‹ Conteurs français de terroirChapitre 13 sur 20 · LIMOUSIN · texte numérisé non relu

LIMOUSIN

JEAN NESMY.

JÉRÔME et JEAN THARAUD.

Jean NESMY (1876)

BIBLIOGRAPHIE : L'Ivraie, roman, couronné p/M* Académie française (Paris, Delagrave, 1905) — LfsTLgarés,,-., roman, couronné par l'Académie des sciences morales/^ et politiques (Paris, Calmann-Lévy, .1905) — L'âme limousine, contes et nouvelles (Paris, Nouve*4" librairie nationale, Collection des Pays de France, 1657) — La lumière de la maison, roman (Paris, Grasset, 19(wf — idem

nouvelle édition (Tourcoing, Duvivier, 19"W} — A#w*v graine au vent, contes et nouvelles (Pans, GrassetTHQlJ&r' Les Meilleures Pages (Jean Nesmy), avec introduction d'Eugène Evrard (Tourcoing, Duvivier. 1910)

M. Jean Nesmy est né à Marc-la-Tour (Corrèze), le 11 Juillet 1876. Lorsque parut son premier roman, L'Ivraie, qu'avait accueilli la Revue hebdomadaire, M. Emile Faguet formulait ainsi, dans la Revue latine de Janvier 1906, la promesse de talent qu'il donnait : « Je crois bien que nous sommes en train d'acquérir, sinon une nouvelle George Sand (genre Petite Fadette), du moins un nouveau Ferdinand Fabre... Je suis à très peu près sûr de ne me tromper point en annonçant que la littérature française a fait en M. Jean Nesmy une recrue de choix. »

L'année suivante, quand Y Echo de Paris reproduisit Les Egarés, qui venaient de paraître en librairie, M. Henri de Noussanne raconta, le 18 Juillet 1906, dans un article

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qui fit sensation, comment il avait découvert l'auteur au fond d'une lointaine province, et comment, l'ayant fait venir à Paris, il l'avait mis en présence du directeur de YEcho, qui venait de lui écrire : « J'ai lu d'un trait Les Egarés... Depuis longtemps on n'a pas publié en France une œuvre aussi saine et aussi forte. » L'histoire, remarque M. Evrard, le distingué critique de la Revue du clergé, rappelle assez l'aventure de M. René Bazin appelé aux Débats et que l'auteur d'En Province a conté dans une page délicieuse.

L'âme limousine inaugura, en 1907, !a collection des Pays de France. Enfin, quand parut La lumière de la maison, deux critiques éminents, l'un de France et l'autre de Belgique, M. Georges Goyau et M. Edg. Gilbert, saluèrent à l'envie ce roman comme « une superbe page de conquête sacerdotale », dans laquelle le talent du jeune romancier venait d'atteindre « une incontestable maîtrise.

« C'est un plaisir tout particulier, concluait M. Gilbert, de voir venir à la notoriété un artiste, qui n'a compté pour atteindre ce but, que sur la probité de son effort et sur la perfection grandissante de son art.

L'aube montait ; les prairies du vallon jetaient leurs fumées blanches ; la lumière frisait les grands châtaigniers sombres du coteau.

La maison des Berlot dormait à mi-hauteur dans la bruyère rose et les fleurs de blé noir. Des pigeons volaient autour à grands coups d'ailes gémissantes,

s'enlevant, faisant un tour de ronde, se posant, se chassant à coups de bec ou roucoulant et mettant en collerette les plumes lustrées de leur jabot. Des giroflées en gousses piquaient leurs aigrettes vertes sur le chaume, et l'humidité de la nuit, qui avait gonflé les tuyaux de paille, s'évaporait lentement autour d'elles en buée bleue.

La Rousou, éveillée, faisait en pensée le tour de son esprit, avant de passer sur ses jambes noueuses sa courte jupe de droguet ■>. Au fond peut-être, bien qu'il n'y parut guère, la Rousou était contente, de ce contentement calme, grave et presque toujours un peu mélancolique du paysan. Elle mariait sa fille, une jeunesse de 17 ans, qui était juste en fleurs, à un vaillant et fort honnête gars des alentours. Tout s'annonçait bien : les promis avaient l'un et l'autre du bien à leur suffisance, quelques billets bleus en réserve pour parer aux mauvaises années, de la santé à en revendre, comme on dit là-bas, pasd'hypothèques sur leurs terres, pas de « légitime » à servir à des frères ou à des sœurs, et, ce qui ne s'achète ni se s'acquiert point, ce qu'on ne paierait d'ailleurs jamais assez cher, de la bonne humeur, une nature accommodante et facile à vivre, une âme égale et toujours souriante. Elle estimait tout cela à sa manière, la Berlotte : l'argent et le bien d'abord, comme de juste ; puis les qualités de santé, qui importent dans la rude vie des champs, et après seulement les vertus du cœur, une bagatelle auprès du reste ! La Rousou, même dans ses plus beaux rêves, n'en demandait pas davantage pour sa fille, Et voilà que, le rêve réalisé, la Rousou n en ressentait qu'une joie trouble et misérable...

C'est que la Berlotte avait un remords dans l'âme.

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Elle éprouvait le tourment des indécis, qui, après avoir flotté entre dix résolutions, évitent encore moins le regret de la décision prise. Elle se faisait pour la centième fois le même reproche, les mêmes réflexions : « Sans doute on aurait pu mieux faire... Est-ce qu'on sait ?... Moi, je crois que le fils à not' maire aimait la Madaloun... C'est qu'elle est belle fille, la coquine ! Et elle aurait été heureuse chez le maire... Tandis que « noie chez Filhol, autant dire, par ma foi ! servante dans la maison... C'est du malheur, allez, qu'on se voit tant dépêché de faire ce mariage... Il y avait deux ans que ça durait, que le Célestin tournait autour de la « drôle >\ Et puis après ?... On aurait attendu encore, il aurait attendu lui aussi ; il l'aimait bien ; il la voulait... Et pendant ce temps l'autre se serait peut-être déclaré... Et l'autre valait tellement plus !... C'est du malheur !..

Ainsi, ce matin-là, la Rousou songe, s'attriste, se repent, pendant que la petite rêve l'heureux rêve blanc de l'épousée, et que i l'homme » accouple dans l'étable, en sifflant l'air de la Youlette, deux vaches couleur de moissons pour les charrois.

Huit jours après, huit jours blonds de la fin de juillet. Les fleurs de sarrazin se sont épanouies, ont donné leur miel aux abeilles et leur odeur au vent, puis un soir, lasses d'être coquettes, se sont fanées, sentant venir la fête de Notre-Dame d'août. La Madaloun a connu les regrets de sa mère, sans les partager. Célestin Filhol lui a conté fleurettes plusieurs fois, et chaque fois le conte est plus joli. Tout rit en lui, quand il parle à la « drôle » : ses yeux, sa bouche, son cœur et ses paroles. Tout dit l'amour, l'amour gai,

l'amour joueur, l'amour robuste et sain comme un enfant des champs. Et tant pis si <le fils à not' maire « la voulait, la Madaloun, et si le fils à not' maire a plus d'écus que Célestin. A l'âge de la fille aux Berlot, et quand on a son cœur, ce ne sont point soucis d'argent qui vous occupent. Elle sait, la Madaloun, que l'amour vrai est une jolie fleur, rare à la campagne comme ailleurs, et qui dans les cœurs des vieux ne s'ouvre pas. Elle est jeune ; elle en profite. Il lui déplait pourtant de voir sa mère triste et malcontente, comme quand, venant du marché, elle a mal vendu ses œufs, ou son beurre, ou ses poulets. Mais le mécontentement de la Rousou passera, pense, pour se consoler, la petite, tandis que sa joie à elle, Madaloun, c'est pour la vie.

Ainsi la fille est heureuse, presque sans mélange, et la mère pleine de regret, quand vient le beau jour du mariage. Du blanc, du vert et du bleu partout r ces trois couleurs se disputent les pensées, les cœurs, les toilettes des femmes et le paysage.

La Madaloun a mis son voile et pris un air de réserve, comme il sied ; Célestin, dans le luisant neuf de sa veste de ( noir », avec son feutre penché sur l'oreille, affecte au contraire un air d'enthousiasme et de conquête. L'homme est le coq, tandis que la femme est aussi docile que la poule. Dès le jour des noces, chacun commence à tenir son rôle. La Rousou naturellement a vêtu ses beaux atours ; elle fait une figure contente devant le monde ; mais au fond le regret du fils au maire ne la quitte pas. Le Berlot cependant rit à gorge pleine, l'insouciant, trouvant, et d'ailleurs non sans raison, qu'on est mieux dans le cortège qu'à la charrue, se flattant aussi fort sage-

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ment de boire tout à l'heure plus commodément au verre, bien assis dans l'ombre de la grange et l'odeur mêlée de l'étable et du foin sec, que, debout, dans le soleil des champs, au glouglou de la gargoulette.

Et le reste de la noce, jeunes barbes ou vieux grisons, coiffes jeunes ou vieux bonnets, n'a ni le rire plus timide, ni des pensées moins grossières eu moins plaisantes. Le cornemuseux mène le train avec sa « chabrette » à rubans neufs, qui nasille l'air de la mariée, et tout le cortège marche au pas, en grimpant derrière le joueur de musette, qui s'essoufle, le chemin bordé d'ajoncs qui monte au bourg.

En arrivant à la maison commune, un vol de papillons blancs, qui depuis un moment précédait la noce en dansant devant le « chabretaïre », se disperse, et, hommes et femmes, les deux colonnes de paysans, l'une sombre, l'autre claire, pénètrent, rang par rang, dans la mairie sans rompre l'allure du cortège. On s'assied à la ronde autour de la longue table du Conseil, où s'étale le cadastre. On rit, on cause, on s'offre des prises, en attendant que tous les témoins soient réunis et que l'acte ait été rédigé en partie double. Puis, quand le secrétaire a fini ses écritures, que Picatal, le cordonnier, est là en tablier de cuir et mains poisseuses, et avec lui Tabouret, le menuisier, avec de minces copeaux de bois frisé dans les cheveux, la salle se lève sur un signe de l'instituteur, les coiffes baissant leurs ailes blanches avec un air de componction, cependant qu'en signe de respect, des têtes, les feutres passent aux mains. Le maire d'un coup a .le code au bon endroit, que 30 ou 40 ans d'usage ont marqué mieux qu'un signet, et, d'une voix monotone et bredouillée, que ne semble animer aucune

conviction, dans l'attention générais et le religieux silence, il expédie la lecture juridique :

■ Art. 212 : Les époux se doivent mutuellement fidélité, secours, assistance...

C'est alors que la comédie commence. Que la Rousou pleure, cela ne surprendra guère : elle n'a qu'une fille, et elle la perd ; elle a par surcroît le regret d'un plus beau mariage, et enfin elle sait la vie, la vie rude des campagnes pour la femme mariée. Mais la Madaïoun ? ...

Elle, cui doit avoir h cette heure l'âme plus ensoleillée que le vallon, et un cœur qui chante pur et clair, plus que ne le feront bientôt les cloches ?... Eh Lien ! La Madaïoun fait comme sa mère : elle a sorti son mouchoir, l'a mis sur ses yeux, a penché la tête sur l'épaule, a placé un de ses coudes dans sa main, et dans cette pose affligée elle joue la vierge innocente et résignée... Elle pleure, elle sanglote...

Quand les ( oui » sacramentels ont été dits, que lecture de l'acte a été faite, Madaïoun, satisfaite d'elle-même, éponge ses yeux, qu'elle n'a pas mouillés, apaise son cœur, qui n'a jamais été triste, accepte le porte-plume que lui tend le secrétaire, pour (aire sur les registres, dont le papier rèche, insupportable, accroche la plume, une belle signature contente et bien appliquée. Elle s'offre à multiplier ses paraphes, et quand c'est fini, voudrait en faire encore et en donner plus que le compte, dans la crainte d'en oublier et l'étonnernent que de. si petites écritures puissent certifier toute une vie sa parole engagée.

Contre bonne fortune, un instant, elle a fait mauvais cœur ; ainsi le veut l'usage, et cela ? rend : serait-il convenable qu'une fille aille au mariage en

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jouant, en riant, comme l'eau au moulin ?... Mais la douleur feinte est passée ; Madaloun a sacrifié un peu des apparences aux conventions, et à présent il lui est permis de rire sans contrainte aux bêtises traditionnelles, que lui disent Picatal et Tabouret, témoins invariables de tous les mariages du pays depuis 30 ans.

La Rousou cependant n'est toujours qu'à moitié contente. Elle a prononcé le <■ oui » avec une peine véritable ; puis elle a tracé sur les registres de l'étatcivil ses nom et prénom, Berlot Rose, lettre par lettre, en estropiant un peu les majuscules. Et le cœur lui battait, moins de l'émotion d'écrire si maladroitement devant le monde, que de penser qu'elle allait rester seule à la maison et par dessus tout que Madaloun, qui se réjouissait tant, l'innocente, aurait pu être deux fois plus riche, et partant, concluait la mère, deux fois plus heureuse dans la vie...

Aussi, quand au sortir de la mairie la femme du régent s'approche de la Berlottc et la complimente, disant la bouche pleine de douceur :

— Encore une mariée, la Rousou ! la Rousou de répondre en levant les bras et sur un ton de pitié,, qui n'est pas feint :

— Et des souffrances de plus, pôvre dame !

Car la Rousou, qui possède l'âme de sa race, ne voit que malheur et que souffrances dans l'union si assortie de Madaloun avec le Célestin.

La petite cependant se trouble moins de la peine de sa mère le lendemain de ses noces que la veille et que le jour.

Elle ne connaît pas encore les souffrances ; si les souffrances doivent venir, ce ne sera pas de sitôt ;

et d'ailleurs d'avance elle s'y résigne. Toute joie se paie, tout bonheur s'achète. Bien heureux encore, quand la vie nous fait crédit et nous prête sans usure.

Ainsi parle en Madaloun la voix de la jeunesse, de l'amour, et, s'il faut en croire la Rousou, de la folie.

L'âme limousine (Nouvelle librairie nationale).

LE NADALET DE CATÏSSOU

La borde était petite, le bois proche, le bourg lointain....

De cela Catissou, vous pensez ! depuis seulement dix mois qu'elle avait épousé le Lionard, de cela et du reste Catissou n'avait guère pris garde. Les oiseaux demandent-ils à l'arbre d'être en fleurs pour y bâtir leur nid et y chanter ?...

La borde était petite... Un toit comme un oiseau blessé qui traîne une aile plus que l'autre, une aile verte et veloutée..., deux fenêtres, une porte à vitres, une cheminée qui fume aux angélus, une cour, et dans des giroflées de bordure quelques poules qui grattent... La borde était petite...

Le bois proche... De grands châtaigniers tout tordu par les vents, noircis par les pluies, lourds de feuilles, dont l'ombre, pour peu qu'elle soit penchante, arrivait de sa mante à couvrir la maison, et dont les châtaignes à l'automne roulaient quasiment jusque dans « l'oule » en fer.

Et dans le bois proche, tout le long de l'année, le vent qui s'en donnait !... L'été, le printemps, ce n'était dans le feuillage que murmures d'aveux et que bruits de baisers... L'automne, autre romance !...

la voix s'effilait, prenait un ton de flûte tendre et mélancolique...

... Mais quand venait l'hiver, brrr... ! comme il se fâchait, Jean d'Auvergne, de ne trouver pour sa valse que quelques feuilles mortes ou quelques brins tout secs qu'un tour ou deux lassaient...

Le bourg lointain... De chez Catissounette on le voyait, ce bourg, perché fièrement dans la lumière ou les nuages selon les jours. On apercevait son clocher avec son toit en mître ; en face, la maison du régent avec l'if du jardin et le pignon des classes ; puis groupés tout autour, la villa de M. le notaire noyée dans les tilleuls, le presbytère avec son allée couverte pour la méditation, enfin quelques maisons plus humbles sur lesquelles, du matin au soir, tournait, imposante, l'ombre de la tourelle de Mademoiselle Euphémie...

Et du bourg lointain au bois proche, noyé à chaque crépuscule d'une vapeur bleue de fumée, tout un vallon du pays limousin, profond, riant, tourmenté, avec un ruisselet qui marquait dans les près son pli vert d'un signet capricieux et fuyait en cachette en chantant sous les aulnes...

La borde était petite, le bois proche, le bourg lointain... Mais les oiseaux demandent-ils à l'arbre d'être en fleurs pour y bâtir leur nid et y chanter ?

Catissounette donc, à la dernière neige, au son de la chabrette a épousé Lionard. Et depuis lors ils vivent heureux comme grillons. Et que la borde soit petite, le bois proche, le bourg lointain, que diable voulez-vous que cela leur fasse ?... Aurait-elle peur du loup, Catissounette ?.... Mais son Lionard est là ! Et puisque son Lionard est là, elle a tout son

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souhait, la petite ; sa solitude elle-même n'est qu'un enchantement de plus à son amour. Dites, drôlettes de chez moi et même filles d'un peu partout, est-ce que ça vous étonne ?...

Il faut convenir d'ailleurs que depuis leurs épousailles le travail a toujours pressé ; avec beaucoup de joie on a connu beaucoup de peine, ce qui est l'heureuse façon de vivre, puisque le bonheur ne se goûte qu'au contraste.

On a labouré, hersé, biné, sarclé.... Puis, l'herbe ayant monté, graine, roussi et fait des moires sous le vent, on l'a coupée, on l'a fanée dans le parfum de toutes ses fleurs mortes... Et les labours d'automne enfin ont renoué avec les labours de printemps la tâche indéfinie des remueurs de terre....

Du temps, il leur en est juste resté pour monter aux dimanches et aux fêtes, à la messe du bourg. Mais ce jour-là, de la borde petite au bourg lointain, tous les gens ont pu voir que la Catissounette et le Lionard continuaient à vivre heureux comme grillons...

Et la Youyette, elle est à la grand' messe....

Le Lionard chante à toute voix en tressant son osier. Décembre est venu, et Jean d'Auvergne souffle : plus de labours ni de semailles. Il faut tenir le coin du feu....

A la grand' messe elle est alite, Tardera pas à revenir....

Le Lionard chante et à côté Catissou tricote et soupire. Que tricote-t-elle ?... Vous voyez bien : petites manches et petit dos : une brassière !...

En récoltant le blé Lire, lire au gué, La caille a chanté !...

Et la brassière que Catissou tricote, et le berceau d'osier que tresse le Lionard sont pour celui que l'on espère.

Mais alors, dites-vous : Catissou soupire ?... Pourquoi soupire-t-elle, Catissounette ?...

Eh bien ! voilà. C'est que la dernière fois qu'elle est montée au bourg, pesante et fort embarrassée par son fardeau de vie, de sa boutique la voyant, la Marioun s'est écriée :

— Ça tire plus qu'un quarteron de féveroles, dis, Catissou ?

Catissou en est devenue toute rose sous sa coiffette blanche ; Catissou s'est penchée, et tous les gens ont ri... Aussi, c'est que c'est lourd ! Et à présent, pour comble, tous les chemins qui sont remplis de glace ! Et puis c'est qu'il y a loin, vous savez, de la borde petite au bourg lointain !...

C'est donc dit : Catissou, cette année, n'ira pas aux messes de minuit ; Catissou n'entendra pas en marchant, dans le vent de la nuit, la voix des cloches joyeuses qui sonnent : Catissou ne verra pas les falots promenés mettre un fourmillement d'étoiles dans la campagne blanche... Catissounette, cette année, Catissou n'ira pas aux messes de minuit !

Et voilà pourquoi la Catissou soupire en tricotant, tandis que le Lionard lui chante la Youyette :

Et la Youyette, elle est encore trop jeune,

Gardons l'amour en attendant

Que la Youyette elle ait vingt ans...

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Les cloches de Figueblanche sonnent Noël...

Comme Catissou est lasse, ce soir ! Oh ! bon, elle n'aurait pas pu faire le voyage du bourg !... Elle est lasse, si lasse !... Et plus la nuit s'accroît, et plus son mal augmente !

Le grand vent, derrière la borde, court comme un fou dans la châtaigneraie. Il est fâché, ce soir, Jean d'Auvergne... Dieu ! comme il est fâché ! Il ne cesse pas, une minute, de hurler dans les branches, d'hululer, de siffler, de se tordre... Et voilà que Catissounette, à son tour, commence de gémir...

Toutes les cloches de Figueblanche qui sonnent dans la nuit... Leurs voix portées ou coupées par le vent arrivent par-delà la combe comme un vol qui s'éloigne et qu'un autre remplace ; elles font, en tombant dans la cheminée de la borde, une si jolie chanson claire de carillon lointain !...

Toutes les cloches de Figueblanche sonnent à voix naïves le doux Noël des champs...

Catissou pleure, Catissou crie... Pauvre Catissounette !... Lionard lui tient les mains... Lionard la regarde avec de si bons yeux... Lionard n'ose plus la quitter...

Quand elle se tait, par intervalles, en entend le grand vent furieux qui rôde autour et qui porte avec lui, pour calmer la maison frissonnante, toutes les cloches de Figueblanche qui sonnent la Noël...

Minuit !....

La vache et l'âne s'agitent et soufflent dans l'étable... La Catissou, pâlie, regarde le berceau, où sous le drap tout blanc quelque chose remue. Lionard aussi le contemple du même air de fierté.

Les dernières cloches de Figuebianche sonnent à grande volée la messe qui commence... Dehors le vent s'est un peu apaisé ; la neige tombe et ensevelit tout...

Minuit !...

Le Lionard, l'œil humide et la bouche contente, regarde Catissou :

— O femme ! crois-tu pas ? C'est bien Noël chez nous !

Minuit !...

La borde est petite, le bois proche, le bourg lointain.. La neige tombe toujours et le vent pleure encore...

Les dernières cloches de Noël portent la joie.

Les ciseaux, je vous l'ai dit, demandent-ils à l'arbre d'être en fleurs pour y bâtir leur nid et y chanter ?...

Minuit !...

La Graine au vent (Bernard Grasset, éditeur.)

Jérôme et Jean THARAUD

Leur biographie est courte : Dingley, l'illustre écrivain, que couronna en 1906 l'Académie Goncourt — La Ville et les Champs (l'ami de l'ordre, les hobereaux) — La Maîtresse savante, et, pour paraître incessament, La Fête Arabe, trois, quatre petits livres en dix ans, voilà le total de leur œuvre ; trois ou quatre heures de lecture, pas davantage, mais il suffit. Car leur remnomée d'aujourd'hui est de celles qui assurent la gloire de demain.

Ils sont d'un bel exemple de conscience littéraire ; c'est au prix d'un effort si patient, c'est grâce à ces scrupules infinis qu'ils donnent des chefs-d'œuvre. « Les Tharauds, nous dit M. Maurice Barrés, savent patienter : s'il le faut ils attendent dix années dix lignes qui achèvent de donner au chapitre son caractère véridique et au livre sa perfection. » Où trouverait-on, surtout de nos jours, pareil souci d'art et de dignité littéraire ?

Un des camarades de Jérôme à l'Ecole normale nous le montre déjà, dès ce temps, « assis à une table de cuisine, à l'écart et dans l'ombre, rédigeant de sa grosse écriture enfantine, sur des feuillets minuscules, de petites nouvelles très courtes, où il s'évertuait constamment à entasser plus de choses et à retrancher « des longueurs ». Et après nous avoir invités à admirer chez « ce couple très original de parfaits ciseleurs et d'artisans en prose leur dédain de l'effet, leur austérité de forme et cette habituelle concision dont ils se font une grandeur », il ajoute avec infiniment de raison, pour mieux nous faire goûter ces

traits de deux admirables caractères d'hommes de lettres : « Considérer d'ailleurs qu'à leur âge, et quand on n'a que sa plume pour vivre, une morale si exigeante suppose de durs sacrifices. »

Dans la Maîtresse savante — à laquelle nous empruntons l'extrait que nous donnons — ils se sont proposés « d'animer pour nous, de nous rendre intelligibles ces gentilhommières, que l'on trouve à chaque pas dans leur pays, sur la frontière du Limousin et du Périgord. » {Maurice Barrés, Echo de Paris, 3 Août 1911.)

J'ai grandi en Limousin, comme un petit paysan ; j'ai vécu libre et sans contrainte jusqu'à ma dixième année. Mes plaisirs ont été ceux de tous les gamins du village. Au printemps, j'ai fait des sifflets en tapant à petits coups avec le manche de mon couteau sur des branches de lilas, de saules ou de peupliers ; j'ai suivi les processions à travers les sainfoins et les luzernes, les bras chargés de guirlandes ou de gâteaux de farine qu'on dépose aux croix des carrefours pour attirer sur les moissons la bénédiction du ciel ; au temps des fauches et des battaisons, j'ai porté des cruches de vin aux métayers et à nos gens de journée ; quand arrivait la Saint-Jean, j'attachais le bouquet de roses, de lys et d'herbes de saison, à la cime de la grande perche qu'on plante au milieu du feu ; j'ai gaulé les noix en automne et ramassé les champignons sous la feuille ; en hiver, j'ai guetté le loup derrière

les haies avec les bergères, et j'ai tendu dans la neige des pièges pour les oiseaux ; le soir, j'écoutais bouillir dans le pot la châtaigne si savoureuse et si douce, et je crois encore respirer le parfum des coings sous la cendre.

Enfin, Monsieur, que vous dirais-je ? Peut-être est-ce là une illusion, comme je m'en suis fait bien souvent, mais il me semble qu'à cet âge il y avait en moi quelque chose de poétique et de charmant qui s'est à jamais perdu, et, si je n'avais pas la crainte de vous paraître ridicule, une sorte de génie sauvage.

Tout le monde a connu cela. C'est une lueur brève et folle qui brille sur un moment de la vie. Bien vite cet éclat s'efface, l'âme se ternit et se dessèche ; ces réserves de tendresse que l'on croyait inépuisables ne sont pas longues à tarir ; plus de confiance, plus d'abandon, plus d'émotion devant les choses ; on s'éloigne à pas de géant du monde vibrant et coloré qui vous avait enchanté jusque là, pour pénétrer dans ces domaines de la platitude et de l'ennui que l'on ne quittera jamais plus.

On m'avait confié pour m'instruire au curé de notre village. Je nous revois encore tous les deux, au bord de quelque étang dans les brandes, acharnés à ramener sur la rive une de ces carpes monstrueuses, comme on en trouve quelquefois dans nos eaux abandonnées. Quand, après une longue lutte, nous l'avions doucement conduite à demi-morte près du bord, mon curé entrait dans l'étang, cherchait la bête avec les pieds, la soulevait sur ses orteils, lui glissait la main sur la tête, et lorsqu'il rencontrait les yeux, il y plongeait les deux doigts...

— Cet enfant ne fait rien, disait ma mère.

— Laissez, laissez, disait mon père ; il aura bien le temps de se dégoûter de la campagne.

Lui, je crois bien, ne s'y était jamais plu, quoique sa vie s'y fût passée tout entière. Indifférent à son domaine, il errait, les mains dans les poches, l'esprit occupé à poursuivre je ne sais quelles rêveries — ce qui, longtemps plus tard, faisait dire à ma mère sur un ton indéfinissable :

— Ton père, je n'ai jamais vu ses mains.

J'en ai gadé le souvenir d'un homme doux et ennuyé. Volontiers il m'emmenait sur la route, écoutait mes bavardages, puis tout à coup, comme s'il m'eût oublié :

— Tu es là, petit ? disait-il.

Et cela m'effrayait toujours.

A tout le pays, au contraire, il a laissé la mémoire d'un homme original et enjoué. On parle encore souvent chez nous de ses fantaisies plaisantes.

Il suivait toutes les chasses avec une flûte de deux sous qui lui tenait lieu de trompe. On le voyait passer, le dimanche, à cheval dans les villages. Il s'arrêtait sur la place et prévenait garçons et filles qu'on danserait le soir au Pradeau. Le soir les villages arrivaient ; on allumait des lanternes ; on tendait entre deux arbres une corde, où l'on avait enfilé une barrique, et mon père, juché là-haut, à califourchon sur la barrique, deux colliers de chien garnis de grelots à ses chevilles, et se démenant des pieds et soufflant dans sa flûte de deux sous, faisait danser tout ce monde.

Il avait encore l'habitude, quand il revenait de la chasse, de clouer sur le portail une patte ou une oreille de la bête qu'il avait forcée. Les paysans qui passaient là, disaient en voyant le portail :

— Monsieur le comte a tué du loup... Monsieur le comte a tué du renard...

Un beau jour ils s'arrêtèrent et dirent non sans étonnement :

— Monsieur le comte a tué du chrétien !

Et de fait, deux oreilles d'homme étaient clouées sur le portail.

Le curé se présenta en habits sacerdotaux pour décrocher les oreilles et les porter au cimetière.

— Eh ! mon Dieu, lui dit mon père, avec la familiarité que nous avions autrefois envers les ecclésiastiques, que viens-tu faire à cette heure avec de si beaux habits ?

— On m'a dit que vous aviez du chrétien sur le portail, lui répliqua le curé.

— Du chrétien ! qui t'a dit ça ? Malheureux ! c est du musulman !

Voilà ce qui s'était passé :

Le fils d'un de nos métayers étant parti en Afrique sous les ordres de Bugeaud, mon père lui avait fait promettre de lui envoyer la poire à poudre, les bottes et les deux oreilles du premier Bédouin qu'il tuerait. Le gars, Monsieur, n'y manqua point. Le premier Bédouin qui s'offrit, il lui coupa les deux oreilles, le fourra dans une des bottes, glissa la poire à poudre dans l'autre et envoya le tout au Pradeau.

Cependant le curé tint bon. On décloua les deux oreilles et on les mit en terre bénite.

Telles sont, Monsieur, quelques-unes des histoires que tout le monde ici vous raconterait encore si vous parliez de mon père. Elles me surprennent toujours, comme s'il s'agissait de quelqu'un que je n'aurais pas connu.

J'avais onze ans quand il mourut. Ce fut d'une jovialité sinistre cet enterrement à la campagne. La facétie propre à l'esprit rustique ne s'arrête pas à la tombe. Chez nous, on met volontiers dans un cercueil une bouteille ou bien des cartes, suivant que le trépassé était ivrogne ou bien joueur. Parfois même on pousse la farce jusqu'à installer le défunt, pendant le temps qu'on le veille, dans sa position favorite, et il m'est arrivé un jour de me trouver devant un mort comiquement assis dans un fauteuil, les jambes croisées l'une sur l'autre et la cigarette aux lèvres.

Tout le pays était accouru aux funérailles de mon père : hobereaux, notaires, paysans, tous les curés du canton. Après la cérémonie, il fallait nourrir tout ce monde. Tant que les femmes restèrent à table, on garda quelque réserve, mais dès qu'elles se furent retirées, on commença l'assaut des propos égrillards que nos gens de campagne aiment donner à leurs curés. Ceux-ci tiennent tête aux gaillardises et répondent avec l'entrain qui suit les repas funèbres.

J'avais grande envie de pleurer, mais je présidais la salle et retenait mes larmes. Depuis que mon père était mort, on me répétait à satiété que j'étais maintenant un homme et le maître de la maison. Si sévère, si autoritaire qu'elle fût, ma mère acceptait tout naturellement cette idée héréditaire dans nos familles ; elle ne se considérait plus que comme la gardienne, la surveillante de mon bien : et quoique j'eusse pour elle l'affection la plus profonde, je m'habituais, dès ce temps-là, à penser qu en toutes choses sa volonté devait céder à la mienne.

Pourtant il fallut lui obéir, et, malgré mon déses-

poir, abandonner le Pradeau pour m'en aller au Collège.

Avoir couru dans nos bruyères, s'être ébroué dans nos prairies, au bord de nos étangs brumeux, dans ce Limousin romantique, tout plein de mystère et de fées, qui a des voix si profondes pour des oreilles d'enfant, et se trouver un beau matin entre les murs d'un Collège, comme un ânon dans la crèche... Ah ! Monsieur, qu'avaient-ils donc, les pédagogues, à m'apprendre ? Il m'a fallu toute la vie pour oublier leurs leçons et réentendre les voix qui m'avaient parlé dans l'enfance.

Voici seulement un petit fait, un de ces événements minimes, comme ceux qui arrivent à cet âge, mais que je retiens entre cent autres parce qu'on y reconnaît déjà, sous l'émotion de l'enfant, le personnage rétif que j'allais être demain.

Vous connaissez le prestige qu'exerce sur des imaginations toutes neuves un professeur encore jeune, s'il n'est pas racorni par son métier. Notre professeur de troisième employait une heure, chaque jour, à nous faire une lecture qu'il n'empruntait pas aux classiques — ces classiques qui nous semblent apaisés parce que nous ne comprenons plus leur passion, mais à des ouvrages modernes. Il nous faisait ces lectures avec une habileté que je n'ai jamais retrouvée chez les plus grands comédiens; il nous prêtait même ses livres, et par lui la sensibilité d'aujourd'hui entrait en nous comme un souffle orageux.

Une sœur de ma rnère, qui me faisait sortir, me trouva ainsi, un dimanche, Eugénie Grandet dans les mains. Sur le seul nom de Balzac, ce livre lui parut un poison. Elle me l'arracha, elle le lut ; elle n'en

SOUVENIR D'ENFANCE d'un HOBEREAU 191

fut que plus renforcée dans son idée imbécile. Elle dénonça au Proviseur, un maître aussi pernicieux. Je fus cause qu'on le blâma et qu'il suspendit ces lectures où j'accroche encore aujourd'hui le seul souvenir agréable de ces sinistres années.

J'en fus humilié, outragé à un point que je ne saurais vous dire ; j'en conçus contre ma tante un ressentiment qui, vous le verrez, ne put jamais s'effacer, et non seulement contre elle, mais contre ce qu'elle représentaitàl'excès: une soumission aveugle à la tradition, à la règle, une aversion native pour tout ce qui est esprit, imagination, pensée, mais aussi, je dois bien le reconnaître, un vigoureux instinct de la vie, une conception du devoir qui, pour sembler souvent d'un autre âge, n'a pas été remplacée.

Ses sentiments étaient d'ailleurs ceux de toute ma famille. C'étaient les miens profondément ; mais je portais déjà dans mon cœur quelque chose d'insatisfait qui s'est toujours révolté contre eux. Cette intervention de ma tante me fit détester en bloc tout ce qui de près ou de loin pouvait la rappeler à mes yeux. Tout ce qu'elle disait, tout ce qu'elle pensait provoquait instantanément chez moi un sentiment tout contraire. Et c'est ainsi que de bonne heure je me trouvai en guerre ouverte avec ma nature profonde.

La Maîtresse savante. (Emile Paul, éditeur).

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