‹ Contre ce tempsChapitre 2 sur 4 · II · texte numérisé non relu

II

conséquences graves et je compte ici ne point faire œuvre de critique de lettres, d'abord je m'imagine que les lecteurs seront assez grands pour apprécier euxmêmes l'œuvre de mon ami, qu'ils liront avec grand plaisir et attention, comme je lai fait moi-même.

Je veux seulement parler de l'auteur, berrichon d'Issoudun, que j'ai connu par l'attirance de nos gentes vielles et douces cornemuses, lesquelles ont réveillé dans son âme l'art de race, la poésie ancestrale communiquée à son cœur par une lignée de nobles vignerons et que la triste et lamentable pédagogie officielle du collège avait refDulée au fond de son être pendant les premiers ans de sa jeunesse ; car Lumet, comme la majeure partie des gé-

nérations bourgeoises de la fin du siècle dernier et de celui-ci, était convaincu, en sortant des écoles, que le bonheur de l'humanité se détermine par une formule d'algèbre et se résout comme un problème d'arithmétique.

Nous avons eu ensemble, bien souvent, des petites prises de collet, moralement bien entendu, et il m'en reste une en mémoire, que je tiens à communiquer

Mon jeune ami me démontrait un jour les rouages admirables de la société future, que des hommes d'Etat de chambre avaient élaborés et où se voyaient des gens faisant du jardinage ou de la maçonnerie deux heures par jour, et employant le reste de leur temps à confectionner

des œuvres d'art. J'essayais bien timidement, (car nous ne sommes guère écoutés, nous autres qui n'avons pas reçu l'instruction d'Etat), de faire remarquer à Lumet, que beaucoup de gens de notre époque, appelés rentiers ou fonctionnaires officiels, avaient comme ceux de sa société future des loisirs, qu'ils occupaient généralement à faire des petits bateaux en papier, des découpures en bois, ou des dessins en cheveux, passe-temps qui peuvent avoir des agréments, mais qui n'ont rien de commun avec les nobles ouvrages. J'observais, au contraire, que l'art devait être dans la vie active, c'est-à-dire en tout ce qui est utile aux croyances d'une race, aux aspirations d'un peuple qui cherche à évoluer vers des destinées

supérieures. Je faisais remarquer que, pour être un bon maçon, il fallait au moins dix ans d'apprentissage assidu et laborieux, et que pour être un très bon ouvrier constructeur, ça demandait vingt années de pratique constante et de réllexions bien ordonnées.

Je tentais d'établir que la maçonnerie, (pas la franche, bien entendu), était un grand et bel art, que presque tous les métiers réputés dégradants aujourd'hui, par la sottise des pédagogues et des politi ciens, la rapacité des agioteurs et limbecilité du peuple, pouvaient être anoblissants et que l'art résidait dans la dignité que tout homme met dans l'exercice de son métier, qu'enfin l'art c'était la vie même pratiquée noblement.

Je ne crois pas que ces idées aient eu beaucoup d'influence sur mon ami, mais peut-être ont-elles contribué à mettre son esprit en éveil pour l'observation, car après des événements récents, j'ai vu avec joie se développer, chez lui, un grand sens admiratif pour les œuvres de nature, et une entente logique des faits et des choses de notre époque, ce que j'ai retrouvé exprimé dans son livre, à mon grand contentement.

Lumet est un travailleur, un vaillant.

Je le crois assidu, patient et résolu et c'est pour moi un doux espoir de penser qu'il sera peut être de ces hommes déterminés qui remettront à sa place l'abominable légion de banquistes et d'hommes d'affaires à laquelle sont sacrifiées les

générations auxquelles j'appartiens.

Courage, jeunes hommes, affranchissez-vous des mièvreries amollissantes de cette fin de siècle, trempez^ vos cœurs pour la lutte superbe qui fait les grands caractères et magnifie le génie humain.

Regardez dans le passé et considérez les civilisations disparues, vous verrez que c'est toujours par lart sublime, qui fait naître en nous l'amour du bien et du beau, que les peuples vivent, grandissent et s'élèvent à la gloire, et que c'est par la science, complice du mal et du laid, que les nations se dégradent, s'avilissent et meurent.

Jean BAFFIER.

Ouvrier sculpteur.

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