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AVIS

Il est absolument interdit aux ouvriers de passer par le grand escalier.

L'avis me frappa d'un coup brutal, inattendu. J'oubliai l'intérêt de ma demande, et le cœur comme étreint de nuit, les jambes lourdes, je fis demi-tour et m'en allai.

Dans une pièce du rez-de-chaussée un peintre en lignolant des arabesques sifflait une marche, furieusement. Des vols d'hirondelles rayaient la route éclatante très bas.

... Il est absolument interdit aux ouvriers...

Telle une cloche de détresse, chaque

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mot en son précipité me battait le cerveau. et,rinscriptionaveclegrainde son papier, la forme exacte des caractères, me précédait, sautillant, orgueilleuse et ironique.

p:t. par cette phrase, heurtant ma sensibilité aiguisée par les vibrations dorage proche, en une vision rapide toute l'horreur inique de la société, de force, de mensonge et de hasards où nous vivons, m'apparut.

... 11 est absolument interdit...

Les carriers sous le soleil brûlant et par la pluie battante ont extrait de la terre les solides blocs de pierre ;

Les tailleurs ont reçu la matière brute, lont dégrossie, préparée pour être mise en place ;

Les manœuvres tous les muscles raidis

à se briser, ont hisbé les cubes pesants ;

Les maçons, debout sur les échafaudages hasardeux, ont cimenté les pierres : les murs se sont élevés ;

Les couvreurs ont rampé sur les toits féconds en chutes mortelles ;

Dans la forêt le bûcheron de sa hache infatigable abat les chênes géants ;

Les menuisiers rabotent et suent pour les fenêtres et les portes qui feront close la demeure ;

Devant la forge rougeoyante le forgeron pétrit le fer des serrures qui défendent les coffres-forts ;

Lt d'autres ont mélangé les céruses empoisonneuses, d'autres ont tissé la soie, les velours des rideaux et des portières, dautres ont coulé les glaces où se

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rellètent les Belles soigneusement entre- Sn tenues ;

"" Et d'autres le ventre vide ont peint les toiles qui ornent les murs, d'autres ont martyrisé leurs cerveaux pour les bibelots, les bronzes, les étains, les marbres, les plâtres à profusion sur les consoles ;

Et d'autres, d'autres encore d'anonymes métiers ont usé leurs bras, brûlé leurs yeux, séché leurs lèvres, jour à jour ont mangé leur vie à la gloire de la Maison.

... Il est absolument interdit...

Allons, arrière, laissez la route large à vos seigneurs qui montent le Grand Escalier.

Ils sont tous là, les Hommes du Capital, Homme-du-Travail, prêts à gravir les marches du Bien-Ètre, cueillant à chaque

pas, les fleurs de la \'ie, que tu as arrosées durement de tes sueurs. Ils sont tous là, les agioteurs qui jouent avec tes besoins, les accapareurs des blés, des vins, des huiles, des tissus. Ils sont tous là. les improductifs aux riches sinécures, et ceux que tu délègues pour te conduire, députés, sénateurs, grand enfant, comme si tu n'étais pas plus fort qu'eux, ils sont tous là. Regarde : la robe violette des Evêques frôle onctueusement les bottes des Généraux, la crosse rit avec le sabre, la main qui bénit serre la main qui tue. Regarde ceux qui sont la justice aux bras des banquiers spoliateurs, écoute et tu entendras le bruissement de l'Or. Regarde les hauts trafiquants de tes produits, les ingénieurs, les industriels, les com-

merçants. Regarde ceux qui ont dit : « La Terre est à nous : que personne ne la cultive sans payer notre permission des fruits qu'elle rapportera » . — I^egarde le carnaval du Passé, les barons, les comtes, les ducs, les princes, qui s'engraissent sur ta cassette, l'Impôt. Regarde les préleveurs de dîmes, les actionnaires, les efeHgataires, les Participants de toute catégorie. Regarde cette foule qui te mate ■parla faim, qui t'opprime l'intelligence, t'asservit à la discipline, t'envoie au feu défendre ce qui n'est pas à toi, regarde-la bien celle dont tu es le sang et la chair, cette foule qui écarte ta misère choquante comme une tache sur un manteau de soie, cette foule qui est tout par toi et qui te méprise...

Car lorsque le soir après le rude labeur de la journée tu t'en iras pesant de fatigue, au glas de ton maigre salaire, ou dans ta hutte de planche, ou vers les taudis noirs et froids des faubourgs, ou pour la lointaine, misérable banlieue, eux, les Ilommes-du-Capital, les Parasites, qui te frustrent de ta part de Bonheur, monteront superbement, la tête fière, le Grand-Escalier d'où tu es banni, au cliquetis joyeux des écus qu'ils t'ont volés.

Pour ce Noël vous n'aurez pas le décor attendu, l'envol de la neige candide, l'innocence de l'enfant, la sagesse de l'âne et du bœuf. Non plus le poème des cloches frémissantes d'allégresse, ni la table familiale, ni l'attendrissement des réveillons copieux, ni le baiser de paix. Chantez hosanna. bercez-vous de romances, en signe de joie buvez les vins, mangez les viandes, je ne suis pas de votre

fête. Car, cette nuit-là comme les autres, vous serez égoïstes, lâches, menteurs et pharisiens. Car cette nuit-là comme les autres, les prêtres souilleront dans la maison du riche leur robe de pauvreté. Carie juge comptera combien peut lui valoir la condamnation du faible, l'acquittement du fort. Et toi marchand, prôneur d'honnêteté, tu chercheras devant l'oie rôtie par quelle fraude nouvelle ta recette s'augmentera demain. Les généraux estimeront ce qu'une tuerie ajoutera de galons à leur tunique, de crachats à leur poitrine. Car cette nuit-là comme les autres, les femmes au lit nuptial rêveront d'adultères, et la vierge, fille des confréries, n'hésitera que dans le choix dun amant. Et la jeunesse intelligente, votre

orgueil, celle que vous éduquez, en qui repose votre espoir, roulera crapuleuse après les bals et les beuveries, aux ruisseaux. Car dans cette nuit que vous dites clémente, il y aura par le monde des dois, des oppressions et des douleurs. Quand le feu clair brillera dans la chambre close et chaude penserez-vous aux routessinistresoùbleuitle vagabond, à l'âtrenoir desmiséreux. Quand surlanappe étincelante les mets fumeront, penserezvous que des entrailles sont vides, que des mains se crispent dans les angoisses de la faim. Quand vous rirez à votre famille, penserez-vous aux lamentables prostituées en quête du gite et de la pâture. Car dans cette nuit si clémente, penserez-vous que chacune de vos jouissances

est teinte de sueur et de sang. Je ne suis pas de votre fête. Le bien-être dont vous vous entourez se paie trop cher ; trop d'esclaves sont à la mine, aux machines, à la glèbe; pour un poisson rare la mer a trop de tempêtes. Chantez hosanna, le peuple se rue aux alcools où l'on oublie, vous faites les lois, et vous avez des prêtres, des prisons et des soldats. Buvez les vins, mangez les viandes, derrière l'étable de grâce, se profilent potences et guillotines, et dans cette nuit clémente, soyez égoïstes, lâches, menteurs et pharisiens. Christ blême, du haut de ton calvaire, lorsque la mort t'apparut parmi les ombres tragiques du couchant, as-tu bondi sur la croix, de ton sacrifice inutile, as-tu hurlé de désespoir dans la vision du dé-

sastre de ton (cuvre ! Tes yeux saignants ont-ils iixé avec épouvante la marche de ta parole à travers les siècles et les nations ? Et si tu étais bon, Christ humain, n'as-tu pas crié ton reniement, et ne futce pas ton plus intolérable supplice que ta voix se perdit impuissante dans le silence ? L'horreur de ton agonie s'est accrue des tortures qui furent souffertes en ton nom. Les llammes des bûchers crépitèrent autour de ta chair, tes os se rompirent sur la roue, tu tressautas du froid aigu des tenailles et des pinces. Tu vis les meurtres, les massacres, le heurt énorme des races, les cadavres, et ta conscience en révolte maudit-elle les interprètes, les suivants de ta doctrine. Les félonies, les mensonges des successeurs des ap(Mres

te poursuivirent-ils d'un épouvantable cauchemar jusqu'aux ultimes convulsions ? On te fit le châtreur de l'humanité : tes dogmes s'instituèrentles geôliers de la pensée. Regarde l'immense foule asservie qui rampe dans la crainte des châtiments promis à ceux qui s'insurgent contre la Foi ? Tu leur as dit d'être humbles, d'être soumis, d'obéir aux maîtres, de rendre à César ce qui est à César : ils sont humbles, ils sont soumis, ils tremblent devant les maîtres ; tu leur as volé leur dignité d'être, tu les as retranchés de la terre.

O Christ de résignation, tu n'es pas le nôtre

Nous allons vers la vie entière et splendide, nos épaules ne veulent plus de far-

deaux. Les passions sont belles, nous nous exaltons dans la nature, notre mère et notre maîtresse.

Celui qui viendra clamera: Gloire à l'homme, qu'il aille par la terre libre, sans maîtres et sans lois. Les passions sont nobles, qu'il ait l'orgueil de la vie. qu'il se crée du bonheur, hors la crainte des Dieux. Le monde est à lui, qu'il jouisse selon ses destinées, et si trop longtemps, les égoïstes, les menteurs et les pharisiens régnent et entravent, je serai par un soir de pourpre, parmi les llammes, le fracas des maisons qui s'écroulent, dans le vent de la destruction, le grand pacificateur.

Et quand parfois le peuple semble se souvenir, nous t'attendons, nous t'implo-

rons ! ô Messie rouge, Messie de Haine, Messie d'Amour.

Par cette nuit apaisante comme des lèvres d'aimée, la vie aux luttes malsaines s'éteint derrière les suprêmes lueurs du couchant, mon cœur s'exalte au-dessus des agitations du jour, et dans mes veines purifiées, je sens battre le pouls de la Naure.

Ville de tumulte et de vains soucis, ah ! que tu m'es lointaine ; que petits me semblent les hommes qui vont entre tes murs

et leurs ambitions dérisoires ! Cauchemar de pierre, énorme et laid, souvenir dexil, je ne suis plus l'esclave de tes fastes ni de tes fanfares : jai méprisé les pompeux et faux triomphes que tu n'accordes qu'aux mains liées, dès maintenant j'ai reconquis ma noble attitude d'Eternité, et libre, je rêve vers la mystérieuse poussière qui scintille aux plaines de l'Infini.

Une douceur candide me pénctre. le Paysage se mêle à ma droiture ingénue, et je respire de son haleine en ineffable tendresse. Les sèves montent dans les plantes et les arbres où s'espèrent les fruits d'avenir. Pour la moisson, les blés se préparent au pur froment qui donne le sang rouge, pavsan, la force à tes fils, la grâce à tes filles. Sur la côte la vigne

lentement distille le vin de joie : dans les prairies les herbes croissent nécessaires aux bovins. Il n'est aucune place inutile, la vie tressaille dans le Paysage vibrant d'une maternelle bonté.

Et. quelques-uns, sacrés les Maîtres, t'ont mise en lambeaux, ô terre, mère de tout le monde. Leur égoïsme âpre a décrété : que celui-ci règne sur les forêts, que celui-là soit le seigneur des champs. Et de ce partage beaucoup furent exclus. Ils dirent, les maîtres : aux esclaves le dur labeur, à nous les jouissances. On enferma tes enfants dans des usines où ils dépérissent loin de ton sein robuste. Nulle de tes richesses ne les réconforte ; des chimistes droguent leur breuvage et sophistiquent leur nourriture. Ils ne savent ni

"énergie de tes vins, ni la puissance de tes céréales. Leurs yeux qu'aveuglent les fumées ne voient pas le charme ému de tes printemps, l'éclat radiant de tes étés, la splendeur de tes automnes. Prisonniers à la chaîne, ils geignent jusqu'à la mort, ahannant tordus et pâles, sous des toits bas, sans jamais connaître l'ivresse de tes horizons.

Mais le Paysage me révèle ses troublantes et délicates légendes. De diaphanes brouillards s'élèvent et (loconnent sur les prées semblables à des gazes légères, et c'est la dame drapée de blanc en nostalgie du manoir où moururent ses amours. Les filles dont les amants parti, rent et qui se noyèrent pour ne plus vivre sans eux, s'évoquent des saules aux bran-

ches lasses, tombantes comme des chevelures dénouées, sur le miroir des eaux.

Chaque forme appelle une image ; de l'ombre des fourrés surgissent les doutes de l'outre-tombe : les follets qui sont des âmes en peine, llammèchent à fleur des marais. Et ces images nées du Paysage, c'est l'existence elle-même divinement illustrée.

O Poésie des simples, fables qui nous faites la vie belle, combien vous êtes plaisantes lorsque, vierges encore du pédagogue, vous brillez de toute votre fraîcheur, telles des libellules parmi les roseaux au bord du ruisseau, que n'a pas ternies la main de l'entomologiste.

Cependant l'aube rose poudroie à l'orient. Les coqs claironnent le réveil.

La tâche journalière me réclame, mais avant de reprendre une place dans le cortège des masques hideux, mensonges, trahisons, pour la joie de cette nuit apaisante comme des lèvres d'aimée, longuement, pieusement, je communie avec l'âme de la Terre.

COSTRE CE TEMPS

Vol. I.

Un exemplaire sur velin 3 fr.

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