‹ Conteurs français de terroirChapitre 5 sur 20 · BERRY · texte numérisé non relu

BERRY

JOSEPH AGEORGES.

JACQUES DES GACHONS.

HUGUES LAPAIRE.

GABRIEL NIGOND.

Joseph AGEORGES

Joseph Ageorges, né vers 1878, à Crozon (Indre). Débuta de très bonne heure par des livres d'histoire régionale. Après des études supérieures brillantes, devint à 23 ans rédacteur en chef du Mois Littéraire. Collabora à la plupart des grands journaux et des grandes revues. Publia des livres qui eurent de larges succès : contes exquis, études d'histoire vivantes et documentées, chroniques littéraires spirituelles, etc.. Les plus populaires sont ses délicieux Contes de mon oncle Paterne (Delagrave, éditeur), L'Enclos de George Sand, qui lui valut le prix Marcelin Guérin à l'Académie française (Grasset, éditeur) et eut un gros succès près de la critique, La Marche montante d'une génération (Figuière, éditeur), livre original qui souleva de belles polémiques et dont le retentissement n'est pas éteint, Critique de sympathie (Vitte, éditeur) recueil d'instantanés pittoresques et piquants, Les contes du Moulin Brûlé (Librairie Universelle), dont nous avons extrait les pages qui suivent et qui sont un des livres les plus fins de notre littérature régionaliste, etc., etc. On sait que c'est M. Ageorges qui fonda, avec le concours de la Librairie Nationale, la belle collection des Pays de France. Il est à croire que malgré ses occupations diverses, le jeune écrivain n'oubliera pas le Berry, qu'il a excellemment chanté, avec une originalité, une verve, une fantaisie, qui en font un de nos meilleurs conteurs. Cela sent le terroir, les fougères, l'étable, la paille fraîche, les menthes des ruisseaux, l'odeur du clos de pommiers à l'automne, les près verts au prin-

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temps, et les champs de sarrazin, qui sont givrés de fleurs. C'est ensemble, si on aime mieux et la comparaison évoquera cette fois une sensation moins fugace, substantiel et savoureux comme une tranche de pain bis. On mord dedans à pleine bouche et longtemps le goût nous reste. M. Eugène Gilbert a dit fort justement : « Qui ne lira pas M. Ageorges ignorera toute une province de l'esprit français. »

C'était triste. Quand la désolation de l'hiver s'enroulait autour des bouleaux étriqués, qu'elle tombait sur les grands champs de genêts et que le vent venait, hostile et hululant, la bicoque du grand Chomel se ratatinait sous son chaume ; la palissade de branches sèches qui fermait son clos étroit se penchait un peu plus vers la terre, et la morne mélancolie des jours froids tenaillait le cœur du vieux ménétrier.

Elle était toute seule sur la lande, la maison ! Elle n'avait point de sœurs à moins d'une lieue. Elle marquait d'une grosse tâche noire le paysage, qu'un marécage égayait — ou attristait encore, on ne savait pas — d'une eau timide et ridée. Sur la maigre terre, point n'avait voulu s'arrêter d'autre homme que le grand Chomel.

Sa femme était bornée, grossière, sans lueur d'esprit. Il l'avait prise, comme il y en a qui prennent femme, sans bien comprendre pourquoi. Lui était sauvage, les poules déplumées, le chien malplaisant, mais le cochon était gras.

Dans la longue suite des mois de deuil, ces êtres

restaient seuls sans que les poules vissent d'autres poules, le chien d'autres chiens, la femme d'autres femmes. Mieux valait ainsi. Les pauvres ne peuvent voir que de plus pauvres et à part le cochon, qui eut pu se venter d'être riche dans la bicoque du grand Chomel ? Très rarement un chemineau passait, remuait la palissade sans oser heurter la porte de peur de la vilaine bête qui aboyait, et s'en allait à la vue de la ménagère criarde. Sur la route, à un demikilomètre, sur la route sans haie, des charrettes apparaissaient quelquefois ; mais, avec une hâte poussive, elles gagnaient l'horizon, petites et grises. Deux jours par semaine, à la tombée de la nuit, un point noir se mouvait : c'était le maître d'école qui, sa classe finie, faisait une promenade hygiénique.

A vivre de cette solitude, face au rideau de pins sombres qui bordait au loin la lande, les habitants de la bicoque étaient devenus quasiment fous.

Chomel ne parlait guère. Il s'était fabriqué, à ses moments perdus, dans une souche de bois blanc, une façon de petit bureau sur lequel il avait posé des livres de plain chant, des chansonnettes d'écolier, et quelques cahiers de musique que lui avait prêtés un curé qui jouait du piston et qu'il avait gardés. Chomel se plantait là, des heures entières, à rêvasser devant sa musique. Pour faire couler le temps, il posait parfois sur ses paperasses une bolée d'un mauvais cidre de prunelle qui lui mettait tout de même de la flamme aux yeux. Durant qu'il se livrait ainsi à ses songeries, sa femme braillait. Le couple ne s'était pas dit un mot aimable depuis vingt ans. Elle, hargneuse et bêtasse, l'appelait idiot et l'accusait d'être l'auteur de leur misère !

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et lui, sentant qu'il n'était point compris, haussait les épaules.

Chomel était ménétrier, je veux dire qu'il jouait d'instinct de la cornemuse et qu'il avait appris à lire la clef de sol chez le curé au piston. Alors, devant ses cahiers, suivant les notes de son gros doigt jaune et corné, il pensait aux gens qui ont du génie et qui font de la musique pout les autres. Lui, nom d'un tonnerre, il ne pouvait arriver à noter ce qu'il jouait. Il se précipitait sur sa cornemuse, lui tripotait les flancs, bouffait dedans avec tout son cœur et en chassait une masique étonnante et merveilleuse. Mais, ouahte, l'instant d'après, tout était parti, l'air avec ses notes. Il ne se souvenait de rien et il restait là, benêt, devant sa cornemuse efflanquée, fatiguée, couchée comme un vieil âne qui dort. Alors, il sacrait comme un païen et sa femme le traitait d'idiot.

Pour les assemblées qui sont les fêtes de notre pays, il partait avec son flûtiau faire danser la jeunesse. Il s'en donnait de la joie, avec sa musique. Deux jours et deux nuits, il jouait tant qu'il pouvait, après quoi il se saoulait et mettait encore un jour pour rentrer. Sa femme le savait et l'appelait idiot.

Le curé le venait quérir aussi pour la Noël et il chantait, à la messe de minuit, un cantique en patois :

Boutons not' habit le plus biau, Que j'ons quand il est fête, Pour adourer l'Enfant nouviau, Ça serait malhounête, Si j allions en saligaud, Visiter noute maite.

Après quoi, ilréveillonnnaitet mettait toujours vingt quatre heures pour rentrer, et sa femme était toujours là pour le traiter d'idiot.

Sa femme, eh bien ! sa femme, elle cultivait un bout de jardin avec furie, lavait ses hardes au marécage une fois par mois et donnait tout le reste de ses soins à son cochon, le seul qui fût heureux dans l'enclos. Il semble bien que le cochon était le point central de la vie de ce coin de terre. Tout était pour lui, Lui seul était gras. Lui seul ne faisait absolument rien. Lui seul mangeait à sa faim. Lui seul était prince. Au bout d'un an, quand il était à point, on le vendait et on en achetait un petit. Et la vie recommençait, toute pareille, autour du cochon.

Quelquefois le loup venait. Alors, Chomel prenait son fusil à pierre et, avec le chien, poursuivait le loup jusqu'au rideau de pins de l'horizon gris. Ils couraient tant qu'ils pouvaient. Chomel ahanait, le chien jappait, le loup ne disait rien mais ne se laissait point prendre. Au retour, la femme était là, sur la porte, pour appeler Chomel b... d'idiot.

Une fois, cependant, que Chomel avait laissé sa cornemuse sur le banc de la cour, le loup passa à la nuitée, renversa la palissade, renifla sur le seuil du taudis et, en l'absence du chien, s'attaqua à la cornemuse qu'il creva. Cette fois, Chomel courut plus fort et le chien aussi. Ils tuèrent le loup. Chomel s'acharna dessus, avec un plaisir sauvage. Il l'appela salaud avant qu'il ne fût mort et lui écrasa la tête avec sa crosse. Le chien, lui, aboyait près du cadavre, en frétillant de la queue. Quand ils rentrèrent, la femme tempêta :

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— Idiot, tu n'en aurais pas fait autant pour le cochon !

Lui ne dit rien, et raccommoda sa cornemuse avec du gros fil, des bouts d'étoffe et de la colle à la farine. Un jour, pendant que Chomel était devant ses clefs de sol et sa bolée de boisson à la prunelle, la femme mourut. Chomel fut très ennuyé. Ce soir-là, il eût bien tué un loup pour passer son chagrin, mais il n'y avait pas de loup. Il laissa le chien près de sa bourgeoise endormie. Il la regarda mélancoliquement. Avant de sortir, il songea qu'elle ne l'appellerait plus idiot et il s'en fut avertir l'église et la mairie.

On lui demanda comment le malheur était arrivé. Il répondit avec son intonation patoise :

— Ça m'étoune !

Et on n'en tira rien autre.

A l'enterrement, la musique l'emporta sur le chagrin ou bien l'un inspira l'autre. Toujours est-il qu'il chanta le Requiem, avec le bedeau.

Il considéra le trou où l'on mit sa femme. Il aurait bien encore tué un loup. Il fallait rentrer.

Il retrouva sa musique, mais oublia le cochon. Le cochon maigrit, puis mourut. Les poules crevèrent.

Aujourd'hui, le chien est tout à fait dans la misère. Chomel aussi.

C'est un grand artiste.

Contes du Moulin Brûlé (Librairie Universelle).

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