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FLANDRE

Albert CROQUEZ (1886)

BIBLIOGRAPHIE : Sainte Godeliève de Ghistelles, patronne de la Flandre (Desclée, de Brouwer et CIe, Paris, Bruxelles et Lille, 1907) — Edouard Drumont, biographie critique (collection des Figures françaises d'aujourd'hui, Nouvelle librairie nationale, 1910) — Paul de Cassagnac (même collection) — Les peintres flamands d'aujourd'hui, lre série (Nouvelle libr. nat. Paris, 1910).

M. Albert Croquez, né à Lille en 1886, s'inscrivit comme avocat d'abord au barreau de sa ville natale, puis à la cour d'appel de Paris. Il a joué, quoique encore tout jeune, un rôle important dans l'histoire du régionalisme en Flandre, tant par ses écrits dispersés dans La Dépêche de Lille, U Univers, La Libre parole et L'autorité où il rédige maintenant la critique d'art, la Revue générale, la Grande Revue, La Province, le Magasin pittoresque, etc.. que par les revues et journaux qu'il fonda et dirigea tour à tour : Le Nord patriote, organe des libertés régionales et syndicales, La Revue des Flandres et La Flandre artiste.

M. C. Lccigne, l'éminent doyen de la Faculté libre

de lettres de Lille, appréciait en ces termes Sainte Goleliève, dont nous reproduisons un extrait : « Ce livre est gracieux comme une page de la légende dorée... Albert Croquez sera quelqu'un... Godeliève se doit à elle-même de conduire par la main son jeune historien et de bénir en même temps l'œuvre du régionalisme flamand, dont il s'est fait l'intrépide apôtre. » Et M. de Cassagnac écrivait dans Y Autorité : « Albert Croquez commence par » là où finit Huysmans ; quoi dire de plus pour sa lou- » ange ? »

Sainte Godeliève, dont M. Albert Croquez raconte l'enfance merveilleuse dans les pages qui vont suivre, est toujours pieusement vénérée en Flandre. C'est à Ghistelles, petite bourgade située non loin de Bruges, qu'elle souffrit ie martyre et c'est là que fut fondée en son honneur, au XIme siècle, une abbaye bénédictine ; l'abbaye est maintenant à Bruges, mais elle a détaché un prieuré à Ghistelles, au lieu même où mourut la sainte, et sur l'emplacement de l'ancien monastère, incendié par les Gueux au XVIme siècle ; de grandes fêtes s'y déroulent chaque année et le 6 Juillet, une procession, à la fois historique et religieuse, parcourt les rues de la petite ville devant la foule prosternée des pèlerins.

Godeliève naquit, en 1045, d'une famille illustre, dans le Boulonnais, au château de Londefort, près de Wierre-Effroy. Son père Heinfried était féal chevalier du comte Eustache de Boulogne, qui était lui-même vassal du comte de Flandre. Sa mère Ogine, dont le rôle est assez effacé, possédait, au

dire des biographes, toutes les vertus domestiques ; elle avait, outre Godeliève, deux autres filles.

La vie, à Londefort, était simple et toute familiale. Un petit peuple de paysans et de soldats s'était groupé autour des murailles crénelées du château et y vivait sous la protection et l'autorité du seigneur.

La nature leur était clémente ; de hautes falaises les abritaient contre les incursions de la mer et contre celles, plus redoutables encore, des Northmans ; leur petit pays, gracieusement ondulé, enfermé dans des forêts comme dans une cuirasse, était inaccessible aux Barbares.

Le Boulonnais, depuis cette époque lointaine, a peu changé d'aspect ; des coteaux, dont la ligne capricieuse est ourlée de feuillages multicolores, ferment de tous côtés l'horizon ; mais le regard grimpe, sans effort, aux flancs de ces collines nonchalantes, dont les sentiers, fleuris de bruyères, s'enfoncent parfois, comme en flânant, sous des bosquets touffus... Au creux des vallons, se déploient les champs et les vergers, tandis que de gais ruisselets, le Denacre, le Wimereux chantent, sous la ramure voûtée des arbres, un glouglou de cristal... Pays de rêveurs sensibles, de poètes aux âmes douces, c'est là qu'est née Godeliève.

Dieu avait mis en elle toutes ses perfections ; son fin visage, la limpidité de ses grands yeux, sa chevelure très brune faisaient d'elle la plus jolie et la plus choyée. Elle était aussi la première par la bonté de son cœur et la plus pitoyable aux affligés ; un instinct la conduisait vers eux : elle était, dit l'un de ses biographes, comme aimantée par leurs souf-

frances. L'enseignement de sa vie, non le seul, mais le principal dans les vingt premières années de son existence terrestre, ce fut la charité. Elle fut, en un siècle de brutalité et de révolte, une image de douceur et de résignation ; ceux qui ont la force et le pouvoir, elle leur apprit à en éviter les abus et que leurs droits n'existent qu'en fonction de leurs devoirs ; ceux que la force et le pouvoir oppriment, elle les consola, elle leur fit mépriser la vengeance et la haine et comprendre par son exemple, la noblesse, la nécessité, même le plaisir sacré de la Douleur, cette rédemptrice... N'est-ce pas là tout l'essentiel de note civilisation, et ne voilà-t-il pas, au seuil de son histoire, toutes les vertus, au nom desquelles s'est formée, s'est cohésionnée et s'est, en toute occasion, ralliée la Chrétienté elle-même ? ...

On raconte que sa mère, selon les coutumes du temps, lui apprit l'usage du rouet ; et que les vêtements qu'elle confectionnait, avec une méticuleuse et méritoire assiduité, elle courait, sitôt terminés, les porter aux pauvres. Mais si elle était une vierge parfaitement belle et sage, scrupuleuse au service de Dieu, rien n'attestait encore sa miraculeuse vocation.

Elle avait quinze ans à peine quand elle eut avec son père une conversation révélatrice de sa glorieuse destinée ; le moine Drogon, son contemporain et le premier de ses biographes, nous l'a transmise, ornée de considérations philosophiques ; voici, fidèlement rapporté, le récit de ce saint homme :

Des gueux, venus de régions étrangères, — lamentable bohème des temps féodaux, ballottés au

hasard de la vie, harcelés par les uns, hospitalisés par d'autres, toujours nomades et toujours gueux, — s'employaient, pendant la belle saison, aux travaux de la terre ; mais l'hiver, ils étaient sans emploi et partant, sans ressources. Ils pullulaient aux environs du château de Londefort ; il y avait des femmes aux joues pâles, aux yeux meurtris, traînant une marmaille, que le froid et la faim faisaient geindre ; c'étaient des figures de famine, des vieillards^emwt liques, même des estropiés et des malades ; à certainesv\ heures du jour, tous ces gueux en guenilles sepressaient '£H aux portes du manoir ; et prudemment, sans qu'il leur fut permis d'y pénétrer, — car la misère n'inspire pas la confiance, — ils recevaient, des serviteurs du châtelain, quelque pitance.

La seigneurie de Londefort était nçhe, mais toute richesse, ainsi que le remarque le ptfeux écrivain, dont je trancris les propos, a ses limites. Aussi je" seigneur Heinfried, bien que n'étant pas inhumain, se voyait-il obligé de borner ses générosités ; les victuailles, distribuées chaque jour, s'épuisaient bien vite et il arrivait que les gloutons seuls, qui étaient aussi les plus ingénieux ou les plus tenaces, étaient rassasiés et que, dans ce tohu-bohu de miséreux, les forts — fimage raccourcie de la vie) — accaparaient la portion des faibles.

Godeliève le savait ; une voix secrète lui disait qu'en marge de la charité officielle, il en existe une autre, qui est pitoyable à toutes les défaillances et à toutes les misères, qui les secoure et qui les devine, qui donne beaucoup et surtout qui donne bien ; elle s'inspire, cette charité-là, d'un sentiment complexe où il entre, sans doute, un peu d'orgueil et même

d'intérêt, mais certainement aussi, de la bonté pure ; et c'est un sentiment si noble, qu'on peut bien dire que, depuis Jésus-Christ qui l'a enseigné, il n'en existe pas un seul qui ait plus de noblesse ni qui soit plus honorable.

La douce enfant avait donc imaginé d'entrer au cellier, sans être aperçue ; elle y dérobait des pains, des quartiers de viande, des fruits et portait son butin à ceux qu'elle jugeait les plus délaissés. La chose fut bientôt découverte ; un vieux serviteur d'Heinfried, fidèle et grognon, assurait le service intérieur du château ; il s'aperçut des k dilapidations • de Godeliève et de ce qu'il appelait un « malencontreux gaspillage. » Il courut s'en plaindre et le fit en termes très vifs.

— Ce sont, s'écria-t-il, des gamineries, qu'il n'est pas possible de tolérer !

Le maître sourit, plaisanta ; mais l'autre répliqua, d'un ton grave :

— Imposez, si vous le voulez, des privations à vos loyaux serviteurs, à ceux qui ensemencent et labourent vos terres, à ceux qui portent vos bannières et font métier de mourir, en défendant votre sol. Rognez leurs ressources ; rongez votre patrimoine, qui est un peu le leur ; diminuez et compromettez la richesse de cette contrée, au profit d'un troupeau d'inutiles, dont personne ne veut ailleurs et que tout le monde craint ici. Vous le pouvez. Mais cela n'est ni juste ni conforme à vos intérêts.

— Eh, je ne puis être inexorable ni livrer ces misérables à la faim : ce serait forfaire à Dieu.

— Déjà, par vos ordres, ils ont de larges aumônes. Trop larges ! Car ils s'en iraient bien loin, s'ils

n'étaient si assurés de votre bienveillance. Mais qu'une enfant vienne ainsi mettre du désordre et que vous paraissiez, par elle, encourager et protéger avec une particulière bonté tous ces vauriens, c'en est trop et l'effet en sera désastreux !

Heinfried dut convenir que ces paroles étaient sages et que, pour la bonne tenue de sa maison, il fallait réagir. Il manda sa fille, lui fit observer que, si la charité est une vertu, la prodigalité est un vice et qu'il entendait ne pas mécontenter ses serviteurs fidèles ni éparpiller son bien au vent des misères terrestres.

Alors Godeliève: enfant jusqu'alors timide et silencieuse, quitta ses allures puériles et se mit à disserter avec une ardeur, que je trouve, pour ma part, bien touchante ; elle dit des vérités que le langage des hommes, depuis huit siècles, a bien galvaudées, mais que leur cœur, malgré qu'ils se croient plus civilisés, pratique avec infiniment plus de peine qu'il faisait en ces temps lointains. Leur orgueil, maintenant, est plus rebelle à cette philosophie saine et simple ; ils l'aimeraient plus complexe et voilà qu'ils se refusent à voir les grandes ombres mystérieuses, projetées sur ces aquarelles délicates et naïves que sont les gestes des saints ; elles deviennent, pour qui sait voir, des eaux-fortes magnifiques, faites d'angoisse, de douleur et de pitié, posant et résolvant en quelques jeux de lumière les plus hauts problèmes de l'humanité....

Quel charme, aussi, dans ces phrases d'enfant, toutes nettes et généreuses et qu'un enfant comprendrait...

— Père, dit Godeliève, Jésus-Christ a vécu pauvre ;

il est né dans l'humilité d'une étable. Il est le Dieu des infortunés et des pauvres, le consolateur des affligés. S'il a donné la fortune aux uns, ce n'est pas pour affamer les autres. Il n'a pas voulu que le bonheur d'un seul fût fait de la misère de tous. Et la famille chrétienne n'est pas une foule de miséreux, au service de quelques heureux.

Heinfned, étonné par la solennité de ces propos, regarda l'enfant et la voyant sérieuse, répondit :

— Un tel reproche me sied mal. Parcours nos champs et nos coteaux ; demande à nos laboureurs si leur maître ne veille pas fidèlement sur eux ; interroge mes soldats : ils participent à mes richesses, comme à mes périls. Le bonheur d'un seul ! Mais je n'ai la puissance et la richesse et le bonheur, qu'à condition de servir loyalement mon suzerain et de protéger efficacement mes vassaux. Toi, enfant, tu ne peux mettre ici le désordre et je ne puis tolérer que la sensiblerie d'une fillette compromette la stabilité de ma maison !

Godehève émue par la sévérité de ces paroles, fortifia son courage et, contenant ses larmes, répliqua :

— Voyez, père, ce feu ardent, et, d'autre part, dans ce récipient, cette eau. Cette eau suffirait pour éteindre ce feu, ou du moins pour en atténuer l'ardeur. Si votre castel se mettait à flamber, vous rassembleriez en hâte vos amis et vos serviteurs, et grâce à la rivière voisine, vous triompheriez du feu. Eh bien, les aumônes charitablement faites éteignent le feu de nos péchés. La charité, c'est l'eau, l'eau bienfaisante, qui sauvera des flammes de l'enfer le castel de notre âme.

— Mais les aumônes inutiles, les secours mal placés ?

— Père, du foyer jaillissent et tourbillonnent des scories. C'est la poussière des vaines aumônes. Qu'importe, si le feu est éteint et l'âme sauve !

Heinfried, bon chrétien et père tendre, céda ; mais, par politique et par nature, il n'aimait désobliger personne ; il chercha donc une solution qui contentât un chacun ; il la trouva, en prescrivant un surcroit d'aumônes, mais en défendant à sa fille d'empiéter sur les attributions des serviteurs et de commettre à l'avenir aucun larcin.

Et le pieux Drogon, dont le verbe est abondant et l'enthousiasme prolixe, s'extasie et note ce fait d'une enfant de quinze ans, raisonnant à son gré mieux que « le plus filandreux juriste. » Un autre biographe en terminant le même récit, conclut par une de ces énergiques formules, dont le droit romain a le secret : « Cette enfant, Dieu l'avait mancipée aux pauvres. »

Telle fut l'entrée de Godeliève dans l'hagiographie.

Ce fait qu'on ne pourrait sans exagération qualifier de prodigieux, est du moins l'indice d'une rare précocité ; il constitue, dans cette sainte existence, l'acheminement au miracle.

La décision, qu'avait prise Heinfried, n arrangea rien du tout ; c'est généralement le sort des décisions qui veulent tout arranger... Godeliève, qui prétendait justement réconforter ses pauvres en victuailles, mais aussi en bonnes paroles, continua de les visiter en secret ; elle obéit d'abord à l'ordre paternel et la nourriture qu'elle porta à ces affamés, ne fut que spirituelle. Puis, poussée par un instinct, ainsi que

le fait observer le sentencieux bénédictin, elle déroba comme auparavant, du pain.

L'intendant découvrit bien vite ces ruses et voulut la prendre en flagrante indiscipline. S'étant caché dans un repli de la muraille, il attendit que l'enfant vînt commettre son pieux larcin. Il la vit rassembler en hâte quelques morceaux de pain, les tasser dans son tablier, qu'elle tenait relevé ; puis le corps ployé en arrière, partir avec l'encombrant fardeau.

Alors il sortit de sa cachette, lui barra la route et, désignant le tablier, s'écria :

— Qu'est-ce encore que cela ?

L'enfant, surprise par la brusque apparition de cet homme, confuse aussi de sa maladresse, balbutia quelques paroles et lâcha dans son trouble les coins du tablier.

Et voici qu'en un doux frôlement, des morceaux de bois, des copeaux, tortillés et luisants, tombèrent en cascades et, s'enchevêtrant, s'accrochèrent les uns aux autres, s'amoncelèrent aux yeux ébahis de l'intendant.

L'écrivain de saint Benoit, après avoir narré ce miracle, ramassa en une formule son admiration, ordinairement si verbeuse : « O vere sanctam hanc adolescentulam ! »

Il ajoute que l'intendant ayant couru raconter l'événement à ses maîtres, Godeliève rassembla dans son tablier les copeaux et que ceux-ci redevinrent aliments.

Le miracle dit de la « Multiplication des mets » est ainsi raconté par l'Anonyme narrateur du XVme siècle.

Le comte Eustache de Boulogne, — celui-là même qui épousa la bienheureuse Ida, mère de Godefroy de Bouillon, — ayant voulu marquer à son vassal Heinfried sa bienveillance, accepta un jour l'hospitalité de Londefort.

Heinfried s'ingénia par des victuailles de choix et le faste de la réception, à reconnaître ce qu'il appelait un bienfait. Au jour dit, brillamment escorté, il partit à la rencontre du Comte, tandis qu'au château les serviteurs affairés bâclaient, sous les ordres de l'intendant, les derniers préparatifs.

Or, des gueux faméliques, se fiant à l'habituelle générosité de Godeliève, groupés à la porte basse du château et sûrs d'être inaperçus, attendaient et geignaient. Godeliève put soustraire quelques aliments, les leur porter. C'était peu pour cette troupe nombreuse.

Le comte Eustache faisait alors, dans l'épanouissement des fanfares et le scintillement des cors, son entrée. Et tous, intendant et serviteurs, désertant les salles, couraient acclamer au dehors leurs maîtres.

Godeliève aussitôt introduisit, dans les cuisines, ses pauvres ; et le biographe, navré, affirme que « dans leur inconséquence ils engloutirent la presque totalité des plats » ; puis ils décampèrent.

Grande fut la consternation de l'intendant, quand il connut l'aventure. La table du comte allait manquer de mets ! Que faire ? Avertir son maître. C'est ce qu'il fit.

Heinfried, comme il est compréhensible, entra dans une grande colère et son effarement, prodigieux et comique, se traduisit en lamentations.

Godeliève, parfaitement calme, lui disait : Allez,

père. Recevez vos hôtes. Dieu ne vous abandonnera pas. »

Cependant les convives pénétraient dans la vaste salle du château, et Heinfried, que le calme de sa fille n'avait pas rassuré, regardait. La table était chargé de mets somptueux ; c'était un pêle-mêle de fruits magnifiques et de plats rares ; des vases dorés étaient remplis d'un vin qui embaumait. On admira ce prestigieux déploiement de richesses ; le Comte se déclara ravi.

Et l'Anonyme, paraphrasant l'admirative exclamation de Drogon, écrit: « Dieu vient, pour la seconde fois, d'attester par un miracle la sainteté de Godeliève. »

A quelque temps de là, un seigneur, qu'Heinfried avait rencontré à Boulogne, auprès du comte Eustache, vint à Londefort. C'était Bertolf, seigneur de Ghislelles, en Flandre. Ayant vu Godeliève, il se mit à l'aimer, avec la passion qu'un seigneur mettait alors en toutes choses. Il prétendit l'épouser. Mais la chose n'alla pas sans difficultés. Godeliève consultée, déclara sa vocation religieuse, et le cloître, non le mariage, lui convenir.

Alors Bertolf, par l'entremise du comte de Flandre, dont il était l'un des puissants vassaux, obtint qu* Eustache de Boulogne influençât Heinfried.

Celui-ci, craignant le ressentiment de puissants seigneurs et soumis, non certes par lâcheté, mais par devoir, à la hiérarchie féodale, pressa vivement Godeliève d'accepter ; et Godeliève, voyant dans cette unanimité une marque de la volonté divine, dit enfin : « Que votre volonté soit donc faite ».

Le mariage fut célébré à Wierre-Effroy, et, selon la coutume, Heinfried conduisit en grande pompe sa fille au manoir conjugal.

Il y a loin de Londefort à Ghistelles. On ne sait au juste quel chemin suivit le cortège. Une brochure flamande, très rare, datée de 1 623 et fort exactement renseignée, s'orne de charmants et naïfs dessins ; l'un représente le château de Ghistelles, au bord de la mer, et des vaisseaux pavoises et bondés de passagers y accostent. C'est donc par mer que Bertolf, Godeliève et Heinfried seraient venus de Boulogne à Ghistelles.

La jeunesse de Godeliève, douce et priante, n'avait été qu'une préface à ses malheurs ; c'est à Ghistelles qu'elle débute dans le martyre.

Sa bonté parfaite, sa précocité, les miracles qui soulignèrent son enfance et que l'Eglise a sanctionnés, annoncent le rôle auquel elle était appelée. Dès l'origine, elle était la « domestique de Dieu », comme ne cesse de la taxer Drogon. Cette épithète est fort belle ; car, ainsi que le disait mon vénéré maître J.-K. Huysmans : « La sainteté, c'est Dieu accordant à des créatures d'élite d'assumer après Son Fils le poids des fautes terrestres, de subroger aux déchéances humaines leurs surhumaines vertus.

Sainte Godeliève de Ghistelles, patronne de la Flandre, (Dcsclce de Brouv/er, éditeurs).

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