CRITIQUE DE LA CHARTE CÛNSTITUTIONKELLE
La matrone de Smyme, apologue parlementaire. — Justemilieu &uftMue, doctrine pédantesque, modération hypocrite, corf^Bon voilée, austérité intrigante, mœurs de Jésuites, politique d'adultères, impuissance absolue.
Puisque, grâce au monopole de la presse, à l'ambition avocassière, à l'élasticité de là conscience de nos soi-disant démocrates, aux complaisances du gouvernement impérial, grâce enfin à la badauderie welche, nous voilà en train de revenir à ces fameuses institutions de Juillet, hâtons-nous, pendant qu'il en est temps encore, d'en dire tout le mal qu'elles méritent. Plus tard notre opinion, fort irrévérencieuse, nous serait infailliblement imputée à crime.
M. Thiers est certainement, de tous les parti-
sans du système modifié en juillet, le plus sincère, comme il en est aujourd'hui le plus illustre. Je soupçonne bien entre nous qu'il n'y tient si fort que parce qu'il est l'auteur de la fameuse formule : Le roi règne et ne gouverne pas. Mais enfin un peu de vanité ne messied point à une conviction politique, et celle de M. Thiers est entière, ce qui la rend à nos yeux éminemment respectable. M. Thiers est l'homme qui a le plus fait pour la monarchie de Juillet, quille mieux connue, le mieux pratiquée, et qui^Kléfend le mieux aujourd'hui. Eh bien ! M. Thiers lui-même a-t-il vu parfaitement clair dans les mystères de ce gouvernement selon son cœur, et si bien approprié à son génie ? En a-t-il senti l'immoralité essentielle ? Y a-t-il vu que ce n'était qu'une utopie* mille fois plus corruptrice, plus dangereuse par conséquent que celles de 1793 et 1804 ? Je demande pardon à l'inépuisable historien du Consulat et de ï 'Empire de mettre ainsi en doute la solidité de son jugement. M. Thiers dit, dans son histoire de Napoléon, qu'on a été injuste à l'égard de Y Acte additionnel; que cette 4 e Consti-
tution de l'Empire valait certainement mieux que la Charte de 1814 ; que, dans l'ensemble de ses dispositions, l'œuvre de l'empereur était plus libérale que celle de Louis XVIII. Et M. Thiers n'a pas même remarqué l'art. 18, qui crée les ministres d'État sans portefeuille, chargés de défendre devant les Chambres les actes du gouvernement ; il n'a pas aperçu cette invention dangereuse, destinée à annuler, au profit de la prérogative impériale, tous les effets du parlementarisme, invention qui, avec le système électoral renouvelé de l'an VIII, fait toute l'originalité de Y Acte additionnel^ et que M. Thiers combat à outrance dans la Constitution de 1852, comme l'idée la plus antipathique à ses sentiments, à ses convictions les plus chères. J'ai donc le droit de supposer que M. Thiers, avec l'étourderie ou la pétulance d'esprit qu'on lui a tant reprochée, n'ait pas observé, avec une critique rigoureuse, la Charte de 1830, et qu'en cela il ne soit resté au-dessous de l'opinion, qui, longtemps avant 1848, sans philosophie, et avec la seule lumière du sens commun, avait condamné ce système. Qui
a raison, en définitive, de l'opinion avant 1848, ou de M. Thiers faisant aujourd'hui tout ce qu'il peut* pour amener l'opinion à se déjuger ?
J'avais songé d'abord à faire un examen dans les formes de cette bascule dont il parait que nous nous sommes décidément épris depuis que nous n'en jouissons plus, et qui forme à peu près tout le bagage de notre jeune Opposition. Mais j'ai réfléchi qu'une exposition de détail, quelque talent que je pusse y mettre, paraîtrait souverainement ennuyeuse; qu'un tel sujet était au-dessous de toute discussion philosophique, quelque peu prolongée ; qu'un système politique, inventé tout exprès pour le triomphe de la médiocrité parlière, du pédantisme intrigailleur, du journalisme subventionné, exploitant la réclame et le chantage ; où les transactions de conscience, la vulgarité des ambitions, la pauvreté des idées, de même que le lieu commun oratoire et la faconde académique, sont des moyens assurés de succès ; où la contradiction et l'inconséquence, le manque de franchise et
d'audace, érigés en prudence et modération, sont perpétuellement à l'ordre du jour; un pareil système, dis-je, se refuse à la réfutation, il suffit de Je peindre. L'analyser ce serait le grandir, et, quoi que fit le critique, en donner une fausse idée. D'ailleurs, cette constitution rentre dans les autres ; puisque nous savons que toutes ensemble ne forment qu'un même cycle ; c'est un de ces moyens termes où se complaît la sagesse bourgeoise, et dont il suffit d'approcher tour à tour les extrêmes pour en faire apparaître aussitôt l'hypocrisie et le néant. Or, comme c'est justement ce que nous avons eu déjà mainte fois l'occasion de faire, que la même occasion se représentera encore, et que le masque nous est connu, contentons-nous, pour le moment, d'en tirer la photographie.
Autrefois vivait à Smyrne, sur la côte de l'Asie Mineure, une veuve jeune et belle, bien qu'il lui restât de son mari plusieurs enfants ; riche de plus, tant de la dot que lui avait constituée son mari, que de la tutelle de ses trois fils, et recherchée pour sa beauté et sa fortune par de nom-
breux prétendants. Toute la famille, les parents de son mari et les siens, lui déconseillaient le mariage. — « Qu'avez -vous à faire, lui disaientils, de convoler en secondes noces ? Une expérience conjugale de cinq années a dû faire évanouir vos rêves de jeunesse. Feu votre mari était un excellent homme : c'est pour cela que vous devez tenir à honneur de ne pas lui donner de remplaçant ; gardez pieusement sa mémoire. Il vous a laissé, par contrat de mariage et par testament, partie à litre de propriété, partie jusqu'à la majorité de vos enfants, la jouissance de tous ses biens, qui sont immenses. Cette jouissance, dont le quart suffirait amplement à vos besoins, vous assure, avec l'indépendance, une belle fortune, et ce qui vaut mieux, le respect et la déférence de vos enfants. Vous remplacez le chef de famille : quelle position pour une femme ! N'engagez pas cet avenir d'honneur, de dignité et de paix dans une alliance dont les avantages problématiques ne sauraient compenser pour vous les inconvénients manifestes. Une femme forte sait trouver son bonheur dans la loi que lui
imposent ses devoirs, le soin de sa réputation et la Providence. Fuyez des joies qui ne sont plus faites pour vous. Votre défunt, exploitant [ses terres] par lui-même, avait réussi à en améliorer la culture et à augmenter d'autant son revenu. Mais que de travail ! que d'ennui ! Il est mort à la peine Soyez plus prudente : faites différents lots de vos domaines ; donnez-les à bail séparément ; laissez davantage aux fermiers afin de pouvoir compter sur leur exactitude ; abstenez-vous de prendre un homme d'affaires comme de vous donner un mari, et, digne mère, sainte veuve, occupez-vous uniquement de l'éducation de Vos enfants. Iriez-vous, par un second mariage, leur retirer la plus grande part de votre affection, la meilleure place dans votre cœur ? Prenez garde, ce serait vous retirer à vous-même leur estime. Nulle alliance entre les enfants du premier lit et le nouveau possesseur. En leur donnant un beau-père, c'est vous qui seriez marâtre. L'heure de la sagesse a sonné pour vous ; ne vous en plaignez pas. Restez votre maîtresse, et, le cœur libre, la conscience pure aussi bien
que le corps, faites votre félicité du noble rôle d'éducatrice et de mère-vierge. Vous ne trouverez rien qui lui soit comparable. » — Elle convenait de la justesse de ces raisons ; mais elle ne manquait pas non plus de prétextes. — « Une femme, répondait-elle, a toujours besoin de conseil et d'appui, le soin même de sa réputation l'exige. Si elle se remariait, ce serait surtout dans l'intérêt de ses enfants. Les économies qu'il lui était permis de faire pendant sa gestion de tutrice devaient un jour leur revenir : or, comment ne voyait-on pas que l'épargne de chaque année serait plus considérable, si la dépense domestique était partagée par un second époux, qui certainement n'entrerait pas dans son lit les mains vides. — Quant au défunt, elle ne pensait pas pouvoir l'honorer mieux que par le choix même de son successeur. Et une fois en possession d'un mari, elle ne disait pas en puissance, elle comptait bien, avec le concours d'un homme intelligent et dévoué, continuer l'exploitation avec plus de succès encore que son premier époux.
On verrait alors de quoi elle était capable. » — La
vérité était que, comme toutes les jeunes femmes qui ont tâté du mariage, et malgré sa double maternité, elle était, plus que jamais, amoureuse.
Parmi ses adorateurs elle avait distingué deux fort beaux hommes, de conditions différentes, mais qui se valaient. L'un était d'origine noble : sa taille haute et élégante, sa blonde chevelure, ses regards pleins de douceur, sa main aristocratique, la distinction de ses manières, son langage chatoyant, son titre surtout, flattaient Tamour-propre de la jeune veuve. L'autre, de sang plébéien, avait moins de brillant; mais son énergie passionnée, la fermeté de ses muscles, le timbre de sa voix, sa barbe noire et pleine de promesses, exerçaient une séduction irrésistible. Elle ne pouvait, en sa présence, se défendre d'un frisson délicieux. Les indifférents, il est vrai, ne voyaient pas ces deux personnages avec la même indulgence. Le premier, étranger au pays, passait pour avoir dissipé dans les folies de jeunesse la meilleure partie de son patrimoine ; puis il avait couru le monde, et les
aventures; sentant venir la maturité, il cherchait, par un mariage en bonne bourgeoisie, à faire une fin. Le second avait sa fortune à faire, et il marchait à son but avec l'âpreté d'un spéculateur sans frein ni vergogne. Pressée par les deux rivaux de se déclarer, la jeune femme ne savait que résoudre. Elle eût bien voulu, disait-elle en riant, les prendre l'un et l'autre !... Il fallut pourtant se décider : elle penchait en secret pour le brun ; ce fut le blond qui l'emporta. Qui lui faisait, demandez-vous, trahir ses sentiments intimes, le bonheur de sa vie, la sûreté de son honneur, peut-être ? Mystère du cœur féminin, que la vanité domine encore plus que l'amour. Kilo jugea que le blond serait un mari plus maniable ; qu'il aurait meilleur air dans le monde, au bal, à la promenade ; puis, elle tenait à prouver aux médisants que la passion ne la dirigeait pas. Elle n avait pu si bien se contenir qu'on ne devinât quelque chose de sa trop vive inclination : elle la sacrifiait vertueusement. Qui eût su lire au fond de son àme y aurait peut-être frit cette êl range découverte : elle avait parfai-
tement compris, se disait -elle, au point de vue de l'intérêt de ses enfants, qu'un homme d'affaires serait un meilleur administrateur qu'un gentilhomme ; et elle espérait, sans oser se l'avouer, que ce préféré de son cœur, en raison même de l'amour qu'elle lui avait laissé deviner, lui demeurerait fidèle. Après avoir fait le sacrifice qu'exigeait sa dignité, elle trouverait, dans le dévouement d'un honnête homme, la récompense de sa vertu. La femme que l'amour possède est un puits de coquinerie. Bref, tel fut son bon plaisir ; et rien ne put changer sa résolution. Le mariage consommé, une effroyable haine s'iHuma dans le cœur de l'amant éconduit. Il cria à la trahison et jura de se venger. — t Je la posséderai, dit- il, de gré ou de force, à la barbe de son mari. » — Aussitôt s'organise contre celui-ci tout un système de persécution sourde et de mauvais offices. On lui suscite des procèg; on excite contre lui ses paysans; on débauche ses domestiques, on corrompt ses gens d'affaires ; on dévaste ses bois, on maltraite son bétail ; on le déconsidère dans le pays, on le perd
dans l'opinion. S'agit-il d'une élection civique, il ne recueille jamais une seule voix. Elle, qui avait compté sur une existence entourée d'hommages, a le cœur percé de ces avanies, comme d'autant de flèches. Elle en sait la cause, mais elle ne peut faire confidence de son chagrin à personne, pas même à son mari, qui de son côté, muni de la procuration de sa femme et devenu le maître, se lance dans les entreprises, fait des acquisitions, étend le cercle de ses opérations, puis se console de ses mécomptes en se livrant, comme autrefois, à l'ivrognerie et à la débauche. De nouveau la parenté intervient, conseille une séparation, sinon de corps, au moins de biens, seult&oyw, fait-on observer à la malheureuse, de ne pas tomber, sa tutelle finie, à la charge de ses enfants. — Mais elle: « Je n'ai pointa me plaindre de mon mari, toujours plein d'attention pour imoi ; quant à celui qui s'est fait notre ennemi, je sais trop d'où lui vient sa colère, et ne puis lui en vouloir. • D'une part, elle s'acoquinait à son mari ; de l'autre, elle savourait comme des marques d'amour les traits envenimés de celui
dont elle avait rejeté l'ardeur. Jamais elle ne l'avait tant aimé.
t J'ai péché contre l'amour, se dit-elle enfin ; c'est à l'amour de me venir en aide. » — Elle envoya, avec de riches présents, consulter l'oracle de Vénus dans cette ville de l'Hellespont où la fameuse Héro, amante de Léandre, avait été prêtresse. — « La consultante, répondit l'oracle, n'a pour se tirer d'embarras qu'un moyen: c'est, en gardant son mari, de revenir à son amant. » — Qu'on juge de sa surprise ! Elle était honnête femme ; elle respectait trop son mari, ses enfants, sa dignité de mère de famille ; et pourtant la réponse de l'oracle lui descendit jusqu'au fond de l'àme. Ce qui distingue l'hypocrisie de la femme de celle de l'homme, c'est que celui-ci, quand il est seul, ôte son masque, tandis que la femme conserve le sien. Elle se ment à elle-même. — « Les oracles sont énigmatiques, se dit-elle ; je sais ce que j'ai à faire. > Elle mande auprès d'elle cet implacable persécuteur, lui adresse de tendres reproches, lui demande de quoi sont coupables envers lui son mari, ses enfants, se re-
connaissant ainsi seule coupable ; réclame pour eux, non pour elle, sa bienveillance, donnant à entendre qu'elle se juge indigne de pardon ; enfin, lui arrache une promesse de réconciliation. Ce fut pour elle un jour de triomphe que celui où elle amena ces deux hommes, autrefois amis, à se donner la main. Elle avait donc fait par sa prudence plus que tous les conseils. Victoire de l'amour et de la vertu ! Que ne peut une femme charmante, en qui la sagesse égale la beauté? Elle fait fraterniser les rivaux, embrasser le lion et le dragon.
Toute la ville s'entretint de cette paix si délicatement demandée, si loyalement conclue. La gent lettrée, bohèmes et bas-bleus, invitée aux fêtes, célébra en vers et en prose cette noble femme, dont il fut parlé, en termes discrets, mais bien sentis, dans les journaux et jusqu'à l'Académie. Dieu sait pourtant de quel prix fut payé ce succès ! Trois jours ne s'étaient pas écoulés, que la condition imposée par l'oracle était remplie.
Mais ce fut bien une autre histoire. L'amant
était jaloux comme un tigre : il prétendait régner seul ; tous les jours il accablait de reproches sa maîtresse qui ne se pouvait résoudre ni à chasser son mari du lit conjugal, ni à le déserter elle-même. Adultère et polygame, elle tournait au vampirisme. De son côté le mari, indifférent autant qu'incapable, devenu l'obligé, le protégé, la créature de celui qui le déshonorait, s'affadissait de jour en jour et se plongeait dans la crapule. Parfois il semblait vouloir faire acte d'autorité, et menaçait de mettre son insolent rival à la porte. Mais ces colères ne tenaient pas: l'amant s'était peu à peu constitué intendant, régisseur, fournisseur, commissionnaire, banquier de la maison. Toutes les affaires passaient par ses mains ; il faisait les emprunts, achats, ventes et renouvellements, assisté en tout cela par la femme, qui admirait sa profonde habileté. Les propriétés, biens de mineurs, ne pouvant être engagées, on avait emprunté sur le revenu de dix ans. La subsistance de la famille dépendit alors de celui qui la dépouillait... C'était un enfer, un scandale qui faisait crier le pays.
Cependant les fils du premier lit devenaient grands et forts. — « Veux-tu, mère, lui disaientils, que nous te débarrassions de ces deux hommes? Nous commencerons par ton brun; celui-là jeté au fumier, l'autre ne nous pèsera guère. » — c Non, non, criait-elle désespérée. Que dirait-on de moi, grand Dieu 1 Voulez-vous ijae déshonorer? » — Elle s'accrochait à son infamie, et, comme Phèdre, alléguait le soin de sa gloire.
Enfin, elle se résolut à consulter de nouveau l'oracle. Cette fois elle partit elle-même, s'arrêtant, le long du chemin, à toutes les chapelles élevées à l'Amour et à Vénus. — <c Déesse, ditelle, quand elle fut arrivée dans le sanctuaire, vous m'avez trompée. J'ai suivi votre conseil ; j'ai tout sacrifié à l'amour, au plaisir ; et je suis plus malheureuse qu'auparavant. » « Tu t'es trompée toi-même, insensée, répondit sévère-ment Vénus. Sache que les oracles ne révèlent aux mortels que ce que ceux-ci ont eux-mêmes conçu dans le secret de leur cœur. Tu as cherché l'adultère, tu en as joui. As-tu pu croire que
Vénus serait ta complice ? Mais c'est ainsi que vous calomniez vos dieux. Je suis, sous le nom de Vénus, la Justice, la Beauté et la Pudeur. Je n'eus jamais ni époux ni amant; Vulcain, Mars et Adonis ne me sont de rien. J'ai enfanté de moimême, avant la naissance des hommes et des dieux, les Grâces, les Amours et les Vertus.
C'est moi qui ai fait le monde, moi qui ai fondé la première société, et le dernier-né de mon sein est la Liberté. Et je vais être maintenant pour toi le Remords, qui te poursuivra sans relâche. Va, impure, et médite mes paroles. Ta honte ne sera effacée que le jour où tu consentiras à être fouettée en public par tes propres enfants. »
Mais rien ne put décider l'indigne créature à quitter ni son mari ni son amant. Le désordre et la gêne ne faisant que s'accroître; les Gis, qui avaient atteint leur majorité, réclamèrent leur héritage. Ce fut le signal de la débâcle. Au lieu d'économies , la tutelle avait fait des dettes énormes. La meilleure part du revenu était passée aux mains du régisseur : il était riche ; les - deux époux expropriés, déclarés en faillite, se
trouvèrent sans ressource. Elle quitta ce toit qui l'avait reçue vierge, où par deux fois elle était devenue mère, et s'en alla au loin, avec son mari imbécile, vivre de la pension que lui firent ses enfants. Comme elle avait vieilli dans la luxure, elle mourut dans l'ignominie. Personne n'assista à ses funérailles.
Je suppose, ami lecteur, que vous entendez de vous-même cette parabole ; je ferai cependant comme si vous aviez besoin d'interprète. A l'occident de l'Europe, sous le climat le mieux tempéré de la terre, existe une nation nombreuse, également favorisée des dons de la nature et de l'esprit, sociable entre toutes, qui pendant un temps sembla destinée à servir aux autres de conseil et de modèle, et que Ton appela un jour la Grande Nation. Pendant huit siècles, de l'an 987 à l'an 1788, elle forma une monarchie qui ne cessa de prospérer et de s'accroître, lorsque tout à coup, devenue veuve de ses rois... Mais dans quelle narration vais-je me jeter ? D'élections, d'oppositions, d'éclipsés, de serments et de paraboles, j'ai, comme Perrin-Dandin, la tête troublée,
et ne sais comment dire ce que je veux dire.
C'est pourtant une chose bien simple. Il y a une cinquantaine d'années environ, la France s'est mise au système constitutionnel. C'est-à-dire que, possédée jadis en régime de communauté par des rois de droit divin, ses seigneurs et maîtres, elle s'est, après un court veuvage, remariée en régime paraphernal, ce que Ton appelle charte ou constitution. Elle s'est donc constituée, comme jadis, en royauté, empire ou présidence ; le nom varie : on sait que la France à toujours raffolé des titres nobiliaires. Mais, en entrant en fonctions, le prince époux a «dû agréer pour surveillant de sa gestion un ancien ami de cœur de sa femme, connu sous le nom ou sobriquet de Démocratie, une et indivisible. On avait bien dit à la veuve : Pas de secondes noces ; demeurez libre ; gouvernez-vous, administrez-vous vous-même; et puisque votre domaine est si vaste qu'il dépasse les forces d'un homme, voire même d'une compagnie, divisez-vous par provinces, indépendantes, autonomes, reliées seulement entre elles par un lien fédéral. Surtout pas de dualisme; subissez votre
chef, si vous ne pouvez vous en passer, et tâchez de vous entendre avec lui. Mais gardez- vous de lui donner un auxiliaire, gardez-vous d'introduire dans votre lit un amant, un adultère, qui serait pour vous un tyran pire que le premier. Ce serait tout à la fois votre ruine et votre honte... La France n'a tenu compte de l'avertissement. Elle s'est remariée, elle s'est donné un amant, et ses misères se sont multipliées comme ses fornications. Ainsi, Monarchie et Démocratie, éléments antagoniques , inconciliables : telle est la rivalité fatale, sur laquelle repose notre système ou ménage politique. Le prince jouit du titre conjugal et en exerce les droits ; la condition de la Démocratie représentée par une élite d'hommes choisis par le corps électoral, et qui se nomme Opposition, varie. • Tantôt, commanditaire du prince, elle le force à rendre des comptes pénibles, lui impose sa direction, le chasfce de sa maison et de son lit ; d'autres fois, l'époux ou* tragé prend sa revanche, force la .Démocratie à battre en retraite, laissant à peine à ses représentants quelques miettes d'amour insuffisantes
pour leur robuste appétit. Depuis le 2 décembre, l'ami de cœur mangeait à la cuisine ; il vient de recevoir, à la suite des dernières élections, l'invitation de reparaître à la table des maîtres. Gare au patron I Quoi qu'il arrive, il est clair que les deux riyaux poursuivant identiquement le même but, voulant absolument la même [chose], c'est-à-dire, posséder, à l'exclusion l'un de l'autre, et la femme et le bien, la France ne peut rien gagner au changement. Qu'elle se jette au cou de son mari ou à la tête de son amant ; qu'elle se partage entre les deux et essaye, en les comblant tour à tour, de les accorder, rien ne lui sert. C'est toujours sur ses revenus personnels que se prennent les frais des querelles et des réconciliations.
Que vous dirai-je plus ? Au lieu du seigneur unique qui posséda sa jeunesse et qu'elle appelait Mon noble époux, la France, avec son système de polyandrie, constitutionnelle, s'est donné deux tyrans , elle s'est faite prostituée. L'adultère adopté comme adoucissement à l'autorité maritale et préservatif du divorce ; la promiscuité
dans la famille politique, pour servir d'exemple aux familles particulières: tel est le système imaginé en 1791, inauguré en 1814, consolidé en 1830, et pour le rétablissement duquel la ville de Paris vient de donner 153,000 voix.
Qu'en dites- vous, fiers démocrates ? Savez-vous ce que c'est que votre Opposition ? Un maquerellage. Si cet apologue ne vous paraît* pas démonstratif, j'ai à votre service toute espèce d'arguments, de fait et de droit, péremptoires. Mais il faut auparavant que je vous prouve que je ne suis plus seul ; que les dix-huit protestants du 1 er juin sont devenus légion* et que vous avez devant vous un parti décidé à vous rayer du dictionnaire politique.
[Le manuscrit est resté inachevé.)