QUERCY
LÉON LAFAGE.
Léon LAFAGE (1875)
BIBLIOGRAPHIE : La chèvre de Pescadoire, contes et nouvelles (Paris, Grasset, 1908) — Par aventure, roman (ibid., 1910) — Le bel écu de Jean Clochepin, contes et nouvelles (ibid., 1911).
M. Léon Lafage est né à Saint Vincent Rive d'Olt (Lot), le 5 décembre 1875 — une année de bon vin, ajoute-t-il. Le premier recueil, qu'il a publié, La chèvre de Pescadoire, a soulevé, dès son apparition, l'admiration unanime de la presse française et étrangère. De fait, tel de ces contes mérite de rester comme sont restés les Contes du lundi ou Les lettres de mon moulin, et la Chèvre de Pescadoire peut presque lutter contre celle de M. Seguin, ce qui est faire, il me semble, un assez bel éloge de sa vaillance et de ses cornes.
M. Léon Lafage est un conteur exquis. Humour, imagination, finesse, grâce piquante du style, rien ne lui manque. Il peint sur un ton de familiarité spirituelle et dans un style alerte et vif, qui rappelle la manière d'Alphonse Daudet et de Paul Arène.
Jean Clochepin, avec son bel écu, renouvelle les prouesses de La Chèvre et doit compter comme un nouveau triomphe pour la littérature régionaliste. Les plus belles parties de Par aventure sont de même, sans conteste, celles qui se passent dans la lumière dorée des champs et parmi les eaux vives. M. Léon Lafage, qui s'est révélé jusqu'à présent plutôt conteur que romancier, est surtout — qu'il ne l'oublie pas ! — un parfait conteur de terroir.
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LA « CHASSÉLANE »
Pour peu que vous ayez traversé la province, il vous est bien arrivé de faire visite à de vieilles dames pieuses qui portent mitaines et bonnet ruche. Elles habitent à l'écart ; leurs volets mi-clos sont au guet : un bout de rideau y remue, un coin de vitre y brille. Si vous venez à la porte, tirant la chaînette à bouton de cristal ou le pied-de-biche, vous provoquez un battement de sonnette qui n'en finit plus. Vous êtes désolé de la conséquence de votre geste innocent. C'est comme deux douzaines d'assiettes qui dégringoleraient en cascade, une à une, avec amour, d'un dressoir mal calé. C'est comme le moulin de Babillot les jours de crue, ou comme la querelle du barbier Botaillat et de Japan, la revendeuse, devant le juge du canton.
Tout ceci pour vous donner une idée confuse, essayer une notation lointaine de la voix de Jaquétou, le mari de la pauvre Thècle. Quand il commençait, le monstre ! il allait jusqu'au bout, sans cracher, sans souffler, tant que durait l'haleine, l'élan — telle la vieille sonnette.
Le bonhomme se coiffait d'un éteignoir de cotonnade bleue où tremblait un pompon ; il prisait dans une belle tabatière en corne. Ses sabots de noyer, bardés de fer-blanc, faisaient un bruit de brouette. Cassé en angle droit, s'approchant tous les jours un peu plus de la terre, il portait néanmoins le nez en l'air ; ses yeux affairés ne se rencontraient jamais sur le même objet : le gauche, en général, arrivait toujours quand l'autre était parti.
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Jaquétou vivait tranquille avec le bourriquot, la femme et la « chassélane ». Sa femme ?... oui. Son bourriquot ?... certes ! La « chassélane » surtout ! La chassélane était une treille de chasselas. Oh ! superbe ! Brune et velue, elle montait du sol près de la porte, s'accoudait au linteau et, de là, s'étalait sur la façade autour des croisées et de la lucarne comme une large main verte et puissante. On voyait les carreaux entre les feuilles. Quand un cadet, venu en tapinois, pose sa patte sur le visage de Mioutou, la servante du cabaret, on voit luire pareillement les yeux de la commère...
— Jaquétou ! vous avez là quelque chose de beau !
— La « chassélane » ! mon ami ! Il ne s'en voit plus comme elle dans le Quercy depuis le phylloxéra. Il y avait bien celle de la caminade (la cure), mais les « bêtes » lui ont tordu le cou ; elle fait bouillir le « toupin » du capelan à cette heure. On parlait encore de celle de Daubanne, mais pécaïre ! elle est piètre et jaune au fort de l'an comme une patte de canard ! Quand à celle-ci, le tiable m'écrase ! Tu dis bien, compagnon, c'est quelque chose de beau !
Le battant de Jaquétou s'arrêtait net. Le bonhomme imitait alors d'un coup de langue le bruit d'une bouteille qu'on débouche et, clignant de l'œil droit — le gauche tardait toujours — il montrait la porte ouverte.
— Thècle, mienne amie, deux gobelets, une poignée d'amandes et la « bordelaise » que j'ai montée.
La pauvre Thècle rinçait trois verres en soupirant. On s'asseyait.
Bigre ! compagnon, quel vin ! Blond comme un
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fruit, il vous claquait dans la bouche comme un coup de fouet. Les gobelets de Jaquétou semblaient étroits, la bouteille un peu courte. La pauvre Thècle — Dieu lui pardonne si elle le mérite ! — ne refusait pas de trinquer, car, à son tour, elle tirait orgueil de la « chassélane ».
La « chassélane > ? Tenez, elle avait été grosse comme un tuyau de pipe. Coquin de sort ! Une année, même elle faillit mourir d'un coup de dent que lui donna la chèvre de Cabirol. Aujourd'hui, haute et noueuse, elle dominait sur les bas-fonds nus et s'ouvrait devant les coteaux pelés. Au printemps, un nid de chardonnerets y chantait ; l'été, elle versait sur le seuil une ombre bleue ; ses sarments s'empourpraient en automne : l'hiver, bien chaussée de fumier et de terre, elle s'aplatissait au soleil sur le mur râpeux comme un grand lézard. Jaquétou, le bonnet raide et la tabatière en main, s'asseyait sur le banc à côté. De l'œil droit caressant la tige grosse comme un pal, il reniflait sa prise et marmonnait en saccade :
— Thècle ! Penser que c'était un tuyau de pipe quand je le plantai et que maintenant c'est la « chassélane » !
Thècle rentrait avec Bernât, le bourriquot, vers l'Angelus du soir. La charrette cahotait dans les ornières et Thècle, catharrheuse, toussait. Jaquétou l'attendait sur la porte. Ses yeux ourlés de rouge clignaient comme à la saison des mouches. Il demanda, de sa voix aiguë et précipitée, si elle n'avait pas rencontré des messieurs avec des piquets et une petite boîte.
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— Tu parles comme un dindon et je ne comprends rien, dit Thècle acariâtre.
Il renouvela sa question.
— Va-t-en au lit ! cria la vieille entre deux accès de toux. Que diable t'occupes-tu de qui va ou vient ?
— C'est rapport à quelque chose, fit-il, mystérieux. En dételant l'âne Bernât qui remuait ses oreilles
grises, Jaquétou conta qne ces messieurs avaient tendu leur chaîne dans le clos, jalonné la route et 1 e pré. Ils discutaient, écrivaient, visaient, couraient; on aurait dit les grandes manœuvres. Le régent était avec eux. En partant, il avait jeté :
— Jaquétou, il y a du bon. Tout ça se vendra bien pour la route.
— Probable, dit Thècle, qu'ils veulent faire un grand chemin qui ira rejoindre celui de Cahors. Ce n'est pas trop tôt. Bernât a laissé ses bonnes jambes dans celui-ci.
— Alors, continua Jaquétou dont les yeux jaunes reluisaient, on nous achèterait le petit clos. Thècle, souviens-toi que c'est la meilleure terre du pays. Elle vaut cinq cents pistoles au bas mot... Et on n'aura plus besoin de louer Bernât.
Le brave bourriquot, en effet, gagnait encore son avoine. On le cédait pour quinze sous par jour et nourri dans le village, vingt sous hors des murs — extra muros, disait le régent. Jaquétou, dans l'espoir du gain, s'attendrissait sur son vieux domestique. La soupière qu'ils avaient mise bouillante sous les couvertures, à midi, était encore convenablement chaude. Ils mangèrent en silence, burent le " sabrot ».
— Cinq cents pistoles ! soupira Thècle, ce serait fameux.
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— J'ai été un nigaud, dit Jaquétou en ouvrant son couteau affûté comme sa malice, j'aurais dû, pour les apprivoiser, leur faire goûter le vin de la « chassélane ».
— On vous achètera non seulement le petit clos, mais encore la maison, affirmait le régent.
— La maison ? demanda Jaquétou interloqué.
— Oui, et ce sera payé, croyez-m'en.
— Ah !... Et la « chassélane » ?
— La « chassélane » aussi, parbleu !
— Je garde tout.
— Plaît-il ?
— Je ne vends rien. Vous moquez-vous ? Thécle ! ils veulent la « chassélane » ! Eh ! qu'a-t-on besoin d'une « chassélane » pour faire une route ? Ne peuton prendre un peuplier ? Allons ! tenez ! Le roi — le roi — s'il revenait, me dirait : « Jaquétou, il me faut ta « chassélane » ! je lui répondrais : « Majesté, non ! » Voilà comme je suis... Je l'ai plantée, moi !.,... Quand je vous dis qu'elle n'était pas plus grosse qu'un tuyau de pipe ! Parfaitement. Maintenant elle donne deux hectolitres de vin bon an mal an. Et vous voudriez que.... Ne parlons pas de ça, je vous prie !
Ah ! le pauvre vieux ! Le pompon de son bonnet s'agitait avec indignation. Les mots caracolaient sur un ton impossible. La tabatière, qu'il avait ouverte aux premières paroles du régent, dans un geste d'invitation et de sympathie, il la refermait d'un coup sec, à présent, comme il fermait l'oreille à tout marché. Vendre la ■ chassélam
— Jaquétou, protesta le régent, j'ai voulu vous
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prévenir en ami, vous annoncer à coup sûr une bonne nouvelle et vous conseiller....
— De vendre la... Merci bien ! Thècle ! la « chassélane » ! Le bourriquot, sauf votre respect, si vous voulez !
— Mais on vous expropriera, Jaquétou, voyons !
— Qu'a-t-il dit ? cria le vieux paysan que la colère redressa avec un craquement d'échiné... M'exproprier ! Je ne dois rien à personne. Je suis chez moi.
— Jaquétou !...
— Suffit ! monsieur le régent ; si vous êtes venu ici pour nous insulter, Thècle et moi, vous pouvez repartir.
— Voyons, Jaquétou ! insista le régent sur le seuil, vous serez expropriés.
— Hum !
— ...Pour cause d'utilité publique.
— L'utilité publique ! Ah ! ah ! qu'est-ce que c'est que cette particulière ? L'utilité pu.... digoh quo vengué, monsieur le régent ?
Elle vint. Un beau dimanche, au sortir de la messe, le valet de ville à son de trompe l'annonça. Les clercs purent lire sa parole sur une affiche à la maison commune. Notification fut faite à Jaquétou. Les journaux la publièrent. Le bureau des hypothèques la transcrivit.
— D'indemnité, j'en veux pas ! criait Jacquétou, je veux ma « chassélane ».
Quand elle apprit qu'il y avait eu un jugement, la pauvre Thècle s'alita. Jamais personne, dans sa famille, de gré ou de force, n'avait comparu devant un tribunal.
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Un matin, elle entendit la mine à deux cents mètres de la maison ; des éclats de pierre grêlèrent sur la toiture. Bernât se mit à braire. Le poulailler s'affola. Depuis deux jours, des terrassiers — pelles, pics, leviers — travaillaient sus les ordres d'un chef de chantier botté, le brûle-gueule aux dents. La route cheminait vers la maison.
Jaquétou passait son temps sous la « chassélane ». Il la gardait. Clouée au mur, noicie et pelée par le froid, elle semblait moribonde et suppliciée. Il ne tombait du ciel qu'un jour de souffrance. Les petites collines, alentour, avec un plumet de brouillards, se groupaient comme des chaumières qui fument.
La pauvre Thècle trépassa.
Du buis bénit là-haut trempait dans un bol de faïence. Une flamme épaisse vacillait au bout ducierge jaune, comme le pompon sur le bonnet du vieux.
Jaquétou se lamentait. Une immense détresse l'écrasait.
— Pauvre Jaquétou ! lui dit une vieille qui venait rendre à la morte de pieux offices, pauvre de toi ! Qu'est-ce qu'on vient de m'apprendre, mien ami !...
— Ne m'en parle pas, dit Jaquétou de sa voix hoquetante, figure-toi que ces assasins de constructeurs de routes veulent me couper la « chassélane » !
La Chèvre de Pescadoire (Bernard Grasset, éditeur).