‹ Contradictions politiquesChapitre 30 sur 74 · A MONSIEUR ROUY · texte numérisé non relu

A MONSIEUR ROUY

RÉDACTEUR EN CHKF DE la Presse

Paris, 29 Mai (863.

Monsieur le Rédacteur,

Je m'étais promis de ne prendre aucune part au débat électoral. J'ai exprimé ma pensée sur ce sujet dans un écrit rendu public , et l'état de ma santé me rend en ce moment le travail de l'esprit à peu près impossible. Les derniers articles de M. de Girardin, publiés dans vos numéros d'hier et d'avant-hier, sur l'abstention, m'obligent à faire sur moi-même un effort, et à rompre le silence.

Après avoir reconnu (voir la Presse du 23 mai),

qu'il y avait, préalablement au vote, deux grandes, deux belles questions à débattre, i° la question d'abstention, 2* la question de savoir de quels perfectionnements le suffrage universel est susceptible» M. de Girardin s'est laissé emporter jusqu'à Pinsulte contre les abstentionnistes, qu'il traite d'esprits faux et farouches, d'eunuques politiques, de révolutionnaires , de sectaires , et dont il qualifie la conduite d'intolérante, de fanatique et de Ucke. Pourquoi ce débordement d'injures? C'est ce que la discussion nous révélera.

Mais d'abord à qui la faute si ces deux grandes et belles questions, qui, pour le dire en passant, n'en font qu'une, n'ont pas été traitées? Ma brochure sur le suffrage universel [les Démocrates 4W*rmt*té$\ % dans laquelle se trouve exposée au kw# la double question des perfectionnements dont le suffrage universel est susceptible, et, en «(tendant « de la nécessité de s'abstenir, a para le SO avril. Tous les journaux l'ont reçue ; M. de tiitttrdin a pu la lire : pourquoi n'a-t-il pas commence le débat? Les abstentionnistes ne disposent dam un journal ; pourquoi la Preste, le Siècle*

V Opinion nationale , le Temps , ne nous ont-ils pas offert leurs colonnes? — La déclaration ou protestation abstentionniste, adressée Aux Électeurs démocrates 9 est du 17 mai; il restait treize jours avant le scrutin : pourquoi ces mêmes journaux en ont-ils refusé l'insertion? — Contre cette déclaration une note a été publiée, dans tous les journaux de la coalition , par les auteurs du Manuel électoral , alléguant l'illégalité et l'inefficacité du bulletin blanc : pourquoi encore, lorsque les signataires de la déclaration eurent en* voyé leur réplique, la Presse seule, sans égard au droit de réponse, a-t-elle persisté dans son refus d'insertion? On a tout fait pour étouffer notre voix ; et voici que, le 28 mai, trois jours avant les élections, M. de Girardin se faisant notre calomniateur conclut contre nous en disant : Votons; pour discuter il est trop tard!.,. Cette manœuvre sera jugée, ou je ne pourrai; et ce ne sera pas à l'honneur de M. de Girardin. Quant à présent, il suffit que je la dénonce.

# M. de Girardin se permet d'écrire, d'un air gouailleur : « Les abstentionnistes qui s'agitent ;

» les abstentionnistes qui comitaillent ; les absi tentionnistes qui entassent circulaires sur ciri culaires, articles de journaux sur articles de i journaux pour empêcher qu'on ne vote, etc. » — La vérité, M. le rédacteur, est que nous sommes les plus tranquilles du monde ; nous ne nous agitons point ; nous ne formons pas de comité ; bien moins encore sommes-nous une société secrète. Seulement nous nous sommes trouvés dixsept , dix-sept citoyens venus des divers points de l'horizon politique , les uns appartenant au passé et représentant la tradition démocratique, les autres tournés davantage vers le progrès, qui pour la plupart ne s'étaient jamais vus Y et dont la moitié s'est réunie une fois, les autres ayant envoyé leur adhésion écrite ou verbale. Il faut, en vérité, que les candidatures démocratiques soient bien malades, pour que l'on crie aujourd'hui à la grande conspiration des abstentionnistes. Nos publications se bornent, comme j'ai dit, à trois ; une brochure, une protestation, et une réplique en quarante lignes. Notre action n'est pas allée au delà. Il faut que cette action soit bien puis-

santé, pour qu'elle ait ému le barreau, l'atelier, la bourse, l'Église, et la cour, et la ville ; pour qu'on amasse contre nous tant de foudres, qu'on excite tant de colères t

Oui, nous votons par bulletin blanc, et nous soutenons que le respect des principes, la religion du serment , commandent à la démocratie de faire de même ; oui* nous affirmons que ce mode d'abstention, dûment motivé, parfaitement légal, est encore de Y action au plus haut degré. A-t-on réfuté les considérations de droit sur lesquelles se fonde notre thèse ? Non ; tout le monde en reconnaît l'évidence : sur ce point il n'y a qu'une voix. Nie-t-on les raisons de fait qui viennent à l'appui? Mais tout le monde est témoin des faits; ils crèvent les yeux ; on peut les résumer en un mot : Le suffrage universel, dirigé par le gouvernement, étranglé par les journaux du monopole d'accord avec les députés sortants , ne jouit pas de toute son indépendance. Sur •quoi donc se fonde M. de Girardin pour nous combattre, nous qui, par dignité démocratique et par mesure de sauvegarde, recommandons aux

électeurs démocrates de voter par bulletin blanc? C'est , dit-il d'un côté avec MM. E. OUivier, J. Simon prêchant pour leur propres candidatures, que l'abstention .est de l'inaction; que qui s'abstient s'annule, etc.; — d'autre part avec les piteux auteurs du Manuel, plus soucieux en ce moment de leur autorité de légistes que du droit démocratique, et pour qui une restriction déplus au suffrage universel serait un bénéfice, que le vote par bulletin blanc est illégal. Voilà pourquoi on nous accuse d'intolérance, de fanatisme, de lâcheté. Faisons une dernière fois justice de ces misérables allégations.

Je dis en premier lieu que l'abstention est un acte éminemment conservatoire. La démocratie est en ce moment dans la position du plaideur envers qui les règles de la procédure ne sont pas observées, pour qui faire défaut est devenu la dernière ressource. Les avocats, auteurs du Manuel y nient-ils l'utilité du défaut? Tous les jours, en matière civile, commerciale, criminelle,* ils le conseillent à leurs clients. Oseraient-ils soutenir, ces profonds jurisconsultes, qu'entre le

particulier, plaidant pour sa liberté, son honneur, sa propriété, et le citoyen appelé à se prononcer sur (apolitique du gouvernement, il n'existe aucune parité ? Je m'engage alors à leur faire voir que toutes les règles de la procédure , civile et criminelle, sont une déduction des garanties politiques qu'en tout état libre la Constitution assure aux citoyens.

J'ajoute que l'abstention, partant le billet blanc qui en est la forme aujourd'hui recommandée, est légale. La preuve en est, i° que le vote n'est pas obligatoire ; 2° que dans le cas où l'électeur se décide à voter son choix reste libre; 3° que le

scrutin est secret; 4° qu'aucune peine n'est édictée contre celui qui s'abstient et ne peut l'être ; 5°, enfin, comme l'a dit notre ami Ghaudey dans sa réplique à la note des avocats, qu'il peut, en certains cas, y avoir plus d'avantage pour l'électeur qui vote, à manifester son doute, sa répugnance, à protester par le dépôt d'un billet blanc, ^h'à répondre oui ou non [sur la question] qui lui est insidieusement posée, ou à se prononcer entre Pierre et Paul. Les auteurs du Manuel se tien-

dronUls pour satisfaits? Qu'ils élèvent une objection,. et je leur promets d'en faire sortir une nouvelle preuve.

Le cas où l'électeur a plus d'avantage à voter par billet blanc est-il, comme nous le pensons, celui qui se présente aujourd'hui ? — L'abstention alors est de l'action au suprême degré ; elle l'emporte en énergie sur le vote effectif, quel qu'il soit ; car elle a pour but de poser, préalablement à toute élection, cette question grande et belle y celle de savoir quels perfectionnements doivent être apportés au mécanisme du suffrage universel, pour qu'il fonctionne d'une manière normale.

C'est en vain que M. de Girardin nous crie , citant M. Dupanloup et ses six confrères dans l'épiscopat : Vous n'empêchez rienenne votant pas, et vous abandonnez tout; vous vous plaignez qu'on n'y voit pas clair; y verrez-vous davantage quand vous aurez fermé les yenx y etc., etc. Monseigneur d'Orléans est un excellent rhétoricien ; malheureusement, il n'est pas à la question.

Je réponds aux sept prélats, qu'en m'abstenant je ne cède rien; qu'au contraire je réserve

et conserve tout ; qu'ici le moyen de vaincre l'arbitraire n'est pas de s'en faire, par une lutte intempestive, et contre soi-même, l'auxiliaire ; mais de le laisser s'user dans sa propre action. Et pour revenir à ma comparaison de tout à l'heure entre le particulier qui plaide et l'électeur qui vote, je demande depuis quand le plaideur qui fait défaut est censé abandonner son droit : n'est-ce pas justement le contraire qui a lieu ? Combien se sont sauvés par le défaut, qui se seraient infailliblement perdus par le débat I Si le malheureux Lesurques avait pu faire défaut en donnant caution et restant prisonnier jusqu'à ce que la vérité se fût manifestée, il aurait sauvé sa tête; et sa famille ne plaiderait pas pour obtenir sa réhabilitation. On ne lui opposerait pas la chose jugée.

Au reste, M. Dupanloup et ses collègues en parlent à leur aise quand ils nous exhortent à voter. Pour l'Église contemporaine, bien différente en cela de l'Église du moyen âge , de même que pour M. de Girardin et ses pareils, tous les gouvernements sont égaux et se valent, depuis Tau*

tocratie jusqu'à la fédération. L'indifférence en matière de droit public, par suite, la promiscuité des principes et des opinions : voilà leur dogme. Que leur importe un peu plus, un peu moins de gêne dans les opérations du suffrage universel ? Ils ont en horreur la démocratie, et ses aspirations, et ses principes ; ils ne comprennent rien à nos scrupules. Aussi ne devons-nous négliger rien de ce qui peut contribuer à bien définir notre position et notre idée. Tandis que le gouvernement, suivi par l'épiscopat, soutenu par une majorité conservatrice et réactionnaire, et par une partie de la démocratie elle-même, ne voit dans le suffrage universel qu'un instrument politique, dangereux à manier, et qui réclame la haute direction du Pouvoir ; à nos yeux le suffrage universel, organisé selon sa loi, est la constitution même de la démocratie. Nous ne pouvons et ne devons rien souffrir qui y porte atteinte : l'inviolabilité du suffrage universel est le palladium de la liberté. A ce propos nous dirons avec Bossuet qu'tï est des principes contre lesquels tout ce qui se fait est nul de soi, ajoutant

DU MOUVEMENT CONSTlTUTIOiNNEL 253

ju'au nom de ces principes nous plaçons les formes , conditions et garanties du suffrage universel.

. Que répondrait M. Dupanloup, si on lui proposait de voter pour la formation d'un concile composé du clergé de tous les cultes, et ayant pour mission de fusionner toutes les religions en une seule ? M. Dupanloup répondrait qu'il n'y a pas de transaction possible entre la religion catholique, qui est vérité, et le protestantisme, le judaïsme, le mahométisme, etc. , qui sont erreur. Il déclarerait son abstention, et personne n'y trouverait à redire. Nous sommes dans noire conviction politique ce qu'est M. Dupanloup dans sa foi religieuse. Nous pensons que de toutes les formes de gouvernement une seule est vraie, et que cette forme est précisément celle qui résulte de la constitution ou organisation du suffrage universel. De cette constitution tout découle : droit public, administratif, civil, économique, criminel ; la politique, la famille et la propriété. Ceci posé, nous nous refusons formellement à tout procédé arbitraire, et si quelque chose nous

io

fait horreur, c'est cette indifférence des formes gouvernementales, ce sont ces alliances d'opinions incompatibles, ces associations de suffrages, que professent des hommes d'intelligences et d'écoles aussi diverses que MM. de Girard in, de Montalembert et Dupanloup.

Appelez-nous maintenant sectaires, révolutionnaires, si vous voulez. Ces noms ne nous effraient pas, pourvu qu'on les définisse. Sans doute nous sommes une secte, secte née d'hier, et pour ainsi dire à notre insu ; car nous sommes en minorité infime, et il y a quelque chose en nous qui nous distingue de la masse, et qui consiste en ce que nous avons reconnu nos principes, que nous affirmons la constitution delà démocratie, et que nous ne rougissons pas du suffrage universel. Nos adversaires n'en sont pas là, eux qui n'ont ni principes, ni conscience politique, qui ne croient pas plus au suffrage universel qu'au droit divin ou à la monarchie constitutionnelle. Sans doute encore nous sommes révolutionnaires : tous les fondateurs d'État l'ont été, au moins pendant le temps qu'ils ont mis à s'établir ; et heureux le peuple quand

le Pouvoir initiateur ne prolonge pas sans nécessité sa dictature t Le gouvernement, dis-je, est révolutionnaire, toutes les fois que, sorti d'une ruine, il est forcé d'agir à rencontre du principe démoli en vertu du principe que lui-même est appelé à instituer, et qu'il n'a pas eu le temps de poser en loi. C'est ainsi que l'Assemblée cous* . tituante, en 1789, fut révolutionnaire ; la Convention, le Consulat, la Restauration, la monarchie de Juillet le furent aussi ; la République de 1848 ne l'a pas été du tout, elle n'avait pas reconnu son principe, et son ignorance l'a tuée. Le 2 Dé* cembre, enfin, a été révolutionnaire, il l'a été trop longtemps... Et nous à notre tour, nous qui nous abstenons, nous serons révolutionnaires : mais soyez tranquilles, M. de Girardin, M. de la Guéronnière, et vous tous qui feignes* la terreur, nous ferons vite et ne vous ferons pas languir.

Que dirai-je du serment ? Pour MM. de Girardin, Dupanloupet autres, gens faisant profession d'indifférence politique, le serment n'a pas de sens, il est sans portée. Qu'y risquent-ils? Leur

serment tiendra tant que tiendra le gouvernement auquel ils l'ont prêté, et qu'ils n'entendent nullement renverser, pas plus qu'ils ne lui apportent de garanties. Vis, si tu peux, lui disentils ; défends-toi toi-même : nous nous en lavons les mains !... Pour nous, qui croyons posséder dans le suffrage universel organisé la vraie constitution de la démocratie ; qui de nos vœux, de nos travaux, de tous nos efforts, tendons à la réalisation de notre idée ; nous que la foi à des principes oblige à prévoir le cas où le serment prêté au prince deviendrait incompatible avec les œuvres que cette foi nous commande, nous nous refusons au serment. Prêté par nos mains, le serment serait apostasie ou parjure ; nous ne saurions échapper à ce dilemme. '

Certes l'abstention nous éloigne pour le moment, pour longtemps peut-être, du Pouvoir et de ses avantages. Les honneurs de la députation et tous les bénéfices du ralliement ne sont pas pour nous. La popularité elle-même nous fuit : la génération contemporaine, en masse, est entrée dans une voie qui n'est pas la nôtre. Nous succom-

berons à la tâche avant que se lève l'aurore que nous avons rêvée. Soit. En avant sans espérance et même contre l'espérance. Nous resterons fidèles à notre passé, à notre religion politique, à nousmêmes. Nous penserons à nos frères morts dans l'exil, les prisons, sur les barricades ; nous embrasserons leur cendre, et nous dirons/comme les Juifs du temps des Macchabées : Mourons dans notre simplicité, Moriamur in simplicitate nostrdl . .

Mais que dis-je ? Ne sommes-nous pas déjà récompensés par l'anathème que fulminent contre nous M. de Girardin et les autres, à qui notre abstention, cette abstention qu'on accuse d'inertie, d'impuissance, de suicide, fait si rudement échec ?

Des intrigants, san s mandat, ont entrepris, pour leur propre fortune, de marier l'Empire à la Démocratie de 1848. Les conditions du contrat devaient être, à les entendre, une liberté honnête et modérée, une centralisation modérée, un impôt modéré, bref, toutes les joies du modérantisme. C'est ce qu'ils appellent, eux, le couronnement de l'édifice. Eux devenus ministres, il estimaient que la démocratie devait se tenir pour satisfaite.

Pour cela il fallait deux choses : faire voter comme un homme» sans abstention ni réserve, cette nouvelle démocratie ; l'engager par le serment de ses candidats. Tout était prêt pour la cérémonie : les paranymphes ou garçons d'honneur avaient mis leurs plus belles robes ; ils avaient fait leur compliment au futur époux, et posé leurs candidatures, quand tout à coup une voix se fait entendre < Gela ne se peut pas, s'écrie un petit groupe auquel personne ne prenait garde, cela ne sera pas. 11 y a empêchement au mariage» et empêchement dirimant. D'abord, la fille n'est pas libre ; puis, elle a fait vœu de virginité.

Et voilà le mariage rompu, au grand désappointement de M. de Girardin et de ses acolytes. Désavoués des deux parts, les entremetteurs sont réduits à proposer une union libre, révocable à la volonté des parties, sorte de mariage morganatique, entre l'Empire et la vieille société de la rue de Poitiers qui, en 1848, prodigua ses sourires à Louis-Napoléon et s'en vit, un an après, si outrageusement dédaignée. C'est pour cela que

M. de Girardin, après avoir donné le baiser de réconciliation à M. Garnot et à sa coterie, embrasse aujourd'hui avec effusion (voir la Presse de ce jou*, 29 mai) MM. Odilôn-Bârrot etThiers. Les députés soi-disant démocrates, au nombre d'une demi-douzaine si la fortune du scrutin les favorise, assisteront au coucher de la favorite ; ils tiendront la chandelle.

Faites votre office de proxénète, M. de Girardin, mettez en rut la multitude électorale J appelez, appelez sur votre liste le flot des bulletins. Mais abstenez-vous de traiter d'eunuques les citoyens dont l'inflexible veto vient de faire avorter votre honnête projet. Les eunuques, sachez-le, sont ceux dont la médiocrité vaniteuse est prête à s'associer à tous les régimes ; qui se vantent de leur républicanisme pour donner plus de prix à leur ralliement, et en qui le serment, prêté par eux ou conseillé aux autres, a hongre la conscience. Ah t vous accusez l'abstention d'impuissance I Eh bien, allez, si vous l'osez, trouver M. de Persigny, qui ne vous a pas donné mandat ; dites-lui qu'il a tort de s'effrayer de la

candidature de M. Thiers ; que vous lui apportez en compensation les suffrages de MM. Carnot, Corbon, Vacherot, Jules Simon, Marie, Pelletan, F. Morin, E. ©Ilivier, J. Favre, Dréo, Clamageran, Floquet, Hérold, Guéroult, Havin, Nefftzer : mais ne vous vantez pas d'avoir conquis au système impérial notre jeune démocratie. L'unanimité est ici de rigueur ; et il y a protestation publique. Quant à cette multitude qui, trompée par vous, désorganisée, bâillonnée, le bandeau sur les yeux, se précipite vers les urnes, elle est inhabile à consommer l'œuvre à laquelle vous la conviez. Elle ne peut ni transiger, ni compromettre.

Nous qui agissons en connaissance de cause, nous invalidons, par notre abstention réfléchie, tous ses votes. Les bulletins dont vous allez faire le dépouillement, quel qu'en soit le nombre, n'auront pas plus de valeur que la flamme des lampions qu'on allume dans les fêtes publiques, et qui sans conséquence pour leur dignité de lampions, remplis de graisse par des mains mercenaires, brûlent, un jour pour le roi, le lendemain pour la république, et le troisième jour pour l'empereur.

Quant au reproche de lâcheté, articulé pair M. de Girardin, qui ose nous demander pourquoi, à l'exemple des Polonais, nous ne nous insurgeons pas, je crois inutile de le relever. M. de Girardin, dans l'intempérance de sa faconde, ne s'est pas aperçu qu'il faisait à notre égard une chose odieuse, de la provocation. Il en est quelques-uns parmi nous, il faut le reconnaître, qui ont fait leurs preuves, et qui, le cas échéant, seraient encore capables de payer de leurs personnes ; les autres suivraient, dans la mesure de leurs moyens. Mais à chaque jour son sacrifice. Nous sommes dix-sept, de vingt à soixante-dix ans. Qu'il nous soit permis de demeurer retranchés dans notre for intérieur ; là nous sommes inviolables et invincibles.

Je vous salue, Monsieur le rédacteur, bien sincèrement.

P.-J. Proudhon.

Page 1