SAVOIE
Henry BORDEAUX (1870)
BIBLIOGRAPHIE : Romans et nouvelles : Le Pays natal
— La peur de vivre — La voie sans retour — L'amour en fuite — Le lac noir — La petiie mademoiselle (librairie Fontemoing).
Les R.oquevillard — L'écran brisé — Les yeux qui s ouvrent — La croisée des chemins — La robe de laine — Le carnet d'un stagiaire — La neige sur les pas (librairie Pion).
Essais de critiques et voyages : Pèlerinages littéraires
— Vies intimes (libr. Fontemoing) — Ames modernes (libr. Perrin) — Promenades en Savoie (nouvelle librairie nationale) — Paysages romanesques — Portraits de femmes et d'enfants — La vie au théâtre, 2 séries: 1907-1909 et 1909-1911 (libr. Pion)
Théâtre : L'écran brisé — Un médecin de campagne, en collaboration avec M. Emmanuel Denarié (libr. Pion).
M. Henry Bordeaux est né à Thonon-les Bains (Haute-Savoie), en 1870, d'une famille de robe ; il a été lui-même avocat au barreau de Chambéry, de 1889 à 1900. Son œuvre, déjà considérable, forme, comme vient de le montrer M. Joseph Perchât dans une monographie extrêmement pénétrante, forme vraiment, au
sens large du mot, « le roman de la famille française. » Mais nous ne voulons retenir ici que « son effort de réenracinement » et « l'orgueil du pays natal », qu'on sent frémir en lui. Non seulement, en effet, il évoque, chemin faisant, les paysages de la Savoie, mais son art s'applique en outre à nous intéresser aux édifices historiques, aux ruines, aux mœurs, aux institutions de sa petite patrie : ses paysages sont chargés d'histoire. « Chaque fois qu'il parle des choses et des gens de son pays, dit M. Paul Bourget, on a l'inspiration qu'il lui reste à en dire beaucoup plus qu'il n'en dit, qu'il garde dans son esprit et dans son cœur une profonde réserve d'images et de souvenirs. On a l'impression aussi qu'entre ces paysages et ces mœurs d'une part, sa sensibilité de l'autre, il existe un intime, un indestructible rapport. Il a parlé quelque part « de l'aptitude des lieux à former les âmes. » Et c'est partout, dans ses récits, ce mariage heureux de l'âme et des orizons. »
— Eh ! là ! eh ! là !
Deux paysans cognent à la porte d'une masure isolée, à quelques pas de la route. C'est le matin, au petit jour, un jour d'automne déjà froid.
— Eh ! le vieux, répondras-tu ?
La porte s'ouvre avec précaution, et une longue barbe grise apparaît.
— Ne criez pas tant, nom d'un chien ! Vous allez la réveiller.
— Qui ça ?
— Ma femme. Elle est malade.
— La Louise ; et de quoi donc ?
— Un chaud et froid.
— Tant pis, tant pis. Il ne s'agit pas de cela.
— De quoi s'agit-il ?
— Le père Trabichet marie sa fille aujourd'hui.
— Que voulez-vous que ça me fasse ?
— Attends, attends. N'es-tu pas violoneux ?
— Et après ?
— On dansera le soir. On dansera la nuit. L'accordéon est au service militaire. Alors il ne reste que ton violon.
— Ma femme est malade pour mourir.
— Une voisine la gardera.
— Je n'ai pas de voisine.
— Eh bien, tu la drogueras et tu l'enfermeras.
— Je n'ai pas le cœur à jouer du violon.
— On ne joue pas avec son cœur, violoneux.
— Je ne peux pas laisser la Louise.
— On ne peut rien pour les mourants.
— On peut toujours les assister.
— Ils ne servent plus à la vie. Pense à l'argent, violoneux.
— Je suis bien forcé d'y penser.
— Le père Trabichet est tout cousu d'or, Il te baillera un écu.
— Un écu pour ma douleur ?
— Il te baillera deux écus.
— Deux écus pour toute ma douleur ?
— La douleur ne se paie pas, violoneux.
— Alors, c'est le cercueil qui se paie.
— Il te donnera trois écus. C'est un bon pourboire, par le temps qui court. Tu es seul, profites-en. L'accordéon va revenir. Et ce n'est pas tous les jours qu'une belle fille se marie.
— On ne reçoit pas la mort tous les jours.
— Viendras-tu ? Ne viendras-tu pas ?
— J'irai, j'irai. Je ne puis pas refuser.
— A cinq heures on t'attend. A minuit tu partiras.
— A cinq heures j'arriverai. A minuit je serai parti.
— Au revoir, violoneux, au revoir.
A quatre heures de relevée, la Louise vit encore. Bien confessée et administrée, en règle avec le bon Dieu et sans espoir de guérir, pourquoi tarde-telle ? Elle n'a déjà plus sa connaissance, mais elle continue de respirer, de respirer trop fort et trop vite comme le moulin de la chanson. Il n'y a plus un sou vaillant dans toute la maison fouillée : aux remèdes et aux soins les économies ont passé, et pour l'ensevelir avec décence il faudra racler bien des fois. Pourtant on n'abandonne pas une mourante.
Le violoneux la regarde, la regarde avec douceur. Mais c'est triste à dire, il regarde le jour aussi, le jour qui s'en va, et il épie les signes de la mort. Il tient par la main la petite Catherine qui est leur unique
enfant. Il s'est marié tard, et c'est lui qui reste, et ce n'est pas juste. Dans leur vie de misère, la jeunesse de la femme mettait un sourire comme une fleur sur un rocher. Va-t-il s'attendrir là-dessus ? Les pauvres n'en ont pas le droit. Il a faim malgré sa peine, la petite a faim bien qu'elle ait mangé plus récemment : pour le pharmacien, il a bien fallu se priver. Et le charpentier, ne faut-il pas y penser ? Quel poids lourd sur des épaules de vieil homme !
Voilà que les cinq coups ont sonné au clocher du village. Et la Louise vit toujours. T'endormiras-tu, Louise, dans la paix de Dieu, pour que ton homme aille gagner de quoi t'enterrer ? Aujourd'hui, ne le sais-tu pas, le père Trabichet marie sa fille. C'est un gros fermier : il a la main large. Mais tu ne t'en soucie guère à l'heure qu'il est : tu ne sens plus la vie, et la mort retarde....
Là-bas, dans la ferme qu'on a fleurie, on s'impatiente. Car on ne dansera pas sans musique.
— Et ce violoneux de malheur ?
— Viendra-t-il ? Ne viendra-t-il pas ?
— Trois écus, ça ne se refuse guère.
— L'accordéon est au service : il ne reste que son crin-crin.
Les garçons et les filles vont souvent, à tour de rôle, inspecter le grand chemin qui se perd. Et ils sont en colère, parce que les jambes leur démangent...
A six heures, un dernier souffle, puis un autre après un long intervalle, puis un autre encore, et c est le dernier. La Louise est morte : le violoneux, sans perdre une minute, lui a fermé les yeux. Il lui a donné son plus beau drap. Il n'a pas eu de peine
à le trouver : je crois bien que dans l'armoire il ne restait que celui-là. Et sur une table il a placé dans un verre un peu d'eau bénite et une branche de buis.
— Pauvre Louise ! Pauvre Louise ! Repose-toi, je vais travailler.
Et prenant Catherine d'une main et le violon de l'autre, il est parti sur la grand'route, par la nuit qui est venue. Il n'a pas fermé la porte à clef. La mort suffit à garder les maisons, Et il court, et il court, avec l'enfant qui geint, avec le bois qui doit chanter, pour ne pas perdre ses trois écus.
— On ne voit plus rien. On ne voit plus rien.
— La nuit est trop noire.
— A cette heure il ne viendra plus. On ne dansera pas. Mauvaise affaire !
— Qu'est-ce qu'une noce où l'on n'a pas dansé ? Les filles et les garçons se disputent. Le père
Trabichet est furieux. On a beaucoup bu pour prendre patience, et l'on s'échauffe tout de suite en parlant.
— Le voilà, le voilà !
— Vous êtes sûr ?
— En place, en place, on va danser.
Le violoneux est arrivé. Malgré la course, malgré la sueur, il est tout pâle comme un meunier.
— Tu n'es pas pressé, violoneux ?
— On fait ce qu'on peut, vous savez.
— Tu ne mérites pas trois écus.
— Vous donnerez ce qu'il vous plaira.
— J'en donnerai deux, et c'est beaucoup.
— J'en prendrai deux, au lieu de trois.
— Un verre de vin, violoneux ?
— J'aime mieux du pain, si vous voulez.
— Voilà du pain et du fromage, et voilà du vin par dessus. Et pour ta fille, un morceau de gâteau. Il était si grand qu'il en reste.
— Vous êtes bon. Vous êtes généreux.
— Il y a des vivres en abondance. Mais tu n'auras que deux écus.
— C'est bon de manger. C'est bon de boire.
— On dirait que tu as faim, ma parole.
— J'ai marché vite pour venir.
— Et maintenant, prends ton crin-crin. On peut jouer la bouche pleine.
Ragaillardi, il a pris son arme, et il est grimpé sur l'estrade. Un coup d'archet : serrons une corde et puis celle-ci. Maintenant le violon est accordé, si toutefois l'on n'a pas l'oreille trop fine.
En voulez-vous des polkas, des valses, des bourrées, des quadrilles ? On va vous en donner tant et plus. Ce diable de violoneux, il faut convenir qu'il a du feu dans les doigts. Sa fille est assise dans ses jambes. Elle a mangé de la pâtisserie : c'était la première fois, le croiriez-vous ? Il fait chaud dans la salle. Tous ces gens qui tournent sont gais. Elle écarquille les yeux pour les voir. Elle ouvre la bouche pour mieux sourire. Elle ne pense plus à sa maman, qui est toute seule dans la maison noire.
— Es-tu fatigué, violoneux ?
— Je suis ici pour vous servir.
— Alors, bois ce vin chaud et continue...
Il continue, mais ne s'applique plus. Au commencement il prenait garde, afin de varier les contredanses, et de bien gagner son argent. Mais son répertoire est borné. Il reprend les mêmes ritournelles et c'est à peine s'il y fait attention. Son archet marche tout seul, comme un cheval aveugle sur la route qu'il parcourt tous les jours. Il pense pour son compte, maintenant, et pour son compte, c'est la Louise qui est en train de se refroidir, sans son mari, sans son enfant.
Il se souvient d'un air, oui, d'un air qu'il a recueilli sur le grand chemin, de bohémiens qui passaient, qui s'en allaient en chantant. C'était un air de misère, avec des notes qui traînaient comme des bêtes blessées dans les broussailles, et d'autres si violentes qu'elles auraient dû briser des poitrines comme un désir de paradis. Ah ! la musique, ça servirait-il à autre chose qu'à la danse ? Cette musique là, c'était son cœur, et toute sa peine qui était dedans et qui n'était pas encore venue au dehors. C'est malaisé de sortir ce qui est à l'intérieur d'un pauvre homme. Avec un violon, c'est bien plus facile. De son souvenir, l'air que plusieurs fois déjà il a essayé tout seul descend jusqu'à ses doigts. Il le joue pour son plaisir qui est sa douleur. Et Catherine, qui est dans ses jambes, se retourne, épouvantée.
Car ce n'est pas un air de danse. Les couples qui tournent lancent leurs pieds de travers, ils tanguent comme des barques chargées sur la mer qui bouge, et peu à peu ils s'arrêtent.
— Violoneux ! Violoneux ! Tu perds la boule, violoneux !
— Qu'est-ce que cet air de messe des morts ? Mais Cathermette murmure sans y prendre garde.
— Maman !
Le violoneux se secoue. Il avait oublié tout le monde. Il ne gagne pas son argent. Quand on est payé, il faut remplir son métier.
— Pardon, pardon ! Que voulez-vous ? Je jouerai ce qu'il vous plaira.
...Quand minuit sonne, on le renvoie, avec deux écus seulement : le troisième est pour le retard. Avec l'enfant, il se sauve dans la bonne nuit bien noire. Dans la bonne nuit très noire, on ne sait pas qui souffre et pleure...
— Papa, papa, tu vas bien vite.
— Je te prendrai sur mon dos, Catherine.
Et il court, ainsi chargé, vers sa femme qui ne l'attend plus...
La noce qui boit un dernier coup s'entretient du violoneux :
— Il se fait vieux.
— Il racle de travers.
— Il ne vaut plus rien pour la danse.
— On ne l'embauchera plus désormais...
Le Carnet d'un stagiaire (Pion et Nourrit, éditeurs).