‹ Conteurs français de terroirChapitre 20 sur 20 · TOUR AINE · texte numérisé non relu

TOUR AINE

René BOYLESVE (1867)

Bibliographie : Contes : Les Bains de Bade — La leçon d'amour dans un parc.

Romans : Le médecin des dames de Néans (1896) — Sainte Marie des Fleurs (1897) — Le parfum des Iles Borromées (1898) — Mademoiselle Cloque (1899) — La Becquée (1901) — L'enfant à la balustrade (1904) — Le bel avenir (1905) — Mon amour (1908) —La jeune fille bien élevée (1909)— Le meilleur ami (1909) — Madeleine jeune femme (1912).

M. René Boylesve est né à La Haye-Descartes en 1867. Après avoir écrit quelques contes dans le genre du dixhuitième siècle, il a atteint pleinement son originalité dans le roman des mœurs de province, qu'il a repris, revivifié et comme rajeuni. Nul n'a mieux surpris et nul n'a mieux rendu, avec ce naturel, cette finesse d'observation, ce charme et cet humour, la vie silencieuse, mesquine, cachée, épiée de nos petites villes. Il est le peintre minutieux, amusé, exquis, inimitable, des mœurs de notre bourgeoisie. Dans Mademoiselle Cloque, dans La Becquée, V enfant à la balustrade et les autres romans du même genre, il s'est imposé « la plus grande sobriété d'imagination et d'expression, pour fixer, presque à la manière d'un historien, quelques traits de mœurs d'où

se puisse dégager un sens élevé » (préface de l'Enfant à la balustrade). Et c'est ainsi qu'ici il trace « le tableau de notre vieil esprit d'héroïsme en péril et celui de l'ingrate beauté du conservatisme » ; que là, il présente « le conflit muet, douloureux et fréquent de l'idéalisme de l'enfance avec les relativités nécessaires de notre vie de relations » ; qu'ailleurs il étudie notre vieux système d'éducation ou plutôt de compression des jeunes filles qui ne s'inquiétait ni de leur esprit, ni de leur cœur, ni de leurs sentiments personnels, ni de leurs goûts, mais qui tout de même avait ses bons côtés, comme nous le montre Madeleine jeune femme, suite de la Jeune fille bien élevée. Et toujours il se révèle le même observateur impitoyable, le même artiste raffiné, qui déjà a créé une admirable série de types provinciaux peints avec autant de vigueur que d'exactitude, et par là d'une vérité générale et durable, ce qui a permis à M. Eugène Gilbert, l'émment critique belge, d'écrire :

« M. Boylesve est un vrai classique : il l'est dans le sens français, c'est-à-dire qu'il subordonne l'émotion à la raison, mais qu'il ne dédaigne aucun des éléments d'art propres à la première de ces facultés. Doué d'un sens très net pour atteindre la vision exacte des choses, il décore ce réalisme d'une langue châtiée et pittoresque qui est la pure langue classique française. »

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Je viens d'apprendre, par un journal local, la mort de Mademoiselle Radegonde de Saint-Quenain, à Poitiers, et je me souviens que, lorsque j'étais élève des Pères, je passais mes jours de « sortie » chez Mada-

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me de Saint-Quenain, rue du Gervis-Vert, en compagnie de Radegonde, qui devait être âgée de vingt à vingt-quatre ans quand j'en avais de douze à seize, comme son frère Raoul, mon camarade de classe. Je revois cette maison de la rue du Gervis-Vert, à droite, en venant de la rue d'Orléans, un peu après la tourelle à pignon... On descendait trois marches, et Madame de Saint-Quenam nous recommandait de nous essuyer les pieds ; l'entrée, étroite et longue, était obscure, ne prenant jour qu'à l'autre extrémité, sur le jardin, par une porte à vitres de couleur du plus discordant assemblage. Raoul, aussitôt dans ce couloir, faisait grand tapage, autant pour agacer sa sœur Radegonde et la voir, dans l'entre-bâillement de la porte du salon, les mains sur les oreilles, le « pif » en avant, disait-il, que pour annoncer notre présence aux dames Desblouze, qui habitaient le second étage. Les dames Desblouze ne répondaient pas à ce vacarme, car elles étaient d'une discrétion extrême ; alors nous filions au jardin et lancions du sable, des mottes de terre, voire de petits cailloux contre les fenêtres du second, jusqu'à ce que se montrât, sinon Madame Desblouze, la mère, du moins sa fille Armande.

Armande apparaissait, derrière la vitre si c'était l'hiver, ou en s'accoudant à la barre d'appui, si la température le permettait ; invariablement, en même temps que nous recevions son sourire de bon accueil, nous l'entendions, ou bien nous voyions ses lèvres articuler : <i Oh Mes vilains ! Oh ! les vilains garçons ! »

Les dames Desblouze étaient deux pauvres femmes très malheureuses ; nous savions qu'elles avaient eu une fortune engloutie dans un désastre financier qui avait ruiné beaucoup d'honnêtes gens ; à la suite

de cela, M. Desblouze était mort. De plus Madame Desblouze était affligée d'une maladie, nous ne savions laquelle, qui nécessitait une opération dont les frais la terrorisaient. La mère et la fille restaient presque sans ressources ; un parent habitant Paris, dont elles parlaient souvent, avait promis de « faire quelque chose » pour Armande au moment de son mariage ; mais Armande, du même âge à peu près que Radegonde, et quoique beaucoup plus jolie qu'elle, ne se mariait toujours pas.

Armande et sa mère ne recevaient pas tout à fait l'hospitalité de Madame de Saint-Quenain, mais elles étaient logées chez elle a. meilleure compte que nulle part et elles ne se trouvaient ni aussi isolées ni aussi humiliées qu'elles l'eussent été dans un appartement correspondant à leurs ressources et, comme Madame Desblouze se plaisait à le répéter, elles jouissaient de la vue du jardin.

Ce jardin se composait d'une bande de terre de la largeur de la maison, ce qui n'était guère, et longue trois fois autant, qu'environnaient de hauts murs ; ses allées en ligne droite étaient semées, comme celles de tout jardin qui se respecte, d'un gravier à gros grain qui préserve de la boue et met au supplice la plante des pieds et la cheville des promeneurs ; un cordon de buis bordait certaines d'entre elles, d'autres étaient séparées des plate-bandes par des touffes d'oseille où se dissimulait une tortue, nommée Amalazonte, charme de cet endroit. Madame Desblouze ne disait-elle pas qu'une de ses « distractions » consistait à suivre, de sa fenêtre, à l'aide d'une lorgnette de théâtre, ancienne et sans emploi, les lents déplacements d'Amalazonte ?

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Au bout du jardin était une tonnelle avec un banc de bois et une statuette de Notre-Dame de Lourdes dans une niche en fer blanc. Les heures tombaient dans cet enclos du haut de la cloche de l'établissement des Frères des Fcoles chrétiennes, situé dans le voisinage, et le brusque éclat de Y^jSaesréçréations déchirait la quiétude à inten^Jtës d'une MhYnuable régularité. />

Ce jardin, que nous -'ne voyions que fcs jours de congé, nous semblait magnifique eÉ l'asil^ae la gaieté et du bonheur. J J

Je me souviens qu'un jour, à aern^ franchie la porte du collège, danè la vieille rue <W Feuillantines, Madame de Saint-Quènain najisVdlt :

— Ce n'est pas rnoi qui^voûs reconduirai ce soir, mes enfants ; l'abbé Dardennois a bien voulu se charger de venir vous prendre à la maison...

-Ah !

Madame de Saint-Quenain fit une figure singulière où il y avait de la joie secrète et du mystère.

— Ces demoiselles vont en soirée, dit-elle, je dois les accompagner.

Tout ce que nous pûmes tirer d'elle jusqu'à michemin fut que la soirée avait heu chez Madame de Porcheton, que c'était une rénion tout intime, mais que néanmoins ces demoiselles étaient sens dessus dessous à cause de leur toilette.

— Je vois ça, dit Raoul, on va leur présenter un type.

— Un type ! s'écria Madame de Saint-Quenain. Mon enfant, tu ne respectes rien; en outre je te trouve indiscret.

— Mais pour laquelle est-ce ? demanda Raoul qui ne se laissait pas décontenancer.

— Je ne te comprends pas.

— Je dis, maman, " pour laquelle est-ce ? > Est-ce Radegonde qui aurait enfin trouvé une occasion ?

— Allons, Raoul, assez ! je te prie. Tu as un esprit déplorable et un langage qui me fait honte.

La vérité, nous la connûmes aussitôt arrivés à la maison. C'était chez Madame Desblouze que l'on s'occupait des toilettes. Nous y fûmes en quatre enjambées. Tout le petit appartement n'était qu'un atelier de couture. Madame Desblouze et sa fille, qui coupaient et cousaient elles-mêmes leurs robes, avaient acquis une grande adresse, et Radegonde aussi bien que Madame de Saint-Quenain en usaient. Pour le moment, les deux dames Desblouze étaient à genoux, les lèvres hérissées d'épingles qu'elles piquaient à l'envi au bas d'une robe de soie, du bleu ciel le plus tendre, d'où émergeait une Radegonde méconnaisable. Mademoiselle de Saint-Qenain ne dissimulait pas une grande agitation, elle bavardait, riait, criait, faisait aujourd'hui beaucoup plus de bruit que son frère.

Elle nous dit que Madame de Saint-Quenain la croyait ignorante de ce qui se tramait, mais que le secret avait été dévoilé par Suzanne de Porcheton qui accompagnait sa mère lorsque l'entrevue s'était décidée. Madame de Saint-Quenain avait fourni le chiffre de la dot et tous les tenants et aboutissants, « jusqu'à l'âge », disait bravement Radegonde en éclatant de rire. C'était une soirée organisée strictement pour elle. " Soyez sans crainte, avait dit

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Madame de Porcheton, je n'inviterai pas une jeune fille qui puisse lui nuire ;... d'ailleurs....

— Mais, fîmes-nous, Raoul et moi, d'un seul élan, et Armande ?

Armande sourit mélancoliquement ; sa mère hocha la tête et dit :

— Armande est garantie par le chiffre de sa dot.... qu'on ne m'entendra jamais prononcer, fit-elle, elle aussi, à son tour, avec un sourire délicat, charmant, qui révélait combien elle avait dû être jolie, combien sa fille lui ressemblait, et quelle devait être leur secrète douleur à toutes deux. Elle ajouta :

— C'est Madame de Saint-Quenain qui a eu la gentillesse d'exiger qu'Armande accompagnât son amie.

— Oh ! dit aussitôt Radegonde, moi, je ne serais jamais allée à cette soirée sans Armande !

Raoul, esprit positif, s'informa :

— Mais, le type ?

— D'abord je te prie de ne pas l'appeler comme le premier venu ; il paraît que c'est un monsieur tout à fait bien.

— Un prince ?

— Des princes-, on t'en souhaite ! Il est d'excellente famille et gagne, dit-on, beaucoup d'argent.

— Ce qui veut dire qu'il s'appelle Tartempion, qu'il n'a aucune fortune et qu'il fait des affaires louches...

— Oh ! tiens, tu es exaspérant ! Et puis fais-moi le plaisir de descendre ; ce n'est pas la place des garçons là où il y a une jeune fille qui essaie !

Ce fut une bien amusante journée. On était un peu contraint en présence de Madame de Saint-

Quenain, iqui n'admettait pas la plaisanterie, mais on se rattrapait dès qu'elle avait le dos tourné. Raoul disait à sa sœur :

— Tu quittes la maison, comme de juste, et ça se trouve joliment bien : où est-ce que j'aurais logé, moi, l'année prochaine, quand je vais être étudiant ? Je prends ta chambre comme cabinet de travail.

— Tu prendras ce qui te plaira, je m'en moque... Et d'abord, mon bonhomme, rien n'affirme que tu seras étudiant l'an prochain, il y a un examen à passer...

— Ni que toi, tu seras mariée, ma vieille ! tu passes ton examen ce soir !

Le soir, nous tremblions que l'abbé Dardennois ne vint nous prendre avant que nous n'eussions vu ces demoiselles entièrement parées. Elles furent en avance, heureusement, car elles avaient passé tout le jour à se coiffer et pomponner. Cet animal de Raoul était assommant ; il voulait à toute force me faire dire laquelle des deux je préférais. Et je rne souviens à ce propos que j'éprouvais une impression singulière et qui m'étonnait : je savais bien, depuis longtemps, que je préférais Armande, qu'elle était cent fois plus jolie que Radegonde ; mais pour Radegonde avaient été tous les frais : Radegonde avait des boucles dans les cheveux, un petit décolletage, et une des robes de Peau-d'Ane, tandis que la pauvre petite Desblouze pouvait vraiment passer pour sa demoiselle de compagnie. Je crois que j'ai partagé ce soir-là le sentiment général — celui de Madame de Saint-Quenain, qui n'avait pas l'ombre d'un doute sur la supériorité de sa fille ; celui de Radegonde ; celui de la bonne Madame Desblouze, dépourvue de toute arrière-pensée ; celui d'Armande elle-même, en extase devant son

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amie et devant sa robe, son propre ouvrage ; celui de Clarisse, la cuisinière, qui joignait les mains d'attendrissement en regardant sa jeune maîtresse. Raoul, lui, était de parti-pris. Ma conviction fut que Mademoiselle de Saint-Quenain était la plus belle.

Lorsque l'abbé sonna, Radegonde s'enfuit comme si elle eut été le diable.

Aussitôt au collège, il va sans dire que nous n'eûmes aucun souci du résultat de la soirée. Mais, pour le Jour de l'An, je devais prendre mes cinq jours de vacances rue du Gervis-Vert ; on me ramenait seulement le soir coucher au collège. Et nous trouvâmes la maison toute bouleversée.

Mesdames de Saint-Quenain faisaient des têtes longues et jaunes, affreuses à voir ; elles recommandèrent à Raoul de leur épargner ses habituels cris d'animaux.

— Mais pour avertir le second...

— Il faut laisser le second en paix.

Oh ! oh ! Cela était dit d'un certain ton qui n'admettait aucune réplique et qui nous avertissait- suffisamment qu'il y avait du froid avec les dames Desblouze. Evénement inouï, presque invraisemblable»

Le souvenir de la soirée nous revint. Mais sur la soirée, motus ! Impossible de tirer là-dessus un mot ni de Madame de Saint-Quenain, ni de Radegonde.

Cependant Radegonde, c'était très apparent, enrageait de l'envie de parler. Dans l'après-midi, au retour d'une promenade au jardin de Blossac, après avoir échangé avec Madame de Porcheton, à la porte du pâtissier, quelques mots qui nous parurent d'une sécheresse inaccoutumée, et pendant que Madame

de Saint-Quenain réglait nos gâteaux à la caisse, Radegonde dit à son frère :

— Tu sais que l'histoire de la présentation, c'était une plaisanterie...

— Une plaisanterie....

— Oui. Tu avais voulu me faire parler ; moi, j'ai voulu me payer ta tête...

Elle allongeait le nez, en disant cela, et elle faisait des yeux de mouton coupé de son troupeau. Ah ! elle n'était pas belle, pour le moment, Radegonde !

— Ah ! tu as voulu te payer ma tête, dit Raoul. Et ta toilette, c'était pour le roi de Prusse ? Et la brouille avec les Desblouze et avec les Porcheton, c'est une plaisanterie ? Moi, dit-il, on ne me la fait pas, je sais ce qui s'est passé.

— Tu sais ? Comment ? Par qui ?

— Ça y est ! Tu vois bien que tu es prise, ma pauvre Radegonde.

Elle n'était pas difficile à prendre ! Raoul me pinça le bras pour avoir un témoin bien éveillé, et me dit :

— Regarde un peu la tête que va faire ma chère sœur.

Et, se penchant à son oreille et m'obligeant à entendre, il lui dit :

— Ce n'est pas toi qui a fait la conquête du Monsieur, c'est Armande !

Radegonde devint rouge comme une brique. Son frère dit :

— Ksss !... Ksss !...

D'un mouvement instinctif et puéril, cette grande fille allait se réfugier dans le giron maternel, mais Madame de Saint-Quenain comptait sa monnaie et, l'opération achevée, nous poussa dehors.

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Madame de Saint-Quenain avait encore plusieurs courses à faire rue du Commerce ; nous pataugions dans la boue entre des boutiques éclairées, foisonnant de victuailles ; nous croisions de nos camarades, comme nous en casquette à bande de velours violet ; nous saluions tous les prêtres ; l'idée des vacances nous possédait et tournait pour nous toutes choses en sujets d'allégresse.

A la première station, Madame de Saint-Quenain, d'un ton à nous casser les jambes :

— J'aurai un entretien avec vous, en rentrant. Et cela même nous amusa. Ce qui comblait Raoul

de joie, c'est que sa sœur avait « rapporté » déjà, si vite ; d'où il tirait prétexte à des vengeances. La guerre avec Radegonde était son jeu favori.

Raoul regardait sa mère à la dérobée, chemin faisant, afin d'augurer de sa figure ce qui nous attendait en rentrant.

Mais, en arrivant rue du Gervis-Vert, nous nous trouvâmes presque nez à nez, devant la porte, avec Madame de Porcheton qui s'arrêta court et dit à Madame de Saint Quenain :

— J'allais vous demander quelques minutes d'entretien....

Raoul me pinça le bras, à me faire crier : il était aux anges ; c'était sa mère qui, à notre place, allait y être de son « entretien » !

Madame de Saint-Quenain s'enferma avec Madame de Porcheton. Vingt minutes plus tard, elle la reconduisait en causant le plus cordialement du monde. Et elle la reconduisait non pas à la porte, mais au petit escalier qui, tout près de la porte, menait à l'appartement de Madame Desblouze ! Et, ce qui

était plus fort encore, elle montait avec elle cet escalier f Ah ! ça, toutes deux n'allaient-elles pas demander a Madame Desblouze aussi un « entretien » ?

A l'issue de la double visite de Madame de Por~ cheton à Madame de Saint-Quenain et à Madame Desblouze, revirement complet, situation retournée bout pour bout, visages détendus, pas la plus petite souvenance de « l'entretien » que l'on devait avoir avec nous, autorisation de faire du bruit au dîner, excellente humeur, et tout à coup ce propos, qui éclate après le potage :

— Eh bien ! ma foi, il se pourrait que la petite Desblouze eût trouvé chaussure à son pied....

-Ah !

— Ah !

— Ce serait un grand bonheur, dit Radegonde, non pour moi qui y perdrais ma meilleure amie....

— Ce serait surtout une puissante consolation pour la pauvre Madame Desblouze dont la terreur est de mourir sans avoir casé sa fille, dit Madame de Saint-Quenain.

Et au déjeuner, ce même jour, on ne prononçait même plus les noms d'Armande et de sa mère ! Que diable Madame de Porcheton avait-elle apporté tantôt avec elle ?

Madame de Saint-Quenain commença un récit :

— Il y avait à la soirée des Porcheton, dit-elle, un monsieur assez comme il faut, à qui Mademoiselle Desblouze a su plaire... Quand je dis « assez comme il faut », je ne dis pas un homme dont nous nous fussions contentées s'il se fût agi de Radegonde, car il n'est ni très jeune ni sans défaut ; il a trente-sept ans sonnés, les tempes grisonnantes, et, qui pis est,

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Madame de Porcheton vient de m 'apprendre qu'il est marié

— Comment ! Marié ? Mais alors ?

— Entendons-nous, son mariage est sur le point d'être annulé en Cour de Rome...

— J'aurais moins de répugnance pour un veuf, dit Radegonde.

— Ma fille, il faut bien te garder de parler dédaigneusement de ce parti, quel qu'il soit, puisqu'il s'offre à ton amie Armande qui n'est pas en situation de faire la petite bouche. Cet homme est de famille excellente, affirme Madame de Porcheton — qui, il est vrai, n'était pas informée, il y a un mois, du mariage et de l'instance en annulation ; il gagne honorablement et largement sa vie, paraît-il, quoiqu'un peu trop lancé, pour mon goût, dans les affaires ; enfin il fait preuve de sentiments désintéressés puisque, parmi d'autres jeunes filles infiniment plus mariables à tous points de vue que Mademoiselle Desblouze — qui l'auraient éconduit, c'est possible, mais enfin qu'il eût pu courir la chance d'obtenir en les demandant — il demande Mademoiselle Desblouze.

— Et Armande, fîmes-nous presque en même temps, Raoul et moi, qu'est-ce qu'elle dit de cela, la pauvre Armande ?

— Armande est enchantée de tout ce qui peut faire le bonheur de sa mère. Madame Desblouze pleure de joie. Elle n'espérait pas pouvoir marier sa fille... C'est depuis que j'ai bien voulu accompagner Madame de Porcheton chez elle ; car, mes enfants, il faut vous le dire, ces dames se tenaient, depuis plusieurs semaines, vis-à-vis de nous, sur une certaine

réserve... N'ont-elles pas eu la naïveté de m 'avouer qu'elles craignaient que nous ne vissions pas ce mariage d'un bon œil ? Et pourquoi ? Mon Dieu !

— Me voyez-vous jalouse, s'écria Radegonde, et à cause d'un homme déjà marié...

— Il n'est pas exact de dire " un homme marié », ma fille, puisque, encore une fois, le mariage de cet homme est annulé...

— En instance d'annulation, maman, pas si vite ! Sa femme, qui ne veut pas se séparer de lui, a interjeté appel... j'ai retenu les termes...

— Tu es calée ! dit Raoul. Oh ! toi, quand une affaire t'intéresse !

— Elle m'intéresse à cause d'Armande, c'est bien naturel ; personnellement, tu penses que je m'en moque !

— Depuis que tu sais que le prétendant est marié... ou en instance de tout ce que tu voudras., enfin avec un de ces fils à la patte qu'on n'est jamais tout à fait sûr de casser...

— Raoul ! dit Madame de Saint-Quenain, tu es blessant pour ta sœur.

— Pourquoi est-ce qu'elle se défend d'être jalouse ?

— Parce qu'Armande et sa mère ont eu, je te l'ai dit, la naïveté de laisser entendre qu'elles pouvaient nous mécontenter en écoutant les propositions de ce monsieur... Ce sont de pauvres femmes, et je ne leur en veux nullement...

Raoul se tut devant sa mère, mais Radegonde continuait à pester d'une façon plus « naïve » que celle de Mesdames Desblouze, et son frère, sous la table, lui allongeait des coups de pied et faisait : « Ksss ! ksss ! », selon son incurable manie de collégien.

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Et dans la soirée, les clames Desblouze descendirent. Si nous n'avions rien su de la « réserve » sur laquelle elles s'étaient tenues depuis un mois, nous aurions eu de la peine à croire qu'il s'était passé quelque chose entre le rez-de-chaussée et le second étage. Pourtant, à y regarder de près, il y avait de part et d'autre un empressement, une aménité, de plusieurs degrés supérieurs à la moyenne connue, et Armande, ainsi que sa mère, montrait une mine chiffonnée, pâlie, fatiguée, comme les petites filles qui se sont fait un gros chagrin et, tout en riant, ont encore quelques soubresauts de la poitrine et les yeux trop facilement humides.

Mesdames de Saint-Quenain entamèrent carrément l'éloge du prétendant, que l'on appelait le <; jeune homme ». Elles le trouvaient ,( distingué, intelligent, fort bien de sa personne, jeune encore » et juraient qu'il « portait la bonté sur sa figure ■>. Armande avouait qu'elle le trouvait bien. Madame Desblouze, pour tout ce qui était de l'homme qui avait choisi sa fille et la voulait épouser pour elle même, sans fortune, était d'un optimisme éperdu. Lorsque Armande disait sur un ton d'angoisse : « Mais, ce premier mariage ? » sa mère nous stupéfiait par la connaissance qu'elle semblait avoir acquise de la procédure ecclésiastique ; elle avait eu trois conférences avec M. l'abbé Dardennois, docteur en droit canon, tout fraîchement revenu de Rome, qui, exprès pour elle, venait d'obtenir une entrevue avec le R. P. Pascalin, « le bras droit de Monseigneur », disait-elle ; elle se croyait autorisée à compter sur son influence pour l'issue du procès, qui allait se plaider incessamment.

Le bonheur de Madame Desblouze était touchant jusque pour nous, vauriens. A sa façon de s'exprimer, à son optimisme béat, à son exubérance si peu coutumière, on devinait de quel poids avait été pour elle le grand souci des mères, la terreur de ne pas marier sa fille, et l'on devinait non moins clairement le supplice enduré, pendant quatre semaines de bouderie silencieuse, par ces deux obligées des Saint-Quenain, en conflit tout à coup avec la susceptibilité jalouse et 1 amour-propre piqué de leurs bienfaitrices. Car enfin, l'aventure était d'une clarté trop évidente : le « jeune homme » avait été destiné à Radegonde et le sort voulait qu'il eût été séduit par Armande. Le « jeune homme » devait être un bon parti ; et, jusqu'au jour où venait d'être révélée la sorte de tare du mariage à dissoudre, ni les Saint-Quenain n'avaient pu dissimuler leur mauvaise humeur, ni les Desblouze leur désolation de 1 a mauvaise humeur des Saint-Quenain ; et celles-ci, jugeant soudain le mariage non regrettable pour elles et excellent pour Armande, la détente presque trop rapide affolait de joie les pauvres femmes.

Je me rappelle avoir entendu ce soir-là Madame Desblouze confier à Madame de Saint-Quenain, comme le terme suprême de ses heureux espoirs :

— Et je pourrai me faire opérer à l'automne !

Il eût fallu être bien cruel pour ne pas formuler des vœux en faveur du dénouement que souhaitait Madame Desblouze. Nous commencions, nous qui ne faisions que nous amuser de toutes choses, à nous laisser prendre le cœur à l'aventure d'Armande. Derrière Madame et Mademoiselle de Saint-Quenain qui me reconduisait coucher au collège, par une assez douce soirée d'hiver, nous marchions, Raoul et moi,

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scandant le pas, et traduisant notre préoccupation, de la façon la plus rudimentaire et la plus grosse. — L'épous'ra !

...pous ra pas L'épous'ra !

— ...pous ra pas !

Le lendemain, qui était le jour de l'an, nous fîmes je ne sais combien de bêtises dans le corridor aux vitres de couleur et dans l'escalier conduisant chez Mesdames Desblouze. Le vent était à l'indulgence, et il venait chez Madame de Saint-Quenain des visites qui la retenaient au salon avec Radegonde.

Nous étions dans l'ombre du corridor, à chaque coup de sonnette, le corps tapi dans une embrasure, le nez seul dépassant la ligne de la muraille, lorsque nous reconnûmes la voix de Madame de Porcheton qui demandait Madame Desblouze, et de la bonne qui indiquait le petit escalier. Nos deux têtes s'avancèrent, mues par un même ressort, et nous vîmes un monsieur qui entrait derrière Madame de Porcheton et gravissait la première marche de l'escalier : c'était le « jeune homme », le f( monsieur », le « type », 1* « homme marié », disait cet animal de Raoul.

En un clin d'ceil, nous prîmes connaissance du personnage. Il était grand; c'était un assez bel homme; mais comme il avait les cheveux gris, nous autres, à seize ans, nous le trouvions un peu vieux ; il portait une jolie moustache et il avait incontestablement très bon air.

Nous nous mîmes à imaginer l'émotion, là-haut, au second, quand on allait sonner, quand Armande saurait que c'est lui.

Nous attendîmes, l'oreille au guet, que la visite

fût terminée. Elle fut courte, étant, comme il convenait, toute de cérémonie. Au premier bruit, nous étions à notre poste d'observation. Une ! deux ! nos têtes se penchèrent, nous croyions que nos yeux nous sortaient de l'orbite ; cette fois nous vîmes le monsieur en pleine lumière, car c'était lui qui ouvrait la porte de la rue ; il tenait son chapeau hautde-forme à la main ; i! était vêtu d'une pelisse ; il laissa sortir Madame de Porcheton, se couvrit et monta lestement les trois marches.

Nous étions disposés à le trouver « très chic ».

Pour raconter notre aubaine, Raoul surmonta l'aversion qu'il avait à entrer dans le salon de sa mère pendant les visites. Quand Radegonde fut témoin de notre enthousiasme pour le « jeune homme », elle riposta du bout des lèvres :

— Le jeune homme... le jeune homme d'une quarantaine d'années !

— Ah ! dit Raoul, c'est toi qui Tas appelé « le jeune homme », avant la présentation et en nous donnant son âge !

Madame de Saint-Quenain fit publiquement l'éloge du « jeune homme J qu'elle avait aperçu, disait-elle, à une soirée chez Madame de Porcheton. Le bruit se répandit rapidement que Mademoiselle Desblouze se mariait. Et toutes les fois que quelqu'un annonçait : « Mademoiselle Desblouze se marie », il était bien rare qu'il ne se trouvât pas là un amateur de jeu de mots, qui ajoutât en clignant de l'œil : '< Mademoiselle Desblouze se marie... si le mari se démarie ! * Cette phrase remportait le succès d'une observation très spirituelle.

Je me souviens qu'un dimanche de janvier, au

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retour d'une promenade de notre « division », et comme nous passions, trois par trois, en longue file, dans la rue Saint-Porchaire, Madame Desblouze et sa fille, sortant de l'église et n'osant traverser nos rangs, attendaient que notre flot fût écoulé pour traverser la rue. Je les saluai, en <' piquant mon fard », parce qu'autour de moi toutes les jeunes têtes avaient été attirées, comme par un aimant, vers la beauté d'Armande. Le même phénomène avait dû se passer autour de Raoul. Le Père de la Roquette, notre surveillant, vint immédiatement s'enquérir du motif qui avait pu produire un double centre de perturbation dans les rangs. Je lui dis que je venais de saluer deux dames qui habitaient chez les de Saint-Quenain.

— N'est-ce pas cette jeune fille, dit le Père, qui doit épouser un monsieur dont le mariage...

Le Père lui-même était déjà informé de ce qu'il y avait de particulier dans le projet de mariage Desblouze !

A notre sortie suivante, Armande nous parut beaucoup plus jolie que de coutume. Etait-ce parce qu'autour de nous une dizaine de nos camarades l'avaient jugée belle ? C'est possible, mais je crois qu'il y avait vraiment quelque chose de changé en elle. Elle semblait heureuse. Le « jeune homme » que l'on appelait maintenant par son nom < Monsieur Claudion » ou ■ Monsieur Pierre », venait, nous dit-on, tous les quinze jours, rue du Gervis-Vert, bien qu'il dût pour cela faire le voyage de la Rochelle. Radegonde disait, en parlant d'Armande : < Elle a toutes les chances, et par dessus le marché, elle est sûre d'être aimée pour elle-même ! » M. Claudion plaisait à Armande : c'était tellement apparent que nous en

étions jaloux, Raoul et moi, sans savoir d'ailleurs aucunement pourquoi. Elle ne parlait plus que de lui ; elle ne pouvait plus se contenir. Madame Desblouze, elle, ressuscitait à miracle, et, bien qu'on fût encore dans l'incertitude quant à l'issue du procès, rien n'entamait sa confiance absolue en une conclusion conforme à ses désirs.

Je n'ai aucune mémoire d'une sortie à l'époque du Carnaval ni de la Mi-Carême : pour les vacances de Pâques, je pris le train et passai la dizaine de jours dans ma famille jusqu'à la dernière minute autorisée, de sorte que je ne sus rien des événements de la rue du Gervis-Vert, bien qu'au collège je visse Raoul tous les jours ; mais nous étions ainsi faits, que cette histoire qui nous intriguait dès que nous avions pénétré chez Madame de Saint-Quenain, aussitôt franchie la loge du Frère portier, s'effaçait devant nos innombrables petites préoccupations de collégiens. Ce ne fut guère que dans la première semaine de mai que nous nous retrouvâmes plongés tout à coup au cœur de l'aventure. Les histoires, comme les chats, sont attachées aux lieux, aux habitations : on les quitte, on les retrouve. Dès que j apercevais le pignon de la rue du Gervis-Vert, je m'informais avec empressement d'Armande Desblouze.

— J'espère, nous dit ce jour-là Madame de Saint- Quenain, que nous allons en avoir fini bientôt avec ce roman !

L'humeur n'était pas très bonne, au rez-de-chaussée. On y sentait une lassitude d'entendre perpétuellement parler mariage, amour, projets d'avenir ; de chez les déshéritées du second tombait sans répit

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une pluie paradoxale de mots de bonheur. En y faisant de brèves allusions, Madame de Saint-Quenain haussait les épaules.

— Madame Desblouze est insensée, disait-elle ; tant qu'un homme n'est pas libre de tous liens, une mère n'accepte pas qu'il fasse la cour à sa fille... Que le mariage vienne à manquer ou plutôt que l'autre demeure indissoluble — au point de vue religieux s'entend — la situation d'Armande sera délicate...

Radegonde renchérissait

— Il lui restera une ressource : épouser un homme divorcé.

— Tu es dure, lui fit observer son frère.

— Ce n'est pas moi, dit Radegonde, qui ai trouvé cette solution, ce sont les parents de Madame Desblouze, ceux de Paris, qui la lui ont laissé entrevoir.

— Et que dit Madame Desblouze de cette solution ?

— Madame Desblouze est bien loin de songer à une telle extrémité ; elle voit tout en rose.

— Est-ce curieux ! Et chez une femme qui a eu tous les malheurs imaginables !

Je crois que ce qui confondait le plus Mesdames de Saint-Quenain et leur entourage, c'était le besoin de croire au bonheur qui avait envahi un beau jour les Desblouze, vouées pour tout le monde à l'infortune. Le salut entrevu dans leur geôle, fût-ce par la plus modeste ouverture, elles s'étaient précipitées, quittes à s'écraser à l'étroit passage. M. l'abbé Dardennois, qui avait pris en main la cause de l'annulation, défendait Madame Desblouze en toute son attitude, il fallait le reconnaître, et il disait qu'une foi si parfaite ne saurait manquer de trouver sa récompense.

Aussitôt après le déjeuner, nous courûmes au

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jardin où des lilas et des cytises étaient en fleurs et où il y avait aussi des coucous jaunes et des violettes. Il faisait un temps merveilleux ; nous appelâmes à grands cris Armande qui s'accouda sur la barre d'appui. Raoul la menaça, si elle ne descendait pas au jardin, de lui jeter la tortue Amalazonte qu'il torturait en la balançant au bout d'une ficelle, comme un encensoir.

Armande et Madame Desblouze descendirent. Leur bonheur les rendait moins timorées. Autrefois, quelles sollicitations, quelles invitations en règle ne fallait-il pas pour les décider à mettre le pied au jardin ! Elles parlaient aussi avec plus d'assurance et plus d'entrain ; je pensais en les regardant et les écoutant : « Elles sont à présent comme des dames ordinaires ». Et ma pensée de collégien contenait l'émerveillement de la métamorphose qui s'accomplit soudain chez ceux qui cessent d être assujettis par l'indigence. Dans leur ivresse, peut-être allaient-elles un peu trop loin les pauvres femmes, ou se pressaient-elles trop, et par là il était possible qu'elles fussent inconsciemment irritantes ; mais après avoir été si tristes, si abîmées, et tellement dépourvues de toute espérance, pouvait-il leur venir à l'esprit qu'un événement heureux et d'ailleurs commun parût désobligeant aux yeux de quelqu'un ?

On alla s'asseoir sous la tonnelle, dont le treillage en losange, mal garni encore par les pampres naissants, filtrait agréablement les rayons du soleil ; quelques oiseaux piaillaient dans un jardin voisin, plus feuillu ; un homme, bêchant la terre, éternuait à grand bruit ; toutes sortes d'insectes bourdonnaient ; et on entendait par dessus les hauts murs, chez les Frères des Ecoles

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chrétiennes, un chœur de voix d'enfants s 'exerçant déjà pour la célébration de le Fête-Dieu. C'était une heure exquise ; nous restions, et le turbulent Raoul lui-même,, sous la tonnelle, avec ces dames, parce que la grâce d'Armande nous charmait.

Notre imagination de seize ans était pleinement d'accord avec son épanouissement, avec ses espérances, avec son bonheur. Tant qu'elle ne parlait pas trop directement de son M. Cîaudion, nous ne voyions qu'elle, jeune fille, jolie, heureuse et répandant autour d'elle je ne sais quels rayons et quel parfum. Nous prêtions l'oreille, comme des enfants, à ce qui se disait, mais il nous semblait que rien n'avait d'importance, sauf la beauté, l'allégresse d'Armande. Et cependant, les choses qui se disaient devaient compter, hélas !

Madame de Saint-Quenain disait à Madame Desblouze •

— Eh bien ! ma chère amie, puisque je vous vois en si grande confiance dans l'avenir et que vos projets consistent à suivre votre fille à la Rochelle, moi, je vais vous demander de me fixer sur un point. Voilà un grand garçon, dit-elle en désignant son fils, qui va, je l'espère, ne pas trop tarder à entrer à la Faculté de Droit ; je devrai le loger chez moi ; ce sera un jeune homme et vous savez que je n'ai à lui donner qu'une pièce vraiment exiguë. Quand puis-je compter sur votre appartement ?

Je vois encore la figure sans ombre aucune de Madame Desblouze, son sourire ingénu, sa foi en le bonheur prochain, qui l'illuminait. Son ivresse, au sortir de tous les désastres, était telle qu'elle en oubliait de témoigner quelque regret des trois petites

pièces qu'elle allait quitter, et, ne voulant songer qu'à quelque chose d'heureux, elle se réjouissait de pouvoir répondre à Madame de Saint-Quenain en comblant le désir exprimé par elle.

Madame de Saint-Quenain dit, en pesant ses mots :

— C'est une chose entendue ?

— C'est une chose entendue, répondit Madame Desblouze.

Et elle parla avec la même tranquillité heureuse de l'opération qu'elle devait subir à la clinique du docteur Dumarais.

— Après cela, dit-elle, de deux choses l'une : ou bien je n'aurai plus jamais besoin d'appartement... ou bien je m'envole passer le temps de ma convalescence auprès de <• mes chers enfants ».

Le chœur, chez les Frères des Ecoles chrétiennes, entonna le Tantum ergo, et, par une habitude commune à nous tous, nous laissions descendre et ondoyer sur nos têtes, en nous taisant respectueusement, ces beaux et lents accords religieux, dans le jardin paisible. Quelque chose de céleste paraissait se mêler à la nature en fleurs et à une minute enchanteresse de pauvres âmes humaines.

Nous entendîmes sonner à la porte d'entrée. Les deux jeunes filles, simultanément, rajustèrent leur coiffure. Presque aussitôt Clarisse apparut ; elle marchait très gauchement dans l'allée bordée d'oseille, en introduisant, je ne sais pourquoi, un des coins de son tablier sous sa ceinture ; elle s'arrêta un instant infinitésimal parce qu'elle avait aperçu la tortue, puis, en arrivant à la tonnelle, elle tira de dessous son tablier, devenu triangulaire, un papier bleu : c'était un télégramme pour Madame Desblouze.

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Chacun s'agita pour avoir l'air de s'occuper à autre :hose, pendant que Madame Desblouze ouvrait avec la difficulté coutumière, en le déchirant, le télégramme; et pendant qu'elle lisait, il n'y eut personne qui ne jetât, à la dérobée, sur son visage, un regard vif comme l'éclair.

Elle le relut et, comme il était déchiré, elle en rajusta les morceaux bout à bout, ce qu'on fait quand on espère qu'un autre sens pourrait résulter d'une disposition des mots différente. Son visage n'avait rien reflété d'extraordinaire. La bonne demeurait là ; elle demanda s'il y avait une réponse. Madame Desblouze dit que non. Et puis tout à coup elle eut l'air empêtré comme un être qui ne se trouve plus dans son élément : le sang se retira de ses joues qui diminuèrent de volume. Madame de Saint-Quenain s'écria: « Mais, qu'y a-t-il, ma bonne amie ?» Armande se précipita sur le télégramme et, elle, en un instant, elle fut par terre. Nous étions bêtes comme tout, Raoul et moi ; nous n'avions jamais vu une femme perdre comnnaissance ; au lieu de la secourir, nous restions là, pétrifiés ; nous n'osions pas non plus trop toucher à une jeune fille, surtout à celle-ci. Madame de Saint-Quenain nous dit : « Mais relevezla donc, grands dadais ! » puis, contradictoirement et presque simultanément, elle nous cria : « Allons ! Allez-vous-en ! Allez-vous-en tous les deux ! ;i Nous nous en allâmes, pendant que, probablement, on dégrafait le corsage d'Armande.

Sur le sens du télégramme, sans enavoirétéinformés, nous étions fixés : tout espoir d'annulation était perdu, c'était clair.

Clarisse nous dépassa, courant à grandes enjambées

vers la maison chercher de l'eau de mélisse des Carmes. Nous nous réfugiâmes au salon, un peu penauds, ne sachant que dire. Mais la jeunesse est si déconcertante que nous jouions, Raoul et moi, à saute-mouton, quand Madame de Saint-Quenain entra, la tête haute et disant à sa fille !

— L'ai-je assez prévu ? L'ai-je assez répété ? Qu'est-ce que je n'ai cessé de dire sur ce fameux projet de mariage ?

Je fis, pour ma part, des efforts pour arrêter ma pensée sur le malheur effroyable, incalculable en ses suites, qui venait de foudroyer les pauvres dames Desblouze. Mais nos seize ans regimbaient contre toute idée de désespoir. Nous ne pouvions pas nous attrister profondément. Nous entendîmes jusqu'au soir, sans protester, les airs quasi victorieux que ne cessa d'entonner Madame de Saint-Quenain, qui voulait absolument avoir tout prophétisé dès le premier jour, qui, si on l'avait écoutée, etc., etc.. Raoul était sans verve du moment que les événements ne tournaient pas contre Radegonde.

Le soir, pourtant, un malaise nous prit à l'idée de rentrer au collège sans avoir salué nos malheureuses amies. Mais, comme nous montions, Raoul rae fit observer :

— Qu'est-ce que nous allons bien dire, si elles se mettent à pleurer ?

Alors nous allâmes, par le jardin, voir. Il faisait doux, elles étaient peut-être à la fenêtre, nous pourrions leur dire adieu sans être obligés de parler.

La soirée était délicieuse ; les fenêtres au second étaient ouvertes. Nous ne vîmes personne à la barre d'appui, mais en écoutant il nous vint un bruit de

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sanglots qui nous fit fuir et nous laissa décontenancés et muets jusqu'à la porte du collège.

Par une rouerie du sort, vraiment assez maligne, nous qui oubliions si vite cette aventure, aussitôt loin de la rue du Gervis-Vert, nous fûmes privés de ia sortie de juin parce qu'en pleine étude Raoul me lança un billet qu'il venait de recevoir de sa sœur et dans lequel elle s'empressait de l'informer que, malgré l'événement, il pouvait compter occuper, dès la fin de juillet, le petit appartement des Desblouze. Il y avait « des drames », écrivait-elle, la famille riche, de Paris, qui fournissait quelques subsides aux deux pauvres femmes et qui même s'était engagée à constituer à Armande une petite dot de 20.000 francs en cas de mariage, avait réédité, d'une façon même un peu vive, son opinion touchant le divorce et le mariage civil, disant que, « ces institutions n'étaient pas faites pour des prunes ». Madame Desblouze, d'accord avec sa fille, avait simplement répondu que, si sa santé le lui permettait, toutes deux, avant l'automne prochain, seraient « établies couturières ».

— C'est une bonne réponse, disait Radegonde, et le mot « couturières» doit joliment faire bisquer les parents qui, à Paris, mènent grand train... Mais, comme Madame Desblouze et Armande sont résolues à mettre leur projet à exécution, nous ne pouvons pas, nous autres, tolérer dans la maison un établissement commercial ; elles quitteront donc dès le mois prochain.

C'est pour avoir lu ce billet, lentement, effrontément, en traversant d'un bout à l'autre la salle d'études et en montant le petit escalier conduisant à la chair du Père de la Roquette, que je fus privé de sortie et

de revoir jamais Armande Desblouze. Au mois de juillet, autant que je m'en souvienne, la distribution des prix fut avancée parce que notre collège devait fermer ses portes en exécution de l'article 7 d'un fameux décret, et nos esprits de gamins, épris surtout de vacances, n'accordèrent pas grande attention à la tragique simplicité de l'acte accompli par Madame Desblouze et sa fille.

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