ET LA REGLEMENTATION DES DÉBITS DE BOISSONS
PROPOSITION PRÉSENTÉE A LA CHAMBRE DES DÉPUTÉS ^ LE i JUILLET 1910
Messieurs,
Les propositions de loi tendant à combattre les progrès croissants de l'alcoolisme ont échoué jusqu'à présent pour deux raisons principales : la longue méconnaissance du danger, bien qu'il devienne, d'année en année, phis menaçant, et la peur de mécontenter des puissances électorales, certainement considérables, mais dont la force est faite surtout de la faiblesse des pouvoirs publics.
Si personne ne conteste plus l'existence du péril
i CONTRE L'ALCOOLISME
alcoolique, ni l'opinion, ni les assemblées n'en ont reconnu encore l'extrême gravité. Le pays n'ignore plus qu'il est empoisonné; il ne sait pas à quel point il l'est. Quelques-uns des hommes qui honorent le plus la science française ne se lassent pas de l'avertir. Alors que l'événement a dépassé de beaucoup leurs prévisions d'hier, on cherche à se persuader que leurs craintes d'aujourd'hui sont exagérées.
Le Parlement, au cours des précédentes législatures, n'est pas précisément allé au-devant de l'importune vérité. Aux prétextes qu'il trouvait pour ajourner de session en session le débat sur les solutions qui avaient pour objet d'enrayer ou de refouler l'alcoolisme, on eût dit qu'il préférait n'avoir pas à se rendre un compte exact du mal. Du mal, et, par conséquent, de son devoir. Les témoignages irrécusables qui eussent été produits à la tribune auraient fait apparaître le mal dans toute son étendue et dans toute sa profondeur, plus inquiétante encore que son étendue. Ce n'est plus la santé de quelques milliers d'individus qui est en cause -.c'est la santé de la nation, comme aussi les vertus de la race qui tirent la grandeur de son histoire. Les tares deviennent héréditaires. Partout éclatent des troubles où l'Académie de médecine est unanime à voir des
menaces « pour l'avenir de l'espèce » l. Il eût été malaisé d'opposer les intérêts électoraux à un tel intérêt national. On trouva plus commode, tantôt de ne pas rapporter du tout les propositions qui tendaient soit à limiter le nombre des cabarets, soit à supprimer le privilège des bouilleurs de cru, soit à interdire la fabrication et la vente de l'absinthe; tantôt de retarder indéfiniment le dépôt des rapports qui concluaient à leur adoption.
Ne pas rapporter une proposition, c'est l'enterrer.
Il y a plus de quinze ans que la Chambre a été saisie, pour la première fois, d'une proposition sur la limitation du nombre des débits 2. Adoptée il y a quinze ans, la limitation aurait empêché l'ouverture de 40.000 débits; la consommation alcoolique aurait diminué ; tout au moins, elle serait restée stationnaire; la marche de la criminalité, de la folie, de la tuberculose aurait été arrêtée. La Chambre ne prit notre proposition en considération que lorsqu'elle lui fut présentée pour la quatrième fois, la Commission du budget s'engagea à la rapporter le mois suivant; le rapport ne fut point déposé. Une proposition analogue a été formulée devant le Sénat, il y a onze ans. Elle n'a été votée,