Contre ce temps
Les Angles. — Etre de foi qui marche parmi des apparences de mensonge, l'ancestralsang d'uneRace de forts,aux mains de labeur et de combat, le pousse au sortir de l'âge insoucieux vers les passions dont s'agitent les hommes, âprement.
Et, dans la petite ville, la Politique accapare son énergie d'enthousiaste, et il bataille pour des mots. Cependant l'étroitesse des intérêts, les louches manoeuvres
des compétiteurs, Tenvie hargneuse des âmes médiocres heurtent sa fougue candide. — Il se console, rêveur mystique, dans un amour pâle. Une blessure plus douloureuse encore, car les circonstances broyent sa sentimentalité trop naïve. Et meurtri, mais vigoureux davantage, il aspire à Paris, le centre-lumière où flamboient les actes énormes et la gloire.
Les décors. Des chambres monotones, attendries, et d'autres vétustés que pare seule la grâce d'une robe frôlante ; des salles de bal, chaudes et puantes, bondées d'agents électoraux, des paroles sonores, des invectives, des poings tendus. Les rues poudroient étincelantes ; à l'ombre nette, devant les maisons basses, des femmes causent : le charme d'un cou
brun sous un fichu. Dans les champs de foire, au milieu des troupeaux, les neuves blouses bleues, raides, aux plis droits, circulent. Les cafésdéserts, la manille tueuse de temps, le choc sec des billes sur le billard. — Etquand le cœur gonflé d'inquiétude, de tristesse et d'espoir large, il part à l'aventure voulue, c'est la vue rapide — la vapeur aiguë siffle — d'une nappe d'eau lisse et noire entre les saules, puis un groupe tumultueux autour d'une femme noyée qu'on porte par un sanglotant soir de deuil. —
En proie. — La fièvre magnanime du bonheur universel le précipite aux livres où il cherche le remède certain ; il se pénètre des théories ; il se mêle aux essais de réformes. Quoique faible, nerveux
infatigable, après la mécanique besogne du jour, il dépense ses nuits inquiètes dans la poursuite de sa chimère. Il étudie les philosophies, les sciences, l'économie politique; il écrit, il discourt aux réunions, il fonde des groupes; il est chaste. Pendant des années il travaille sans trêve, désintéressé, noblement, simplement. Il s'impose par sa droiture, l'audace de sa propagande, son incessante activité. Mais un jour, il doute. Ses compagnons de lutte, pourvus d'un mandat, acclimatés dans de riches sinécures, ont abandonné les doctrines qu'ils prêchaient. L'Idée ne lui suffit plus, sa pauvreté lui pèse, il se croit dupe.
Il y a dans ce chant une course désordonnée de gestes, de visages brouillés,
de muscles follement lumineux. 11 y a la strideur de cris éperdus sur la foule qui houle rumorante. Dans les arrière-boutiques, les discussions âpres, par-dessuslestablesoùl'on sert duvin épais, dans la fumée des pipes et l'infiltrante odeur des savons, des pétroles et de la morue sèche. Le rougeoiment des forges, les courroies glissantes, le crissement des scies, et dominantes toits rectangulaires des usines, la haute cheminée, sinistre, sentinelle inexorable. —
L'Ergastule. — A l'heure lâche où sa foi s'effrite, surgit la Femme qui le conquiert par sa chair impérieuse. Il sera l'esclave de sa passion. Le rut rouge lui brûlera les moelles. Il aura soif de jouis-
sances prodigieuses. Son talent d écrivain vendu chèrement et les entreprises lui fourniront l'or qui le conduira dans le monde de luxe et de fête^. Il s'enivrera au milieu des torchères, des soies, des velours et des cris terribles de la volupté. Ses doigts se crisperont sur les hanches démentes, et ses yeux hagards ne verront plus que les spasmes des ventres blancs Il mordra, frénétique, à tous les fruits, il videra toutes les coupes, puis il sera immensément las. Ce rire aigu de la chair impérieuse enfuie sans un regard!
Entonnailles. — Mais, mais le sang de
la Race de forts dont il est issu, race aux
mains de labeur et de combat, l'actionne,
lui, maintenant plus apte, pour, selon
son savoir, construire. Pèlerin attentif, il apprit au long des routes, et le voici de retour à la Terre,
Il réalise, alors, la Commune qu'il pressentit à travers les mirages et les sophismes : des hommes solidaires et égoïstes s'aident pour le bonheur des autres et le leur. Forces réfléchies de la Nature, ils sont sans maîtres, sans codes: ils sont. L'Individu en communion avec l'âme collective vit de la vie de l'Espèce, intensément.
Et la joie débordantede l'Enfant, preuve d'Etre, neuve preuve de l'Avenir.
Pour Louis LUMET
Un soir de délas, en causant d'art et de sociologie dans un groupe de camarades, il paraît que j'ai promis une préface pour le livre de mon ami Lumet, et la chose est véridique puisque Paul Orléans et France Briffault, les deux compagnons fidèles de mes tentatives et infortunes, affirment le fait.
J'ai été d'une grande inconséquence et cela m'étonne d'autant plus que je me
reconnais la plus complète incapacité pour traiter noblement un pareil sujet.
Quelle idée étrange aussi a-t-il eue, ce Lumet, de me demander une préface; j'ai cru, naturellement, que c'était pour rire et j'ai promis comme si on m'avait demandé d'établir la stabilité des pouvoirs parlementaires en France.
Quand on est l'ami du sociologue Hamon et du vaillant et noble écrivain de combat qu'est Jean Grave; quand on fréquente les assemblées où président les Laurent Tailhade et les Paul Adam, oser demander une préface à un pauvre illettré de ma sorte, vraiment cela déconcerte. Ce Lumet ne doute de rien et je ne puis lui faire un crime de sa patiente ténacité pour aboutir à ce qu'il entreprend,
puisque c'est le pourquoi, précisément, de ma sympathie pour lui. Il faut dire aussi que nous sommes du Berry l'un et l'autre, mais tout cela ne me donne pas la capacité de faire une préface, car il ne faut pas se dissimuler que de présenter un livre est une œuvre de critique littéraire.
Je pourrais objecter que, puisque les hommes de plume présentent publiquement leur jugement sur nos travaux, à nous hommes de ciseau, je ne vois pas pourquoi nous ne ferions pas de même au sujet de leurs ouvrages. Cela pourrait avoir quelque intérêt et serait peut-être moins badin qu'on le suppose généralement; néanmoins, je ne me dissimule pas que cette entreprise me parait avoir des