine et cachant sa petite tête blonde dans les plis de sa robe. J'aimerais mieux m'en aller au cimetière les pieds devant la tête. Heureusement que ça n’tardera pas à c'te heure.

Sabine passa tendrement sa main sur cette tête inclinée dans une muette caresse. Devant cette douleur si vraie, si profonde, si naïve, elle ne trouvait pas un mot pour la consoler.

— Ne me plaignez pas, ne me plaignez pas, reprit la Douce, ça m'ôterait tout mon courage et j'en ai tant besoin! Je l’aimais tant!

Toute sa fierté l'avait abandonnée; elle gisait là, repliée sur elle-même, se pelotonnant frileuse, sous le vent du maheur, oublieuse mème du triomphe d'une rivale détestée, pour ne plus penser qu’à celui qui avait eu son amour, au premier réveil de son cœur.

— Les hommes valent-is la peine qu'on les regrette? dit Sabine frémissante d'indignation. Le meilleur d’entre eux vaut-il un soupir d'honnèête femme? Ah! le 1àche!

— Faut pas parler de lui comme ça, fit résolument la Douce, mettant sa main brune sur la bouche de Sabine.

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Je n'veux pas qu'on en dise du mal devant moé… Les hommes ont ben des défauts, mé nous avons aussi les nôtres. D'ailleurs, les femmes, elles, doivent aimer et toujours pardonner.

__ C'est bon d'un ange comme toi. Tout de même, pensait Sabine, si Marichette renouvelle souvent ses manches à balai sur le dos de Louison, ce sera bien fait pour lui.

__ Si c'était à r’'commencer, je l’aimerais pareil, continua la Douce; ces choses-là s'commandent pas, et croyez-moé, ça fait toujours du bien d’avoir aimé, quand même on en souffre un peu.

Un long silence régna dans la petite chambre; il fut interrompu soudain par la voix de la fenmière qui criait d'en bas:

Voilà Pierre à Jacques qui s'est mis faraud pour t'eonduire chez les noceux. J'va-t-y dire que tu peux pas y aller?

— Non, nor, j'descends dans la minute Allons, dit la Douce en se raidissant, i faut partir. Vous ne m'empêcherez pas à c’te heure!

- Non. Je crains seulement que tes forces ne te soutiennent pas jusqu’au bout.

— Quand son honneur est en jeu, ça soutient toujours. Il n’y a pas seulement que dans vot monde, ous qu'on sait rire quand on a envie de pleurer. Et si on n’a pas d'beaux mots pour dire sa pensée, i faut pas croire qu’on

n’ressent pas autant pour tout ça; le cœur, il est pareil partout, et la joie et lmaiheur ça égalise ben du monde. Faut pas parler de rien à mouman, ça lui f’rait du chagrin. J'ai été un peu pâlotte aujourd’hui, mais d'main,

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