SOUVENIRS DE CARÊME
Chrétiens des villages, des bourgs, des domaines €t des locatures qui voulez profiter du saint temps de carême, selon qu'il est ordonné dans les coutumes de notre mère l'Eglise, entendez la manière ancienne dont on pratiquait le jeûne et la pénitence en pays de Berry, à l'époque où ma grand' mère récompensait la sagesse des petits-enfants au moyen d'une orange partagée en huit.
Je vous parle selon l'usage de mon endroit, comme un frère à ses frères, ainsi qu'on doit faire après la cérémonie des Cendres — poussières nous sommes ! — et je vous dis salut en Jésus et Marie.
Adonc Madame Almaïde, ma grand'mère, une digne femme du bon Dieu, vivait en son château du Moudurier avec ses huit petits-enfants dont j'étais, notre nourrice Nanette Chabillaud et Fernandine, la cuisinière. Quant à Moutet, son toucheux de bêtes, son mterrogeux de temps, son homme de confiance, il soupait avec nous et couchait à la mangeoire pour surveiller le bétail, c'est-à-dire
Noblet, Beurmet, Trouillet, Trouilla, Tournaille et Cadet, Pigeau, Maréchau Tartare et Doret Dont il t'ait l'vaîet.
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Mais avant de partir pour la grange, le vieux aux longs cheveux blancs veillait avec nous. Dans le salon aux meubles usés, Madame Almaïde réunissait la famille, c'est-à-dire les petits-enfants et la domesticité. Madame Almaïde prenait un coin près de la cheminée. Moutet s'asseyait dans le fauteuil, en face. Mirabel, le chien, se couchait au milieu. Les petits faisaient le rond. Fernandine et Nanette Chabillaud allaient, venaient, balayaient, remuaient les sièges, attisaient le feu et prononçaient des mots sans importance.
Le lendemain du carnaval commençaient les rites de carême. Durant la journée, Fernandine apprêtait de la morue en maugréant contre le sel et, le soir» le dîner fini, ma grand'mère lisait dans un vieux livre des choses pieuses.
Homélies, méditations, hymnes, oraisons, psaumes, il y avait de tout dans ce bouquin ancien. Les pages essentielles étaient marquées par des images — plus tard, mon cousin Barnabe en ayant volé une et l'ayant troquée contre un hameçon, s'accusa en confession d'avoir vendu les biens de l'Eglise ; — ces images représentaient sainte Germaine de Pibrac, saint Michel de la Mer, Notre-Dame de Beaugency, Notre- Dame de la Bouzanne, la Vierge de Vaudouan et le crâne de saint Silvain qui étaient souvenirs de pèlerinages qu'avaient accomplis Madame Almaïde en son temps de jeunesse. Il y avait aussi une feuille du noisetier de Paray-le-Monial et diverses prières indulgenciées. Dans ce livre étaient prévus tous les besoins spirituels du chrétien d'un bout de l'année à l'autre, et c'était l'ami inséparable de la bonne et digne chrétienne qu'était ma grand'mère.
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Le mercredi des Cendres, après la collation vespérale, Madame Almaïde, ayant mis ses lunettes d'argent sur le bout de son nez, ouvrait le livre à la page 146 et lisait d'une voix petite et monotone :
— Voici que l'imposition des cendres nous rappelle que le Créateur nous fit du limon de la terre et que nous redeviendrons poussière dans la tombe. Cela nous rappelle aussi que la pénitence est une obligation à laquelle Jésus...
Ici les huit petits dont j'étais avec mes frères et mes cousins, ne sachant pas de quoi il s'agissait, répondaient en cœur :
— Ayez pitié de nous !
Mais bonne maman nous regardait par dessus ses lunettes et tout rentrait dans l'ordre.
Le feu continuait à pétiller, et la lecture se poursuivait sur le même ton que devant :
— ...Obligation à laquelle Jésus lui-même se soumit sur la croix. Suivons ce divin exemple et ne craignons ni le jeûne austère ni l'abstinence salvatrice. Qu'est-ce que le jeûne, petite misère en comparaison des péchés...
— Va-t-en, maudit péché ! reprenaient les huit gamins endormis déjà plus qu'à moitié.
— ...Que nous avons commis ! Acquittons-nous sans rechigner de cette pénitence facile ! Châtions notre corps. Mortifions cette chair corrompue. Disciplinons notre âme...
— Immortelle, disait celui des gamins qui ne sommeillait pas encore.
— ...Puis nous assisterons aux fêtes douloureuses de la semaine sainte. Nous nous purifierons de nos
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fautes. Nous demanderons à Dieu pardon. Après quoi nous nous réjouirons dans les liesses pascales. Nous communierons dans l'Eucharistie et nous chanterons : Alléluia, Alléluia !
Ici madame Almaïde se recueillait quelques minutes et puis récitait un Pater et un Ave.
Les petits dont j'étais se réveillaient toujours pour répondre à Y Ave, sur un mode criard :
— ...Mère de Dieu, eu, priez pour nous, ous, qui avons recours à vous !
Ce devoir accompli, nous nous rendormions sur nos chaises basses.
Ainsi la pieuse veillée se déroulait, tandis que Mirabel ronflait et que les petits dont j'étais rêvaient aux anges.
A dix heures tapant, Madame Almaïde partageait l'orange, Nanette Chabillaud prononçait par ordre chronologique :
— Guy, Gustave, Antoinette, Cécile, Etienne, Félix, Julien, Barnabe, il est temps de s coucher.
Chacun se frottait les yeux, avalait son quartier d'orange et gagnait la pièce voisine.
Nanette, durant la cérémonie de la pose d'habits, nous faisait réciter des oraisons jaculatoires :
— Jésus, je vous aime !
— Marie, Joseph, priez pour nous.
— Saint Cœur de la Vierge, ayez pitié de nous.
— Je vous salue, etc..
Ayant plongé le bout de nos doigts dans nos bénitiers, nous nous couchions.
Etendus dans nos huit petits lits, nous écoutions encore au lointain, pendant deux ou trois minutes,
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la voix de bonne maman qui reprenait sa lecture, puis c'était la nuit.
A la fin de la seconde méditation, Moutet dormait.
Pour la troisième, les bonnes s'asseyaient. A onze heures, elles dormaient aussi.
Alors Madame Almaïde s'agenouillait, disait une prière secrète et donnait le signal du coucher, non sans avoir dit :
— Demain, Moutet aura du laitage au frustulum. On mangera des œufs frais au prandium. Et on ne refusera à personne dix onces de pain à la collation. Quant à moi je jeûnerai sévèrement.
On jetait des cendres sur les braises. On éteignait les deux lampes de cuivre qui pendaient au manteau de la cheminée. Chacun allumait sa lanterne et gagnait son lit dans le calme d'une bonne conscience.
Aujourd'hui bonne maman n'est que poussière sous dix pieds de limon, mais son âme est sans doute en paradis. Le Moudurier est vide. La tour s'effrite. Les étables ont été vendues à un charcutier. Cet homme qui s'enrichit dans le saucisson fit construire à leur place une maison sans attraits. Chez lui, aux veillées de carême, ses filles lisent Y Abeille radicale de la Rochaille, journal des familles et des intérêts agricoles.
Contes du Moulin Brûlé (Librairie universelle).
Jacques des GACHONS (1868)
Jacques des Gâchons, né à Torcé (Sarthe), de parents berrichons, le 31 Janvier 1868. Romancier et auteur dramatique. La plupart de ses romans se passent en Berry : N'y touchez pas, à Ardentes ; La maison des dames Renoir, à Issoudun ,* Rose ou la fiancée de province* à Bourges ; Le Mauvais pas, aux environs de la Châtre ; Frivole, à Chateauroux ; Le Chemin de sable, à Saint- Gaultier ; La Mare aux gosses contient plusieurs contes du terroir ; La vallée bleue, son prochain roman, se passe tout entier dans la vallée de l'Indre, à Saint-Chartier et à La Châtre. Deux fois lauréat de l'Académie Française, pour La Maison des dames Renoir et le Chemin de sable. Comme autres romans, M. des Gâchons a donné : Mon amie (souvenirs d'un bon jeune homme) — Notre bon' heur — Le roman de la vingtième année, etc. Comme œuvres dramatiques : Le prince naïf, Le Pape et l'Empereur, La Dinette, et // suffit.
Dans un à-propos charmant, placé aux dernières pages de son Roman de la vingtième année, M. Jacques des Gâchons présentant lui-même l'auteur du volume au lecteur, le définit ainsi :
« Il n'est pas très compliqué.
« Il écrit parce qu'il trouve qu'il n'y a vraiment que cela d'amusant au monde. Il ne faut pas du tout le ranger parmi les romanciers qui s'ennuient en écrivant. Et
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son principal désir est de ne pas ennuyer ceux qui lisent ses livres.
Il raconte des histoires, simplement, avec toutefois la préoccupation constante non pas de moraliser, mais de faire en sorte qu'on ne puisse pas conclure en fermant le volume, que la morale n'existe pas. C'est, si l'on veut, un conteur moral. »
Tous ses livres, en effet, sont sains ; ils sont, en outre, animés d'un esprit de gaîté très personnel. Tous sont écrits dans une belle langue simple, cLire, qui garde le souci des traditions et le respect du goût français. Son art, délicieux et doux, est surtout fait de grâce et de délicatesse. On doit le comprendre parmi nos meilleurs romanciers.
LE PÈRE MALOCHE
C'était un bien brave homme que le père Maloche, et, par dessus le marché, un vrai type. Il est mort depuis pas mal d'années, mais je le vois encore, comme si je l'avais rencontré ce matin.
Il était grand, sec comme une trique, et sous le large feutre berrichon, il avait les yeux les plus malins du monde. Au domaine, tout le monde filait doux devant lui. Il savait commander et n'admettait pas qu'on lui répliquât. Ah ! il les aurait fait marchei les « faignants » d'aujourd'hui !
Mais dès qu'il entrait chez mon grand-père, c était un autre homme... S'il savait se faire respecter sous son toit, il était le plus déférent des métayers. Ah ! dame, sa politesse avait des manières à elle, et c est par ce côté-là justement qu'il m'avait frappé
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quand je n'étais encore qu'un garçonnet qu'on relègue au bas bout de la table.
Ah ! ce premier déjeûner avec le père Maloche, je m'en souviendrai longtemps.
C'était en plein cœur de l'été, un été dans le genre de celui de cette année, où il faisait quasiment aussi chaud à l'ombre qu'au soleil. Il était venu à la foire vendre un assez fort lot de moutons et il était content du marché ; mon grand-père aussi.
Sur le premier coup de dix heures, — on déjeunait tôt dans ce temps-là — il entre, bien droit dans sa blouse bleue toute neuve et empesée, et le voilà qui fait le tour de la compagnie, tendant à chacun sa rude main de travailleur de la terre. A moi aussi, il la tendit, et j'en fus tout fier. C'est que j'avais vu le père Maloche à l'œuvre, tout couché sur les bras de sa charrue et parlant à ses bœufs. C'était cette mainlà qui retournait la bonne terre de chez nous que je voyais tour à tour brune et fumante, puis verte du blé qui lève et, aux vacances, toute dorée d'épis mûrs.
Le père Maloche, pour moi, c'était un héros. Je n'avais pas tout à fait tort et je ne m'en dédis pas aujourd'hui. Je m'excuse même de ce que j'entreprends de raconter. Je vais avoir l'air de me moquer de lui. Il n'en est rien. Seulement, l'enfant est ainsi fait — et l'homme lui ressemble — qu'il mêle à ses admirations les détails les plus triviaux. Le père Maloche est resté dans ma mémoire, avec ses solides vertus et ses petits travers.
C'est même des travers, avouons-le, que je me souviens surtout !
Mais revenons au déjeûner.
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Le père Maloche n'avait jamais voulu se mettre à la gauche de ma grand'mère, place qui lui revenait de droit, et quand le père Maloche avait refusé quelque chose, il n'y avait pas besoin d'insister. Il serait plutôt parti sans manger. Il s'assit donc d'autorité auprès de moi. J'en rougis de plaisir et c'est à peine si j'osai lever le nez de son côié.
Et cependant, le spectacle ne manquait pas de piquant : ce long cou maigre, ce visage rasé de frais, ces petits yeux de souris éveillée et, par dessus tout cela, le feutre à larges bords. Car il faut vous dire que c'était la coutume alors : le paysan, à la ville, restait couvert, et le père Maloche n'était pas homme à renoncer aux traditions. Il voulait faire honneur à mon grand-père et son feutre était vissé. J'étais le seul, d'ailleurs, à prendre garde à ce détail, familier au reste de la société.
Nous n'étions pas plutôt assis que le père Maloche héla la servante en brandissant le couteau qu'il avait trouvé près de son assiette.
— Eh ! la fille... Range voir un peu cela... Je ne sais point me servir de ces instruments-là..
Et il tira de sa poche son couteau à lui, qu'il ouvrit d'un coup d'ongle. Ah ! le beau couteau. Et, au bout de son manche en os, quelle lame ! Jamais je n'en avais vu d'aussi brillante. D'un seul geste court, comme on tranche une branche avec une serpe, il décapita le petit pain qu'on lui avait donné et il se tourna vers moi :
— Ça, c'est un couteau, monsieur Jacques, voyezvous ! me dit-il.
Certes ! c'était même une arme terrible. Mais le père Maloche savait en user avec adresse. Il ne se
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servait que d'elle pour manger, — d'elle et de son pouce.
Ce qui n'empêchait pas que le père Maloche était une bonne fourchette, si l'on peut dire. Au ragoût, il s'adjugea deux cuisses de poulet.
En un rien de temps, il ne restait que l'os. Quand les deux pilons se trouvèrent en croix sur son assiette, le bonhomme fronça un instant ses sourcils, qu'il avait broussailleux, puis il saisit les deux os à pleine main et les lança sous la table.
Mes yeux clignèrent de surprise. Je m'attendais si peu à cet incident ! Ma grand'mère, elle, le prévoyait : je le sentis bien au gros soupir qu'elle poussa malgré elle. C'est que ma grand'mère, fort soigneuse, tenait à ses tapis...
Le père Maloche n'entendit pas le soupir de ma grand'mère. D'ailleurs, ce qu'il venait de faire lui paraissait si naturel : il y avait bien sous la table quelque chien qui serait ravi de l'aubaine et ne ferait de ces deux os qu'une bouchée. Et puis, le père Maloche avait encore faim, encore soif. Il s'acquittait de sa tâche avec un tel zèle que son front et ses joues ruisselairent. Il mangeait, buvait, causait. Il ne parlait que de ses champs, que de ses bêtes, mais le sujet est vaste et vaut qu'on s'anime pour lui.
C'est égal, à un moment, au début de dessert, il n'y tint plus. Une main au rebord de son couvrechef, il se tourna vers mon grand'père, l'air humble et contrit, et s'écria, ce qui, à la vérité, amusa tout le monde :
— Excusez, notre maître, mais il fait vraiment trop chaud.
Puis il ôta son chapeau, qu'il mit sur ses genoux.
L'histoire date d'un peu plus d'une quarantaine d'années. C'était au mariage d'une de mes tantes. De toutes les personnes qui y assistèrent — et, Dieu merci ! elles sont encore nombreuses en ce monde — aucune ne s'en souvient sans que son visage ne s'épanouisse : « La famille Turbot ! C'était le bon temps. Comme c'est loin déjà. Ah ! ce fut une belle journée ! »
Je vais donc essayer de vous raconter l'histoire de la famille Turbot. Je la sais par cœur, pour l'avoir entendu dire et redire bien des fois. Mais il faut d'abord que vous fassiez un effort pour ajouter foi à ce que je vais vous rapporter. A cette époque-là, on s'aimait à la ronde. On se sentait plus près les uns des autres : les serviteurs plus près de leurs maîtres et réciproquement ; ce qui n'empêchait pas chacun de rester à sa place et tout le monde s'en trouvait bien. Une familière cordialité régnait aux fêtes de noces. Chacun y mettait du sien.
A l'issue de la messe, un repas de cent couverts fut servi chez mon grand-père, dans une vaste pièce d'une maison qu'on achevait de bâtir au bord de l'Indre ; les murs étaient tendus de draps d'une
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resplendissante blancheur et piqués de bouquets comme pour la Fête-Dieu.
La cuisine était en plein vent, mais c'était une cuisine sincère, loyale, qu'on pouvait regarder confectionner et dont les parfums, mêlés, n'avaient rien de désagréable.
Dix servantes étaient préposées au service, belles filles en coiffe du pays, l'air à la fois grave et réjoui qu'on a aux environs de la Châtre. La mariée, « mam' zelle Louise était aimée par tout le monde : on était heureux de son bonheur.
Au moment où l'on allait s'asseoir, la Doucette» la femme du père Doucet, la métayère des Grelets, vint s'offrir pour aider.
— Eh ! la mère, on vous a invitée pour déjeuner avec nous et non pour servir.
— Je n'dis pas non, monsieur Stéphane, mais je mangerai plus tard. Je suis venus pour aider ; j'veux aider. Dites-moi seulement ce qu'il y a à faire..
En Berry, on est à peu près aussi têtu qu'en Bretagne. Il n'y avait qu'à mettre une serviette sur le bras de la Doucette en priant tous les saints de la protéger et de l'empêcher de verser les sauces dans le dos des convives. Ce n'est pas, au moins, qu'elle fût maladroite de son naturel, mais aux Grelets on mettait le pot au beau mitan de la table et chacun y puisait sa part. Elle n'avait été que bergère, puis vachère ; jamais elle ne s'était louée en ville.
Elle parut si contente d'avoir une mission de confiance à remplir que les inquiétudes s'évanouirent vite.
On prit place autour de la table. La brune fiancée,
coiffée en bandeaux, avait fort bel air. Le marié était blond avec de longues moustaches et une petite barbiche à la Napoléon III. Il n'était pas du pays et tout le monde le regardait. Ses yeus bleus et sa bonne humeur lui conquirent sa nouvelle famille. La Doucette n'en « perdait pas une bouchée », selon son expression. Elle regardait la toilette de l'une, l'air de l'autre.
— Est-elle gentille tout de même ! et sérieuse. Ça sera une bonne ménagère.
Et, de la mariée, elle passait au marié :
— C'est moi qui vous le dis, mes petits, cet homme-là fera honneur à la famille. Il vous regarde tout droit...
— Parbleu ! la mère, c'est qu'il vous trouve à son goût.
— Taisez-vous, les drôlières, et dites-moi plutôt les paroles... puisqu'il paraît qu'il faut parler.
Le premier plat était un turbot, dont la taille fit rire la bonne femme, qui ne connaissait que les poissons de rivière.
— Oh ! ce n'est pas difficile, la mère. Vous vous penchez a. la gauche de chaque personne, et vous tendez le plat en disant moitié haut, moitié bas : « Turbot. »
— Turbot ?
— Oui, tout simplement et puis, selon les personnes : madame, monsieur, mademoiselle.
— Drôle d'idée, marmotta la métayère en haussant une épaule.
Mais la consigne est la consigne et elle ne demanda pas d'autres explications. Dans ce temps-
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là, à la campagne, l'usage des menus, du reste peu répandu, n'excluait pas l'annonce des plats.
— Par où que j 'commence ?
— Par ici, la Doucette, par le père du marié, et puis vous continuerez sur votre gauche jusqu'au bas-bout, où l'Ernestine arrivera en même temps que vous, par son côté... D'ailleurs, je vous suis avec la saucière, ce sera plus commode.
— Sûr, acquiesça la bonne femme, qui préférait ^voir une main libre.
Et, la narine frémissante, l'œil satisfait, une légère rougeur aux joues, elle s'élança ves les convives.
« Entre haut et bas », lui avait-on recommandé. Mais aux champs on n'a point l'habitude d'avaler ce qu'on dit. Aussi ce fut d'une voix de commandement qu'elle présenta son plat au père du marié :
— Monsieur Turbot !
Celu qu'on interpellait ainsi se tourna à demi, sourit avec bienveillance et se servit avec soin. Et la Doucette s'en fut vers sa voisine :
— Madame Turbot !
La dame sursauta. La table entière regardait dans la direction de la servante improvisée et trop occupée pour remarquer qu'elle amusait la compagnie.
Imperturbable, elle poursuivit sa route :
— Monsieur Turbot !... Mademoiselle Turbot !... Monsieur Turbot !... Le petit Turbot ! ...
Elle avait bien vu déjà quelques-unes de ces personnes, mais elle n'était pas assez sûre pour enfreindre sa consigne... Cependant, vers la fin de la tournée, elle se trouva en face d'un de nos cousins à peu près de son âge et qu'elle connaissait depuis qu'elle était aux Grelets, c'est-à-dire depuis toujours.
Alors, elle prit son courage à deux mains et, d'une voix claironnante :
— Ah ! cette fois, tant pis, j'peux plus dire Turbot... Puis, après avoir pris un temps, elle s'écria :
— Monsieur Constant !
Ce fut le bouquet. La noce entière éclata de rire. La Doucette en fit autant. Elle ne comprit que bien plus tard la cause de cette hilarité générale.
Ainsi la noce fut des plus gaies... grâce à la «famille Turbot. »
Hugues LAPAI RE (1869)
Bibliographie : L'Annetîe, poème idyllique (Moulins, Crépin-Leblond, 1894) — Au pays du Berri, poésies en patois berrichon (Paris, Lemerre, 1896) — La bonne Dame de Nohant, en collaboration avec Firmin Roz (Paris, société d'édit., 1897) — Sainte Soulange, légende en vers patois, illustrations de André des Gâchons (Moulins, Crépin-Leblond, 1898) — Noëls berriauds (ibid., 1898) — Les mémoires d'un bouvreuil (Paris, Boivin et CIe, 1899) — Les chansons berriaudes (Crépin-Leblond, 1899) — Vielles et Cornemuses, illustr. de F. Maillaud (ibid., 1901) — Au vent de galerne, poésies (ibid., 1903)
— Le patois berrichon (ibid., 1903) — Le Courandier, roman (Boivin et Cie. 1904) — Les Rimouères d'un paysan (Moulins, Crépin-Leblond et Paris, Sansot, 1904 et 1905) — Le Fardeau, roman (Calmann-Lévy, 1905) — L'Epervier, roman, prix Jean Revel, soc. des gens de lettres (ibid., 1908) — Le pays berrichon (Bloud, édit., ill. de Jean Baffier, Armand Beauvais et Fernand Maillaud. 1908), couronné par l'Académie française
— Le Célèbre Galafat (Boivin et Cle, édit.. 1909) -Les accapareurs, roman, prix Balzac, société deo gens de lettres (Calmann-Lévy, édit., 1910) — Ames berrichonnes (Bloud, éditeur, 1910) — Les Demi-Paons, roman (Figuière, édit.., 1911) — Jean-Teigneux (Fasquelle, édi., 1912) — Au Berry des Treilles (Berrichon de Paris,
edil., 1912) — Les Vieilles chansons populaires du Berry (A. Besnard, édit., 1912).
M. Hugues Lapaire est né le 26 Août 1869, à Sancoms (Cher). M. van Bever, dans sa remarquable Anthologie des Poètes du Terroir, le définit ainsi : « Il est le chantre du Berry comme Gabriel Vicaire fut le poète de la Bresse, comme Vermenouze est celui de l'Auvergne et Anatole Le Braz celui de la Bretagne. Il aime intensément sa terre natale et « il n'exile point son esprit et son cœur des choses qu'il aime »... Son art franc et sincère est malicieux jusqu'à la satire. » M. Hugues Lapaire est un des chantres du terroir les plus pénétrés et les plus savoureux.
Le soleil a touné derrière la maison d'école. L'instituteur, M. Hilaire, fait relever les stores de la « grande classe » afin de laisser entrer la brise qui s'est parfumée aux carrafées du jardin.
M. Hilaire est un grand jeune homme blond de vingt-cinq ans, étriqué dans ses vêtements qui s'effrangent aux manches et aux boutonnières. Ses cheveux trop longs, enduits de cosmétique, graissent le col de sa redingote et retombent en mèches éplorées sur ses yeux vert-bouteille. Pour se donner l'air vénérable qui convient à ses graves fonctions, M. Hilaire a laissé son menton s'embellir de deux petits bouquets de poils roux et frisottés.
Il marche à pas comptés dans l'espace vide entre les bancs, et, les mains derrière le dos, la voix cadencée comme s'il frappait des coups de marteau, il essaie de faire entrer dans la tête de trois douzaines de
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galopins âgés de dix à douze ans la règle des participes.
Dans la classe voisine, on entend les petits ânonner le B, A, BA, et par moments, la férule de M. Virolan, le sous-maître, s'abattre sur le pupitre pour obtenir le silence.
Les tilleuls de la cour ont sorti leurs feuilles neuves, qui brillent dans la lumière crue comme de la tôle vernie. Depuis un mois, des petits peintres invisibles barbouillent les arbres en couleurs d'aquarelle.
C'est le printemps !
Un hanneton vient d'entrer par la fenêtre en faisant ronfler ses élytres. Des nez se lèvent, des bouches se fendent, des lèvres chuchottent ; l'attention de la classe est détournée des participes et concentrée maintenant sur le coléoptère qui prend la carte de France, avec la bigarrure de ses départements, pour un parterre aux fleurs variées... Il pique une tête dans les Alpes-Maritimes, rebondit comme une balle en caoutchouc sur le tableau noir où M. Hilaire a tracé des lignes géométriques, culbute sur le plancher et reste étalé sur le dos, où il s'agite comme un ivrogne.
On rit, on grimpe sur les bancs pour le voir... M. Hilaire va sévir, lorsque l'horloge frappe les quatre coups de l'heure libératrice !
L'école aussitôt s'emplit d'un bruit de cloche et de sabots, d'un bourdonnement de ruche qui essaime. Livres et cahiers se referment, s'enfouissent dans les sacs ou les boîtes en bois blanc, et, par les rues étroites du village, c'est une galopade de jeunes poulains échappés, des cris perçants d'hirondelles, des piaillements joyeux d'oiseaux sortis de la cage...
— Loreillaud ! crie M. Hilaire au milieu de la bousculade. Reste ici ! J*ai à te parler !
Loreillaud fait la moue, baisse sa tête noire, ébouriffée, tourne sa casquette entre ses doigts et attend la sentence du martre.
— Que faisais-tu hier au coin du taillis à Blanchard ?
Loreillaud ne répond pas. Hier son cœur était en fête ; le ciel était bleu ! Hier, il avait couru les bois parfumés de muguets, les sentiers aux buissons fleuris d'églantiers, à la recherche des nids et des fraises cachées sous les mousses... Hier c'était dimanche !
— Que faisais-tu au coin du taillis à Blanchard ? répète M. Hilaire d'un ton plus sévère. Ta contenance embarrassée lorsque tu m'aperçus, ta fuite lorsque je t'ai appelé, tout me prouve que tu as dû commettre une faute... et une faute grave ! Voyons ! parie ! Si tu réponds avec franchise je ne te punirai pas ! Tu t'entêtes à garder le silence ? C'est bon ! Tu resteras ici, en retenue, jusqu'à ce que tu te décides à parler !
Chaque minute écoulée est une minute de liberté perdue. Loreillaud le sent bien ! Au lieu d'être là à regarder voler les mouches, il jouerait avec les autres au cheval-fondu, à cache-cachette derrière les tas de fagots du boulanger, aux billes, à la balle au trou.... Décidément, il s'ennuie trop ! Il va faire des aveux.
— M'sieu !
— Enfin ! Tu as compris que ton entêtement ne servait à rien ?
— Oui, m'sieu !
— Allons, parle ! je t'écoute !
— M'sieu, je regardais un nid !
— Àh ! ah ! un nid de quoi ?
— Un nid de merles, m'sieu !
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— Tu Tas déniché ?
— Oh ! non, m'sieu ! fait vivement Loreillaud. Il est toujours dans l'arbre.
Le gamin frissonne, comme s'il sentait la menace du garde-champêtre suspendue au-dessus de sa tête.
— Je saurai si tu dis vrai. Sur quel arbre est-il ?
— A la fourche du premier chêne, sur le chemin de Venoux.
— Combien y avait-il de petits ?
— Trois, m'sieu !
— C'est bon, Sauve-toi ! Mais si tu as le malheur de les dénicher, je te fais prendre par les gendarmes !
Loreillaud, le dimanche suivant, bravant maître d'école et maréchaussée, se dirigea sournoisement du côté du taillis. Une pouvait se résoudre àabandonner ainsi son nid de merles. Il leur avait préparé une si belle cage en osier ! Il se réjouissait tant de leur apprendre à siffler l'air de « Malborough » et « J'ai du bon tabac. » Leur ramage les eut tous divertis à la maison, jusqu'au vieux « papi » dans le coin de sa cheminée !...
« Arrive qui plante ! » Il se dirigea vers le chêne, lève le nez et s'apprête à grimper, lorsqu'il s'arrête, ébahi, n'en pouvant croire ses yeux. Quelque chose de noir flotte au milieu des feuillages... et c'est la redingote de M. Hilaire !... Il court se blottir au creux d'un fossé, épie et voit effectivement descendre de l'arbre l'instituteur, avec les trois merlots ébouriffés, effarouchés, ouvrant leurs becs, souillés aux coins de jaune d'oeuf !
Cinq ans plus tard, par un dimanche semblable, Loreillaud, devenu apprenti serrurier, et Mariette,
LE NID DE MERLES 5î
la fille d'un scieur de long, s'en allaient, côte à côte, sous les ramures câlines et les haillers de taillis à Blanchard.
Leurs doux propos de fiançailles se mariaient au gazouillis des oiseaux et des sources. Insouciants et charmants, ils cueillaient en chemin les fleurs et îes baisers que le printemps et l'amour font éclore. Troublés, par instants, leurs regards se confiaient ce que leurs lèvres n'osaient encore prononcer...
Cependant une ombre s'est glissée derrière eux ; une silhouette triste et solitaire qui les suivait, curieuse, avide de leur bonheur.
Les amoureux sont revenus à la lisière du taillis. Leurs doigts s'enlacent une dernière fois, dans la caresse d'un sentiment jeune et craintif. Loreillaud prend aux lèvres de Mariette un baiser gourmand, comme un moineau qui becquette une cerise mûre, et Mariette, souple et gracile, s'en retourne la première au village, laissant son promis soupirer au pied d'un chêne.
Tout à coup, Loreillaud sent une main se poser doucement sur son épaule. Il tressaille, se retourne et reconnaît M. Hilaire, le maître d'école.
— A la bonne heure! s'écrie celui-ci. Tu n'attends pas d'avoir de la barbe au menton, toi, pour conter fleurette aux belles !
— Sans doute, m'sieu Hilaire, répond Loreillaud vexé ; mais, je ne suis plus à l'école pour recevoir vos leçons !
— L'amour te rend épineux, mon garçon ! Voyons ! ne prends pas cela en mauvaise part. Je plaisantais, petit ! Dis-moi ! elle est gentille ta bonne amie ?
— C'est la plus jolie fille du canton !
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— Son père n'est-il pas charpentier ou scieur de long ? Hein ? Je dois la connaître ! Comment l'appelles-tu ?
Mais Loreillaud, désignant l'arbre sous lequel il était assis — un gros chêne touffu, dont l'entrelacs des branches semblait fait pour cacher les couvées — cligna un œil malin.
— Je ne vous le dirai pas ! murmura-t-il.
— Pourquoi ?
— Parce que vous seriez bien capable de faire... comme pour mon nid de merles !
Lorsqu'il voyait les garçons de ferme partir avec leurs charolais au fanon blanc, Louis Linard, qui n'était encore que bricolin au domaine du Coudray, enviait ces grands gars roux et blonds, coiffés de larges feutres, le gilet ouvert, qui s'en allaient pousser la charrue au flanc des collines, dans la poussière fauve du soleil levant. C'est qu'il se faisait une idée très noble de l'état de laboureur depuis que le vieil Audor, du village des Carroux, personnage fort instruit et qui savait lire dans les livres savants, lui avait conté cette belle légende :
« Dans le temps, disait-il, des géants vivaient au haut de ces montagnes dont on aperçoit, là-bas, les sommets bleus et qui sont les montagnes d'Auvergne. Un jour, la fille d'un de ces géants descendit vers les plaines de la fertile Limagne. Elle fut éblouie par le spectacle qui s'offrait à ses yeux : les moissons ondulaient, les chaumières fumaient dans le feuillage, les troupeaux paissaient au bord des rivières... Etonnée, elle s'avança et découvrit une petite créature qui s'agitait sur le sol, courbée derrière un minuscule attelage, traînant un instrument tranchant.
» La fille du géant prit le tout dans le creux de sa main et regagna les hauteurs : « Père, dit-elle à son
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retour, vois le joli jouet que j'ai trouvé dans la plaine! » — « Cela, ma fille, dit le géant, c'est un laboureur ! Depuis des siècles, ces petits nains cultivent la terre et nous permettent ainsi de jouir de ses présents. Ils connaissent l'art de produire les moissons, d'engraisser les troupeaux, de soigner les ruches et de faire venir le raisin qui pend en grappes vermeilles au flanc des coteaux. Avec le soc des charrues, ils éventrent la terre et préparent sa fécondité. Ils s'acquittent glorieusement de leurs travaux et les dieux les protègent. Si ces nains ne cultivaient pas les collines et les plaines, que deviendraient les géants au haut des monts ? Quel pain les nourrirait ? Quel vin rougirait leurs gobelets ? Va, ma fille, remets le laboureur dans son sillon... Nul ne peut se vanter d'avoir jamais pu se passer de lui !... »
Le jour arriva, enfin, où Louis Linard put, à son tour, conduire une charrue dans les terres grasses du domaine de Coudray. En peu de temps, il devint l'un des plus habiles de toute cette Vallée Noire, si justement réputée pour ses « fins laboureurs ». Il mettait tout son orgueil, toute son application à être le premier ! Appuyé aux mancherons de sa charrue, que parfois il semblait flatter comme les bras d'une amie, l'œil rivé au sol, il traçait le sillon rectiligne et profond, tandis que l'«émodeur», c'est ainsi que l'on nomme celui qui touche les bœufs, chantait devant lui l'antique chant du briolage qui monte avec l'alouette vers les clartés sereines du matin.
Il lui avait donné un nom à sa charrue : il l'appelait « la Rosalie », et il l'aimait comme un être vivant ; il la caressait de l'œil ; il n'en trouvait pas une autre aussi docile pour répondre à l'effort des bras qui la
guidaient, plus flambante, avec son soc aigu comme une flèche, son coutre tranchant comme un glaive... Il n'était heureux que lorsque les équinoxes ramenaient le labourage !
Louis Linard était le laboureur des Idylles, le paysan des Bergeries... Il était beau dans ses formes et dans ses attitudes ; son visage mâle et régulier de jeune athlète s'encadrait d'une chevelure brune et crépue comme celle d'un Nubien.
Ce fut en le voyant revenir, un soir, dans la splendeur d'un crépuscule d'automne, le front haut derrière ses bœufs, la veste jetée sur l'épaule, ses souliers et ses guêtres de toile maculés de l'ocre des terres « boulaises », que Catherine, la fille d'un fermier voisin, s'en était éprise.
Catherine était recherchée autant pour ses biens que pour ses dons naturels. Sa coiffe blanche mettait autour de son pur ovale, légèrement bronzé a la lumière des champs, le nimbe éblouissant d'une Vierge d'Holbein ou de Murillo. Ils s'étaient promis à la douceur d'un soir d'étoiles, et le père de Catherine avait consenti à leurs accordailles.
Comme les fêtes du Comice approchaient, il fut convenu que l'on attendrait qu'elles fussent passées pour célébrer la noce. Louis Linard voulait disputer le prix du labourage aux plus fameux laboureurs de la région. Il espérait sortir vainqueur de ce tournoi rustique et, paré de cette petite gloire de village, il se trouverait moins indigne, lui qui n'avait rien, de celle qui lui apportait, dans sa corbeille d'épousée, tant de richesse et de beauté !
La petite ville de la Châtre est en liesse. C'est le
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comice agricole ! Les oriflammes claquent joyeusement au haut des mâts plantés à chaque coin de rue ; des trophées de drapeaux flamboient aux fenêtres ; des guirlandes s'enchevêtrent, alourdies de lanternes vénitiennes ; des arcs de triomphe se dressent aux carrefours ; les vieilles maisons de bois, avec leurs pignons pavoises, ressemblent à des aïeules qui auraient épingle une cocarde à leur cornette, pour la fête !...
De Saint-Chartier, Verneuil, Saint-Christophe, Lourouër, Nohant, de tous les villages de la Vallée- Noire, le peuple des campagnes est accouru. La houle bleue et blanche des blouses et des coiffes carrées se déverse au nord de la ville, par delà les faubourgs, dans une vaste plaine où quarante attelages sont en ligne, prêts à se disputer la couronne de feuillage, comme autrefois les jeunes Athéniens aux jeux olympiques.
Louis Linard est là, campé derrière la « Rosalie » au soc fourbi, brillant comme l'éclair, que vont traîner six charolais ardents, au poil argenté, au frontail pomponné de laine rouge. Germain, le valet de charrue, va « émoder » les bœufs, et sa sagesse et sa sûreté de main donnent confiance au laboureur ; il saura contenir le couple de tête, s'il est trop fougueux, et actionner les autres.
Louis Linard embrasse le champ du regard et semble défier ses rivaux. Il pourrait les citer tous par leur nom, dire à quel domaine ils appartiennent, et de tous ceux-là il n'en redoute que deux ou trois, des anciens, des gars habiles à conduire une charrue et qui ont déjà remporté la palme dans les concours :
c'est Alain de Vie, Tardy des Bourdelins, Causse d'Ars !..
Mais le signal est donné. Les attelages se meuvent ; le labourage commence. Ici des chevaux se cabrent et rompent leurs chaînes ; là, des bœufs refusent d'avancer... Des fouets claquent, des aiguillons se lèvent et piquent l'échiné des « compagnons » ; les jougs grincent, les émodeurs excitent leurs bœufs : « Rondin ! Marjolin ! Courtaud ! Ho ! là ! Mignon ! Cerison. Allons ! Rossigneux ! > Et le soleil d'automne sème ses rayons d'or sur la glèbe que retournent toutes les charrues à la fois. !
Cependant, le bruit, les cris ont cessé comme par enchantement. Une voix s'élève, monte, vibre dans la plaine... C'est celle du grand Thomas, de Lys- Saint-Georges, le plus subtil brioleux du canton. Hommes et bêtes semblent l'écouter avec recueillement au milieu de leur travail, comme si l'aile des brises emportait vers Dieu la prière des champs ! Et les six « compagnons », les six charoîûis de Louis Linard allongent le dos sous la caresse de cette voix chaude. Ils marchent, splendides, à douce allure, en pleine lumière ; le soc glisse comme l'étrave d'un navire, s'enfonce, pénètre profond, fouille, retourne la terre ambrée qui fume...
Déjà l'on peut juger du travail de chacun. La foule commente, le jury observe. On a crié un nom, là-bas : c'est celui d'Alain ! Louis Linard l'a entendu. Il est inquiet ; il craint que l'autre ait tracé plus droit que lui. Sa main si sûre tremble sur les mancherons. Il s'arrête et s'éponge le front. Sa planche est terminée.. Le bel ouvrage, pourtant ! Comme tout est plan et régulier !