LORRAINE
EMILE MOSELLY.
Georges DUCROCQ (1874)
M. Georges Ducrocq est né en 1874, dans une ville du Nord. Il a publié : Pauvre et douce Corée — Du Kremlin au Pacifique, notes de voyage — Les matins lumineux, poésies — et enfin La blessure mal fermée, notes d'un voyageur en Alsace-Lorraine, auxquelles nous empruntons le récit qu'on va lire.
Sentiment, grandeur, poésie, élégance, simplicité, forte saveur lorraine, nen ne manque à ce dernier ouvrage pour en faire un livre achevé, un des plus éloquents qu'on ait écrits sur le si séduisant pays de Sainte Odile. Sa lecture en même temps nous réchauffe, en affermissant dans nos cœurs de français notre inébranlable sentiment de confiance et d'espoir.
M. Georges Ducrocq a collaboré au Messager d'Alsace-Lorraine, ressuscité «TAustrasie» à Metz, en 1905, et fondé en 1909, les Marches de l'Est, qui sont une des plus importantes revues de décentralisation, sinon même la plus importante.
La fenaison est un travail léger qui laisse au corps toute sa liberté et sa grâce. Mademoiselle de Saint-
Martin était tout à fait jolie quand elle fanait. Elle avait une façon élégante d'amasser l'herbe ou de la disperser, elle jouait du râteau comme une bergère de sa houlette, et quand j'apercevais sur le talus du parc la silhouette lumineuse de cette simple paysanne, je songeais, malgré moi, au hameau de Marie- Antoinette, à ce siècle de raffinement où les grandes dames se transformaient en divinités bocagères.
La Saint-Martin, comme on l'appelait au village, était une grande fille un peu maigre ; elle avait un visage extrêmement régulier, des traits purs, marqués de cette douceur mélancolique si fréquente en Lorraine, suave tristesse, comme il en plane sur les joues des vierges de Raphaël, rêverie, résignation presque italienne. Son air délicat attendrissait. Comment les travaux des champs, les stations, courbé, dans les lignes de pommes de terre et dans les vignes avaientils respecté cette charmante taille ? Pourquoi ce buste si fragile n'était il pas carré et coupé à grands coups d'ébauchoir?, comme l'étaient toutes les honnêtes filles du village qui ressemblaient à des pierres mégalithiques ? Pourquoi ce teint de pêche et ce cou blanc où les veines bleues s'entre-croisaient comme les chevrons d'un blason héraldique ?
Problème, je dois le dire, qui ne passionnait personne» Levée comme ses compagnes au premier Angelusr la Saint-Martin suivait son vieux père dans quelque pièce de terre qu'ils cultivaient péniblement. Au village, chacun creuse son sillon. Nul ne s'inquiète si vous avez les mains blanches et un corps de reine sous la dure chemise en toile de chanvre.
La noblesse lorraine comptait jadis un certain nombre de princes du Saint-Empire. Quelques uns
ont maintenu leur rang et leur fortune, pour ne citer que les Beauvau. D'autres ont déchu, sont tombés dans une noire misère. Le vieux paysan, aujourd'hui détenteur du titre et des parchemins de l'illustre famille des saint Martin, comtes de Saverne et de Dabo, seigneurs d'Abreschwiller, de Saint-Quirin et autre lieux, estimait sans doute qu'un hectare de bonnes terres à labourer eût mieux valu que cette noblesse authentique et surannée. Mais la sève de sa race, indifférent à ses calculs, avait produit, dans sa fille, dont il ne se souciait guère, un fruit savoureux, une beauté de salon exquise et touchante. La qualité d'une nation est faite de ces grands mystères de famille et, quand nous disons d'un vieux peuple qu'il a du sang dans les veines, il faut entendre qu'il hérite de vingt générations qui se sont efforcées d'acquérir de l'honneur ou de la vertu.
Rien n'était plus gracieux que l'abandon, l'allure dégagée de cette jeune fille quand elle offrait, le dimanche, le pain bénit à la grand'messe. Les familles, selon la coutume, se relayent pour le donner à la paroisse, chacune à leur tour, et les plus pauvres réclament de ne pas être dispensées de cette redevance. La Saint-Martin traversait, d'un pas balancé, la nef de la vieille église ; elle sortait des derniers bancs où se trouvent les plus modestes et tout le monde admirait, sur son passage, sa bonne mine et son doux maintien. Ce jour-là, avec sa brioche de pain doré dont toute la paroisse bénéficiait, n'étaitelle pas un peu la reine du village ? En Lorraine, où la moquerie vole comme l'alouette, ces royautés, même éphémères, peuvent être bafouées. Personne ne songeait à rire quand la belle de Saint-Martin
apportait son offrande au curé. Elle avait malgré elle un air de distinction et d'autorité qui en imposait aux petits fermiers farauds, fermait le bec aux commères médisantes et faisait crever de dépit la boulangère dans son corset trop serré. En atteignant le haut bout de l'église, la princesse du Samt-Empire reprenait sa place naturelle, le premier rang auquel sa beauté d'aristocrate lui donnait droit. Triomphe de peu de durée, où le visage, pur comme un éclair, resplendissait.
Des garçons du pays m'ont dit que la Saint-Martin dansait comme une fée. Les dimanches de printemps, l'usage est de gagner, à travers bois, une grande pelouse où le bal champêtre s'improvise sous les tilleuls. Les quinconces servaient autrefois de promenoir et de belvédère aux chanoinesses. Les valses y ont succédé aux doux entretiens des religieuses de ce chapitre noble que la milice populaire appelait les « Chambrières \ par opposition aux « Dames de Remiremont et aux « Demoiselles » de Pouxieux. Ces humbles servantes avaient toujours eu le mérite de choisir leur résidence dans un des plus beaux sites de la Lorraine. Deux rivières unissent leurs eaux au pied de cette montagne qui fut toujours un lieu sacré. Superbe corbeille de collines et de forêts, encerclant des prairies toujours vertes, des eaux vives, un sol baigné de grâce et de lumière. C'est devant ce paysage large, humide et voilé que les danseurs s'enchaînent sous la fleur du tilleul, c'est là que la belle de Saint-Martin ravissait par sa souplesse et sa légèreté un cercle d'admirateurs.
Qui n'a suivi des yeux dans le tourbillon des quadrilles une tête blonde, une fugitive beauté qui passe
La Saint-Martin, au bal, était ce point lumineux vers lequel s'élancent les regards. Ses mouvements égaux et rythmés, son agilité, son sang-froid révélaient, chez cette fille des champs, un apprentissage singulier du monde et de ses usages. D'où tenaitelle cette vivacité charmante, sinon d'une aïeule dont elle gardait la ressemblance ? On voyait sur ses belles hanches une robe à paniers et ses genoux pliants, en une leçon, auraient appris la révérence.
Les jeunes paysans de Lorraine, sains et forts, apprécient surtout chez les femmes l'extrême douceur des manières. La Saint-Martin portait des toilettes blanches ajustées à son corps fin et nerveux. Séduits par la justesse de son goût, ses adorateurs la comparaient à une jeune dame égarée parmi eux.
Le soir, à l'ardeur de la danse, succédait l'anxiété du retour, sous les branches, par bandes d'amoureux. Les étoiles frémissent sur les hauts plateaux, un chemin lacté coupe en deux le bois sombre, la nuit sent le muguet. La Saint-Martin avait une très belle voix onctueuse et fraîche ; elle chantait tout le long de la route pour charmer ses compagnes, et les gros rires de cette troupe villageoise s'apaisaient devant cette musique lorraine d'une douceur angélique, câline et soutenue.
Qu'est devenue cette pauvre héritière d'un grand nom, cette princesse sans terres et sans vassaux, qui n'exerçait plus de suzeraineté que celle de son regard magique ? J'aime mieux ne pas y penser. Je me souviens de la vieille maison qu'elle habitait, tout en haut du village, près des fontaines dont 1 eau ruisselle sur des cuves de pierre, anciens cercueils mérovingiens. Dans cette Lorraine où des siècles d'his-
toire se superposent comme des couches d'ardoises, j'aimais à me figurer la lignée de puissants barons, de hauts justiciers, de guerriers et de forestiers dont cet être délicat était la dernière fleur. Il flottait de très anciens, de très beaux souvenirs dans ses yeux gris et profonds. Les ailes du nez s'enflaient parfois d'un souffle de bataille. Elle avait un front magnifique. Ainsi se conservent dans nos villages, adossés aux murs gothiques et aux tombeaux gallo-romains, quelques survivants de l'ancienne race des conquérants, de ceux qui n'ont jamais voulu déserter la terre et se sont lentement appauvris avec elle.
La Blessure mal fermée (Plon-Nourrit, éditeur).
Emile MOSELLY
Emile Moselly (Emile Chénin), né à Paris, d'une famille lorraine ; il revint dans le village d'où ses parents sont originaires, à l'âge de 3 ans. C'est un petit village, au bord de la Moselle. Il y passa toute une heureuse enfance, péchant sur les grèves, dénichant les étourneaux, gardant les vaches avec les patureaux. Il suivit les cours du collège de Toul. la ville voisine, tout en restant fidèle à ses bons arbres et à ses prairies. Il quitta ce coin de terre à l'âge de 18 ans, pour préparer ses examens, licence et agrégation de lettres. Il fut professeur au lycée de Montauban, d'Orléans, de Rouen, de Paris (Voltaire). Il s'est mis à écrire simplement pour tromper sa nostalgie au fond des villes, évoquer le cher paysage lorrain, les eaux, les arbres, les paysans qu'il aime et qu'il connaît, avec lesquels il se hâte d'aller vivre, dès qu'il a quelques jours de vacances.
Sa destinée est toute simple, en littérature. Péguy, l'admirable directeur des Cahiers de la quinzaine, publia son Aube fraternelle, 1902, Jean des Brebis, 1904, qui obtint en 1907 le prix Goncourt, le Rouet d'Ivoire, Enfances lorraines, 1908.
Il a donné aussi Terres Lorraines, chez Pion, Joson Meunier, Ollendorf, Fils de Gueux, Revue de Paris, et Les Etudianls, Grande Revue. Ces deux œuvres ne sont pas encore éditées en volume. Elles paraîtront prochainement.
M. René Perrout s'exprime ainsi à son sujet dans Le Pays lorrain : Emile Moselly a la pitié de la terre
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natale. Il en sait tous les secrets, il en aime toutes les images et tous les criants. I1 offre à l'émotion lorraine une âme frémissante. Il décrit avec splendeur ce qu'il voit dans son pays... Et la mélancolie qui plane sur la nature lorraine descend aussi dans son cœur et obscurcit parfois son rêve. Il s'attriste des longues étendues aux vallonnements doux, qui semblent une mer tourmentée. Parmi ces visions, une langueur le prend. Et son chant lyrique s'élève, un peu morne, craintif et adouci »
Mais en même temps, comme l'a remarqué M. Ernest- Charles, « plus que son inspiration lorraine il faut apprécier l'inspiration humaine d'Emile Moselly... Dans La vie lorraine, dans Jean des Brebis, palpite l'humanité douloureuse. Et les êtres de souffrance qui profilent leurs tristes silhouettes dans ces livres où l'on gémit, dans ces livres où l'on peine, dans ces livres oùl'on pleure, dans ces livres où l'on meurt, sont inoubliables. »
On était au cœur de l'hiver 1711. De mémoire d'homme on n'avait vu un froid aussi rigoureux. Le vin gelait dans les futailles, au fond des caves ; le pain gelait dans les huches, au coin des âtres flambants. En trois jours, la rivière fut prise et la couche de glace était si épaisse, que les lourds tombereaux, chargés de farine et de bois, traversaient la surface brillante sans qu'elle fît entendre le moindre craquement.
Des bandes de loups affamés sortaient des bois ;
ils venaient rôder autour des fermes et, surprenant quelque mâtin à l'improviste, l'ayant emporté, ils l'étranglaient.
Cette nuit-là, le froid devint plus terrible.
Sous un ciel fourmillant d'étoiles, qui scintillaient comme une poussière de givre, les chaumines se rasaient, écrasées par leurs chapes de neige.
Pourtant c'était le soir de Noël, l'anniversaire du jour qui apporta à la terre la rosée de la Rédemption.
Mais parmi les étoiles, dont le ciignottement vacillait au ciel, aucune n'avait l'éclat de l'Astre annonciateur qui guida la marche des rois mages, des rois apportant au divin nouveau-né la myrrhe, l'encens et les aromates du désert.
Soudain des cloches sonnèrent dans la nuit.
Elle parut se lever, comme une morte, dans sa splendeur glacée. Elle tressaillit, parcourue d'un long frémissement d'allégresse. Les cloches sonnaient : on reconnaissait leur voix : le bourdon de la Cathédrale faisait entendre, par intervalles, un son de basse, grave, mystique, sortant des profondeurs de la terre. On eût dit un gros chantre, qui, gonflant sa poitrine sous le rochet de dentelles, entonne le Magnificat. Saint Gengoult répondait, poussait une note claire, cristalline, un Alléluia enguirlandé de roses, comme un cierge pascal. Et les abbayes, les couvents, les ermitages, les chapelles éparses dans les faubourgs de Saint-Epvre et de Saint-Mansuy, répondaient par des carillons, des carillons jacassant et caquetant, comme une bande de nonnains revenant d'un pèlerinage.
D'autres répondaient, à l'infini, sur toute l'étendue du plateau lorrain.
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Dans les sautes du vent, on entendait grandir leurs sons. Cloches de Dongermain, de Bruley, cloches de Charmes, et de Pierre-la-Treiche, elles priaient dans la nuit, les rustaudes et les villageoises, celles qui n'ont qu'une note, mais dont la prière est agréable au Seigneur, car elle prend sa volée au-dessus des toits, qui abritent les pauvres et les simples.
Déjà, dans les sentiers, que les buissons givreux ornaient de merveilleuses broderies, les paysans s'acheminant vers la messe de minuit balançaient au ras de la neige leurs lanternes, si bien qu'on eût dit une procession d'étoiles descendues du ciel noir.
Et les cloches sonnaient toujours...
Nulle part les fêtes du réveillon ne comportèrent luxe plus somptueux, magnificences plus largement étalées que dans le château de la Renardière, résidence de Mgr. Hugues des Autours, haut et puissant Seigneur de Toul, abbé de Saint-^fichel-en-Grève, baron de Thiérache, et prince du Saint-Empire.
Il avait, pour les chasses d'hiver, convoqué l'arrière ban de ses amis. Hobereaux barbus, comtes pareils à des trabans, abbés sémillants, sans compter le menu fretin des chevaliers, avaient répondu à son appel. Ils avaient forcé les sangliers dans leur bauge, traqué les blaireaux dans leurs trous, éventré à coups d'épieu les grands cerfs qui se couchent pour mourir sur la neige sanglante, tandis que leurs yeux roulent de grosses larmes.
La messe de minuit célébrée dans la chapelle du château, les convives devaient se retrouver autour de la table du réveillon.
La cuisine, dont la voûte se creusait comme des
arceaux de cathédrale, jetait par sa porte entr'ouverte une lueur de brasier, pareille à une flambée d'enfer. La coulée flamboyante traversait la rue, allongeait sur la neige l'ombre de la grille historiée, et se perdait dans la blancheur environnante.
Les passants, qui la voyaient de loin, faisaient le signe de croix :
— Jésus, préservez-nous ! C'est sans doute la forge où Belzébuth tourmente les âmes des damnés.
Dans la cheminée, si haute qu'un reître casqué aurait pu y entrer à cheval, et dont le manteau portait en écusson le chapeau à torsades d'or et le morion empanaché, armes de Monseigneur, un pin entier brûlait, pleurant sa résine en larmes de feu. Percé d'une broche aussi longue que l'épée de Gargantua, un chevreuil tournait dans le rayonnement de la flamme, et les landiers, lourds comme des affûts de bombarde, portaient des chapelets d'ourtades et de faisans.
Devant le foyer passait et repassait l'armée des marmitons et des gâte-sauces, ombres de diablotins besognant dans la cuisine de Satanas.
Pincelourde, l'intendant de Monseigneur, se coula par la porte entr'ouverte. Il marchait sans bruit sur la semelle de ses escarpins. Vêtu de drap noir, il avait une figure mince, blême, doucereuse et ressemblait aux rats qui, dans les sacristies, rongent les miettes de pain bénit.
Il avisa le maître-queux, Gradiveau, un Bourguignon, au ventre énorme sanglé d'un tablier blanc que coupait la lame d'un tranchelard :
— Faites excuse. Je vous dérange : mais dites-moi, serez-vous prêt ?
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— Prêt et archi-prêt. Le coup de feu est passé, et je réponds de tout.
— Tant mieux, soupira Pincelourde.
— Voyez, les rôtis sont à point ; les sauces mijottent dans les vaisselles. Je vous annonce un coulis d'écrevisses, dont vous me ferez compliment, si toutefois nos seigneurs nous en laissent quelque bribe.
Gradiveau s'épongea le front et sortit des flancs d'une tourtière un pâté géant, forteresse de croûte dorée, que flanquaient de redoutables bastions. Il le décora de branches de houx, puis il ficha dans la peau rissolée d'un paon les plumes qui formaient l'éventail de sa queue. Les dents serrées, il soufflait, apportant à sa besogne une attention concentrée :
— Voilà, fit-il satisfait. L'ombre de Vatel sera contente, Vatel, le cuisinier du roi, qui se donna une estocade dans la poitrine et mourut noblement au feu.
L'intendant inclina la tête, puis il se ravisa :
— Holà, Champagne, Comtois, la Brie, la Bretèche !
Quatre grands pendarts de laquais parurent, portant livrée de Monseigneur, bleu de roi à parements rouges.
L'intendant s'informa anxieusement :
— A-t-on sorti des armoires le linge blanc de Hongrie, les napperons de Venise, et le fin cristal de Bohême ?
— C'est fart, déclarèrent les valets.
Maître Pincelourde, plongeant son menton dans le bouillonnement neigeux de son jabot, parut se recueillir :
— Les vins, gémit-il, j'oubliais les vins ! Johan-
nisberg des Capucins, Markobrûnner, vins du Rhin et vins d'Alsace, sans compter les Beaune et les Nuit généreux. Sortez de la vitrine le hanap de Monseigneur, le hanap d'or ciselé, où des renards se dressent pour happer les grappes de rubis. Quand Monseigneur tient en main son vvidercôme des grands jours, il semble que ses Grâces montent au ciel d'une aile plus légère.
Les serviteurs disparurent.
Un carrosse entra dans la cour, rutilant sous ses dorures comme une pleine lune. Une/dame en descendit, frileuse dans sa fourrure d'hermine.
— Madame la comtesse de Lépinaie, dit Pincelourde, pénétré de respect. Les invités arrivent.
Soudain son front se rembrunit :
— Ces manants déshonorent la fête.
Entre les barreaux de la grille s'agitait un peuple immonde, grouillement de formes hideuses, larves démoniaques, qu'on eût dit échappées d'un cauchemar de Callot. Truands, stropiats, bancroches, galapiats, tous les miséreux du voisinage s'étaient donné rendez-vous, dans l'espoir d'attraper quelque relief de venaison, quelque tranche de pâté. Ils agitaient des moignons suppliants, tendaient des bras couverts d'ulcères, frappaient les barreaux de leurs béquilles. Faméliques, des pauvresses levaient des yeux vitreux sous leurs coiffes de toile, et, spectacle qui serrait le cœur, des enfançons aux membres déjetés criaient la faim, étranges larves humaines, plus décolorées que les insectes au corps mou, qui sortent de la rivière à la fin des jours de chaleur.
La clarté de la flamme donnait un semblant de vie à cette cohue de misérables.
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Pincelourde interpella le hallebardier, un gros Suisse à mollets blancs, au ventre ceinturé de cuivre fauve :
— Fritz, balaie-moi toute cette engeance.
Le valet s'avança, brandissant son arme, dont le fer luisait.
La bande, avec des cris peureux, des chutes, des imprécations, s'éparpilla dans l'ombre.
— Ma parole, dit Pincelourde, ils vous font peur avec leurs yeux ouverts comme des portes cochères. Ils ont des regards qui avaleraient les plats.
Le gros Suisse partit d'un éclat de rire impétueux.
A l'autre extrémité du village, sous un sapin noir dont les branches retombant recouvraient un creux de terre sèche, quelque chose remua.
Un homme se dressa. Il s'étira comme une bête, qui sort du gîte, et se dirigea vers les maisons.
Un vagabond sans doute, attiré comme les autres par le décevant espoir de happer quelque relief.
Il marchait, las, courbé, mince silhouette perdue dans la blancheur éclatante. Chose étrange, ses pieds ne laissaient pas de trace sur la neige. Tout en marchant il murmurait :
— Que de misère, hélas, que de misère sur cette terre !
Il arriva près des chaumières dont les formes trapues s'accroupissaient. Des bruits de vaisselle et de chansons sortaient des huisseries fermées. Sous les regards des enfants, frottant leurs yeux lourds de sommeil, l'aïeule disposait sur la nappe de grosse toile les crêpes de sarrasin et les aunes de boudin noir. Il n'était si humble tâcheron, peinant à épierrer la vigne d'autrui, qui n'eût mis de côté une tranche
de lard et quelques oignons roux pour fêter, en ce soir, la venue du Sauveur.
Arrivé devant l'auberge du Coq-Flambant, il s'approcha de la vitre, et regarda la salle basse où les buveurs étaient entassés ; après un moment d'hésitation, il frappa à la porte :
— Entrez, dit une voix bourrue.
L'inconnu leva la targette.
Une bouffée d'air chaud lui caressa le visage. Il chancela et resta debout dans l'encognure de la porte, voyant, comme dans un rêve, les tables de chêne massif, les solives enfumées où pendaient des jambons.
Les buveurs impatientés frappaient leurs gobelets d'étain sur les tables.
— Que voulez-vous ? demanda l'hôtelier Graouillard, fort occupé à découper la grillade d'un cochon, suspendu à une échelle.
— Un gîte, une place au feu, et un morceau de pain.
— La maison est pleine comme un œuf. Passez votre chemin.
L'étranger soupira :
— Mes pieds sont meurtris. Je me contenterai d'un coin à l'étable, près des bœufs.
L'aubergiste ricana :
— Foin des maraudeurs, qui couchent dans la paille et flambent les logis comme cochons de lait.
L'inconnu fit trois pas, pénétra dans la chambre chaude et se tint sous la lampe de cuivre, qui l'enveloppa de sa clarté grésillante.
Alors se dressa une lamentable apparition. Tout le givre des buissons, toute la glace des chemins
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semblaient le revêtir de leur spectacle blancheur. Sa bouche était phssée dune amertume infinie et ses paupières saignaient. Ses mains pendaient humblement à ses côtés ; parfois il les tendait dans un geste d'abandon, de bonté, de détresse.
Il ne ressemblait pas aux mendiants qui cheminent, la besace de toile à l'épaule, et se tiennent agenouillés aux carrefours. Une sorte de nostalgie emplissait ses larges yeux, lui donnant l'air d'un prince déchu. Dans son regard, parfois, passaient les chaudes lueurs qui étoilent le front des baladins, des gitanes, des montreurs d'ours, de tous les vagabonds venus de l'Orient. Il était vêtu d'une houppelande en peau de mouton, dont l'entrebâillement laissait voir une tunique de lin, d'une blancheur transparente. Par ce froid terrible, ses pieds étaient nus.
Une pitié confuse monta au cœur de l'hôte :
— Allons, entre, fit-il. On te trouvera bien un coin. Tu paieras ce que tu voudras.
— Hélas, je n'ai pas un sol.
— Au diable le plat-gousset ! As-tu bu dans toutes les auberges ? Sans argent ! Et que me répondrait, si je parlais comme toi, le vigneron qui me vend son vin, et le brasseur sa cervoise ?
— Souvenez-vous de Celui qui a dit : un verre d'eau donné en mon nom vous sera compté dans le ciel.
— Momeries de cagots ! Avec de telles paroles, les moines quêteurs, sans bourse délier, décrochent nos jambons. Mais tu viens de loin ?
— Du Hainaut et de la Flandre. Plus loin encore, de l'Ecosse brumeuse et de la Hollande, où tournent les moulins à vent.
— Tu as dû pâtir. Cela se voit à ton échine longue.
— J'ai reçu sur la face le coup de vent des Ardennes ; les boues de la Champagne ont crevassé mes pieds ; j'ai été rançonné par les gens de guerre, navré par les brigands. J'ai souffert la famine et la peste.
— Allons, approche-toi du feu. Tu nous conteras tes voyages, quelque beau récit venu du Nord. Ces buveurs de bière voient toutes sortes de songes dans la fumée de leurs pipes.
— Hélas, je ne sais pas d'histoires. J'ai vu partout les hommes misérables, les puissants injurieux, les juges trafiquant la justice.
— Tu nous montreras des tours. Ne sais-tu pas escamoter la balle sous le gobelet, faire tourner une assiette sur la pointe d'un couteau ?
— Je ne sais rien, je marche les mains vides.
— Tu nous chanteras quelque complainte ; l'histoire de Jean de Vert qui sonna l'assaut des villes et planta des torches dans les entrailles des femmes éventrées, ou bien les infortunes de Geneviève, qu'une biche a nourri dans les bois.
— Je ne sais pas de chanson. De mon cerveau endolori s'échappent les inventions des hommes, comme l'eau fuit d'un crible.
Les buveurs s'impatientaient, car le filet de vin rouge, qui giclait du tonneau, venait soudain de tarir, et ils appelaient maître Graouillard à grands cris.
— Au diable, le veau pleurard, dit le gros homme. A la porte, le manant qui ne sait que geindre.
Et il poussa l'inconnu dans la nuit.
Celui-ci reprit sa marche douloureuse.
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Parfois il levait les yeux. Son regard au-dessus des toits cherchait le ciel, les étoiles impassibles, comme pour les prendre à témoin de la monstrueuse injustice.
Attiré par la flamboyante lueur, il se dirigea vers le château de la Renardière.
Comme il arrivait à la grille, il aperçut la cohue des pauvres, et son visage prit une expression soudaine de tendresse.
— Qui demeure là ? demanda-t-il à une pauvresse grelottant sous ses haillons.
— Le Sire Hugues des Autours, le puissant Seigneur de Toul.
— Pourquoi cette grille, et pourquoi ces laquais chargés d'éloigner les pauvres ?
— Le riche, dans ses festins, craint la présence du pauvre, comme un muet reproche.
— Comment t'appelles-tu ? dit la voix, qui se fit très douce.
— On me nomme la Chanvreuse, je file l'étoupe des veuves, et je mendie sur les chemins.
— Femme, beaucoup de joie te sera accordée au ciel.
L'inconnu marcha vers la grille.
Contenue par une puissance mystérieuse, la foule des miséreux s'entr'ouvrit pour lui laisser passage, et tous, stropiats, bancroches, manchots, tendant leurs membres mutilés, contemplaient avidement l'étranger, dont les pieds blancs effleuraient la neige.
Il fit un geste : la grille céda, et il pénétra dans la cour.
Tant de majesté émanait de ses traits, de son allure dominatrice, que le hallebardier n'osa pas l'arrêter.
Il releva son arme, et le laissa arriver jusqu'à la cuisine.
Le vagabond se dressa sur le seuil, dans le rayonnement du brasier, qui l'enveloppait d'une clarté éblouissante :
Il regarda l'amoncellement des braises et les victuailles entassées, et secoua la tête.
L'intendant Pincelourde le dévisageait avec stupeur :
— Je comprends, fit l'inconnu, tout à l'heure on ouvrira la grille, et ces pauvres viendront se réchauffer à ce feu et apaiser leur faim.
Pincelourde bégaya :
— Hein, qu'a-t-il dit ? Quelles sornettes vient nous chanter cet innocent. Fritz, jetez-moi dehors cette racaille.
Le hallebardier s'approcha, il tenta de mettre la main au collet de l'inconnu ; il n'osa pas, subjugué et frémissant.
— Faut-il tant de façons, s'exclama Pincelourde. Ravaud, viens ici.
Il siffla.
Un énorme molosse à l'œil injecté de sang, sortit de sa niche, et montrant des crocs redoutables, il vint flairer les vêtements de l'inconnu, en poussant un grognement furieux.
Celui-ci battit en retraite.
Comme le vagabond s'éloignait, il sentit qu'une main tirait le pan de son manteau. Il se retourna et reconnut la Chanvreuse :
— Messire, dit-elle, mon père a nom Gorbus, et nous sommes pauvres entre les pauvres, mais il a bon cœur. Si votre Seigneurie daignait s'asseoir
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sur la pierre de notre foyer, notre maison en serait grandement honorée.
— J'accepte, montre-moi le chemin.
La jeune fille le conduisit vers une masure adossée aux murs du château. Blottie dans les escarpements formidables des contreforts, elle avait l'air d'un champignon poussé entre les cuisses noueuses d'un chêne. Des planches gondolées formaient la toiture ; l'auvent touchait presque le sol, et la bise, se glissant dans les lézardes, qui la criblaient, poussaient un hululement sinistre.
Ils descendirent trois marches de terre battue, et pénétrèrent dans une sorte de cave.
Au bruit de leurs pas, un veillard, accroupi devant un feu de bois vert, se releva.
— Que la paix du Seigneur soit avec vous, dit l'inconnu.
— Amen, répondit le vieux en se signant. Puis il continua :
— Bénis sois-tu, toi qui as franchi notre seuil dans la nuit sainte de Noël. Chétive est la maison de Gorbus, mais jamais le pauvre n'a frappé à l'huis, sans qu'il n'ait reçu quelque tranche de pain noir.
C'était un vieux, dont la face était touchante et rude, comme celle des manants, que les pieux imagiers ont représentés chargés de gerbes ou de ramures, quand ils ont sculpté au tympan des cathédrales les allégories des saisons. Une mèche décolorée coupait la pâleur de son crâne ; ses yeux tristes étaient pleins d'eau, et ses mouvements étaient si pénibles, qu'on croyait entendre craquer ses os.
De sa main décharnée, il indiqua à l'étranger un escabeau, taillé à la serpe dans le tronc d'un saule :
— Approchez- vous du feu. L'étranger obéit.
Gorbus se pencha sur les tisons, qui se consumaient lentement. Il les ranima, et, jetant une bourrée de brindilles, fit jaillir une flamme qui monta, vive et crépitante.
Il leva le couvercle de la marmite :
— Maigre chère, fit-il en secouant la tête. Des raves, des navets. Je préférerais, pour fêter le réveillon en votre compagnie, quelque cuisse de faisan, quelque quartier de chevreuil, comme on en fncasse de l'autre côté du mur.
— Ces riches venaisons, répondit l'inconnu, sont viandes du diable, rôties au feu d'enfer.
— Bien dit, approuva Gorbus. D'ailleurs, il faut nous contenter. L'année de la grande Terreur, la disette était si grande, que nous mangions des racines d'orties.
Mais il se ravisa, et, s'adressant à la Chanvreuse :
— Fillette, dit-il, vois donc, dans la huche, s'il ne reste de beurre gros comme une noix, et de la farine de blé noir. Tu nous feras quelques galettes. Il sied de mieux réconforter notre hôte.
L'enfant obéit ; pétrie sous ses doigts, la pâte s'allongea, et quand elle eut été cuite sur une plaque de fer, posée à même les braises, l'étranger la déclara excellente.
Quand ils eurent contenté leur faim, l'inconnu laissa errer ses regards sur le misérable intérieur. La clarté rougeâtre du foyer dansait sur les murs rongés de salpêtre, sur le plafond où des paquets d'étoupe pendaient comme des toiles d'araignée,
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et, pénétrant dans les coins, faisait sortir de l'ombre des vieilleries entassées.
L'étranger distingua des avirons, des nasses, un grand filet, dont les mailles pendaient, chargées de plombs.
Une curiosité anima son visage :
— Quel métier faites-vous donc ? demanda-t-il d'une voix douce.
— Je suis Gorbus le pêcheur.
L'étranger ne répondit pas. Un sourire d'une inexprimable bonté flotta sur ses lèvres, monta à ses yeux qui se remplirent d'attendrissement. Ce fut soudain et charmant, comme un lever d'aube sur la neige.
Il parla d'une voix que l'émotion faisait trembler :
— J'aime les pêcheurs, j'ai beaucoup vécu en leur compagnie autrefois. Ce sont des gens au cœur simple, et qui se sentent toujours dans la main de Dieu, à cause du danger.
Penché sur l'âtre, il resta longtemps sans parler, contemplant la flamme fixement, comme s'il suivait dans son tremblotement des visions merveilleuses.
Gorbus respecta sa rêverie.
L'étranger soupira et reprit :
— Dites-moi, vos gains sont-ils grands ?
— Peu de chose ! Comment connaître les ruses du poisson ? Je deviens vieux. Mes yeux ne distinguent plus le brochet embusqué parmi les herbes. Et puis, les froidures ont perclu mes membres, et j'ai peine à manier l'aviron. Sans compter que Monseigneur, en faisant construire un canal pour alimenter sa pièce d'eau, a dérivé le courant et desséché les
creux où se tenait le poisson. Depuis ce temps, la pêche est chanceuse.
— Tout cela lui sera compté au jour du jugement. Ils se turent.
La flamme des bourrées se consuma, baissa, devint une lueur confuse flottant sur la pierre de l'âtre. Le lumignon, gagné par l'assoupissement des choses, ne jeta plus sur les murs qu'un vacillant reflet. Des ombres grandirent, gigantesques, et une paix ineffable emplit ce logis, assiégé de toutes parts par le hurlement des bises.
Le grillon chanta derrière la taque.
Le silence tout entier vibra, parcouru de ce frémissement sonore.
L'étranger parut s'assoupir ; une beauté radieuse nimbait ses traits :
— Jour de ma vie, dit Gorbus, jamais je n'ai été heureux comme ce soir.
— Nous avons la conscience pure, dit la Chan vreuse.
— Paix là, il sommeille. Regarde ses pieds blancs et ses mains fines. Jamais je ne vis membres si déliés. Ne dirait-on pas le fils d'un roi ?
Mais l'étranger se réveilla et sa voix, merveilleusement claire, fit écho au chant argentin qui tintait dans le foyer. Il raconta à ses hôtes les grandes pêches du Nord, les bancs de harengs étalant sur la mer une immense nappe glauque, les larges filets bruns ramenant les poissons, les barques ramassant la pêche dans leurs flancs goudronnés. Il dit les ruses des marins qui péchaient les congres et les turbots à coups de trident, et les soirs de kermesse, jetant au vent de mer le chant des buveurs.
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Les humbles écoutèrent ces récits, qui les pénétrèrent de stupeur, quand ils songèrent à l'immensité du monde.
Puis ils allèrent dormir sur des lits de fougère.
Au milieu de la nuit une voix les réveilla :
— Debout, Gorbus, debout.
L'étranger s'était levé. Il paraissait plus grand. Son front, auréolé de cheveux blonds, touchait presque la poutre du plafond.
— Prépare tes filets, Gorbus, prends la trouble, le gille, l'échiquier. Suis-moi, l'heure est venue et la pêche sera bonne.
Le vieux joignit les mains :
— Dormez-vous tout éveillé, messire ? Vit-on jamais tendre les filets par une nuit de Noël ? Songez que la rivière est prise. A peine s'il reste un trou d'eau à l'endroit des sources. A cette heure, les chevesnes et les barbeaux dorment, gîtes au creux des berges. Faisons comme eux, messire, et reprenons notre sommeil.
— Homme de peu de foi, dit l'étranger, que tes raisons paraissent vaines !
Il leva le doigt, et prononça mystérieusement.
— Ecoute.
Gorbus tendit l'oreille. Le vent s'était levé, le vent chaud du sud qui tiédit les rocs, fond les vieilles glaces, éveille au flanc des monts le bondissement des cascades.
Gorbus marcha à la lucarne et l'ouvrit. Une bouffée lui apporta la senteur résineuse des pins et le clapotement des eaux, libres de leur prison :
— Seigneur, murmura-t-il, quel miracle ! On dirait la nuit douce d'avril, pendant la Semaine sainte.
— Prends les filets, répéta l'inconnu.
Une telle autorité émanait de ses paroles que le pêcheur, subjugué, obéit. Il jeta sur son épaule le gille, les avirons, et ayant allumé une lanterne, il suivit l'étranger.
Ils pénétrèrent dans la prairie.
La neige fondait. Par places, la terre apparaissait, fangeuse et noire. Sous la lune levante, des blocs de glace jetaient des feux irisés par leurs cassures, et les brises ne s'arrêtaient pas de souffler, emplissant l'espace d'une musique aérienne.
Gorbus crut discerner la senteur des bourgeons épanouis aux branches des saules.
— C'est le printemps, murmura-t-il. Vit-on jamais pareil prodige ?
Il suivit l'inconnu, dont la robe claquait au vent. Ils arrivèrent au bord de la rivière. Vers l'ouest, la débâcle chavirait les glaces, les précipitait dans le courant, les amoncelait dans les remous en troupeaux blancheurs. L'air était plein de leur fracassement cristallin ; des formes s'échafaudaient, érigeaient dans le vide des architectures féeriques, qui soudain s'éparpillaient. A leurs pieds, le flot libre léchait la berge, avec un bruit câlin, comme un animal familier.
Gorbus monta dans la barque, amarrée à une touffe d'aulnes.
Le voyageur alla s'asseoir à l'avant ; Gorbus détacha la chaîne, et ils furent au milieu du courant.
La lanterne projetait sur les eaux de mouvantes clartés ; la robe de l'inconnu parfois semblait tramée de lumière. Penché sur l'eau noire, il épiait la profondeur du flot.
Gorbus ramait toujours :
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— Où sommes-nous, mon Dieu ? demanda-t-il. Il me semble que je manie l'aviron depuis des jours. Serait-ce la nuit qui change l'aspect des choses ? je ne vois plus le moulin, ni les vannes, ni les saules de la prairie. Je ne reconnais plus rien : il me semble que nous allons arriver à la mer.
— Arrête-toi, dit l'inconnu.
Ils étaient dans une région étrange.
La rivière s'étalait, démesurément élargie, et les eaux mortes n'avaient plus un frémissement. Vers le sud, une montagne noire, hérissée de sapins, montait à pic, et les rocs, qui la couronnaient, étaient comme des piliers soutenant les étoiles.
Gorbus se pencha sur le bordage et coula la sonde :
— Trente brasses, fit-il. Seigneur, préservez-nous ! En quel pays sommes-nous donc ? Jamais je ne connus dans la Moselle abîme si effrayant.
— Jette tes filets, dit la voix.
On entendit les balles de plomb coulant sur les flancs de la barque.
Des minutes passèrent.
— Relève-les maintenant.
Gorbus tenta de ramener le gille ; il hâla la corde d'une main vigoureuse, et s'arc-bouta du pied contre la planche vermoulue.
— Seigneur, ai-je accroché quelque banc de roche ? Il tendit ses muscles à les briser, raidit ses vieux
bras.
Lentement le filet émergea des profondeurs de l'eau noire. Il était pesant, comme s'il était chargé de lingots de plomb, et des bêtes capturées emplissaient ses mailles de soubresauts convulsifs. Un
dernier effort, pareil à l'ahan du forgeron, amena la masse sur le bordage.
Un ruissellement prodigieux de poissons coula au fond de la nacelle.
Perches aux flancs tigrés, barbeaux énormes, aux moustaches gluantes, tanches de bronze vert, brèmes d'or rouge, carpes aux larges écailles, le tas grouillait, sautait, pantelait avec des claquements de queue, des palpitations d'ouies sanglantes. Sous les lueurs de la lanterne, que l'inconnu balança, le monceau de poisson brilla comme un trésor.
Gorbus joignit les mains :
— Jamais je n'au vu pareille pêche. Quand j'aurai vendu le poisson, je pourrai acheter trois hommées de vigne.
— Jette encore tes filets.
Trois fois Gorbus remonta le gille, bourré jusqu'au sommet. Il ramena les carpes monstrueuses, qui dorment à fleur d'eau, quand le soleil de mars réchauffe les flots. Elles sont si grosses que les pêcheurs n'osent les apâter, craignant pour leurs engins. Il captura même le roi des poissons, le brochet que le caprice d'un puissant seigneur avait fait jeter dans la rivière, il y avait trois siècles. Il portait des boucles d'or aux ouïes, et une émeraude luisait, enchâssée dans la dure paroi de son crâne.
Gorbus haleta. Si lourde était sa pêche, que les veines de ses tempes se gonflèrent, prêtes à se rompre sous l'effort. Il eut la sensation que quelqu'un, pour l'aider, hâlait le filin derrière lui, et, comme il se retournait, il entendit un battement d'ailes et vit une blancheur qui tourbillonnait dans le vide, audessus de sa tête.
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— Jésus, Maria, murmura-t-il, ne serait-ce point un sortilège ?
— Rassure-toi, dit l'inconnu dans un sourire. Gorbus contempla le monceau de poisson. Il y
avait là trois bonnes voitures : le bordage plat rasait le flot, et il lui parut que la barque, par un mystère, s'était soudain élargie pour contenir toute cette récolte.
— Ta vieillesse est désormais à l'abri du besoin. Souviens-toi d'être toujours compatissant aux misérables !
Gorbus se pencha pour ramasser l'aviron. Quand il se releva, la place à l'avant était vide : l'étranger avait disparu.
Gorbus se frotta les yeux :
— N'est-ce point magie noire ?
Mais il tomba à genoux aussitôt, le front courbé sous un pressentiment, le souffle surhumain du miracle :
— Vierge Marie, n'est-ce pas le jour qui se lève ? Plus éclatante que toutes les aurores, une clarté
jaillit des flancs de la côte, baigna les berges, les saules têtards, les sapins chevelus de la montagne. Elle s'étala comme un lac d'une eau laiteuse, traversée de lueurs si éclatantes que Gorbus distingua nettement les rugosités des écorces et les fissures des rocs. Les fourrés d'épine se couvrirent d'une moisson de roses exhalant des flagrances divines. Comme si un printemps miraculeux était sorti des pierres, des nappes d'anémones, de pervenches, de narcisses, coulèrent au flanc des monts, retombèrent sur l'eau qui soudain s'anima d'un rire innombrable. L'air vibra de musique céleste ; les torrents délivrés sou-
pirèrent la basse des orgues lointaines ; les sapins vibrèrent, comme des harpes aux doigts des séraphins. La terre toute entière tressaillit et chanta un hosannah de triomphe.
Un élancement de joie traversa le cœur du misérable :
— Suis-je donc entré au Paradis ?
Vers l'orient, les brumes bleuâtres, qui pendaient aux branches des saules s'écartèrent, soulevées par des mains invisibles, et dans un nimbe d'or, Notre- Seigneur Jésus-Christ apparut, marchant sur les eaux, comme il avait marché autrefois snr le lac de Tibénade.
Gorbus le reconnut. Sa face glorieuse rayonnait ; sa robe de lin traînait sur le flot, et ses mains, ouvertes à ses côtés, semblaient offrir au monde la miséricorde infinie.
Il vint si près du pêcheur que ses pieds frôlèrent la barque.
Gorbus tendit des bras suppliants :
— Si tu pars, ô maître, comment sera jamais consolée notre misère ?
La vision disparut.