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LA CHIRURGIE DANS LA PRATIQUE CIVILE ET DANS LES HOPITAUX

J'ai essayé d'établir la différence des résultats à obtenir selon qu'il s’agit du membre supérieur et du membre inférieur ; et je puis maintenant entrer dans le vif de ma démonstration en envisageant successivement les différents points de vue que j'ai indiqués dans mon introduction. Et tout d’abord, parlons du temps que l’une ou l’autre méthode, la temporisation ou la chirurgie radicale, mettront à obtenir le résultat désiré. Ici se présente, en premier lieu, un facteur important, et que le chirurgien doit prendre en considéra-

tion : la position de fortune du malade qu’il est appelé à soigner.

Mo

* L'homme riche qui n’a pas à s'occuper du pain du lendemain et qui a les ressources de la fortune pour subvenir aux besoins de sa famille, hésitera longtemps avant de se résoudre au sacrifice d'un membre, quelque grand que puisse être le traumatisme dont il est atteint. Pour lui, la question n’est pas de savoir s’il pourra gagner dans un temps plus ou moins long sa vie avec le membre malade : avant tout, il tient à le conserver. Aussi, voyant le médecin anxieux et indécis sur le meilleur parti à prendre, s’attachera-t-il avec une ténacité sans égale au : « Peut-être » du chirurgien, quand il aura demandé à celui-ci : « Docteur, me conserverez-vous ma jambe ? » S'il s’agit du membre supérieur, il luttera pied à pied, car il ne voudra pas qu’on puisse dire de lui, en le voyant sans le connaître : « Cest un manchot! » La prothèse a beau donner des résultats admirables, plus-imparfaits, comme je l’ai déjà dit, pour le bras que pour la jambe ; si le malade entrevoit la moindre chance d'éviter une opération, même en conservant un membre inutile et parfois gênant, il insistera auprès du médecin pour que celui-ci attende de la thérapeutique et du temps sa guérison, et, dût-il rester plusieurs mois au lit, voire même une année, ce sacrifice n’en sera pas un pour lui, assuré qu'il est de ne manquer de rien pendant son traitement. Mais, pour le pauvre, pour l’ouvrier, qui demande au travail de ses bras, au bon état de ses jambes, le pain de chaque jour, il n’en est plus de même. Lui aussi, désireux de conserver ses membres, songera d’abord à se garder contre toute tentative d’amputation; mais si le chirurgien lui inspire confiance, s’il sait lui montrer combien sera longue la guérison et surtout à combien d'incertitudes et de dangers il s'expose, il n’hésitera pas à faire le sacrifice d’un membre dont le médecin ne peut en rien lui assurer le parfait fonctionnement. Et surtout, s’il s’agit du membre inférieur, quand on lui aura indiqué les avantages qu’il peut retirer d’un appareil prothétique bien conditionné ; quand il saura que, même avec une jambe

de moins, il pourra se servir de ses bras et pourvoir à l'existence

de sa famille, il se livrera aux mains du chirurgien et la chirurgie radicale comptera un succès de plus.

. Car, dans la médecine des ouvriers, il y a à tenir grand compte de leurs besoins, de leur peu de fortune, et quand la chirurgie conservatrice ne vous montre que du doute et de l'incertitude, ne vaut-il pas mieux faire un sacrifice, et, par une amputation immédiate, dès que le diagnostic en est posé, le soustraire aux chances de mort qu’il peut avoir ? Quelquefois, en cherchant à conserver une jambe à un malade, on le rend impropre à tout service en le forçant à se servir de deux béquilles, comme dans le cas qui fait l’objet de l'Observation n° 1, que je cite un peu plus loin. Dans une fracture comminutive, par exemple, compliquée de plaie, telle que celle que je cite dans mes Observations; on a affaire à un immense travail de réparation. Ce travail, confié aux soins de la nature et aidé par une thérapeutique qui, en fin de compte, ne donne que ce qu’elle peut donner, sera-t-il complet? De plus, cet effort de la nature, étant réparti sur plusieurs points, ne se produira-t-il pas, dans le cas de fracture comminutive que je prenais tout à l'heure, au lieu d’un cal osseux, dur et résistant, un cal fibreux, donnant au membre la consistance d’un caoutchouc mal durci, inutile pour l’usage qu’on a habitude d’en faire. Je ne parle pas des plaies, qui peuvent être autant de complications, ni des esquilles, dont on attend si longtemps lissue. Toutes ces conditions réunies immobilisent pendant des mois le malade à Phôpital, et souvent entrainent enfin une opération, qui, en privant le malade de son membre impotent, lui procure à la fois une guérison plus rapide et le met enfin en état de travailler.

En face des inconvénients dont je parlais tout à l'heure, et que l’on retrouvera tout au long dans mes Observations, ne vaut-il pas mieux recourir de suite à l’amputation, surtout quand il s’agit du membre inférieur. La prothèse en ce cas est facile. Dans les hôpitaux, l'Etat donne déjà des appareils perfectionnés qui remplacent le

membre,.inférieur ; et quand il ne le fait pas, la charité publique et la

Aug.)

bonne camaraderie y pourvoient en donnant à l’amputé l'appareil dont il a besoin. Je ne parlerai pas du vulgaire pilon, de cet humble support, auquel on songe à peine aujourd’hui ; auquel cependant certains amputés ont encore recours quand ils ne peuvent s’habituer à leur appareil, et qui peut-être est encore le meilleur ; mais, pour n’en dire que quelques mots, combien de services n’a-t-il pas rendus à un grand nombre de blessés, à combien n’a-t-il pas permis de marcher et de se livrer plus tôt au travail ?

Donc, en temporisant, on retient l’homme à l'hôpital pendant des mois entiers ; les dépenses faites par lui ou par l'Etat pour obtenir une guérison souvent douteuse sont excessives ; et pendant ce temps sa santé s’affaiblit bien souvent, par suite des efforts qu’il est obligé dé faire pour aider le travail réparateur de la nature. Pendant ce temps, le père de famille étant impuissant à gagner sa vie, la famille reste dans le besoin, et je crois inutile de dire ici où la misère conduit. Au contraire, dès que le chirurgien dans son âme et conscience a jugé qu’une amputation était indispensable, il faut y recourir de suite et substituer à des lésions souvent effrayantes des plaies d’amputations simples et, comme chacun le sait, d’une guérison

rapide et facile.

COMPLICATIONS. DES PLAIES, LEUR IMPORTANCE AU POINT DE VUE DE LA TEMPORISATION.

J'arrive tout naturellement ici à considérer un autre point de vue, qui me permettra de montrer sous un autre jour les inconvénients de la temporisation. Chacun sait, en effet, à combien d'accidents et de complications sont exposées les plaies de grande étendue; j'aurais nommé les principales en prononçant les noms de pyohémie, de

septicémie, et de pourriture d’hôpital. Quel est le chirurgien qui,

dans sa carrière médicale, n’a pas été effrayé en voyant les ravages causés sur les blessés par ces affections redoutables ; et les efforts de tous ceux qui s’en sont occupés n’ont-ils pas cherché de tout temps à les combattre en diminuant les chances d’infection, en perfectionnant l'hygiène des salles de blessés, et en inventant une foule de liquides et de pansements antiseptiques, capables ou d’arrêter le germe infectieux, ou de le détruire, quand il s’est emparé de la plaie: Point n’est besoin de faire l’histoire de ces terribles complications et d'exposer les théories qui ont été émises pour en expliquer l'origine. Qu'il nous suffise de dire que les moyens employés pour les combattre sont les mêmes, et les règles posées pour en empêcher l’éclosion se ressemblent beaucoup. Il faut, disent la plupart des chirurgiens, combattre ces accidents par une médication tonique, une aération continuelle des salles de blessés, l'emploi des pansements et de liquides antiseptiques, et isoler les malades le plus possible pour que l’un d’eux ne soit pas une cause d’infection pour son voisin.

Ces règles sont sans doute excellentes, et chaque fois que la chose est possible, on s’empresse de les mettre en pratique ; mais dans combien de cas n’est-on pas arrêté, soit par le petit nombre de médicaments mis à la disposition du chirurgien, le mauvais arrangement des hôpitaux, lencombrement qui se produit dans certaines conditions ?

En ce cas, n’y a-t-il pas danger à laisser le malade s’éterniser à l'hôpital, S’affaiblir par une suppuration abondante? Plus le traumatisme est grand, plus le séjour à l'hôpital est prolongé, plus aussi les chances d'infection sont nombreuses, et plus est lourde la responsabilité du chirurgien qui n’a pas osé par une opération, substituer une plaie généralement de peu d’étendue à des délabrements considérables.

Je sais bien que les complications que je citais plus haut peuvent

également atteindre les plaies linéaires d’amputation. On me dira

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