COMTE DE FOIX
Mme MARGUERITE D'ESCOLA.
Marguerite d'ESCOLA
Marguerite d'Escola est née à La Bastide de Sérou (Ariège). Elle est la fille d'un économiste distingué et la petite-fille du Docteur Bordes-Pagès, ancien sénateur de l'Anège et promoteur des Transpyrénéens. Elle a épousé M. Joseph Ageorges. Elle débuta par un roman délicieux : Les sources claires, qu'on a souvent comparé pour le charme du style au Journal d'Eugénie de Guérin. Elle publia dans Le Mois, dans La Liberté, dans la Revue Générale, dans la France illustrée, dans les Dimanches littéraires, dans le Journal de Bruxelles, dans le Roman- Romanesque des œuvres qui eurent un légitime succès. Signalons Une petite rose rouge (Jouve, édit.), Le Pain de c/ieznous(BonnePresse),/4u temps des crinolines (Rivière, édit.), etc.... Personne n'a mieux chanté les Pyrénées ariégeoises que Marguerite d'Escola : les extraits que nous donnons, empruntés aux Sources claires et au Pain de chez nous, montreront que la place de cet excellent écrivain était, pour la pureté de sa langue, pour le charme et la fraîcheur de son inspiration, toute marquée dans cette anthologie.
Voici d'ailleurs quelques appréciations de la critique :
Du romancier Jules Pravieux : « Au lieu de prêcher, ses héros vivent. Ils se meuvent en des intrigues simples, que l'auteur sait rendre captivantes, et les paysages parmi lesquels ils évoluent nous sont décrits avec une
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richesse de couleurs, une distinction de style, qui ne sont pas les moindres charmes de ses livres, dont l'un est une manière de chef-d'œuvre. »
De François Veuillot : (f Le talent de Mme d'Escola est fait de distinction et de saveur, de droiture dans les pensées et de clarté dans les mots. »
On effeuillait le maïs, ce soir-là, chez Jeannette.
Au milieu de la grange — la récolte ayant été très belle — se dressait un tas énorme d'épis encore engoncés dans leurs feuilles jaunes ; tout le long des murs, on avait improvisé des sièges : caisses, tabourets, escabeaux, monceaux de paille ou de joncs ; aux grosses poutres noires qui soutenaient le plafond, deux lanternes brûlaient avec une forte odeur. A 8 heures sonnantes, tous les invités étaient arrivés par groupes : vieilles femmes cachées dans leurs mantes noires, filles au capulet bleu, paysans en gros tricots de laine. Ils entraient, criaient : « Bonsoir la compagnie ! » Puis s'emparaient d'un siège et s'asseyaient à leur guise, près du tas, commençaient d'arracher, en bavardant, les gaines desséchées des épis.
Quand la société d'effeuiîleurs fut réunie, on pria la vieille Françon de chanter un « couplet » pour ouvrir la soirée. Et la paysanne — s'étant fait aussi longtemps prier que cela se doit. — de sa voix cassée et tremblotante, avait entonné en patois la complainte de la Pastourelle au diamant :
Viens, je te donnerai, ma belle, Un diamant d'or
Ensuite, Jeannette fut requise de conter « un counté dé Bernard moun ounclé » — un conte de Bernard mon oncle, — et, d'un air mystérieux et solennel, commença la fameuse histoire du Diable sur le Poirier ; comme quoi Béelzébuth, ayant voulu dérober des poires, fut joué par saint Pierre et saint Jean qui, faisant sur la terre leur périodique voyage — le retinrent prisonnier sur son arbre où il resta douze jours et douze nuits, accroché par les cornes.
— Le poirier existe encore, assurait Jeannette, on peut le voir dans le jardin du <■' Rey » ; même il n'est pas très prudent de s'aventurer dessous à minuit, car les <f brouïchos » : « sorcières », y viennent danser le sabbat sur des manches à balais.
A ce mot de « brouïchos », les jeunes avaient secoué la tête d'un air incrédule ; on n'y croyait plus depuis longtemps, mais c'était joli tout de même dans les contes, et Jeannette obtint, comme toujours, un superbe succès.
Vers 9 heures 1 /2, Mariette entra dans la grange, tenant un énorme plat des deux mains ; le moment de souper était venu. Bien vite, abandonnant la besogne assez avancé déjà, on s'assit en rond autour des haricots traditionnels, et chacun, tirant de sa poche une petite cuiller d'étain, se mît à la plonger dans la sauce.
Les langues ne chômaient point pour cela. Oh ! non ! et quand, à la gourde remplie de piquette, chacun eut bu à la « régalade », sans approcher ses lèvres du bord, on commença de conter les nouvelles du pays, les baptêmes de la dernière quinzaine, les noces du printemps prochain ; on rappela, en se signant, le souvenir de ceux qui avaient assisté aux
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veillées de l'hiver précèdent et qui, à cette heure, dormaieut sous les croix du cimetière ; Henri dé Faverolles. Louis del Rey et Jean-Pierre dé Bariat, qn'on avait porté en terre huit jours avant « Notre- Dame de Septembre », et dont le fils, Jean-Marie, s'était fait caissier :
— Sait-on de quel côté il est allé ? iuterrogea une vielle.
— On ne sait pas, répondit la petite Marianne une cousine de Jean-Marie. Annette n'a pas eu de nonvelles depuis la Toussaint. Il était aux « Pays Bas » (1) à ce moment et il disait que les affaires marchaient.
— Il fera peut-être fortune et reviendra s'établir après au pays, observa Françon.
— A son goût, dit Jeannette. Il pourra choisir entre toutes les filles du village, la mienne exceptée. Je ne voudrais ni de lui ni de son argent à la maison !
C'était annoncer solennellement la rupture des accordailles. Il y eut un moment de silence pendant lequel on n'entendit plus que le bruit des cuillers sur le grès.
Au coin de la grange, Mariette, montée sur une échelle, remettait de l'huile dans un quinquet.
Bientôt tout le monde reprit l'ouvrage et, les premières feuilles de maïs arrachées, au milieu d'un bruit de paille froissée, un vieux à la voix chevrotante entonna le chant national des Pyrénées, ce chant de montagnards et de bergers qui, connu à peu près
(1) Plaine languedocienne.
dans toute la France, ne résonne bien que sur les lèvres de nos paysans :
Aquéros mountagnos Que ta naoutos soun....
Ces montagnes, qui sont si hautes, m'empêchent de voir mes amours.
Et tous, jeunes gens et vieillards, garçons et filles, voix rudes et grêles, reprirent en chœur :
Ton chant, ne le chante pas pour moi, chante-le pour ma mie ! Le vieux continua :
Elles s'abaisseront ces montagnes, et mon amour s'approchera de moi !
Et tous répétèrent, arrachant en cadence les feuilles dorées du maïs :
Ton chant, ne le chante pas pour moi, chante-le pour ma mie !
Et, du fond de ces rudes poitrines, elle s'envolait toute vibrante et empreinte dune grande poésie, la vieille chanson naïve ! elle s'envolait bien au delà des murs de cette grange et peut-être allait-elle, portée par les brises fraîches des montagnes, bercer sur la terre étrangère le rêve triste de l'exilé.
— Ces montagnes qui sont si hautes m'empêchent de voir mes amours ! chantait Mariette, assise un peu à l'écart, sur un escabeau.
La pâle lumière de la lanterne éclairait doucement
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sa belle figure de paysanne, depuis un mois bien moins fraîche et rieuse, mais toujours accorte et douce ; elle chantait avec une expression singulière, et Joseph dé Mirou, son voisin, cessant d'effeuiller son épi, se prit à la regarder d'un air sombre. Tout à coup, il lui dit à mi-voix :
— Pourquoi est-il si long, ton chagrin, Mariette ? Elle eut un soubresaut et, blessée dans sa fierté,
releva la tête d'un mouvement brusque :
— T'ai-je parlé de mon chagrin, Joseph dé Mirou ? dit-elle
Il ne répondit pas ; seulement, sa main qui effeuillait les maïs se mit à trembler et plusieurs fois il fit un mouvement pour changer de place. Cependant, il ne bougea pas et, quand il n'eut plus d'ouvrage, sans songer à retourner en chercher, il reprit un à un ses épis effeuillés et commença machinalement à les égrener entre ses doigts.
Du coin de la grange, la vieille Françon le regardait ; tout à coup, poussant le coude de sa voisine Marianne, elle lui dit :
— Voilà Joseph dé Mirou qui oublie l'ouvrage parce que Mariette effeuille à côté de lui !
Et les deux vieilles, plissant leurs lèvres blanches, se mirent à rire, d'un air fatigué, leur pauvre petit rire sans dents.
Et, dans la grange chaude, encore une fois résonna le refrain de l'hymne montagnard.
Mariette, cependant, honteuse d'avoir traité un de ses hôtes d'une façon trop rude, essayait par devoir d'hospitalité, de trouver une phrase aimable à lui dire. A la fin, prenant son parti :
— C'est toujours pour carnaval, ta noce, Joseph }
Il lui répondit d'une voix brève :
— Ni au carnaval ni plus tard ! Je ne me marierai jamais !
Elle le regarda étonnée. Les yeux baissés sur son épi, il continuait à l'égrener d'une main agitée. Elle comprit qu'il avait une peine et répliqua, très douce :
— Rose Margeret est une brave et belle fille. Pourquoi ne te marieras-tu pas, Joseph ?
— Parce que je n'aime pas Rose ni — il hésita — ni aucune autre. Je me mariais par rapport à ma mère, qui désire avoir une bru pour lui aider à faire le travail de la maison ; mais c'est fini, je partirai pour la plaine et on prendra une servante chez nous l
— Tu ne partiras pas pour la plaine, Joseph, ta mère en mourrait de chagrin. Tu es le seul fils qui lui reste... ton père est mort il y a deux ans.
Comme elle tremblait, la pauvre fille en recommençant auprès d'un autre, d'un indifférent, le même plaidoyer qui, trois mois plus tôt, était resté impuissant à vaincre l'entêtement orgueilleux de son fiancé !
— Mariette, reprit Joseph, je ne peux plus durer au hameau depuis quelque temps !
— Pourquoi ? Trouves-tu le travail trop dur ?
— Tu sais bien que je ne suis pas un fainéant et que j'ai toujours aimé la montagne. Il me faudrait peu de choses pour y être heureux ; mais le bon Dieu ne me donne pas ce qu'il donne à tous les autres ; j'aime mieux m'en aller loin que me ronger ici.
Elle lui répondit simplement :
— Il faut prendre la vie comme elle est ; il y a du chagrin pour tout le monde ! Ta mère doit avoir de la peine de te voir comme ça ?
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— Qu'est-ce que j'y peux ? Ce n'est pas ma faute si je souffre ?
Il avait fini d'égrener son épi et restait là, sans rien faire, à regarder Mariette, qui, elle non plus, n'allait guère vite en besogne ! Qu'elle était donc gentille, sous la lumière douce de la vieille lampe qui dorait ses cheveux bruns à travers la coiffe légère !... Quel air de tristesse elle avait en lui disant de ne pas partir comme il était parti ; car, sûrement, elle ne pensait qu'à lui sans se douter qu'un autre pourrait l'aimer autant... bien davantage peut-être !...
Et, soudain, la jeune fille rencontra ce regard ému fixé sur elle, ce regard auquel nulle femme ne saurait se méprendre... Alors, toute saisie et prise d'une grande pitié pour celui qui souffrait à cause d'elle, au moment où toutes les paysannes, la veillée finie, s enveloppaient dans leurs capes pour se retirer, elle lui tendit la main, disant :
— Je suis ton amie, Joseph, ton amie sincère. Ne me demande pas autre chose... jamais !
... Annette remua les cendres de son foyer éteint et s'assit, tremblante, sur la pierre de l'âtre. Le vent, un vent terrible de fin novembre, sifflait entre les fentes de la porte ; le bruit monotone de la pluie, tombant sur la terre battue du seuil, faisait un accompagnement d'une déchirante mélancolie aux tristesses de ce soir d'automne... Annette remua la cendre de son feu à demi éteint... Qu'il faisait donc froid dans son logis et dans son cœur !... Mais aussi, pourquoi avoir voulu passer dans cette maison désolée cette nuit qui s'annonçait glacée et sinistre ? Depuis plusieurs mois déjà, la pauvre femme avait accepté l'hospitalité que l'aîné de ses fils lui offrait. En quittant la pauvre chaumière où cinquante ans plus tôt s'était allumé son foyer, elle avait souffert un déchirement terrible. Il avait fallu lui promettre que, de son vivant, rien ne serait vendu ; qu'elle garderait intacts ses misérables meubles et la chère demeure où elle pourrait revenir quand elle voudrait.
Depuis, elle avait pris la mélancolique habitude de descendre, tous les samedis soirs, du hameau plus élevé sur la montagne qu'habitaient ses enfants, jusqu'à Cerizols et de dormir une nuit dans le vieux lit où Jean-Pierre était mort, au milieu des souvenirs
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du lointain bonheur détruit. Elle ne mangeait pas, ces soirs-là ; comme inconsciente et toute perdue, elle veillait très tard, accroupie sur son foyer, sans penser, hébétée par le sentiment de sa misère. Si quelque voisine compatissante venait alors frapper à sa porte pour lui offrir, au moins, l'aumône cordiale de sa sympathie, elle l'éloignait d'un geste lassé, sans rien lui dire, voulant garder la suprême consolation de pleurer seule.
Quelquefois, elle prenait le rosaire de bois usé qu'un pèlerin, jadis, lui avait apporté de Lourdes, Presque machinalement, elle faisait un grand signe de croix avec le Christ de cuivre, que baisaient ensuite ses lèvres flétries ; puis, avec des inflexions endormeuses, de sa voix cassée, elle récitait le Credo et Y Oraison dominicale... Mais toujours, avant le premier Gloria, sa prostration le ressaisissait ; son chapelet, alors, glissait sur l'âtre, et elle, joignant ses mains tremblantes, les yeux fixes, la tête penchée sur sa poitrine, continuait l'oraison de sa douleur.
Qu'il faisait donc froid, ce soir-là, dans la maison déserte ! Le léger feu de branches que la bru d'Annette avait allumé était presque éteint, et, insoucieuse, la veuve le regardait mourir, remuant les cendres grises des braises....
Elle se leva et s'en fut vers l'armoire ; la clé à demi rouillée tournait à grand'peine dans la serrure... Elle prit, sur le plus haut rayon un linge blanc noué qui fleurait la lavande. De ses mains tremblantes, elle le défit... Ils étaient bien là, tous les chers souvenirs : le brin de fleur d'oranger que son homme portait à la boutonnière du bel habit de ses noces, une mèche de cheveux coupée sur sa tempe avant
la mise en bière... Le chapelet de Première Communion de Jean-Marie et le vieux ruban de son cierge... Le bonnet de mariée qu'elle avait mis, joyeuse fiancée, au matin du jour où Jean-Pierre lui avait passé au doigt l'anneau d'argent des épousailles... Pauvre anneau, usé maintenant, noirci, qui jamais ne l'avait quittée, qu'elle voulait dans son cercueil.
Elle posa le linge sur la table, et, dans ses mains ridées et jaunies, prit l'une après l'autre les vieilles reliques de son bonheur... Elle les contempla longuement et les baisa. Ensuite, avec des précautions infinies, les replaçant dans le linge parfumé comme des choses précieuses et saintes, elle les remit doucement dans le pauvre bahut.
Le feu achevait de mourir, Elle s'agenouilla, frissonnante, devant l'âtre et essaya de le raviver. Mais le souffle de sa poitrine fatiguée ne parvint pas à faire jaillir une seule étincelle ; sans s'impatienter alors ni s'attrister davantage, elle s'accroupit sur la pierre encore chaude et se mit vaguement à songer...
Où était-il en cette soirée de novembre ? Sur quels chemins continuait-il sa course vagabonde ? Avait-il froid lui aussi ? Se chauffait-il à quelque feu d'auberge, contant à un cercle curieux une joyeuse aventure ? Comme il devait peu penser à la pauvre vieille maison perdue dans la montagne !
Il ne reviendrait jamais... Depuis tant de mois on n'avait plus de ses nouvelles ! Jamais ? Si... un jour il arriverait à Cerizols. Il s'arrêterait au fond de la vallée, près des grands ifs du cimetière ; il pousserait la grille de fer, et, s 'agenouillant devant deux petites tombes abandonnées, y poserait peut-
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être un bouquet de chrysanthèmes. Puis il repartirait pour toujours en se signant....
Dehors, la rafale sifflait, sinistre ; le vent, un vent glacé, passait en gémissant à travers les fentes de la porte. Un long frisson enveloppa la mère ; la souffrance physique la réveilla du songe étrange où elle somnolait. Encore une fois, elle se mit à souffler sur les braises presques noires ; une étincelle jaillit qui vint lui brûler la paupière, elle continua de souffler pendant une minute ; les cendres fines passaient entre ses lèvres ; son bandeau noir se défit ; des mèches de cheveux gris lui voilèrent le visage ; tout épuisée par l'effort, elle essaya de se redresser, mais retomba à demi couchée sur le foyer ; alors, elle ne fit plus aucun mouvement et, avec la sensation assez douce d'avoir les pieds dans quelque chose de tiède, elle resta toute ramassée sur elle-même, sans aucune pensée, sentant vaguement qu'une nappe de glace lui tombait sur les épaules et sur les bras.
Un pas lourd résonna dans l'enclos... Elle l'entendit comme dans un rêve et murmura :
— Le vieux Jouan qui vient chercher des pommes de terre.
Mais elle ne bougea pas ; tous ses membres semblaient pris dans un étau de glace... Soudain, une bouffée d'air vint la frapper au visage... On venait d'ouvrir la porte ; la voix de la vieille s'éleva, gémissante :
— Je n'ai besoin de rien, voisine ; refermez, s'il vous plait !
Alors, un grand cri d'angoisse emplit la chambre :
— Mère, c'est moi !... Mère !
Et Annette sentit une étreinte passionnée l'enve-
lopper toute... Elle essaya de rouvrir les yeux. Une chaleur de baisers se posait sur ses cheveux.
La vieille, alors, se crut reportée à des années déjà lointaines, quand son plus jeune fils Jean-Marie l'embrassait si fort avant d'aller dormir ; alors, très doucement, elle lui dit :
— Jean, mon petit, si tu soufflais un peu le feu ? Il fait si froid aujourd'hui.
Ensuite, elle devint très pâle, très raide, et se renversa évanouie dans les bras de son fils.
Le Pain de chez nous (Maison de la Bonne Presse).
Aimez-vous les légendes ?
Un soir, le Seigneur et Pierre, son vieux disciple, traversaient à pas légers les profondes vallées ariégeoises. L'heure sonnait où les montagnes étincellent sous la lune ; le vent soufflait tout doux, tout doux, et l'on sentait, le long des pentes, une grande fraîcheur répandue.
Le Seigneur s'arrêta et dit à Pierre :
— Ce lieu me plaît et j'y veux créer une race. Alors Pierre, levant au ciel son bâton de voyage,
hocha la tête et s'écria :
— Gardez-vous en bien, Seigneur ! C'est un ordre mendiant que vous institueriez là !
Mais le Seigneur dit :
— Fiat !
.... Alors on vit sortir de terre un petit homme tout fin, tout râblé, à la barbe de chardon, aux yeux de chaude escarboucle ; il portait de grandes braies rouges et un pittoresque justaucorps. Aussitôt qu'il se fût éveillé à notre monde de misère, il envisagea le Créateur, d'un seul geste enleva son grand chapeau de feutre, puis s'étant courbé au niveau des genièvres qui embaumaient tout le mal, modula d'une voix geignarde :
— La charité, s'il vous plaît, mon bon Monsieur ! Et saint Pierre gémit :
— Hélas, Seigneur, ne vous l'avais-je point dit ? Voilà ce que c'est de ne pas écouter les anciens !
Ainsi parle la légende, maligne et trompeuse... Et, dans les veillées de Novembre, au doux bruissement des épis de maïs qu'on effeuille ou des tiges de chanvre qu'on teille, les vieux aux gestes las, les vieilles qui entourent de leurs bras frêles leurs genoux tremblants et noués, redisent la méchante histoire, tandis que l'ombre d'un sourire flotte au bord de leurs lèvres radoteuses.
Cependant, le feu de genêts brasille sous la cheminée au lourd manteau de bois noirci ; au bout de la crémaillère, le « casset > de cuivre se balance et jette des éclairs rouges sur la figure d'une jeune femme agenouillée qui prépare le souper de minuit selon les rites anciens. Au fond du chaudron, elle a déposé, soigneuse, une couche de paille blonde ; ensuite, ayant rempli la grande « cosse > d'étain d'une pâte de maïs jaune et filante, elle la verse dans le casset et la recouvre d'un second lit de paille. Le premier « liouret » cuit doucement.
Dehors, le vent d'Espagne souffle, étouffant et chaud. Il glisse sous la porte et fait voleter les coiffes brodées des vieilles. Au coin de 1 atre, une anciene au teint de roses sèches file sa quenouiilée en silence ; ses yeux noirs brillent vivement sous les paupières à demi retombées ; les gens de la veillée la considèrent avec un respect effrayé ; un cercle d'isolement s'est formé autour d'elle. Dieu nous garde des brouichos %
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jeteuses de sorts, qui mènent la ronde du sabbat avec Lucifer !
Et maintenant, voici l'Avril !... Les montagnes, qui tout l'hiver avaient pâli et grelotté sous leur masque de neige, ont senti éclater en leur sein les germes d'un renouveau. Leurs lignes, dont les courbes souples courent et sinuent sur le ciel troublé du printemps, dessinent dans l'air plus clair des architectures nobles et pures, sereines à la fois et tourmentées, qui donnent au même instant une impression de définitif repos et de vie ardente et complexe. Déjà le soleil a dévoilé et baisé l'une après l'autre chacune de leurs cimes ; déjà, les premiers dégels les ont baignées et rajeunies. Voici l'heure où, sentant monter de la terre l'haleine chaude de la vie qui renaît, les bergers ceignent leurs reins de fruste et brillante laine* chaussent leurs sabots, se passent au col la bandoulière où pend leur gourde, puis, la houlette en main, poussant leurs troupeaux mêlés, s'en vont comme pour une fête. Leurs cornes emplissent les vais d'une rude et sauvage harmonie ; sous les pas de leurs moutons s'écrasent les premières anémones ; bientôt, au détour du sentier, leurs silhouettes s'effaceront brusquement, et, pour deux saisons, la montagne les aura pris.
Et deux saisons ils vivront la vie solitaire et farouche des pâtres. Groupés par cabanes autour de ces rois élus par eux, les « majouraous » respectés, ils se partageront la garde et le soin des troupeaux. Ils vivront de longues heures, des jours interminables, couchés à l'ombre des fourrés d'où montent de subtiles odeurs de fruits sauvages et de réglisses ; ils verront le vent
d'antan, « le vent des fous », secouer comme des grelots les herbes fleuries des pentes, noircir violemment les gorges, dessécher les pâtures, amasser au fond du ciel des flammes d'or ourlées d'encre et rayées de pourpre livide. Ils connaîtront l'angoisse des nuits d'orage, et, sur les forêts voisines, regarderont distraitement glisser le fugitif pinceau des saisons. Ils se révéleront fiers à l'étranger qui passera le seuil de leur hutte de terre ; leur cercle, pourtant, s'élargira pour lui faire place ; ils lui donneront part au bidon commun et à la commune couche de foin et de planches ; mais ils n'accepteront ni ses présentni sa pitié. Cependant, une gourde de vin sera tous jours chez eux la bienvenue ; et, l'ayant vidée à la ronde, ils achèveront la nuit dans les éclats de cette gaîté à la fois saine et grossière qui est la leur, et dont le chaud reflet colore encore les refrains de nos vieilles chansons...
Puis, quand viendra Octobre, alors que les montagnes frissonnantes s'enveloppent de leurs gazons fanés comme d'une peau d'ours aux riches nuances, ils redescendront, les bergers, avec les premières neiges. Ils regagneront les vais où fument les toits de leurs maisons, où bruissent, au fond d'une gorge, les claires sources venues de là-haut...
Les Sources Claires (Nouvelle librairie nationale).