Léon Say, loc. cit.. p
cependant on pourrait tâcher d'accommoder le système russe ou le système suisse. — Mais, quel que soit le projet où s'arrêteront les pouvoirs publics, et alors même qu'ils attaqueraient le mal de tous les côtés à la fois, la limitation des cabarets reste le préambule indispensable, puisqu'elle est la' condition d'une surveillance d'autant plus nécessaire que la loi elle-même aura accru l'importance des bénéfices escomptés par les commerçants malhonnêtes.
C'est mécaniquement, pour ainsi dire, que les portes s'ouvrent devant la fraude, chaque fois que la loi proscrit certaines denrées, comme elle ferait pour l'absinthe, ou qu'elle les frappe de droits tellement élevés qu'ils en deviennent prohibitifs. Ne limitez pas le nombre des débits; qu'il continue à s'augmenter annuellement de plusieurs milliers ; décidez que les débitants resteront sous la pression des concurrences ruineuses et des tentations délictueuses; résignez-vous à une surveillance insuffisante: et, par cette fissure sans cesse élargie, s'écoulera une partie toujours croissante des avantages fiscaux ou moraux que nous serions en droit d'attendre des lois anti-alcooliques. Ni l'interdiction de l'absinthe ni le monopole lui-même ne pourraient ;tre autre chose que des lois de façade.
C'est pour obéir ensuite à cette vérité de bon sens qu'il faut commencer par préserver les parties saines, par arrêter les progrès croissants de l'intoxication.
Ni l'Académie de médecine ni aucune ligue ou association anti-alcoolique, ni personne parmi les promoteurs des législations étrangères même les plus sévères, n'a prétendu, à aucun moment, que la limitation des débits aurait pour résultat de diminuer instantanément la consommation de l'alcool. C'est en leur prêtant une ambition aussi désavouée par les faits que les partisans déclarés ou hypocrites des lois existantes ont réussi, depuis tant d'années, à les maintenir et à empêcher la pose de la première pierre de la législation anti-alcoolique. Quand on a fini d'invoquer le principe devenu tout à coup sacré de la liberté du commerce, on produit des statistiques d'où il ressort que, ni en Angleterre ni aux Pays-Bas, la limitation des débits n'a réussi à diminuer notablement la consommation des boissons spiritueuses, à supprimer ou à réduire le prétendu « danger public que serait devenu l'alcoolisme1 ». Il est donc inutile de limiter, ou, même, de réduire le nombre des cabarets. Le
1. Rapport de la Fédération nationale du commerce de déta il de boissons, des restaurateurs et hôteliers, présenté, en décembre 1910, à la Chambre de commerce de Paris.
« sacrifice de la liberté d'une partie des citoyens » ne serait profitable qu'aux riches industriels qui. sur les ruines des petits débits, installeraient aussitôt de vastes « palais de l'alcool ». Au surplus, on s'indignerait à tort de ce que l'alcoolisme conduit au suicide, à la folie et au crime. L'aliénation mentale peut coïncider avec l'alcoolisme, mais pas autrement que le strabisme ou la rougeole. Surtout. « il ne faut pas avoir habité certains faubourgs » pourne pas savoir que les malfaiteurs professionnels, les spécimens les plus répugnants de « labasse pègre », font « de café au lait, pendant l'hiver, et, pendant lechaleurs, de petite bière leurs boissons habituelles1». Il n'y a point de procédé plus commun, surtout dans les discussions parlementaires, que d'imputer à l'adversaire une opinion qui n'est point la sienne. C'est « le sophisme de confusion » de Bentham2. Il s'applique plus particulièrement, « à tout argument tendant à faire naître une opinion fausse pour entraîner ou maintenir dans quelque résolution funeste3 ». Ce n'est pas le moins « laid des simulacres politiques4 ». — Si les partisans de la li-
1. Rapport de la Fédération nationale du commerce de détail de boissons, des restaurateurs et hôteliers, présenté, en décembre 1910. à la Chambre de commerce de Paris.