A CEUX DE MA MAISON
Dis vrai.
Dans ces écritures, sincèrement, avec un ' vouloir ardu, j'ai tenté de me libérer des opinions que la force m'imposa, aussi de me laver des théories étrangères que trop volontiers mon inexpérience et ma jeunesse ardente acceptèrent. Toute influence combattue, par l'étude directe, j'ai tenté de découvrir les rapports qui unissent les êtres aux choses, et les êtres entre eux, pour la vie harmonieuse, l'observance des lois de la Nature.
Aucun plan ne m'enserra de ses règles rigides, les circonstances dont je fus émolionnè devant tel fait, tel étal des mœurs, tel mouvement des esprits, seules, furent les génératrices de mes conceptions. En travaillant sur une sensation, qui, par les dispositions particulières de l'heure, me troubla fortetnent. je crois avoir pu rendre avec plus de netteté et d'intensité mes colères et mes enthousiasmes.
Peut-être quelque disparate semble d'abord résulter de cette méthode, mais on reconnaîtra bientôt que l'ensemble est un. que chaque page est inspirée par la même idée directrice.
Ayant souffert de mon premier contact raisonné avec ce temps, je devais, nécessairement, faire acte de révolte. Il m'était interdit d'édifier avant d'avoir détruit, toute-
/o/.v, parmi les décombres, des essais de reconstruction se devinent, en ébauche, suivant une idéologie personnelle.
Aujourd'hui que f examine ce que j'ai écrit dans la passion d'une année encore confuse, je comprends tout l'inachevé de mon travail. Des lignes se sont modifiées, des points se sont déplacés, je vois mieux l'enchaîneffient des détails. Pourtant mon effort ne fut pas vain, car, outre que des morceaux m'agréent tels quels, je peux suivre — en curieux — l'évolution de mon Individu vers son intégrité.
Les critiques, eussent-ils le goût de me lire, ne sauraient parler — au point — de ces invectives : ils ignorent les hasards qui les déterminèrent, ainsi que les conditions oii je les ai exécutées, f estime du reste que
l'ouvrier, par la comparaison entre l'œuvre voulue et l'œuvre réalisée, juge plus sûrement que tout autre des défauts et des qualités de son ouvrage. Il me plairait pourtant d'avoir l'attention d'intelligences, que j'aime...
En ordre chronologique, les pages données fonnent trois groupes : la Province, l'Action, les Lettres et les Arts. J'ai été frappé de l'imprudente ambition des gens de métier qui poussent leurs enfants hors de leur condition, et c'est le Bachelier, oii s'accuse le contraste entre les producteurs et les parasites. La monomanie des timbresposte m' a fourni le prétexte du Collectionneur, type du bourgeois fiitil et égoïste. Par des fréquentations fortuites, j'ai jugé de la décadence de la noblesse et du clergé savant, et j'ai iinaginé le Congrès des An-
tiquaires. Les membres de la Société du Centre, médecins, comtes, doyens, inslitnleiirs, exhument fiévreusement des tessons et des ferrailles oxydées, pendant que les créateurs sans secours meurent à la peine. Le café-concert d'une sous-préfecture m'a révélé le poison physique et moral qu'infusent les capitales jusqu'aux moindres villages : les hommes au sang pourri, les champs souillés de refrains impies. « En voulez-vous des z'homards, C'est nous les p'tites chattes qu'ont du poil aux pattes.»
// est assez à la mode chez les nouveaux littérateurs, comme réaction aux tendances mystiques-idéalistes, de se déclarer fei'vent de la Vie. Cette affirmation n'est qu'un simulacre : en vertu de leur prétendue supériorité intellectuelle, ils ne daigneraient
condescendre aux luttes journalières. Dans la solitude de leurs chambres, ils triturent leurs vers subtils et artificiels, sans jamais se mêler au peuple et à la nature, principes de tout Art.
Au risque du blâme sévère de ces esthètes, j'ai pensé qu'il était de notre devoir de nous intéresser à notre époque, fu.ssionsnous ses ennemis. Pour la Manifestation du i""" j\1ai. organe de l'Internationale ouvrière, j' ai exprimé le leurre des doléances apportées aux politiciens, l' inutilité des suppliques parlementaires. Dans la Grève Générale, numéro unique voté par le Conseil Central, j'ai développé l'idée de la Révolution diffuse, insaisissable, plus rationnelle que les modes antérieurs des masses agglomérées.
Mes illusions sur le monde des Lettres cl
des Arl.s se dissipèrent vile. La rèLililé brutalisa les chimères que f avais caressées et la hideur des convoitises furieuses m'ayp-'arul. Le journal, instrument d'oppression, source de trafics inavouables ; les journalistes inconscients de leur rôle néfaste, ou complices. La déchéance de la peinture et de la sculpture s'atteste aux salons annuels. L'artiste qui ne travaille qu'en vue de l'amateur et de la cimaise est incapable de faire noble. L'exhibition des statues et des tableaux, triés par un jury partial, n'attire pas beaucoup plus que l'étalage d'un bazar vulgaire.
L'ajf'fbulation de plusieurs morceaux est puérile, et notamment l'Exposition Universelle. Pour ma défense, j'alléguerai le lointain de songe, et la lumière de crypte autour de ma table, et le tenace désir d'être
frofhélc — iincjois. La Jaclure Ji^ Collectionneur cj./ maigre: la seconde partie du Messie Rouge, dédamaloire, quoique sauvée— insufjîsamment — par les deux dernières phrases d'une assez belle ampleur.
Quant au style, je n'en suis point satisfait. Il est vrai que j'aurais pu, comme d'autres jeunes gens, pénétrer les procédés de tel écrivain de renom et m'en servir, j'ai préféré chercher l'expression adéquate à mes ifnpresssions et à ma pensée. Si je n'ai pas réussi, de nouvelles pages que je prépare me permettent d'espérer que f approche de la forme rêvée.
fe laisse éditer ce petit hvre sans trop me préoccuper de ce que certains appelleraient le succès. Non que j'ignore les façon^
de lancer tin volume. Je sais toute la valeur des communiqués, des visites rendues aux «chers maîtres n, des congratulations inir luelles. Comment ne pas mentionner celui qui insiste pour être (de génie attendu,), passer dédaigneux devant l'œuvre d'un qui se crie votre admirateur , éreinter le gentil camarade dont les appréciations louangeuses vous procurèrent tant d'orgueilleux émois. Ces mœurs d'esclaves me répugnent.
On me conseilla, dés mon entrée dans la littérature, de fréquenter les cénacles, de m'initier à une école, de suivre les ateliers. Je me prêtai à l'expérience, que je ne continuai pas, car elle me démontra seulement la malignité de ces milieux. Je n'ai trouvé là, que desparlottes stériles oii se développent la vanité, laprétentieuse outrecui-
dance des intellectuels ratés. J'ai vu là, le dénigrement, la haine féroce , tous ces amis qui se serrent la main, au comptijnent face à face y se déchirer à pleines dents. Et tairai je cette anecdote qui concrétise leur état dame. Un de nos plus remuants poètes me confessait au pont des Saints- Pères : (( Oh! Moi, je suis très éclectique. je soutiens depuis Mallarmé jusqu'à A'...»
Ici le nom d'un puissant littérateur du cycle décadent. Et il ajoutait, avec un sourire vraiment muflocratique: a Soutenir ce dernier, çan' a pas d'importance, sa formule n'ira jamais loin!)) Il lui avait consacré la veille un article de plat élève, gonjlé d'hyperboliques épithètes.
Avant de clore cette préface, que d'aucuns jugeront maladroite et intempestive, je remercierai fean Baffier, le génial sta-
tuaire, le clairvoyant penseur; France BriffauU, dont la vie digne et hautaine proteste fièrement contre l'aveulissement des coutumes; Paul Brene', un de cette jeunesse droi.'c, qui s'apprête par des œuvres viriles et de conscience, à balayer les habiles et les impudents.
En octobre-novembre, si rien d'imprévu ne survient, je publierai un livre oie j'exposerai ma manière de comprendre la Vie et l'Art, et qui aura pour titre : La Bonté de l'Œuvre.
Avec ta « peau d'àiie » tu seras le maitre de la situation, dit Joseph Prud'homme â son aine.
Le fils des fermiers ayant été reçu bachelier, les parents, pour célébrer ce couronnement de leurs sacrifices et de leurs désirs, qui, en éblouissant les voisins, préparait l'avenir, convoquèrent à un grand repas les personnages influents du pays.
On m'invita.
Je ne dispose d'aucune inlluence et je n'aime guère ceux qui en ont, aussi hésitai-je quelques jours à accepter l'invitation qui m'était faite. Dans la crainte d'une impolitesse ouvertement injustifiée, je vainquis mon aversion pour ces dîners d'apparat, et je m'en allai vers le soir, quand la chaleur du jour est un peu tombée.
L'heure ineffable où les couleurs et les gestes s'apparient dans la lumière apaisée du soleil qui se couche. L'immense plaine s'orne de décors harmonieux ; des allées de noyers s'épaississent dans les lointains, les fermes trapues se recueillent à l'ombre des garennes, çà et là, l'éclat haut de tuiles neuves piquées sur les toits indécis. Des ormes noueux se
contorsionnent en bordure de la terre finissante à l'horizon clair. La rentrée des blés : moissonneurs et javelleuses se hâtent pour le retour aux granges. Les efforts se solennisent, les muscles ont des lignes de sacerdoce. L'éclair d'une fourche polie levant une gerbe comme une offrande sacrée, luit. Des enfants se courbent à la recherche des épis qu'ont oubliés les râteaux. Sur la route sonore les charrettes roulent dans un triomphe de chants, de poussière et de rires. Et dans la plaine qui se voile de nuit diaphane, des formes agrandies assemblent encore des javelles, et, sous les bras forts les meules nourricières se gonflent comme d'énormes mamelles blondes.
J'arrivai le dernier.
Lorsque je franchis la claire-voie qui enclôt la cour de la ferme, les chiens me saluèrent d'abord, et les invités, groupés devant la porte de la maison, maccueillirent d'un « Ah ! enfin » qui me fit sentir mon inconvenance. Je m'excusai poliment et après que j'eus félicité le jeune bachelier de son succès, nous nous mîmes à table.
11 y avait Monsieur Maurel, juge au Tribunal civil, qui fournit d'aquarelles le musée de la sous-préfecture. Monsieur Vagand, médecin, vice-président de l'Académie du Centre, Monsieur Billot, député, membre du Caveau et de la Lice chansonnière. Monsieur le curé d'Argy, lauréat du Congrès des Antiquaires. Il y avait aussi le professeur de rhétorique et
son cousin, lieutenant au i'"" d'artillerie.
Ils s'assirent délibérément très à leur aise, comme des gens chez eux ; le père se tenait raide, gêné par sa serviette et par tant d'honneur ; la mère aidait les servantes. Les plats étaient nombreux, et nous bûmes de ces vins qu'on ne monte qu'aux baptêmes et aux mariages. Des pâtisseries importées de la villeétageaient leur croûte dorée auprès des meilleurs fruits de resserre.
Les valets dans un coin mangeaient des mets inférieurs. Quelquefois on leur passait des restes et des fins de bouteilles. Les moissonneurs aoûterons, avant de s'allonger sur les pailles des greniers, prenaient la soupe et le lard en plein air, et se désaltéraient d'eau agrémentée de vinaigre.
Quand les personnages.influents eurent assez de victuailles et que la nappe fut tachée, ils prodiguèrent les conseils au néophyte de la vie. Les boissons les excitèrent aux discours et chacun louangea les grâces de son état.
Et le prêtre dit, en glissant les mains sous sa ceinture, qu'il est doux d'être le maître par persuasion, que la soutane ouvre les portes des revêches châteaux, qu'au ministre de Dieu l'existence est ample et facile, que les dons abondent, que les ambitieux peuvent être conducteurs de peuples, et que c'est un souverain bonheur que de voir des fronts se courber sous un geste de ses doigts.
Mais le soldat cria : « Que seriez-vous, prêtres, sans nous, la Force } Lorsque
vos sermons ne sont plus efficaces, on nous appelle, et seuls, nous savons calmer les murmures. Il n'est qu'une joie ici, commander. Les galons, la médaille, la croix, voilà ce que doit souhaiter un noble cœur ! Entrez, jeune homme, dans nos écoles et devenez un brave officier. » Le député, philanthrope avocat, se leva:
« Voyez-vous, mes amis, ni la Religion, ni l'Armée ne suffisent a conserver l'Or dre nécessaire au progrès indéfini de l'humanité. 11 faut une autorité supérieure quinousestdévolue à nous, élusdupeuple Nous faisons les lois dont vous assurez l'exécution. Mon bon ami, passez vos examens de droit, inscrivez-vous au barreau, votre père est riche, honorablement connu de ses concitoyens, et ce sera la
satisfaction de ma vieillesse, si vous me succédez au siège que j'occupe dans notre Chambre française. »
Attendris, reconnaissants, le père et la mère pleuraient.
Cependant le juge plissa ses lèvres minces et répondit : « Pardon, vous préparez et vous votez les lois, certes, mais nous les appliquons. Elles seraient lettres mortes si derrière nos robes ne s'entrebâillait pas la porte des prisons ; nous sommes les soutiens de la société. Monsieur doit faire son droit, j'en conviens, c'est nécessaire, seulement avez-vous calculé la mobilité du suffrage universel ? Que monsieur soit reçu docteur, et qu'il entre dans la magistrature, avec du tact, de l'intelligence bien employée, il arrivera aux postes les plus enviables. »
Les autres, lourds, approuvèrent et citèrent des exemples.
Le jeune bachelier rayonnait. Nul obstacle sur le large chemin des honneurs et de la fortune. Avec son diplôme, il n'avait qu'à choisir ; il pouvait être prince de l'Eglise, général, procureur ou ministre.
Leur écot payé par des paroles d'abondance, les personnages influents, aux liqueurs, digéraient.
Et je pensai que le moment était propice pour donner mon avis, puis je rélléchis que personne ne me croirait et que ce serait d'un mauvais convive que de mettre du fiel dans le verre de ses hôtes. Je fus lâche peut-être, car j'aurais dû leur dire combien de bacheliers sont ramassés par an dans les asiles de nuit, combien
sont broyés, perdus par l'effroyable machine, nommée le Progrès, pour un qui prend place au banquet ; j'aurais dû leur dire combien ces fonctions qu'ils ambitionnent sont viles et misérables, j'aurais démaquillé les mots de Religion, de Patriotisme, et de Lois ; j'aurais démontré par quelles intrigues, par quelles sournoises manœuvres on s'élève jusqu'aux évêchés, j aurais percé l'hypocrisie de la politique, ses compromis, ses mœurs écœurantes, ainsi que la scélératesse mensongère de ses affirmations illusoires, j'aurais dit que l'armée déformait les individus, les mécanisait, les annihilait, et que c'est un crime que de priver un homme de son vouloir.
— <£. Camarade, aurais-je ajouté, reste à la ferme chez ton père, avec les valets de
ton père. Laboure, sème, fauche. Tu es robuste, le travail des terres ne t'effrayera point. Prépare la litière de tes bestiaux, combine tes engrais, dévoue-toi aux légumes et aux arbres Iruitiers, bine ta vigne et sois fier de tes vendanges. Camarade, reste à la ferme chez ton père avec les valets de ton père, c'est là qu'est la vie, là seulement et non ailleurs. » Je me tus ; trop de confiance les emportait en dehors de la vérité, parmi les prédictions d'avenir ma voix eût été mal venue et morose.
Les valets s'étaient retirés dans les écuries. Il était très tard, les yeux s'alourdissaient,on harnacha les chevaux, on remisa les bicyclettes dans les voitures, et les personnages iniluents partirent en promettant de s'occuper du « jeune homme ».
Ils s'éloignèrent dans la nuit, leurs rires gras se mêlèrent au bruit du trot de leurs chevaux et se perdirent. Je m'en revins à pied par les champs.
Dans la plaine baignée d'une lumière bleue, les meules nourricières, œuvre des laboureurs, dressant jusqu'aux étoiles leur faîte couronné d'argent, écrasent superbement les prêtres, les députés et les magistrats.
Après l'air vif de la route, le silence sous les arbres, le calme des teintes indécises que noient déjà de presque ténèbres, à l'entrée brusque sans transition, une bout^ee de chaleur pesante, acre de sueur etde tabac, qui dégorge par la porte à peine ouverte, et dès le seuil franchi, comme une impression
de vertige où émergent des cris, des bris de verrerie, des couleurs brutales, des coins de rictus, des étincelles sur des
métaux polis, des visages écarlates et luisants, des ondes de parfums durs — et les yeux s'éblouissent de l'âpreté des arcs voltaïques. Puis les sensations éparses, tourbillonnantes se précisent, la salle avec ses détails apparaît nette. Au fond, vers la gauche, s'exhausse une estrade garnie d'un cadre et d'un décor. Cinq femmes, rangées en demi-cercle, se détachent, reliefs secs, dans la crudité de la lumière, les lèvres pourpres, les pommettes carminées sur un visage blafard.
Derrière la toile s'estompe de mystère : un page menu conduit une dame parmi des verdures, des terrasses, de blanches statues. Les murs s'ornent de peintures galantes, des cœurs saignants percés de tiè-
ches, des guirlandes d'Amours, deux marquises, œillades provoquantes. La caissière, masse grasse, aligne des chiffres, compte des soucoupes. On entend « bock, limonade, fine » auxquels répondent des (■( boums » tempétueux. Le garçon, portant un plateau à bras tendus, se précipite entre les tables de marbre.
11 y a des sergents, majors ou fourriers, serrés dans des tuniques sans un pli, bellâtres, les moustaches cirées, qui commandent les consommations en frappant avec la poignée de leurs épées, fringants et casseurs. Il y a des clercs de notaires, d'avoués, des commis d'enregistrement, la bouche ronde de trop gros cigares. 11 y a des conseillers municipaux, très importants, venus en cachette. Il y a de
vieux bourgeois, la lippe pendante, hébétés devant l'estrade. Le vicomte, fils du député, qui doit entrer à Saint-Gyr, boit du Champagne et ne paie qu'avec des louis.
Mais il y a surtout une tablée de paysans, le chapeau sur la nuque, la blouse dégrafée, en arrière, qui met à nu le col du veston, ivres et tapageurs. Ceux-là sont restés après la foire parce qu'ils ont vendu leurs volailles, leurs beurres ou leurs bestiaux. La ville les fascine, ils veulent goûter de sa joie, mystérieuse à travers les vitres obscursies du café-concert. Ils se grandissent des complets confectionnés que Paris leur envoie, de même que des faux-cols et des chanteuses qui savent la dernière nouveauté de l'Alcazar.
Chansons et danses. Oh ! ces chansons, ces danses! L'ignominie de ces couplets et de ces déhanchements, appels au stupre. Ce mélange amer, et fade, et rance, et brûlant, de benjoin, de canaillerie, de santal et d'opiat! Ces envolées blanches, noires, roses, des jupons dans le roulement des reins, cette houle du ventre et la feinte immonde des pâmoisons ! Et ces bouviers, ces bergers, ces laboureurs, ces vachers, secoués, les moelles brûlées, criant: « Plus haut, plus haut ! » et leurs yeux de bêtes folles, en rut, lorsqu'à la quête, ils tâtent pour deux sous les mollets et les seins. Cette atmosphère de poivre et d'eau-de-vie qui bourdonne aux tempes. Frénétiques, ils applaudissent leurs préférées, montrent
entre leurs doigts des pièces d'argent. Et des enchères s'engagent ; ils ont des figures mauvaises ; les gueux crispent leurs poings. Là-haut, sur l'estrade, c'est maintenant le quadrille de clôture « le véritable chahut de la Goulue », les pieds à la hauteur des sourcils, le grand écart, la mandoline sur la cuisse. Le piano plaque des notes féroces, les paysans, debout, en délire, scandent la mesure de leurs lourds talons, et les bras au-dessus de la tête comme des invocateurs, hurlent les refrains obscènes.
Nos danses! nos complaintes! quand la nuit est clémente, sous les ormes et les chênes, on accorde musettes et vielles, et sur l'herbe, dans l'air qui sent bon, les dou.x préludes d'amour! Nos
complaintes ! Ihiver. l'aïeule près de l'àtre. de sa voix mince et de quelle époque revenue! chante la vie, les illusions, les déboires et la gloire !
Et pendant que les bouviers, les vachers, les laboureurs s'amusent comme ceux des villes, mangent des écrevisses dans de froides chambres d'hôtel, se pourrissent pour un spasme falsifié, j'imagine ce paysage de lune. Au bord des étangs bleuis que borne la muraille des futaies, les filles fortes et sainessont arrivées lentes, lasses de vouloir. Leurs cheveux en touffe d'ombre se déroulent sur leurs épaules.
Pâles leurs faces resplendissent ; elles regardent vers la ville et la maudissent. Sur les étangs bleuis et par la forêt noire s elévent des plaintes et des colèresqui montent vengeresses à la lune.
« Voici le compte rendu du Congrès qui s'est tenu à Bourges, les 5, 6, 7, et 8 mai, salle Jacques-Cœur, tel que l'ont donné les principaux journaux du Berry.
Après vérification des pouvoirs (car dans la docte assemblée il ne fallait point de profanes) et l'installation du bureau. Monsieur le comte de Menetou, président de la Société des Antiquaires du Centre, a prononcé l'éminent discours suivant
On m'écrivit pour me demander des renseignements sur ce Congrès. J'ai répondu qu'il navait pas eu lieu, nuis qu'il était vraisemblable. 49
dont nous offrons la primeur à nos lecteurs.
« Messieurs et chers collègues, « Ce n'est pas sans un vif plaisir, et le dirai-je, avec quelque fierté, que je vous vois réunis en aussi grand nombre à notre dixième congrès annuel, car lorsque je considère les difficultés de nos débuts et les résultats que nous avons acquis, grâce à votre énergique persévérance, messieurs, je demeure sinon étonné, du moins heureusement surpris du développement rapide qu'a pris notre œuvre à un si haut degré, noble et patriotique. Et jenevoudraispasoublierd'adresser nos plus sincères remerciements, avant de vous instruire de nos travaux, à la presse qui nous a prêté son plus actif concours
— ro
en publiant nos précieuses découvertes, aux membres élus des conseils municipaux et de la Chambre législative qui nous ont encouragés par de généreuses subventions et plus encore par l'appui moral qui a stimulé notre zèle et notre activité. (M/s applaudissements).
<i Nous avons tout lieu, messieurs et chers collègues, de nous féliciter de l'année qui vient de s'écouler.
« Entre toutes les autres, elle se distingue par de nombreuses trouvailles, et par la rareté des pièces que votre clairvoyance a su arracher à la terre avare. Je ne vous dirai pas, messieurs, l'énumération complète du résultat de vos recherches, j'abuserais de votre patience mais permettez-moi de vous citer quelques
faits qui, en honorant leurs auteurs, honorent la Société tout entière des Antiquaires du Centre (Très bien, très bien, mouvement d'allenlion.)
« Nous devons à l'intelligente ténacité de notre distingué collègue Monsieur Lebrun, vétérinaire à Gluis (Indre), la découverte d'un torse que les plus autorisés s'accordent à regarder comme le torse dllercule. Un paysan en avait fait une borne de champ, notre collègue la tiré du misérable état où il se trouvait et maintenant, lavé, réparé, vous pouvez l'admirer àla place d'honneur dans notre musée de Châteauroux. Toutes nos félicitations à Monsieur Lebrun qui, au premier voyage de Monsieur le ministre de l'Instruction publique à l'Lcole d'élevage de Clion, ne
saurait manquer de recevoir la flatteuse distinction à laquelle il a droit. M. le curé d'Argy, poursuivant ses études sur la céramique de Rome, a trouvé dans un potager, mêlés aux engrais, des débris de poterie et de verrerie dont personne ne soupçonne l'authenticité. Nous aurons le plaisir d'entendre M. le curé nous lire son rapport, et de voir les échantillons rarissimes qu'il a bien voulu nous apporter.
« M. L'instituteur de Levroux, se basant sur quelques lignes d'un très vieux texte latin, a rétabli l'emplacement d'une arène Romaine d'un grand intérêt archéologique. Il ne reste que des briques du vaste amphithéâtre qui s'élevait au nord-ouest de la ville, mais elles suffisent
pour nous témoigner de la beauté du monumentdont M. l'Instituteur a exécuté le plan, la coupe et l'élévation.
« A côté de ces découvertes sensationnelles, messieurs, et dont la presse universelle s'est occupée, combien n'avonsnous pas à nous louer des innombrables médailles mises à jour, des fragments de ferronnerie, des bijoux, bracelets, agrafes, bagues, qu'on nous communique des quatre coins de la province. Le succès, messieurs, active nos efforts, et à bien faire il faut faire mieux. C'est avec un nouveau courage, qu'après ces assises solennelles nous retournerons à la conquête de la civilisation disparue, enfoncée dans notre sol fécond. (Triple salve d applaudissements.)
« La parole est donnée à M. Legros d Issoudun pour lire son rapport sur l'emploi du ciment hydraulique dans les constructions mérovingiennes. )>
Tous ceux là se congratulent, toastent, se décernent des diplômes et des rubans, et les producteurs rivés à la réalisation de leur œuvre, halètent dans la misère stérilisante, lis luttent en désespérés contre l'indifférence, contre les conventions, contre les préjugés, puis on peut lire dans ces mêmes journaux qui ont inséré le compte-rendu du Congrès des antiquaires, cette note aux faits-divers: « Notre compatriote M. X. que le Conseil général avait envoyé à Paris pour être artiste vient d'être retiré de la Seine. Son corps paraissait avoir séjourné trois semaines
dans leau. D'après l'état misérable de ses habits, on attribue ce suicide à la misère». Et le journaliste ajoute : « Ilélas la peinture ne nourrit plus son homme » — qui veut des diplômes > qui veut des rubans r
Xolie iiilelligeiite boHiacohie.
(discours d'un- ministre)
Cette fin de printemps, par un soir de lassitude, écœuré de l'absinthe, du boulevard et des femmes plâtrées, je m'évadai vers la campagne pour respirer aux fenailles la pénétrante et saine odeur des foins. Après la première griserie d'herbe, d'air pur et de joues si fraîches! citoyen respectueux des autorités et des pouvoirs établis, j'allai rendre visite à mon maire, M. Denizet. Je fus reçu à bras ouverts, car
outre que le brave homme me porte quelqu'amitié. non pour les services rendus, mais pour ceux à rendre, il avait acquis la veille un timbre excessivement rare, le dentelé rouge du Nicaragua i865, et il brûlait de me montrer un tel trésor. M. Denizet, gros, gras, marié, sans enfants, riche, propriétaire de presque toute la commune, premier magistrat municipal de St-Georges, collectionne avec fureur des petits bouts de papier où sont des figurations de rois et de républiques.
— Comment allez-vous, et toute la maison ? dis-je en l'abordant.
Il me serra les mains avec effusion et me répondit, une flamme dans le regard :
— Rothschild le voulait, mais il ne l'a pas eu. Ah ! par exemple, ça ma coûté
cher. Voulez-vous que nous voyions la collection.
Il me faisait une faveur insigne, car il n'admet personne dans sa bibliothèque, jugeant ceux qui l'entourent trop grossiers pour apprécier les merveilles qu'ila le bonheur de posséder. Comme nous montions, je lui parlai de sa commune, de ses terres, des récoltes prochaines, de l'espoir d'avoir du vin et du blé, des mariages et des naissances, des vieux qu'on avait enterrés. 11 me répondit qu'il était très heureux, que son correspondant de Paris le mettait à la piste de toutes les bonnes occasions qui se présentaient, que depuis trois mois ses cahiers s'étaient considérablement enrichis et que. s il avait la chance de vivre encore une di-
zaine d'années, sa collection ferait la gloire du Berry.
Nous pénétrâmes dans la bibliothèque ainsi que dans un temple et M. Denizet, avec des mouvements de prêtre décou- * vrant le calice, enleva la lustrine qui protège de la poussière la couverture des précieux albums. Il les feuilleta longuement devant moi, et je vis des timbres de toutes les dimensions, de toutes les couleurs et de tous les pays. 11 les caressait avec des mots d'amoureux, s'extasiant sur leur finesse, leur coloris, la rareté de leur frappe. — « Voyez, mon cher ami, ce vert de la République argentine, je l'ai cherché pendant trois ans, quand je l'eus trouvé je faillis être malade de joie; et celui-ci du F-'érou, et cet autre du Chili,
regardez-les tous bien conservés, en parfait état. Ah! maisilssontchoyés, dorlotés, plus que des enfants, je pourrais dire. »
— Et il se mit à rire d'un petit rire sec. très fier. Nous restâmes trois heures dans la bibliothèque,* Quand je lui demandai la permission de me retirer, le soleil se couchait au ras des blés verts. Des bouffées ardentes de nature entraient par la fenêtre qu'il venait d'ouvrir et dans les prés les faucheurs ahannaient. Les vaches, au bord de l'Arnon. beuglaient d'amour, et j'entrevis, en lui donnant une dernière poignée de main, des quantités de vieu.x messieurs, gros, gras, riches, sans enfants, qui pouvaient être maires eux aussi, examinant, classant, collant fiévreusement des petits bouts de papier où
étaient des figurations de rois et de républiques.
Par un après-midi pluvieux, en furetant dans les combles où notre aïeul a amassé pêle-mêle des épaves du temps passé, j'ai fait une trouvaille du plus haut intérêt. C'était un petit ballot de papiers, solidement enveloppé et ficelé, sur lequel il y avait écrit : a Projets pour l'exposition de dix-neuf cent . » On avait réuni là, des quotidiens, des périodiques, des feuilles officielles du gouvernement
d'alors, toutes sortes d'écrivasseries précieuses qui nous montrent sous le plus singulier jour l'ère peu connue qui précéda les Révolutions. Je lus ces articles, ces faits-divers, ces chroniques, avec ardeur, avec passion et. quand le dernier feuillet me tomba des mains, je fus épouvanté de l'état d'âme de cette nation qui se déclarait le flambeau du monde.
Imaginez une course à la folie, un record (c'est ainsi qu'ils écrivaient) d'extravagance, une frénésie de constructions de Babel, un désir d'écraser ses concurrents, sous du plus laid, du plus énorme, du plus imprévu, du plus bête. Les fabricants de lois, qu'on appelait députés, brillaient par la fécondité de leur imagination. Ils étaient troublés par l'ombre
de la tour en fer de 3oo mètres que fit construire Eiffel, le grand prévaricateur, et dans leurs nuits d'insomnie, ils s'inquiétaient du «clou » qui devait remplacer celui qui accrocha le succès de l'exhibition de l'an 1889. Un certain Deloncle proposa d'abord de rapprocher la lune à un mètre. Les journalistes crièrent : « un clou » nous est né, mais peu à peu les caricaturistes et les vaudevillistes s'emparant du sujet le transformèrent en grosse plaisanterie, et je crois qu'après quelques mois d'enthousiasme pour un projet aussi splendide, la lune fut définitivement écartée. Paschal Grousset, connu par sa participation au mouvement insurrectionnel de la Commune de 1870, annonça qu'il avait trouvé le « clou ». Ce
clou était un trou. Il s'agissait de percer la terre de part en part sans tenir compte du feu central, et à l'appui de son affirmation, il consulta les princes de la science qui, naturellement, répondirent chacun en sens contraire. 11 y eut entre eux des disputes et des duels ; quelquesuns en moururent.
D'autres citoyens de moindre importance, routiniers, parlèrent de l'édification de nouvelles tours de 3oo mètres reliées entre elles par des chemins de fer suspendus, d'autres voulurent construire une Notre-Dame de Parisen cartonpâte au milieu du Champ-de-Mars, d'autres pensèrent à détruire les monuments existants et à les réédifier pour prouver qu'ils étaient aussi forts que les anciens.
J'ai compté près de douze cents projets de (( chus » et je n'ai pas pu savoir si aucun parmi eux avait réussi à attirer la foule des peuples à l'exposition de 1900. Le dernier journal est daté du 14 novembre 1895. Je vais rechercher dans les combles, car vraiment je suis très ennuyé d'ignorer s'ils avaient entin découvert le bon, le seul bon « clou ».
Si nous n'y prenons garde, le mouvement populaire de décentralisa tien, mœurs et art, qu'a déterminé pour une large part le Réveil de la Gaule, va bientôt être accaparé par les politiciens qui le transformeront en une question électorale et finalement l'arrêteront. Il y avait déjà le groupe parlementaire composé de ceux qui sont à la Chambre, nous avons maintenant « la Ligue de décentralisation »
qu'ont fondée les aspirants législateurs. Des premiers, rien à craindre, car depuis longtemps nous savons leur inertie en dehors de leurs intérêts directs, mais l'ambition des autres non encore pourvus, avides, remuants, peut être inquiétante.
Monsieur Barrés, à l'aftût de tout ce qui est capable de servir sa popularité et sa réélection (malgré « la Journée Parlementaire, y>) s'est institué l'agent propagandiste de l'idée décentralisatrice et fédéraliste. Non content dediscourirà Bordeaux, Marseille et autres lieux, il provoqua vers le commencement de novembre un congrès international où furent disculées et établies les bases de la Ligue, ses statuts, son mode d'action. On décida l'organisation de conférences, la publication de
brochures explicatives, on conseilla aux congressistes la plus grande activité pour le recrutement des adhérents, puis un banquet clôtura d'aussi sérieux travaux.
Personne n'a vu de vrais congrès sans banquets. Mais bien mieux que les prc grammes et les professions de foi, M.
Brulat nous dévoila les véritables causes de cette belle ardeur en écrivant dans la Cocarde (direction Barrés) : « Les prochaines élections législatives auront comme plateforme la décentralisation. »
Cet aveu prouve que cette agitation n'a qu'un but. la création d'un nouveau parti politique. Et la politique tuant tout ce qu'elle touche, la Ligue décentralisatrice et fédéraliste se dissoudra après avoir fait arriver quelques personnalités convoi-
teuses de mandats, au risque d'enrayer une noble tentative rénovatrice.
Lorsqu'une idée vous prend au cœur, il faut se dépouiller d'égoïsme, s'élever au-dessus des passions basses des partis, mépriser les critiques et les railleries, négliger ses intérêts, travailler longtemps sans espoir de récompense. Ce n'est pas en formant une administration de comités et sous-comités avec secrétaires, trésoriers, qu'on vivifie un mouvement. Il faut que les initiateurs soient enthousiastes, armés d'une invincible foi, et agissent. Les paroles sans actes ne sont rien. Que diriez-vous d'apôtres lançant des prospectus tout comme un journal quotidien ? Est-ce que les grands courants qui traversèrent la marche humaine prirent
source dans leurs futils parlements. L'exemple seul peut entraîner les masses flottantes, incertaines, à la recherche de riitoile. Le comprirent bien ceux qui, pour restaurer la poésie provinciale individualiste, exhumèrent courageusement sous les yeux railleurs des rhéteurs les fêtes du passé. Car ces coutumes et ces mœurs ne sont comprises que de très peu. Des amis même nient l'utilité de notre effort, et Jean Grave, mal éclairé, nous reprochait le temps que, disait-il, nous perdions. Nous désirons qu'il reconnaisse la beauté de la conception du bonheur que nous nous faisons. Quoi qu'il en soit, le réveil s'accomplit ; ne nous laissons pas séduire aux faux brillants des politiciens, et gardons-nous des décentralisateurs qui n'espèrent qu'une plateforme électorale.
Ce ne tut d'abord dans l'innombrable foule souffrante, écrasée sous l'énorme faix du Pouvoir, que des actes rares de révolte, des phrases jaillies aux quatre points de l'horizon, criant leurs droits aux mercenaires de l'outil. Mais les actes, qu'ensan- .glantèrent les répressions, germèrent et poussèrent en exemples féconds ; les paroles d'affranchissement se répandirent de proche en prêche et réveillèrent la
foule inconsciente. Les dos-courbés se redressèrent, les Hommes-Travail regardèrent en face la monstrueuse Idole-Capital. Ils virent de quelles défenses elle était entourée : les juges, les prêtres, les soldats; devant la cohésion de l'ennemi, ils sentirent que l'éparpillement était leur faiblesse malgré le nombre. Quelquesuns se réunirent pour préparer la lutte, puis d'autres vinrent, d'années en années plus nombreux, et, aujourd'hui, c'est l'armée du prolétariat marchant contre le temple où sur l'or de la misère trône le dieu dévorateur.
Cependant, dans leur parlotte, les parlementaires, à l'abri des grilles gardées par les agents, s'effarent et proposent les lois devant arrêter la poussée qui les
emportera. Les trembleurs appellent l'armée, réclament des fusillades, une extermination des trouble-digestion ; les imbéciles hochent la tête et déclarent qu'il n'y a aucun danger. En dehors de la nation, séquestrés, ils ignorent la vie qui s'agite et réclame sa part à la jouissance, au bonheur. Seuls, des habiles, qui se sont qualifiés d'amis du peuple, ont compris que l'édifice qui les abrite se fendille, etque de solides coups d'épaule donnés avec ensemble pourraient le jeter bas. Pour se préserver, ils ont semé la division, tendant un piège auquel une partie d'entre nous s'est laissée prendre. Ils ont affirmé : « Nous sommes pleins de bonne volonté, apportez-nous vos demandes, nous les examinerons avec sympathie
et soyez certains que nous vous ferons justice. » Encore une fois dupés par les politiciens, des camarades ont cru aux hypocrites promesses, et, dans ce jour de renouveau où les organisations affirment leur puissance bientôt victorieuse, ils vont très humbles, tout petits, solliciter le bon plaisir des légiférants. Naïvement, ils ont inscrit leurs doléances et attendent. Ils attendront longtemps. Voyons, camarades, quand on a du sang, de la dignité, de la conscience, est-ce une attitude à prendre ?
Serez-vous toujours enjôlés par les phraseurs? Ne voyez-vous pas que vous ressemblez à ces présenteurs de suppliques qui, au passage du roi, tendaient leurs requêtes à genoux? Et pensez-vous comme
ils doivent rire, les bourgeois, lorsque, vos petits papiers remis, vous vous en retournez, bien gentiment, sans faire de bruit, chacun chez vous. Allons, camarades, laissez là les parlementaires! Quand nous leur rendrons visite, ce ne sera pas les mains jointes, mais, aux rayons du i soleil couchant, espoir des aubes nouvelles; ce sera le poing brandi en menace, terriblement.
La grève générale sera l'acte décisif qui, par arrêt subit et total de la production, troublant le Pouvoir, jetant la perturbation dans la classe possédante, déterminera violemment la transformation sociale.
Après la guerre des rues, les complots romantiques, l'agitation émeutière préconisée par Blanqui, tous moyens reconnus mauvais à l'expérience, elle reste la
seule arme rationnelle entre les mains des révolutionnaires. Vingt-cinq ans de parlementarisme ont tué les plus fermes croyances dans la vertu du suffrage universel ; maintenant il n'est point de prolétaire conscient qui n'espère en la suprême ressource, la Foice.
Cette nécessité constatée, la Grève générale ne sera donc plus discutable comme principe, mais seulement comme tactique. Fernand Pelloutier, répondante la haineuse et maladroite conférence de Gabriel Deville, écrivait excellemment dans riî:;îc/o.s de juin 1895: « Elle doit être le moyen de forcer à descendre dans la rue, le même jour, sur tous les points du territoire, et pour la défense d'une revendication matérielle, ce peuple que votre
politique a émasculé et éloigné de 1 idée révolutionnaire. Seulement, la révolution que sera la Grève générale ainsi conçue, aura Sur les Révolutions précédentes cet inappréciable avantage d'empêcher les mobilisations habituelles sur tel ou tel point du territoire et, par suite, de neutraliser, en le divisant, l'effort contrerévolutionnaire du pouvoir central ».
Je ne saurais mieux dire, et qu'ajouter, sinon quelques mots aux politiciens qui, cette idée n'étant pas la leur parce qu'ils n'ont à en tirer ni profit ni honneur, la dénigrent ou la faussent sciemment ? Ceux-là, partisans de la conquête des pouvoirs publics pour eux, représentent la Grève générale comme un utopie, l'extension impossible des grèves partielles
à tous les corps de métiers : ils mentent. Révolutionnaires égoïstes et autoritaires, ils ne veulent à aucun prix d'une Révolution dont ils ne seront pas les chefs, accomplie par les ouvriers eux-mêmes.
Laissons-les à leurs discours, à la l'élaboration de leurs lois vaines; ils ne compteront pas dans l'avenir.
Pour nous, camarades, décidés à notre émancipation, agissons et vite. Prédire quand la Grève générale éclatera, nullement. Osé, celui qui lui assignerait une date ; mais hâtons-la par notre incessante propagande. Les circonstances et notre volonté en puissance accumulée la décideront.
Préparons et attendons.
De mes années d'école, si longues ! je n'ai gardé qu'un sec, maussade et révolté souvenir. Sur un fond de contrainte et d'ennui s'érigent les successifs décors qui attristèrent mon enfance avide de mouvement et de joie, qui glacèrent ma jeunesse au sang impétueux. Depuis la salle basse, empuantie, où ce vieillard morose me brutalisait les doigts, parce que tachés d'encre du souci des bâions réguliers, jus-
qu'au docteur discourant de philosophies dans l'amphithéâtre correct, c'est la même impression d'un enseignement insensible que n'émut jamais aucune étincelle jaillie du maître à l'élève.
Le pédagogues, marchands brevetés de science officielle, débitent le programme qu'impose une impérieuse volonté, l'Instruction publique, sans se préoccuper ni du caractère, ni des aptitudes, ni des infinies nuances du besoin de connaître des enfants dont l'intelligence leur fut confiée. Automates de nulle initiative, ils doivent se restreindre à une fonction strictement délimitée, rien de plus. On leur a donné des cerveaux supposés également vides à remplir, qu'ils les remplissent. Si quelques-
uns étouffei)t d'une nourriture trop indigeste, si d'autres s'anémient par insuffisance, tant pis, la loi est la loi, pour tous, uniformément.
Afin de satisfaire l'Université chargée de prouver la supériorité de l'enseignement autoritaire, gagner des décorations et mériter de l'avancement, les professeurs font agir sur l'enfant les pires passions humaines. Ils combattent sa résistance ou son inertie à recevoir leurs leçons en excitant sa vanité par les concours, son égoïsme et sa jalousie par les distinctions, son sentiment de la crainte par les punitions humiliantes. Seules, les très compactes natures réussissent à se sauver de dix, quinze ans de l'absorption continue d'un savoir factice, anormal, extincteur
de toute originalité, de toute spontanéité. Le plus grand nombre ne résiste pas aux mesures savamment combinées en vue du résultat final, la suppression du génie individuel, et, les « bous élèves » sortent des écoles, mécanisés, desséchés, inaptes à l'Œuvre, inaptes à la Vie. Ils seront des fonctionnaires, des avocats, des ingénieurs, des soldats, ils seront habiles, ils seront riches, ils gouverneront, mais aucune Idée ne les fleurira, car rien ne pousse sur les routes que foulèrent tant de pas étrangers.
Longtemps, j'ai senti peser sur mon désir de franchise devant les êtres, les faits et les choses, la lourde influence des préceptes et des formules. Malgré ma latente révolte contre cet envahissement,
les paroles obstinées, tenaces, s'imposèrent enfin à mon inexpérience, faussant mes qualités naturelles, comprimant dans un cercle absolu l'évolution libre de mon intelligence. Dés que, les portes du collège fermées, je courus impatient pour une place voulue haute parmi les hommes, je me heurtai aux durs angles de la Réalité. Le choc m"étourdit, et j'errai comme dans un pays inconnudont j'ignorais la langue, les mœurs, les usages.
Mais bientôt sous la poussée de sèves ardentes, l'enveloppe qui m'isolait se fendilla, des lumières me pénétrèrent, et conscient je travaillai à retrouver ma force native, à me débarrasser des éléments qui m'obstruaient. Lentement, laborieusement, je pris contact avec l'exis-
tence, et je sus toute la déplorable erreur de mon acquis stérilisant. Pourquoi cette bousculade vertigineuse de chiffres, de noms et de dates, qu'on enfonce dans la mémoire? Qu'enseigne cette nomenclature morte? Serais-je heureux de compter les pétales, les pistils, les étamines, de pouvoir énumérer les rosacées, les labiées, les monocotylédons, si je ne goûte pas l'éclat et le parfum des fleurs? Et je me moque des périodes géologiques si je n'ai pas pour la terre un immense amour filial. Les partis qui se disputent la domination m'ont écrit l'histoire chacun à leur avantage, sans m'en développer la grave philosophie, sans me faire toucher la chaîne qui m'unit aux aïeux. La cruauté du mot-à-mot m'éloigna pendant des jours
et des années, des génies des temps révolus qui sont aujourd'hui mes compagnons aimés. J'ai travaillé longuement, laborieusement, mais je comprends l'inexactitude de certaines perceptions à cette heure encore un peu trouble où mes idées fermentent ainsi qu'un vin nouveau qui ne s'est pas dépouillé de ses dernières impuretés.
Et, je voudrais, par une avrilée, quand les germes tressaillent, être en quelque primaire d'un obscur village et dire à ceux qui comprendraient :
— Quittez vos plumes et vos livres, ouvrez les portes et suivez-moi. Je vous épèlerai tes voix de la Nature, notre seule éducatrice, ensemble nous découvrirons la vertu de ses exemples, et nous aurons
lé secret de la vie, la marche au bonheur. Avant toute science, il faut sentir, aimer et admirer. Exaltez votre enthousiasme, livrez-vous à lajoie profonde deséléments. Que les forêts ne vous soient pas muettes, qu'aucun brin d'herbe ne vous .indiffère. Beaucoup, étrangement aveugles, regardent sans voir; pour eux, les arbres ne sont que des stères, les animaux de la viande au boucher, ils estiment le blé par les boisseaux, la rivière est un moteur, les plantes dont ils ne tirent profit sont inutiles, ils dédaignent la fleur, ils ont perdu l'émotion, ils sont morts devant la Beauté. Ne les imitez point. Mêlez-vous au fracas des torrents, au calme placide des eaux dormantes ; admirez la mousse au tronc du chêne, une feuille qui tour-
noie, le vol d"un oiseau dans la plaine; goûtez les vents, les pluies, les neiges et les ouragans. Vibrez à tous les bruits, à tous les chants, à tous les cris, vibrez aux formes, aux parfums, aux couleurs, confondez votre être dans l'universelle harmonie. Puis soyez fraternels les uns aux autres, sachez que l'égoïsme et la dureté sont des passions mensongères.
Toi, le fort, n'écrase pas le faible, son rôle est aussi nécessaire que le tien ; toi, le faible, ne crée pas d'embûches au fort; dans l'Ordre, tu es son égal.
Seulement, lorsque vous serez pénétrés des vérités naturelles, vous étudierez sans danger. Lisez les livres, initiez-vous aux calculs, vous êtes garantis contre leur pouvoir, mais ne vous prévalez jamais, ni
de votre orthographe, ni des noms et des dates que vous avez gravés dans la mémoire, contre les gens de métier. Les pédagogues, les savants, ceux qui inventent des théories, méprisent le travail des mains, ils ont tort. Choisissez un état que vous aimerez et soyez fiers de l'exercer noblement, dignement. Un bon sabotier vaut mieux qu'un ministre et le laboureur qui s'applique à tracer droit un sillon dégage plus d'art qu'un peintre soucieux surtout du goût de l'acheteur.
— Je dirais encore — si vous suivez ces conseils qui sont ceux de la Nature et non les miens — parfois, vous serez découragés par les trahisons et les félonies, vous vous irriterez des avantages donnés aux habiles, aux malhonnêtes, et
vous peinerez sous le poids de votre conduite consciencieuse :
Alors souvenez-vous que rien ne vaut que d'être satisfait de soi-même, que la meilleure récompense est de s'avouer franchement : « J'ai bien fait. »
Au renouveau, la gent artiste manifeste en de trop nombreux salons bruyamment ouverts ses pullulantes productions claironnées par les eunuques critiques de métier. La cohue badaude — le journal bien appris — incapable de comprendre et de juger, Hue devant les innombrables toiles, rôde autour des marbres, des étains , des plâtres pour s'arrêter au tableau et au groupe que lui ordonne
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d'admirer l'improductif qui est son maître assermenté. Et dans cet étalage, ce n'est, ni l'œuvre sincère, inconnue, de patient et génial labeur, ni l'essai aux promesses certaines que le critique distingue et conseille — comment le saurait-il. lui qui ne peut rien faire — mais l'envoi des amis qui eurent la table familière et les dons faciles.
Les ouvriers probes, amants passionnés de leur Art, que gêne la Réclame, insolente comme une lumière crue, ne figurent que le cœur serré d'angoisse dans ces exhibitions imposées à la vie par notre déplorable état social. Car après avoir subi les décisions des juges, leur orgueil de créateurs souffre encore de la promiscuité des mercantis, de l'indifférence de
la foule, et des railleries, quand leur personnalité s'élève au-dessus de la norme. Etouffés sous l'amas des médiocres habiles à se pousser, les solitaires hautains succombent malgré des années de privations, de déceptions et de travail acharné sans qu'un regard vînt reconnaître leur effort. Puis, lorsqu'ils sont en terre pour le suprême repos, un marchand ilairant une affaire s'empare de l'œuvre, la monte, et s'enrichit, quand eux, les Grands, les Forts, qu'ont meurtri l'indifférence et les railleries, dorment le froid sommeil.
Il serait oiseux d'insister sur l'inefficacité des salons et des critiques en matière d'Art. On sait assez les exclusions historiques des jurys que l'avenir a dignement
vengées, et l'aveuglement du professionnel critique dart est trop connu pour qu'il soit nécessaire d'en parler. Je voudrais seulement m'étonner de 1 importance attribuée à l'ouverture de ces vastes bazars annuels. Ne croirait-on pas que toute la vie y est contenue et qu'en dehors d'eux il n'y eut aucun mouvement d'art? Et leur prétention de renaissance n'est-elle pas un peu grotesque et ridicule lorsqu'on la compare aux résultats qu'ils ont donnés ? Il fut un temps où il n'y avait ni salons, ni critiques, et dans ce temps-là on a construit les cathédrales, on a ouvragé merveilleusement les métaux et les bois, on a ciselé les orfèvreries, on a tissé les étoffes de soie et d'or. Que de leurs salons sorte un chef-d'œuvre comparable
à Sotre-Dame, qu'une floraison d'art fécondée par une nouvelle foi s'épanouisse telle celle du moyen-âge... mais non, les critiques les nieraient. Et nous avons trop d'écoles, trop de maîtres, pas assez d'enthousiasme et de bonté.
Passant de sensibilité aiguë, je suis sorti des salons écœuré et las d'une tristesse ineffable ; écœurement du puffisme, audacieux, récompensé, navrance de tant d'efforts perdus, dévoyés, à jamais.
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Dans ce temps lâche où les énergies qui osèrent, corrompues se dissolvent, où l'Eglise dévoyée par ses chefs, trafique et politiquaille, où l'Action s'émousse sur les durs cerveaux, où nulle voix ne s'élève véhémente de la borne des carrefours, le Journal pour nos luttes modernes pouvait être le Temple, l'Arme et la Tribune, mais abdiquant la magnificence de son rôle, il livra sa liberté à l'Argent-
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Imperator. et, hors de sa mission il ne créera rien de grand, rien de fort, rien de beau.
Les financiers lancent un quotidien comme ils lancent des mines d'or, des obligations de Panama et autres émissions sudistes. Ils font une affaire, et le but des affaires étant le rendement du maximum de bénéfices, ils emploient tous lesjmoyens pour y arriver. Le journal devient une exploitation qui ne diffère des carrières de phosphates et des gisements de guano que par la matière exploitée, et un directeur avisé sait plus tirer des passions humaines, ambitions, enthousiasmes, faiblesses, intérêts, qu'un ingénieur de première classe de la meilleure entreprise industrielle. Car à la
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vente, sa moindre ressource, il ajoute l'apport des revenus clandestins, seuls motifs de la publication, malgré l'appeau des sous-titres.
Est-il besoin de rappeler les chantages, les louches besognes, (certains bureaux de rédaction de véritables antichambres d'entremetteuses), les commissions usuraires, les achats de silence, les nombreuses variétés de pots-de-vins. Chaque information mensongère cache un coup de bourse, toute note favorable aux gouvernements, vaut une subvention des fonds secrets. Quant à l'art et à la littérature, ce n'est que l'aimable rideau derrière lequel se dissimulent ces malpropres et rémunératrices combinaisons.
Le journal ainsi constitué, noble ins-
trument pourri entre les mains des financiers, de même que tout organe qui ne remplit plus sa fonction, doit disparaître, nécessairement.
L'actuelle fabrication d'un dressoir exige le concours de dixouvriers, qui, chacun de leur côté, scient, sculptent, rabotent, sans s'occuper les uns des autres ; aussi, lorsque les parties exécutées de cette façon sont réunies, le meuble na ni personnalité, ni proportions, ni harmonie. Pour quil y ait œuvre, il faut que le travail soit d'un individu, ou bien de plusieurs, mais s'aidant, se consultant, se critiquant, et dirigés par une commune idée. Quel exemple que nos cathédrales d'un seul souffle dans leur conception, et
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dont les détails marquent le faire propre de chaque tailleur d'images ! Les journalistes se spécialisent dans un « genre » tels que les ouvriers machinisés. Nous avons le conteur de polissonneries, injurieusement dites gauloises, le subtil gratteur d'épiderme des lîlles retour de Lesbos, l'académicien larmoyant, l'absurde vieillard qui joue les gagas. Nommerai-je les misérables jeunes hommes qui secondamnèrent à être drôles, quand même?
La pitoyable tristesse de leur situation me prive de cette cruauté.
Tous ils écrivent leur conte, leur nouvelle, leur chronique, pendant vingt ans, trente ans, comme ils souflleraient des bouteilles, fondraient des plaques métalliques, tourneraient un pied de banc.
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Aucune inquiétude de l'œuvre collective à accomplir ne les grandit ; ils livrent leur copie et passent à la caisse. Pourquoi s'occuperaient-ils, si le journal est d'un abominable laid, piètre et incohérent ; si le directeur, ancien agent d'affaires ou négociant obtus, est incapable de direction intellectuelle ? Le métier qu'ils exercent leur est étranger, il ne fait pas corps avec leur vie. Ils ne travaillent point pour le travail lui-même, pour la noble joie de créer, de saisir et de fixer l'Idée palpitante, fabricants et commerçants retors, ils ne pensent qu'au gain : combien leur rapporte la ligne, voilà leur souci ! Ils ont perdu toute conscience, et suivant le goût de l'acheteur, des Fouquier sont royalistes, op-
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portunistes ou socialistes, indifféremment; qu'importe, pourvu qu'il y ait vente } Le but n'est-il pas d'avoir des chevaux, un hôtel, des maîtresses et de l'argent à mettre au jeu ? Une voiture bien attelée consacre un talent, une galerie de bibelots sacre un génie !
Cette absence de dignité dans le travail que remplace un âpre désir de jouissance, a suscité parmi les journalistes des rivalités implacables. Pas de pitié, pas d'amis, il s'agit d'arriver, l'existence est courte, on ne choisit pas les chemins. Ils sont bravaches, traîtres, jaloux, et ils ne savent pas la syntaxe. Monsieur Maurice Barrés les offusque plutôt par sa fortune que par son talent. A genoux devant les u chers maîtres », leurs protecteurs, ils
écrasent les petits, les jeunes, et les volent à l'occasion. Quand ils sont arrivés, riches et décorés, ils font connaissance quelquefois avec Mazas.
La concurrence les oblige à produire vite et beaucoup, mais suiveurs exclusifs de la Fortune, la meule tourne bientôt à vide, car ils n"ont pas eu le temps de garnir les granges. Ils changent la farine qui nourrit en poussière qui dessèche, et par les chemins de fer rapides, ils répandent à travers le monde l'imbécillité à bas prix.
Nous les derniers venus, qui marchons à la conquête de l'idéale justice, nous ne souffrirons pas l'alliance trouble qui avilit. Nous ne serons pas les mercenaires
de l'or, les scribes vils châtrés d'orgueil et d'indépendance ; nous ne serons pas la machine docile dans les mains du Pouvoir. Nous serons Chrysosthôme, Bernard et Marat, nous serons les llls de ceux qui se dressèrent en révolte dans toutes les civilisations, dans tous les âges, souffrirent et moururent pour l'Humanité.
Nous voulons nos feuilles, gueuses, afin qu'elles soient des épées que ne souille aucune gaîned'or. Leur vertu sera leur pauvreté. Nous combattrons libres, humbles et fiers.
Si nos efforts sont vains, s'il est décidé que cette époque doit finir par la servitude, du moins que dans le futur on dise : (( certains se levèrent et protestèrent. »
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7^ noire chère l'rance, lus de partis ; un seul :l dans toutes Jes {hiines ijiiiDtd r honneur, quand sécurité, quand les droits la patrie sont en cause, inion de tous ses enfants ne '■■'"' davantage lui faire ~'iir assurer la marche /< , vers le progrès et juiticc dont il lui apparut de donner l'exemple au •nde. »
arolcs prononcées par Iarnot à Lyon, rapportées !d. F. Faure le i" mars
Les nécessités de mon métier — ce jour-là — me conduisirent dans une de ces énormes et somptueuses maisons que les Compagnies d'assurances construisent aux Invalides en plein grand air vivifiant. Les gros œuvres .étaient terminés, seuls des ouvriers décorateurs donnaient une dernière retouche aux plafonds. Je n'avais pas ouvert la porte que je tus soudain arrêté par une inscription haut apparente
en bleu sur papier blanc collé aux vitres
de l'entrée.